Parmi une multitude de projets « écosocialistes » destinés au « redressement industriel », à la croissance et à l’emploi, Jean-Luc Mélenchon, son Parti de Gauche et/ou son Front de gauche, défendent la candidature d’Annecy aux Jeux olympiques d’hiver, le TGV Lyon-Turin, le méga-canal Seine-Nord-Europe, la construction d’Iter à Cadarache et la colonisation des fonds marins.

Cela méritait bien cette « Critique de la planification écologique » [originellement publiée sur le site de PMO], contre ce leurre du Front de Gauche pour pêcher l’écolo écœuré de l’arrivisme des Verts et de leur projet de capitalisme vert (tout est vert chez les Verts).
Cette critique figure à la suite de L’Enfer Vert. Un projet pavé de bonnes intentions (édition revue et corrigée), publiée le 15 avril 2013 aux Editions L’Echappée (126 p., 9 euros). C’est que le projet Vert et le projet Rouge se croisent dans la planification et la technologie pour aboutir à une « planète intelligente » (IBM). La mise en place d’un Etat d’urgence global, innervé par la cybernétique. « Les limites nécessaires à la préservation de la vie seront calculées et planifiées centralement par des ingénieurs écologistes, et la production programmée d’un milieu de vie optimal sera confiée à des institutions centralisées et à des techniques lourdes. C’est l’option technofasciste sur la voie de laquelle nous sommes déjà plus qu’à moitié engagés. » (André Gorz, Ecologie et liberté, 1977) Nous y voici. Tandis que la technocratie verdit, la verdure se technocratise. Le constat officiel de l’effondrement écologique et social proclamé à tous les échelons de l’autorité, du local au global, accélère la fusion entre la classe experte (scientifiques, ingénieurs, techniciens) et la politique écologiste (associations, partis, appareils). Fusion d’autant plus naturelle que nombre d’écotechniciens incarnent ce double visage, à la fois Bac +5, CSP+, cadres urbains du public ou du privé, et voraces prétendants à la direction de ce Green New Deal, de ce capitalisme reverdi dont ils représentent l’ultime chance. Ce qui est décrit ici, c’est l’ascension et l’extrémisme de l’écolo-technocratie, des années 1970 à nos jours. Destruction et artificialisation des derniers lambeaux de nature, construction de gigantesques infrastructures, police électronique et informatique via les puces RFID. L’auteur du livre, Tomjo, rédacteur au journal lillois La Brique et animateur du site Hors-sol, n’était pas né quand les plus lucides critiques de l’écologie politique nous mettaient en garde contre ce techno-fascisme vert à pois rouges, ou rouge à pois verts, dont il décrit aujourd’hui l’avènement.

Face à la Crise, les adver­saires de l’aus­té­ri­té et du libé­ra­lisme rabâchent les heu­reuses expé­riences des grands pro­grammes de pla­ni­fi­ca­tion éco­no­mique de relance. Depuis quelques années le New Deal (Nou­velle Donne en anglais) refait sur­face jusque dans un col­lec­tif nom­mé « Roo­se­velt 2012 »[1] On exhume le rap­port Beve­ridge anglais, le Plan Mar­shall, le Com­mis­sa­riat Géné­ral au Plan.

Ces espé­rances de relance pro­duc­tive s’accompagnent néan­moins d’une feinte prise en compte des limites éco­lo­giques de la pla­nète. « Le futur pacte de crois­sance euro­péen doit être ‘vert’  »[2] tré­pignent les euro­dé­pu­tés éco­lo­gistes. En 2009, l’OCDE (Orga­ni­sa­tion de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­mique) publie son « Cadre de la stra­té­gie pour une crois­sance verte ». Il fau­drait « Ver­dir l’ap­pa­reil pro­duc­tif pour retrou­ver la crois­sance », estime Le Monde[3]. En août 2012, le Centre d’a­na­lyses stra­té­giques — le bureau de pros­pec­tive rat­ta­ché au pre­mier ministre — publie un rap­port inti­tu­lé « Des tech­no­lo­gies com­pé­ti­tives au ser­vice du déve­lop­pe­ment durable ». Le fond de l’air est vert.

Les par­ti­sans de la pla­ni­fi­ca­tion se trouvent « natu­rel­le­ment » à la gauche de la gauche. Et plus par­ti­cu­liè­re­ment au Front de gauche, lui aus­si ral­lié à la ver­deur ambiante — Mélen­chon recon­nais­sant d’ailleurs la carence éco­lo­gique de la gauche indus­trielle. Plus de cin­quante ans après les pre­mières dénon­cia­tions de la « socié­té de consom­ma­tion », du « sys­tème tech­ni­cien » ou de la « socié­té nucléaire », et deux cents ans après l’insurrection des lud­dites contre la dis­ci­pline de fabrique. Mais quand un front com­mun de socia­listes, de com­mu­nistes, d’altermondialistes et d’écolos de gauche prend la défense de l’en­vi­ron­ne­ment, on découvre vite qu’ils pro­gramment, en com­pé­ti­tion avec Europe Éco­lo­gie, l’En­fer Vert.

