Nous repro­dui­sons ci-après un article de Guillaume Car­ni­no paru dans la revue Offen­sive n°10, mai 2006. Guillaume Car­ni­no est aus­si l’au­teur de L’invention de la science : la nou­velle reli­gion de l’âge indus­triel, publié chez Seuil, en 2015, dont vous pou­vez lire un extrait ici.


Les catas­trophes scien­ti­fiques seraient le fruit des sciences appli­quées par des indus­triels ou des États. Mais existe-t-il une science pure dénuée d’intérêt et sans lien avec les puis­sants ?

La dif­fé­rence même entre sciences pures et sciences appli­quées n’existe réel­le­ment chez aucun des grands fon­da­teurs de ce que l’on nomme aujourd’hui la science[1]. Loin de son image rebat­tue de ratio­na­liste mili­tant, New­ton a pas­sé une grande par­tie de sa vie à écrire sur la numé­ro­lo­gie biblique[2]. Pour­tant, il n’y a pas eu deux New­ton (ou même trois, puisqu’il fut aus­si direc­teur de la Mon­naie). Ce que l’on consi­dère comme de la pure science aujourd’hui n’en est peut-être que pour nous.

Otto Sibum a récem­ment rela­té la recons­ti­tu­tion de l’expérience que Joule a réa­li­sé tout au long de sa vie (afin de déter­mi­ner la constante bap­ti­sée en son nom, qui per­met d’établir un lien entre tra­vail méca­nique et cha­leur)[3]. Alors que ses comptes-ren­dus ne font pas état de pré­cau­tions par­ti­cu­lières quant à la mesure des tem­pé­ra­tures, la réa­li­sa­tion même de l’expérience implique de lever plu­sieurs fois un poids de vingt-six kilos afin d’actionner un dis­po­si­tif, ce qui amène l’expérimentateur, par son effort, à chauf­fer la salle et à faus­ser les mesures. Pour­tant, Joule avait atteint une pré­ci­sion invrai­sem­blable, sans pour autant dis­po­ser des ins­tru­ments de mesure élec­tro­niques d’aujourd’hui : Joule était fils de bras­seur, il était de ces hommes qui passent leur vie à mesu­rer la tem­pé­ra­ture de fer­men­ta­tion des cuvées de bière au ving­tième de degré près…

Les comptes-ren­dus sont trom­peurs par leur abs­trac­tion et il faut un grand savoir-faire expé­ri­men­tal pour obte­nir des don­nées scien­ti­fiques. Hein­rich Hertz, qui décou­vrit les ondes radio, s’était trom­pé dans un cal­cul, et les résul­tats chif­frés de sa fameuse expé­rience abou­tissent à une vitesse ondu­la­toire aber­rante, supé­rieure à celle de la lumière. Pour­tant, l’ingéniosité de son dis­po­si­tif, repris et amé­lio­ré par d’autres au cours de cette mémo­rable contro­verse, fait bien de lui l’inventeur épo­nyme de ces ondes[4]. Cer­tains auteurs théo­risent même cette capa­ci­té qu’a la tech­nique à impo­ser des concepts ou théo­ries et parlent d’« uni­ver­sa­li­té pra­tique », ce qui revient presque à dire que la véri­té de la science n’est pas ailleurs que dans la tech­nique qu’elle met en œuvre et qui la pro­duit[5]. Savoir, c’est savoir qu’on sait faire, c’est pou­voir repro­duire une expé­rience ou un appa­reil[6], c’est donc dès l’origine dis­po­ser d’un pou­voir effec­tif sur le réel.

La pra­tique scien­ti­fique ne s’est pas puri­fiée avec le temps. Peter Gali­son montre bien l’importance qu’a eu le tra­vail d’Einstein au sein du Bureau des bre­vets, à Berne, où il était en contact direct avec les pro­blèmes de syn­chro­ni­sa­tion des dif­fé­rentes hor­loges dans les gares d’Europe (à une époque où une gare comme Zurich pou­vait dis­po­ser de quatre cadrans dif­fé­rents, affi­chant les heures de plu­sieurs capi­tales euro­péennes simul­ta­né­ment)[7]. La théo­rie de la rela­ti­vi­té (du temps et de l’espace) n’a pas sur­gi mira­cu­leu­se­ment d’un esprit sou­dai­ne­ment et inex­pli­ca­ble­ment illu­mi­né.

