Le texte qui suit est une tra­duc­tion du cha­pitre « Sus­tai­na­bi­li­ty » (« sou­te­na­bi­li­té » ou « dura­bi­li­té », en fran­çais) du livre de Der­rick Jen­sen inti­tu­lé What we leave behind (non tra­duit, en fran­çais : « Ce que nous lais­sons der­rière »), publié en 2009.


[Pré­ci­sion : en anglais, le titre ori­gi­nal de ce cha­pitre est « sus­tai­na­bi­li­ty ». Nous pour­rions tra­duire ça par « sou­te­na­bi­li­té », un mot qui n’existe pas en fran­çais, mais qui demeure com­pré­hen­sible. Le pro­blème, c’est que l’expression « sus­tai­nable deve­lop­ment » d’origine anglaise, a été tra­duite en fran­çais par « déve­lop­pe­ment durable » ; une mau­vaise tra­duc­tion. Tout au long de ce texte, lorsque le mot « sou­te­nable » est employé, ou « sou­te­na­bi­li­té », si cela vous rend la lec­ture plus aisée, lisez plu­tôt « durable » ou « dura­bi­li­té ». Pour plus de ren­sei­gne­ments sur les rai­sons der­rière cette mau­vaise tra­duc­tion fran­çaise, et sur l’oxymore que consti­tue le « déve­lop­pe­ment durable », vous pou­vez lire cet excellent article de Thier­ry Sal­lan­tin.]

Le mot sou­te­nable [ou « durable », NdT] n’est plus qu’un Gloire au sei­gneur ! pour les éco-adeptes. C’est un mot qui per­met aux cor­po­ra­tistes com­mer­ciaux, avec leurs bons sen­ti­ments « verts » média­tiques, de rejoindre l’impitoyable déni des pri­vi­lé­giés. C’est un mot que je n’ose presque pas uti­li­ser tel­le­ment les mora­listes pares­seux, les indi­vi­dua­listes suf­fi­sants et les grou­pies de l’utopie tech­no-consu­mé­riste à venir l’ont vidé de son sens. Dou­ter de cette pro­messe vague, désor­mais lar­ge­ment accep­tée par l’opinion publique — selon laquelle nous pou­vons avoir nos voi­tures, nos cor­po­ra­tions, notre consom­ma­tion mais aus­si une pla­nète — est à la fois une tra­hi­son et une héré­sie aux yeux de la plu­part des pro­gres­sistes bien-pen­sants. Mais voi­là la ques­tion : Vou­lons-nous nous sen­tir mieux ou vou­lons-nous être effi­caces ? Sommes-nous des sen­ti­men­ta­listes ou des guer­riers ?

— Lierre Keith

 

William McDo­nough est un archi­tecte de renom­mée mon­diale, qua­li­fié de « prêtre » du « déve­lop­pe­ment durable ». Il recon­naît — comme tous ceux qui pos­sèdent une once d’intégrité et d’intelligence — que cette culture est hau­te­ment des­truc­trice, et qu’une par­tie de cette des­truc­ti­vi­té est liée au fait que ses déchets n’aident pas le monde natu­rel, mais au contraire, qu’ils l’empoisonnent. Il affirme à rai­son que dans le monde natu­rel, « les déchets d’un orga­nisme four­nissent la nour­ri­ture d’un autre — que les déchets sont de la nour­ri­ture ». À la suite de quoi il ajoute qu’il veut chan­ger l’industrie afin, entre autres choses, que ses déchets deviennent utiles : l’équivalent indus­triel de ce même prin­cipe de déchet-nour­ri­ture. Au cœur de sa phi­lo­so­phie, nous dit-il, sont des « prin­cipes de desi­gn fon­da­men­taux » qui « uti­lisent des pro­duits com­po­sés de maté­riaux qui se bio­dé­gradent et deviennent de la nour­ri­ture pour les cycles bio­lo­giques, ou de maté­riaux syn­thé­tiques qui ne sortent pas de boucles tech­niques, où ils conti­nuent à cir­cu­ler en tant que nutri­ments impor­tants pour l’industrie. Des prin­cipes qui pro­duisent des bâti­ments conçus pour uti­li­ser l’énergie solaire, cap­tu­rer du car­bone, fil­trer l’eau, créer de l’habitat et four­nir un lieu de tra­vail sûr, sain et agréable. De tels desi­gns ne sont pas des stra­té­gies de ges­tion des dom­mages. Ils ne cherchent pas à amé­lio­rer un sys­tème des­truc­teur. Au lieu de cela, ils visent à éli­mi­ner le concept même de déchet, tout en four­nis­sant des biens et des ser­vices qui res­taurent et sou­tiennent la nature et la socié­té humaine. Ils sont éla­bo­rés d’après la convic­tion selon laquelle le desi­gn peut célé­brer des aspi­ra­tions posi­tives et créer une empreinte humaine entiè­re­ment posi­tive ». Il en vient au but : « La pros­pé­ri­té sur le long-terme ne dépend pas de ce qu’on rende un sys­tème fon­da­men­ta­le­ment des­truc­teur plus effi­cient, mais de sa trans­for­ma­tion afin que tous ses pro­duits soient sûrs, sains et régé­né­ra­teurs. »

Il écrit : « Ima­gi­nez un bâti­ment, inté­gré au pay­sage, qui col­lecte l’énergie du soleil, cap­ture du car­bone et pro­duise de l’oxygène. Ima­gi­nez des zones humides et des jar­dins bota­niques inté­grés, récu­pé­rant des nutri­ments depuis l’eau qui cir­cu­le­rait. De l’air frais, des plantes à fleurs, et, par­tout, la lumière du jour. La beau­té et le confort pour tous les habi­tants. Un toit végé­ta­li­sé qui absorbe la pluie. Des oiseaux nichant et se nour­ris­sant de l’empreinte ver­doyante du bâti­ment. En résu­mé, un sys­tème de sup­port de vie en har­mo­nie avec les flux d’énergie, les âmes humaines et les autres créa­tures vivantes. »

Sa rhé­to­rique est belle, et la culture domi­nante l’a bien récom­pen­sé pour son tra­vail. Il est à la tête d’un cabi­net d’architectes qui porte son nom, et qui compte 30 col­la­bo­ra­teurs. Il a rem­por­té trois récom­penses pré­si­den­tielles états-uniennes : La récom­pense pré­si­den­tielle pour le déve­lop­pe­ment durable (1996), Le prix de chi­mie verte pré­si­den­tiel (2003), et La récom­pense natio­nale du Desi­gn (2004). En 1999, le maga­zine Time l’a qua­li­fié de « héros pour la pla­nète », affir­mant que « son uto­pisme est ancré dans une phi­lo­so­phie uni­fiée qui — de manière pra­tique et véri­fiable — change le desi­gn du monde. »

Com­ment cela se tra­duit-il sur le ter­rain, là où ça importe réel­le­ment ?

Exa­mi­nons briè­ve­ment quelques-uns de ses pro­jets.

