Le changement climatique n’est pas la principale menace pour les espèces vivantes (par Nicolas Casaux)

En décembre 2016, CNN a publié sur son site un article inter­ac­tif spé­cial expo­sant les prin­ci­paux fac­teurs res­pon­sables du déclin mas­sif de bio­di­ver­si­té que nous connais­sons actuel­le­ment (taux d’extinction au moins 100 fois supé­rieur au taux natu­rel), et qui repré­sentent éga­le­ment autant de menaces pour le futur des espèces vivantes.

Selon CNN, donc, ces prin­ci­paux fac­teurs sont :

  1. Le chan­ge­ment climatique
  2. L’agriculture
  3. Le bra­con­nage (la « cri­mi­na­li­té liée aux espèces sau­vages »)
  4. La pol­lu­tion
  5. Les mala­dies

Seule­ment, quelques mois aupa­ra­vant, le quo­ti­dien bri­tan­nique The Guar­dian (entre autres) nous révé­lait les conclu­sions d’une étude publiée dans la revue scien­ti­fique Nature, inti­tu­lée « Les ravages des fusils, des filets et des bull­do­zers », selon laquelle le chan­ge­ment cli­ma­tique était loin d’être la prin­ci­pale menace pour les espèces.

Notre (trop) cher quo­ti­dien fran­çais Le Monde, ayant éga­le­ment publié un article sur cette étude, rap­por­tait que : « La sur­ex­ploi­ta­tion des res­sources et la des­truc­tion des habi­tats natu­rels res­tent les prin­ci­pales menaces pour faune et flore, devant le chan­ge­ment cli­ma­tique ». Un extrait de leur publication :

« Les auteurs de cette tri­bune, rat­ta­chés à l’université du Queens­land (Aus­tra­lie), au siège de l’UICN [Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature, NdA] (Suisse) et à celui de la Wild­life Conser­va­tion Socie­ty (Socié­té pour la conser­va­tion de la vie sau­vage, Etats-Unis), ont pas­sé au crible les dan­gers qui pèsent sur près de 8 700 espèces ani­males et végé­tales clas­sées comme mena­cées ou qua­si mena­cées de dis­pa­ri­tion sur la liste rouge de l’UICN. Et ils ont iden­ti­fié les plus redou­tables, bap­ti­sés grands tueurs.

Il appa­raît que la prin­ci­pale menace, tou­chant 72 % des espèces, est la sur­ex­ploi­ta­tion des res­sources, qu’il s’agisse de la chasse et du bra­con­nage (pour la viande, la peau, l’ivoire, les cornes ou le com­merce d’animaux sau­vages), de la pêche ou de l’exploitation fores­tière. Près de 1 700 espèces ani­males sont ain­si vic­times de chasse illé­gale ou de tra­fic, à l’exemple de l’éléphant d’Afrique, du rhi­no­cé­ros de Suma­tra, du gorille de l’Ouest ou du pan­go­lin de Chine. Dans le même temps, plus de 4 000 espèces tri­bu­taires des milieux boi­sés, comme le rhi­no­pi­thèque de Stry­ker (singe du nord-est de la Bir­ma­nie), la tur­di­nule de Bor­néo (oiseau pas­se­reau) ou la cro­ci­dure de Nico­bar (musa­raigne), sont mena­cées par des coupes fores­tières à grande échelle. »

Ain­si donc, voi­ci la liste des prin­ci­paux dan­gers qui menacent les espèces, selon l’UICN :

  1. La sur­ex­ploi­ta­tion
  2. L’agriculture
  3. L’étalement urbain
  4. Les inva­sions et les maladies
  5. La pol­lu­tion
  6. L’al­té­ra­tion des milieux naturels
  7. Le chan­ge­ment climatique

Une liste assez dif­fé­rente de celle pré­sen­tée par CNN, n’est-ce pas ?

« S’a­gis­sant des menaces pesant sur la bio­di­ver­si­té, les médias ont de plus en plus ten­dance à se concen­trer sur le chan­ge­ment cli­ma­tique », écrivent les auteurs de l’étude publiée dans Nature, Sean Max­well, James Wat­son et Richard Ful­ler de l’u­ni­ver­si­té du Queensland.