Aujourd’hui même au CERN, le prin­ci­pal centre d’études euro­péen en phy­sique des hautes éner­gies, Gali­son a recen­sé plu­sieurs types de scien­ti­fiques dif­fé­rents, dont le tra­vail est de tra­duire, cha­cun à leur niveau, les théo­ries les plus abs­traites en direc­tion des scien­ti­fiques de niveau « infé­rieur », et ce, jusqu’aux expé­ri­men­ta­teurs : les accé­lé­ra­teurs de par­ti­cules qui s’y trouvent néces­sitent plu­sieurs cen­taines de per­sonnes pour fonc­tion­ner quo­ti­dien­ne­ment[8]. Depuis ses ori­gines et jusqu’à l’époque contem­po­raine, la science a tou­jours été tech­nique. La science moderne est d’emblée appli­quée.

Faire de la science n’est rien d’autre que pro­duire des faits à par­tir de machines[9]. Et cela n’est pas neutre, comme les pré­mices de la révo­lu­tion scien­ti­fique le montrent.

À l’origine, la guerre

L’utilisation mas­sive du métal (maté­riau robuste mais peu mal­léable) pour l’artillerie de la Renais­sance, est entre autres à l’origine de la mesure sys­té­ma­tique (qui n’était pas néces­saire avec le bois, où tout pou­vait être ajus­té sur place), elle-même à la racine des nom­breux ins­tru­ments qui auto­ri­se­ront Gali­lée et ses suc­ces­seurs à voir le grand livre de la Nature « écrit en lan­gage mathé­ma­tique »[10]. Les arti­sans de cette révo­lu­tion sont des ingé­nieurs (comme Léo­nard de Vin­ci)[11]. Or, ces hommes étaient avant tout des gens de guerre au ser­vice du pou­voir.

Les ingé­nieurs de la Renais­sance fabriquent les « engins » (c’est-à-dire les machines de guerre), ils for­ti­fient les châ­teaux et mènent les sièges : le cali­brage des bou­lets au XVIe siècle pose ain­si les pre­miers jalons de la stan­dar­di­sa­tion. Acces­soi­re­ment, leur savoir-faire peut aus­si être employé en temps de paix, mais là n’est pas l’essentiel de leur fonc­tion et de leur savoir. Toutes les tâches de l’ingénieur, ancêtre du scien­ti­fique, sont orien­tées vers la guerre. On peut alors détour­ner Clau­se­witz[12] et consi­dé­rer que science et tech­nique sont une conti­nua­tion de la guerre par d’autres moyens : que ce soient des moyens guer­riers inédits, ou bien sim­ple­ment l’invention de la paci­fi­ca­tion sociale via l’urbanisme, la pro­duc­tion méca­ni­sée, etc. Ces ingé­nieurs sont indis­pen­sables aux princes de l’époque (qui se les arrachent) pour mener leurs cam­pagnes mili­taires – et de plus en plus pour admi­nis­trer le quo­ti­dien.

Alors qu’ingénieurs et construc­teurs du Moyen âge étaient d’obscurs ano­nymes, ils deviennent célèbres et res­pec­tés à par­tir de la Renais­sance. Savoir et pou­voir n’étaient alors pas consi­dé­rés comme anti­no­miques (ce que laisse aujourd’hui croire l’idée de science fon­da­men­tale déta­chée des enjeux sociaux). Si le théo­lo­gien était bien supé­rieur au phi­lo­sophe, qui lui-même domi­nait le mathé­ma­ti­cien, c’était parce que la source du pou­voir de la connais­sance se situait dans le supra­sen­sible. Le savoir théo­lo­gique et reli­gieux était le plus « recon­nu » car c’était celui qui entre­te­nait la plus grande dis­tance avec la matière. Cette hié­rar­chie chère à Aris­tote et à ses dis­ciples médié­vaux est inver­sée par les ingé­nieurs, qui sont jus­te­ment des arti­sans de la matière.