Tout d’abord, il y a l’usine de camion Ford de Dear­born, dans le Michi­gan. Le site web de McDo­nough décrit son tra­vail sur cette usine à l’aide d’un lan­gage qui nous ferait presque oublier qu’il s’agit d’une usine, et qui nous fait tota­le­ment oublier ce qu’on y fabrique : « Au centre du pro­jet de revi­ta­li­sa­tion Ford, cette nou­velle cen­trale d’assemblage repré­sente l’effort auda­cieux du client pour repen­ser l’empreinte éco­lo­gique d’un grand éta­blis­se­ment de fabri­ca­tion. Son desi­gn syn­thé­tise l’emphase sur la volon­té d’avoir un lieu de tra­vail sûr et sain, avec une approche qui opti­mise l’impact de l’activité indus­trielle sur l’environnement. »

L’u­sine Ford en ques­tion

Il conti­nue : « La pierre angu­laire du sys­tème de ges­tion de l’eau du site est le toit végé­ta­li­sé d’une sur­face de 4 hec­tares — le plus grand du monde. Ce toit ‘vert’ devrait rete­nir la moi­tié des pré­ci­pi­ta­tions annuelles qui s’y déver­se­ront. Le toit four­ni­ra aus­si un habi­tat… avec les bruits d’oiseaux chan­teurs nichant au-des­sus de la tête des ouvriers, la nou­velle usine de camion de Dear­born offre un aper­çu des pos­si­bi­li­tés trans­for­ma­trices sug­gé­rées par ce nou­veau modèle de sou­te­na­bi­li­té pour l’industrie. »

L’usine, ce « nou­veau modèle de sou­te­na­bi­li­té pour l’industrie », fabrique des camions. Des camions. Oui : des camions. McDo­nough a rai­son sur un point : ce modèle four­nit une « sou­te­na­bi­li­té pour l’industrie ». Cer­tai­ne­ment pas pour le monde natu­rel.

Il est à la fois absurde et obs­cène de sug­gé­rer que pour la simple rai­son qu’il a mis des plantes sur son toit, cette usine est (même un tant soit peu) sou­te­nable. D’où pense-t-il que l’acier des camions (ou, d’ailleurs, de l’usine) pro­vient ? La bauxite pour l’aluminium ? Le caou­tchouc pour les pneus ? La pro­duc­tion de cha­cun de ces maté­riaux est-elle sou­te­nable ? Et qu’advient-il des camions après leur fabri­ca­tion ? Quels dom­mages entraînent-ils ? A quel point contri­buent-ils au réchauf­fe­ment cli­ma­tique ? Une culture basée sur le trans­port longue dis­tance de gens, de matières pre­mières, et de pro­duits usi­nés est-elle sou­te­nable ? Une culture qui requiert des camions a‑t-elle la moindre chance d’être sou­te­nable ?

Il est facile de frag­men­ter n’importe quel pro­ces­sus et de dire que ci ou ça ou qu’une par­tie spé­ci­fique de ce pro­ces­sus est sou­te­nable. […]

Consi­dé­re­rions-nous qu’une usine de bombes nucléaires est sou­te­nable parce qu’on y a mis des plantes sur le toit ?

Et pour ceux d’entre vous qui pensent que mon saut d’une usine de camions à une usine d’armes nucléaires est infon­dé, posez-vous la ques­tion sui­vante : étant don­né le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, et étant don­né les autres consé­quences de la culture de la voi­ture (et étant don­né les impli­ca­tions d’une culture basé sur le trans­port longue dis­tance de gens, de matières pre­mières et de pro­duits finis), qu’est-ce qui a le plus endom­ma­gé la bio­sphère : les armes nucléaires ou les camions ?

La réponse, bien sûr, est les deux, et plus par­ti­cu­liè­re­ment la men­ta­li­té qui les a pro­duits.

Ensuite, pas­sons à la des­crip­tion que McDo­nough donne de son tra­vail sur le siège euro­péen de Nike : « Le com­merce de Nike s’articule autour de per­for­mances ath­lé­tiques de niveau mon­dial, ain­si, le desi­gn de son siège euro­péen aspire à un niveau équi­valent de construc­tion et de per­for­mance humaine. Le cam­pus créé un habi­tat actif qui pro­meut la san­té phy­sique, sociale et cultu­relle au sens large. Les envi­ron­ne­ments inté­rieurs ne contiennent pas de PVC, mais du bois acquis de manière sou­te­nable, une lumière du jour abon­dante et de l’air frais. Une des ins­tal­la­tions géo­ther­miques les plus grandes d’Europe four­nit une bonne cli­ma­ti­sa­tion, contri­buant à faire du siège euro­péen de Nike l’un des bureaux des Pays-Bas les plus effi­caces éner­gé­ti­que­ment, pro­por­tion­nel­le­ment à sa taille. Ce desi­gn encou­rage de fortes connexions locales en évo­quant le pay­sage régio­nal d’eau et de plantes locales et en embras­sant un riche contexte archi­tec­tu­ral dont un autre bâti­ment d’envergure, conçu par l’architecte d’Hilversum, Willem Dudok, pour les évè­ne­ments équestres olym­piques de 1928. »

Dans un article qui chante les louanges de son tra­vail sur ce « cam­pus », et éga­le­ment, comme le sous-titre le lais­sait entendre, du « pas de géant de Nike vers la sou­te­na­bi­li­té », McDo­nough écrit, « Quels sont, se sont-ils [Nike] deman­dés, les impacts sociaux et envi­ron­ne­men­taux sur le long terme de l’industrie des chaus­sures de sport ? Com­ment une com­pa­gnie dont les reve­nus annuels se chiffrent en mil­liards (plus de 9 mil­liards de dol­lars en 2001) et qui pos­sède plus de 700 contrats d’usines à tra­vers le monde, peut-elle ren­ta­ble­ment inté­grer l’écologie et l’équité social dans sa manière de com­mer­cer, chaque jour, et à tous les niveaux opé­ra­toires ? »

Il répond ensuite à cette ques­tion : « Plu­tôt que d’essayer de limi­ter l’impact de l’industrie à tra­vers la ges­tion des émis­sions nocives, la phi­lo­so­phie du ‘ber­ceau-au-ber­ceau’ consi­dère que le desi­gn intel­li­gent peut éli­mi­ner le concept de déchet, résol­vant ain­si le conflit entre la nature et le com­merce. En mode­lant les sys­tèmes indus­triels sur les flux de nutri­ments de la nature, les desi­gners peuvent créer des usines hau­te­ment pro­duc­tives ayant des effets posi­tifs sur leurs envi­ron­ne­ments, ain­si que des pro­duits entiè­re­ment sains, qui sont soit retour­nés à la terre soit réin­sé­rés dans les cycles indus­triels, pour tou­jours. Il s’agit d’une stra­té­gie pro-vie qui célèbre la créa­ti­vi­té humaine et l’abondance de nature — qui cor­res­pond par­fai­te­ment à la culture posi­tive et inno­va­trice de Nike. »

McDo­nough cite le direc­teur du déve­lop­pe­ment durable cor­po­ra­tiste de Nike (triple oxy­more s’il en est un), affir­mant que sa phi­lo­so­phie « se fond bien avec la culture ici. Et c’est un mes­sage exci­tant. Si vous par­lez de sys­tèmes de ges­tion envi­ron­ne­men­tale et d’éco-efficience, les gens lèvent les yeux au ciel. Mais si vous par­lez d’innovation et d’abondance, c’est ins­pi­rant. Les gens sont alors très, très inté­res­sés. »

Bien évi­dem­ment, le per­son­nel des éche­lons supé­rieurs des cor­po­ra­tions est inté­res­sé par le mes­sage de McDo­nough : rien ici ne sug­gère qu’ils devraient fon­da­men­ta­le­ment revoir leur manière de com­mer­cer, qui les rend riches. Nous en venons fina­le­ment au point prin­ci­pal : ils peuvent conti­nuer à exploi­ter des tra­vailleurs et à détruire la pla­nète, et les timides angoisses qu’ils pou­vaient res­sen­tir ne sont plus, parce qu’ils par­ti­cipent désor­mais à un pro­ces­sus pro-vie, un pro­ces­sus « durable » (ou plu­tôt, durable™).

