Le temps est compté : interview avec un éco-saboteur (partie 2)

Tra­duc­tion d’une inter­view ini­tia­le­ment publiée (en anglais) à l’a­dresse sui­vante, le 25 avril 2015.


Note : Au long de cette inter­view, deux expres­sions sont uti­li­sées pour dési­gner deux facettes de l’activisme : l’abo­ve­ground (le côté offi­ciel et auto­ri­sé de l’activisme) et l’under­ground (le côté non-auto­ri­sé, sabo­tage, clandestin).

En 1993 Michael Car­ter a été arrê­té et condam­né pour acti­visme éco­lo­gique clan­des­tin (under­ground). Depuis, il tra­vaille dans le domaine auto­ri­sé (abo­ve­ground), lut­tant contre les ventes de bois d’œuvre et les conces­sions pétro­lières et gazières, pro­té­geant les espèces mena­cées, et bien d’autres choses encore. Aujourd’hui, il est membre de Deep Green Resis­tance Colo­ra­do Pla­teau et l’auteur du récit « Kingfisher’s Song : Memo­ries Against Civi­li­za­tion » (Le Chant du Mar­tin-Pêcheur : Sou­ve­nirs Contre la Civilisation).

Time Is Short [en fran­çais : Le temps est comp­té] s’est entre­te­nu avec lui au sujet de ses actions, de sa résis­tance clan­des­tine ain­si que des pers­pec­tives et des pro­blèmes aux­quels le mou­ve­ment éco­lo­gique est confron­té. En rai­son de sa lon­gueur, l’interview est pré­sen­tée en trois par­ties. Ici com­mence la par­tie 2 (pour la par­tie 1, c’est par ici) :

Time is Short (TIS) : Vos actions n’étaient pas liées à d’autres enjeux et ne s’inscrivaient pas dans une perspective plus large. A ton avis dans quelle mesure une analyse bien cadrée est-elle importante en matière de sabotage ou d’autres actions du même type ?

Michael Car­ter (MC) : Elle est d’une impor­tance pri­mor­diale. La déter­mi­na­tion des enjeux est un moyen par­mi d’autres de venir à bout des diver­gences, comme c’est le cas pour le droit à l’a­vor­te­ment qui est assi­mi­lé soit à un meurtre soit à une solu­tion de confort. Le pro­blème de la faim dans le monde est, quant à lui, consi­dé­ré comme une dif­fi­cul­té tech­nique, à savoir com­ment pro­cu­rer de la nour­ri­ture aux popu­la­tions pauvres, et non comme la consé­quence inévi­table de l’a­gri­cul­ture et du capi­ta­lisme. Les consom­ma­teurs de médias aiment bien ce genre d’emballages bien ficelés.

Au début des années 90, les espaces natu­rels et la pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­si­té étaient défi­nis comme des ques­tions d’ordre esthé­tique ou comme un conflit d’in­té­rêts par­ti­cu­liers au sein d’un groupe d’u­sa­gers ; entre des pêcheurs et des bûche­rons, par exemple, ou entre des ran­don­neurs et des uti­li­sa­teurs de véhi­cules tout ter­rain. C’est comme ça qu’on jus­ti­fiait les déci­sions poli­tiques et les com­pro­mis, par­ti­cu­liè­re­ment sur le plan légis­la­tif. Ma plus grande cam­pagne abo­ve­ground (offi­cielle) de cette époque était contre un pro­jet de loi rela­tif aux espaces natu­rels du Mon­ta­na, à cause de la for­mu­la­tion de la « clause » qui auto­ri­sait le déve­lop­pe­ment indus­triel de terres fédé­rales dépour­vues de routes. Pour­tant, la majeure par­tie du débat public a tour­né autour  d’une com­pa­rai­son sim­pli­fiée à outrance entre super­fi­cie pro­té­gée et super­fi­cie non pro­té­gée. La dis­cus­sion est appa­rue rai­son­nable – modé­rée- parce que la ques­tion était bana­li­sée dès le départ.

