L’électrification ou l’expansion de la société industrielle de consommation : l’exemple de l’Afrique

Dans un pré­cé­dent article, nous ana­ly­sions les consé­quences de l’implantation d’une cen­trale solaire sur les îles Toke­lau, et, plus lar­ge­ment, de l’électrification de l’archipel. Aujourd’hui, nous nous inté­res­se­rons à une série d’articles publiée par l’illustre quo­ti­dien Le Monde (qui appar­tient au trio capi­ta­liste Ber­gé-Niel-Pigasse), inti­tu­lée « Tra­ver­sée d’une Afrique bien­tôt élec­trique ». L’élec­tri­fi­ca­tion de l’Afrique, c’est l’expansion et du mode de (non-)vie pro­fon­dé­ment anti-éco­lo­gique, inique et alié­nant de la civi­li­sa­tion indus­trielle. La des­truc­tion de l’im­mense diver­si­té cultu­relle qui carac­té­ri­sait, il n’y a pas si long­temps, les popu­la­tions d’Afrique, et rela­ti­ve­ment encore aujourd’­hui, mais de moins en moins, a débu­té avec l’essor d’États impé­ria­listes et expan­sion­nistes afri­cains (royaumes ou empires, ini­tia­le­ment), s’est accen­tuée avec le colo­nia­lisme, qui a chan­gé ces États en États modernes, par­fois dits démo­cra­tiques, et est encore en cours. Ce qu’on remarque, en étu­diant le phé­no­mène de l’électrification de l’Afrique (ou d’ailleurs), c’est qu’elle découle de la volon­té de popu­la­tions déjà rela­ti­ve­ment déra­ci­nées, accul­tu­rées et alié­nées (proches, en cela, des popu­la­tions occi­den­tales), per­sua­dées que le confort tech­no­lo­gique et les « rêves que porte l’électricité » leur appor­te­ront le bon­heur. Ces aspi­ra­tions ont dû leur être sug­gé­rées, cer­tai­ne­ment par les quelque centre urbain du conti­nent, où le rêve amé­ri­cain, avec son ciné­ma, son bling-bling, ses télé­vi­sions en cou­leur allu­mées en per­ma­nence et ses appa­reils élec­tro­mé­na­gers, trans­mu­té en « afri­ca­pi­ta­lisme », hyp­no­tise les foules. En phi­lan­thropes che­vron­nées, les mul­ti­na­tio­nales qui exploitent actuel­le­ment l’Afrique (néo­co­lo­nia­lisme) sont donc aus­si les pre­mières à encou­ra­ger et à sub­ven­tion­ner son élec­tri­fi­ca­tion, dans une pers­pec­tive d’élargissement du mar­ché mon­dial (de leur empire), d’obtention de main d’œuvre et de pro­fits financiers.

Nous uti­li­se­rons des cita­tions tirées de dif­fé­rents articles com­po­sant cette série du Monde pour déve­lop­per notre pro­pos. Le pre­mier article que nous com­men­te­rons est le suivant :

Traversée d’une Afrique bientôt électrique

Quand le soleil est cou­ché, c’est une immense tache sombre sur le pla­ni­sphère. Un conti­nent plon­gé dans le noir quand l’Europe, l’Amérique ou l’Asie s’illuminent. Un para­doxe. L’Afrique dis­pose de res­sources éner­gé­tiques inépui­sables, à la fois fos­siles et renou­ve­lables. Et pour­tant, plus de la moi­tié de ses habi­tants n’ont pas accès à l’électricité, soit 621 mil­lions de per­sonnes, selon l’Africa Pro­gress Panel, le cercle de réflexion de l’ancien secré­taire géné­ral des Nations unies, Kofi Annan. Le cas est par­ti­cu­liè­re­ment fla­grant dans la par­tie sub­sa­ha­rienne, où seule­ment 30 % de la popu­la­tion sont connec­tés au réseau élec­trique contre presque la tota­li­té des habi­tants au Magh­reb.*

*(Dans la suite du texte, les blocs de texte de ce type sont des cita­tions tirées des articles du Monde).

On aper­çoit ici clai­re­ment une célé­bra­tion qua­si reli­gieuse de la fée élec­tri­ci­té. Avant l’électricité, le noir com­plet. La nuit. Le néant. Le rien. Après (que la lumière fut) c’est l’illumination, le royaume divin. Asso­cier en une phrase « res­sources inépui­sables » et « fos­siles » on en atten­dait pas moins du plus grand quo­ti­dien français.