Il conti­nue : « Et inté­res­sés ils le furent…en 1996… Nike enga­gea William McDo­nough + Part­ners afin de conce­voir un nou­veau cam­pus der­nier cri pour son siège euro­péen aux Pays-Bas. Com­plexe de 5 nou­veaux bâti­ments, le cam­pus fut conçu pour inté­grer l’intérieur avec l’environnement, en pui­sant dans les flux d’énergie locaux afin de créer des rela­tions saines et béné­fiques entre la nature et la culture humaine. »

Mais McDo­nough et sa phi­lo­so­phie ne se sont pas conten­tés de créer un magni­fique « cam­pus » en Europe où de magni­fiques direc­teurs exé­cu­tifs euro­péens peuvent tra­vailler, jouer, man­ger au bis­tro, tout en gérant une com­pa­gnie qui pro­fite du qua­si-escla­vage de per­sonnes de cou­leurs — de jeunes femmes noires prin­ci­pa­le­ment — qui tra­vaillent en usine 65 heures par semaine, pour des salaires de misère, à fabri­quer des chaus­sures de sport de luxe ; dans des usines où des pro­duits chi­miques causent des dom­mages au foie, aux reins et au cer­veau 177 fois supé­rieurs à la limite légale (même dans des pays à la légis­la­tion laxiste comme le Viet­nam et la Chine) ; dans des usines où 77 % des employés souffrent de pro­blèmes res­pi­ra­toires ; dans des usines où la qua­si-tota­li­té de ceux qui y tra­vaillent n’auraient ni la force ni le temps de jouer au ten­nis. Non, la phi­lo­so­phie de McDo­nough a accom­pli bien plus que ça ; ain­si que McDo­nough le sou­ligne fiè­re­ment : « D’ici 2010, Nike compte uti­li­ser un mini­mum de 5% de coton bio­lo­gique dans tous ses vête­ments en coton. »

Au siège de Nike en Hol­lande, les employé-e‑s peuvent faire du yoga. L’autre facette du déve­lop­pe­ment durable, le déve­lop­pe­ment per­son­nel.

McDo­nough conclut, dans un lan­gage qui me donne envie de sor­tir ache­ter une paire de Nike : « Nous sommes d’accord. Et que le géant autre­fois endor­mi foule désor­mais le monde en Air Jor­dan, ou en chaus­sette en coton bio­lo­gique, nous avons été ravi de le voir se lever. »

Cette com­pa­gnie que McDo­nough décrit si élo­quem­ment, si amou­reu­se­ment, cette com­pa­gnie qui « change l’inspiration en action effi­cace » et qui « fera de même avec tous les défis du che­min vers le durable », c’est Nike. Nike. Nike et ses ate­liers-usines. Nike qui fabrique des chaus­sures de sport de luxe — un pro­duit tout à fait super­flu — dans des usines insa­lubres rem­plies de jeunes femmes qui ne sont pas assez payées pour man­ger, encore moins pour sou­te­nir leurs familles, des jeunes femmes qui souffrent sou­vent de har­cè­le­ment sexuel. Nike qui auto­rise ses employés (pauvres et noirs) à prendre 5 minutes de pause toi­lette par jour et qui force les femmes à mon­trer leurs sous-vête­ments ensan­glan­tés pour prou­ver qu’elles ont leurs règles. Nike, qui licen­cie sou­vent des employés pour avoir pris un seul jour de congé mala­die. Nike, dont 30% des coûts com­mer­ciaux, en Indo­né­sie, sont des paie­ments aux « géné­raux indo­né­siens, aux membres du gou­ver­ne­ment, et aux mafieux ». Nike, qui emploie des usines qui brûlent régu­liè­re­ment du caou­tchouc, mais qui le nie ensuite.

Je suis heu­reux que Nike vise les 5% de coton bio­lo­gique. N’utiliser « que » 95% de coton aux pes­ti­cides est cer­tai­ne­ment mieux que d’en uti­li­ser 100%. Mais nous ne devrions jamais oublier que l’industrie coton­nière escla­va­giste du Sud des États-Unis pré-guerre de séces­sion était 100% bio­lo­gique. Nike doit encore pro­gres­ser de 95% afin de se his­ser au niveau de cette entre­prise infâme.

Nike. McDo­nough aurait-il applau­di la filiale alle­mande de la Ford Motor Com­pa­ny (Ford Werke A.G., dont 55 à 90 des actions étaient déte­nus par Ford USA de 1933 à 1945) pour avoir ren­du un petit pour­cen­tage de ses matières pre­mières un peu moins toxique, dans ses usines d’esclavages nazies ? Aurait-il conçu le siège de Bayer, puis écrit des éloges au sujet de l’amélioration de l’utilisation de maté­riaux dans leurs usines d’esclavages ? Ou de Daim­ler-Benz ? Ou de com­pa­gnies japo­naises comme Mit­su­bi­shi et Kawa­sa­ki, qui uti­li­saient des pra­tiques escla­va­gistes durant la Seconde Guerre mon­diale ? McDo­nough aurait-il van­té leurs mérites s’ils l’avaient embau­ché pour construire un joli siège d’entreprise et s’ils avaient four­ni des maté­riaux recy­clés (ou 5 % de maté­riaux non-toxiques) pour la construc­tion pour laquelle des esclaves étaient employés ?

Un camp d’esclavage est un camp d’esclavage, peu importe la rhé­to­rique.

Et pour ceux qui pensent que mon saut d’une usine Nike aux camps d’esclavages de la Seconde Guerre mon­diale est infon­dé, consi­dé­rez les mots du réci­pien­daire du prix Nobel de la Paix de 1996, José Ramos-Hor­ta : « Nike devrait être trai­té comme un enne­mi, de la même manière que nous consi­dé­rons les armées et les gou­ver­ne­ments qui sont cou­pables de vio­la­tions des droits humains. Quelle est la dif­fé­rence entre l’attitude de Nike en Indo­né­sie et ailleurs, et celle de l’armée impé­riale du Japon durant la Seconde Guerre mon­diale ? »

Enfin, ana­ly­sons un der­nier pro­jet de McDo­nough. Un « aéro­port d’af­faire » à Détroit, dans le Michi­gan. McDo­nough écrit, à son sujet, que « son desi­gn se base sur l’expérience du pas­sa­ger, et cherche à évo­quer la mer­veille du vol aux usa­gers et au per­son­nel. Une nou­velle séquence d’entrée démarre sous l’abri d’une cano­pée en forme d’aile, et mène à un atrium cen­tral qui défi­nit plus clai­re­ment l’endroité du ter­mi­nal pour les deux groupes. L’étendu des vitrages, des puits de lumière, et une impres­sion­nante gale­rie ouvrent des vues élar­gies sur les pistes et vers le ciel. En créant un envi­ron­ne­ment plus vibrant et cen­tré sur l’usager, le nou­veau centre amé­liore le lieu de tra­vail de la com­mu­nau­té des voya­geurs aériens, et leur four­ni un lieu de ras­sem­ble­ment plus ins­pi­rant. »

Il décrit un aéro­port d’af­faire. Un aéro­port. Où des avions atter­rissent et décollent. Ce qu’un aéro­port — même doté d’un « envi­ron­ne­ment plus vibrant et cen­tré sur l’usager » — a à voir avec la sou­te­na­bi­li­té m’échappe entiè­re­ment. Les aéro­ports ne sont pas sou­te­nables.  Ils ne peuvent pas l’être. Ils ne le seront jamais. Une culture basée sur le type de trans­port de per­sonnes et de maté­riaux qu’implique un aéro­port ne peut pas être sou­te­nable. Une culture dotée de l’infrastructure phy­sique, sociale, poli­tique et éco­no­mique ren­due pos­sible et ren­for­cée par le trans­port aérien ne pour­ra jamais être sou­te­nable. Les seules cultures sou­te­nables sont les cultures locales, basées sur des rela­tions de pré­lè­ve­ment et de res­ti­tu­tion vis-à-vis d’un lieu spé­ci­fique. Les seules cultures sou­te­nables sont celles dont les déchets ne sont pas indus­triels et ne servent pas l’industrie, mais sont bio­lo­giques et béné­fi­cient à un ter­ri­toire éco­lo­gique.