Ce genre de situa­tion per­siste encore à ce jour, où des com­pro­mis entre sec­teur indus­triel, gou­ver­ne­ment et éco­lo­gistes cor­po­ra­tifs reposent sur un contexte poli­tique plu­tôt que sur une réa­li­té bio­lo­gique ou phy­sique – une zone que des indus­triels ou des ama­teurs d’en­gins moto­ri­sés accep­te­raient de pro­té­ger pour­rait ne pas être viable pour une espèce mena­cée, même si la super­fi­cie déli­mi­tée paraît très rai­son­nable. Les acti­vistes se sentent obli­gés d’ar­gu­men­ter dans un contexte cen­tré sur l’être humain – consi­dé­rant que le monde natu­rel nous appar­tient, que ce soit pour le diver­tis­se­ment ou pour l’in­dus­trie – ce qui nous met en posi­tion de fai­blesse, autant sur le plan psy­cho­lo­gique que sur le plan poli­tique, par­ti­cu­liè­re­ment pour les com­bat­tants de l’ombre.

Lorsque j’é­tais l’un d’entre eux, je n’a­vais jamais l’im­pres­sion d’œuvrer à par­tir d’une posi­tion sans équi­voque. Est-ce que je pre­nais le risque de pas­ser 10 ans en pri­son pour une piste de ran­don­née ? Non. Pour­quoi pre­nais-je alors ce risque ? Je choi­sis de ne pas pous­ser trop avant la réflexion, seule­ment de conti­nuer à livrer bataille. Ce fut ma deuxième pire erreur après les mesures de sécu­ri­té insuf­fi­santes. Sans inten­tions claires et une solide appré­hen­sion de la situa­tion, les actions peuvent man­quer de coor­di­na­tion et deve­nir poten­tiel­le­ment dénuées de sens. Aucun mou­ve­ment abo­ve­ground (offi­ciel) conscien­cieux ne les sou­tien­dra. On peut s’empêtrer dans sa propre incertitude.

Si je devais envi­sa­ger main­te­nant l’ac­tion under­ground (clan­des­tine) – ce qui n’est pas le cas bien sûr, car on doit choi­sir soit le domaine auto­ri­sé soit la clan­des­ti­ni­té et s’y tenir, encore une erreur que j’ai com­mise – je la consi­dé­re­rais comme une par­tie de la lutte contre une struc­ture de pou­voir plus vaste, contre la civi­li­sa­tion dans sa glo­ba­li­té. Et il est impor­tant de bien com­prendre qu’il ne faut pas confondre civi­li­sa­tion et humanité.

TIS : Tu as dit que la civilisation était un projet qui reposait sur l’agriculture. Peux-tu développer ?

MC : Rien de ce que fait la culture domi­nante, qu’il s’a­gisse de l’exploitation fores­tière et de la pêche indus­trielle, de la pro­duc­tion d’élec­tri­ci­té ou de l’ex­trac­tion d’éner­gies fos­siles, n’est aus­si des­truc­teur que l’a­gri­cul­ture. Rien de tout cela n’est pos­sible sans agri­cul­ture. Les couches arables ne sub­sis­te­ront pas plus d’une qua­ran­taine d’an­nées, tan­dis que l’a­gri­cul­ture est en train de les épui­ser comme si elles devaient durer éter­nel­le­ment. Ces sols sont comme le sable dans le sablier de la civi­li­sa­tion, ain­si que les éner­gies fos­siles et les mine­rais ; ils n’existent qu’en quan­ti­té limi­tée. En ce qui concerne les limites phy­siques, la civi­li­sa­tion brille par son inco­hé­rence et n’a même pas conscience de ses propres inté­rêts fon­da­men­taux. Elle tente seule­ment de gar­der secret le fait qu’elle va tout rava­ger, mais il s’a­git d’un secret de Poli­chi­nelle. Dans un monde aux res­sources limi­tées, elle ne peut en aucune façon fonc­tion­ner encore bien long­temps et en ce moment, elle ne fait que gri­gno­ter les der­nières fron­tières. Si la civi­li­sa­tion existe tou­jours dans 20 ans, le nombre de zones sau­vages dési­gnées impor­te­ra peu ; la civi­li­sa­tion les aura rava­gées avant.

