PMO : « La numérisation des activités humaines génère un environnement-machine total »

Nous repro­dui­sons, ci-après, un autre entre­tien accor­dé par Pièces et Main d’Oeuvre (PMO) à la revue Le Comp­toir, en date de sep­tembre 2015, aus­si trou­vé sur le site de PMO.


Se récla­mant des lud­dites anglais du XIXe siècle, ces ouvriers qui sabo­taient leur tra­vail en détrui­sant les métiers à tis­ser, les citoyens ano­nymes de l’a­te­lier gre­no­blois Pièces et main d’œuvre (PMO) luttent depuis quinze ans contre l’emprise gran­dis­sante de la tyran­nie tech­no­lo­gique sous ses formes les plus diverses : télé­phone por­table, sur­veillance géné­ra­li­sée, puces RFID, nano­tech­no­lo­gies, bio­mé­trie, trans­hu­ma­nisme, mani­pu­la­tions géné­tiques, etc. Consi­dé­rant la tech­no­lo­gie comme la conti­nua­tion de la guerre, c’est-à-dire de la poli­tique, par d’autres moyens, ils ne cessent de pro­duire des enquêtes cri­tiques publiées aux édi­tions l’E­chap­pée, et sur leur site, afin de com­battre cette nou­velle indus­trie de la contrainte. Leur mot d’ordre ? « Bri­sons les machines ! »

Vous avez récem­ment mani­fes­té au forum Trans­Vi­sion (un cycle de confé­rences consa­cré au trans­hu­ma­nisme qui se tenait à l’ESP­CI Paris­Tech) en dis­tri­buant un tract — l’Appel des chim­pan­zés du futur — qui fai­sait écho à la décla­ra­tion d’un trans­hu­ma­niste désor­mais célèbre, l’u­ni­ver­si­taire bri­tan­nique Kevin War­wick, ayant décla­ré qu’à l’a­ve­nir « ceux qui déci­de­ront de res­ter de [simples] humains et refu­se­ront de s’améliorer, auront un sérieux han­di­cap. Ils consti­tue­ront une sous-espèce et for­me­ront les chim­pan­zés du futur ». Que vou­lait-il dire en par­lant de « s’a­mé­lio­rer » ? Pour­quoi refu­ser cette « amé­lio­ra­tion » ? Quelle était la teneur de votre appel ?

Ça fait trois ques­tions, et donc par­don­nez-nous la lon­gueur de la réponse.

Les trans­hu­ma­nistes sont les héri­tiers du cou­rant eugé­niste qui, dans les années 1930, prô­nait l’ « amé­lio­ra­tion » de l’es­pèce par la sélec­tion bio­lo­gique des indi­vi­dus. À l’ins­tar du bio­lo­giste Julian Hux­ley (frère d’Al­dous), inven­teur du mot « trans­hu­ma­nisme ». Leur pro­jet est iden­tique : rem­pla­cer l’é­vo­lu­tion natu­relle par une muta­tion arti­fi­cielle, diri­gée. Dépas­ser les « voies ana­chro­niques de la sélec­tion natu­relle », comme dit le géné­ti­cien fon­da­teur du Télé­thon, Daniel Cohen, pour fabri­quer en labo­ra­toire l’es­pèce qui nous rem­pla­ce­ra. Une espèce hybride, mi-orga­nique, mi-cyber­né­tique (cyborg), pré­ten­du­ment « aug­men­tée » par l’in­cor­po­ra­tion de dis­po­si­tifs tech­no­lo­giques. Les trans­hu­ma­nistes reven­diquent le droit de façon­ner leur corps à leur guise, afin d’en amé­lio­rer les per­for­mances phy­siques, sen­so­rielles, cog­ni­tives, émo­tion­nelles, et, fina­le­ment, de tendre vers l’immortalité.

Les tech­no­lo­gies conver­gentes — nano­tech­no­lo­gies, bio­tech­no­lo­gies, infor­ma­tique, sciences cog­ni­tives — pro­duisent déjà des pièces de l’homme-machine : implants, pro­thèses, organes arti­fi­ciels, inter­faces élec­tro­niques. Le trans­hu­ma­nisme n’est plus seule­ment une idéo­lo­gie, il est à la fois le pro­duit du tech­no-capi­ta­lisme contem­po­rain et un pro­mo­teur du pro­grès tech­no­lo­gique. Aus­si de gauche à droite, les pro­gres­sistes applau­dissent à ces avan­cées de la science, sources de crois­sance et de puissance.

