Ci-après, un entre­tien que PMO a accor­dé à La Décrois­sance (publié dans leur numé­ro d’é­té 2020), que nous repro­dui­sons depuis le site de PMO.


Contre l’organisation scientifique du monde

On a connu au début du XXe siècle l’organisation scien­ti­fique du tra­vail (OST), avec Ford et Tay­lor à l’ouest et Sta­kha­nov à l’est. Un mou­ve­ment de ratio­na­li­sa­tion impla­cable de la pro­duc­tion, en vue de gains d’efficacité tou­jours amé­lio­rés. Un siècle plus tard, nous en sommes à l’organisation scien­ti­fique du monde, en vue d’étendre l’efficacité à tous les aspects de la machine sociale. Pièces et main d’œuvre enquête depuis le début des années 2000 sur cet embal­le­ment tech­no­lo­gique à par­tir de symp­tômes d’actualité (nano­tech­no­lo­gies, télé­phone por­table, bio­lo­gie de syn­thèse, RFID, Lin­ky, etc). Et montre com­ment notre liber­té se réduit à rien dans un monde où la vie dépend d’une machi­ne­rie d’une extrême com­plexi­té, finan­cées par l’É­tat et les action­naires, et pilo­tée par les experts : scien­ti­fiques, ingé­nieurs, tech­ni­ciens. Cette fois-ci, PMO part de l’épidémie de Covid-19 pour mettre en lumière ce pro­ces­sus d’incarcération.

La Décrois­sance : Si le COVID-19 semble ne pas avoir été fabri­qué en labo­ra­toire, il n’est pas extra­va­gant de pen­ser qu’un acci­dent aurait pu l’en faire sor­tir puisque les virus font l’ob­jet de recherches de pointe dans les labos du monde entier. Notam­ment pour accroître leur viru­lence ain­si que l’ex­plique un de vos récents articles[1]. Que reste-t-il de notre liber­té lorsque la tech­nos­cience lar­ge­ment à l’o­ri­gine de la catas­trophe se pré­sente aus­si comme « la solu­tion » avec ses « comi­tés scien­ti­fiques » qui disent com­ment agir aux res­pon­sables poli­tiques ?

PMO : Depuis des décen­nies, le cou­rant éco­lo­giste radi­cal et anti-indus­triel expose la double agres­sion tech­no-indus­trielle : la des­truc­tion de la nature indis­so­ciable de celle de la liber­té. La pan­dé­mie et les solu­tions appli­quées véri­fient ces ana­lyses, exhi­bant les liens mutuels entre sac­cage de la pla­nète et socié­té de contrainte. Face à la pénu­rie d’eau, d’air, de sols, aux virus trans­mis par des ani­maux sau­vages avec les­quels nous ne sommes pas cen­sés avoir d’intimité, ou sur­gis­sant du per­ma­frost sibé­rien dége­lé, seule une ges­tion ration­nelle, opti­mi­sée, auto­ma­ti­sée et enca­drée des res­sources rési­duelles et des « mesures bar­rières » per­met­tra de pro­lon­ger notre sur­vie. Bref, une orga­ni­sa­tion scien­ti­fique du monde.