TIS : En quoi cette analyse peut-elle être utile ? Le fait que la civilisation ne puisse jamais être soutenable n’ôte-t-il pas tout espoir de réussite ?

MC : Si nous vou­lons sérieu­se­ment pro­té­ger le vivant et pro­mou­voir la jus­tice, nous devons recon­naître que l’hu­ma­ni­té civi­li­sée ne pren­dra jamais les mesures néces­saires à l’a­vè­ne­ment d’un style de vie sou­te­nable, car son his­toire n’est faite que de guerres et d’oc­cu­pa­tions. Voi­là à quoi s’emploie la civi­li­sa­tion : livrer des guerres et occu­per des ter­ri­toires. On a l’im­pres­sion que c’est intrin­sèque au pro­grès, que c’est le propre de l’hu­ma­ni­té mais ce n’est pas le cas. La civi­li­sa­tion don­ne­ra tou­jours la prio­ri­té au pou­voir et à la domi­na­tion et ne per­met­tra jamais que cette prio­ri­té soit remise en cause.

Par exemple, en matière de pro­duc­tion ali­men­taire on pour­rait assez faci­le­ment pas­ser des céréales annuelles aux gra­mi­nées vivaces, pour la pro­duc­tion du lait, des œufs et de la viande. La ferme Poly­face en Vir­gi­nie a prou­vé que c’est tout à fait réa­li­sable ; sur une grande échelle cela appor­te­rait un énorme bien­fait, en per­met­tant notam­ment la séques­tra­tion du car­bone, la dimi­nu­tion des cas de dia­bète et d’o­bé­si­té et de l’u­ti­li­sa­tion des pes­ti­cides et des fer­ti­li­sants. Mais l’herbe ne peut pas être conver­tie en mar­chan­dise ; elle ne peut être ni sto­ckée ni com­mer­cia­li­sée et ne pour­ra donc jamais ser­vir les besoins du capi­ta­lisme. Donc, ce débat n’au­ra jamais lieu sur CNN, parce qu’il est trop éloi­gné de la façon dont le pro­blème est défi­ni. Pra­ti­que­ment per­sonne ne dis­cute de ce qui ne va pas vrai­ment. On ne se pré­oc­cupe que de savoir quel Etat capi­ta­liste ou Etat-nation sera le pre­mier à s’emparer des der­nières res­sources dis­po­nibles et com­ment la tech­no­lo­gie pour­rait gérer les crises qui en résulteront.

TOROGINAL

Un autre exemple est celui du pro­jet de mine de cuivre à Oak Flat, près de Super­ior, dans l’A­ri­zo­na. L’ad­mi­nis­tra­tion Eisen­ho­wer avait inter­dit l’ex­ploi­ta­tion minière sur le ter­ri­toire en 1955, et en décembre 2014 le Sénat a annu­lé cette inter­dic­tion à l’aide d’une clause inti­tu­lée Loi d’Au­to­ri­sa­tion pour la Défense mili­taire, et Oba­ma l’a signée. Le séna­teur de l’A­ri­zo­na John McCain a décla­ré : « Pour main­te­nir la puis­sance de l’ar­mée qui pos­sède la tech­no­lo­gie la plus avan­cée au monde, les forces armées des Etats-Unis ont besoin d’ap­pro­vi­sion­ne­ments en cuivre pour leur équi­pe­ment, les muni­tions et l’élec­tro­nique ». Tu vois com­ment il jus­ti­fie l’ex­ploi­ta­tion du cuivre à des fins mili­taires ? Il a mis un terme au débat avec une jus­ti­fi­ca­tion inat­ta­quable, puisque aucun membre du gou­ver­ne­ment – et pra­ti­que­ment per­sonne par­mi le grand public – ne remet­tra en ques­tion les besoins militaires.

TIS : Es-tu en train de sous-entendre qu’il n’y a pas la moindre possibilité de changement ?