Ain­si, un Afri­cain (hors Afrique du Sud) ne consomme en moyenne que 162 kilo­watt­heures (kWh) par an contre 7 000 kWh pour les autres Ter­riens. De fait, la consom­ma­tion élec­trique de toute l’Afrique est infé­rieure à celle de l’Espagne, avec une popu­la­tion 25 fois supé­rieure. Ce qui n’empêche pas les Afri­cains de payer un coût déli­rant pour l’électricité : une habi­tante du nord du Nige­ria doit ain­si débour­ser, par kWh, 60 à 80 fois plus qu’une Lon­do­nienne ou une New-Yor­kaise. Les Afri­cains paient le prix de l’électricité le plus éle­vé au monde.

Que toute l’Afrique consomme moins d’électricité que l’Espagne est un scan­dale, vous l’imaginez bien, auquel il nous faut vite remédier.

[…] Pour­tant, à l’orée de la COP22 à Mar­ra­kech, de nom­breux pro­jets laissent espé­rer un retour­ne­ment de situa­tion. Les cen­trales solaires se mul­ti­plient sur le conti­nent, notam­ment au Séné­gal et au Maroc. Comme les pro­jets de bar­rages au Came­roun, dont celui de Lom Pan­gar qui s’achèvera cou­rant 2017 et ali­men­te­ra tout l’est du pays, avec cepen­dant un impact social et envi­ron­ne­men­tal impor­tant, que nous allons décrire. Le Kenya, de son côté, étend l’électrification de son ter­ri­toire avec pour objec­tif de rac­cor­der 100 % des foyers en 2020, appuyé par l’ouverture pro­chaine du plus grand parc éolien du conti­nent.

Pour racon­ter cet effort d’électrification sans pré­cé­dent, Le Monde Afrique a envoyé un repor­ter, Mat­teo Maillard, appuyé par deux cor­res­pon­dants, pour une tra­ver­sée du conti­nent d’est en ouest, du Kenya au Maroc en pas­sant par le Came­roun, la Côte d’Ivoire, le Séné­gal et le Bur­ki­na Faso. Ce repor­tage au long cours, ren­du pos­sible par le sou­tien de l’Agence fran­çaise de déve­lop­pe­ment (AFD, par­te­naire du Monde Afrique), ramène de bonnes nouvelles.

D’abord, et alors que l’Afrique subit de plein fouet le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, nos repor­tages prouvent que le conti­nent prend très au sérieux les éner­gies renou­ve­lables et tente d’éviter les erreurs des grands pol­lueurs occi­den­taux ou des pays émer­gents comme l’Inde et la Chine.

Ensuite, plu­sieurs pays entendent conju­guer cette crois­sance verte de la pro­duc­tion ou de la dis­tri­bu­tion élec­trique avec des pro­grammes de réduc­tion de la pau­vre­té. Petits ou grands, leurs pro­jets sont impres­sion­nants, intel­li­gents. Ils y asso­cient par­fois les com­pa­gnies natio­nales, mais aus­si des start-up et des fab-labs qui, sou­vent, n’attendent pas que la machine ins­ti­tu­tion­nelle se mette en marche. Des dif­fé­rences sur­gissent au fil du repor­tage : au Kenya, le sec­teur pri­vé et les acteurs de taille modeste jouent un rôle déter­mi­nant alors qu’un pays comme la Côte d’Ivoire se repose davan­tage sur l’État et les grands groupes.

La crois­sance « verte », cet oxy­more. La cou­leur est annon­cée dès le pre­mier article. Notez éga­le­ment que la crise éco­lo­gique n’est pré­sen­tée, comme d’ha­bi­tude dans les médias de masse, que sous l’angle du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, et qu’ain­si, leur seule pré­oc­cu­pa­tion consiste à déve­lop­per les éner­gies dites « renou­ve­lables », et pas à pro­té­ger ce qu’il reste de nature (et qui consti­tue l’ha­bi­tat des der­niers peuples de chas­seurs-cueilleurs, etc.).

