Ce texte est tiré de l’ex­cellent livre d’A­rund­ha­ti Roy inti­tu­lé Capi­ta­lisme : une his­toire de fan­tômes (Gal­li­mard, octobre 2016).


[…] Ce qui suit dans cet essai appa­raî­tra peut-être aux yeux de cer­tains comme une cri­tique assez sévère. D’un autre côté, dans le res­pect de la tra­di­tion qui veut que l’on honore son adver­saire, cela pour­rait être inter­pré­té comme une recon­nais­sance de la vision, de la sou­plesse, de la sub­ti­li­té et de la ferme déter­mi­na­tion de ceux qui ont consa­cré leurs exis­tences à débar­ras­ser le monde de tout dan­ger pour le capi­ta­lisme.

Leur cap­ti­vante his­toire, qui a dis­pa­ru de la mémoire contem­po­raine, débute aux États-Unis à l’aube du 20ème siècle lorsque, sous la forme juri­dique de fon­da­tions finan­cées, la phi­lan­thro­pie cor­po­ra­tiste a com­men­cé à rem­pla­cer l’activité mis­sion­naire, qui consiste à déga­ger l’accès pour l’arrivée du capi­ta­lisme (et de l’impérialisme), et à garan­tir le main­tien du sta­tu quo.

La Car­ne­gie Cor­po­ra­tion, fon­dée en 1911 par les béné­fices de la Car­ne­gie Steel Com­pa­ny, et la Rocke­fel­ler Foun­da­tion, fon­dée en 1914 par J.D. Rocke­fel­ler, fon­da­teur de la Stan­dard Oil Com­pa­ny furent par­mi les pre­mières fon­da­tions à être créées aux États-Unis. Les Tatas et les Amba­nis de leur époque.

L’ONU, la CIA, le Coun­cil on Forei­gn Rela­tions (CFR), le plus fabu­leux musée d’art moderne de New-York et, bien sûr, le Rocke­fel­ler Cen­ter de New-York (où la pein­ture murale de Die­go Rivie­ra a dû être décol­lée du mur parce qu’elle repré­sen­tait mali­cieu­se­ment des capi­ta­listes dépra­vés et un Lénine vaillant – la liber­té de parole avait pris un jour de congé) sont quelques-unes des ins­ti­tu­tions finan­cées, dotées de capi­taux ou sou­te­nues par la Rocke­fel­ler Foun­da­tion.

J.D. Rocke­fel­ler fut le pre­mier mil­liar­daire d’Amérique et l’homme le plus riche du monde. Il était pour l’abolition de l’esclavage, sou­te­nait Abra­ham Lin­coln et ne buvait jamais d’alcool. Il était convain­cu que son argent lui était don­né par Dieu, ce qui devait être agréable pour lui.

Voi­ci quelques vers d’un des pre­miers poèmes de Pablo Neru­da inti­tu­lé « Stan­dard Oil Com­pa­ny » :

Ses empe­reurs obèses vivent

à New York, ce sont de sou­riants

et doux assas­sins qui achètent

soie­ries, nylon, cigares, aus­si

des tyran­neaux, des dic­ta­teurs.

 

Ils achètent pays et peuples,

mers, poli­ciers et dépu­tés,

régions éloi­gnées dans les­quelles

les pauvres gardent leur maïs

comme les avares leur or :

mais la Stan­dard Oil les réveille,

elle leur donne un uni­forme,

leur montre le frère enne­mi,

et le Para­guay fait sa guerre,

et la Boli­vie en forêt

s’épuise avec sa mitrailleuse.

 

Un pré­sident assas­si­né

pour une goutte de pétrole,

une hypo­thèque de mil­lions

d’hectares, une hâtive

exé­cu­tion au petit jour

mor­tel de clar­té, pétri­fié,

un nou­veau camp de pri­son­niers

sub­ver­sifs, en Pata­go­nie,

la tra­hi­son, la fusillade

sous une lune empé­tro­lée,

un chan­ge­ment minis­té­riel

sub­til dans la capi­tale, une

rumeur comme une marée d’huile

et puis la griffe, et tu ver­ras

com­ment brillent, sur les nuages,

sur les mers et sur ta mai­son,

les lettres de la Stan­dard Oil

illu­mi­nant ses pos­ses­sions

Quand les fon­da­tions finan­cées par les entre­prises firent d’abord leur appa­ri­tion aux États-Unis, un débat hou­leux prit place au sujet de leur pro­ve­nance, de leur léga­li­té et de leur manque de res­pon­sa­bi­li­té finan­cière. Les gens sug­gé­rèrent que si les socié­tés avaient de l’argent à ne savoir qu’en faire, elles devraient aug­men­ter les salaires de leurs employés. (À l’époque, les gens fai­saient ce genre de sug­ges­tions outran­cières, même en Amé­rique.) L’idée de ces fon­da­tions, tel­le­ment ordi­naires aujourd’hui, était en fait une preuve de la grande ima­gi­na­tion du monde des affaires. Des enti­tés légales qui ne paient pas d’impôts, pos­sèdent d’énormes res­sources et ont qua­si­ment carte blanche — sans aucun compte à rendre, sans aucune trans­pa­rence —, quel meilleur moyen de faire fruc­ti­fier la richesse éco­no­mique en capi­tal poli­tique, social et cultu­rel, de trans­for­mer l’argent en pou­voir ? Quel meilleur moyen pour les usu­riers d’utiliser un minus­cule pour­cen­tage de leurs béné­fices pour diri­ger le monde ? Par quel autre moyen Bill Gates, qui, certes, touche sa bille en infor­ma­tique, se serait-il retrou­vé à conce­voir les poli­tiques en matière d’éducation, de san­té et d’agriculture non seule­ment pour le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain mais pour les gou­ver­ne­ments par­tout dans le monde ?

Au fil des ans, à mesure que les gens furent témoins de cer­taines actions réel­le­ment bonnes de la part des fon­da­tions (finan­cer des biblio­thèques publiques, éra­di­quer les mala­dies), le lien direct entre les entre­prises et les fon­da­tions qu’elles finan­çaient s’estompa pro­gres­si­ve­ment. Jusqu’à dis­pa­raître com­plè­te­ment. Main­te­nant, même ceux qui se consi­dèrent de gauche n’hésitent plus à accep­ter leurs lar­gesses.

Dans les années vingt, le capi­ta­lisme amé­ri­cain avait déjà com­men­cé à cher­cher hors de ses fron­tières des matières pre­mières et des mar­chés exté­rieurs. Les fon­da­tions se mirent à for­mu­ler l’idée d’un gou­ver­ne­ment d’entreprise mon­diale. En 1924, les fon­da­tions Rocke­fel­ler et Car­ne­gie ins­ti­tuèrent conjoin­te­ment ce qui est aujourd’hui le groupe de pres­sion de poli­tique étran­gère le plus puis­sant au monde — le Coun­cil on Forei­gn Rela­tions (CFR), qui fini­rait par être finan­cé éga­le­ment par la fon­da­tion Ford. En 1947, la CIA fraî­che­ment créée était sou­te­nue par le CFR avec qui elle tra­vaillait en étroite col­la­bo­ra­tion. Au fil des ans, le groupe a comp­té dans ses rangs vingt-deux secré­taires d’État. On dénom­brait cinq de ses membres dans le comi­té de pilo­tage qui pla­ni­fia les Nations unies, et une sub­ven­tion de 8,5 mil­lions de dol­lars de John D. Rocke­fel­ler per­mit d’acheter le ter­rain sur lequel fut construit le siège de l’organisation.

Les onze pré­si­dents de la Banque mon­diale depuis 1946 — des hommes qui se sont pré­sen­tés comme des mis­sion­naires pour les pauvres — ont été membres du CFR. (Seul George Woods a fait figure d’exception, mais il était par ailleurs membre du conseil d’administration de la fon­da­tion Rocke­fel­ler et vice-pré­sident de la Chase Man­hat­tan Bank.)

