Le texte qui suit est tiré de l’ex­cellent livre Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et sou­mis­sion durable écrit par René Rie­sel et Jaime Sem­prun, et publié aux édi­tions de l’En­cy­clo­pé­die des nui­sances en 2008.


L’extinction finale vers laquelle nous entraîne la per­pé­tua­tion de la socié­té indus­trielle est deve­nue en très peu d’années notre ave­nir offi­ciel. Qu’elle soit consi­dé­rée sous l’angle de la pénu­rie éner­gé­tique, du dérè­gle­ment cli­ma­tique, de la démo­gra­phie, des mou­ve­ments de popu­la­tions, de l’empoisonnement ou de la sté­ri­li­sa­tion du milieu, de l’artificialisation des êtres vivants, sous tous ceux-là à la fois ou sous d’autres encore, car les rubriques du catas­tro­phisme ne manquent pas, la réa­li­té du désastre en cours, ou du moins des risques et des dan­gers que com­porte le cours des choses, n’est plus seule­ment admise du bout des lèvres, elle est désor­mais détaillée en per­ma­nence par les pro­pa­gandes éta­tiques et média­tiques. Quant à nous, qu’on a sou­vent taxés de com­plai­sance apo­ca­lyp­tique pour avoir pris ces phé­no­mènes au sérieux ou de « pas­séisme » pour avoir dit l’impossibilité de trier par­mi les réa­li­sa­tions et les pro­messes de la socié­té indus­trielle de masse, pré­ve­nons tout de suite que nous n’entendons rien ajou­ter ici aux épou­van­tables tableaux d’une crise éco­lo­gique totale que brossent sous les angles les plus variés tant d’experts infor­més, dans tant de rap­ports, d’articles, d’émissions, de films et d’ouvrages dont les don­nées chif­frées sont dili­gem­ment mises à jour par les agences gou­ver­ne­men­tales ou inter­na­tio­nales et les ONG com­pé­tentes. Ces élo­quentes mises en garde, quand elles en arrivent au cha­pitre des réponses à appor­ter devant des menaces aus­si pres­santes, s’adressent en géné­ral à « l’humanité » pour la conju­rer de « chan­ger radi­ca­le­ment ses aspi­ra­tions et son mode de vie » avant qu’il ne soit trop tard. On aura remar­qué que ces injonc­tions s’adressent en fait, si l’on veut bien tra­duire leur pathos mora­li­sant en un lan­gage un peu moins éthé­ré, aux diri­geants des États, aux ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, ou encore à un hypo­thé­tique « gou­ver­ne­ment mon­dial » qu’imposeraient les cir­cons­tances. Car la socié­té de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a inté­gra­le­ment for­més, quelles que soient leurs illu­sions là-des­sus) ne pose jamais les pro­blèmes qu’elle pré­tend « gérer » que dans les termes qui font de son main­tien une condi­tion sine qua non. On n’y peut donc, dans le cours de l’effondrement, qu’envisager de retar­der aus­si long­temps que pos­sible la dis­lo­ca­tion de l’agrégat de déses­poirs et de folies qu’elle est deve­nue ; et on n’imagine y par­ve­nir, quoi qu’on en dise, qu’en ren­for­çant toutes les coer­ci­tions et en asser­vis­sant plus pro­fon­dé­ment les indi­vi­dus à la col­lec­ti­vi­té. Tel est le sens véri­table de tous ces appels à une « huma­ni­té » abs­traite, vieux dégui­se­ment de l’idole sociale, même si ceux qui les lancent, forts de leur expé­rience dans l’Université, l’industrie ou l’expertise (c’est, comme on s’en féli­cite, la même chose), sont pour la plu­part mus par des ambi­tions moins éle­vées et rêvent seule­ment d’être nom­més à la tête d’institutions ad hoc ; tan­dis que des frac­tions signi­fi­ca­tives des popu­la­tions se découvrent toutes dis­po­sées à s’atteler béné­vo­le­ment aux basses œuvres de la dépol­lu­tion ou de la sécu­ri­sa­tion des per­sonnes et des biens.

Nous n’attendons rien d’une pré­ten­due « volon­té géné­rale » (que ceux qui l’invoquent sup­posent bonne, ou sus­cep­tible de le rede­ve­nir pour peu qu’on la mori­gène avec assez de sévé­ri­té pour cor­ri­ger ses cou­pables pen­chants), ni d’une « conscience col­lec­tive des inté­rêts uni­ver­sels de l’humanité » qui n’a à l’heure actuelle aucun moyen de se for­mer, sans par­ler de se mettre en pra­tique. Nous nous adres­sons donc à des indi­vi­dus d’ores et déjà réfrac­taires au col­lec­ti­visme crois­sant de la socié­té de masse, et qui n’excluraient pas par prin­cipe de s’associer pour lut­ter contre cette sur­so­cia­li­sa­tion. Beau­coup mieux selon nous que si nous en per­pé­tuions osten­si­ble­ment la rhé­to­rique ou la méca­nique concep­tuelle, nous pen­sons par là être fidèles à ce qu’il y eut de plus véri­dique dans la cri­tique sociale qui nous a pour notre part for­més, il y a déjà qua­rante ans. Car celle-ci, indé­pen­dam­ment de ses fai­blesses par trop évi­dentes avec le recul du temps ou, si l’on pré­fère, avec la dis­pa­ri­tion du mou­ve­ment dans lequel elle se pen­sait ins­crite, eut pour prin­ci­pale qua­li­té d’être le fait d’individus sans spé­cia­li­té ni auto­ri­té intel­lec­tuelle garan­tie par une idéo­lo­gie ou une com­pé­tence socia­le­ment recon­nue (une « exper­tise », comme on dit de nos jours) ; d’individus, donc, qui, ayant choi­si leur camp, ne s’exprimaient pas, par exemple, en tant que repré­sen­tants d’une classe vouée par pré­des­ti­na­tion à accom­plir sa révo­lu­tion, mais en tant qu’individus cher­chant les moyens de se rendre maîtres de leur vie, et n’attendant rien que de ce que d’autres, eux-mêmes « sans qua­li­tés », sau­raient à leur tour entre­prendre pour se réap­pro­prier la maî­trise de leurs condi­tions d’existence.