Enfin, on retrouve par­tout des bailleurs de fonds et des inves­tis­seurs occi­den­taux, y com­pris fran­çais. Au Kenya, lors du pas­sage de notre repor­ter, se tenaient simul­ta­né­ment deux salons sur l’énergie dont les tra­vées étaient arpen­tées, côté fran­çais, par des repré­sen­tants de l’AFD ou du fonds Ener­gy Access Ven­tures lan­cé en 2015 par Schnei­der Elec­tric.

L’Afrique, ses res­sources, ses popu­la­tions, ses propriétaires…

L’impression d’ensemble est que le pay­sage de l’électricité afri­caine est en plein bouillon­ne­ment et qu’il va consi­dé­ra­ble­ment évo­luer ces toutes pro­chaines années.

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Autre article :

Un dernier kilomètre de câble, pour illuminer le Noël des Kényans

Avant d’arriver au hameau de Kanyue­ri, il faut pas­ser de gigan­tesques forêts d’eucalyptus balan­çant leur houp­pier au bord de Thi­ka Road. Sur cette auto­route qui tra­verse le Kenya, de Nai­ro­bi – la capi­tale – jusqu’au nord du pays, des mil­liers d’arbres vont bien­tôt être cou­pés.

Pro­grès oblige.

Car il en fau­dra des poteaux élec­triques en bois, et aus­si en ciment, pour mener à bien le Last Mile Connec­ti­vi­ty Pro­ject, dont l’Etat kényan a char­gé la Kenya Power and Light­ning Com­pa­ny (KPLC), pre­mier four­nis­seur d’électricité du pays. Cet ambi­tieux pro­jet a pour objec­tif de rac­cor­der d’ici 2020 tous les foyers kényans au réseau natio­nal. Pour y par­ve­nir, l’Etat compte aug­men­ter le taux actuel de 40 % de foyers qui ont accès à l’électricité, prin­ci­pa­le­ment en zone urbaine, à 70 % d’ici à juin 2017.

[…] Ce pro­jet tita­nesque a pu être mis en route grâce à l’appui finan­cier de la Banque afri­caine de déve­lop­pe­ment (BAD) à hau­teur de 13,5 mil­liards de shil­lings (120 mil­lions d’euros) pour la pre­mière phase. Aux étapes sui­vantes, elle appor­te­ra un finan­ce­ment addi­tion­nel de 135 mil­lions d’euros. La Banque mon­diale et l’Agence fran­çaise de déve­lop­pe­ment (AFD, par­te­naire du Monde Afrique) vont com­plé­ter cet appui avec res­pec­ti­ve­ment des prêts de 135 mil­lions d’euros et 120 mil­lions d’euros.

Ce para­graphe est sui­vi d’un hyper­lien, que le jour­nal Le Monde inter­cale pré­ci­sé­ment ici, et qui nous ren­voie vers un article inti­tu­lé : « Per­sonne n’aidera l’Afrique à se déve­lop­per sinon les Afri­cains » (quand le para­graphe ci-des­sus tend à prou­ver le contraire, mais pas­sons). En le sui­vant, nous appre­nons que :

Le mil­liar­daire nigé­rian Tony Elu­me­lu – « serial entre­pre­neur », comme il se défi­nit – a créé en 2010 sa fon­da­tion sur la base de son man­tra, « l’africapitalisme ». « Le sec­teur pri­vé détient les clés pour déblo­quer le poten­tiel éco­no­mique et humain de l’Afrique », explique-t-il.

L’Africapitalisme, pro­met­teur, n’est-ce pas !

[…] Selon Peter Njen­ga, puisque cette mère de famille n’a ni télé­vi­sion ni fri­go, sa fac­ture d’électricité ne dépas­se­ra pas les 200 shil­lings par mois, soit une éco­no­mie de 40 shil­lings par rap­port aux lampes à pétrole, « sans comp­ter qu’elle sera mieux éclai­rée et qu’elle n’aura plus besoin de faire le tra­jet à la ville voi­sine pour rechar­ger son télé­phone ». Comme la majo­ri­té des habi­tants de Kanyue­ri, Pris­cil­la et son mari ont un por­table. Ils sont agri­cul­teurs et ne gagnent pas beau­coup en cette sai­son. Mais, depuis que le réseau couvre le vil­lage, le télé­phone est deve­nu un appa­reil indis­pen­sable, notam­ment pour se tenir infor­mé lorsque l’un d’eux part au mar­ché d’Embu vendre la récolte de maïs et de cornille.