À la confé­rence de Bret­ton Woods, qui créa la Banque mon­diale et le FMI, il fut déci­dé que le dol­lar serait la mon­naie de réserve du monde, et qu’en vue d’accroître la péné­tra­tion du capi­tal mon­dial il serait néces­saire d’universaliser et de stan­dar­di­ser les pra­tiques des affaires dans un mar­ché ouvert. C’est à cette fin que la Banque mon­diale et le FMI dépensent des sommes impor­tantes pour pro­mou­voir la bonne gou­ver­nance (tant qu’ils tirent les ficelles), le concept d’autorité de la loi (à condi­tion qu’ils aient leur mot à dire dans l’élaboration de la légis­la­tion), et des cen­taines de pro­grammes anti­cor­rup­tion (pour ratio­na­li­ser le sys­tème qu’ils ont mis en place). Deux des orga­ni­sa­tions les plus opaques et les plus secrètes au monde exigent trans­pa­rence et res­pon­sa­bi­li­té finan­cière de la part des gou­ver­ne­ments des pays pauvres.

Étant don­né que la Banque mon­diale a plus ou moins diri­gé les poli­tiques éco­no­miques du tiers-monde et contraint les mar­chés à s’ouvrir l’un après l’autre pour la finance mon­diale, on pour­rait dire que la phi­lan­thro­pie d’entreprise s’est révé­lée être l’une des affaires les plus vision­naires de tous les temps.

Les fon­da­tions d’entreprises admi­nistrent, échangent, cana­lisent leur pou­voir et dis­posent leurs pions sur l’échiquier à tra­vers un sys­tème de clubs d’élite et de groupes de réflexion dont les membres se recoupent et échangent leurs places dans un per­pé­tuel chassé-croisé.Contrairement aux diverses théo­ries du com­plot qui cir­culent, par­ti­cu­liè­re­ment chez les groupes de gauche, il n’y a rien de secret, de sata­nique ou de maçon­nique dans cet arran­ge­ment. Il n’est pas très dif­fé­rent de la façon dont les entre­prises uti­lisent des socié­tés-écrans et des comptes off­shore pour trans­fé­rer et gérer leurs capi­taux — sauf que la mon­naie d’échange est le pou­voir et non l’argent.

L’équivalent trans­na­tio­nal du Coun­cil on Forei­gn Rela­tions est la Com­mis­sion tri­la­té­rale, créée en 1973 par David Rocke­fel­ler, l’ancien conseiller à la sécu­ri­té natio­nale Zbi­gniew Brze­zins­ki (membre fon­da­teur des moud­ja­hi­din afghans, ancêtres des tali­bans), la Chase Man­hat­tan Bank et quelques autres émi­nences du sec­teur pri­vé. Son but était de créer un lien durable d’amitié et de coopé­ra­tion entre les élites nord-amé­ri­caines, euro­péennes et japo­naises. Elle est désor­mais deve­nue une com­mis­sion penta­la­té­rale puisqu’elle compte des membres chi­nois et indiens (Tarun Das de la Confe­de­ra­tion of Indian Indus­try ; N. R. Naraya­na Mur­thy, l’ancien PDG d’Info­sys ; Jam­shyd N. Godrej, le direc­teur géné­ral de Godrej ; Jam­shed J. Ira­ni, le direc­teur de Tata Sons ; et Gau­tam Tha­par, le PDG d’Avan­tha Group).

L’institut Aspen est un club inter­na­tio­nal d’élites locales, d’hommes d’affaires, de bureau­crates et d’hommes poli­tiques, avec des fran­chises dans plu­sieurs pays. Tarun Das est le pré­sident de l’institut Aspen en Inde. Gau­tam Tha­par en est le direc­teur. Plu­sieurs membres de la direc­tion du McKin­sey Glo­bal Ins­ti­tute (à l’initiative du Del­hi Mum­bai Indus­trial Cor­ri­dor) sont membres du Coun­cil on Forei­gn Rela­tions, de la Com­mis­sion tri­la­té­rale et de l’institut Aspen.

La fon­da­tion Ford (qui sert de faire-valoir libé­ral à la plus conser­va­trice fon­da­tion Rocke­fel­ler, quoique les deux tra­vaillent ensemble constam­ment) fut éta­blie en 1936. Bien que cela soit sou­vent mini­mi­sé, la fon­da­tion Ford a une idéo­lo­gie très claire et bien défi­nie, et tra­vaille de façon extrê­me­ment étroite avec le dépar­te­ment d’État amé­ri­cain. Son pro­jet de ren­for­cer la démo­cra­tie et la « bonne gou­ver­nance » s’inscrit lar­ge­ment dans le pro­gramme de Bret­ton Woods de stan­dar­di­ser les pra­tiques des affaires et de pro­mou­voir l’efficacité dans l’économie de mar­ché. Après la Seconde Guerre mon­diale, lorsque les com­mu­nistes rem­pla­cèrent les fas­cistes comme enne­mi numé­ro un du gou­ver­ne­ment amé­ri­cain, il fal­lut créer de nou­veaux types d’institutions pour gérer la guerre froide. Ford finan­ça la RAND Cor­po­ra­tion (Research and Deve­lop­ment Cor­po­ra­tion), un labo­ra­toire d’idées dédié au domaine mili­taire qui com­men­ça avec la recherche sur les armes pour les ser­vices de défense amé­ri­cains. En 1952, afin de contre­car­rer « les efforts per­sis­tants des com­mu­nistes pour péné­trer et per­tur­ber les nations libres », Ford éta­blit le Fund for the Repu­blic [Fonds pour la Répu­blique] qui se trans­for­ma ensuite en Cen­ter for the Stu­dy of Demo­cra­tic Nations [Centre pour l’étude des nations démo­cra­tiques], dont la mis­sion était de mener la guerre froide avec intel­li­gence et sans excès maccarthystes.C’est sous cet angle que nous devons consi­dé­rer le tra­vail effec­tué par la fon­da­tion Ford avec les mil­lions de dol­lars qu’elle a inves­tis en Inde — son finan­ce­ment d’artistes, de cinéastes et d’activistes, ses géné­reuses dota­tions de bourses d’études et de cours à l’université.

Les « objec­tifs pour l’avenir de l’humanité » affi­chés par la fon­da­tion Ford com­prennent des inter­ven­tions dans des mou­ve­ments poli­tiques citoyens à l’échelon tant local qu’international. Aux États-Unis, elle dis­pen­sa des mil­lions sous forme de bourses et de prêts pour sou­te­nir le mou­ve­ment des coopé­ra­tives de cré­dit qui fut lan­cé en 1919 par le pro­prié­taire de grands maga­sins Edward Filene. Ce der­nier croyait en la créa­tion d’une socié­té de consom­ma­tion de masse en offrant aux tra­vailleurs un accès abor­dable au cré­dit — une idée radi­cale à l’époque. Enfin, la moi­tié seule­ment d’une idée radi­cale, car Filene prô­nait par ailleurs une dis­tri­bu­tion plus équi­table du reve­nu natio­nal. Les capi­ta­listes s’emparèrent de la pre­mière moi­tié de la sug­ges­tion de Filene et, en débour­sant des dizaines de mil­lions de dol­lars de prêts « abor­dables » des­ti­nés aux tra­vailleurs, trans­for­mèrent la classe ouvrière amé­ri­caine en indi­vi­dus endet­tés en per­ma­nence qui courent après leur train de vie.

Bien des années plus tard, cette même idée s’est répan­due dans les cam­pagnes pauvres du Ban­gla­desh lorsque Muham­mad Yunus et la Gra­meen Bank ont appor­té le micro­cré­dit aux pay­sans affa­més, ce qui a eu des consé­quences désas­treuses. Les pauvres du sous-conti­nent ont tou­jours vécu avec des dettes, en proie à l’usurier sans mer­ci du vil­lage : le baniya. Mais la micro­fi­nance a éga­le­ment trans­for­mé cela en entre­prise. Les socié­tés de micro­fi­nance en Inde sont res­pon­sables de cen­taines de sui­cides — deux cents per­sonnes dans l’Andhra Pra­desh rien qu’en 2010. Un quo­ti­dien natio­nal a publié un mes­sage d’adieu lais­sé par une jeune fille de dix-huit ans qui fut for­cée de don­ner les 150 rou­pies qui lui res­taient, ses frais de sco­la­ri­té, à des employés tyran­niques de la socié­té de micro­fi­nance. Le mes­sage disait : « Tra­vaillez dur et gagnez de l’argent. Ne faites pas d’emprunts. »

Il y a beau­coup d’argent dans la pau­vre­té, ain­si que quelques prix Nobel.

