Traduction d'un court essai, rédigé par Daniel Oberhaus et publié (en anglais) sur le site The Baffler, le 19 août 2016.
Elon Musk est aujourd'hui une des (et peut-être LA) figures de proue du progressisme, un des emblèmes de la civilisation techno-industrielle, et un des ultra-riches promoteurs du capitalisme ; que les capitalistes, les progressistes, les transhumanistes, les machinistes et les technocrates l'adorent, on comprend bien, mais, étonnamment, et ce parce qu'une de ses corporations propose des panneaux solaires, qu'une autre propose des batteries pour panneaux solaires et des voitures électriques, entre autres, il est également apprécié (paradoxalement) dans le milieu de l'écologie (plus précisément, dans la partie du milieu de l'écologie où les problèmes de notre temps ne sont pas bien compris, malheureusement, la partie qui pense que continuer grosso modo avec la civilisation, le mode de vie et de confort que nous connaissons dans les pays développés, mais en optant pour des voitures électriques, des panneaux solaires, des éoliennes, des sacs en bioplastiques, des filtres OCB biodégradables, des biocarburants et tout le bio-éco-durable-vert-renouvelable, nous sauvera, nous, ainsi que la planète et ses autres habitants, ou, parfois même, juste nous). En gros par les écocapitalistes, ceux qui confondent protection du vivant et capitalisme vert, ou les imaginent compatibles. C'est pourquoi il nous semblait intéressant d'examiner son délire.

Il y a de fortes chances pour que vous ayez eu vent de la décla­ra­tion déli­rante d’Elon Musk, le PDG de Spa­ceX et de Tes­la, lors de la confé­rence de code Recode de cet été. Selon le chou­chou de la Sili­con Val­ley, « les chances pour que nous vivions dans la réa­li­té sont d’une sur des mil­liards », ce qui signi­fie qu’il est qua­si­ment cer­tain que nous vivions dans une simu­la­tion infor­ma­tique créée par une loin­taine civi­li­sa­tion du futur. La pen­sée der­rière la sup­po­si­tion de Musk se for­mule ain­si : il y a à peine quatre décen­nies, nos jeux vidéo res­sem­blaient à Pong, tan­dis qu’aujourd’hui, des mil­lions de gens simul­ta­né­ment connec­tés jouent à des jeux pho­to­réa­listes. Même si la pro­gres­sion tech­no­lo­gique était bien plus faible que cela, si vous pro­je­tez cette tra­jec­toire 10 000 ans dans le futur, il n’est pas dif­fi­cile d’imaginer une simu­la­tion com­plè­te­ment indif­fé­ren­ciable de la réa­li­té. D’ailleurs, si Musk a rai­son, il s’agit de la réa­li­té dont vous faites actuel­le­ment l’expérience.

La réponse spon­ta­née d’Elon Musk à un membre de l’audience de la confé­rence a été uni­ver­sel­le­ment rap­por­tée par la presse popu­laire, et dans les jours qui sui­virent, elle devint une asser­tion à l’origine de 10 000 articles. Sans sur­prise, peut-être, cha­cun de ces articles (même ceux qui adop­taient une pos­ture cri­tique et ten­taient de prou­ver que nous ne vivions pas dans une simu­la­tion) pas­sèrent tota­le­ment à côté du mes­sage fon­da­men­tal de l’affirmation d’Elon Musk. Un pro­fond fata­lisme sous-tend la vision de Musk d’une réa­li­té simu­lée — une pos­ture phi­lo­so­phique pra­tique (et dan­ge­reuse) pour celui dont le tra­vail consiste à nous vendre le futur sous la forme d’automobiles Tes­la, d’hyperloops et de voyages sur Mars. Et les cri­tiques furent toutes aux abon­nés absents.

La construction de la giga-usine d'Elon Musk dans le Nevada, le 4 novembre 2014. Y seront produites à la chaine des batteries au lithium. C'est beau l'écologie n'est-ce pas ?
La construc­tion de la giga-usine d’E­lon Musk dans le Neva­da, le 4 novembre 2014. Y seront pro­duites, à la chaine, des bat­te­ries au lithium. C’est beau l’é­co­lo­gie et la pro­tec­tion de la pla­nète n’est-ce pas ?