Pro­blème : cette famille n’a ni télé­vi­sion ni fri­go. Mais bonne nou­velle : le télé­phone por­table est désor­mais indispensable.

[…] Il envi­sage même d’améliorer son éle­vage de poules grâce à l’électricité. « Elles ont besoin de cha­leur la nuit, alors j’investirai dans un petit chauf­fage pour qu’elles soient plus confor­ta­ble­ment ins­tal­lées et pondent davan­tage ». Mais prio­ri­té à la famille, semble rap­pe­ler d’un regard sévère sa femme, Dama­ris. « Je vais d’abord m’acheter un fer à repas­ser moderne pour rem­pla­cer celui à char­bon que j’ai là, puis ce sera une télé­vi­sion cou­leur ! », La petite, en noir et blanc, ne fonc­tionne plus depuis que le pan­neau solaire ins­tal­lé sur le toit a été bri­sé par un caillou pro­je­té par une explo­sion de dyna­mite dans la car­rière voi­sine.

De l’importance de déve­lop­per très vite les tech­no­lo­gies dites « renou­ve­lables », avant qu’ils loupent un épi­sode ou deux de leur émis­sion pré­fé­rée, et afin qu’ils puissent, comme tous les civi­li­sés, jeter leur ancienne télé et en ache­ter une nou­velle (et jeter aus­si leur pan­neau solaire qui ne fonc­tionne plus).

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Dans l’article « Au Kenya, des kilo­watts pour pro­duire des tonnes de khat », que nous ne cite­rons pas, on apprend que « Gabriel » compte uti­li­ser l’électricité pour lan­cer une indus­trie du Khat, et créer un « Khat­bull ».

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Article sui­vant :

Une nuit chez les Masai avec catch américain, bières fraîches et musique électro

Où le titre : « avec catch amé­ri­cain, bières fraîches et musique élec­tro » et le sous-titre : « A Olpos­mo­ru, vil­lage kényan à la fron­tière tan­za­nienne, où les soi­rées, désor­mais ryth­mées par la télé­vi­sion, se finissent à l’aube », nous disent tout.

Une clé de nuque bru­tale, sui­vie du coup de la corde à linge et d’une pro­jec­tion hors du ring. Les deux cat­cheurs amé­ri­cains hui­leux aux dos maçon­nés s’invectivent l’œil torve. Leurs sil­houettes vibrent un peu. La connexion n’est pas très bonne. Ce qui ne per­turbe aucu­ne­ment la dizaine de Masai regrou­pés devant la télé­vi­sion du Meka Hotel. Cer­tains portent la shu­ka, cape rouge tra­di­tion­nelle, et le poi­gnard au côté, d’autres des habits occi­den­taux sati­nés de pous­sière. Tous observent avec atten­tion cet étrange spec­tacle, par­fois avec ravis­se­ment, lâchant quelques rires, par­fois avec cir­cons­pec­tion. Ils attendent avec impa­tience le jour­nal de 19 heures. D’autres Amé­ri­cains débarquent dans un clip de rap, puis de blonds man­ne­quins fili­formes défilent au rythme d’une musique élec­tro. Les regards sont hyp­no­ti­sés. Ce qui n’empêche pas le patron de cette can­tine minus­cule de zap­per encore et encore avec une fier­té non dissimulée.

La moder­ni­té, la tech­no­lo­gie, le pro­grès, la télé­vi­sion, le zapping…

Il faut dire qu’il y a matière à orgueil. Le Meka Hotel était, il y a près d’une année, le pre­mier res­tau­rant à rece­voir l’électricité et le bou­quet satel­lite dans tout le vil­lage d’Olposmoru. Mille âmes aux confins de la sublime réserve d’Olarro, au sud du Kenya. Une langue de terre sèche, pen­due à tous les vents à 300 m de la fron­tière tan­za­nienne. Trop loin pour que le gou­ver­ne­ment kényan décide d’y étendre son réseau natio­nal d’électricité. Celui-ci s’est arrê­té à 40 km du vil­lage. Il a donc fal­lu trou­ver une solu­tion. C’est l’entreprise amé­ri­ca­no-kényane Power­Gen qui l’a apportée.

Bis. Fiat lux bouquetsatellitux.