McDo­nough a aus­si construit un siège d’IBM en Hol­lande.

Il y a quelques pages, je men­tion­nais de manière iro­nique le fait que le Time maga­zine ait qua­li­fié McDo­nough de « Héros pour la pla­nète ». Mais, en véri­té, si tout ce que McDo­nough a fait se résume à l’implantation de plantes sur le toit d’usines de camions, à l’incitation de cor­po­ra­tions trans­na­tio­nales à recy­cler plus, et à la construc­tion d’aéroports « vibrants », il n’est, à mes yeux, qu’un héros de second plan.

J’ai beau­coup écrit sur le fait que cette culture — la civi­li­sa­tion — est incor­ri­gible, et qu’elle se base sur une exploi­ta­tion et une des­truc­tion du monde natu­rel sys­té­miques et fonc­tion­nel­le­ment néces­saires. J’ai écrit sur le besoin de déman­te­ler la civi­li­sa­tion avant qu’elle ne détruise la vie sur cette pla­nète.

Mais j’ai éga­le­ment écrit sur le fait que nous avons besoin de tout. Que nous avons non seule­ment besoin de gens qui font tout ce qu’ils peuvent pour pro­té­ger l’endroit où ils vivent (et/ou qu’ils aiment) — pour pro­té­ger la vie elle-même de la des­truc­ti­vi­té de cette culture et de ses membres (je viens de lire aujourd’hui que le bai­ji, ou dau­phin blanc, qui a sur­vé­cu pen­dant 20 mil­lions d’années, venait d’être décla­ré éteint) — mais éga­le­ment de gens qui, en atten­dant, tentent gra­duel­le­ment de rendre cette culture moins des­truc­trice. Prise seule, aucune de ces deux pro­po­si­tions ne suf­fit. Si nous tra­vaillons tous et atten­dons le glo­rieux sou­lè­ve­ment qui ren­ver­se­ra cette culture mor­ti­fère, il ne res­te­ra rien lors de son effon­dre­ment. Donc, dans la mesure où McDo­nough est res­pon­sable d’avoir fait bais­ser de 5% le taux de coton char­gé de pes­ti­cides uti­li­sé par Nike, je lui suis recon­nais­sant, et je recon­nais et célèbre volon­tiers l’importance de son tra­vail. Mais de la même manière, si nous ne fai­sons que bri­co­ler un peu, qu’à peine atté­nuer la des­truc­ti­vi­té — et si l’on met de côté la rhé­to­rique, ce que fait McDo­nough relève, au mieux, de l’atténuation — cette culture conti­nue­ra à dévo­rer le vivant, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à sau­ver.

Mal­heu­reu­se­ment, comme nous l’avons vu, McDo­nough affirme que son atté­nua­tion et son bri­co­lage sont bien plus que ce qu’ils sont. Ima­gi­nez à quel point le tra­vail et la rhé­to­rique de McDo­nough seraient dif­fé­rents s’il avait dit quelque chose comme : « c’est très bien que nous ayons plan­té des espèces natives sur le toit de cette usine de camion, mais il s’agit d’un tout petit pas, et étant don­né la rapi­di­té avec laquelle la civi­li­sa­tion indus­trielle détruit le monde natu­rel, ces étapes tran­si­tion­nelles devraient être bien plus impor­tantes, bien plus rapides. Aujourd’hui, nous plan­tons des herbes sur le toit d’une usine de camion. Demain nous nous débar­ras­se­rons des camions. Le len­de­main, nous nous débar­ras­se­rons des usines, tan­dis que nous frei­ne­rons et nous orien­te­rons tant bien que mal vers la sou­te­na­bi­li­té. Le desi­gn de cette usine n’est abso­lu­ment pas sou­te­nable, et bien que je sois flat­té que cer­tains le consi­dèrent ain­si, je ne peux accep­ter ces louanges, puisque nous n’avons pas le temps de nous illu­sion­ner sur la magni­tude des chan­ge­ments néces­saires, de ce qui doit être défait, et de ce à quoi nous devons immé­dia­te­ment renon­cer. Cepen­dant, ce desi­gn est un mou­ve­ment, et nous avons déses­pé­ré­ment besoin de mou­ve­ment — de n’importe quel mou­ve­ment — dans la bonne direc­tion. » Si McDo­nough avait dit un tout petit quelque chose d’aussi hon­nête que ça, il serait (pour ce que ça vaut) un de mes plus grands héros.

Bien sûr, il ne dit rien de tel. S’il le fai­sait, Ford, Nike, et ain­si de suite, ne l’embaucheraient jamais, et les pré­si­dents Clin­ton et Bush ne lui attri­bue­raient cer­tai­ne­ment pas de récom­penses pour la sou­te­na­bi­li­té™. Le maga­zine Time ne l’appellerait pas un « héros pour la pla­nète ».

Mal­heu­reu­se­ment, ce ren­for­ce­ment social des pseu­do-solu­tions est une immense (et néces­saire, et rou­ti­nière) par­tie du pro­blème. Nous pour­rions for­mu­ler les mêmes ana­lyses vis-à-vis de n’importe quel « capi­ta­liste vert » ou « fores­tier vert », ou « entre­pre­neur vert », de Paul Haw­ken à Amo­ry Lovins, et Al Gore, qui essaient de nous racon­ter, contre l’évidence, que les chan­ge­ments non-sys­té­miques peuvent trans­for­mer un sys­tème fon­da­men­ta­le­ment injuste et insou­te­nable en quelque chose qu’il n’est mani­fes­te­ment pas. La civi­li­sa­tion indus­trielle détruit la vie sur Terre. Comme je l’ai men­tion­né aupa­ra­vant, qui­conque pos­sède une once d’intelligence et d’intégrité le com­prend (qu’ils l’énoncent publi­que­ment ou pas, qu’ils l’admettent consciem­ment ou pas). Cepen­dant, admettre que la civi­li­sa­tion indus­trielle détruit la pla­nète peut être incroya­ble­ment mena­çant, et effrayant, par­ti­cu­liè­re­ment lorsque notre mode de vie, notre métier, notre célé­bri­té, notre for­tune, notre pou­voir et notre iden­ti­té dépendent de la conti­nua­tion de l’économie indus­trielle et, plus fon­da­men­ta­le­ment, du sys­tème de Pon­zi géant que l’on appelle la civi­li­sa­tion indus­trielle. Et parce que cette réa­li­sa­tion est effrayante, parce qu’elle menace notre iden­ti­té, parce qu’elle menace de nom­breuses choses aux­quelles nous tenons, parce que cette réa­li­sa­tion nous menace en mena­çant ce dont nous avons été ren­dus dépen­dants (pour­riez-vous sur­vivre sans la civi­li­sa­tion indus­trielle ? Où obtien­driez-vous votre eau ? Votre nour­ri­ture ? Vos chaus­sures de sport ?), nous avons sou­vent ten­dance à réagir en recher­chant n’importe quelle excuse nous per­met­tant de l’éviter ; nous nous accro­che­rons à la pre­mière ratio­na­li­sa­tion ban­cale concoc­tée par n’importe qui (mais par­ti­cu­liè­re­ment à celles que for­mulent des figures d’autorité), qui puisse nous per­mettre de main­te­nir notre vieux mode de vie, contre toute évi­dence, toute logique, toute intui­tion, peu importe son degré de des­truc­ti­vi­té. Ain­si que je l’ai écrit sur la pre­mière page de mon livre A Lan­guage Older Than Words : « Afin de main­te­nir notre mode de vie, nous devons, au sens large, nous men­tir les uns aux autres, et par­ti­cu­liè­re­ment à nous-mêmes. Il n’est pas néces­saire que les men­songes soient par­ti­cu­liè­re­ment plau­sibles. Les men­songes servent de rem­parts contre la véri­té. Ces rem­parts contre la véri­té sont néces­saires parce que, sans eux, de nom­breux actes déplo­rables devien­draient impos­sibles. »

Il s’agit pré­ci­sé­ment de ce que fait McDo­nough (et Haw­kins, Levins, Gore, etc.). Il nous abreuve de douces et ras­su­rantes his­toires, les unes après les autres, toutes por­teuses du même mes­sage des­truc­teur, qui se résume à : la civi­li­sa­tion indus­trielle peut conti­nuer, si seule­ment nous appor­tons quelques chan­ge­ments mineurs et les qua­li­fions de grandes trans­for­ma­tions.