Comme l’eu­gé­nisme bio­lo­gique, l’eu­gé­nisme tech­no­lo­gique sélec­tionne les indi­vi­dus : les « aug­men­tés » et les dimi­nués — la sous-espèce de Kevin War­wick : ceux qui ne pour­ront ou ne vou­dront deve­nir cyborgs. De fac­to, la fabri­ca­tion de post­hu­mains crée­ra non pas une huma­ni­té à deux vitesses, mais deux espèces d’hu­ma­ni­tés. On sait ce qu’il advient des sous-hommes dans une socié­té de sur­hommes, d’« Über­men­schen ». Et des chim­pan­zés dans un monde anthro­pi­sé — chas­seurs, agri­cul­teurs, citadins.

Afin de « s’a­mé­lio­rer », les trans­hu­ma­nistes rejettent leur his­toire natu­relle pour deve­nir des arte­facts, dépen­dants de leurs concep­teurs, fabri­quants et ven­deurs. Quitte à détruire l’u­ni­ver­sa­li­té de la condi­tion humaine au pro­fit d’un chaos a‑social où cha­cun s’au­to-conçoit selon son désir, et où nul ne se recon­naît en personne.

Pour eux, l’hu­main est l’er­reur, fra­gile, faillible, sou­mis au hasard de l’é­vo­lu­tion. Leur toute-puis­sance doit élar­gir son emprise à leur espèce, leur volon­té sou­mettre le pro­ces­sus évo­lu­tif pour lui sub­sti­tuer un fonc­tion­ne­ment machi­nique, opti­mi­sé et sous contrôle : totalitaire.

Ayant fait de cette pla­nète un monde-machine, une cyber-sphère, les tech­no­crates s’emploient à la peu­pler d’hommes-machines, sui­vant l’in­jonc­tion du cyber­né­ti­cien Nor­bert Wie­ner en 1945 : « Nous avons modi­fié si radi­ca­le­ment notre milieu que nous devons nous modi­fier nous-mêmes pour vivre à l’é­chelle de ce nou­vel envi­ron­ne­ment ». Avant, espèrent-ils, d’al­ler colo­ni­ser d’autres pla­nètes, selon la poli­tique de la Terre brû­lée.

L’Ap­pel des Chim­pan­zés du futur évoque ce mou­ve­ment his­to­rique qui, depuis plus d’un siècle, a vu conver­ger dans un même élan la tech­no­lo­gie et le tota­li­ta­risme. Quels que soient les régimes, la tech­no­cra­tie fait de la puis­sance tech­nos­cien­ti­fique le moteur et le but du « pro­grès ». Ce pro­grès tech­no­lo­gique est un regrès social et humain. Contre le trans­hu­ma­nisme, ce nazisme en milieu scien­ti­fique, nous devons, pour res­ter humains, pen­ser et nom­mer les choses. Les idées ont des consé­quences. Nous, ani­maux poli­tiques, devons for­mu­ler les idées justes pour défendre notre huma­ni­té contre le machi­nisme des transhumanistes.

Cette conver­gence entre la tech­no­lo­gie et le tota­li­ta­risme semble se réper­cu­ter sur l’af­fir­ma­tion de Jacques Ellul qui dési­gnait la tech­nique comme « l’en­jeu du siècle ». Car si cette der­nière n’est pas neutre — comme vous le répé­tez régu­liè­re­ment, qu’elle façonne la socié­té dans son ensemble et nos vies les plus intimes, on peut effec­ti­ve­ment par­ler d’une idéo­lo­gie de « l’in­no­va­tion » numé­rique qui serait la pré­misse (ou le ter­reau) d’un tota­li­ta­risme doux, agréable mais néan­moins infi­ni­ment per­ni­cieux. Mais, outre la muta­tion arti­fi­cielle de l’homme, le risque ne vient-il pas éga­le­ment de son envi­ron­ne­ment ? En somme, la menace d’un Big Bro­ther actua­li­sé n’est-il pas tout entier conte­nu dans le « concept » de Smart City (une « ville intel­li­gente » et connec­tée enre­gis­trant nos moindres faits et gestes : achats, flâ­ne­ries, loi­sirs, trans­ports, incivilités…) ?