[…] Cepen­dant, à côté du mar­ché, cer­tains pro­posent d’autres fic­tions, plus théo­riques ou poli­tiques, pour « don­ner à rêver » sur l’écroulement d’un monde. Ces spé­cu­la­tions sur la catas­trophe sal­va­trice ont leur ver­sion douce chez les idéo­logues de la « décrois­sance » qui parlent de « péda­go­gie des catas­trophes ». Mais chez les plus valeu­reux des mar­xistes on veut croire aus­si que « l’autodestruction du capi­ta­lisme » lais­se­ra un « vide », fera table rase pour mettre enfin le cou­vert du ban­quet de la vie. On reste là dans le cadre de la déné­ga­tion, puisqu’on ne recon­naît le déla­bre­ment uni­fié du monde et de ses habi­tants que pour s’en débar­ras­ser immé­dia­te­ment par la grâce de « l’autodestruction », et se ber­cer de ce conte fan­tas­tique : une huma­ni­té sor­tant imma­cu­lée de sa plon­gée dans la moder­ni­té indus­trielle, plus que jamais prête à ravi­ver son amour inné de la liber­té, sans même – Wifi aidant ? – se prendre les pieds dans les fils de sa connec­tique.

Il existe néan­moins des théo­ri­sa­tions plus hard, authen­ti­que­ment extré­mistes dans leur concep­tion du salut par la catas­trophe, où celle-ci ne se voit pas seule­ment char­gée de pro­duire les « condi­tions objec­tives » de l’émancipation, mais aus­si ses « condi­tions sub­jec­tives » : le genre de maté­riel humain néces­saire à de tels scé­na­rios pour y per­son­ni­fier un sujet révo­lu­tion­naire. Le synop­sis des fic­tions en ques­tion peut être trou­vé chez le Vanei­gem de 1967 : « Quand une cana­li­sa­tion d’eau cre­va dans le labo­ra­toire de Pav­lov, aucun des chiens qui sur­vé­curent à l’inondation ne gar­da la moindre trace de son long condi­tion­ne­ment. Le raz de marée des grands bou­le­ver­se­ments sociaux aurait-il moins d’effets sur les hommes qu’une inon­da­tion sur des chiens ? » Seule dif­fé­rence, de taille il est vrai, les « miracles » alors attri­bués au « choc de la liber­té » le sont main­te­nant à celui d’un effon­dre­ment catas­tro­phique, c’est-à-dire plu­tôt à la dure néces­si­té. L’un attend ain­si des condi­tions de sur­vie maté­rielles se déla­brant encore qu’elles entraînent, dans les zones les plus dévas­tées, rava­gées, empoi­son­nées, un dénue­ment si abso­lu et de telles épreuves qu’aura lieu alors, de façon d’abord chao­tique et épi­so­dique, puis uni­ver­sel­le­ment avec la mul­ti­pli­ca­tion de ces enclaves où l’insurrection devien­dra une néces­si­té vitale, une « véri­table cathar­sis », grâce à laquelle l’humanité se régé­né­re­ra et accé­de­ra à une nou­velle conscience, qui sera à la fois sociale, éco­lo­gique, vivante et uni­taire. (Ceci n’est pas une satire, mais un résu­mé fidèle du cha­pitre final du der­nier livre de Michel Bou­nan, La Folle His­toire du monde, 2006.) D’autres, qui se déclarent plus por­tés à l’organisation et à « l’expérimentation de masse », voient dès main­te­nant dans la décom­po­si­tion de toutes les formes sociales une « aubaine » : de même que pour Lénine l’usine for­mait l’armée des pro­lé­taires, pour ces stra­tèges qui misent sur la recons­ti­tu­tion des soli­da­ri­tés incon­di­tion­nelles de type cla­nique, le chaos « impé­rial » moderne forme les bandes, cel­lules de base de leur par­ti ima­gi­naire, qui s’agrégeront en « com­munes » pour aller vers l’insurrection (L’Insurrection qui vient, 2007). Ces son­ge­ries catas­tro­philes s’accordent à se décla­rer enchan­tées de la dis­pa­ri­tion de toutes les formes de dis­cus­sion et de déci­sion col­lec­tives par les­quelles l’ancien mou­ve­ment révo­lu­tion­naire avait ten­té de s’auto-organiser : l’un daube sur les conseils de tra­vailleurs, les autres sur les assem­blées géné­rales.

Pour avoir une vue plus exacte de ce qu’il est pos­sible d’attendre d’un effon­dre­ment des condi­tions de sur­vie maté­rielles, comme du retour à des formes de soli­da­ri­té cla­nique, il paraît pré­fé­rable de regar­der vers le jar­din d’essai moyen-orien­tal, cette façon d’éclosoir infer­nal où cha­cun dépose tour à tour ses embryons mons­trueux sur fond de désastre éco­lo­gique et humain outre­pas­sé.

On peut faci­le­ment, à la façon d’une cer­taine socio­lo­gie semi-cri­tique, rap­por­ter les diverses moda­li­tés du catas­tro­phisme à des milieux sociaux hié­rar­chi­que­ment dis­tincts, et poin­ter com­ment cha­cun d’eux déve­loppe la fausse conscience qui lui cor­res­pond, en idéa­li­sant en guise de « solu­tion » l’activité ges­tion­naire, pro­fes­sion­nelle ou béné­vole qui est déjà la sienne dans l’administration du désastre. Cepen­dant une telle pers­pi­ca­ci­té à courte vue laisse de côté le plus remar­quable : le fait qu’il n’est presque per­sonne pour refu­ser de sous­crire à la véri­table pros­crip­tion de la liber­té que pro­noncent una­ni­me­ment les divers scé­na­rios catas­tro­phistes, quelles que soient par ailleurs leurs variantes ou contra­dic­tions. Car même là où on n’est pas direc­te­ment inté­res­sé à la pro­mo­tion de l’embrigadement, et où l’on parle d’émancipation, c’est pour pos­tu­ler que cette éman­ci­pa­tion sera impo­sée comme une néces­si­té, non pas vou­lue pour elle-même et recher­chée consciem­ment.

Telle est en effet la rigueur de l’incarcération indus­trielle, l’ampleur du déla­bre­ment uni­fié des men­ta­li­tés à quoi elle est par­ve­nue, que ceux qui ont encore le res­sort de ne pas vou­loir se sen­tir entiè­re­ment empor­tés par le cou­rant et disent son­ger à y résis­ter échappent rare­ment, quelque condam­na­tion qu’ils pro­fèrent contre le pro­grès ou la tech­nos­cience, au besoin de jus­ti­fier leurs dénon­cia­tions, ou même leur espoir d’une catas­trophe sal­va­trice, à l’aide des don­nées four­nies par l’expertise bureau­cra­tique et des repré­sen­ta­tions déter­mi­nistes qu’elles per­mettent d’étayer. Tout cela pour rha­biller les lois de l’Histoire celles qui fai­saient iné­luc­ta­ble­ment che­mi­ner du règne de la néces­si­té à celui de la liber­té en démons­tra­tion scien­ti­fique ; selon laquelle, par exemple, la loi de Car­not vien­dra à bout de la socié­té « ther­mo-indus­trielle », l’épuisement des res­sources éner­gé­tiques fos­siles la contrai­gnant ou au moins ses déci­deurs à la décrois­sance convi­viale et à la joie de vivre.