Dans les années cin­quante, les fon­da­tions Rocke­fel­ler et Ford, qui finan­çaient plu­sieurs ONG et ins­ti­tu­tions d’enseignement inter­na­tio­nales, com­men­cèrent à tra­vailler comme des qua­si-exten­sions de Washing­ton, qui ren­ver­sait alors des gou­ver­ne­ments élus démo­cra­ti­que­ment en Amé­rique latine, en Iran et en Indo­né­sie. (C’est éga­le­ment à peu près à cette époque que les États-Unis firent leur entrée en Inde, alors non-ali­gnée mais qui pen­chait clai­re­ment vers l’Union sovié­tique.) La fon­da­tion Ford créa un cours d’économie à l’américaine à l’université d’Indonésie. Les étu­diants de l’élite indo­né­sienne, entraî­nés à la contre-insur­rec­tion par des offi­ciers de l’armée amé­ri­caine, jouèrent un rôle cru­cial dans le coup d’État de 1965 sou­te­nu par la CIA qui por­ta le géné­ral Suhar­to au pou­voir. Il remer­cia ses men­tors en mas­sa­crant des cen­taines de mil­liers de rebelles com­mu­nistes.

Vingt ans plus tard, de jeunes étu­diants chi­liens, qui se firent connaître comme les « Chi­ca­go Boys », furent emme­nés aux États-Unis pour étu­dier l’économie néo­li­bé­rale auprès de Mil­ton Fried­man à l’université de Chi­ca­go (finan­cée par John D. Rocke­fel­ler), en pré­pa­ra­tion du coup d’État de 1973 sou­te­nu par la CIA qui assas­si­na Sal­va­dor Allende pour lais­ser place au géné­ral Pino­chet et à un règne d’escadrons de la mort, de dis­pa­ri­tions et de ter­reur qui dura dix-sept ans. Le crime d’Allende était d’être un socia­liste élu démo­cra­ti­que­ment et d’avoir natio­na­li­sé les mines chi­liennes.

En 1957, la fon­da­tion Rocke­fel­ler ins­ti­tua pour les repré­sen­tants de com­mu­nau­tés en Asie le prix Ramon Mag­say­say, du nom du pré­sident des Phi­lip­pines qui fut un allié cru­cial dans la cam­pagne amé­ri­caine contre le com­mu­nisme en Asie du Sud-Est. En 2000, la fon­da­tion Ford créa le prix Ramon Mag­say­say du lea­der émergent. Le prix Mag­say­say est consi­dé­ré comme une récom­pense pres­ti­gieuse chez les artistes, acti­vistes et ani­ma­teurs socio­cul­tu­rels en Inde. M. S. Sub­bu­laksh­mi et Satya­jit Ray l’ont rem­por­té, tout comme Jaya­pra­kash Narayan et l’un des meilleurs jour­na­listes d’Inde, P. Sai­nath. Mais ils ont fait plus pour cette dis­tinc­tion que celle-ci n’a fait pour eux. Dans l’ensemble, ce prix est deve­nu un arbitre dis­cret du type d’activisme qui est jugé « accep­table » ou non.

Chose inté­res­sante, le mou­ve­ment anti­cor­rup­tion d’Anna Hazare à l’été 2011 a été mené par trois vain­queurs du prix Mag­say­say : Anna Hazare, Arvind Kej­ri­wal et Kiran Bedi. L’une des nom­breuses ONG d’Arvind Kej­ri­wal est géné­reu­se­ment finan­cée par la fon­da­tion Ford, et celle de Kiran Bedi par Coca-Cola et Leh­man Bro­thers.

Bien qu’Anna Hazare se réclame de Gand­hi, la légis­la­tion qu’il prô­nait — la pro­po­si­tion de loi Jan Lok­pal — était anti-gand­hienne, éli­tiste et dan­ge­reuse. Une cam­pagne non-stop des médias déte­nus par les groupes d’entreprises l’a éri­gé en voix du « peuple ». À la dif­fé­rence du mou­ve­ment Occu­py Wall Street aux États-Unis, le mou­ve­ment de Hazare n’a souf­flé mot à l’encontre de la pri­va­ti­sa­tion, du pou­voir des entre­prises ou des « réformes » éco­no­miques. Au contraire, ses prin­ci­paux sou­tiens média­tiques ont réus­si à faire oublier les énormes scan­dales de cor­rup­tion des entre­prises (qui avaient aus­si écla­bous­sé des jour­na­listes de pre­mier plan) et uti­li­sé les cri­tiques viru­lentes de la popu­la­tion envers la classe poli­tique pour récla­mer encore plus de limites aux pou­voirs dis­cré­tion­naires du gou­ver­ne­ment, plus de réformes, plus de pri­va­ti­sa­tions. Le Groupe indé­pen­dant d’évaluation (IEG) de la Banque mon­diale a publié une étude depuis Washing­ton disant que le mou­ve­ment d’Anna Hazare allait « concor­der » avec la stra­té­gie de « bonne gou­ver­nance » de l’organisation. (En 2008, Anna Hazare a reçu un prix de la Banque mon­diale des­ti­né à cou­ron­ner des efforts émé­rites en matière de ser­vice public.)

Comme tous les impé­ria­listes dignes de ce nom, les phi­lan­thropes se don­nèrent pour mis­sion de créer et de for­mer des cadres inter­na­tio­naux qui seraient convain­cus que le capi­ta­lisme, et par exten­sion l’hégémonie des États-Unis, était dans leur propre inté­rêt. Et qui, de ce fait, aide­raient à admi­nis­trer ce gou­ver­ne­ment d’entreprise à l’échelle mon­diale comme les élites locales avaient tou­jours ser­vi le colo­nia­lisme. Ain­si com­men­ça l’incursion des fon­da­tions dans l’éducation et les arts, domaines qui allaient deve­nir leur troi­sième sphère d’influence après la poli­tique éco­no­mique étran­gère et la poli­tique éco­no­mique inté­rieure. Elles dépen­sèrent (et conti­nuent de dépen­ser) des mil­lions de dol­lars dans les ins­ti­tu­tions sco­laires et la péda­go­gie.

Dans son mer­veilleux livre inti­tu­lé Foun­da­tions and Public Poli­cy : The Mask of Plu­ra­lism, Joan Roe­lofs décrit com­ment les fon­da­tions repen­sèrent les vieilles idées sur la manière d’enseigner la science poli­tique et com­ment elles façon­nèrent les dis­ci­plines d’études « inter­na­tio­nales » et « régio­nales », offrant ain­si aux ser­vices de ren­sei­gne­ments et de sécu­ri­té amé­ri­cains un vivier d’experts en langues et en cultures étran­gères dans lequel recru­ter. La CIA et le dépar­te­ment d’État amé­ri­cain conti­nuent de tra­vailler avec des étu­diants et des pro­fes­seurs dans les uni­ver­si­tés amé­ri­caines, ce qui sou­lève de sérieuses ques­tions concer­nant l’éthique des bourses d’études.

La col­lecte d’informations en vue de contrô­ler les gens est fon­da­men­tale pour toute puis­sance diri­geante. Tan­dis que la résis­tance à l’acquisition des terres et aux nou­velles poli­tiques éco­no­miques se pro­page par­tout en Inde, dans l’ombre d’une guerre ouverte au centre du pays, comme tech­nique d’endiguement, le gou­ver­ne­ment indien s’est lan­cé dans un gigan­tesque pro­gramme de bio­mé­trie, peut-être l’un des pro­jets de col­lecte d’informations les plus ambi­tieux et les plus coû­teux au monde : le Unique Iden­ti­fi­ca­tion Num­ber (UID) [numé­ro d’identification unique]. Les gens n’ont pas d’eau potable, de toi­lettes, de nour­ri­ture ou d’argent, mais ils auront des cartes élec­to­rales et des numé­ros UID. Est-ce une coïn­ci­dence que le pro­jet UID, qui est diri­gé par Nan­dan Nile­ka­ni, l’ancien PDG d’Infosys, et qui est soi-disant conçu pour « offrir des ser­vices aux pauvres », pré­voie d’injecter des sommes d’argent colos­sales dans une indus­trie de tech­no­lo­gie de l’information quelque peu aux abois ? Numé­ri­ser un pays ayant une aus­si vaste popu­la­tion d’illégitimes et d’« illi­sibles » — des gens qui sont pour la plu­part des habi­tants de tau­dis, des col­por­teurs, des adi­va­sis sans titres de pro­prié­té ter­rienne — les cri­mi­na­li­se­ra en les fai­sant pas­ser du sta­tut d’illégitimes à celui d’illégaux. L’idée est de réa­li­ser une ver­sion numé­rique de l’« enclo­sure des biens com­mu­naux » et de pla­cer d’énormes pou­voirs entre les mains d’un État poli­cier qui se dur­cit tou­jours plus. L’obsession tech­no­cra­tique de Nile­ka­ni pour la col­lecte d’informations cor­res­pond à l’obsession de Bill Gates pour les bases de don­nées numé­riques, les cibles numé­riques et les « fiches de pro­grès », comme si c’était un manque d’information qui pro­vo­quait la faim dans le monde, et non pas le colo­nia­lisme, l’endettement et la poli­tique d’entreprise axée de façon biai­sée sur le pro­fit.