Vous pen­siez qu’une alliance entre Rouges et Verts atté­nue­rait les ravages du capi­ta­lisme ? Sous la ban­de­role éco­so­cia­liste, le pro­gramme du Front de gauche comme l’action des élus locaux ne portent qu’un énième pro­jet de relance indus­trielle. Vous pen­siez la vieille pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée et auto­ri­taire défi­ni­ti­ve­ment rin­gar­di­sée par les conseils en ana­lyse stra­té­gique ? Le Front de gauche offre une nou­velle légi­ti­mi­té à une tech­no­cra­tie d’É­tat plus effec­tive que jamais, quoi qu’en disent les enne­mis du « libé­ra­lisme ». Si l’En­fer Vert des éco­lo­gistes est un contrôle des com­por­te­ments lié à une ratio­na­li­sa­tion tech­no­lo­gique, celui des éco­so­cia­listes est une éco­no­mie diri­giste avec un ver­nis éco­lo­gique.

Vert de rouge

Liqui­dons d’emblée les vel­léi­tés éco­lo­gistes du Front de gauche en les confron­tant à la réa­li­té de leurs enga­ge­ments. Leur pro­gramme aux der­nières pré­si­den­tielles annon­çait que la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique « per­met­tra de pré­ci­ser les orien­ta­tions et les inves­tis­se­ments publics. […] Nous sou­tien­drons les poli­tiques d’investissements des entre­prises vers les inno­va­tions indus­trielles aux pro­duc­tions utiles. »[4] C’est par exemple la créa­tion d’un « pôle natio­nal des trans­ports publics favo­ri­sant le déve­lop­pe­ment des trans­ports col­lec­tifs [qui] développer[a] le trans­port fer­ro­viaire et flu­vial et le trans­port mari­time côtier. »

Les amou­reux d’une vie libé­rée de la course au néant exis­ten­tiel et du trans­port de mar­chan­dises sur les pay­sages, se réjoui­ront d’ap­prendre que le Front de gauche est un ardent défen­seur de la ligne TGV Lyon-Turin (le TAV, en ita­lien). Selon Antoine Fati­ga, conseiller régio­nal FG et syn­di­ca­liste CGT : « Il faut tenir compte des inté­rêts des locaux qui ne veulent pas de ligne fer­ro­viaire chez eux, mais aus­si de l’in­té­rêt de quel­qu’un qui veut faire trans­por­ter des mar­chan­dises entre un port de Rot­ter­dam et Turin. »[5] Idem pour le pro­jet de ligne à grande vitesse entre Tours et Bor­deaux : « Nous sou­hai­tons par ailleurs et tou­jours dans la même logique insis­ter sur la per­ti­nence supra natio­nale de ce pro­jet. »[6] Les inté­rêts supé­rieurs de l’é­co­no­mie pri­me­ront sur les bou­seux qui tiennent encore à leur terre.

Dans le Nord-Pas de Calais, les élus du Front de gauche se liguent aux indus­triels et à tous les autres par­tis, de droite comme de gauche, pour récla­mer la relance du mons­trueux canal Seine-Nord-Europe au pré­texte de lutte contre l’aus­té­ri­té. Du béton et des conte­neurs, c’est de l’emploi.

Sou­te­nant la can­di­da­ture d’An­ne­cy aux Jeux Olym­piques d’hi­ver de 2018, le groupe Front de Gauche de la région Rhône-Alpes sou­hai­tait « contri­buer à ce que la région pèse de tout son poids pour une can­di­da­ture exem­plaire qui illustre une concep­tion moderne des plus grands évé­ne­ments spor­tifs. »[7] À la condi­tion d’une plus « haute qua­li­té sociale » après s’être satis­faits des efforts entre­pris pour que ces « Jeux » soient pla­cés sous le signe de la haute qua­li­té envi­ron­ne­men­tale. C’est connu, les Jeux olym­piques d’hiver, leur béton­nage, leur gas­pillage et leur pol­lu­tion de l’eau et des sols, leur trans­port de masses, il n’y a pas plus bio.

Tan­dis que le can­di­dat Mélen­chon pro­met un grand débat natio­nal « sous contrôle citoyen »[8] sur l’éner­gie, les élus Front de Gauche de Pro­vence-Alpes-Côte d’Azur et la com­mis­sion Ensei­gne­ment Supé­rieur et Recherche du Par­ti de gauche sou­tiennent la construc­tion de la cen­trale nucléaire ITER de Cada­rache : un « pro­jet col­la­bo­ra­tif de recherche publique [dont] les résul­tats concer­ne­ront l’intérêt géné­ral. » Ne dites plus ravages indus­triels, dites « inté­rêt géné­ral ». Au nom de « la liber­té de la recherche », cla­quons 15 mil­liards d’eu­ros d’i­ci un demi-siècle pour des résul­tats dou­teux. Com­ment en serait-il autre­ment puisque le pilier du Front de gauche est le par­ti com­mu­niste fran­çais, co-ges­tion­naire de l’in­dus­trie nucléaire depuis la créa­tion du Com­mis­sa­riat à l’éner­gie ato­mique juste après Hiro­shi­ma.