La revue Nature notait dans une étude de 2012 que 43 % de la sur­face de la Terre était exploi­tée par l’homme, et que le seuil de 50 % (pré­vu en 2025 si la consom­ma­tion des res­sources et la démo­gra­phie res­taient inchan­gées) mar­que­rait une bas­cule dans un incon­nu ter­ri­fiant. Nous y arri­vons. Le coro­na­vi­rus est un dégât col­la­té­ral de la guerre au vivant livrée par la socié­té indus­trielle. A ces des­truc­tions accé­lé­rées par la puis­sance de la tech­no­lo­gie, les tech­no­crates répondent comme tou­jours par une accé­lé­ra­tion tech­no­lo­gique. Laquelle ren­force leur pou­voir sui­vant une boucle ver­tueuse, puisqu’ils détiennent et maî­trisent les moyens tech­no­lo­giques. Ce que la pan­dé­mie met en évi­dence, c’est le rôle malé­fique de ces pyro­manes-pom­piers que nous décri­vons depuis des lustres. Le gou­ver­ne­ment s’appuie sur un « conseil scien­ti­fique » pré­si­dé par Jean-Fran­çois Del­frais­sy, pré­sident du Comi­té consul­ta­tif natio­nal d’éthique, qui décla­rait lors des états géné­raux de bioé­thique : « Il y a des inno­va­tions tech­no­lo­giques qui sont si impor­tantes qu’elles s’imposent à nous. […] Il y a une science qui bouge, que l’on n’arrêtera pas.[2] » On l’arrêtera d’autant moins que l’État a pro­mis 5 mil­liards d’euros sup­plé­men­taires pour la recherche — une pre­mière depuis 1945. Coro­na-aubaine scien­ti­fric.

Dans un avion, les pas­sa­gers n’ont d’autre choix que de s’en remettre à l’équipage tech­nique, lequel suit désor­mais les ordres d’un pilote auto­ma­tique. Qui plus est en cas de panne ou de tur­bu­lences : les experts consultent la machine, décrètent et contraignent. Quand la socié­té entière est un avion, c’est-à-dire un macro­sys­tème tech­no­lo­gique total, nous deve­nons des pas­sa­gers sou­mis, pri­vés de nos capa­ci­tés de déci­sion et d’action. Vivre dans la socié­té tech­no-indus­trielle impose de suivre les ordres des tech­no­crates, seuls maîtres des com­mandes — des cen­trales nucléaires, de la pro­gram­ma­tion des algo­rithmes, des satel­lites, de la smart pla­net, bref de la « Machi­ne­rie géné­rale » (Marx).

La crise ouvre au pou­voir tech­no­cra­tique des fenêtres d’opportunité pour inten­si­fier son emprise tech­no­lo­gique. Si beau­coup semblent avoir com­pris ce qu’est la sur­veillance élec­tro­nique de masse — drones, géo­lo­ca­li­sa­tion des smart­phones pour suivre les flux de popu­la­tion, traque numé­rique des conta­mi­nés, etc — pour nous, l’agression prin­ci­pale du monde-machine reste la déshu­ma­ni­sa­tion. La pan­dé­mie accé­lère le recours au cal­cul machine — l’« intel­li­gence arti­fi­cielle » — pour le pro­nos­tic médi­cal ou la recherche de trai­te­ment, mais aus­si pour modé­li­ser le « décon­fi­ne­ment » et prendre des déci­sions poli­tiques. La machine à gou­ver­ner cyber­né­tique tourne à plein, avec pour seul objec­tif l’efficacité. L’inhumanité du trai­te­ment réser­vé aux vieillards dans les Ehpad, ou de l’évacuation tech­nique des défunts, ne pèse rien face aux sta­tis­tiques. Scien­ti­freak. On découvre à cette occa­sion que l’AP-HP (Assis­tance publique – Hôpi­taux de Paris) dis­pose d’un dépar­te­ment « Inno­va­tion don­nées » dont le bud­get pour­rait sans doute cou­vrir l’embauche des per­son­nels qui font défaut. Si les méde­cins n’ont plus les moyens de soi­gner des per­sonnes, l’hôpital public inves­tit en revanche dans les solu­tions de big data d’IBM pour gérer des flux et des stocks de malades.