Au-delà des erreurs de comp­ta­bi­li­té ou des dif­fé­rentes méthodes qu’ils pour­raient se défendre d’avoir uti­li­sées, on peut voir, entre autres choses, dans le clas­se­ment tel que pré­sen­té par CNN, une volon­té déli­bé­rée d’omettre pure­ment et sim­ple­ment l’étalement urbain, qui passe à la trappe. Et pourtant :

« La des­truc­tion des habi­tats est la pre­mière cause pré­ci­pi­tant l’extinction des espèces ter­restres, mais l’impact du déve­lop­pe­ment humain ou des routes pour­rait avoir une por­tée s’étendant bien au-delà des zones immé­diates où l’habitat a été détruit. La rai­son pour laquelle l’étalement [urbain, de la civi­li­sa­tion indus­trielle] est une telle menace pour la bio­di­ver­si­té ne relève pas que de la conver­sion d’habitats en routes et en bâti­ments, mais éga­le­ment des consé­quences de ces per­tur­ba­tions humaines sur une échelle bien plus vaste. »

Voi­là ce qu’une autre étude sur les impacts de l’étalement urbain nous apprend, et ce que nous aurions pu apprendre nous-mêmes en obser­vant ce qui se passe devant chez nous. Dit autre­ment, les infra­struc­tures maté­rielles fon­da­men­tales de la civi­li­sa­tion indus­trielle (les routes, les voies fer­rées et autres réseaux de trans­port, les bâti­ments, etc.) sont déjà des nui­sances pour la bio­di­ver­si­té, et pas des moindres puis­qu’il s’a­git des pires. Ceci pris en consi­dé­ra­tion, on com­prend mieux l’impasse éco­lo­gique dans laquelle la civi­li­sa­tion indus­trielle (spé­ci­fi­que­ment, com­pre­nez la culture aujourd’­hui mon­dia­li­sée dont font par­tie ceux que l’on consi­dère comme « civi­li­sés » par oppo­si­tion aux der­niers peuples tri­baux, à ceux qui vivent encore en dehors de la civi­li­sa­tion, et qui ne construisent pas de routes asphal­tées) nous a col­lec­ti­ve­ment embarqués.

Ain­si que le for­mule l’en­tre­prise bri­tan­nique pri­vée de construc­tion Will­mott Dixon dans un dos­sier sur les impacts de la construc­tion (routes, bâti­ments, etc.) : « Près de la moi­tié des res­sources non renou­ve­lables que l’humanité consomme est uti­li­sée par l’industrie de la construc­tion, ce qui en fait l’une des moins sou­te­nables au monde. […] Aujourd’hui, nous évo­luons quo­ti­dien­ne­ment dans et sur toutes sortes de construc­tions : nous vivons dans des mai­sons, nous voya­geons sur des routes, nous tra­vaillons et socia­li­sons dans des bâti­ments de toutes sortes. La civi­li­sa­tion humaine contem­po­raine dépend des bâti­ments et de ce qu’ils contiennent pour la conti­nua­tion de son exis­tence, et pour­tant notre pla­nète ne peut sou­te­nir le niveau de consom­ma­tion de res­source que cela engendre. » Le sec­teur de la construc­tion est d’ailleurs insou­te­nable depuis l’a­vè­ne­ment de la civi­li­sa­tion et des pre­mières villes (cités-états), il y a plu­sieurs mil­liers d’an­nées, au Proche-Orient : ces pre­mières formes d’ur­ba­ni­sa­tions (Ur, Uruk et Baby­lone, par exemple) impli­quèrent toutes une défo­res­ta­tion impor­tante, l’al­té­ra­tion du milieu natu­rel dans lequel elles s’ins­cri­vaient, et entrai­nèrent la créa­tion de véri­tables déserts.

Mais déve­lop­pons encore. Le maga­zine Natio­nal Geo­gra­phic a récem­ment publié un dos­sier, lui aus­si, en décembre 2016, sur « les zones dépour­vues de routes, les plus pré­cieuses du monde », dans lequel on peut lire que « les endroits sau­vages dépour­vus de routes font par­tie des der­niers endroits rela­ti­ve­ment pré­ser­vés de la pla­nète ». Ces zones dépour­vues de routes sont les der­niers refuges « cri­tiques » pour la bio­di­ver­si­té, et sont cru­ciales pour la régu­la­tion du cycle de l’eau et du climat.