En décembre 2015, elle a ins­tal­lé au centre du vil­lage un mini-réseau élec­trique : 24 pan­neaux solaires conte­nant 16 bat­te­ries reliées à un ondu­leur qui dif­fuse à tra­vers un maillage de 30 poteaux élec­triques répar­tis dans Olpos­mo­ru. « Nous pro­dui­sons 5,6 kWh d’énergie renou­ve­lable, suf­fi­sam­ment pour ali­men­ter l’intégralité du vil­lage », explique Ander­son Bett, jeune ingé­nieur kényan char­gé par l’entreprise de trou­ver les sites où implé­men­ter cette tech­no­lo­gie. Ici, l’entreprise a déjà rac­cor­dé 62 clients, des familles, mais sur­tout des com­mer­çants. « Nous les connec­tons en prio­ri­té, pour­suit-il, car, contrai­re­ment aux agri­cul­teurs ou aux ber­gers nomades qui peuplent la région, ils ont des reve­nus plus régu­liers qui leur per­mettent de payer le rac­cor­de­ment de 1 000 shil­lings (8,8 euros) et les fac­tures néces­saires à l’entretien du réseau. »

A Olpos­mo­ru, ce ne sont pas les com­merces qui manquent. A l’instar de nom­breux vil­lages fron­ta­liers, celui-ci attire ber­gers, agri­cul­teurs et ven­deurs ambu­lants pro­ve­nant des hameaux de la région et de la Tan­za­nie voi­sine. Grâce à l’installation de l’électricité, le nombre de bars et de res­tau­rants a dou­blé. On compte douze éta­blis­se­ments aujourd’hui, autant d’épiceries et de maga­sins géné­raux. « L’électricité a aug­men­té l’attractivité du vil­lage, qui s’agrandit », avance William Kebet, cafe­tier. Au sud, près de la fron­tière, on aper­çoit en effet plu­sieurs mai­sons et un motel en construc­tion. « Avant, dans mon res­tau­rant, j’avais un groupe élec­tro­gène mais l’essence me coû­tait trop cher. C’est pour­quoi je me suis rac­cor­dé au mini-réseau », embraie William en mon­trant un pan­neau blanc com­por­tant une ampoule, un fusible et une prise à laquelle il a rac­cor­dé sa télé. « Quand nous connec­tons des clients au mini-réseau, nous leur pro­po­sons d’acheter des appa­reils ména­gers : télé, fri­go, micro-ondes, explique Ander­son. Nous vou­lons qu’ils s’habituent à uti­li­ser l’électricité avec des outils modernes. Plus ils en consomment, plus nous aug­men­tons notre béné­fice. »

Pro­grès : plus de bars et de res­tau­rants, plus de consom­ma­tion de télé, fri­go, micro-ondes. Toute la série du Monde peut être résu­mée par cette seule phrase : « Nous vou­lons qu’ils s’habituent à uti­li­ser l’électricité avec des outils modernes. Plus ils en consomment, plus nous aug­men­tons notre bénéfice. »

[…] Isaac englou­tit une rasade de Guin­ness fraîche. L’une des douze bières inter­na­tio­nales que compte ce bar. Le Sweet Angel a été ouvert par le père du gérant, James, 30 ans. La famille vient de Narok, der­nière ville avant la réserve masai où ils ont déjà un éta­blis­se­ment. « Quand Power­Gen a ins­tal­lé son réseau il y a un an, mon père a déci­dé d’ouvrir un deuxième bar ici, raconte James, et d’investir dans le déco­deur qui a plus de cent chaînes ». Ils paient leur élec­tri­ci­té 1 000 shil­lings trois fois par semaine et reçoivent une ving­taine de clients régu­liers par jour. « S’ils reviennent, c’est parce qu’on a une sono puis­sante et de la bonne musique. On leur passe du Bon­go tan­za­nien et ils dansent jusqu’au matin sans se sou­cier du len­de­main », s’enthousiasme James en mon­tant le volume.

Pro­grès : le syn­drome d’après moi le déluge et l’hy­per-indi­vi­dua­lisme carac­té­ris­tiques de la mono­cul­ture capi­ta­liste se démo­cra­tisent. On remarque aus­si, au pas­sage, que par sou­ci de déve­lop­pe­ment durable ils essaient de ne consom­mer que du local le « déve­lop­pe­ment » leur per­met de faire venir 12 bières dif­fé­rentes du monde entier.