Nous savons tous que ce mode de « vie » ne marche pas. Nous savons tous que quelque chose doit chan­ger. Nous savons que ce chan­ge­ment doit être dras­tique. McDo­nough cor­rompt cette réa­li­sa­tion de la néces­si­té d’un chan­ge­ment radi­cal et redi­rige cette éner­gie au ser­vice du sys­tème qui est en train de détruire la vie. Il nous endort avec suc­cès : Ne vous inquié­tez pas. Tout va bien se pas­ser ; Ford plante désor­mais de l’herbe sur le toit de ses usines de camion. Une révo­lu­tion est en cours.

J’imagine déjà les publi­ci­tés.

Je ne pense pas que McDo­nough tente inten­tion­nel­le­ment de nous induire en erreur. Je pense qu’il fait ce que font beau­coup d’entre nous, ce que Robert Jay Lif­ton décrit de manière si élo­quente dans son livre cru­cial, Les méde­cins nazis. Ce dont je parle dans d’autres livres, et dont je parle encore ici en rai­son de l’importance de ce que Lif­ton expose, et parce que les actions qu’il décrit se pro­duisent si fré­quem­ment.

Lif­ton vou­lait savoir com­ment des méde­cins — des gens qui avaient prê­té le ser­ment d’Hippocrate — pou­vaient tra­vailler dans les camps de concen­tra­tion et les camps de la mort des nazis. Il ne par­lait pas tant de Men­gele et de ses sem­blables (bien qu’il dis­cute effec­ti­ve­ment de Men­gele), mais sim­ple­ment des méde­cins alle­mands ordi­naires. Il sou­ligne quelque chose d’assez extra­or­di­naire, qui est que beau­coup de ces doc­teurs se sou­ciaient réel­le­ment des pri­son­niers, et fai­saient tout ce qui était en leur pou­voir pour rendre leur condi­tion légè­re­ment plus sup­por­table. Ils pou­vaient don­ner de l’aspirine à leurs déte­nus malades. Les mettre au lit. Leur don­ner un peu plus de nour­ri­ture. Encore une fois, les méde­cins fai­saient tout ce qu’ils pou­vaient. Tout, sauf la chose la plus impor­tante : ils ne remet­taient pas en ques­tion l’existence des camps eux-mêmes. Ils ne remet­taient pas en ques­tion le tra­vail à mort des déte­nus. Ils ne remet­taient pas en ques­tion leur affa­me­ment volon­taire. Ils ne remet­taient pas en ques­tion leur gazage létal. Ils ne remet­taient pas en ques­tion l’hubris, le sec­ta­risme, la pré­ro­ga­tive d’exploitation et l’utilitarisme qui menèrent aux camps. Ils ne remet­taient pas en ques­tion la fonc­tion des camps. Ils n’entravaient pas les opé­ra­tions des camps. Dans le cadre de ces contraintes, ils atté­nuaient les choses du mieux qu’ils pou­vaient.

Et que fait McDo­nough, pré­ci­sé­ment ? Il semble faire tout ce qui est en son pou­voir pour rendre les usines imper­cep­ti­ble­ment moins des­truc­trices (tout en s’assurant, bien sûr, de ne jamais entra­ver leur fonc­tion­ne­ment entre­pre­neu­rial : il insiste bien sur le fait que son tra­vail aug­mente les pro­fits de la cor­po­ra­tion qui l’engage), c’est-à-dire qu’il fait tout sauf la chose la plus impor­tante : remettre en ques­tion l’existence des usines. Il fait tout sauf remettre en ques­tion l’hubris, le sec­ta­risme, la pré­ro­ga­tive d’exploitation et l’utilitarisme qui font que la pla­nète entière est trans­for­mée d’abord en un camp de tra­vail, ensuite en un camp de la mort (deman­dez aux océans, aux prai­ries et aux forêts si vous en dou­tez). Il ne remet pas en ques­tion le tra­vail à mort de la pla­nète. Il ne remet pas en ques­tion son affa­me­ment létal. Il ne remet pas en ques­tion son empoi­son­ne­ment létal. À l’instar des méde­cins nazis, il ne fait que le peu qui lui est per­mis de faire dans le cadre des contraintes qu’il refuse de remettre en ques­tion.

Un des pro­blèmes est que McDo­nough, comme beau­coup, pré­tend que la culture qu’il sert est pri­mor­dial, et que le monde est secon­daire (ou, plus pré­ci­sé­ment, que cette culture et ses droits auto­pro­cla­més d’exploiter et de détruire sont la seule chose qui existe réel­le­ment, et que tout le reste doit se confor­mer à cette « réa­li­té »). Le tra­vail de McDo­nough, comme le tra­vail de beau­coup d’autres, ne remet pas en ques­tion, ne peut pas remettre en ques­tion, cette culture et ses droits auto­pro­cla­més d’exploiter et de détruire. Comme beau­coup, il prend cette culture pour une constante à laquelle tout le reste doit s’adapter, ou, à l’instar du bai­ji, et de tant d’autres, mou­rir. Il oublie que cette culture — que n’importe quelle culture — dépend de la san­té de la terre. Sans une terre saine, pas de culture. D’ailleurs, sans terre saine, pas de vie. Le pre­mier prin­cipe de la sou­te­na­bi­li­té est et doit être que la san­té de la terre est pri­mor­diale, et que tout le reste — vrai­ment, tout le reste — lui est subor­don­née. Deman­der « Com­ment cette usine pour­rait-elle être sou­te­nable ? » revient à poser la mau­vaise ques­tion, et garan­tit l’insoutenabilité, parce que cette ques­tion sous-entend la pré­misse selon laquelle les usines pour­raient être sou­te­nables, et consi­dère l’existence des usines comme une constante. Cela revient à deman­der, « com­ment rendre les camps de concen­tra­tion / de la morts plus sou­te­nables pour les déte­nus (le bétail de la pro­duc­ti­vi­té des camps) ? » Dans les deux cas, la ques­tion devrait être, « que faut-il pour que la terre (ou les déte­nus) soient en bonne san­té ? » La plus évi­dente et la plus impor­tante réponse à cette ques­tion est : la des­truc­tion des super­struc­tures qui entraînent les dom­mages, à savoir les usines et plus lar­ge­ment la civi­li­sa­tion indus­trielle qui les crée, dans le pre­mier cas, et les camps et le gou­ver­ne­ment nazi qui les crée, dans le second.

Nous per­ce­vons cela bien plus faci­le­ment du fait de la dis­tance his­to­rique.