MC : Ce que je veux dire c’est qu’il va fal­loir se battre. Les muta­tions sociales impor­tantes sont géné­ra­le­ment invo­lon­taires, et contraires aux idées popu­laires prô­nant « soyez le chan­ge­ment que vous vou­lez voir dans le monde » et « le prin­cipe de majo­ri­té ». La plu­part des Blancs du Sud ne vou­laient pas que le Mou­ve­ment des droits civiques existe et encore moins qu’il réus­sisse. De toute façon, aux États-Unis, la démo­cra­tie est essen­tiel­le­ment une fic­tion théo­rique dans la mesure où c’est une toute petite élite poli­tique et finan­cière qui tire les ficelles.

Par exemple, dans l’État plus ou moins pro­gres­siste de l’O­ré­gon, le lob­by de l’a­gri­cul­ture a réus­si à reje­ter une mesure des­ti­née à éti­que­ter des den­rées ali­men­taires conte­nant des OGM. La majo­ri­té des par­ti­ci­pants au vote était d’ac­cord pour ne pas savoir ce qu’il y avait dans leur nour­ri­ture, leur besoin le plus intime parce que ceux qui sont au pou­voir pos­sèdent suf­fi­sam­ment d’argent pour les en convaincre. Cela ne sert pas à grand-chose de ten­ter de faire entendre rai­son à ceux qui tiennent les rênes de la civi­li­sa­tion, ou alors à ceux qu’elle a pié­gés, poli­ti­que­ment, finan­ciè­re­ment ou peu importe com­ment. Tant que la classe diri­geante pour­ra extraire des richesses de la terre et de notre tra­vail, elle le fera. Si elle pos­sède les machines et l’éner­gie néces­saires au fonc­tion­ne­ment de son éco­no­mie, elle se ser­vi­ra en der­nier res­sort de toutes les ruses poli­tiques pour par­ve­nir à ses fins. Elle rava­ge­ra des vies et la terre jus­qu’à ce qu’il n’y ait plus rien à rava­ger. Lorsque le sol dis­pa­raî­tra, c’en sera tota­le­ment fini de l’es­pèce humaine.

Quel est l’in­té­rêt de com­po­ser avec un sys­tème poli­tique qui n’a de toute évi­dence pas toute sa rai­son ? Une manière plus sen­sée de prendre en main la situa­tion pré­oc­cu­pante de la pla­nète serait d’as­seoir les déci­sions tac­tiques sur une stra­té­gie qui vise­rait à confis­quer le pou­voir à ceux qui sont en train de la détruire. C’est le prin­cipe de base, c’est ce que nous devons entendre lorsque nous par­lons de lutte radi­cale, à savoir une lutte qui s’at­taque aux racines du mal.

Ima­gine un monde où il n’y aurait plus de nour­ri­ture, des tem­pé­ra­tures en hausse, des épi­dé­mies, la séche­resse, la guerre. Il est en train de se dérou­ler sous nos yeux. C’est contre tout ça que nous nous bat­tons. Ou plu­tôt nous nous bat­tons pour un monde qui puisse vivre, un monde de forêts, de prai­ries et de rivières s’é­cou­lant libre­ment qui enri­chi­raient et sta­bi­li­se­raient le sol et main­tien­draient la diver­si­té bio­lo­gique et l’a­bon­dance. C’est l’a­mour que nous éprou­vons pour le monde qui doit nous guider.

TIS : Tu suggères une lutte qui modifierait entièrement le comportement des humains, la fin de l’économie capitaliste, l’effondrement final de la société bâtie sur le modèle de l’Etat-nation. Tout cela paraît incroyablement difficile. Comment les résistants s’y prendraient-ils ?

MC : Nous pou­vons com­men­cer par construire un mou­ve­ment qui fonc­tion­ne­rait comme une culture de sub­sti­tu­tion à la culture dans laquelle nous sommes englués. Puisque la culture civi­li­sée ne don­ne­ra pas son aval à ceux qui ten­te­ront de la déman­te­ler, nous avons besoin d’autres sys­tèmes de sou­tien maté­riel, psy­cho­lo­gique et émotionnel.