Désor­mais, le savoir (des ingé­nieurs) confère un pou­voir redou­blé : c’est parce que ce savoir per­met d’agir sur la matière que les puis­sants le récom­pensent. Jadis, le savoir était pou­voir parce qu’il était éloi­gné de l’action directe sur les choses. Doré­na­vant, le savoir pro­cure du pou­voir social lorsqu’il per­met d’exercer un pou­voir sur la matière même du monde. Le rap­port entre savoir, pou­voir et maté­ria­li­té du monde s’est inver­sé, et le pou­voir se redouble désor­mais dans le savoir lui-même. Les savants sont à l’époque presque tou­jours des cour­ti­sans vivant du mécé­nat inté­res­sé des princes qui en retirent puis­sance et renom­mée. Ain­si, Gali­lée dédi­cace-t-il les satel­lites de Jupi­ter (qu’il découvre avec sa lunette) au grand-duc de Tos­cane en les bap­ti­sant « astres médi­céens »[13]. Cour­ti­sans ou aris­to­crates, les hommes de science le seront au moins jusqu’à la Révo­lu­tion : ils se font appe­ler Lord Kel­vin, Sir New­ton, mar­quis de Laplace, comte de Lagrange, etc.

Sciences et pouvoir

La contro­verse entre Hobbes et Boyle au sujet de l’existence du vide est le théâtre d’une inno­va­tion impor­tante : la sépa­ra­tion fan­tas­mée entre savoir et pou­voir[14]. Boyle, membre de la Royal Socie­ty of Lon­don, réunit des gent­le­men et des pairs du royaume pour assis­ter à des expé­riences où des pompes aspirent l’intérieur de réci­pients en verre, dans les­quels on place toutes sortes de choses (des oiseaux qui s’asphyxient, de la neige qui fond, etc.) pour y démon­trer la « pré­sence » du vide.

Hobbes dénie toute valeur à ces expé­riences, qua­li­fiant ce petit groupe de secte, dont les actes (selon lui émi­nem­ment poli­tiques) n’auraient pas plus de légi­ti­mi­té que ceux de n’importe quel autre grou­pe­ment d’intérêt. Mais Boyle ne s’en laisse pas conter : il affirme la neu­tra­li­té de son dis­po­si­tif, pré­tend ne faire rien d’autre que révé­ler le réel et fait signer ses récits d’expérience par les aris­to­crates pré­sents. Ce qui fait preuve, c’est le témoi­gnage de gens de la haute socié­té, dont la parole ne peut être remise en cause. Un fait est alors éta­bli indis­cu­ta­ble­ment par la pré­sence de gens de pou­voir, puisque ceux qu’il faut convaincre ne sont pas les pay­sans, mais la bonne socié­té dans son ensemble. Le savoir de Boyle, appa­rem­ment dés­in­té­res­sé, est très utile aux puis­sants, puisque, par le geste même où il expé­ri­mente sur le vide, il devient capable de réuti­li­ser (puis de per­fec­tion­ner) sa pompe pour une uti­li­sa­tion hydrau­lique urbaine, ou dans des jar­dins royaux.

Tech­nos­cience et pou­voir se couplent alors : par le geste scien­ti­fique lui-même (expé­ri­men­ter avec une pompe à vide), la tech­nique peut ser­vir les puis­sants (par exemple être uti­li­sée en urba­nisme), c’est-à-dire trans­for­mer la socié­té. Le pou­voir valide le savoir scien­ti­fique, qui pro­duit en retour des tech­niques utiles au pou­voir. Le para­doxe est que cet échange réci­proque entre savants et puis­sants ins­taure dans les dis­cours le grand par­tage entre savoir et pou­voir, vu comme incom­pa­tibles depuis cette date. En réa­li­té, c’est sans doute en rai­son du pou­voir que pro­cure la pra­tique scien­ti­fique que son lien avec la domi­na­tion et les inté­rêts poli­tiques ou finan­ciers est ren­du invi­sible depuis.