Notre époque, par ailleurs si atten­tive aux res­sources qu’elle se connaît, et à l’hypothèse de leur taris­se­ment, n’envisage jamais d’avoir recours à celles, pro­pre­ment inépui­sables, aux­quelles la liber­té pour­rait don­ner accès ; à com­men­cer par la liber­té se pen­ser contre les repré­sen­ta­tions domi­nantes. On nous oppo­se­ra pla­te­ment que per­sonne n’échappe aux condi­tions pré­sentes, que nous ne sommes pas dif­fé­rents, etc. Et certes, qui pour­rait se tar­guer de faire autre­ment que de s’adapter aux nou­velles condi­tions, de « faire avec » des réa­li­tés maté­rielles aus­si écra­santes, même s’il ne pousse pas l’inconscience jusqu’à s’en satis­faire à quelques réserves près ? Per­sonne n’est en revanche obli­gé de s’adapter intel­lec­tuel­le­ment, c’est-à-dire d’accepter de « pen­ser » avec les caté­go­ries et dans les termes qu’a impo­sés la vie admi­nis­trée.

Au début de ses Consi­dé­ra­tions sur l’histoire uni­ver­selle, Burck­hardt notait que la connais­sance de l’avenir, si elle était pos­sible (ce que, selon lui, elle n’était pas), entraî­ne­rait « une confu­sion de toute volon­té et de toute ambi­tion, car celles-ci ne se déve­loppent com­plè­te­ment que si elles agissent “à l’aveuglette”, c’est-à-dire en sui­vant leur propre impul­sion ». Notre époque, quant à elle, croit pou­voir lire son ave­nir dans les modé­li­sa­tions de ses ordi­na­teurs, sur les écrans des­quels le cal­cul des pro­ba­bi­li­tés, à moins que ce ne soient les lois de la ther­mo­dy­na­mique, trace son Mané, Thé­cel, Pha­rès. Mais sans doute faut-il voir là, à l’inverse de l’intuition de Burck­hardt, l’effet plu­tôt que la cause de l’engourdissement de l’énergie his­to­rique, de la perte du goût de la liber­té et de l’intervention auto­nome ; ou du moins consi­dé­rer que c’est là où l’humanité a per­du un cer­tain res­sort vital, l’impulsion d’agir direc­te­ment sur son sort, sans cer­ti­tudes ni garan­ties, qu’elle se laisse fas­ci­ner et acca­bler par les pro­jec­tions du catas­tro­phisme offi­ciel.

Pour paro­dier une fois encore un fameux inci­pit, on pour­rait dire que toute la vie de la socié­té indus­trielle deve­nue mon­diale s’annonce désor­mais comme une immense accu­mu­la­tion de catas­trophes. Le suc­cès de la pro­pa­gande pour les mesures auto­ri­taires inévi­tables (« Demain il sera trop tard », etc.) repose sur le fait que les experts catas­tro­phistes se posent en simples inter­prètes de forces qu’on peut pré­dire. Mais la tech­nique de la pré­dic­tion infaillible n’est pas la seule reprise de l’ancien pro­phé­tisme révo­lu­tion­naire. Cette connais­sance scien­ti­fique de l’avenir sert en effet à intro­duire la vieille image rhé­to­rique de la croi­sée des che­mins, où « l’hu­ma­ni­té » se trou­ve­rait face à l’alternative ain­si posée, sur le modèle « socia­lisme ou bar­ba­rie » : sau­ve­tage de la civi­li­sa­tion indus­trielle ou effon­dre­ment dans un chaos bar­bare. (« L’écologisme récu­père tout cela, et y ajoute son ambi­tion tech­no­bu­reau­cra­tique de don­ner la mesure de toute chose, de réta­blir l’ordre à sa façon, en se trans­for­mant, en tant que science de l’économie géné­ra­li­sée, en une nou­velle pen­sée de la domi­na­tion. “Nous ou le chaos”, disent les éco­lo­crates et experts recy­clés, pro­mo­teurs d’un contrôle tota­li­taire exer­cé par leurs soins, pour prendre de vitesse la catas­trophe en marche. Ce sera donc eux et le chaos. » (Ency­clo­pé­die des Nui­sances, n° 15, avril 1992.))

L’artifice de la pro­pa­gande consiste à affir­mer à la fois que l’avenir est l’objet d’un choix conscient, que l’humanité pour­rait faire col­lec­ti­ve­ment, comme un seul homme, en toute connais­sance de cause une fois ins­truite par les experts, et qu’il est régi par un impla­cable déter­mi­nisme qui ramène ce choix à celui de vivre ou de périr ; c’est-à-dire de vivre selon les direc­tives des orga­ni­sa­teurs du sau­ve­tage de la pla­nète, ou de périr parce qu’on sera res­té sourd à leurs mises en garde. Un tel choix se ramène donc à une contrainte qui règle le vieux pro­blème de savoir si les hommes aiment la ser­vi­tude, puisque désor­mais ils seraient contraints de l’aimer. Comme le constate le désar­mant Latouche, avec une sim­pli­ci­té qui n’est peut-être pas volon­taire : « Au fond, qui s’élève contre la sau­ve­garde de la pla­nète, la pré­ser­va­tion de l’environnement, la conser­va­tion de la faune et de la flore ? Qui pré­co­nise le dérè­gle­ment cli­ma­tique et la des­truc­tion de la couche d’ozone ? » (Le Pari de la décrois­sance, 2006.) Selon Arendt, le pro­blème de la domi­na­tion totale était « de fabri­quer quelque chose qui n’existe pas : à savoir une sorte d’espèce humaine qui res­semble aux autres espèces ani­males et dont la seule “liber­té” consis­te­rait à “conser­ver l’espèce” » (Le Tota­li­ta­risme). Sur la terre rava­gée, deve­nue effec­ti­ve­ment, par l’artificialité tech­nique de la sur­vie qui y res­te­ra pos­sible, com­pa­rable à un « vais­seau spa­tial », ce pro­gramme ces­se­rait d’être une chi­mère de la domi­na­tion pour deve­nir une reven­di­ca­tion des domi­nés. (Pages 40–46)