Les fon­da­tions d’entreprises sont les plus gros dona­teurs en sciences sociales et en arts, et financent des cours et des bourses d’études dans les dis­ci­plines du déve­lop­pe­ment, de la com­mu­nau­té, de la culture, du com­por­te­ment et des droits de l’homme. À mesure que les uni­ver­si­tés amé­ri­caines ont ouvert leurs portes aux étu­diants étran­gers, des cen­taines de mil­liers d’entre eux, enfants de l’élite du tiers-monde, y ont afflué. Ceux qui n’avaient pas les moyens de payer les droits d’inscription ont reçu des bourses d’études. Aujourd’hui, dans des pays comme l’Inde et le Pakis­tan, on ne trouve guère de familles des classes supé­rieures qui n’ont pas d’enfant ayant étu­dié aux États-Unis. De leurs rangs sont sor­tis de bons cher­cheurs et uni­ver­si­taires, mais aus­si les Pre­miers ministres, ministres des Finances, éco­no­mistes, avo­cats d’entreprise, ban­quiers et bureau­crates qui ont contri­bué à ouvrir les éco­no­mies de leurs pays aux entre­prises mon­diales.

Ceux qui étu­diaient la ver­sion de l’économie et de la science poli­tique favo­rable aux fon­da­tions furent récom­pen­sés par des bourses, des fonds pour la recherche, des sub­ven­tions, des dota­tions et des emplois. Ceux dont les visions étaient hos­tiles aux fon­da­tions se retrou­vèrent sans finan­ce­ments, mar­gi­na­li­sés, ghet­toï­sés et pri­vés de leurs cours. Pro­gres­si­ve­ment, une ima­gi­na­tion par­ti­cu­lière — un simu­lacre fra­gile et super­fi­ciel de tolé­rance et de mul­ti­cul­tu­ra­lisme (qui se trans­forme immé­dia­te­ment en racisme, en natio­na­lisme fana­tique, en chau­vi­nisme eth­nique ou en isla­mo­pho­bie bel­li­ciste) pro­té­gé par une seule et unique idéo­lo­gie éco­no­mique glo­bale qui est tout sauf plu­rielle — com­men­ça à domi­ner le dis­cours. Et sa domi­na­tion fut telle qu’elle ces­sa d’être per­çue comme une idéo­lo­gie. Elle est deve­nue le modèle par défaut, le com­por­te­ment natu­rel. Elle s’est infil­trée dans la nor­ma­li­té, a colo­ni­sé l’ordinaire, au point que la contes­ter est appa­ru comme aus­si absurde ou éso­té­rique qu’une remise en cause de la réa­li­té elle-même. Dès lors, le pas fut aisé­ment et promp­te­ment fran­chi pour affir­mer : « Il n’y a pas d’alternative. »

Ce n’est que main­te­nant, grâce au mou­ve­ment Occu­py, qu’un autre lan­gage est appa­ru dans les rues et sur les cam­pus des États-Unis. Voir des étu­diants avec des ban­de­roles sur les­quelles on peut lire « Lutte des classes » ou « Ça nous est égal que vous soyez riches, mais ça nous dérange que vous ache­tiez notre gou­ver­ne­ment », c’est, vu les pro­ba­bi­li­tés, presque une révo­lu­tion en soi.

Un siècle après sa nais­sance, la phi­lan­thro­pie d’entreprise fait autant par­tie de notre vie que Coca-Cola. Il existe désor­mais des mil­lions d’organisations à but non lucra­tif, dont beau­coup sont reliées aux plus grandes fon­da­tions par un dédale finan­cier byzan­tin. En tout, les avoirs de ce sec­teur « indé­pen­dant » s’élèvent à presque 450 mil­liards de dol­lars. La plus grande de ces orga­ni­sa­tions est la fon­da­tion Gates avec 21 mil­liards de dol­lars, sui­vie de la Lil­ly Endow­ment (16 mil­liards de dol­lars) et de la fon­da­tion Ford (15 mil­liards de dol­lars).

Tan­dis que le FMI impo­sait des ajus­te­ments struc­tu­rels et exer­çait des pres­sions directes sur les gou­ver­ne­ments pour réduire les dépenses publiques en matière de san­té, d’éducation, de pro­tec­tion de l’enfance et de déve­lop­pe­ment, les ONG firent leur entrée. La Pri­va­ti­sa­tion de Tout a éga­le­ment rimé avec l’ONG-isation de Tout. Avec la dis­pa­ri­tion des emplois et des moyens d’existence, les ONG sont deve­nues une source impor­tante de tra­vail, même pour ceux qui ne se font pas d’illusions à leur sujet. Et elles ne sont certes pas toutes mau­vaises. Par­mi les mil­lions d’ONG, cer­taines font un tra­vail radi­cal remar­quable, et il serait cari­ca­tu­ral de les mettre toutes dans le même sac. Tou­te­fois, les ONG d’entreprise ou par­rai­nées par les fon­da­tions per­mettent à la finance mon­diale d’investir dans les mou­ve­ments de résis­tance, exac­te­ment comme les action­naires achètent des parts dans les entre­prises pour tâcher ensuite de les contrô­ler de l’intérieur. Ces ONG forment des nœuds sur le sys­tème ner­veux cen­tral, les voies le long des­quelles coule la finance mon­diale. Elles fonc­tionnent comme des émet­teurs, des récep­teurs, des amor­tis­seurs, atten­tives à toutes les impul­sions, veillant à ne jamais impor­tu­ner les gou­ver­ne­ments de leurs pays d’accueil. (La fon­da­tion Ford exige des orga­ni­sa­tions qu’elle finance de signer un enga­ge­ment à cet effet.) Invo­lon­tai­re­ment (et par­fois volon­tai­re­ment), elles servent de sta­tions d’écoute, leurs rap­ports, ate­liers et autres acti­vi­tés mis­sion­naires ali­men­tant en don­nées un sys­tème de sur­veillance tou­jours plus agres­sif d’États tou­jours plus inflexibles. Plus une région est en proie à des troubles, plus le nombre d’ONG y est éle­vé.

De façon mal­veillante, lorsque le gou­ver­ne­ment indien ou des sec­tions de sa presse ins­ti­tu­tion­nelle veulent lan­cer une cam­pagne de dif­fa­ma­tion contre un authen­tique mou­ve­ment popu­laire, comme le Nar­ma­da Bachao Ando­lan ou la pro­tes­ta­tion contre le réac­teur nucléaire de Kudan­ku­lam, ils accusent ces mou­ve­ments d’être des ONG qui reçoivent des « finan­ce­ments étran­gers », alors qu’ils savent par­fai­te­ment que le man­dat de la plu­part des ONG, notam­ment celles qui sont bien dotées, est de ser­vir le pro­jet de mon­dia­li­sa­tion des entre­prises, pas de le contre­car­rer.