Ce qui n’est pas expli­ci­te­ment énon­cé, mais qui devrait être clair, c’est que ces obser­va­tions démontrent fla­gramment que la pro­gres­sion de la civi­li­sa­tion, et donc de l’urbanité (l’humanité urbaine), de ses auto­routes, de ses routes (de ses voies fer­rées, etc.), s’accompagne d’un déclin inverse de la bio­di­ver­si­té et de la san­té des écosystèmes.

Là où la civi­li­sa­tion indus­trielle ne s’est pas ren­due, là où elle n’a pas (encore) déployé ses armes de des­truc­tions mas­sives que sont ses routes et ses réseaux de trans­port, se dressent les der­niers bas­tions de la vie, les der­nières for­te­resses où les espèces non humaines peuvent prospérer.

Com­ment faire plus clair ?

Essayons tou­jours. Dans leur livre Les impacts éco­lo­giques des tech­no­lo­gies de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion (2012), le groupe EcoIn­fo nous rap­porte que :

« La cause n° 1 de perte de bio­di­ver­si­té est la perte d’ha­bi­tats par des­truc­tion directe, que ce soit par exemple par la défo­res­ta­tion ou l’ur­ba­ni­sa­tion, l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion, par dégra­da­tion de leur qua­li­té ou par frag­men­ta­tion des pay­sages (créa­tion de routes par exemple). Concer­nant les acti­vi­tés minières, elles ont donc des impacts directs en termes de des­truc­tion d’ha­bi­tats que ce soit par les sites miniers mais aus­si par les accès rou­tiers asso­ciés et l’en­semble des infra­struc­tures néces­saires, notam­ment lors du déve­lop­pe­ment d’ac­ti­vi­tés d’ex­trac­tion en zones tro­pi­cales – e.g. le Congo pour les terres rares, région qui se situe pré­ci­sé­ment dans les régions du monde à forte biodiversité.

L’utilisation de ter­ri­toires pour le dépôt de déchets, l’im­plan­ta­tion de moyens de télé­com­mu­ni­ca­tion, de câbles, comme une grande par­tie des acti­vi­tés humaines, sont autant de causes pos­sibles de frag­men­ta­tion et de mise en péril de la qua­li­té des habi­tats… »

Un élé­phant tué par un bus en Thaï­lande. Type de mort le plus direct qu’on puisse asso­cier à la pré­sence de routes.

Conti­nuons. Un article que nous avons tra­duit et publié en mars 2015, inti­tu­lé « Il ne reste que deux véri­tables forêts dans le monde & le boom des infra­struc­tures menace le res­tant de sau­vage », qui com­bi­nait deux tra­duc­tions, issues du Guar­dian et du site web Salon, appor­tait une réponse à la ques­tion suivante :

« Une forêt coin­cée entre des routes et des par­celles de terres rati­boi­sées pour l’implantation humaine et le déve­lop­pe­ment agri­cole peut-elle vrai­ment être qua­li­fiée de forêt ? »

La réponse mérite d’être citée longuement :

« Pas vrai­ment, répondent les scien­ti­fiques étu­diant le pro­blème de plus en plus impor­tant de la frag­men­ta­tion fores­tière. Et les consé­quences « per­sis­tantes, nui­sibles et sou­vent impré­vi­sibles » des acti­vi­tés humaines — sou­ligne une nou­velle étude diri­gée par une équipe de 24 scien­ti­fiques inter­na­tio­naux, et finan­cée par la fon­da­tion natio­nale pour la science (Natio­nal Science Foun­da­tion) — pour­raient cau­ser la ruine des plantes et de la vie animale.

« Il n’y a plus que deux par­celles de véri­tables forêts sur Terre — l’Amazonie et le Congo — et cela res­sort mani­fes­te­ment sur une carte », explique Nick Had­dad, le rédac­teur-chef, et pro­fes­seur à l’université d’état de Caro­line du Nord, au New-Yor­ker.