Ce serait par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant pour un mou­ve­ment clan­des­tin. Dans l’i­déal, il devrait appar­te­nir à une com­mu­nau­té qui connaî­trait ses secrets et qui col­la­bo­re­rait avec lui, tout comme le font les mili­taires. Construire ce réseau en secret sera dif­fi­cile, car si ses membres observent une sécu­ri­té rigou­reuse, com­ment feront-ils ne serait-ce que pour trou­ver des per­sonnes qui les approuvent ? Mais comme une ou deux per­sonnes iso­lées ne peuvent pas faire grand-chose, il leur fau­dra trou­ver le moyen de le faire. Il s’a­git là cepen­dant d’un pro­blème de logis­tique et il est impor­tant de le sépa­rer des pro­blèmes d’ordre personnel.

Lorsque j’ac­com­plis­sais des actions illé­gales, je vou­lais que les gens me consi­dèrent comme un défen­seur de l’en­vi­ron­ne­ment pur et dur, ce qui était, étant don­nées les cir­cons­tances, fol­le­ment stu­pide et nar­cis­sique. Si on a des pro­blèmes de ce genre – et beau­coup de gens en ont dans la culture étrange et néfaste qui est la nôtre – il faut recou­rir à la thé­ra­pie et à l’in­tros­pec­tion pour les résoudre, et non à l’ac­ti­visme. La solu­tion la plus élé­gante serait que votre com­mu­nau­té secrète vous sou­tienne et vous recon­naisse, vous aide à trou­ver la force et la soli­da­ri­té dont vous avez besoin pour effec­tuer des tâches rudes et néces­saires, mais d’autres alter­na­tives sont quand même possibles.

TIS : Tu as été impliqué dans des opérations environnementales officielles dans les années qui ont suivi tes actions clandestines. Sur quoi as-tu travaillé et que fais-tu en ce moment ?

MC : Je me suis d’a­bord occu­pé de ques­tions tou­chant à l’ex­ploi­ta­tion fores­tière – comme rédi­ger des recours contre la vente de bois et des choses du même aca­bit. Plus tard, j’ai aidé à la rédac­tion de péti­tions pour pro­té­ger des espèces sous l’é­gide du Endan­ge­red Spe­cies Act (Loi sur la pro­tec­tion des espèces en dan­ger). Par contre, cette tâche m’a épui­sé et il m’a fal­lu beau­coup de temps avant de m’y replon­ger. Ceux qui tra­vaillent dans le domaine auto­ri­sé ont eux aus­si besoin du sou­tien d’une com­mu­nau­té – plus que jamais. Le livre de Der­rick Jen­sen, Un Lan­gage plus Ancien que les Mots (A Lan­guage Older Than Words) a cla­ri­fié la situa­tion glo­bale dans mon esprit et a répon­du à nombre des ques­tions que je me posais sur ce qui ren­dait les choses si dif­fi­ciles à l’heure actuelle. Il m’a appris à prendre conscience de ce qu’à mesure que l’é­chéance de la culture civi­li­sée se rap­proche, les gens deviennent plus égo­cen­triques, plus apa­thiques et plus cruels que jamais. Ceux qui sont encore capables de res­sen­tir les choses doivent se ser­rer les coudes autant qu’ils le peuvent. Lorsque le mou­ve­ment Deep Green Resis­tance a vu le jour, il m’est appa­ru comme la solu­tion par­faite et je me consacre depuis à contri­buer à sa construc­tion. Susan Hyatt et moi-même sommes en train de rédi­ger une série d’es­sais  sur la psy­cho­lo­gie de la civi­li­sa­tion et sur la manière de culti­ver la san­té men­tale néces­saire à la résis­tance. Je m’in­té­resse aus­si à la pro­pa­gande clan­des­tine posi­tive. Il est impor­tant d’a­voir des his­toires à racon­ter pour épau­ler ce que les gens font et pensent. Cela aide à culti­ver la confiance et le cou­rage dont les acti­vistes ont besoin. C’est pour ça que les gou­ver­ne­ments publient de la pro­pa­gande en temps de guerre ; parce que ça marche.

TIS : Donc tu penses que la propagande peut s’avérer utile ?