Dans la « guerre » contre le virus, c’est la Machine qui gagne. Mère Machine nous main­tient en état de marche et s’occupe de nous. Quel coup d’accélérateur pour la « pla­nète intel­li­gente » (alias monde-machine) et ses smart cities (alias villes-machines). L’épidémie pas­sée, les Smar­tiens se seront pliés à des habi­tudes qu’ils ne per­dront plus. Les machins veulent une machine. Ceux à qui la liber­té pèse trop lourd aspirent à leur prise en charge machi­nale. La sécu­ri­té plu­tôt que la liber­té. L’assignation à rési­dence, la traque élec­tro­nique, le fonc­tion­ne­ment vir­tuel sans contact dans un « état d’urgence » diri­gé par les experts scien­ti­flics, plu­tôt qu’une vie libre, auto­nome et res­pon­sable. Mais la pré­ser­va­tion sous « pro­tec­tion » d’une espèce mena­cée n’est pas la vie. Un « parc humain » n’est qu’une pri­son à ciel ouvert.

Après des années d’en­quêtes et d’a­na­lyses, com­ment expli­quez-vous que nous ayions si faci­le­ment accep­té — par­fois plé­bis­ci­té — toute cette machi­ne­rie tech­no-scien­ti­fique ces der­nières décen­nies ? Dans son Essai sur la liber­té, Ber­nard Char­bon­neau notait « si une voix des pro­fon­deurs appelle chaque homme à sa liber­té, mille autres l’in­citent à y renon­cer ; et ce sera tou­jours en son nom ». Y a t‑il quelque chose de « vicié » en l’hu­main qui le pousse à s’a­ban­don­ner dans les bras de la Mère Machine ? La « voix des pro­fon­deurs » s’est-elle éteinte ?

Des biblio­thèques ont été écrites pour dis­sé­quer la sou­mis­sion, l’aliénation, le mimé­tisme, par­mi d’autres fac­teurs anthro­po­lo­giques et poli­tiques de ce renon­ce­ment à la liber­té. Plus de 400 ans avant notre ère, Thu­cy­dide énonce : « Il faut choi­sir, se repo­ser ou être libre ». La liber­té n’est ni un droit ni un don de la nature, mais un effort per­son­nel – et col­lec­tif à l’échelle sociale. Elle exige de pré­ser­ver son for inté­rieur pour résis­ter aux injonc­tions, ten­ta­tions et mani­pu­la­tions du corps social, mais aus­si à l’attrait du confort, de la sécu­ri­té, de la prise en charge. On pèse les mots de l’historien grec, on mesure l’effort. Faire un effort, c’est se rendre plus fort. De même, les bipèdes se tiennent debout en résis­tant à la pesan­teur de la gra­vi­té.

La volon­té de puis­sance pousse ses esclaves à accu­mu­ler les moyens de la puis­sance – terre, chep­tel, armes, capi­tal, et aujourd’hui les machines — pour se rendre pareils aux dieux et aus­si libres qu’eux. Mais en retour leur volon­té de puis­sance illi­mi­tée se trans­forme en volon­té de volon­té n’ayant plus d’autre but qu’elle-même, condui­sant ain­si à la Machi­na­tion totale de l’homme et du monde. Les puis­sants se donnent des moyens/machines (c’est le même mot en grec : mekha­né), qui se trans­forment en fin en soi. Ils deviennent eux-mêmes les moyens de leurs moyens, esclaves de leur volon­té de puis­sance illi­mi­tée qui se retourne en volon­té de sou­mis­sion illi­mi­tée.

Il faut dis­tin­guer ceux qui ont peu ou prou les moyens de leurs volon­tés (les puis­sants, les tech­no­crates) et ceux qui n’ayant pas ces moyens (les subis­sants, les acrates), subissent les volon­tés des pre­miers, mais espèrent béné­fi­cier d’un ruis­sel­le­ment de la puis­sance (smart­phone, gad­gets connec­tés, « applis »). Ni les uns ni les autres n’ont jamais assez de puis­sance, et tous dési­rent ce qui les perd. Voyez la fas­ci­na­tion pour les créa­tions supé­rieures à leurs créa­teurs (l’ordinateur sacré cham­pion de go), puis le désir d’auto­ma­chi­na­tion pour res­ter les égaux de ces super­ma­chines et deve­nir des sur­hommes-machines.