L’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion a d’a­bord enva­hi l’en­vi­ron­ne­ment — d’où le rai­son­ne­ment de Wie­ner. La machine a vidé les cam­pagnes de leurs pay­sans, puis les usines de leurs ouvriers et les ser­vices de leurs employés. Elle s’at­taque désor­mais aux pro­fes­sions intel­lec­tuelles (ensei­gne­ment, recherche, jour­na­lisme) et aux métiers de soins (méde­cine, aide aux per­sonnes). La sphère de la pro­duc­tion évince les humains, ne gar­dant que des auxi­liaires des machines, inter­mé­diaires entre elles, c’est-à-dire des rouages, des employés-robots. La numé­ri­sa­tion des acti­vi­tés humaines génère un envi­ron­ne­ment-machine total, à com­men­cer par la ville-machine. La dis­sé­mi­na­tion de puces RFID (radio fre­quence iden­ti­fi­ca­tion), de cap­teurs, de camé­ras, de sys­tèmes de paie­ment sans contact et de « billet­tique », dans les infra­struc­tures et le mobi­lier (y com­pris les arbres) per­met de suivre en direct le tech­noïde urbain. Pour opti­mi­ser cette tra­ça­bi­li­té, il a suf­fi de gref­fer cha­cun d’une ou plu­sieurs pro­thèses qui com­mu­niquent moins avec d’autres humains qu’a­vec leur envi­ron­ne­ment numé­rique, machi­nique. Pour connaître l’é­tat du tra­fic, on ne compte plus les véhi­cules sur l’au­to­route, on détecte les smart­phones en mou­ve­ment. Orange rem­place « Bison futé » avec une plus-value : il ne sait pas com­bien d’au­to­mo­bi­listes sont coin­cés dans le bou­chon, mais les­quels. Ren­trés chez eux, ceux-ci res­tent pis­tés via le comp­teur élec­trique Lin­ky qui enre­gistre leur inti­mi­té selon l’u­sage des appa­reils élec­triques, et trans­met leur consom­ma­tion en temps réel par ondes radio. Ain­si de suite, nuit et jour, dans la « smart city » pilo­tée de façon cen­tra­li­sée grâce au moni­to­ring des don­nées col­lec­tées par­tout et tout le temps.

Bien sûr, la « ville intel­li­gente » est un pan­op­ti­con. Qui détecte voire anti­cipe le moindre écart de com­por­te­ment. C’est sur­tout une ville dans laquelle il n’y a plus besoin d’a­gir en humain. Les objets décident, le sys­tème opti­mise le fonc­tion­ne­ment urbain, de manière à ratio­na­li­ser la ges­tion des stocks et des flux (de mar­chan­dises, d’in­for­ma­tions et d’hu­mains). Comme les trans­hu­ma­nistes, les tech­no­crates haïssent l’im­pré­vu et le hasard, qui troublent le mou­ve­ment per­pé­tuel de la méca­nique urbaine et la rota­tion du capital.

Le modèle de la « smart city », c’est Sin­ga­pour. En France, des ingé­nieurs de l’É­tat, des cher­cheurs, des entre­pre­neurs, modé­lisent la « smart city » idéale, notam­ment sur une « pla­te­forme expé­ri­men­tale de moni­to­ring urbain », une mini-ville de 250 m² dans la ban­lieue pari­sienne, qui teste « l’ins­tru­men­ta­tion » de tout l’en­vi­ron­ne­ment urbain. « Sense City » — c’est son nom — pré­pare la ville durable au nom des impé­ra­tifs de ration­ne­ment de res­sources et d’éner­gie impo­sés par le chaos éco­lo­gique. Afin de gérer les consé­quences de deux cents ans d’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion, les tech­no­crates n’ont qu’une solu­tion : la fuite en avant, cap au pire.