« Presque 20% des forêts res­tantes sont à dis­tance d’un ter­rain de foot­ball — envi­ron 100 mètres — d’une lisière fores­tière, explique-t-il. 70% des zones boi­sées sont à moins de 600 mètres d’une lisière fores­tière. Cela signi­fie que presque aucune forêt ne peut être consi­dé­rée comme sauvage. »

[…] En géné­ral, les études mettent en lumière que lorsque des par­celles de forêts deviennent plus petites et plus iso­lées, l’abondance en oiseaux, mam­mi­fères, insectes et plantes dimi­nue — ces pres­sions, écrivent les auteurs, réduisent la capa­ci­té de rési­lience des espèces. Les zones entou­rées par une pro­por­tion éle­vée de lisière, remarquent-ils aus­si, sont une aubaine pour les pré­da­teurs des oiseaux, ce qui peut être consi­dé­ré posi­tif, de manière dis­cu­table et sur le court-terme, pour les pré­da­teurs, mais bien moins pour les oiseaux. De plus, les forêts frag­men­tées connaissent un déclin des fonc­tions cen­trales de leurs éco­sys­tèmes : elles sont moins aptes à cap­tu­rer le dioxyde de car­bone, un élé­ment clé pour la modé­ra­tion du chan­ge­ment cli­ma­tique, et pré­sentent une pro­duc­ti­vi­té et une pol­li­ni­sa­tion moindres.

[…] En moyenne, ont-ils remar­qué, les forêts frag­men­tées perdent plus de la moi­tié de leurs espèces en 20 ans ; dans l’expérience encore en cours après plus de deux décen­nies, les pertes conti­nuent à s’aggraver. Ain­si, écrivent-ils, « les inci­dences de la frag­men­ta­tion actuelle conti­nue­ront à émer­ger pen­dant des décen­nies » — nous n’avons encore aucune idée de la pleine mesure de ce qu’entraineront les découpes et les alté­ra­tions des forêts.

Appré­hen­der la pleine mesure des dom­mages, expliquent les auteurs, néces­site de prendre en consi­dé­ra­tion les pos­si­bi­li­tés d’actions contre ce pro­blème. Had­dad sug­gère plu­sieurs options, de l’augmentation des efforts de conser­va­tion à des façons d’augmenter l’efficacité agri­cole [re-sic]. William Lau­rance, un pro­fes­seur à l’université James Cook d’Australie, sou­ligne le rôle des routes, qui brisent les habi­tats tout en offrant un accès aux bra­con­niers, aux mineurs, aux pro­mo­teurs de la défo­res­ta­tion et autres acti­vi­tés humaines destructrices.

La pro­pa­ga­tion de nou­velles routes dans les pays en déve­lop­pe­ment est un plus grand dan­ger que les bar­rages, les mines, les puits de pétroles ou les villes qu’elles connectent, en ce qu’elle ouvre des habi­tats intou­chés aux bra­con­niers, aux cou­peurs de bois illé­gaux et aux spé­cu­la­teurs fon­ciers, explique l’étude.

L’infrastructure se construit à une vitesse sans pré­cé­dent dans l’histoire de l’humanité et pour­rait déchaî­ner une vague de construc­tion rou­tière qui met­trait en dan­ger le res­tant de sau­vage dans les décen­nies à venir, aver­tissent les scientifiques.

[…] Alors que les pays en déve­lop­pe­ment conti­nuent la crois­sance de leur popu­la­tion et de leur éco­no­mie, de nou­veaux bar­rages, mines, puits de pétrole et villes seront construits pour sou­te­nir l’expansion. Mais dans une étude récem­ment publiée, des cher­cheurs expliquent que les impacts loca­li­sés de ces pro­jets étaient « presque tri­viaux » en com­pa­rai­son de la lita­nie de mal­heurs qu’entraineraient les routes les desservant.

« Quand vous par­lez de choses comme les pro­jets hydro­élec­triques, les pro­jets d’extractions minières, de défo­res­ta­tions, ce qu’elles génèrent, c’est une impul­sion éco­no­mique pour la construc­tion de routes, et ce sont les routes le véri­table dan­ger », explique Laurance.

« Vous ren­dez cet habi­tat très acces­sible pour les bra­con­niers, les cou­peurs de bois illé­gaux, les spé­cu­la­teurs fon­ciers, les colons illégaux. »

Il explique que les dom­mages cau­sés par les consé­quences indi­rectes des construc­tions de routes étaient rare­ment pris en consi­dé­ra­tion pen­dant le pro­ces­sus d’évaluation environnementale.

Le WWF sur­veille de près les plans de 961 kilo­mètres de routes qui se construi­ront le long de la fron­tière Inde/Népal et à tra­vers un envi­ron­ne­ment peu­plé de tigres du Ben­gale, d’éléphants d’Asie, de rhi­no­cé­ros à une corne, et de cerfs des marais. Tous sont mena­cés par le bra­con­nage, expliquent-ils.