La musique couvre la voix d’Isaac. « De plus en plus de gens veulent la lumière, la musique, les films, hurle-t-il. Ils découvrent les avan­tages de l’électricité, les rêves qu’elle porte. Le vil­lage était sombre et triste, main­te­nant les gens sont plus heu­reux et sortent le soir. Mais le sys­tème de Power­Gen est loin d’être par­fait. Cer­tains se plaignent de l’instabilité du réseau, des prix fluc­tuants et des retards de connexion. Mais quand même, avant, nous n’étions pas infor­més de ce qu’il se pas­sait dans le reste du pays. On rece­vait nos jour­naux de Narok, les lun­dis et ven­dre­dis, c’est tout. Désor­mais on peut regar­der les nou­velles tous les jours à la télé. C’est même ce qu’on pré­fère. Ça nous rapproche ».

Pro­grès : désor­mais, ils regardent les nou­velles tous les jours à la télé et c’est ce qu’ils pré­fèrent. Sans élec­tri­ci­té : sombre, triste / Avec élec­tri­ci­té (lumière, musique, films, télé) : heu­reux. Toutes les illu­sions et les men­songes que l’on nous a ven­dus, à nous, il y a un cer­tain temps, dans les pays dits « déve­lop­pés », hyp­no­tisent désor­mais ces popu­la­tions nou­vel­le­ment reliées au grand réseau planétaire.

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Article sui­vant :

Les Kényans craquent pour le solaire en kit

Où l’on conti­nue à com­prendre à quoi sert l’électricité :

[…] « Dans mon vil­lage, per­sonne n’a de lumière, d’électricité ou de télé­vi­sion », lance-t-elle en pré­pa­rant sur la table du salon le quill, légume proche de l’épinard qui accom­pagne l’ugali, plat natio­nal à base de farine de maïs. « Ce que je vou­drais, c’est offrir à ma famille l’un des grands kits avec la télé­vi­sion solaire, peut-être des plaques de cuis­son élec­triques aus­si ». Elle laisse s’étouffer un silence cou­vert par le des­sin ani­mé des petits. « Je serai heu­reuse de pou­voir leur appor­ter un peu de lumière ».

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Article sui­vant :

Des coques de grains de café pour faire tourner des usines kényanes

Où l’on apprend que les coques du café (issues de plan­ta­tions indus­trielles, selon toute pro­ba­bi­li­té) sont désor­mais récu­pé­rées (plu­tôt que : « écar­tées et jetées »), depuis 2006, par Lean Ener­gy Solu­tions, qui les « valo­rise ». A savoir qu’elles sont mélan­gées, dans « des usines de ron­dins », à « d’autres déchets végé­taux récu­pé­rés par l’entreprise : sciure de bois, bagasse de canne à sucre et rési­dus de char­bon ». Et que, « encore humide, le mélange tra­verse un immense séchoir au bout duquel un com­pres­seur l’agglomère et le condi­tionne en ron­dins au fort pou­voir calo­ri­fique ». Des ron­dins qui servent à ali­men­ter les chau­dières indus­trielles d’entreprises clientes de Lean Ener­gy Solu­tions, comme « Uni­le­ver, Coca-Cola, Pep­si ain­si que des socié­tés de tex­tile comme Spin­ners & Spin­ners ». La bio­masse, plu­tôt que de retour­ner au sol qui l’a pro­duite, finit ain­si par être brû­lée par Coca-Cola et Pep­si et d’autres, pour la pro­duc­tion de biens indus­triels, eux aus­si toxiques (pour la san­té et l’environnement).

Cette stra­té­gie verte a per­mis à Lean Ener­gy de signer des contrats de huit ans avec ces com­pa­gnies et de béné­fi­cier d’une ligne de cré­dit de l’Agence fran­çaise de déve­lop­pe­ment (AFD, par­te­naire du Monde Afrique).

Ils insistent là-des­sus durant toute la série, finan­ce­ment oblige.