Cette tech­no­lâ­trie est un des sen­ti­ments les plus par­ta­gés de nos jours, notam­ment, comme vous le dites, dans le sec­teur de l’en­sei­gne­ment où la véné­ra­tion du pou­voir tech­no­lo­gique semble désor­mais se consti­tuer dès l’en­fance : le gou­ver­ne­ment fran­çais a la volon­té d’é­qui­per chaque col­lé­gien d’une tablette numé­rique, dès la classe de 5e, afin de l’« adap­ter au monde de demain ». Et ce, tan­dis que les grands PDG de la Sili­con Val­ley ins­crivent leurs enfants dans des écoles pri­vées dépour­vues de tout ins­tru­ment infor­ma­tique, conscients que la tech­no­lo­gie n’a­mé­liore pas l’ins­truc­tion des élèves mais, au contraire, les détourne du savoir. Les pour­voyeurs du désastre sont ain­si les pre­miers à se mettre à l’abri…

Non seule­ment le gou­ver­ne­ment fran­çais équipe les élèves de tablettes et d’un « car­net de cor­res­pon­dance numé­rique », les contraint, ain­si que leurs pro­fes­seurs, à uti­li­ser un « envi­ron­ne­ment numé­rique de tra­vail », mais il a déci­dé de dres­ser les enfants des classes pri­maires à la pro­gram­ma­tion et au code numé­rique à par­tir de la ren­trée 2016. Il s’a­git de les accli­ma­ter dès le plus jeune âge aux gad­gets numé­riques, mais aus­si de faire en sorte qu’ils n’aient pas la capa­ci­té de s’en pas­ser pour vivre ni pen­ser, inter­di­sant tout autre façon d’apprendre.

C’est ain­si que l’on crée la frac­ture numé­rique, entre ceux qui se débrouillent par eux-mêmes, et ceux qui ne sont rien sans leurs pro­thèses élec­tro­niques. Bien sûr, pour les pro­pa­gan­distes de l’e-exis­tence les per­dants sont les « illet­trés » infor­ma­tiques. C’est vrai dans la mesure où il s’a­git de se plier à un mode de vie refa­çon­né par la tech­no­lo­gie : qui ne s’a­dapte pas est exclu. Les patrons à haut débit de la Sili­con Val­ley savent pour­tant eux-mêmes ce que l’on perd à trans­fé­rer ses capa­ci­tés per­son­nelles aux machines : son auto­no­mie indi­vi­duelle, ces capa­ci­tés, jus­te­ment. C’est pour­quoi ils envoient leurs enfants dans des écoles à l’an­cienne, sans écran. Leurs héri­tiers y apprennent à uti­li­ser leur mémoire, à mobi­li­ser leur atten­tion et tous leurs sens dans l’ap­pren­tis­sage, à déve­lop­per leurs facul­tés de rai­son­ne­ment, d’a­na­lyse et de cri­tique, en se fiant à leur juge­ment, et non à la vali­da­tion de la machine. Bref, ils apprennent à deve­nir des humains, éven­tuel­le­ment capables d’é­man­ci­pa­tion et non pas des sous-machines.

Le cynisme du pou­voir va bien au-delà de la mal­trai­tance sco­laire. Il réside dans son déni du carac­tère poli­tique, c’est-à-dire dis­cu­table, du fait tech­no­lo­gique. Ain­si les déci­deurs dis­si­mulent- ils leur res­pon­sa­bi­li­té — l’o­rien­ta­tion des avan­cées tech­no­lo­giques, par le biais de pro­grammes, de finan­ce­ments, d’in­ves­tis­se­ments, etc. — et empêchent-ils tout débat sur la néces­si­té et la per­ti­nence de déci­sions pré­sen­tées comme les consé­quences évi­dentes et iné­luc­tables d’é­vo­lu­tions « natu­relles ». Pire encore, ils mar­tèlent à lon­gueur de pro­pa­gande que « nous » serions tous cou­pables (« l’Homme ») du chaos éco­lo­gique résul­tant de deux siècles d’é­co­no­mie politique.

Chaque vague tech­no-indus­trielle s’est abat­tue sur nous d’en haut, des cimes de la classe diri­geante, sans liber­té de choix pour le peuple des abymes, comme dit Jack Lon­don. Dans les méga­lo­poles auto­rou­tières, impos­sible d’être pié­ton. Sur les auto­routes de l’in­for­ma­tion, impos­sible de cir­cu­ler sans connexion. Pri­son­niers du « sys­tème tech­ni­cien » (Ellul), nous sommes en outre ren­dus res­pon­sables de ses ravages. Une mani­pu­la­tion qui jus­ti­fie la mise en place de dis­po­si­tifs d’in­ci­ta­tion et de coer­ci­tion afin de « chan­ger nos com­por­te­ments », de nous contraindre « aux bonnes pra­tiques » et de ren­for­cer l’emprise tech­no­cra­tique (mais civique et éco­lo­gique !), sur la foule des numéros.