L’autonomie de la science

On peut pour­suivre cette his­toire de la preuve[15] et s’apercevoir que l’autonomie scien­ti­fique est acquise quand les struc­tures poli­tiques et sociales rendent néces­saires la pré­sence d’experts pour légi­ti­mer leur pou­voir. Les révo­lu­tions, comme celle de 1789, seront sou­vent le théâtre d’un divorce entre savants et une cer­taine forme de témoi­gnage aris­to­cra­tique, pour des rai­sons poli­tiques évi­dentes (la noblesse a alors une sale odeur de guillo­tine), mais aus­si pour d’autres qui le sont moins.

C’est dès le XIXe siècle (l’héritage de 1789 y est évi­dem­ment pour beau­coup) que « l’autorité ne peut plus être dis­cré­tion­naire : elle appelle consul­ta­tion, exper­tise, argu­men­ta­tion sur des faits pré­cis et mesu­rables, juge­ment sur l’opinion »[16]. Lorsque le pou­voir était de droit divin, il avait besoin des reli­gieux pour être légi­time et vali­dé. L’Église se devait donc de dis­po­ser d’une cer­taine auto­no­mie face au sou­ve­rain. Lorsque le pou­voir n’est plus fon­dé sur la divi­ni­té, mais sur le gou­ver­ne­ment des hommes, il lui faut encore être en capa­ci­té de se jus­ti­fier. Si les déci­sions du pou­voir sont tou­jours parées des attri­buts de la néces­si­té, ce n’est plus par la grâce du Ciel, mais au nom des lois de la Nature[17].

Les scien­ti­fiques rentrent alors réel­le­ment en scène, car ils four­nissent l’expertise néces­saire à légi­ti­mer les actions du pou­voir. C’est ain­si qu’une réelle (mais par­tielle) auto­no­mie du champ scien­ti­fique est acquise. Au XIXe siècle, la notion de Pro­grès per­met­tra à la bour­geoi­sie de pré­tendre « légi­ti­me­ment » prendre en charge le des­tin de l’humanité. La science par­ti­cipe au pou­voir au nom de sa neu­tra­li­té fan­tas­mée, de sa capa­ci­té à dire le vrai du monde. Les scien­ti­fiques peuvent donc à la fois pré­tendre ser­vir le bien de l’humanité et être neutres, tout en obte­nant des fonds (néces­saires à leurs ins­ti­tu­tions de plus en plus nom­breuses) auprès des struc­tures éta­tiques modernes en fai­sant valoir l’intérêt qu’ils repré­sentent pour l’industrie, la défense, etc. Le champ scien­ti­fique est né, son double dis­cours est per­ma­nent (et il existe plus que jamais aujourd’hui), mais il ne s’adresse pas aux mêmes per­sonnes et n’a pas tou­jours la même fonc­tion. Il faut apai­ser les domi­né-e‑s et pré­tendre œuvrer pour leur bien tout en inté­res­sant les élites poli­tiques et indus­trielles pour obte­nir des sub­sides, et bien rap­pe­ler, lorsque les sciences pro­duisent quelques maux, que seule leur appli­ca­tion mal inten­tion­née est à mettre en cause.

Science, vérité et jeux de pouvoir

La notion de science au sin­gu­lier émerge à la même période. Il exis­tait aupa­ra­vant des phi­lo­sophes natu­rels, des gens qui œuvraient dans les sciences, alors même qu’ils étaient « plu­ri­dis­ci­pli­naires », selon nos cri­tères contem­po­rains : Des­cartes ou Leib­niz sont connus pour leurs apports mathé­ma­tiques, phy­siques, aus­si bien que phi­lo­so­phiques, théo­lo­giques, etc. Au moment même où les dis­ci­plines se seg­mentent et se cloi­sonnent, l’idée d’une science au sin­gu­lier appa­raît. On va alors retrou­ver ses racines chez des fon­da­teurs comme Bacon, Gali­lée ou New­ton (que l’on réin­vente au pas­sage), alors même que leurs pro­jets n’étaient pas posés en ces termes.