Armées de leurs mil­liards, ces ONG se sont lan­cées à l’assaut du monde, trans­for­mant des révo­lu­tion­naires poten­tiels en acti­vistes sala­riés, finan­çant artistes, intel­lec­tuels et cinéastes, les appâ­tant gen­ti­ment pour les détour­ner de la confron­ta­tion radi­cale et les orien­ter vers le mul­ti­cul­tu­ra­lisme, l’égalité des sexes, le déve­lop­pe­ment des col­lec­ti­vi­tés — le dis­cours for­mu­lé dans le style des poli­tiques iden­ti­taires et des droits de l’homme.

Les ONG et les fon­da­tions ont joué un rôle cru­cial dans le tour de force concep­tuel qui a consis­té à trans­for­mer l’idée de jus­tice en indus­trie des droits de l’homme. Le fait de se concen­trer étroi­te­ment sur cette ques­tion per­met, en fon­dant l’analyse sur l’atrocité, d’occulter le cadre plus géné­ral et de répri­man­der les deux par­ties d’un conflit — disons par exemple les maoïstes et le gou­ver­ne­ment indien, ou l’armée israé­lienne et le Hamas — pour vio­la­tion des droits de l’homme. L’appropriation des terres par les entre­prises minières et l’histoire de l’annexion des ter­ri­toires pales­ti­niens par l’État d’Israël deviennent alors de simples détails qui pèsent peu sur le dis­cours. Il ne s’agit pas d’insinuer que les droits de l’homme n’ont pas d’importance. Ils en ont, mais leur prisme ne suf­fit pas si l’on veut exa­mi­ner ou com­prendre un tant soit peu les grandes injus­tices du monde dans lequel nous vivons.

Un autre tour de force concep­tuel a trait à l’implication des fon­da­tions dans le mou­ve­ment fémi­niste. Pour­quoi la plu­part des mili­tantes « offi­cielles » et des orga­ni­sa­tions de femmes en Inde prennent-elles soin de gar­der leurs dis­tances avec des asso­cia­tions telles que, par exemple, Kran­ti­ka­ri Adi­va­si Mahi­la San­ga­than (l’association des femmes adi­va­sis révo­lu­tion­naires) dont les quatre-vingt-dix mille membres se battent contre le patriar­cat dans leurs propres com­mu­nau­tés et contre les dépla­ce­ments de popu­la­tion impo­sés par les entre­prises minières dans la forêt de Dan­da­ka­ra­nya ? Pour­quoi ne consi­dère-t-on pas l’expropriation et l’expulsion de mil­lions de femmes des terres qui étaient les leurs et qu’elles tra­vaillaient comme un pro­blème fémi­niste ?

La sépa­ra­tion du fémi­nisme libé­ral d’avec les mou­ve­ments citoyens anti-impé­ria­listes et anti­ca­pi­ta­listes n’a pas com­men­cé avec les des­seins mal­veillants des fon­da­tions. Elle a démar­ré avec l’incapacité de ces mou­ve­ments de s’adapter et de tenir compte de la rapide radi­ca­li­sa­tion des femmes qui prit place dans les années soixante et soixante-dix. Les fon­da­tions firent preuve de génie en recon­nais­sant cette radi­ca­li­sa­tion et en s’implantant pour sou­te­nir et finan­cer l’impatience gran­dis­sante des femmes vis-à-vis de la vio­lence et du patriar­cat dans leurs socié­tés tra­di­tion­nelles et même chez les lea­ders soi-disant pro­gres­sistes des mou­ve­ments de gauche. Dans un pays comme l’Inde, le schisme cor­res­pon­dait aus­si au cli­vage entre villes et cam­pagnes. La plu­part des mou­ve­ments radi­caux et anti­ca­pi­ta­listes se trou­vaient dans les zones rurales, où le patriar­cat conti­nuait de diri­ger la vie des femmes. Les mili­tantes des villes qui rejoi­gnirent ces mou­ve­ments (comme celui des naxa­lites) avaient été influen­cées et ins­pi­rées par le mou­ve­ment fémi­niste occi­den­tal, et leur propre che­mi­ne­ment vers la libé­ra­tion allait sou­vent à l’encontre de ce que les hommes aux com­mandes consi­dé­raient comme leur devoir : se fondre dans « la masse ». De nom­breuses mili­tantes n’étaient pas prêtes à attendre plus long­temps la « révo­lu­tion » pour mettre un terme à l’oppression et à la dis­cri­mi­na­tion qu’elles subis­saient quo­ti­dien­ne­ment, y com­pris de la part de leurs propres cama­rades. Elles vou­laient que l’égalité des sexes soit une com­po­sante essen­tielle, urgente et non négo­ciable du pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, et pas seule­ment une pro­messe pour l’après-révolution. Des femmes intel­li­gentes, fâchées et désa­bu­sées com­men­cèrent à s’éloigner et à cher­cher d’autres moyens d’existence et de sub­sis­tance. Par consé­quent, à la fin des années quatre-vingt, à peu près au moment de l’ouverture des mar­chés indiens, le mou­ve­ment fémi­niste libé­ral en Inde s’était exces­si­ve­ment ONG-isé. Beau­coup de ces ONG ont lar­ge­ment œuvré sur la ques­tion des droits des homo­sexuels, de la vio­lence conju­gale, du sida et des droits des tra­vailleurs du sexe. Mais de façon signi­fi­ca­tive, le fémi­nisme libé­ral n’a pas été en pre­mière ligne pour contes­ter les­nou­velles poli­tiques éco­no­miques, même si ce sont les femmes qui en ont été les prin­ci­pales vic­times. En mani­pu­lant le débour­se­ment des fonds, les fon­da­tions ont pra­ti­que­ment réus­si à cir­cons­crire l’éventail de ce que devrait être l’activité « poli­tique ». Les direc­tives de finan­ce­ment des ONG pres­crivent main­te­nant quelles sont les « ques­tions » qui relèvent ou non du fémi­nisme.

L’ONG-isation du mou­ve­ment a éga­le­ment trans­for­mé la branche libé­rale occi­den­tale (en ver­tu du fait qu’elle est la plus finan­cée) en porte-dra­peau de ce qui consti­tue le fémi­nisme. Les batailles, comme d’habitude, ont été livrées sur le corps des femmes, fai­sant sor­tir leBo­tox d’un côté et la bur­qa de l’autre. (Et puis il y a celles qui subissent la double peine : le Botox et la bur­qa.) Lorsque, comme cela est récem­ment arri­vé en France, on essaie de contraindre les femmes à aban­don­ner la bur­qa plu­tôt que de créer les condi­tions pour qu’une femme puisse choi­sir ce qu’elle sou­haite faire, il ne s’agit pas de libé­rer la femme mais de la désha­biller. Cela devient un acte d’humiliation et d’impérialisme cultu­rel. For­cer une femme à quit­ter la bur­qa est aus­si per­ni­cieux que l’obliger à en por­ter une. Il ne s’agit pas de la bur­qa. Il s’agit de la contrainte. Consi­dé­rer le genre de cette manière, en le dépouillant d’un contexte social, poli­tique et éco­no­mique, le trans­forme en ques­tion iden­ti­taire, en bataille d’accessoires et de cos­tumes. C’est ce qui a per­mis au gou­ver­ne­ment amé­ri­cain d’utiliser les groupes fémi­nistes libé­raux occi­den­taux comme cau­tion morale lorsqu’il a enva­hi l’Afghanistan en 2001. Les Afghanes avaient (et ont) de ter­ribles ennuis sous les tali­bans. Mais leur lar­guer des « fau­cheuses de mar­gue­rites » sur la tête n’allait pas résoudre le pro­blème.

Dans l’univers des ONG, qui a déve­lop­pé un étrange lan­gage apai­sant qui lui est propre, tout est deve­nu un « sujet », une ques­tion sépa­rée, pro­fes­sion­na­li­sée et por­tée par un groupe d’intérêt. Le déve­lop­pe­ment des col­lec­ti­vi­tés, le déve­lop­pe­ment du lea­der­ship, les droits de l’homme, la san­té, l’éducation, les droits de la pro­créa­tion, le sida, les orphe­lins atteints du sida — tous ont été scel­lés her­mé­ti­que­ment dans leurs silos res­pec­tifs, cha­cun avec ses propres direc­tives pré­cises et éla­bo­rées. Le finan­ce­ment a fait écla­ter la soli­da­ri­té comme jamais la répres­sion n’a pu le faire.