La mar­chan­di­sa­tion de l’in­for­ma­tion ne tient-elle pas, entre autres, au fait qu’on assigne à la tech­no­lo­gie le rôle divin de créer des emplois en période de crise éco­no­mique ? La vente des don­nées per­son­nelles par les consom­ma­teurs eux-mêmes s’ins­cri­vant dans la suite logique de cet auto-capi­ta­lisme bran­ché trans­for­mant chaque bien pri­vé en une pos­sible source de reve­nu (dont Airbnb et Uber sont les entre­prises les plus repré­sen­ta­tives de nou­velle « éco­no­mie du partage ».)

Selon le cli­ché en vogue, les don­nées sont « l’or du XXIe siècle ». Le rôle des puces RFID, des cap­teurs, des camé­ras, des objets com­mu­ni­cants dans nos poches et notre envi­ron­ne­ment est la col­lecte mas­sive de don­nées — aus­si nom­mée « data mining » en réfé­rence à l’ex­trac­tion des mine­rais, pour res­ter dans la méta­phore minière. On glose beau­coup sur ces inter­nautes imbé­ciles qui four­nissent volon­tai­re­ment leurs don­nées per­son­nelles à Face­book, Google ou Ama­zon, comme s’ils étaient res­pon­sables du pro­fi­lage com­mer­cial des entre­prises et au-delà, de la tra­ça­bi­li­té élec­tro­nique uni­ver­selle. Il suf­fi­rait de cryp­ter ses com­mu­ni­ca­tions et de cocher les bonnes cases dans les « condi­tions d’u­ti­li­sa­tion », bref, d’être un expert en contre-infor­ma­tique pour déjouer le sys­tème. C’est oublier que la plu­part des don­nées sont col­lec­tées à notre insu tout au long de nos jour­nées, par les infra­struc­tures (réseaux de trans­port, d’élec­tri­ci­té, de com­mu­ni­ca­tion), les admi­nis­tra­tions et les ser­vices (via leurs sys­tèmes infor­ma­tiques), du simple fait d’exis­ter dans la tech­no-sphère. Bref, il n’y a pas d’ailleurs, et du champ du « pay­san » à la classe de l’ins­ti­tu­teur, en pas­sant par le bus, l’hô­pi­tal, la banque ou l’a­gence Pôle Emploi, aucun lieu n’é­chappe à l’as­pi­ra­teur à don­nées. C’est d’a­bord l’É­tat qui tire pro­fit de ces masses d’in­for­ma­tions. Les sta­tis­tiques (de Stat en alle­mand ou state en anglais : État) sont l’un des plus puis­sants outils de ges­tion du trou­peau humain. Régu­la­tion, opti­mi­sa­tion, anti­ci­pa­tion. À l’ère des archi­tec­tures logi­cielles sur­puis­santes, capables de trai­ter ces mil­liards de don­nées en temps réel, nous sommes trans­pa­rents face au pouvoir.

Il y a dere­chef du cynisme à pré­tendre que le numé­rique et l’é­co­no­mie « col­la­bo­ra­tive » résou­draient le pro­blème du chô­mage. Un emploi créé par Inter­net en détruit quatre dans la vie réelle. Comme nous l’a­vons dit plus haut, la robo­ti­sa­tion et l’au­to­ma­ti­sa­tion de la pro­duc­tion évincent les humains, dans des pro­por­tions incom­pa­rables avec les quelques emplois d’in­gé­nieurs et de tech­ni­ciens qu’elles créent par ailleurs. Une part crois­sante de l’hu­ma­ni­té est inutile du point de vue de la pro­duc­tion, insol­vable du point de vue de la consom­ma­tion, coû­teuse du point de vue social et gas­pilleuse de res­sources natu­relles. Cela ne peut durer : quand l’hu­ma­ni­té « à deux vitesses » sera scin­dée en cyborgs et en chim­pan­zés, on sait qui sera jugé superflu.