Ceux qui aiment les pay­sages côtiers pro­fi­te­ront bien­tôt des usines d’éo­liennes au large de Cher­bourg et Saint Nazaire trans­for­més en zone indus­trielle. Ces mar­chés rem­por­tés par le consor­tium EDF-Alstom répon­draient, selon le Front de gauche de la Manche, « aux enjeux indus­triels et éco­lo­giques immé­diats » tels que rechar­ger son iPad ou faire tour­ner des data cen­ters, les prin­ci­pales causes d’aug­men­ta­tion de consom­ma­tion d’élec­tri­ci­té.

Dans son livre hal­lu­ci­né La règle verte, Jean-Luc Mélen­chon jubile à l’idée de colo­ni­ser les fonds marins, espace « immense » et encore mécon­nu qui fera de la France « la pre­mière nation mari­time » : « Voi­là la grande ambi­tion que nous pou­vons avoir : la décou­verte, la conquête de la mer, comme nous avons conquis l’es­pace ! […] Nous pou­vons être les pre­miers, par notre science, notre tech­nique à la fois, à la décou­verte, puisque 15 % à peine de la bio­di­ver­si­té marine est connue. »[9] Grâce à ses DOM-TOM, la France pos­sède la deuxième plus grande sur­face côtière du monde. Une aubaine ! Exploi­tons le mou­ve­ment de la mer — « gra­tuit et infi­ni » — pour pro­duire de l’élec­tri­ci­té. Tant pis si les tur­bines sous-marines (hydro­liennes) sont faites de maté­riaux coû­teux et bien­tôt épui­sés.

La construc­tion d’une hydro­lienne. L’é­co­lo­gie indus­trielle. Ou juste : l’in­dus­trie.

Outre les fonds marins, les pro­fon­deurs de la terre devront aus­si contri­buer à l’ef­fort natio­nal. L’in­dus­trie pétro­lière se recon­ver­ti­ra dans la géo­ther­mie : « Ce sont exac­te­ment les mêmes métiers : faire des trous, très pro­fonds [jus­qu’à 5 km], repé­rer les res­sources, créer des anneaux, mettre au point les aciers, ce qui signi­fie donc que nous ayons une sidé­rur­gie. » Pas un espace de cette pla­nète qui ne soit la proie de ces ambi­tions éco­lo­giques.

Mélen­chon appuie le redé­mar­rage du site sidé­rur­gique de Flo­range, la conscience verte en plus. Grâce au pro­cé­dé ULCOS de cap­ta­tion du CO2 et de réin­tro­duc­tion dans le cycle de fabri­ca­tion des gaz pro­duc­tifs, celui-ci devien­drait le paran­gon de l’é­co­lo­gie indus­trielle. Ou de l’é­co­no­mie cir­cu­laire. Un mythe selon lequel rien ne se perd, les déchets des uns fai­sant les pro­fits des autres. Loin d’être une inno­va­tion éco­lo­gique, c’est un lieu com­mun du tech­no­ca­pi­ta­lisme pour ratio­na­li­ser les pro­cess indus­triels et bais­ser les coûts de pro­duc­tion.

Même logique dans la pro­po­si­tion de pipe­line entre la pape­te­rie M‑Real, pro­mise à la fer­me­ture, et la raf­fi­ne­rie Petro­plus de Petit-Cou­ronne pour valo­ri­ser les débris de bois et en tirer de l’huile. L’u­ti­li­té de ces acti­vi­tés et la fuite en avant indus­trielle n’est jamais ques­tion­née : « Nous devons réqui­si­tion­ner les raf­fi­ne­ries qui veulent fer­mer, parce que notre pays a besoin de raf­fi­ne­ries, et notam­ment pour tous les pro­duits de la chaîne chi­mique »[10] — cou­pable du bio­cide pla­né­taire depuis la fin du 19ème siècle. « Si vous conspi­rez avec des gens qui décident de fer­mer, comme cela a été le cas à la Céla­nèse, l’u­nique usine d’a­cide acé­tique du pays, vous serez pour­chas­sés. » Pas un mot sur ces indus­triels qui conspirent, avec la com­pli­ci­té des ser­vices de l’É­tat, contre la terre, l’eau, notre san­té et celle des tra­vailleurs. Il y aurait pour­tant de quoi dire sur cette « zone à can­cer », comme on appelle les dizaines d’hec­tares autour de cette usine chi­mique des Pyré­nées-Atlan­tiques. Bien que le site soit fer­mé, et la dépol­lu­tion enga­gée, il est recom­man­dé « de ne pas tou­cher aux fosses à noir de car­bone, déchets issus de la pro­duc­tion d’a­cide acé­tique, mais de les lais­ser in situ et sous sur­veillance. Soit péren­ni­ser une grosse décharge d’une quin­zaine d’hec­tares. »[11] Un énième sar­co­phage de béton pour un ter­ri­toire mort. Pas de quoi émou­voir Mélen­chon.