Dans le même registre, sur l’île de Suma­tra, en Indo­né­sie, une exten­sion de 400 kilo­mètres pro­po­sée pour la route de Ladia Galas­ka met­tra en dan­ger les der­niers endroits où coexistent orangs-outans, tigres, rhi­no­cé­ros et élé­phants. Si la route est construite, les cher­cheurs pré­disent que l’habitat de l’orang-outan de Suma­tra dimi­nue­ra de 16 % d’ici 2030. Ce qui entrai­ne­rait la perte de près de 1 400 singes, 20 % de la popu­la­tion mon­diale de l’espèce.

« Là où nous disons que les routes ne devraient pas aller, ce sont les der­niers endroits de vie sau­vage du monde », explique Laurance.

D’ici  2050 la lon­gueur des routes béton­nées du monde aura aug­men­té de 40 à  65 mil­lions de kilo­mètres. C’est sans comp­ter les routes illé­gales mises  en place dans de nom­breuses régions vul­né­rables du monde. Lau­rance explique que pour chaque kilo­mètre de route offi­cielle en Ama­zo­nie bré­si­lienne, 3 kilo­mètres de routes sont construits par des com­pa­gnies illé­gales de pillage de ressources.

« Par­tout où vous regar­dez, l’échelle de ce qui est en train de se pro­duire est vrai­ment épous­tou­flante, et assez effrayante », dit-il.

La  valeur des infra­struc­tures mon­diales, actuel­le­ment de 56 tril­lions de  $ US, dou­ble­ra dans les 15 pro­chaines années. Les pays du G20 à eux seuls ont pla­ni­fié pour un mon­tant de 60 à 70 bil­lions de $ US de construc­tions entre aujourd’hui et 2030. De nou­velles routes devront accom­pa­gner ce  boom. « 90 % de ces routes seront dans des pays en déve­lop­pe­ment, qui, d’ailleurs, sup­portent les éco­sys­tèmes les plus bio­lo­gi­que­ment impor­tants, explique Lau­rance. Nous par­lons donc d’un tsu­na­mi d’impacts dans les éco­sys­tèmes les plus impor­tants du monde. »

Dans  le bas­sin du Congo, les com­pa­gnies de l’industrie fores­tière ont  construit 50 000 kilo­mètres de routes depuis 2000. Sur la même période, 2/3 des élé­phants des forêts res­tantes du monde se sont fait tuer par les bra­con­niers ayant eu accès à des jungles aupa­ra­vant impé­né­trables. Le bas­sin est le der­nier bas­tion des espèces. Les élé­phants, mas­sa­crés pour leur ivoire, pour­raient dis­pa­raître à l’état sau­vage d’ici 10 à 20 ans. »

Construc­tion d’une route qui tra­verse la forêt, au Gabon.

Ajou­tons encore que William Lau­rance, pré­cé­dem­ment men­tion­né, pro­fes­seur à l’université James Cook en Aus­tra­lie, vient de publier un nou­vel article, le 19 décembre 2016, inti­tu­lé « Les construc­tions mon­diales de routes détruisent la nature », et qui se base sur la même étude, publiée sur Scien­ce­mag le 16 décembre 2016 (« A glo­bal map of road­less areas and their conser­va­tion sta­tus », en fran­çais « Une carte mon­diale des zones dépour­vues de routes et de leur état de conser­va­tion ») que le dos­sier de Natio­nal Geo­gra­phic.

Article qui com­mence comme suit :

« Si vous deman­diez à un de vos amis de vous citer les pires menaces anthro­piques pour la nature, que répon­drait-il ? Le réchauf­fe­ment cli­ma­tique ? La chasse exces­sive ? La frag­men­ta­tion de l’habitat ?

Une nou­velle étude nous révèle qu’il s’agit en fait de la construc­tion de routes. »

Si William Lau­rance est capable de relayer ce que l’étude en ques­tion nous apprend, il n’en tire mal­heu­reu­se­ment pas les conclu­sions qui s’imposent et se garde de bien de paraître cri­tique à l’égard du déve­lop­pe­ment (« Le tsu­na­mi moderne de routes est à la fois néces­saire et effrayant. D’un côté, per­sonne ne conteste le fait que les pays en déve­lop­pe­ment, en par­ti­cu­lier, aient besoin de plus de routes et de meilleures routes »).