La ques­tion va sans doute vous sem­bler récur­rente mais ne convien­drait-il pas, dans un sou­ci d’ef­fi­ca­ci­té, de faire conver­ger les luttes contre le sys­tème tech­no-indus­triel en vous rap­pro­chant d’autres mili­tants néo-lud­dites comme l’as­so­cia­tion Tech­no­lo­gos, les cas­seurs de pub, le Comi­té invi­sible, ou encore les zadistes ? Com­ment envi­sa­gez-vous la suite de votre com­bat face à l’ex­pan­sion de la « pré­da­tion numé­rique », pour reprendre les mots du phi­lo­sophe Eric Sadin (auteur de L’Humanité aug­men­tée. L’administration numé­rique du monde et de La Vie algo­rith­mique. Cri­tique de la rai­son numérique) ?

Le slo­gan de « conver­gence des luttes » est l’ex­pres­sion confu­sion­niste et mani­pu­la­toire par des états-majors de fait, du sen­ti­ment d’i­so­le­ment qui étreint chaque divi­du au sein de « la foule soli­taire » (David Ries­man). Sous cou­vert de soli­da­ri­té et aux cris de « Tous ensemble !…Ouais ! », il s’a­git tou­jours de ras­sem­bler pour orga­ni­ser, et d’or­ga­ni­ser pour diri­ger. Il ne peut en être autre­ment d’ailleurs. Voyez les études clas­siques du socio­logue Robert Michels (1876–1936) sur les oli­gar­chies dans les par­tis poli­tiques. Sans orga­ni­sa­tion la masse retombe à son état informe d’im­puis­sance ; sans direc­tion ni struc­ture hié­rar­chi­sée, il n’y a pas d’or­ga­ni­sa­tion de masse pos­sible. En fait, même à l’é­chelle du vil­lage et du clan, les eth­no­graphes relèvent l’exis­tence de « l’homme fort », du big man (qui peut être une femme) plus ou moins for­ma­li­sée sous le nom de « chef de clan », « chef du vil­lage », « chef de la tri­bu », avec des pou­voirs plus ou moins limi­tés par le conseil des anciens ou l’as­sem­blée du groupe. Ain­si, Tacite note l’im­por­tance chez les tri­bus ger­ma­niques du comi­ta­tus, la poi­gnée de jeunes guer­riers autour du chef, le par­ti armé qui impose son pou­voir sur la masse et face à d’autres factions.

Les groupes post-léni­nistes, tels le NPA ou le Comi­té invi­sible, sont rom­pus à cette vieille tac­tique uni­taire visant à s’emparer de la direc­tion poli­tique en s’ap­puyant sur la pul­sion gré­gaire et le besoin d’ap­par­te­nance des esseulés.

La « conver­gence des luttes » dans les ras­sem­ble­ments de masse orga­ni­sés ou spon­ta­nés sont des moments d’illu­sion lyrique, de « sym­pa­thie géné­rale », dis­si­mu­lant des buts et des tra­jec­toires contra­dic­toires, qui ne font que se croi­ser lors de ces jour­nées de dupes, avant que les diver­gences n’é­clatent, de manière explo­sive parfois.

Pour ces rai­sons, et pour bien d’autres, mieux vaut des lud­dites par­tout qu’un par­ti lud­dite, avec un petit groupe déten­teur de l’or­tho­doxie et de l’ap­pel­la­tion contrô­lée « lud­dite ». Nous avons agi col­lec­ti­ve­ment chaque fois que pos­sible et sou­hai­table. Nous avons impul­sé des cam­pagnes, des mani­fes­ta­tions, des actions, publié des livres et des textes, par­ti­ci­pé à des films. Nous n’a­vons jamais ten­té d’être un énième par­ti­cule dans le cadre d’un car­tel, ni de recru­ter. Nous avons tâché de nous mul­ti­plier et de lâcher, avec un suc­cès incer­tain, des esprits libres et cri­tiques dans le monde. « Lud­dite » étant le syno­nyme fugi­tif que nous avons élu pour esprit libre et cri­tique. Nous aurions pu dire « anar­chiste conser­va­teur », comme Orwell. C’est à contre­cœur, par conces­sion à l’in­fer­nal besoin d’i­den­ti­fier que nous avons accep­té — pro­vi­soi­re­ment — ce nom de « lud­dite » que peu de gens reven­di­quaient, en réfé­rence aux bri­seurs de machines, à l’aube de l’ère indus­trielle. Il nous va tant qu’il n’est pas trop gal­vau­dé. Les zadistes incarnent pra­ti­que­ment l’i­dée lud­dite, même si le mou­ve­ment draine inévi­ta­ble­ment des para­sites et des relents de French theo­ry. Ils se débrouillent très bien, sans nul besoin qu’on leur apporte un sou­tien média­tique ou spec­ta­cu­laire qui serait per­çu comme une récu­pé­ra­tion. Nous avons eu des contacts, par­fois anciens, et des échanges avec cer­tains d’entre eux. Les autres gens que vous men­tion­nez ne sont pas, et ne se disent pas « lud­dites ». Cer­tains sou­tiennent même « une autre tech­no­lo­gie », « res­pon­sable », « durable », « libre », « alter­na­tive », ou tout autre oxy­more qu’il vous plai­ra, et nous n’a­vons rien à « conver­ger » avec eux.