Mais le retour­ne­ment le plus inté­res­sant reste celui qui abou­tit à l’idée de science pure. Cette idée émerge à l’époque où les scien­ti­fiques sont jus­te­ment, à l’issue de la seconde révo­lu­tion indus­trielle, les plus impli­qués dans les déve­lop­pe­ments tech­nos­cien­ti­fiques modernes. Au moment où sciences, tech­niques et grand capi­tal tra­vaillent presque tou­jours main dans la main, l’idée d’une science pure appa­raît. Sa fonc­tion d’idéologie mys­ti­fi­ca­trice est évi­dente, et une telle idée n’avait guère de sens pour un Gali­lée qui dédiait les satel­lites de Jupi­ter à Cosi­mo de Médi­cis. Elle devient par contre néces­saire au moment où la science est cen­sée déte­nir le Vrai, ce qui lui per­met de conce­voir, arti­cu­ler, grais­ser et répa­rer – mais sur­tout légi­ti­mer – les méca­nismes et rouages du pou­voir poli­tique, indus­triel et finan­cier dans les socié­tés contem­po­raines.

Cer­tains reli­gieux ne voyaient pas de dan­ger dans l’héliocentrisme de Coper­nic car, pour eux, cette théo­rie pou­vait n’être qu’une hypo­thèse com­mode sans rap­port avec le monde réel. À l’heure où la science – et non plus l’Église – est cen­sée dire le Vrai du monde, son sou­tien au pou­voir est abso­lu­ment indis­pen­sable. Pire, il doit être le plus incon­di­tion­nel pos­sible, comme la pri­va­ti­sa­tion récente de nom­breux déve­lop­pe­ments scien­ti­fiques le montre.

Dès lors, puisque les scien­ti­fiques eux-mêmes s’accusent par­fois mutuel­le­ment de tron­quer leurs résul­tats, voire de ne pas rai­son­ner ou expé­ri­men­ter scien­ti­fi­que­ment, on peut pen­ser que l’intérêt de la notion de science au sin­gu­lier est sur­tout idéo­lo­gique : elle per­met de dis­qua­li­fier un dis­cours adverse – qu’il émane des masses popu­laires non expertes et souf­frant de « radio­pho­bie » (sic)[18], ou de confrères astro­phy­si­ciens oppo­sés dans des que­relles de très haut niveau – et de légi­ti­mer le sien. Si ce qui est scien­ti­fique est objec­tif et vrai, c’est-à-dire réel et iné­luc­table, alors il est pri­mor­dial de pou­voir dire que les chiffres du chô­mage sont mesu­rés scien­ti­fi­que­ment, que les OGM sont issus de la science, qu’une solu­tion scien­ti­fique est à l’étude au sujet des déchets nucléaires, etc. Ad nau­seam.

Bru­no Latour éla­bore une sai­sis­sante ana­lo­gie :

« Les reli­gieux ont tou­jours mis en parole la char­rue avant les bœufs, mais en pra­tique les bœufs avant la char­rue. Ils ont tou­jours pré­ten­du que les fresques, les vitraux, les prières et les exer­cices du corps ne fai­saient qu’approcher la divi­ni­té dont ils n’étaient que le loin­tain reflet, mais ils n’ont jamais ces­sé de bâtir ces lieux et de dres­ser ces corps pour for­mer en un point focal la puis­sance du divin. Les mys­tiques savent bien que si l’on sup­prime toute cette matière dont on dit qu’elle est inutile, il ne reste que l’horrible nuit du Nada. Une reli­gion pure­ment spi­ri­tuelle nous débar­ras­se­rait à jamais des reli­gieux. […] Les gens qui se disent savants ont tou­jours mis en parole la char­rue avant les bœufs, mais ils savent fort bien, en pra­tique, les mettre dans le bon ordre. Ils pré­tendent que les labo­ra­toires, les biblio­thèques, les congrès, les ter­rains, les ins­tru­ments, les textes ne sont que des moyens pour per­mettre à la véri­té de se faire jour ; mais ils n’ont jamais ces­sé de construire des labo­ra­toires, des biblio­thèques, des ins­tru­ments afin de for­mer, en un point focal, la puis­sance du vrai. Ils savent bien, les mys­tiques, que la sup­pres­sion de toute cette vie maté­rielle « acces­soire » les for­ce­rait au silence. Une science pure­ment scien­ti­fique nous débar­ras­se­rait à jamais des savants[19] ».