Ici, c’est par­mi les concep­teurs et les agents des pro­grammes de déve­lop­pe­ment mis en place depuis l’après-guerre qu’est appa­rue une mino­ri­té de dis­si­dents mai­son – cer­tains se feront même « objec­teurs de crois­sance » – qui com­men­ce­ront à « lan­cer l’alarme » sans ces­ser de gar­der un pied, ou de pla­cer leurs amis, dans les ins­ti­tu­tions, leurs col­loques, sémi­naires et think tanks. S’y sont prag­ma­ti­que­ment agré­gés les par­ti­sans d’une cri­tique éco­lo­gique expur­gée de toute consi­dé­ra­tion liée à la cri­tique sociale. […]

Si l’on s’en tenait à la for­mule de Nou­gé (« L’intelligence doit avoir un mor­dant. Elle attaque un pro­blème »), on serait ten­té de n’accorder qu’une intel­li­gence fort médiocre à Latouche, prin­ci­pal pen­seur de la « décrois­sance », cette idéo­lo­gie qui se donne pour une cri­tique radi­cale du déve­lop­pe­ment éco­no­mique et de ses sous-pro­duits « durables ». Il fait montre en effet d’un talent bien pro­fes­so­ral, confi­nant par­fois au génie, pour affa­dir tout ce qu’il touche et faire de n’importe quelle véri­té cri­tique, en la tra­dui­sant en nov­langue décrois­sante, une pla­ti­tude insi­pide et bien-pen­sante. Il ne fau­drait pas cepen­dant lui attri­buer tout le mérite d’une fadeur dou­ce­reu­se­ment édi­fiante qui est sur­tout le résul­tat d’une sorte de poli­tique : celle par laquelle la gauche de l’expertise cherche à mobi­li­ser des troupes en ras­sem­blant tous ceux qui veulent croire qu’on pour­rait « sor­tir du déve­lop­pe­ment » (c’est-à-dire du capi­ta­lisme) tout en y res­tant. Ce n’est donc pas en tant qu’œuvre per­son­nelle que nous éva­lue­rons les écrits de Latouche (à cet égard, le génie de la langue est plus cruel que n’importe quel juge­ment : sa prose lui rend jus­tice). Qu’une telle eau tiède, sur laquelle sur­nagent tous les cli­chés du citoyen­nisme éco­com­pa­tible, puisse pas­ser pour por­teuse d’une quel­conque sub­ver­sion fût-elle « cog­ni­tive » , voi­là qui donne seule­ment la mesure du confor­misme ambiant. En revanche, pour ce qui nous inté­resse ici, Latouche est par­fait : il sait magis­tra­le­ment flat­ter la bonne conscience et entre­te­nir les illu­sions du petit per­son­nel qui s’affaire déjà à « tis­ser du lien social », et qui se voit accé­dant bien­tôt à l’encadrement dans l’administration du désastre. C’est ce qu’il appelle lui-même, en tête de son der­nier bré­viaire (Petit Trai­té de la décrois­sance sereine, 2007), four­nir « un outil de tra­vail utile pour tout res­pon­sable asso­cia­tif ou poli­tique enga­gé, en par­ti­cu­lier dans le local ou le régio­nal ».

Le pro­gramme de la décrois­sance, tel que Latouche le pro­pose donc au citoyen­nisme décom­po­sé comme à l’écologisme en quête de recom­po­si­tion, n’est pas sans évo­quer celui tra­cé en 1995 par l’Américain Rif­kin, dans son livre La Fin du tra­vail. Il s’agissait déjà « d’annoncer la tran­si­tion vers une socié­té post-mar­chande et post-sala­riale » par le déve­lop­pe­ment de ce que Rif­kin nomme le « tiers sec­teur » (c’est-à-dire en gros ce qu’on appelle en France « mou­ve­ment asso­cia­tif » ou « éco­no­mie sociale »), et pour ce faire de lan­cer un « mou­ve­ment social de masse », « sus­cep­tible d’exercer une forte pres­sion à la fois sur le sec­teur pri­vé et sur les pou­voirs publics », « pour obte­nir le trans­fert d’une par­tie des énormes béné­fices de la nou­velle éco­no­mie de l’information dans la créa­tion de capi­tal social et la recons­truc­tion de la socié­té civile ». Mais chez les décrois­sants, on compte plu­tôt sur les dures néces­si­tés de la crise éco­lo­gique et éner­gé­tique, dont on se pro­pose de faire autant de ver­tus, pour exer­cer « une forte pres­sion » sur les indus­triels et les États. En atten­dant, les mili­tants de la décrois­sance doivent prê­cher par l’exemple, se mon­trer péda­go­gi­que­ment éco­nomes, en avant-garde du ration­ne­ment bap­ti­sé « sim­pli­ci­té volon­taire ».

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Pré­ci­sé­ment parce que les décrois­sants se pré­sentent comme por­teurs de la volon­té la plus déter­mi­née de « sor­tir du déve­lop­pe­ment », c’est chez eux que se mesurent le mieux à la fois la pro­fon­deur du regret d’avoir à le faire (ren­ver­sé en auto­fla­gel­la­tion et en com­man­de­ments ver­tueux) et l’enfermement durable dans les caté­go­ries de l’argumentation « scien­ti­fique ». Le fatum ther­mo­dy­na­mique sou­lage heu­reu­se­ment du choix de l’itinéraire à emprun­ter : c’est la « loi d’entropie » qui impose comme seule « alter­na­tive » la voie de la décrois­sance. Avec cet œuf de Colomb, pon­du par leur « grand éco­no­miste » Geor­ges­cu-Roe­gen, les décrois­sants sont sûrs de tenir l’argument impa­rable qui ne peut que convaincre indus­triels et déci­deurs de bonne foi. À défaut de quoi, les consé­quences, pré­vi­sibles et cal­cu­lables, sau­ront les contraindre à faire les choix qui s’imposent (comme dit Cochet, dont Latouche aime à citer le livre Pétrole apo­ca­lypse : « À cent dol­lars le baril de pétrole, on change de civi­li­sa­tion ».).