On observe là le côté déli­bé­ré­ment sui­ci­daire de l’idéologie du déve­lop­pe­ment (de la crois­sance, ou du pro­grès, c’est tout comme) et la limite dans la réflexion pro­po­sée par de tels articles. D’un côté, ils constatent qu’une pra­tique est mani­fes­te­ment des­truc­trice, de l’autre ils affirment qu’elle est iné­luc­table et juste, et concluent que nous n’avons d’autres choix que de l’a­dop­ter. Une sorte de « fon­da­men­ta­lisme reli­gieux », comme le dit Gil­bert Rist, pro­fes­seur à l’Ins­ti­tut de hautes études inter­na­tio­nales et du déve­lop­pe­ment (Gra­duate Ins­ti­tute of Inter­na­tio­nal and Deve­lop­ment Stu­dies) à Genève, et cri­tique de l’idéologie du développement.

Coûte que coûte, les déve­lop­pe­men­tistes (crois­san­cistes ou pro­gres­sistes, c’est tout comme) veulent que des routes soient construites, que l’électricité soit appor­tée (que la lumière soit), que des villes soient édi­fiées (et que la terre soit éven­trée afin d’en extraire les matières pre­mières néces­saires à cette entre­prise, mais l’ex­trac­ti­visme et ses consé­quences sont loin d’être des sujets média­ti­sés, allez savoir pour­quoi), avec leur lot de centres com­mer­ciaux, de super­mar­chés, de ciné­mas, de par­cours de golf, de voi­tures, de scoo­ters, de bars, d’immeubles, de barres d’im­meubles, d’appartements rem­plis de télé­vi­sions, de smart­phones, d’ordinateurs, de four micro-ondes et de réfri­gé­ra­teurs plein de pro­duits ali­men­taires suremballés.

Peu importe qu’étude après étude nous appre­nions qu’aucune de ces choses n’est éco­lo­gique, et que toutes sont des catas­trophes envi­ron­ne­men­tales (oui, même les soi-disant « renou­ve­lables »). Sans même par­ler des consé­quences sociales désas­treuses de la civi­li­sa­tion, de la vie dans les villes (dont les bur­nouts, les dépres­sions et les sui­cides sont autant de symp­tômes). Tous les sec­teurs indus­triels et toute l’infrastructure de la civi­li­sa­tion mon­dia­li­sée dépendent de pro­ces­sus des­truc­teurs, des extrac­tions minières à la béto­ni­sa­tion du sol vivant, en pas­sant par les innom­brables émis­sions de pol­luants divers et variés. Il est bien plus dif­fi­cile de trou­ver ce qui, dans la civi­li­sa­tion indus­trielle, est res­pec­tueux de l’environnement (si tant est que quelque chose le soit), que l’inverse.

Je me per­mets donc d’an­ti­ci­per. Non, l’humanité n’a jamais eu besoin de l’industrialisme et de la civi­li­sa­tion indus­trielle pour pros­pé­rer. Le déploie­ment de l’électricité indus­trielle il y a envi­ron un siècle coïn­cide d’ailleurs étran­ge­ment avec l’accélération mas­sive de toutes les des­truc­tions et pol­lu­tions envi­ron­ne­men­tales. Et si, aujourd’hui, la plu­part des pays du monde semblent par­ti­ci­per à une course effré­née en direc­tion du « déve­lop­pe­ment » (de la crois­sance, ou du pro­grès, c’est tout comme), c’est peut-être parce qu’à mesure de l’expansion des États, et à tra­vers eux de la civi­li­sa­tion indus­trielle, les dif­fé­rentes cultures humaines véri­ta­ble­ment sou­te­nables des peuples indi­gènes de la pla­nète sont détruites ou assi­mi­lées de force par une seule et unique socié­té pla­né­taire qui n’en tolère pas d’autre.

« La civi­li­sa­tion n’est pas et ne sera jamais sou­te­nable. D’autant moins la civi­li­sa­tion indus­trielle. »

— Der­rick Jensen

C’est ce que tous ces rap­ports, fina­le­ment, nous apprennent, sans (oser) le for­mu­ler ain­si. Les prin­ci­paux dan­gers qui menacent les espèces, selon l’UICN, en consti­tuent les fon­de­ments : l’agriculture, l’exploitation, le déve­lop­pe­ment urbain (urba­ni­sa­tion). Nous pour­rions même dire que de la simple construc­tion de routes émergent la plu­part des dan­gers lis­tés : bra­con­nage, sur­ex­ploi­ta­tion, éta­le­ment urbain, pêche (routes mari­times), agri­cul­ture, et ain­si de suite.