Au Front de gauche, « l’é­co­lo­gie n’est pas l’en­ne­mie du redé­ploie­ment indus­triel, c’est tout le contraire. » Oscil­lant de part et d’autre de sa ligne de par­tage entre le Rouge et le Vert, nos funam­bules récusent « le modèle d’une éco­no­mie de ser­vices que nous assigne la divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail pilo­tée par les finan­ciers. Nous vou­lons déve­lop­per et réta­blir le poten­tiel indus­triel de la France. Parce que l’ur­gence éco­lo­gique implique de relo­ca­li­ser l’é­co­no­mie et que l’ur­gence sociale com­mande de lut­ter contre le chô­mage ouvrier, nous refu­sons de limi­ter notre ambi­tion indus­trielle à quelques sec­teurs de pointe et vou­lons recons­truire un tis­su indus­triel diver­si­fié. »[12] Contre la « ter­tia­ri­sa­tion arti­fi­cielle » et la « finan­cia­ri­sa­tion » de l’é­co­no­mie, le Par­ti de gauche appelle au retour en urgence à la chaîne des Trente Glo­rieuses et au capi­ta­lisme pro­duc­tif. Mais vert cette fois. Ne jurant que par et pour la Grande Indus­trie, « la radi­ca­li­té du Front de Gauche est une radi­ca­li­té concrète, tech­nique, argu­men­tée, rai­son­née. »[13] Une radi­ca­li­té de capi­taine d’industrie. Ren­fi­lez vos bleus, vos blouses blanches, et au bou­lot !

La planification écologique existe déjà

Pour le Front de gauche, les anti-capi­ta­listes et les alter­mon­dia­listes, l’ennemi, c’est le mar­ché et le pri­vé. Mélen­chon dénonce « ceux qui font pro­blème : les mul­ti­na­tio­nales capi­ta­listes et la mon­dia­li­sa­tion libé­rale, les action­naires qui font pas­ser le pro­fit avant l’in­té­rêt géné­ral, la com­mis­sion euro­péenne qui pri­va­tise le rail, les ultra-riches qui roulent en 4 x 4 et voyagent en jet pri­vé… » Ni l’É­tat et ses ser­vices tech­niques, ni les col­lec­ti­vi­tés locales ou les ser­vices publics sup­po­sés natu­rel­le­ment ver­tueux. Vieille niai­se­rie de gauche qui oppose l’É­tat pro­tec­teur à la bar­ba­rie capi­ta­liste. Oppo­si­tion tou­jours démen­tie par les faits. Pour conso­ler les éter­nels pleur­ni­chards du « désen­ga­ge­ment de l’É­tat », la gauche se réap­pro­prie­ra les moyens de pro­duc­tion et tout ira mieux. C’est connu, l’aliénation et l’exploitation dans une usine natio­na­li­sée, ne sont pas aus­si vio­lentes que chez Arce­lor Mit­tal.

Le Front de gauche sou­haite la « maî­trise publique, sociale et démo­cra­tique du sec­teur de l’énergie [en] cré[ant] un pôle 100 % public de l’énergie com­pre­nant EDF, GDF, Are­va et Total re-natio­na­li­sé. » Idem dans les trans­ports. Kaf­ka aurait ado­ré ces usines à gaz. Faut-il rap­pe­ler qu’un acci­dent nucléaire public reste un acci­dent nucléaire ? Que Tcher­no­byl, c’é­tait de l’argent public ? Que les TGV, l’a­via­tion, l’ar­ti­fi­cia­li­sa­tion du vivant (OGM) ou le vivant arti­fi­ciel (bio­lo­gie de syn­thèse), les nano­tech­no­lo­gies, la chi­mie, le nucléaire, l’in­for­ma­tique ; bref, toutes les agres­sions sociales et éco­lo­giques sont impul­sées et pilo­tées par la recherche publique, et pour une grande part mili­taire ? Le mar­ché seul ne peut pas assu­rer les inves­tis­se­ments néces­saires. Le mar­ché seul ne peut pas amé­na­ger le ter­ri­toire de sorte que mar­chan­dises, infor­ma­tions et sala­riés arrivent à l’heure.

Les néo-pla­ni­fi­ca­teurs doivent se rendre à l’é­vi­dence. Depuis l’entre-deux guerres (sinon depuis Col­bert), l’É­tat n’a jamais lâché ses fonc­tions essen­tielles de direc­teur tech­nique du ter­ri­toire et de l’é­co­no­mie. L’É­tat, c’est la pla­ni­fi­ca­tion — « la tech­nique des tech­niques », disait Ber­na­nos.[14]

Le seul minis­tère de l’é­co­lo­gie, du déve­lop­pe­ment durable et de l’éner­gie anime dans un Réseau scien­ti­fique et tech­nique une qua­ran­taine d’établissements publics ou de ser­vices tech­niques d’État qui conduisent une acti­vi­té de recherche ou d’expertise. Il com­mande plus de 38 000 cher­cheurs, experts et tech­ni­ciens. Pas un mètre car­ré ne lui échappe. Bureau de recherches géo­lo­giques et minières (BRGM), Office natio­nal des forêts (ONF), Ins­ti­tut fran­çais de recherche pour l’exploitation de la mer (IFREMER), Agence de l’environnement et de la maî­trise de l’énergie (ADEME), Ins­ti­tut fran­çais du pétrole (IFP), Voies navi­gables de France (VNF), Com­mis­sa­riat à l’éner­gie ato­mique (CEA), Ins­ti­tut fran­çais des sciences et tech­no­lo­gies des trans­ports, de l’aménagement et des réseaux (IFSTTAR), etc.