Je serais encore plus direct, tant d’entre nous, moi-même y com­pris, ayant été ren­dus sys­té­ma­ti­que­ment déments et indi­vi­duel­le­ment stu­pides (ou, ain­si que R. D. Laing aurait pu le for­mu­ler, ont été chan­gés en imbé­ciles aux QI éle­vés). Cette stu­pi­di­té orga­ni­sée est néces­saire, bien sûr, sans quoi nous déman­tè­le­rions le misé­rable sys­tème qui détruit la pla­nète au lieu d’aménager ses usines, en qua­li­fiant notre tra­vail de sou­te­nable, et en conti­nuant à attendre du monde natu­rel qu’il s’accommode de tout ce que nous vou­lons lui impo­ser (des usines de camion, des fabriques de chaus­sures de sport, des aéro­ports, des cor­po­ra­tions trans­na­tio­nales, des livres pro­duits en masse (dans mon cas), et l’industrie et la civi­li­sa­tion, par exemple). Si nous vou­lons sur­vivre, nous devons nous adap­ter à la terre, lui don­ner ce dont elle a besoin et res­pec­ter ce qu’elle veut, n’accepter d’elle que ce qu’elle veut que nous ayons.

Ce n’est pas si dif­fi­cile. C’est ain­si que les humains ont vécu pen­dant la majeure par­tie de leur exis­tence, et c’est ain­si que vivent les non-humains. Il s’agit de la seule manière de sur­vivre. De la seule manière de vivre de façon sou­te­nable. Sans cela, si vous abî­mez votre terre, votre habi­tat, vous ne sur­vi­vrez pas.

Notre stu­pi­di­té et notre déni aggravent d’autant plus la dan­ge­ro­si­té de la rhé­to­rique de McDo­nough. Ils nous empêchent de consi­dé­rer les usines pour ce qu’elles sont — des struc­tures-machines qui trans­forment les membres du monde natu­rel en choses, qui conver­tissent le vivant en inerte (les forêts en planches de bois, les mon­tagnes en châs­sis de camion, et ain­si de suite) — ain­si, les usines sou­te­nables™ deviennent les vil­lages Potem­kine de notre temps.

Les vil­lages Potem­kine, sou­ve­nez-vous, étaient les vil­lages-façades cen­sés être construits par le ministre russe Gri­go­ri Alek­san­dro­vitch Potem­kine le long des berges du fleuve Dnie­pr, afin d’impressionner sa bien-aimée, l’impératrice Cathe­rine II. Que cette his­toire selon laquelle il aurait créé ces faux vil­lages soit elle-même fausse n’a pas empê­ché l’expression de deve­nir d’usage cou­rant, dési­gnant quelque chose qui semble impres­sion­nant mais qui, en réa­li­té, est creux, qui n’est qu’une simple trom­pe­rie.

J’ai une amie qui n’a jamais ramas­sé de déchets le long d’une route. Je lui ai deman­dé pour­quoi. Elle m’a dit qu’elle vou­lait que les gens voient cette culture dans toute son hor­reur et tout son gâchis, et qu’elle ne vou­lait pas net­toyer un bas-côté de manière super­fi­cielle — un bas-côté ! — et ain­si faci­li­ter l’illusion selon laquelle ce mode de vie est autre chose que sale et gas­pilleur.

Je res­pecte son point de vue, bien que je ramasse des déchets dès que j’en ai l’occasion, je trouve qu’elle n’a pas tort.

Je pense la même chose, encore une fois, du tra­vail de McDo­nough. Si on le consi­dère pour ce qu’il est — un net­toyage super­fi­ciel — c’est alors un tra­vail défen­dable. Mais la mesure selon laquelle ces usines deviennent des « usines Potem­kine » — dans la mesure où son tra­vail dis­si­mule le fait indis­cu­table que ces usines, et, plus lar­ge­ment, ce mode de vie, sont sales, des­truc­teurs, exploi­teurs, et insou­te­nables — est la mesure selon laquelle son tra­vail est plus nui­sible que béné­fique.

Au cours des der­nières semaines que m’a pris l’écriture de cette ana­lyse de McDo­nough, je n’ai pas arrê­té de pen­ser à quelque chose que j’ai appris en com­men­çant à écrire dans le but d’être publié. J’ai com­men­cé par des cri­tiques de livre. On m’a dit de poser trois ques­tions, quel que soit le livre : Quel était l’objectif de l’auteur ? À quel point a‑t-il réus­si ? Et cela valait-il le coup d’être fait ?

Pre­nons le livre Les méde­cins nazis. J’ai répon­du à ces ques­tions dans le para­graphe qui l’introduisait. Quel était l’objectif de l’auteur ? Il ana­ly­sait com­ment des gens ayant prê­té le ser­ment d’Hippocrate — des gens cen­sés avoir un bon cœur — pou­vaient par­ti­ci­per à une entre­prise aus­si dia­bo­lique et aus­si des­truc­trice. À quel point a‑t-il réus­si ? Ce livre est cru­cial. Cela valait-il le coup d’être fait ? Encore une fois, ce livre est cru­cial.

Nous pour­rions faire la même chose avec n’importe quel livre, et d’ailleurs, avec n’importe quelle action. Quel était l’objectif de George Bush et de sa déci­sion d’envahir l’Irak ? Cer­tai­ne­ment d’obtenir le contrôle des champs de pétrole ira­kiens. Il ten­tait éga­le­ment de pro­té­ger Israël et de ren­for­cer le contrôle US du Moyen-Orient. À quel point a‑t-il réus­si ? Assez mal. Cela valait-il le coup d’être fait ? Je ne pense pas. Ou peut-être que je me trompe com­plè­te­ment, et que l’objectif était d’augmenter le pou­voir du gou­ver­ne­ment des USA sur ses propres conci­toyens, et que Bush et ses alliés avaient besoin d’une guerre comme excuse pour y par­ve­nir. À quel point a‑t-il réus­si ? Jusqu’ici, cela a fonc­tion­né. Cela valait-il le coup d’être fait ? Il n’a pas encore été jugé ni pen­du pour avoir pié­ti­né la consti­tu­tion des USA, pour avoir ordon­né la tor­ture et la déten­tion illé­gale de mil­liers d’individus, et pour avoir cau­sé la mort de cen­taines de mil­liers d’autres, donc, de son point de vue, et de ceux de ses potes auto­crates, oui. Ou peut-être que je me trompe encore, et qu’en réa­li­té George Bush est un révo­lu­tion­naire infil­tré qui cherche à détruire l’empire des États-Unis à tra­vers des dépenses mili­taires déme­su­rées, et des poli­tiques étran­gères, domes­tiques et fis­cales qui garan­tissent le crash de l’économie. À quel point a‑t-il réus­si ? Mieux que le pire enne­mi des USA n’aurait pu l’espérer. Cela valait-il le coup d’être fait ? Bonne ques­tion.

Quel est l’objectif de McDo­nough ? Une réponse pos­sible est qu’il tente de rendre les usines moins des­truc­trices. À quel point a‑t-il réus­si ? McDo­nough a réus­si à plan­ter des plantes sur une usine de camion Ford, et il a été asso­cié avec le fait que Nike n’utilisera plus que 95% de coton char­gé de pes­ti­cides. Cela valait-il le coup d’être fait ? McDo­nough devrait se poser cette autre ques­tion, simi­laire : est-il sou­hai­table de construire une usine de fabrique de camion ? La construc­tion d’une usine de camion — peu importe à quel point elle est savam­ment réa­li­sée — est-elle favo­rable à la sou­te­na­bi­li­té, et plus lar­ge­ment à la sur­vie des humains (et des non-humains) ? Que vous fas­siez par­ti­cu­liè­re­ment bien quelque chose qui ne devrait pas être fait n’a pas grande impor­tance : cela ne devrait pas être fait.

Ou peut-être que McDo­nough essaie de nous faire croire que la civi­li­sa­tion indus­trielle peut être sou­te­nable. A quel point a‑t-il réus­si ? Selon Ford, Nike, deux pré­si­dents, beau­coup de libé­raux — aujourd’hui même, le San Fran­cis­co Chro­nicle l’a qua­li­fié de « star du mou­ve­ment de la sou­te­na­bi­li­té » — et beau­coup d’écologistes grand public, il y arrive extrê­me­ment bien : ils ne semblent jurer que par lui ou, plus pré­ci­sé­ment, ils jurent davan­tage par lui que par le monde réel, qui est détruit par la civi­li­sa­tion indus­trielle qu’il tente sup­po­sé­ment de rendre plus sou­te­nable.