La réalité fait mal ?

La théo­rie de la simu­la­tion infor­ma­tique semble nou­velle, mais sa pré­misse de base découle en fait d’une riche tra­di­tion phi­lo­so­phique d’étude de la nature de la réa­li­té. Bien que les simu­la­tions élec­tro­niques puissent sem­bler éloi­gnées des démons du 17ème siècle de Des­cartes, un essai de 2003, écrit par Nick Bos­trom, un phi­lo­sophe assez recon­nu, replace cette théo­rie au cœur, pré­ci­sé­ment, de cet héri­tage phi­lo­so­phique. L’essai « Vivez-vous dans une simu­la­tion infor­ma­tique ? » de Bos­trom affirme qu’une des trois pro­po­si­tions sui­vantes est vraie :

  1. Les humains dis­pa­rai­tront avant d’avoir la capa­ci­té tech­nique de créer une simu­la­tion hyper-réa­liste. [Et/ou la civi­li­sa­tion tech­no­lo­gique s’effondrera avant cela, NdT]
  2. Une civi­li­sa­tion avan­cée ayant la capa­ci­té tech­nique de créer une simu­la­tion hyper-réa­liste n’aurait aucun inté­rêt à le faire.
  3. Nous vivons presque cer­tai­ne­ment dans une simu­la­tion infor­ma­tique.

Bien que Bos­trom ait récem­ment décla­ré que « nous n’avons pas assez de preuves pour écar­ter n’importe laquelle de ces trois pos­si­bi­li­tés », le choix de Musk de pla­cer des mil­liards de chances contre une sur la troi­sième pro­po­si­tion est révé­la­teur. Étant don­né qu’il n’y a pas assez de preuves pour dire qu’une des trois pro­po­si­tions de Bos­trom est vraie, cela signi­fie que Musk choi­sit la troi­sième option et est donc moti­vé par autre chose que des preuves empi­riques. Lors de la confé­rence Code, cette déci­sion fut expli­quée par la logique « regar­dez à quel point nous avons pro­gres­sé depuis ‘Pong’  », qui n’est logique qu’en ce qu’elle des­sert la pers­pec­tive fata­liste d’Elon Musk.

Le fata­lisme est com­mu­né­ment conçu comme une atti­tude de rési­gna­tion face à un futur iné­luc­table, mais une for­mu­la­tion plus rigou­reuse du fata­lisme, phi­lo­so­phi­que­ment par­lant, est la pers­pec­tive selon laquelle nous sommes impuis­sants et inca­pables de faire autre chose que ce que nous fai­sons actuel­le­ment. Le fata­lisme est fina­le­ment une pos­ture concer­nant la nature de la réa­li­té, parce que ce qui est « réel » porte une valeur de véri­té — vrai/faux. En ce sens, le pas­sé et le pré­sent sont réels pour les non-fata­listes parce que toute affir­ma­tion les concer­nant est soit vraie soit fausse, mais le futur n’est pas réa­li­sé — en ce qui le concerne, il est donc impos­sible de faire une affir­ma­tion qui soit vraie ou fausse, puisqu’il peut être chan­gé. Pour les fata­listes, en revanche, le pas­sé, le pré­sent et le futur sont éga­le­ment réels — vous pou­vez faire une décla­ra­tion de type vrai/faux à pro­pos de tous ceux-là, indé­pen­dam­ment de ce que vous savez réel­le­ment quant à si cette décla­ra­tion est vraie ou fausse (la dif­fé­rence est impor­tante). C’est pour­quoi le fata­liste ne peut faire autre chose que ce qu’il fait déjà — s’il le pou­vait, il ne pour­rait pas faire de décla­ra­tion de type vrai/faux.