Par­mi les ser­vices tech­niques de l’É­tat, le Ser­vice d’études sur les trans­ports, les routes et leurs amé­na­ge­ments (SETRA) pla­ni­fie le réseau rou­tier ; le Centre d’études et de recherches sur les trans­ports et l’urbanisme (CERTU) car­to­gra­phie le ter­ri­toire par satel­lite pour son amé­na­ge­ment, sans oublier le Centre d’études des tun­nels ou le Centre d’études tech­niques mari­times et flu­viales. Des mil­liers d’a­gents pla­ni­fi­ca­teurs, experts, tech­ni­ciens, sta­tis­ti­ciens.

3 500 agents répar­tis dans huit Centres d’études tech­niques de l’équipement (CETE) œuvrent « à la concep­tion et à la mise en œuvre des poli­tiques publiques conduites par le minis­tère, par leur voca­tion de recherche, d’innovation, d’expertise, d’études et de dif­fu­sion des connais­sances scien­ti­fiques et tech­niques et par l’appui qu’ils offrent aux direc­tions géné­rales et aux ser­vices décon­cen­trés. » Voi­là la pla­ni­fi­ca­tion. Tous ces orga­nismes d’É­tat sont char­gés de « faci­li­ter le trans­fert de la recherche fina­li­sée vers les entre­prises [pour] contri­buer au déve­lop­pe­ment de l’économie et des emplois. »[15] Ils four­nissent un appui scien­ti­fique et tech­nique à la crois­sance. Ils pré­cèdent, encadrent et via­bi­lisent le mar­ché. Il est faux de dire, comme le font les pla­ni­fi­ca­teurs du Front de gauche, que l’É­tat pro­té­ge­rait du mar­ché. La pla­ni­fi­ca­tion  »à la fran­çaise », contrai­re­ment à la pla­ni­fi­ca­tion sovié­tique, a tou­jours favo­ri­sé le mar­ché. Ou alors, l’écosocialisme du Front de gauche ne serait qu’un Green Gos­plan.

Le minis­tère de l’é­co­lo­gie, c’est déjà la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique. Il dis­pose de sa propre mis­sion char­gée des « pro­grammes de pros­pec­tive sur les modèles et tran­si­tions de long terme vers un déve­lop­pe­ment durable, en s’appuyant sur des pro­grammes de recherches. » Il pro­gramme déjà « la ville post car­bone », les « ter­ri­toires durables » ou la « tran­si­tion vers une éco­no­mie éco­lo­gique ». L’ADEME par exemple, grâce au Com­mis­sa­riat géné­ral à l’in­ves­tis­se­ment, finance des « Inves­tis­se­ments d’a­ve­nir » de mil­lions d’eu­ros sur les éner­gies renou­ve­lables, les réseaux élec­triques « intel­li­gents », l’é­co­no­mie cir­cu­laire, les voi­tures du futur, etc. Pour « accé­lé­rer les pro­ces­sus d’innovation » qu’at­tendent les mar­chés et « la tran­si­tion de la France vers un modèle de crois­sance durable », l’A­DEME finance la recherche publique, sou­tient des filières indus­trielles et des pôles de com­pé­ti­ti­vi­té, des pro­jets d’a­mé­na­ge­ment de trans­ports ou d’éner­gie. Le Front de gauche fera la même chose, mais encore plus.

Pour un bref aper­çu des ravages de la mon­dia­li­sa­tion, ce pro­ces­sus indus­triel de gauche comme de droite, cli­quez sur l’i­mage.

Aux origines de la planification « à la française »