À l’instar du fémi­nisme, la pau­vre­té aus­si est sou­vent conçue comme un pro­blème iden­ti­taire. Comme si, au lieu d’être le fruit de l’injustice, les pauvres étaient une tri­bu per­due qui, par le plus grand des hasards, existe, et qui peut être sau­vée à court terme par un sys­tème de répa­ra­tions (géré par des ONG sur une base indi­vi­duelle, en tête à tête), et dont la résur­rec­tion à long terme vien­dra de la bonne gou­ver­nance — sous le régime du capi­ta­lisme d’entreprise mon­dial, cela va sans dire.

Après une brève tra­ver­sée du désert pen­dant que l’Inde « brillait », la pau­vre­té indienne a fait son retour comme iden­ti­té exo­tique dans les arts, avec en pre­mière ligne des films tels que Slum­dog Mil­lio­naire. Ces his­toires qui parlent des pauvres, de leur cou­rage et de leur rési­lience incroyables, n’ont pas de méchants — sauf quelques-uns sans enver­gure qui apportent une ten­sion nar­ra­tive et une cou­leur locale. Les auteurs de ces œuvres sont les équi­va­lents contem­po­rains des pre­miers anthro­po­logues, encen­sés et hono­rés pour leur tra­vail « sur le ter­rain », pour leur valeu­reux voyage dans l’inconnu. On voit rare­ment les riches être exa­mi­nés de la sorte.

Ayant trou­vé com­ment s’y prendre avec les gou­ver­ne­ments, les par­tis poli­tiques, les élec­tions, les tri­bu­naux, les médias et l’opinion pro­gres­siste, l’establishment néo­li­bé­ral fut confron­té à un ultime défi : gérer l’agitation crois­sante, la menace du « pou­voir du peuple ». Com­ment l’apprivoise-t-on ? Com­ment trans­forme-t-on des pro­tes­ta­taires en gen­tils tou­tous ? Com­ment cana­lise-t-on la colère des gens pour l’évacuer vers des voies sans issue ?

Là encore, les fon­da­tions et leurs orga­ni­sa­tions alliées ont une longue et célèbre his­toire. Un exemple révé­la­teur est leur rôle dans le désa­mor­çage et la déra­di­ca­li­sa­tion du mou­ve­ment afro-amé­ri­cain pour les droits civiques aux États-Unis pen­dant les années soixante et la trans­for­ma­tion réus­sie du Black Power [« pou­voir noir »] en Black Capi­ta­lism [« capi­ta­lisme noir »].

La fon­da­tion Rocke­fel­ler, dans la lignée des idéaux de John D. Rocke­fel­ler, avait tra­vaillé en étroite col­la­bo­ra­tion avec Mar­tin Luther King Sr. (le père de Mar­tin Luther King Jr.). Mais son influence décli­na avec la mon­tée des orga­ni­sa­tions plus mili­tantes — le Student Non-Violent Coor­di­na­ting Com­mit­tee (SNCC) et les Pan­thères noires. Les fon­da­tions Ford et Rocke­fel­ler entrèrent en action. En 1970, elles firent un don de 15 mil­lions de dol­lars aux orga­ni­sa­tions noires « modé­rées », à dis­tri­buer en sub­ven­tions, bourses de toutes sortes, for­ma­tions pro­fes­sion­nelles pour ceux qui avaient aban­don­né leurs études, et mises de fonds ini­tiales pour les entre­prises appar­te­nant à des Noirs. La répres­sion, les luttes intes­tines et les sirènes du finan­ce­ment condui­sirent à l’atrophie pro­gres­sive des orga­ni­sa­tions noires radi­cales.

Mar­tin Luther King Jr. fit des rap­pro­che­ments tabous entre capi­ta­lisme, impé­ria­lisme, racisme et guerre du Viet­nam. Du coup, après son assas­si­nat, son sou­ve­nir même devint toxique, une menace pour l’ordre public. Les fon­da­tions et les entre­prises ont tra­vaillé dur pour rema­nier son héri­tage afin qu’il cadre avec le mar­ché. Le Mar­tin Luther King Jr. Cen­ter for Non­violent Social Change, avec une sub­ven­tion d’exploitation de 2 mil­lions de dol­lars, a été créé, entre autres, par Ford, Gene­ral Motors, Mobil, Wes­tern Elec­tric, Proc­tor & Gamble, U.S. Steel et Mon­san­to. Le centre entre­tient la biblio­thèque et les archives du mou­ve­ment pour les droits civiques. Par­mi les nom­breux pro­grammes gérés par le centre King se trouvent des pro­jets qui « tra­vaillent étroi­te­ment avec le dépar­te­ment de la Défense amé­ri­cain, le Comi­té des aumô­niers des forces armées, et autres ». Il fut l’un des spon­sors de la série de sémi­naires Mar­tin Luther King Jr., inti­tu­lée : « Le sys­tème de libre entre­prise : un agent pour le chan­ge­ment social non violent ».

Amen.

Un coup simi­laire fut réa­li­sé dans la lutte anti-apar­theid en Afrique du Sud. En 1978, la fon­da­tion Rocke­fel­ler orga­ni­sa une com­mis­sion d’étude sur la poli­tique amé­ri­caine en Afrique aus­trale (Stu­dy Com­mis­sion on US Poli­cy toward Sou­thern Afri­ca), dont le rap­port mit en garde contre l’influence crois­sante de l’Union sovié­tique sur le Congrès natio­nal afri­cain (ANC) et décla­ra que les inté­rêts stra­té­giques des États-Unis ain­si que les inté­rêts des entre­prises amé­ri­caines (c’est-à-dire l’accès aux miné­raux d’Afrique du Sud) seraient mieux ser­vis si le pou­voir poli­tique était réel­le­ment par­ta­gé par toutes les races.

Les fon­da­tions com­men­cèrent à sou­te­nir l’ANC, qui ne tar­da pas à atta­quer les orga­ni­sa­tions plus radi­cales comme le Black Conscious­ness Move­ment [mou­ve­ment de la conscience noire] de Steve Biko et à les éli­mi­ner peu ou prou. Lorsque Nel­son Man­de­la prit le pou­voir en tant que pre­mier pré­sident noir d’Afrique du Sud, il fut cano­ni­sé de son vivant, non seule­ment pour avoir pas­sé vingt-sept ans en pri­son en tant que com­bat­tant de la liber­té, mais aus­si pour s’être com­plè­te­ment plié au consen­sus de Washing­ton. Le socia­lisme dis­pa­rut du pro­gramme de l’ANC. La grande « tran­si­tion paci­fique » de l’Afrique du Sud, si louée et encen­sée, signi­fiait qu’il n’y aurait ni réformes agraires, ni demandes de répa­ra­tions, ni natio­na­li­sa­tion des mines du pays. Au lieu de cela, il y eut de la pri­va­ti­sa­tion et de l’ajustement struc­tu­rel. Man­de­la remit la plus haute dis­tinc­tion hono­ri­fique d’Afrique du Sud — l’ordre de Bonne Espé­rance — à son vieil ami et par­ti­san, le géné­ral Suhar­to, le tueur de com­mu­nistes en Indo­né­sie. Aujourd’hui, l’Afrique du Sud est gou­ver­née par une poi­gnée d’anciens radi­caux et syn­di­ca­listes qui roulent en Mer­cedes. Mais c’est ample­ment suf­fi­sant pour per­pé­tuer le mythe de la libé­ra­tion des Noirs.

L’ascension du Black Power aux États-Unis fut une source d’inspiration pour l’essor d’un mou­ve­ment dalit radi­cal et pro­gres­siste en Inde, avec des orga­ni­sa­tions telles que les Pan­thères dalits qui reflé­taient la poli­tique mili­tante des Pan­thères noires. Mais le Dalit Power[« pou­voir dalit »] aus­si, par des moyens sinon iden­tiques du moins simi­laires, a été bri­sé et désa­mor­cé, et il se trouve, avec l’aide géné­reuse des orga­ni­sa­tions hin­doues de droite et de la fon­da­tion Ford, sur la voie de la trans­for­ma­tion en Dalit Capi­ta­lism [« capi­ta­lisme dalit »].