Vue aérienne des bassins de décantation de la mine de Lithium exploitée par Soquimich, dans le Salar d'Atacama (Nord du Chili). Basta Mag mentionne cette compagnie en raison des pollutions liées aux mines qu'elle exploite dans un article en date de janvier 2016 : http://www.bastamag.net/Quand-l-industrie-miniere-asseche-les-fleuves-et-desertifie-les-villes
C’est beau l’é­co­lo­gie et la pro­tec­tion de la pla­nète #2 : Vue aérienne des bas­sins de décan­ta­tion de la mine de lithium exploi­tée par Soqui­mich, dans le Salar d’A­ta­ca­ma (Nord du Chi­li). Bas­ta Mag men­tionne cette com­pa­gnie en rai­son des pol­lu­tions liées aux mines qu’elle exploite dans un article en date de jan­vier 2016 : http://www.bastamag.net/Quand-l-industrie-miniere-asseche-les-fleuves-et-desertifie-les-villes

L’âme de l’homme selon SpaceX

Accro­chez-vous, parce que les choses vont com­men­cer à être bizarres.

Si nous adop­tons la décla­ra­tion de foi de Musk, nous vivons alors dans une simu­la­tion infor­ma­tique dans laquelle le pré­sent simu­lé est l’an 2016. Le pré­sent de la réa­li­té de base est l’an 12016 — l’année durant laquelle les ser­veurs infor­ma­tiques, qui ali­mentent notre simu­la­tion, fonc­tionnent. Si la simu­la­tion infor­ma­tique est gérée par une socié­té de l’an 12016, mais que nous fai­sons l’expérience de l’an 2016 dans la simu­la­tion, alors notre simu­la­tion de la réa­li­té sem­ble­rait être un pro­duit du futur, bien que la simu­la­tion soit en cours durant le pré­sent « réel » (12016). Donc, pour ceux qui vivent dans une simu­la­tion créée par une civi­li­sa­tion future (vous, moi, et Musk), le « futur » d’après notre point de réfé­rence est vrai en ver­tu du fait que la simu­la­tion existe. Si le futur, tel que per­çu par les sims, est vrai (ce qui signi­fie que des décla­ra­tions de type vrai/faux peuvent être faites à pro­pos de 12016), alors il est impos­sible que les sims le changent. Une autre façon de l’exprimer est que si le futur est réel, alors les sims (nous) sont impuis­sants et inca­pables de faire autre chose que ce qu’ils font déjà.

Où nous mène toute cette logique de jeux-vidéo ? Si nous adop­tons la pos­ture d’Elon Musk, alors le pas­sé, le pré­sent et le futur, pour ceux qui vivent dans la simu­la­tion, sont tous éga­le­ment réels — et cela s’appelle du fata­lisme. Le pas­sé est vrai en ver­tu du fait que la civi­li­sa­tion de 12016 aurait besoin d’une vraie his­toire sur laquelle baser sa simu­la­tion his­to­rique. Le futur est vrai en ver­tu du fait que nous vivons dans une simu­la­tion créée par une socié­té avan­cée du futur. Notre pré­sent, qui est à la fois 2016 et 12016 selon votre point de vue, est éga­le­ment réel, même dans la simu­la­tion — vous pou­vez faire des décla­ra­tions de type vrai/faux à pro­pos de notre réa­li­té (simu­lée).

Éton­nam­ment, embras­ser l’idée selon laquelle nous vivons dans une simu­la­tion requiert que ceux qui vivent dans la simu­la­tion adoptent un point de vue fata­liste. Ce à quoi Musk a fait réfé­rence lors de la confé­rence Code en disant « qu’il serait ration­nel pour nous de pen­ser que nous sommes par­mi les esprits simu­lés, plu­tôt que par­mi les esprits véri­ta­ble­ment bio­lo­giques ». La ques­tion est donc : à qui le fata­lisme « ration­nel » de Musk pro­fite-t-il ?

Par chance, ce pro­blème a déjà été abor­dé il y a un siècle par Max Weber, même si dans un contexte dif­fé­rent. Dans L’É­thique pro­tes­tante et l’es­prit du capi­ta­lisme, Weber exa­mine le lien entre les doc­trines pro­tes­tantes et la mon­tée du capi­ta­lisme indus­triel occi­den­tal. A cet égard, la notion cal­vi­niste de pré­des­ti­na­tion est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante.