L’équation de la liber­té et de la toute-puis­sance est une illu­sion. Il n’y a de liber­té que face à une résis­tance : un oiseau ne peut pas voler dans le vide, il faut que l’air lui résiste. Notre seule liber­té est fille de l’autolimitation (de la juste mesure), et, dit Épi­cure, de la maî­trise des dési­rs arti­fi­ciels.

L’emballement tech­no-indus­triel a trans­for­mé les hommes, et ses effets sont irré­ver­sibles. Les pro­pa­gan­distes qui serinent les gains d’espérance de vie (la quan­ti­té) dus au pro­grès scien­ti­fique, occultent les pertes en auto­no­mie et en liber­té (la qua­li­té) qui lui sont non moins dus. Le bour­rage de crâne à pro­pos de « l’intelligence arti­fi­cielle », des objets « intel­li­gents », de « l’intelligence ambiante », per­suade les humains de leur infé­rio­ri­té et de renon­cer à toute ini­tia­tive : soyez plu­tôt les pas­sa­gers de votre vie et lais­sez-vous pilo­ter.

Cette popu­la­tion dégra­dée par des décen­nies d’abandon pro­gres­sif à la Mère-Machine a per­du jusqu’au sou­ve­nir de ses anciennes capa­ci­tés. Tout le monde trouve plus pra­tique d’obéir au GPS, cette laisse élec­tro­nique. Com­battre cette emprise exige des humains d’aujourd’hui un recul sur le réel autre­ment dif­fi­cile que pour les lud­dites du XIXe siècle confron­tés à la fabrique. A for­tio­ri pour des digi­tal natives.

Quand toute l’organisation sociale se fonde sur le pri­mat de l’efficacité et de la ratio­na­li­té tech­ni­cienne, la « tyran­nie de la logique » (Arendt) — la logique inhé­rente à l’expansion de la puis­sance machi­nale — nous empêche de pen­ser libre­ment. Échap­per à cette contrainte exige un ima­gi­naire de révolte hors de por­tée de l’homme des masses, sou­mis à la pres­sion du groupe, au matra­quage publi­ci­taire et à l’hypnose des écrans.

Qui plus est, l’interconnexion cyber­né­tique des Smar­tiens détruit tou­jours plus les condi­tions de leur liber­té. Il faut un pas de côté, une sor­tie de la foule pour « aller contre ». La sur­so­cia­li­sa­tion élec­tro­nique — l’incarcération dans le monde-machine — était le pro­jet des tech­no­crates pour opti­mi­ser la ges­tion du chep­tel humain en se débar­ras­sant du fac­teur humain. Ils y sont par­ve­nus. Cette inter­con­nexion réa­lise, d’une autre façon, le pro­jet des pro­mo­teurs de la « tech­no­lo­gie cyborg », grâce à laquelle il devient « de plus en plus dif­fi­cile de dire où s’arrête le monde et où com­mence la per­sonne[3] ».

Ceux qui aspirent encore à une vie libre ont contre eux le tech­no-tota­li­ta­risme, les masses mimé­tiques, la volon­té de puis­sance. Ils sub­sistent sur une Terre rava­gée. Si mal que se pré­sente la situa­tion, elle doit ren­for­cer notre réso­lu­tion à vivre contre notre temps ; aus­si long­temps qu’il reste pos­sible d’être quelqu’un, et non pas n’importe quoi. Une per­sonne, non un machin.

Der­nier ouvrage paru : Mani­feste des Chim­pan­zés du futur contre le trans­hu­ma­nisme (Ser­vice com­pris, 2017)

Entre­tien paru dans La Décrois­sance, été 2020.


  1. « Le virus à venir et le retour à l’anormal », 26/04/20, sur www.piecesetmaindoeuvre.com et sur papier : Pièce déta­chée n°92
  2. Entre­tien avec Valeurs actuelles, 3/03/18.
  3. A. Clark, Natu­ral-Born Cyborgs : Minds, Tech­no­lo­gies and the Future of Human Intel­li­gence, Oxford Uni­ver­si­ty Press, 2003

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