Quant à l’ex­pan­sion tech­no-tota­li­taire, elle se pour­sui­vra tant que le goût du repos — du confort et du confor­misme — l’emportera sur celui de la liber­té — de l’ef­fort et de la volon­té indi­vi­duelle. Nous conve­nons que le pro­nos­tic est mau­vais, mais nous conti­nue­rons à for­mer des idées libres dans l’es­poir qu’elles s’emparent du plus grand nombre d’es­prits et se trans­forment en forces humaines et pas­sages à l’acte. En un mot : il faut vivre contre son temps.

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  1. Tou­jours aus­si récon­for­tante cette PMO. Cinq ans déjà, et pour­tant qu’est-ce qu’elle vise juste…
    En éclai­rage — acces­soire ou déve­lop­pe­ment — je vous pro­pose une autre petite lec­ture amu­sante, « La tyran­nie des bouffons ».
    Un essai de Chris­tian Sal­mon sur le pou­voir gro­tesque, puisque nous y sommes enfin, qui paraî­tra seconde quin­zaine d’oc­tobre ? chez 3L, et dont voi­ci une mise-en-bouche :

    […]Com­ment fonc­tionne le pou­voir gro­tesque ? Quelle est la méca­nique qui en fait non pas un acci­dent de l’his­toire poli­tique, mais un rouage essen­tiel de la sou­ve­rai­ne­té arbi­traire à l’ère du dis­cré­dit ? Il ne s’a­git plus aujourd’­hui de gou­ver­ner à l’in­té­rieur du cadre démo­cra­tique, mais de spé­cu­ler à la baisse sur son dis­cré­dit et celui du sys­tème en géné­ral. Ce « fonc­tion­ne­ment énorme » s’ap­puie sur la puis­sance des réseaux sociaux et l’u­sage stra­té­gique du Big Data et des algo­rithmes. Le coup de génie fut de syn­chro­ni­ser la figure du clown et celle de l’ex­pert en marketing.[…]

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La nuisance fataliste #2 : Elon Musk (par Daniel Oberhaus)

Il y a de fortes chances pour que vous ayez eu vent de la déclaration délirante d’Elon Musk, le PDG de SpaceX et de Tesla, lors de la conférence de code Recode de cet été. Selon le chouchou de la Silicon Valley, "les chances pour que nous vivions dans la réalité sont d’une sur des milliards", ce qui signifie qu’il est quasiment certain que nous vivions dans une simulation informatique créée par une lointaine civilisation du futur. [...]
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L’accord de Paris : ne rien changer, compter sur la technologie, s’adapter et, surtout, vive la croissance (par Clive Spash)

À l’issue de la 21e session de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, ayant eu lieu du 30 novembre au 11 décembre 2015 en France, à Paris, les 195 pays de la communauté internationale sont finalement parvenus à un accord, considéré, tant par les participants que par les médias, comme un tournant politique majeur dans la difficulté de s’attaquer au changement climatique provoqué par l’humain. Le texte suivant est un bref commentaire critique dans lequel j’explique succinctement en quoi l’accord de Paris ne change rien. J’y souligne comment cet accord ignore pratiquement toutes les questions de fond concernant les causes du changement climatique d’origine anthropique, et en quoi ce même accord n’offre aucun plan d’action concret. [...]