Tout cela étant dit, je ne vou­lais tou­jours pas écrire cette sec­tion. Je déteste dire des choses néga­tives sur les gens qui se dirigent ne serait-ce qu’à peine dans la bonne direc­tion. Par exemple, bien qu’il y ait beau­coup d’activistes que j’apprécie beau­coup, il y en a aus­si beau­coup qui me laissent indif­fé­rent ou que je déteste ouver­te­ment (par­fois en rai­son de dif­fé­rends que j’ai avec leur tra­vaux, et par­fois parce que même si je pense que leur ouvrage est bon ou impor­tant, je les connais et ne peux pas les sup­por­ter per­son­nel­le­ment : ce sont des abru­tis). Je ne dis pas de mal d’eux en public. J’essaie de réser­ver mon venin pour ceux qui sont mes vrais enne­mis. Je pense qu’il est nui­sible, en géné­ral, de pas­ser beau­coup de temps à atta­quer des alliés poten­tiels.

Ce point est impor­tant au point que je m’apprête à vous racon­ter deux his­toires à son sujet. La pre­mière est que peu après la publi­ca­tion de mon livre A Lan­guage Older Than Words, on m’a deman­dé de par­ti­ci­per à une confé­rence sur la défense de la san­té des enfants. L’organisateur m’a dit qu’elle vou­lait la pers­pec­tive d’un acti­viste éco­lo­giste, et qu’elle vou­lait que je « remue un peu les choses ». La confé­rence fut, du moins pour moi, deux jours en enfer. Dès que je sou­li­gnais quelque chose à pro­pos de la des­truc­tion du monde natu­rel, on me deman­dait, d’une manière ou d’une autre, de la fer­mer : dans l’esprit de beau­coup de ces défen­seurs de la san­té des enfants, il n’y avait aucune cor­ré­la­tion entre les bébés sau­mons malades et les bébés humains malades. Une femme m’approcha durant une pause, et me dit : « j’aimerais que vous arrê­tiez de gâcher le temps de toutes ces per­sonnes brillantes avec votre dis­cours sur une sorte d’apocalypse. » Au cours d’une ses­sion consa­crée aux pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux, j’ai par­lé, dans mon groupe, de la des­truc­tion de la bio­sphère et de ses effets sur les enfants humains et non-humains (ain­si, bien sûr, de ses effets sur les enfants humains et non-humains à venir, qui héri­te­ront d’un monde invi­vable). Notre secré­taire de groupe nota scru­pu­leu­se­ment tout ça au tableau. Après, tan­dis que je quit­tais la pièce, j’ai remar­qué que quelqu’un qui n’avait pas dit grand-chose s’adressait à la secré­taire, en lui mon­trant le tableau où mes com­men­taires étaient écrits. Quelques moments plus tard, lorsque la secré­taire sor­ti le tableau pour pré­sen­ter la dis­cus­sion de notre groupe au reste des confé­ren­ciers, je me suis aper­çu que tous mes com­men­taires avaient été effa­cés. J’ai appris plus tard que la per­sonne qui s’était appro­chée de la secré­taire exer­çait le métier de lob­byiste. Cela m’a per­mis de com­prendre les pro­ces­sus tor­dus à l’origine de nos lois. Mais le pire a été la fin de la confé­rence. Quelqu’un men­tion­na PETA (People for the Ethi­cal Treat­ment of Ani­mals, en fran­çais, « Pour une Ethique dans le Trai­te­ment des Ani­maux », une asso­cia­tion à but non lucra­tif dont l’ob­jet est de défendre les droits des ani­maux), et la salle entra en érup­tion tan­dis que les gens sif­flaient et criaient, parce que PETA s’oppose à la vivi­sec­tion. Je m’adressai alors à ces défen­seurs de la san­té des enfants et leur dit que bien que je trouve PETA absurde et rebu­tante, je me devais de sou­li­gner que les gens de cette confé­rence mani­fes­taient bien plus d’hostilité envers PETA que je les avais enten­dus en mani­fes­ter à l’égard de Mon­san­to. Je leur ai alors deman­dé pour­quoi.

Quelqu’un me répon­dit : « parce que PETA déteste les enfants. »

Je ne com­pre­nais pas bien.

Il conti­nua : « Ils tuent des enfants en s’opposant aux tests des pro­duits chi­miques toxiques sur les ani­maux. »

« Non, répon­dis-je, Mon­san­to tue des enfants en fabri­quant des pro­duits chi­miques toxiques. »

« Vous devez, vous aus­si, haïr les enfants », me rétor­qua-t-il.

Non. Je n’invente rien.

Quelqu’un d’autre décla­ra, de manière lasse et quelque peu condes­cen­dante, « sans tests sur les ani­maux, com­ment régu­le­rons-nous la pro­duc­tion de ces sub­stances chi­miques toxiques ? »

« Je ne m’intéresse pas à la régu­la­tion de la pro­duc­tion des sub­stances chi­miques toxiques », lui répon­dis-je.

La salle explo­sa. La pre­mière per­sonne s’exclama, « Ha ! Je le savais, il déteste les enfants ! Je le savais depuis le début ! »

Ce à quoi je répon­dis que j’étais « sim­ple­ment contre la pro­duc­tion de sub­stances chi­miques toxiques, en pre­mier lieu. »

Les visages étaient rouges de colère. Les poings ser­rés. Non, je n’invente rien. J’étais heu­reux qu’un des indi­vi­dus pré­sents, en par­ti­cu­lier, n’ai pas eu de flingue ou de corde à dis­po­si­tion.

J’ajoutai ensuite, « je pense que nous ne devrions approu­ver l’empoisonnement d’aucun enfant  — humain ou non-humain — par Mon­san­to ou n’importe quelle autre cor­po­ra­tion. »

L’homme au visage rouge, mais qui n’avait ni flingue ni corde, me hur­la des­sus. Le lob­byiste s’exprima viru­lem­ment : « Vous devriez pas­ser plus de temps dans le monde réel. »

Dégou­té, je me suis reti­ré. Non seule­ment ai-je été dégou­té par leur amal­game de la situa­tion poli­tique actuelle, et, plus lar­ge­ment, de la civi­li­sa­tion, avec le « monde réel » (tan­dis que dans le monde réel, le lait mater­nel réel a réel­le­ment été ren­du toxique par des pro­duits chi­miques). Et par le fait qu’ils étaient tom­bés dans le même piège que McDo­nough et que les méde­cins nazis — qui consiste à ne faire que le peu qu’il nous reste lorsqu’on ne remet pas en ques­tion les contraintes que cette culture de camps de la mort nous impose, lorsqu’on ne remet pas en ques­tion cette culture des camps de la mort elle-même. Et parce qu’ils tom­baient dans un autre piège dans lequel tombent nombre de ceux qui ont été ren­dus rela­ti­ve­ment impuis­sants, qui consiste à éva­cuer sa colère contre d’autres indi­vi­dus tout aus­si impuis­sants au lieu de la déver­ser contre ceux qui leur causent vrai­ment du tort — en l’occurrence Mon­san­to et d’autres pro­duc­teurs de pro­duits chi­miques, dont beau­coup sont toxiques. Mais j’ai sur­tout été dégou­té parce que je suis fati­gué par les luttes intes­tines et les attaques mes­quines qui carac­té­risent un large pan de notre soi-disant résis­tance. Leurs attaques contre PETA puis contre moi n’avaient aucun sens, et pour­tant, elles ne me sur­pre­naient pas, parce qu’il s’agit de ce que font beau­coup de ceux qui pré­tendent au moins s’opposer au sys­tème — s’attaquer les uns les autres.