Qua­li­fier la socié­té de ther­mo-indus­trielle per­met aus­si de négli­ger tout ce qui d’ores et déjà s’y pro­duit en matière de coer­ci­tions et d’embrigadement, sans contri­buer, ou si peu, à l’épuisement des res­sources éner­gé­tiques. On passe d’autant plus volon­tiers là-des­sus qu’on y trempe soi-même, à l’Éducation natio­nale ou ailleurs. Attri­buer tous nos maux au carac­tère « ther­mo-indus­triel » de cette socié­té est donc assez confor­table, en même temps qu’assez sim­pliste pour com­bler les appé­tits cri­tiques des niais et des cré­tins arri­vistes, déchets ultimes de l’écologisme et du « mou­ve­ment asso­cia­tif », qui font la base de la décrois­sance. C’est le sou­ci de ne pas brus­quer cette base avec des véri­tés trop rudes, de lui faire miroi­ter une tran­si­tion en dou­ceur vers « l’ivresse joyeuse de l’austérité par­ta­gée » et le « para­dis de la décrois­sance convi­viale » qui amène Latouche, lequel n’est tout de même pas si bête, à de telles pau­vre­tés volon­taires, pru­dences de tour­née élec­to­rale ou d’encyclique pon­ti­fi­cale : « Il est de plus en plus pro­bable qu’au-delà d’un cer­tain seuil, la crois­sance du PNB se tra­duise par une dimi­nu­tion du bien-être » ; ou encore, après s’être aven­tu­ré jusqu’à impu­ter au « sys­tème mar­chand » la déso­la­tion du monde : « Tout cela confirme les doutes que nous avions émis sur l’écocompatibilité du capi­ta­lisme et d’une socié­té de décrois­sance ». (Le Pari de la décrois­sance, 2006.)

Ce que la décroissance n'ose soutenir...

Car, même si la plu­part des décrois­sants ont jugé pré­ma­tu­ré ou mal­adroit de créer for­mel­le­ment un « Par­ti de la décrois­sance », et pré­fé­rable de « peser dans le débat », il y a bien là une sorte de par­ti qui ne dit pas son nom, avec sa hié­rar­chie infor­melle, ses mili­tants de base, ses intel­lec­tuels et experts, ses diri­geants et fins poli­tiques. Tout cela baigne dans les ver­tueuses conven­tions d’un citoyen­nisme qu’on se garde de cho­quer par quelque outrance cri­tique : il faut sur­tout ne frois­ser per­sonne au Monde diplo­ma­tique, ména­ger la gauche, le par­le­men­ta­risme (« Le rejet radi­cal de la « démo­cra­tie » repré­sen­ta­tive a quelque chose d’excessif », ibid.), et plus géné­ra­le­ment le pro­gres­sisme en se gar­dant de jamais paraître pas­séiste, tech­no­phobe, réac­tion­naire. La « tran­si­tion » vers la « sor­tie du déve­lop­pe­ment » doit donc res­ter assez vague pour ne pas inter­dire les com­bi­nai­sons et les arran­ge­ments de ce que l’on dénonce rituel­le­ment sous le nom de « poli­tique poli­ti­cienne » : « Les com­pro­mis pos­sibles sur les moyens de la tran­si­tion ne doivent pas faire perdre de vue les objec­tifs sur les­quels on ne peut tran­si­ger ». (Petit trai­té de la décrois­sance sereine, 2007.) Ces objec­tifs sont psal­mo­diés par Latouche dans un style digne de l’école des cadres du Par­ti : « Rap­pe­lons ces huit objec­tifs inter­dé­pen­dants sus­cep­tibles d’enclencher un cercle ver­tueux de décrois­sance sereine, convi­viale et sou­te­nable : rééva­luer, recon­cep­tua­li­ser, restruc­tu­rer, redis­tri­buer, relo­ca­li­ser, réduire, réuti­li­ser, recy­cler ». (Ibid.) Quant à réuti­li­ser et recy­cler, Latouche donne sans attendre l’exemple en rabâ­chant et res­sas­sant d’un livre à l’autre les mêmes vœux pieux, sta­tis­tiques, indices, réfé­rences, exemples et cita­tions. Tour­nant en rond dans son « cercle ver­tueux », il cherche cepen­dant à inno­ver et a ain­si enri­chi son cata­logue de deux « R » (recon­cep­tua­li­ser et relo­ca­li­ser) depuis l’époque où le fier pro­jet de « défaire le déve­lop­pe­ment, refaire le monde » s’élaborait sous l’égide de l’Unesco (cf. Sur­vivre au déve­lop­pe­ment, 2004). On com­prend dès lors assez mal l’absence d’un neu­vième com­man­de­ment, (se) réap­pro­prier, désor­mais récu­ré de tout relent révo­lu­tion­naire (l’antique « Expro­prions les expro­pria­teurs ! ») ; ain­si décon­ta­mi­né, il va pour­tant comme un gant fait main à l’expéditive entre­prise de récu­pé­ra­tion à laquelle se livrent les décrois­sants pour se bri­co­ler, vite fait, une gale­rie d’ancêtres pré­sen­tables (où figure main­te­nant « une tra­di­tion anar­chiste au sein du mar­xisme, réac­tua­li­sée par l’École de Franc­fort, le conseillisme et le situa­tion­nisme », Petit trai­té…).

Selon Latouche, le « pari de la décrois­sance (…) consiste à pen­ser que l’attrait de l’utopie convi­viale com­bi­né au poids des contraintes au chan­ge­ment est sus­cep­tible de favo­ri­ser une « déco­lo­ni­sa­tion de l’imaginaire » et de sus­ci­ter suf­fi­sam­ment de « com­por­te­ments ver­tueux en faveur d’une solu­tion rai­son­nable : la démo­cra­tie éco­lo­gique » (Le Pari de la décrois­sance). Si, en fait de « contraintes au chan­ge­ment », on voit bien à quoi peuvent ser­vir les décrois­sants à relayer par leurs appels à l’autodiscipline la pro­pa­gande pour le ration­ne­ment, afin que, par exemple, l’agriculture indus­trielle ne manque pas d’eau pour l’irrigation , on dis­cerne en revanche assez mal quel attrait pour­rait exer­cer une « uto­pie » dont le « pro­gramme qua­si élec­to­ral » fait une place au bon­heur et au plai­sir en pro­po­sant d’im­pul­ser « la « pro­duc­tion » de biens rela­tion­nels ». Certes on se méfie­rait de trop lyriques envo­lées sur les len­de­mains qui décroissent. On n’y est guère expo­sé lorsque ces beso­gneux, coif­fés de leur bon­net de nuit, exposent avec un entrain d’animateur socio­cul­tu­rel leurs pro­messes de « joie de vivre » et de séré­ni­té convi­viale. […] Le bon­heur semble une idée si neuve pour ces gens, l’idée qu’ils s’en font paraît tel­le­ment conforme aux joies pro­mises par un fes­tin macro­bio­tique, qu’on ne peut que sup­po­ser qu’ils se font eux-mêmes mou­rir d’ennui ou que quelque cas­seur de pub leur en a fait la remarque. Ils s’emploient désor­mais, notam­ment dans leur revue « théo­rique » Entro­pia, à mon­trer qu’ils raf­folent de l’art et de la poé­sie. On voit déjà l’affichette et les flyers (« Dimanche après-midi à la Mai­son des asso­cia­tions de Mou­lins-sur-Allier, de 15 h 30 à 17 heures, le club des poètes locaux et l’association des sculp­teurs bre­tons se livre­ront à une amu­sante per­for­mance, sui­vie d’un goû­ter bio »).