L’i­dée d’un pilo­tage éta­tique de l’é­co­no­mie naît dans les franges « néo­so­cia­listes » de la SFIO et de la CGT ins­pi­rées par le Par­ti ouvrier belge au début des années 1930. Les « néos » sont réso­lu­ment modernes. Ils se disent la « géné­ra­tion réa­liste » face à l’idéal mar­xiste repré­sen­té par Léon Blum. À la fois contre un réfor­misme « sans allure ni effi­ca­ci­té » et « une révo­lu­tion sans forme ni date »[16], leur socia­lisme se veut l’ac­tua­li­sa­tion d’un sché­ma mar­xiste dépas­sé par le « com­pro­mis éco­no­mique » for­diste qui assure désor­mais à chaque tra­vailleur de quoi consom­mer. Dépas­sant la seule lutte des classes et ral­liant les nou­velles « classes moyennes », leur « révo­lu­tion construc­tive » vise à un ren­for­ce­ment de l’É­tat par la pla­ni­fi­ca­tion et le pou­voir des ingé­nieurs déjà « à l’œuvre dans la Rus­sie des Soviets, l’I­ta­lie de Mus­so­li­ni, l’Al­le­magne d’Hit­ler ou les États-Unis du New Deal. »[17] « Ordre — Auto­ri­té — Nation » sont leurs maître-mots face à la crise du capi­ta­lisme des années 1930. Ils s’a­dressent ain­si aux mili­tants de la SFIO réunis en congrès en 1933 : « Le pays doit com­prendre que vous repré­sen­tez dès à pré­sent les pre­miers élé­ments de l’ordre socia­liste que, depuis que le socia­lisme existe, vous vous pro­po­sez de sub­sti­tuer au désordre capi­ta­liste. »[18] On dirait du Mélen­chon avec sa « règle verte » en réponse au chaos éco­lo­gique. D’ailleurs, disent les néo-socia­listes, « l’i­déo­lo­gie de la liber­té n’est plus d’au­cun secours dans les cir­cons­tances pré­sentes. » Cet avè­ne­ment du socia­lisme éta­tique se fera par « l’ac­tion métho­dique d’une éco­no­mie contrô­lée par la puis­sance publique. »[19] Avec l’ex­pé­rience inter­ven­tion­niste de Roo­se­velt, l’i­dée gagne peu à peu les autres par­tis poli­tiques jus­qu’à la droite. Un Ernest Mer­cier par exemple, poly­tech­ni­cien, PDG d’Al­sthom et fon­da­teur du mou­ve­ment « Redres­se­ment fran­çais », pro­meut un modèle tech­no­cra­tique et cor­po­ra­tiste. Mais ces idées trouvent peu d’é­chos auprès des déci­deurs.

La pre­mière appli­ca­tion véri­table du « pla­nisme » revient au régime de Vichy avec la créa­tion de la Délé­ga­tion géné­rale à l’é­qui­pe­ment natio­nal en 1941, futur Com­mis­sa­riat géné­ral au plan en 1946 ; et la créa­tion en 1942 du Ser­vice natio­nal des sta­tis­tiques qui devien­dra l’IN­SEE à la Libé­ra­tion. Der­rière le dis­cours du « retour à la terre » du Maré­chal Pétain et des tra­di­tio­na­listes, ce sont les tech­no­crates qui dirigent. D’a­près l’his­to­rien de Vichy Robert Pax­ton, sous le Front popu­laire, la lutte d’in­fluence est rude entre dépu­tés et tech­ni­ciens de la fonc­tion publique, appar­te­nant cha­cun « à des mondes presque dis­tincts »[20]. Conseil d’É­tat, Ins­pec­tion des finances, Cour des comptes, corps pré­fec­to­ral et diplo­ma­tique, offi­ciers de car­rière, tous à la veille de la guerre sortent de l’É­cole libre des sciences poli­tiques (« Sciences Po »). Hen­ri Char­don, pré­sident de sec­tion au Conseil d’É­tat, enseigne aux élèves de « Sciences Po » en 1936 que la France est « dés­équi­li­brée pour avoir don­né une pré­pon­dé­rance exces­sive aux puis­sances poli­tiques. »[21] Pous­sés par la crise, « ce sont les experts qui l’emportèrent » dans l’é­ta­blis­se­ment du bud­get et la ges­tion finan­cière. Ils entrent pro­gres­si­ve­ment au gou­ver­ne­ment ; par­mi eux, Raoul Dau­try, ingé­nieur des che­mins de fer, obtient l’Ar­me­ment en 1939 et aide Joliot-Curie dans ses recherches sur la bombe ato­mique. En 1940, avec le régime de Vichy, les tech­no­crates « entrèrent au gou­ver­ne­ment comme en pays conquis », selon Pax­ton. On parle volon­tiers de « révo­lu­tion bureau­cra­tique » : « Les hommes qui, en tenant le haut du pavé dans les minis­tères, contrô­laient dans l’ombre le gou­ver­ne­ment, sont main­te­nant eux-mêmes au pou­voir. […] A son apo­gée, Vichy est l’œuvre d’un corps d’hommes de métier plus que de tout autre groupe social. »

Alter­mon­dia­liste avant l’heure, en février 1941, Fran­çois Lehi­deux, ministre de l’é­qui­pe­ment Natio­nal, dit aux élèves de « Sciences po » que l’Eu­rope doit s’or­ga­ni­ser contre la puis­sance éco­no­mique des État-Unis. C’est lui qui fait adop­ter en mai 1941 un « plan décen­nal pour la pro­duc­ti­vi­té ». Tou­jours selon Pax­ton, pen­dant la pre­mière guerre mon­diale, « la pla­ni­fi­ca­tion avait été pro­gres­sive, empi­rique, tem­po­raire. En 40–44, elle fut déli­bé­rée, totale et des­ti­née tout aus­si bien à une éco­no­mie d’a­bon­dance. »