La pré­des­ti­na­tion cal­vi­niste n’est qu’une des branches du fata­lisme théo­lo­gique, mais selon Weber, elle fut pro­pa­gée afin que les ouvriers acceptent la réa­li­té sociale dra­ma­ti­que­ment chan­geante engen­drée par l’avènement du capi­ta­lisme indus­triel, au pro­fit de l’élite pro­tes­tante. Aujourd’hui, nous fai­sons à nou­veau l’expérience d’un chan­ge­ment dra­ma­tique au sein de notre réa­li­té sociale, cette fois-ci engen­dré par la nou­velle course spa­tiale et par les retom­bées du chan­ge­ment cli­ma­tique. Sans sur­prise, le cham­pion du fata­lisme moderne est aus­si celui qui tire le plus pro­fit de ces chan­ge­ments, via Tes­la auto­mo­biles et Spa­ceX. Et une fois de plus, ce sont les ouvriers qui doivent réorien­ter leurs réa­li­tés afin de les faire cor­res­pondre aux visions du cler­gé de l’âge spa­tial.

Pour les pro­tes­tants du 19ème siècle, cette réorien­ta­tion de la réa­li­té était appuyée par la pro­messe d’un salut éter­nel. Aujourd’hui, le reca­li­brage de notre réa­li­té est appuyé par la pro­messe de colo­nies Mar­tiennes — un salut sécu­laire, mais aus­si dis­tant que le para­dis. Pour les pro­tes­tants, leur salut était pré­dit dans les richesses ter­restres, et pareil aujourd’hui : ceux qui sont sau­vés sont ceux qui peuvent se payer une Tes­la à 80 000 € ou un ticket pour Mars à 500 000 €.

A tra­vers la vision de Musk d’une réa­li­té qui serait simu­lée, il est pos­sible d’apercevoir l’éthique de la Sili­con Val­ley et l’esprit du capi­ta­lisme de l’âge spa­tial.

C’est pour­quoi, sa pro­mo­tion tacite du fata­lisme, maquillée en conclu­sion logique d’une expé­rience de pen­sée tota­le­ment déli­rante, est fina­le­ment dan­ge­reuse, et doit être reje­tée. La tech­no­lo­gie qui nous a conduits au capi­ta­lisme indus­triel exis­tait déjà du temps des cal­vi­nistes — leur lutte fut une lutte psy­cho­lo­gique pour faire accep­ter aux gens les chan­ge­ments sociaux mas­sifs géné­rés par ces tech­no­lo­gies. De la même façon, Musk envoie déjà des fusées vers des sta­tions spa­tiales, et a déjà mis en place l’infrastructure de Tes­la, mais lui aus­si doit mener une lutte men­tale [une cam­pagne d’ac­cep­ta­tion psy­cho­lo­gique, NdT] pour faire accep­ter au reste d’entre nous le futur qu’il crée à son image.

En adop­tant une pos­ture selon laquelle nous sommes impuis­sants et inca­pables de faire autre chose que ce que nous fai­sons déjà, Elon Musk, ain­si que l’ensemble des consom­ma­teurs, se trouvent absous de toute res­pon­sa­bi­li­té. De plus, en reje­tant les deux autres options de Bos­trom, Musk sous-entend que l’espèce humaine ne va pas s’autodétruire à tra­vers ses propres avan­cées tech­no­lo­giques (après tout, nous avons atteint 12016 !) et que les humains de 10 000 ans dans le futur dési­re­ront tou­jours à peu près les mêmes choses que les humains d’aujourd’hui — à savoir, prin­ci­pa­le­ment des jeux-vidéo hyper-réa­listes. Ce qui rend par-là même caduque la volon­té cri­tique néces­saire pour faire face au déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique incon­trô­lé (volon­té cri­tique qui serait gênante pour un type qui bosse dans le domaine du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique incon­trô­lé) et pour réflé­chir à ce que nous vou­lons réel­le­ment.

Ne vous y trom­pez pas : l’homme qui s’est excla­mé “Nique la Terre” sait ce que vous vou­lez. Et il le vend.

Daniel Obe­rhaus


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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