« Dalit S.A. veut mon­trer que les affaires peuvent vaincre les castes », rap­por­tait l’Indian Express en décembre 2011, pour citer ensuite un men­tor de la Chambre de com­merce et d’industrie dalit d’Inde (DICCI) : « Faire venir le Pre­mier ministre à une réunion dalit n’est pas dif­fi­cile dans notre socié­té. Mais pour les entre­pre­neurs dalits, se faire prendre en pho­to en com­pa­gnie de Tata et de Godrej à déjeu­ner ou autour d’une tasse de thé est une aspi­ra­tion — et la preuve qu’ils ont réus­si », décla­rait-il. Vu la situa­tion dans l’Inde d’aujourd’hui, il serait cas­téiste et réac­tion­naire de dire que les entre­pre­neurs dalits ne devraient pas avoir de place à la table d’honneur. Mais si cela devait être l’aspiration, le cadre idéo­lo­gique de la poli­tique dalit, ce serait bien dom­mage. Et cela n’aiderait guère le mil­lion de dalits qui vit tou­jours de la col­lecte manuelle des excré­ments — en por­tant de la merde humaine sur la tête.

On ne doit pas juger trop sévè­re­ment les jeunes dalits qui acceptent des bourses d’études de la fon­da­tion Ford. Qui d’autre leur offre une chance de sor­tir du cloaque du sys­tème de castes indien ? La honte et, en grande par­tie, la res­pon­sa­bi­li­té de ce déve­lop­pe­ment inat­ten­du sont aus­si impu­tables au mou­ve­ment com­mu­niste indien, dont les chefs de file conti­nuent d’être issus majo­ri­tai­re­ment des hautes castes. Pen­dant des années, le mou­ve­ment a essayé de faire entrer de force l’idée de caste dans l’analyse mar­xiste des classes. Il a échoué lamen­ta­ble­ment, tant dans la théo­rie que dans la pra­tique. La divi­sion entre la com­mu­nau­té dalit et la gauche débu­ta avec la que­relle entre le lea­der vision­naire dalit Bhim­rao Ambed­kar et S. A. Dange, syn­di­ca­liste et membre fon­da­teur du Par­ti com­mu­niste d’Inde. La dés­illu­sion du Dr Ambed­kar vis-à-vis du Par­ti com­mu­niste com­men­ça avec la grève des tra­vailleurs du tex­tile à Bom­bay en 1928, lorsqu’il s’aperçut qu’en dépit de toute la rhé­to­rique sur la soli­da­ri­té ouvrière le par­ti ne trou­vait rien à redire au fait que les « intou­chables » soient tenus à l’écart de l’atelier de tis­sage (et qua­li­fiés seule­ment pour l’atelier de filage moins bien payé) parce que le tra­vail impli­quait l’usage de la salive sur les fils, ce que les autres castes consi­dé­raient comme « pol­luant ».

Ambed­kar prit conscience que, dans une socié­té où les textes sacrés hin­dous ins­ti­tu­tion­na­lisent l’intouchabilité et l’inégalité, la lutte pour les « intou­chables », pour les droits sociaux et civiques, était trop urgente pour se per­mettre d’attendre la révo­lu­tion com­mu­niste pro­mise. La divi­sion entre les par­ti­sans d’Ambedkar et la gauche a coû­té très cher de part et d’autre. Cela a signi­fié qu’une grande majo­ri­té de la popu­la­tion dalit, la base de la classe ouvrière indienne, a pla­cé ses espoirs de déli­vrance dans le consti­tu­tion­na­lisme, le capi­ta­lisme et les par­tis poli­tiques comme le Bahu­jan Samaj Par­ty (BSP), dont la poli­tique iden­ti­taire est impor­tante mais finit par faire du sur­place.

Aux États-Unis, comme nous l’avons vu, les fon­da­tions d’entreprises don­nèrent nais­sance à la culture des ONG. En Inde, la phi­lan­thro­pie d’entreprise ciblée démar­ra pour de bon dans les années quatre-vingt-dix, l’ère des nou­velles poli­tiques éco­no­miques. Deve­nir membre de la Chambre étoi­lée n’est pas don­né. Le groupe Tata a ver­sé 50 mil­lions de dol­lars à cette ins­ti­tu­tion dans le besoin qu’est la Har­vard Busi­ness School, et octroyé la même somme à l’université Cor­nell. Nan­dan Nile­ka­ni d’Info­sys et son épouse Rohi­ni ont fait don de 5 mil­lions de dol­lars comme capi­tal de départ pour l’India Ini­tia­tive à Yale. Le Har­vard Huma­ni­ties Cen­ter est deve­nu le Mahin­dra Huma­ni­ties Cen­ter après avoir reçu la plus large dona­tion de son his­toire, soit 10 mil­lions de dol­lars, de la part d’Anand Mahin­dra du groupe Mahin­dra.

Au pays, le groupe Jin­dal, qui a de gros inves­tis­se­ments dans l’exploitation minière, les métaux et l’électricité, dirige la Jin­dal Glo­bal Law School [école de droit inter­na­tio­nal Jin­dal] et va bien­tôt ouvrir la Jin­dal School of Govern­ment and Public Poli­cy [école de poli­tiques publiques et gou­ver­ne­men­tales Jin­dal]. (La fon­da­tion Ford dirige une école de droit au Congo.) La New India Foun­da­tion, fon­dée par Nan­dan Nile­ka­ni et finan­cée par les béné­fices d’Infosys, donne des prix et des bourses aux spé­cia­listes des sciences humaines. La Sita­ram Jin­dal Foun­da­tion, dotée par le pré­sident et par le direc­teur géné­ral de Jin­dal Alu­mi­nium Ltd, a annon­cé que cinq prix annuels de 10 mil­lions de rou­pies cha­cun seront dis­tri­bués à ceux qui tra­vaillent dans le déve­lop­pe­ment rural, la réduc­tion de la pau­vre­té, l’éducation et l’élévation morale, l’environnement, et la paix et l’harmonie sociale. L’Observer Research Foun­da­tion (ORF), actuel­le­ment dotée par Mukesh Amba­ni, est conçue sur le modèle de la fon­da­tion Rocke­fel­ler. Elle compte des agents de ren­sei­gne­ments à la retraite, des ana­lystes stra­té­giques, des hommes poli­tiques (qui font sem­blant de se dis­pu­ter au Par­le­ment), des jour­na­listes et des déci­sion­naires poli­tiques comme « cher­cheurs » et conseillers.

Les objec­tifs de l’Observer Research Foun­da­tion semblent sans ambi­guï­té : « aider au déve­lop­pe­ment d’un consen­sus en faveur des réformes éco­no­miques ». Et façon­ner et influen­cer l’opinion publique en créant « d’autres options poli­tiques viables dans des domaines aus­si diver­gents que la créa­tion d’emploi dans les quar­tiers sous-déve­lop­pés ou les stra­té­gies en temps réel pour contrer les menaces nucléaires, bio­lo­giques et chi­miques ».

Au début, j’étais dérou­tée par la pré­oc­cu­pa­tion au sujet des « menaces nucléaires, bio­lo­giques et chi­miques » dans les objec­tifs affi­chés de l’ORF. Mais je ces­sai de l’être lorsque, dans la longue liste de ses « par­te­naires ins­ti­tu­tion­nels », je décou­vris les noms de Ray­theon etLock­heed Mar­tin, deux des prin­ci­paux fabri­cants d’armes dans le monde. En 2007, Ray­theon annon­çait s’intéresser à l’Inde. Se pour­rait-il qu’au moins une par­tie des 32 mil­liards de dol­lars consa­crés annuel­le­ment au bud­get de la défense de l’Inde soit dépen­sée en armes, mis­siles télé­gui­dés, avions, navires de guerre et équi­pe­ments de sur­veillance fabri­qués par Ray­theon et Lock­heed Mar­tin ?

Avons-nous besoin d’armes pour faire la guerre ? Ou avons-nous besoin de la guerre pour créer un mar­ché pour les armes ? Après tout, les éco­no­mies euro­péenne, amé­ri­caine et israé­lienne dépendent énor­mé­ment de leur indus­trie de l’armement. C’est la seule chose qu’ils n’ont pas exter­na­li­sée en Chine.