MC : Oui. Ce mot est doté d’une conno­ta­tion néga­tive pour de bonnes rai­sons, mais je ne pense pas qu’il soit néces­sai­re­ment mau­vais de vou­loir influen­cer média­ti­que­ment les pen­sées et les actes, tant que la démarche est hon­nête. L’Al­le­magne nazie a uti­li­sé la pro­pa­gande certes mais George Orwell et John Stein­beck l’ont fait aus­si. Si on ren­verse la civi­li­sa­tion – c’est-à-dire si  les sys­tèmes res­pon­sables de l’in­jus­tice sociale et de la des­truc­tion pla­né­taire sont défi­ni­ti­ve­ment neu­tra­li­sés – les gens qui choi­si­ront d’a­gir contre pra­ti­que­ment tout ce qu’on leur a incul­qué devront four­nir un effort sou­te­nu pen­dant de longues années et ne pas hési­ter à ris­quer leur liber­té et leur vie pour sus­ci­ter ce chan­ge­ment. Il nous fau­dra des cultures de résis­tances tota­le­ment inédites. Elles néces­si­te­ront un grand nombre de fic­tions nou­velles pour nour­rir la per­cep­tion de la véri­table iden­ti­té des humains, du but de leur exis­tence et de la manière dont ils sont reliés à d’autres espèces vivantes. A ma connais­sance il y a peu d’é­crits, de films ou d’autres formes d’ex­pres­sion qui entre­prennent d’a­gir dans ce sens.

Edward Abbey a écrit quelques livres mar­rants et c’est tout ce qu’on avait entre les mains ; alors on s’en est ins­pi­rés en espé­rant qu’on allait se mar­rer un peu et qu’on fini­rait par obte­nir de bons résul­tats. On ne peut plus se payer le luxe de cette auto-com­plai­sance. Je ne dis pas que l’hu­mour n’a pas lieu d’être – bien au contraire – mais la situa­tion de la pla­nète et la situa­tion sociale de la civi­li­sa­tion sont aujourd’­hui beau­coup plus dra­ma­tiques qu’elles ne l’é­taient à l’é­poque de Abbey. Une pro­pa­gande effi­cace devrait reflé­ter cela – il fau­drait qu’elle fasse un état des lieux de la conjonc­ture et qu’elle four­nisse une solu­tion, de façon à ce que les résis­tants poten­tiels puissent choi­sir le rôle qu’ils vont jouer.

Pas la couverture du prochain livre de Serge Latouche.

C’est impor­tant pour tout le monde, mais par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant pour la clan­des­ti­ni­té. Au moment de la Seconde Guerre Mon­diale, les Alliés ont dif­fu­sé le roman de pro­pa­gande de Stein­beck The Moon is Down (Lune Noire) à tra­vers toute l’Eu­rope occu­pée. C’é­tait un livre court et simple qui racon­tait le com­bat d’une petite ville de Nor­vège contre les nazis. Le ton employé était si léger que  cer­tains membres du gou­ver­ne­ment US ont accu­sé Stein­beck de sym­pa­thi­ser avec l’en­ne­mi parce qu’il y dépei­gnait de façon réa­liste les sol­dats alle­mands comme de simples per­sonnes aux prises avec une situa­tion épou­van­table et non comme des monstres sur­hu­mains. Et pour­tant les forces d’oc­cu­pa­tion abat­taient sur place toute per­sonne en pos­ses­sion de ce livre. Si on com­pare avec les livres de Abbey, on constate à quel point The Mon­key Wrench Gang (Le Gang de la clef à molette) est lar­ge­ment en-deçà de la tâche requise.

TIS : As-tu des titres de propagande contemporaine à suggérer ?