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Article sui­vant :

Nos barrages permettront d’atteindre 50 % d’électrification du Cameroun en 2022

Où l’on remarque que la ques­tion de l’impact social d’un « pro­jet tita­nesque » de plus de 11 bar­rages (plus de 150 familles dépla­cées, juste pour un seul bar­rage) sur le fleuve Sana­ga est la der­nière de l’article, et que l’impact envi­ron­ne­men­tal, lui, est pure­ment et sim­ple­ment occul­té. Et pour­tant ce bar­rage menace de noyer 30 000 hec­tares de forêt pro­té­gée, et son élec­tri­ci­té sera prin­ci­pa­le­ment des­ti­née à une immense usine d’aluminium, appar­te­nant à la Com­pa­gnie Came­rou­naise d’Aluminium (Alu­cam).

Tous les bar­rages sont des catas­trophes éco­lo­giques et sociales. Pour le com­prendre, vous pou­vez lire cet article.

 

Une autre vue.

 

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Article sui­vant :

La Côte d’Ivoire se convertit lentement aux énergies renouvelables

Où l’on apprend, contrai­re­ment, encore et tou­jours, au « Per­sonne n’aidera l’Afrique à se déve­lop­per sinon les Afri­cains », que « la Com­pa­gnie ivoi­rienne de pro­duc­tion d’électricité (Ciprel), pre­mier pro­duc­teur d’électricité de Côte d’Ivoire et socié­té appar­te­nant au groupe fran­çais Era­nove, devrait bien­tôt signer l’ouverture d’une cin­quième cen­trale à Abid­jan » même si les gise­ments gaziers du pays seront à sec d’ici 2025. On apprend éga­le­ment qu’ils jus­ti­fient cela en expli­quant qu’ils pour­ront « tou­jours impor­ter du gaz natu­rel liqué­fié (GNL) pour ali­men­ter [leurs] cen­trales » et que « Total a d’ailleurs signé un contrat avec l’Etat début octobre qui lui don­ne­ra la pri­mau­té des impor­ta­tions de gaz en Côte d’Ivoire ». Enfin, on apprend que la bio­masse sera la pro­chaine source de pro­duc­tion d’électricité (« renou­ve­lable ») déve­lop­pée dans le pays.

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La conclu­sion sera brève. L’électrification de l’Afrique (et des pays en déve­lop­pe­ment du monde entier), qui est sur­tout son rac­cor­de­ment à la socié­té indus­trielle de consom­ma­tion de pro­duits super­flus et toxiques, sert à lui appor­ter (ou impo­ser) un mode de vie anti­éco­lo­gique, dont on sait éga­le­ment d’expérience qu’il n’est même pas satis­fai­sant (cf. les mala­dies liées au stress, aux angoisses, les dépres­sions, les bur­nouts et les sui­cides qui sont épi­dé­miques dans nos pays déjà « déve­lop­pés »). Un mode de vie dont nous devrions nous débar­ras­ser chez nous, au lieu de leur refour­guer. Le fait même qu’en lieu et place d’une dés­in­dus­tria­li­sa­tion du monde, les mul­ti­na­tio­nales, les médias et les poli­tiques encou­ragent la conti­nua­tion de son indus­tria­li­sa­tion (mais « verte », bien évi­dem­ment), garan­tit la catas­trophe pour tous, humains et non-humains. La pla­nète ne peut déjà pas du tout sou­te­nir le niveau de consom­ma­tion des pays « déve­lop­pés », qui sont lar­ge­ment en train de rava­ger, de conta­mi­ner, d’in­toxi­quer et de pol­luer l’en­semble des milieux natu­rels. Ima­gi­nez alors ce qui advien­dra lorsque tous les pays du monde consom­me­ront comme les pays riches. La crise éco­lo­gique extrê­me­ment grave que nous connais­sons ne peut être réso­lue que par l’a­ban­don de l’in­dus­tria­lisme, par une décrois­sance mas­sive. Mani­fes­te­ment, l’in­verse est en cours.

L’Afrique avait cet avan­tage, par rap­port à l’effondrement qui vient, de ne pas être trop dépen­dante de la machine, de conser­ver encore des savoir-faire liés à l’autosuffisance et à l’autonomie. Au fur et à mesure de son indus­tria­li­sa­tion, tout ceci sera per­du. Ses habi­tants s’ap­prêtent à deve­nir aus­si dépen­dants des arti­fices mor­ti­fères et alié­nants de la socié­té indus­trielle que nous le sommes dans nos pays dits « déve­lop­pés ». Une catas­trophe socio-éco­lo­gique en devenir.

Nico­las Casaux

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