L’idéologie de la décrois­sance est née dans le milieu des experts, par­mi ceux qui, au nom du réa­lisme, vou­laient inclure dans une comp­ta­bi­li­té « bioé­co­no­mique » ces « coûts réels pour la socié­té » qu’entraîne la des­truc­tion de la nature. Elle conserve de cette ori­gine la marque inef­fa­çable : en dépit de tous les ver­biages conve­nus sur le « réen­chan­te­ment du monde », l’ambition reste, à la façon de n’importe quel tech­no­crate à la Les­ter Brown, « d’internaliser les coûts pour par­ve­nir à une meilleure ges­tion de la bio­sphère ». Le ration­ne­ment volon­taire est prô­né à la base, pour l’exemplarité, mais on en appelle au som­met à des mesures éta­tiques : redé­ploie­ment de la fis­ca­li­té (« taxes envi­ron­ne­men­tales »), des sub­ven­tions, des normes. Si l’on se risque par­fois à faire pro­fes­sion d’anticapitalisme dans la plus par­faite inco­hé­rence avec des pro­po­si­tions comme celle d’un « reve­nu mini­mum garan­ti », par exemple on ne s’aventure jamais à se décla­rer anti-éta­tiste. La vague teinte liber­taire n’est là que pour ména­ger une par­tie du public, don­ner une touche de gau­chisme très consen­suel et « anti­to­ta­li­taire ». Ain­si l’alternative irréelle entre « éco­fas­cisme » et « éco-démo­cra­tie » sert sur­tout à ne rien dire de la réor­ga­ni­sa­tion bureau­cra­tique en cours, à laquelle on par­ti­cipe serei­ne­ment en mili­tant déjà pour l’embrigadement consen­ti, la sur­so­cia­li­sa­tion, la mise aux normes, la paci­fi­ca­tion des conflits. Car la peur qu’exprime ce rêve pué­ril d’une « tran­si­tion » sans com­bat est, bien plus que celle de la catas­trophe dont on agite la menace pour ame­ner les déci­deurs à rési­pis­cence, celle des désordres où liber­té et véri­té pour­raient prendre corps, ces­ser d’être des ques­tions aca­dé­miques. Et c’est donc très logi­que­ment que cette décrois­sance de la conscience finit par trou­ver son bon­heur dans le monde vir­tuel, où l’on peut sans se sen­tir cou­pable voya­ger « avec un impact très limi­té sur l’environnement » (Entro­pia, n° 3, automne 2007) ; à condi­tion tou­te­fois d’oublier qu’en 2007, selon une étude récente, « le sec­teur des tech­no­lo­gies de l’information, au niveau mon­dial, a autant contri­bué au chan­ge­ment cli­ma­tique que le trans­port aérien » (Le Monde, 13–14 avril 2008).

Aus­si éloi­gné de toute outrance Latouche sache-t-il se mon­trer dans l’accomplissement de son « devoir d’iconoclastie », la décrois­sance n’en a pas moins ses révi­sion­nistes, qui l’invitent à oser paraître ce qu’elle est et à remi­ser une fois pour toutes un accou­tre­ment sub­ver­sif qui lui va si mal : « Une pre­mière pro­po­si­tion pour conso­li­der l’idée d’une décrois­sance paci­fique serait un renon­ce­ment clair et sans équi­voque à l’objectif révo­lu­tion­naire. Cas­ser, détruire ou ren­ver­ser le monde indus­triel me semble non seule­ment une lubie dan­ge­reuse, mais un appel caché à la vio­lence, tout comme l’était la volon­té de sup­pri­mer les classes sociales dans la théo­rie mar­xiste ». (Alexandre Gen­ko, « La décrois­sance, une uto­pie sans dan­ger ? », Entro­pia n° 4, prin­temps 2008.) Même un Bes­set, pour­tant porte-plume de Hulot et défen­seur du « Gre­nelle de l’environnement » comme « pre­mier pas dans une démarche de tran­si­tion vers la muta­tion éco­lo­gique, sociale et cultu­relle de la socié­té », a du mal après cela à sur­en­ché­rir de modé­ra­tion : « Face à l’ampleur et à la com­plexi­té de la tâche, ce ne sont cer­tai­ne­ment pas les pro­jec­tions ver­beuses ou les caté­chismes doc­tri­naires qui s’avéreront d’un grand secours. (…) On a beau habiller la décrois­sance d’adjectifs sym­pa­thiques convi­viale, équi­table, heu­reuse , l’affaire ne se pré­sente pas avec le sou­rire (…) les tran­si­tions vont être redou­tables, les arra­che­ments dou­lou­reux ». (Ibid.) Ces vertes remon­trances disent à leur façon assez bien en quoi les recom­man­da­tions décrois­santes ne consti­tuent d’aucune façon un pro­gramme dont il y aurait lieu de dis­cu­ter le conte­nu, et quelle est la par­ti­tion impo­sée sur laquelle elles essaient de jouer leur petite musique (decres­cen­do can­ta­bile), en guise d’accompagnement de fin de vie pour une époque de la socié­té indus­trielle : un « nou­vel art de consom­mer » dans les ruines de l’abondance mar­chande.