Le prag­ma­tisme tech­ni­cien n’ayant que faire des idéo­lo­gies et de la morale, au sor­tir de la guerre, les prin­ci­paux ingé­nieurs et hauts fonc­tion­naires res­tent en fonc­tion, à la Cour des comptes, orga­nisme pure­ment tech­nique, au Conseil d’É­tat ou à l’Ins­pec­tion géné­rale des finances. Cette der­nière étant char­gée « de four­nir les élé­ments finan­ciers néces­saires à la pla­ni­fi­ca­tion décou­lant du diri­gisme tou­jours plus accu­sé du Minis­tère de l’é­co­no­mie natio­nale. » En com­pa­rant les annuaires des grands corps d’É­tat, Pax­ton observe que « c’est dans l’ad­mi­nis­tra­tion publique, dans la moder­ni­sa­tion et la pla­ni­fi­ca­tion éco­no­mique que les mesures — et le per­son­nel — de Vichy se per­pé­tuent avec le plus d’évidence » après 1945. Il remarque plus géné­ra­le­ment « qu’au­cune des Répu­bliques qui se suc­cé­dèrent ne son­gea en fait à déman­te­ler les ser­vices d’une admi­nis­tra­tion cen­tra­li­sée, issus du des­po­tisme éclai­ré, sys­té­ma­ti­sé par les Jaco­bins et Napo­léon qui forment les grands corps de la fonc­tion publique. […] A l’é­poque même où le suf­frage uni­ver­sel deve­nait la règle pour dési­gner les par­le­men­taires (1848) et les édiles locaux (1884), on crée donc paral­lè­le­ment des corps de tech­ni­ciens appe­lés à prendre une puis­sance tou­jours plus grande dans l’É­tat, et échap­pant tota­le­ment au contrôle de l’é­lec­to­rat. » L’apolitisme des choix tech­niques explique qu’ils échappent aux pro­ces­sus démo­cra­tiques. « Les résis­tants, d’ailleurs, qui sont contre un retour à l’é­co­no­mie libé­rale anar­chique des années 30, sont des par­ti­sans aus­si réso­lus du diri­gisme que ne l’é­taient les ministres de Pétain. Enfin, ce que choi­sissent tous les par­tis, sans oublier le PCF, c’est l’ordre, ce n’est pas la révo­lu­tion. La IV° Répu­blique, tout comme Vichy, veut gar­der la haute main sur l’ad­mi­nis­tra­tion et non la sup­pri­mer. Les grands com­mis, plus influents que jamais et forts de leur récente expé­rience de pla­ni­fi­ca­tion, sont soli­de­ment armés pour le diri­gisme des régimes d’a­près-guerre et le règne des experts. » La Tech­nique ne fait pas de poli­tique, elle est la poli­tique. L’a­vè­ne­ment de la socié­té de consom­ma­tion au milieu des années 1950 s’ex­plique en par­tie « par le choc de 1940 et les quatre années de Vichy. […] C’est alors qu’une géné­ra­tion de tech­ni­ciens et de patrons ont acquis une expé­rience nou­velle et un pou­voir nou­veau. »

L’État gestionnaire

« Moder­ni­sa­tion ou déca­dence » est le leit­mo­tiv du pre­mier plan mis en place par Jean Mon­net avec pour tâche de recons­truire un pays lais­sé exsangue par la guerre. Pierre Mas­sé, com­mis­saire géné­ral au Plan de 1959 à 1966, donne une défi­ni­tion de la pla­ni­fi­ca­tion dans son livre inti­tu­lé Le Plan ou l’An­ti-hasard : « l’in­ter­pré­ta­tion de l’ac­ti­vi­té humaine comme une aven­ture cal­cu­lée, une lutte entre le hasard et l’an­ti-hasard. […] Ses ins­tru­ments sont les plans, par­tiels ou glo­baux, pri­vés ou publics. »

Voi­ci son ana­lyse du cours de l’his­toire : « Aven­ture et cal­cul se répondent, s’op­posent et, à cer­tains moments, s’é­qui­librent. Cepen­dant, sui­vant l’é­poque et les cir­cons­tances, l’un des deux termes pré­vaut. Il semble qu’en 1914 la balance se soit ren­ver­sée. »[22] Pour Mas­sé, la guerre qui débute en août 1914 signe la « défaite du cal­cul ». La suite de l’his­toire n’é­tant que l’a­vè­ne­ment de la « dérai­son » : crise éco­no­mique des années 1930, mon­tée des régimes tota­li­taires et second conflit mon­dial, bombes ato­miques sur le Japon, guerre froide, appau­vris­se­ment du tiers-monde, « la démo­cra­tie poli­tique et éco­no­mique se main­tien­dra-t-elle dans un monde de plus en plus sou­mis aux exi­gences de la tech­nique et de l’ef­fi­ca­ci­té, c’est-à-dire de plus en plus spé­cia­li­sé et hié­rar­chi­sé ? » Mas­sé recon­naît que les pro­grès de la science et « l’im­pé­ria­lisme indus­triel » n’ont pas hono­ré leurs pro­messes. « Le monde que l’on com­prend mal devient ain­si, à l’ex­trême, celui de l’ab­sur­di­té et du non-sens. » La science et la tech­nique lui appa­raissent comme « ambi­va­lentes », l’an­goisse et l’in­cer­ti­tude croissent : « Résol­vant des sys­tèmes à des cen­taines et bien­tôt des mil­liers d’in­con­nues, télé­gui­dant un mis­sile ou une usine, sur­mon­tant la plu­ra­li­té des langues, [les machines élec­tro­niques] nous four­nissent l’ins­tru­ment de cal­cul qu’ap­pellent les nou­velles dimen­sions de nos pro­blèmes et l’ac­cé­lé­ra­tion du chan­ge­ment. On ne peut cepen­dant négli­ger le risque qu’in­ven­tée pour assis­ter le cer­veau humain, la machine élec­tro­nique n’im­pose sa propre logique dans le choix des pro­blèmes et la manière de les poser, et qu’elle n’en­gendre ain­si une cer­taine déshu­ma­ni­sa­tion de l’es­prit. »