MC : Les deux volumes du livre End­game de Der­rick Jen­sen sont les meilleurs qui me viennent à l’es­prit ain­si que le livre Deep Green Resis­tance du même auteur. Il existe aus­si des exemples de pro­pa­gande néga­tive qui valent le coup d’être men­tion­nés. Le livre A Friend of the Earth (Un ami de la Terre) de T.C Boyle. Les films « The East » et « Night Moves » parlent tous deux des acti­vistes clan­des­tins et ce sont des films hor­ribles, du moins en tant que pro­pa­gande pour une résis­tance effi­cace. Dans « The East » , une agence de ren­sei­gne­ments pri­vée infiltre une cel­lule dont les seuls objec­tifs sont les opé­ra­tions théâ­trales et la ven­geance et « Night Moves » est encore pire ; il met en scène deux hommes crâ­neurs et une femme désem­pa­rée qui font sau­ter un bar­rage hydro­élec­trique. Le mes­sage est : « Ne vous atta­quez pas à ce genre de trucs ou vous fini­rez par vous faire flin­guer. » Mais ces films sou­lèvent quand même cer­tains pro­blèmes qu’on ren­contre dans les groupes ayant d’o­rien­ta­tion anar­chiste : ils ont ten­dance à déni­grer les femmes et ils opèrent sans stra­té­gie cohé­rente. Ils s’en­gagent pour l’i­den­ti­té, l’a­dré­na­line, les pers­pec­tives de contact – qui sont toutes de mau­vaises rai­sons de s’en­ga­ger. Donc je sup­pose que ces films méritent qu’on s’y inté­resse pour com­prendre com­ment il ne faut pas se com­por­ter. Il en va de même pour le docu­men­taire « If a tree falls » qui raconte l’his­toire du Front de Libé­ra­tion de la Terre.

Les mou­ve­ments prô­nant le chan­ge­ment social peuvent souf­frir de pro­blèmes d’im­ma­tu­ri­té et de nom­bri­lisme autant que les indi­vi­dus. L’é­co­lo­gie radi­cale, comme tant de causes gau­chistes, en est truf­fée. La plu­part des mili­tants de Eart First ! que j’ai connus dans les années 90 étaient si fiers de leurs prouesses fes­tives qu’on ne pou­vait pas pas­ser du temps avec eux sans les voir se défon­cer et épi­lo­guer sans fin sur leurs exploits tout au long de la jour­née du len­de­main. Une des rai­sons pour les­quelles je me suis éloi­gné de ce mou­ve­ment était leur trop-plein d’ar­ro­gance et de sub­jec­ti­vi­té. Ils sem­blaient pas­ser le plus clair de leur temps à repro­cher à leurs cama­rades leur mode de vie cor­rom­pu parce qu’ils uti­li­saient du papier toi­lette ou condui­saient des vieilles camion­nettes au lieu de se dépla­cer à vélo.

Cela peut mener à des affron­te­ments culpa­bi­li­sants ridi­cules. Il n’est pas éton­nant que les éco­lo­gistes aient si mau­vaise répu­ta­tion auprès du milieu ouvrier, quand ils se laissent aller à des pinaillages mora­li­sa­teurs qui ne sont en réa­li­té qu’un reflet de leurs avan­tages cir­cons­tan­ciels et de leur dis­per­sion dans la défense effi­cace de la terre. Dites à une mère qui bosse de mettre son lave-vais­selle au rebut parce que vous avez enten­du dire que c’é­tait inef­fi­cace, et vous ver­rez où ça vous mène­ra. C’est l’une des pires choses qu’on puisse dire à quel­qu’un, sur­tout parce que ça ren­force le poids d’une sorte de res­pon­sa­bi­li­té éga­le­ment par­ta­gée en matière de des­truc­tion de l’en­vi­ron­ne­ment. C’est ce sen­ti­ment que nos diri­geants veulent que nous ayons. Des pro­mo­teurs construisent des ter­rains de golf dans le désert et nous croyons chan­ger les choses en nous bros­sant les dents à sec. Qu’est-ce que ça peut bien te faire de savoir qui est plus éco­lo que tu ne l’es ? On est en train d’é­vis­cé­rer le monde sous nos yeux.

Fin de la par­tie 2


Tra­duc­tion : Hélé­na Delaunay

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En soulignant la manière dont les élites, main dans la main avec les Nations unies, sont parvenus à gérer le terrain environnemental afin de désamorcer les mouvements radicaux visant à démanteler le capitalisme, j’espère que les lecteurs comprendront la futilité de placer leurs espoirs entre les mains de gestionnaires environnementaux aussi illégitimes. [...]