Ce qui m’amène à ma seconde his­toire. Au cours des der­nières années, j’ai reçu envi­ron 700 e‑mails de haine. Deux, seule­ment, étaient écrits par des indi­vi­dus de droite. (L’un d’eux était une menace de mort lié au fait que j’ai par­ta­gé une tri­bune avec Ward Chur­chill ; son auteur n’avait même pas la poli­tesse de me mena­cer en rai­son de mon propre ouvrage, mais me mena­çait en rai­son de celui de quelqu’un d’autre. L’autre pro­ve­nait de quelqu’un qui me repro­chait d’utiliser des ana­lyses quan­ti­ta­tives pour prou­ver un de mes points ; je ne com­prends tou­jours pas ce qui n’allait pas.) Tous les autres éma­naient de ceux dont j’aurais pen­sé qu’ils étaient des alliés. Des végé­ta­riens et des vegans m’écrivent des mails de haine parce que je mange de la viande. Des pro­mo­teurs de la per­ma­cul­ture m’écrivent des mails de haines parce que je ne pense pas que le jar­di­nage seul empê­che­ra cette culture de détruire la pla­nète. Des paci­fistes m’écrivent des mails de haines parce que je dis que par­fois, il est juste de ripos­ter. Des autos­top­peurs m’ont écrit des mails de haines parce que je prends l’avion pour me rendre à des confé­rences. Des gens qui ne font pas grand-chose m’ont écrit des mails de haines parce que mes livres sont impri­més sur de la chair d’arbres. Un trots­kiste (je ne savais pas qu’il en res­tait) m’a écrit une note qui com­men­çait par : « Je vous hais. Je vous hais. Vous êtes un anar­chiste alors je vous hais. » Des anar­chistes m’ont écrit des mails de haines parce qu’ils disent que je ne suis pas assez anar­chiste. Et ain­si de suite.

Il s’agit d’un gâchis monu­men­tal ; j’aimerais que ces gens dévouent leur temps, leur éner­gie et leur émo­tion à lut­ter contre la culture qui détruit la pla­nète.

Cela se pro­duit tel­le­ment sou­vent que cela porte un nom : l’hostilité hori­zon­tale. Elle a détruit de nom­breux mou­ve­ments de résis­tance contre cette culture, et a pous­sé de nom­breux indi­vi­dus à les déser­ter. Il est bien plus simple d’attaquer ses alliés pour des erreurs mineures que de s’attaquer à Mon­san­to, à Wal-Mart, à Ford, à Nike, à Weye­rhaeu­ser, et ain­si de suite.

C’est pour cette rai­son que j’ai hési­té à écrire cette sec­tion. Serais-je en train de faire la même chose ? Je n’étais pas sûr. J’ai alors écrit à mon amie acti­viste Lierre Keith pour lui deman­der si je fai­sais bien d’écrire une cri­tique de McDo­nough. Après tout, il se dirige dans la bonne direc­tion.

Elle me répon­dit qu’au final, « McDo­nough ne se dirige pas dans la bonne direc­tion. Il se dirige exac­te­ment dans la direc­tion habi­tuelle — l’épuisement com­plet des réserves pla­né­taires de métaux, de pétrole, d’eau, de tout — mais sim­ple­ment, de manière légè­re­ment moins rapide. L’industrialisation reste l’industrialisation. Ce mode de vie est ter­mi­né. Il doit chan­ger.

Son tra­vail offre une échap­pa­toire émotionnelle/intellectuelle à ceux qui, autre­ment, auraient eu à affron­ter les faits : ‘Regarde ! L’Institut des mon­tagnes rocheuses a déve­lop­pé une voi­ture qui fait du 4 litres aux 100 !’ Ah oui ? Et alors ? D’où pro­viennent l’acier et le plas­tique ? Et l’asphalte ? Et le prin­ci­pal pro­blème reste que si nous construi­sons pour les voi­tures — ou pour les usines de camion, etc. — nous ne pou­vons pas construire pour les humains et les autres com­mu­nau­tés bio­tiques : les voi­tures requièrent l’inverse.

Les camions et une éco­no­mie basée sur ce genre de dis­tances de trans­port ne seront jamais sou­te­nables. Pour­quoi sommes-nous, en tant que culture, en train de gâcher notre temps et nos res­sources pour construire ne serait-ce qu’un seul autre putain de camion ?

Je pense que le pro­jet est cor­rom­pu et qu’il ne fait que repous­ser l’inévitable. Ils se battent pour un mode de vie qui néces­site la des­truc­tion de la pla­nète. »

Elle a rai­son. J’ai donc écrit cette cri­tique.

Dans son puis­sant livre Over­shoot : The Eco­lo­gi­cal Basis for Revo­lu­tio­na­ry Change (non tra­duit, en fran­çais : « Excès / Dépas­se­ment : les bases éco­lo­giques pour un chan­ge­ment révo­lu­tion­naire »), William R. Cat­ton défi­nit un terme que je n’ai lu nulle part ailleurs. Il s’agit de cos­mé­tisme : « la foi en ce que des ajus­te­ments rela­ti­ve­ment super­fi­ciels de nos acti­vi­tés vont assu­rer la main­te­nance du Nou­veau Monde et per­pé­tuer l’âge de l’exubérance. »

Je viens de rece­voir aujourd’hui un e‑mail auto­ma­tique envoyé par une orga­ni­sa­tion appe­lée la Cri­sis Coa­li­tion (en fran­çais : Coa­li­tion de crise). Il détaille de manière effroyable la fonte des gla­ciers, les émis­sions de méthane qui génèrent des boucles de rétro­ac­tions ali­men­tant le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, et ain­si de suite : en gros, le meurtre de la pla­nète.

Et com­ment cet e‑mail pas­sion­né finit-il ? Il finit par : « Nous pou­vons trans­for­mer notre vie sur cette pla­nète, et main­te­nir nos modes de vie. Nous pou­vons faire les deux — si nous nous y met­tons dès MAINTENANT. »

Com­ment quelqu’un qui com­prend que ce mode de vie détruit la pla­nète peut-il per­sis­ter à dire que nous pou­vons main­te­nir ce mode de vie et ne pas tuer la pla­nète ?

Notre déni nous rend vrai­ment stu­pides.

Vrai­ment, vrai­ment stu­pides.

Suis-je le seul à res­sen­tir une pro­fonde tris­tesse lorsque quelqu’un que l’on qua­li­fie de « Héros pour la pla­nète » et de « star du mou­ve­ment de la sou­te­na­bi­li­té » conçoit des usines de camion et des sièges entre­pre­neu­riales pour Nike ? 90% des grands pois­sons des océans ne sont plus. 97% des forêts anciennes du monde ont été cou­pées. Il y a 2 mil­lions de bar­rages aux États-Unis. Les grandes nuées de tourtes voya­geuses ne sont plus. Les îles peu­plées de grands pin­gouins, dis­pa­rues. Les cours d’eau peu­plés de sau­mons, dis­pa­rus. Dis­pa­rus. Dis­pa­rus. Dis­pa­rus. Les océans sont rem­plis de plas­tiques. Tous les cours d’eau des États-Unis sont conta­mi­nés par des car­ci­no­gènes. Le monde est en train d’être détruit, et voi­là la réponse ? Non seule­ment suis-je en colère, et dégou­té, mais aus­si pro­fon­dé­ment triste.

Et j’ai extrê­me­ment honte.

Nous devons agir autre­ment.

Der­rick Jen­sen


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: Du « développement durable » au capitalisme vert (par Derrick Jensen)
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.