La science au sin­gu­lier, la science contem­po­raine, la science impé­ria­liste, naît et pro­li­fère grâce au capi­ta­lisme indus­triel et à l’État moderne. On peut gager qu’elle les ser­vi­ra encore long­temps.

Guillaume Car­ni­no


  1. À laquelle on pense quand on dit quelque chose comme : « La science pour­rait sans aucun doute expli­quer ceci ou cela ».
  2. John Fau­vel (dir.), Let New­ton Be !, Oxford Uni­ver­si­ty Press, 1990.
  3. H. Otto Sibum, « Les gestes de la mesure. Joule, les pra­tiques de bras­se­rie et la science », in Annales. His­toire, sciences sociales, juillet-octobre 1998, n°4–5, pp. 745–774.
  4. Michel Atten et Domi­nique Pestre, Hein­rich Hertz. L’administration de la preuve, PUF, 2001.
  5. Ter­ry Shinn et Pas­cal Ragouet, Contro­verses sur la science. Pour une socio­lo­gie trans­ver­sa­liste de l’activité scien­ti­fique, Rai­sons d’Agir, 2005.
  6. Har­ry Col­lins, « The TEA Set : Tacit Know­ledge and Scien­ti­fic Net­works », Science Stu­dies n°4, 1974, pp. 165–186.
  7. Peter Gali­son, L’Empire du temps. Les hor­loges d’Einstein et les cartes de Poin­ca­ré, Robert Laf­font, 2005.
  8. Peter Gali­son, Image & Logic. A Mate­rial Culture of Micro­phy­sics, Uni­ver­si­ty of Chi­ca­go Press, 1997.
  9. Domi­nique Pestre, « Les sciences pour la guerre », confé­rence à la Cité des sciences et de l’industrie, 17 novembre 2005.
  10. Jean Bau­det, De l’Outil à la machine. His­toire des tech­niques jusqu’en 1800, Vui­bert, 2003, p. 161.
  11. Ber­trand Gille, Les Ingé­nieurs de la Renais­sance, Seuil (Points), 1er éd. Her­mann, 1964.
  12. « La guerre est la conti­nua­tion de la poli­tique par d’autres moyens » : Karl von Clau­se­witz, De la Guerre, Les Édi­tions de Minuit, 1955.
  13. Mario Bia­gio­li, Gali­leo Cour­tier, The Prac­tice of Science in the Culture of Abso­lu­tism (Gali­lée cour­ti­san), The Uni­ver­si­ty of Chi­ca­go Press, 1993.
  14. Ste­ven Sha­pin et Simon Shaf­fer, Lévia­than et la pompe à air. Hobbes et Boyle entre science et poli­tique, La Décou­verte, 1993.
  15. His­toire menée par Chris­tian Licoppe, La For­ma­tion de la pra­tique scien­ti­fique, La Décou­verte, 1996.
  16. Jean-Pierre Daviet, La Socié­té indus­trielle en France. 1814–1914, Seuil, p. 131.
  17. Jean Ehrard (L’Idée de nature en France à l’aube des Lumières, Flam­ma­rion, 1981) note jus­te­ment que le concept de Nature pos­sède de forts relents divins à l’aube des Lumières.
  18. Concept inven­té par les tech­no­crates d’EDF visant à dis­qua­li­fier le rejet du nucléaire par les popu­la­tions civiles.
  19. Bru­no Latour, « Irré­duc­tions », à la suite de Pas­teur : guerre et paix des microbes, La Décou­verte, 2001, pp. 319–320, c’est lui qui sou­ligne.

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