L’image que se fai­sait de lui-même ce que l’on appe­lait naguère le « monde libre » n’avait en fait guère varié depuis Yal­ta : ce confor­misme démo­cra­tique, bar­dé de ses cer­ti­tudes, de ses mar­chan­dises et de ses tech­no­lo­gies dési­rables, avait certes été briè­ve­ment ébran­lé par des troubles révo­lu­tion­naires autour de 1968, mais la « chute du mur » avait sem­blé lui assu­rer une sorte d’éternité (on avait expé­di­ti­ve­ment par­lé de « fin de l’histoire »), et l’on croyait pou­voir se féli­ci­ter de ce que les cou­sins pauvres veuillent accé­der à leur tour et au plus vite à sem­blables délices. Il a cepen­dant fal­lu par la suite com­men­cer à s’inquiéter du nombre des cou­sins, sur­tout des plus loin­tains, et à se deman­der s’ils fai­saient vrai­ment par­tie de la famille, quand ils se sont mis à accroître incon­si­dé­ré­ment leur « empreinte car­bone ». Ce dont tout le monde s’alarme désor­mais, ce n’est plus seule­ment du scé­na­rio clas­sique de sur­po­pu­la­tion, où, en dépit des gains de pro­duc­ti­vi­té, les res­sources ali­men­taires s’avéreraient insuf­fi­santes à pour­voir aux besoins des sur­nu­mé­raires, mais d’une confi­gu­ra­tion inédite dans laquelle, à popu­la­tion constante, la menace pro­vient d’un trop-plein de modernes vivant de façon moderne : « Si les Chi­nois ou les Indiens doivent vivre comme nous… » Face à ce « réel catas­tro­phique », les pana­cées tech­no­lo­giques que l’on fait encore miroi­ter (fusion nucléaire, trans­gé­nèse humaine, colo­ni­sa­tion des océans, exode spa­tial vers d’autres pla­nètes) n’ont guère l’allure d’utopies radieuses, sauf pour quelques illu­mi­nés, mais plu­tôt de pal­lia­tifs qui vien­draient de toute façon beau­coup trop tard. Il reste donc à prê­cher « âpres renon­ce­ments » et « arra­che­ments dou­lou­reux » à des popu­la­tions qui vont devoir « des­cendre de plu­sieurs degrés dans l’échelle de l’alimentation, des dépla­ce­ments, des pro­duc­tions, des modes de vie » (Bes­set) ; et, vis-à-vis des nou­velles puis­sances indus­trielles, à reve­nir au pro­tec­tion­nisme au nom de la lutte contre le « dum­ping éco­lo­gique », en atten­dant qu’émerge là aus­si une relève plus consciente des « coûts envi­ron­ne­men­taux » et des mesures à prendre (réorien­ta­tion qu’incarne en Chine le désor­mais ministre Pan Yue).

Les « contraintes du pré­sent » que se plaît à seri­ner le réa­lisme des experts sont exclu­si­ve­ment celles qu’imposent le main­tien et la géné­ra­li­sa­tion pla­né­taire d’un mode de vie indus­triel condam­né. Qu’elles ne s’exercent qu’à l’intérieur d’un sys­tème des besoins dont le déman­tè­le­ment per­met­trait de retrou­ver, sous les com­pli­ca­tions démentes de la socié­té admi­nis­trée et de son appa­reillage tech­no­lo­gique, les pro­blèmes vitaux que la liber­té peut seule poser et résoudre, et que ces retrou­vailles avec des contraintes maté­rielles affron­tées sans inter­mé­diaires puissent être, en elles-mêmes, tout de suite, une éman­ci­pa­tion, voi­là des idées que per­sonne ne se risque à défendre fran­che­ment et net­te­ment, par­mi tous ceux qui nous entre­tiennent des immenses périls créés par notre entrée dans l’anthropocène. Quand quelqu’un se hasarde à évo­quer timi­de­ment quelque chose dans ce sens, que peut-être ce ne serait pas un renon­ce­ment bien dou­lou­reux que de se pri­ver des com­mo­di­tés de la vie indus­trielle, mais au contraire un immense sou­la­ge­ment et une sen­sa­tion de revivre enfin, il s’empresse en géné­ral de faire machine arrière, conscient qu’il sera taxé de ter­ro­risme anti-démo­cra­tique, voire de tota­li­ta­risme ou d’écofascisme, s’il mène ses rai­son­ne­ments à leur terme ; de là cette pro­fu­sion d’ouvrages où quelques remarques per­ti­nentes sont noyées dans un océan de consi­dé­ra­tions léni­fiantes. Il n’y a presque plus per­sonne pour conce­voir la défense de ses idées, non comme une banale stra­té­gie de conquête de l’opinion sur le modèle du lob­bying, mais comme un enga­ge­ment dans un conflit his­to­rique où l’on se bat sans cher­cher d’autre appui qu’un « pacte offen­sif et défen­sif avec la véri­té », selon le mot d’un intel­lec­tuel hon­grois en 1956. Ain­si on ne peut qu’être atter­ré par l’unification des points de vue, l’absence de toute pen­sée indé­pen­dante et de toute voix réel­le­ment dis­cor­dante. Si l’on consi­dère l’histoire moderne, ne serait-ce que celle du siècle der­nier, on est pris de ver­tige à consta­ter d’une part la varié­té et l’audace de tant de posi­tions, d’hypothèses et d’avis contra­dic­toires, quels qu’ils aient été, et d’autre part ce à quoi tout cela est main­te­nant réduit. Au lavage de cer­veau auquel se sont livrés sur eux-mêmes tant de pro­ta­go­nistes tou­jours vivants répondent au mieux des tra­vaux his­to­riques par­fois judi­cieux, mais qui semblent rele­ver plu­tôt de la paléon­to­lo­gie ou des sciences natu­relles, tant ceux qui les mènent paraissent loin d’imaginer que les élé­ments qu’ils mettent au jour pour­raient avoir quelque usage cri­tique aujourd’hui.

Le goût de la confor­mi­té ver­tueuse, la haine et la peur panique de l’histoire, sinon comme cari­ca­ture uni­voque et flé­chée, ont atteint un point tel qu’à côté de ce qu’est aujourd’hui un citoyen­niste, avec ses indi­gna­tions cali­brées et label­li­sées, son hypo­cri­sie de curé, sa lâche­té devant tout conflit direct, n’importe quel intel­lec­tuel de gauche des années cin­quante ou soixante pas­se­rait presque pour un farouche liber­taire débor­dant de com­ba­ti­vi­té, de fan­tai­sie et d’humour. À obser­ver une telle nor­ma­li­sa­tion des esprits, on en arri­ve­rait à croire à l’action d’une police de la pen­sée. En fait l’adhésion au consen­sus est le pro­duit spon­ta­né du sen­ti­ment d’impuissance, de l’anxiété qu’il entraîne, et du besoin de recher­cher la pro­tec­tion de la col­lec­ti­vi­té orga­ni­sée par un sur­croît d’abandon à la socié­té totale. La mise en doute de n’importe laquelle des cer­ti­tudes démo­cra­ti­que­ment vali­dées par l’assentiment géné­ral – les bien­faits de la culture par Inter­net ou ceux de la méde­cine de pointe – pour­rait lais­ser soup­çon­ner une dévia­tion par rap­port à la ligne de l’orthodoxie admise, peut-être même une pen­sée indé­pen­dante, voire un juge­ment por­tant sur la tota­li­té de la vie alié­née. Et qui est-on pour se le per­mettre ? Tout cela n’est pas sans rap­pe­ler d’assez près la maxime de la sou­mis­sion mili­tante, per­inde ac cada­ver, ain­si que l’avait for­mu­lée Trots­ki : « Le Par­ti a tou­jours rai­son ». Mais alors que dans les socié­tés bureau­cra­tiques tota­li­taires la contrainte était res­sen­tie comme telle par les masses, et que c’était un redou­table pri­vi­lège des mili­tants et des appa­rat­chiks de devoir croire à la fic­tion d’un choix pos­sible – pour ou contre la patrie socia­liste, la classe ouvrière, le Par­ti –, c’est-à-dire d’avoir à mettre constam­ment à l’épreuve une ortho­doxie jamais assu­rée, ce pri­vi­lège est main­te­nant démo­cra­ti­sé, quoique avec moins d’intensité dra­ma­tique : pas ques­tion de s’opposer au bien de la socié­té, ou à ce qu’elle y déclare néces­saire. C’est un devoir civique que d’être en bonne san­té, cultu­rel­le­ment à jour, connec­té, etc. Les impé­ra­tifs éco­lo­giques sont l’ultime argu­ment sans réplique. Qui ne s’opposerait à la pédo­phi­lie, certes, mais sur­tout qui s’opposerait au main­tien de l’organisation sociale qui per­met­tra de sau­ver l’humanité, la pla­nète et la bio­sphère ? Il y a là comme une aubaine pour un carac­tère « citoyen » déjà assez bien trem­pé et répan­du.