Dans la nou­velle guerre froide entre les États-Unis et la Chine, on pré­pare l’Inde à jouer le même rôle que celui tenu par le Pakis­tan en tant qu’allié amé­ri­cain dans la guerre froide avec la Rus­sie. (Et voyez ce qui est arri­vé au Pakis­tan.) Vous ver­rez que beau­coup des chro­ni­queurs et « ana­lystes stra­té­giques » qui mettent l’accent sur les hos­ti­li­tés entre l’Inde et la Chine sont liés, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, aux fon­da­tions et groupes de réflexion indo-amé­ri­cains. Être un « par­te­naire stra­té­gique » des États-Unis ne signi­fie pas que les chefs d’État se passent des coups de télé­phone ami­caux de temps en temps. Cela signi­fie la col­la­bo­ra­tion (l’interférence) à tous les niveaux. Cela signi­fie accueillir les forces spé­ciales amé­ri­caines sur le sol indien (un com­man­dant du Penta­gone l’a confir­mé der­niè­re­ment à la BBC). Cela signi­fie par­ta­ger les ren­sei­gne­ments, chan­ger les poli­tiques agri­coles et éner­gé­tiques, ouvrir les sec­teurs de la san­té et de l’éducation aux inves­tis­se­ments mon­diaux. Cela signi­fie ouvrir le com­merce de détail. Cela signi­fie un par­te­na­riat dés­équi­li­bré au sein duquel l’Inde est ser­rée très fort par son par­te­naire qui la fait val­ser sur la piste et la rédui­ra en cendres dès l’instant où elle refu­se­ra de dan­ser.

Dans la liste des « par­te­naires ins­ti­tu­tion­nels » de l’Observer Research Foun­da­tion, vous trou­ve­rez éga­le­ment la RAND Cor­po­ra­tion, la fon­da­tion Ford, la Banque mon­diale, la Broo­kings Ins­ti­tu­tion (dont la mis­sion affi­chée est de « four­nir des recom­man­da­tions inno­vantes et pra­tiques qui pro­meuvent trois objec­tifs géné­raux : ren­for­cer la démo­cra­tie amé­ri­caine ; favo­ri­ser l’aide éco­no­mique et sociale, la sécu­ri­té et les pers­pec­tives d’avenir de tous les Amé­ri­cains ; et garan­tir un sys­tème inter­na­tio­nal plus ouvert, sûr, pros­père et coopé­ra­tif »). Vous y trou­ve­rez aus­si la fon­da­tion Rosa Luxem­burg d’Allemagne. (Pauvre Rosa, elle qui mou­rut pour la cause com­mu­niste, voir main­te­nant son nom figu­rer dans une pareille liste !)

Bien que le capi­ta­lisme soit cen­sé être fon­dé sur la com­pé­ti­tion, ceux qui se trouvent en haut de la pyra­mide se sont aus­si révé­lés capables d’intégration et de soli­da­ri­té. Les grands capi­ta­listes occi­den­taux ont fait affaire avec les fas­cistes, les socia­listes, les des­potes et les dic­ta­teurs mili­taires. Ils savent s’adapter et inno­ver constam­ment. Ils peuvent réagir rapi­de­ment et faire preuve d’une immense ruse tac­tique.

Mais bien qu’il ait pour­sui­vi avec suc­cès les réformes éco­no­miques, bien qu’il ait mené des guerres et occu­pé mili­tai­re­ment des pays afin de mettre en place les « démo­cra­ties » de l’économie de mar­ché, le capi­ta­lisme tra­verse actuel­le­ment une crise dont la gra­vi­té ne s’est pas encore tota­le­ment mani­fes­tée. Marx a dit : « Avant tout, la bour­geoi­sie pro­duit ses propres fos­soyeurs. Sa chute et la vic­toire du pro­lé­ta­riat sont éga­le­ment inévi­tables. »

Le pro­lé­ta­riat, selon Marx, a subi un assaut inin­ter­rom­pu. Les usines ont été fer­mées, les emplois ont dis­pa­ru, les syn­di­cats ont été dis­sous. Ceux qui consti­tuent le pro­lé­ta­riat ont, au fil des ans, été dres­sés les uns contre les autres de toutes les façons pos­sibles et ima­gi­nables. En Inde, cela a été hin­dou contre musul­man, hin­dou contre chré­tien, dalit contre adi­va­si, caste contre caste, région contre région. Et pour­tant, par­tout dans le monde ils résistent. En Chine, les grèves et les révoltes sont innom­brables. En Inde, les gens les plus pauvres au monde se sont défen­dus pour arrê­ter net cer­taines des entre­prises les plus riches.

Le capi­ta­lisme est en crise. Le Tri­ckle-down [Théo­rie dite du « ruis­sel­le­ment » selon laquelle les plus pauvres béné­fi­cient indi­rec­te­ment de la richesse des classes supé­rieures] a échoué. C’est main­te­nant au Gush-up [Théo­rie — signi­fiant lit­té­ra­le­ment « jaillis­se­ment » — selon laquelle la concen­tra­tion des res­sources et des richesses s’opère au détri­ment des classes pauvres.] d’être en dif­fi­cul­té. L’effondrement de la finance inter­na­tio­nale n’est plus très loin. Le taux de crois­sance de l’Inde a chu­té à 6,9 %. Les inves­tis­se­ments étran­gers se retirent. Les plus grandes entre­prises inter­na­tio­nales dis­posent d’énormes sommes d’argent, sans trop savoir où l’investir, sans trop savoir com­ment se joue­ra la crise finan­cière. C’est une brèche majeure et struc­tu­relle dans le pou­voir écra­sant du capi­tal mon­dial.

Les véri­tables « fos­soyeurs » du capi­ta­lisme seront peut-être fina­le­ment ses propres car­di­naux déli­rants, qui ont trans­for­mé l’idéologie en reli­gion. Mal­gré leur génie stra­té­gique, ils semblent avoir du mal à sai­sir un fait simple : le capi­ta­lisme détruit la pla­nète. Les deux vieilles recettes qui l’ont sor­ti des crises pas­sées — la guerre et le shop­ping — ne vont tout sim­ple­ment pas fonc­tion­ner.

Je suis res­tée long­temps devant Anti­lia à regar­der le cou­cher du soleil. J’imaginais que la tour s’enfonçait aus­si loin dans le sol qu’elle s’élevait dans les airs. Qu’elle avait des racines pivo­tantes de vingt-sept étages qui ser­pen­taient sous la sur­face, aspi­raient avi­de­ment la nour­ri­ture de la terre pour la trans­for­mer en fumée et en or.

Pour­quoi les Amba­ni ont-ils choi­si de bap­ti­ser leur immeuble Anti­lia ? Anti­lia est le nom d’un ensemble d’îles mythiques dont l’histoire remonte à une légende ibé­rique du hui­tième siècle. Lorsque les musul­mans conquirent l’Hispanie, six évêques chré­tiens wisi­goths et leurs parois­siens s’enfuirent sur des navires. Après des jours ou peut-être des semaines en mer, ils arri­vèrent aux îles d’Antilia où ils déci­dèrent de s’installer et de bâtir une nou­velle civi­li­sa­tion. Ils bru­lèrent leurs bateaux pour rompre défi­ni­ti­ve­ment leurs liens avec leur terre natale domi­née par les bar­bares.

En appe­lant leur tour Anti­lia, les Amba­ni espèrent-ils rompre leurs liens avec la pau­vre­té et la misère noire de leur terre natale et bâtir une nou­velle civi­li­sa­tion ? Est-ce là le der­nier acte du mou­ve­ment séces­sion­niste qui a le mieux réus­si en Inde : la séces­sion des classes moyennes et supé­rieures pour rejoindre l’espace ?

Tan­dis que la nuit tom­bait sur Bom­bay, des gardes vêtus d’impeccables che­mises en lin et équi­pés de tal­kies-wal­kies gré­sillants appa­rurent à l’extérieur des portes mena­çantes d’Antilia. L’éclairage se mit à res­plen­dir, peut-être pour faire fuir les fan­tômes. Les voi­sins se plaignent que les lumières vives d’Antilia ont volé la nuit.

Peut-être est-il temps que nous repre­nions la nuit.

Arund­ha­ti Roy

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Pour aller plus loin :

350.org, AVAAZ, et la marche mondiale pour le climat — Comment l’Empire nous fait marcher (par Cory Morningstar)

Contri­bu­tor
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