Bien sûr, le chan­ge­ment cli­ma­tique menace les espèces du monde entier. Mais la liste des dan­gers éta­blie par CNN per­met de dis­si­mu­ler les pro­blèmes les plus urgents, les plus pro­fonds et les plus graves, et qui, de sur­croit, ali­mentent le chan­ge­ment cli­ma­tique. Elle per­met d’éluder la ques­tion de la sou­te­na­bi­li­té et du carac­tère éco­lo­gique des infra­struc­tures fon­da­men­tales de la civi­li­sa­tion indus­trielle et de se concen­trer uni­que­ment sur la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique qui, pour les grands médias, se résume à faire la pro­mo­tion des illu­sions vertes.

Le chan­ge­ment cli­ma­tique est l’effet secon­daire d’un mode de vie déjà pro­fon­dé­ment nui­sible pour la pla­nète, la consé­quence ultime de l’a­gré­gat de pra­tiques des­truc­trices que consti­tue la civi­li­sa­tion. En igno­rant les pro­blèmes liés aux fon­de­ments même du mode de vie urbain, et en pla­çant le chan­ge­ment cli­ma­tique en enne­mi numé­ro 1, l’agriculture en deuxième posi­tion, et le bra­con­nage ensuite, le pire est dis­si­mu­lé. La mani­pu­la­tion est insi­dieuse. Ils pré­sentent alors une liste de pro­blèmes qui semblent solubles, et dont les « solu­tions » ne remettent pas en ques­tion le sys­tème éco­no­mique mon­dia­li­sé de la civi­li­sa­tion indus­trielle puisque, au contraire, elles lui offrent de nou­velles oppor­tu­ni­tés de gains finan­ciers, avec la fameuse crois­sance « verte ». Les éner­gies « propres » (« vertes » ou « renou­ve­lables » selon le choix de l’é­quipe mar­ke­ting) sont pré­sen­tées comme une solu­tion au chan­ge­ment cli­ma­tique, l’agriculture bio™ comme une solu­tion aux pro­blèmes liés à l’agriculture indus­trielle, l’implémentation de plus de lois et de plus de règle­ments comme une solu­tion aux pro­blèmes liés au bra­con­nage, et ain­si de suite. Fon­da­men­ta­le­ment, rien ne change. L’essentiel, selon eux, qui n’est pas la san­té de la pla­nète, pas la pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­si­té, mais la conti­nua­tion d’un mode de vie hau­te­ment tech­no­lo­gique et d’un ordre éco­no­mique inéga­li­taire (avec des puis­sants et des faibles, des pauvres et des riches), qui est le « pro­grès », le « déve­lop­pe­ment » ou « la crois­sance », est sauf.

Mais en quoi le déploie­ment des tech­no­lo­gies de pro­duc­tion d’éner­gie dite « renou­ve­lable » va-t-il entra­ver les prin­ci­pales menaces pour les espèces vivantes que sont la sur­ex­ploi­ta­tion, l’a­gri­cul­ture et l’é­ta­le­ment urbain ? En rien. Pire, les bar­rages, consi­dé­rés comme des sources d’éner­gies « vertes » (c’est expli­ci­te­ment sti­pu­lé sur l’i­mage sur les grands tueurs, ci-avant), font par­tie des prin­ci­pales nui­sances pour la bio­di­ver­si­té. L’a­gri­cul­ture bio­lo­gique peut très bien, elle aus­si, par­ti­ci­per à l’ex­ter­mi­na­tion de masse des espèces ; en effet l’a­gri­cul­ture, bio­lo­gique ou pas, consiste à détruire — ou à occu­per ce qui pour­rait et devrait être — des habi­tats natu­rels riches en bio­di­ver­si­té et à les trans­for­mer en zones d’ex­ploi­ta­tion au ser­vice d’une seule espèce.

Ceux qui se sou­cient de la pré­ser­va­tion de la bio­di­ver­si­té et de la vie sur Terre ne devraient pas se faire d’illusion. Le com­bat à mener n’a rien à voir avec le rava­le­ment de façade pro­mu par les organes du pouvoir.

Nico­las Casaux

Pour aller plus loin :

https://partage-le.com/2017/07/letrange-logique-derriere-la-quete-denergies-renouvelables-par-nicolas-casaux/

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