En France, il est notable que la sou­mis­sion apeu­rée prend une forme par­ti­cu­liè­re­ment pesante, qua­si patho­lo­gique ; mais il n’est pas besoin pour l’expliquer de recou­rir à la psy­cho­lo­gie des peuples : c’est tout sim­ple­ment qu’ici le confor­misme doit en quelque sorte tra­vailler double pour s’affermir dans ses cer­ti­tudes. Car il lui faut cen­su­rer le démen­ti que leur a infli­gé par avance, il y a déjà qua­rante ans, la cri­tique de la socié­té moderne et de son « sys­tème d’illusions » que por­tait la ten­ta­tive révo­lu­tion­naire de Mai 1968, et qu’elle a fait fugi­ti­ve­ment accé­der à la conscience col­lec­tive, en l’inscrivant dans l’éphémère espace public qu’avait créé son exis­tence sau­vage. Un rival décrois­sant de Latouche, qui s’affirme plus net­te­ment « répu­bli­cain » et « démo­crate », c’est-à-dire éta­tiste et élec­to­ra­liste, redoute ain­si que des « thèses et des pra­tiques extré­mistes, maxi­ma­listes » viennent ren­for­cer dans la jeu­nesse des tra­vers qui lui seraient propres, « comme la haine de l’institution ou le rejet en bloc de la socié­té » (Vincent Chey­net, Le Choc de la décrois­sance, 2008). (Pages 72–85)

René Rie­sel & Jaime Sem­prun

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Comments to: Décroissance et soumission durable (par René Riesel & Jaime Semprun)
  • 12 août 2016

    Bon­soir,

    j’ai pris une jour­née de recul après lec­ture. Plu­sieurs choses me chif­fonnent, bien que cet extrait me paraisse cohé­rent.

    Je bute en pre­mier sur un déca­lage entre l’in­tro­duc­tion, propre au site, et le conte­nu, d’au­teurs. On est d’emblée diri­gés vers une cri­tique de « l’i­déo­lo­gie de la décrois­sance » pour fina­le­ment s’a­per­ce­voir que l’at­taque est ciblée sur un fais­ceau ou une per­sonne, par­ti­cu­liè­re­ment mon­sieur Latouche.
    Je ne connais­sais pas ce qui­dam pré­cé­dem­ment. Je ne suis pas très éru­dit, je fais ce que je peux entre docu­men­ta­tion et agis­se­ments, ces der­niers étant pour moi pri­mor­diaux. J’au­rais au moins eu la sur­prise de consta­ter que cer­tains tentent de pro­mou­voir la décrois­sance chez les autres, tout en s’en­ri­chis­sant.
    Le second détail, et il me tient à coeur parce que c’est mon uni­vers : ce que l’on dénomme sim­pli­ci­té volon­taire. Je pense que les auteurs ont trop mis l’ac­cent sur la sim­pli­ci­té (qui peut pré­sen­ter de nom­breux carac­tères rebu­tants pour l’in­di­vi­du socié­to­mane) et oublié d’a­na­ly­ser le volon­taire, ou plu­tôt qu’ils se seraient conten­tés de le décrire rapi­de­ment, comme un petit rien insi­gni­fiant car déjà modé­li­sé, nor­ma­li­sé.
    Car c’est dans ce mot que se trouve jus­te­ment la clef de tous nos maux. Volon­taire, c’est vou­loir mais aus­si accep­ter. La dif­fé­rence est énorme, et la façon dont on appré­hende la sim­pli­ci­té en découle.
    Der­nier point, le recours à l’his­toire ou aux modèles ne nous per­mettent pas d’é­va­luer d’une façon sûre la chute d’une décrois­sance. Notre époque bouillon­nante recèle de nom­breux germes incon­nus que nous devons, plu­tôt que de les igno­rer ou ten­ter de détruire par peur et igno­rance, gui­der vers l’é­mer­gence.

    Un bon texte mal­gré tout, mais rond. Un reflet. Sans pers­pec­tive, peu d’o­ri­gi­na­li­té.

    Reply
    • 18 août 2016

      Bon­soir,

      « Notre époque bouillon­nante recèle de nom­breux germes incon­nus que nous devons, plu­tôt que de les igno­rer ou ten­ter de détruire par peur et igno­rance, gui­der vers l’émergence. »

      Entiè­re­ment d’ac­cord, la cri­tique de Sem­prun & Rie­sel s’at­taque pré­ci­sé­ment à ce tra­vers chez cer­tains décrois­sants, les plus aca­dé­miques, les plus « offi­ciels », citons :

      « Une pre­mière pro­po­si­tion pour conso­li­der l’idée d’une décrois­sance paci­fique serait un renon­ce­ment clair et sans équi­voque à l’objectif révo­lu­tion­naire. Cas­ser, détruire ou ren­ver­ser le monde indus­triel me semble non seule­ment une lubie dan­ge­reuse, mais un appel caché à la vio­lence, tout comme l’était la volon­té de sup­pri­mer les classes sociales dans la théo­rie mar­xiste ».

      La décrois­sance chez eux devient contre-révo­lu­tion­naire, contre-insur­rec­tion­nelle, chienne de garde d’un cer­tain sta­tu quo.

      Reply
  • […] 07/09/2016 : une cri­tique de la décrois­sance issue de la pen­sée liber­taire et anar­chiste. https://partage-le.com/2016/08/la-decroissance-une-opposition-inoffensive-voire-contre-productive-par&#8230 ; […]

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