Tech­no­cra­tie ou bar­ba­rie. Face à ce sen­ti­ment de chaos — qui n’est d’ailleurs pas qu’un sen­ti­ment — la civi­li­sa­tion indus­trielle néces­site une meilleure ges­tion par le ren­for­ce­ment de l’É­tat, le contrôle et la pla­ni­fi­ca­tion de l’é­co­no­mie : « Il appar­tient au cal­cul éco­no­mique d’être, dans son domaine, réduc­teur d’in­cer­ti­tude[23] par ces nou­veaux ins­tru­ments qui s’ap­pellent le plan, la pros­pec­tive, la recherche opé­ra­tion­nelle. […] Il ne s’a­git pas d’é­li­mi­ner ce qui, par nature, est inéli­mi­nable, et d’ap­por­ter ain­si aux inquié­tudes de l’homme des réponses qui l’a­paisent et l’en­dorment. Il s’a­git de lui four­nir des élé­ments de déci­sion qui lui per­mettent de faire face à l’in­cer­ti­tude par l’ac­tion. » C’est ce que Jacques Ellul nomme dès 1954 l’au­to-accrois­se­ment de la tech­nique[24]. Le sys­tème tech­ni­cien répond tech­ni­que­ment aux pro­blèmes créés par la tech­nique. L’his­toire humaine se clôt sur elle-même dans une fuite en avant sans fin vers la dépos­ses­sion, livrant son des­tin aux mains des experts et des tech­no­crates. L’É­tat, sa bureau­cra­tie et son auto­ri­té se ren­forcent au fur et à mesure que s’accroît notre dépen­dance à des super­struc­tures tech­niques. Il n’y a plus d’é­chap­pa­toire à la logique ges­tion­naire : « Le monde où deux et deux font cinq appar­tient à l’illu­sion ou au songe. Or, le pro­blème n’est pas de rêver, mais d’a­gir » conti­nue Mas­sé. Le songe, le rêve, la sen­si­bi­li­té, mais aus­si le hasard, l’an­goisse, les conflits, l’in­cer­ti­tude, l’er­reur font le sel de la vie. Si la pla­ni­fi­ca­tion est l’en­ne­mie du hasard, la pla­ni­fi­ca­tion est l’en­ne­mie de la vie. D’au­tant plus qu’elle a réponse à tout, que son pou­voir est sans limite : « La beau­té a pu être au début de l’in­dus­tria­li­sa­tion un objec­tif dif­fi­cile. Elle n’est plus aujourd’­hui hors de por­tée pour peu que nous le vou­lions vrai­ment » (Mas­sé). La tech­no­cra­tie, c’est le ren­for­ce­ment conjoint de la ges­tion et du chaos tech­no-indus­triel.

L’écologisme et le citoyennisme au secours de la technocratie

Savoir, c’est pou­voir. La pre­mière tâche de la pla­ni­fi­ca­tion est le ren­sei­gne­ment, le recen­se­ment, l’in­ven­taire le plus fin pos­sible des res­sources démo­gra­phiques, finan­cières, natu­relles et tech­niques. Tâche assu­mée par l’Ins­ti­tut natio­nal de la sta­tis­tique et des études éco­no­miques (INSEE), les diverses mis­sions d’é­tudes et de pros­pec­tives des minis­tères, ser­vices d’É­tat, centres de recherche, etc. Renom­mé Centre d’a­na­lyses stra­té­giques en 2006, le vieux Com­mis­sa­riat géné­ral au Plan prend acte de l’ac­cé­lé­ra­tion tech­no­lo­gique. La pros­pec­tive ou la stra­té­gie sont à l’in­no­va­tion tech­no­lo­gique ce que les plans quin­quen­naux ou décen­naux étaient au déve­lop­pe­ment indus­triel. La domi­na­tion ges­tion­naire se moder­nise. Afin de contra­rier la « tyran­nie du pro­duc­ti­visme »[25], le Front de Gauche pro­pose donc la « pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique ». Elle serait un « moyen de redé­fi­nir nos modes de pro­duc­tion, de consom­ma­tion et d’échange en fonc­tion de l’intérêt géné­ral de l’humanité et de l’impact de l’activité éco­no­mique sur l’écosystème. » For­mule magique. En toute humi­li­té, le Front de Gauche veut ren­for­cer l’om­ni­science d’un État pour répondre aux inté­rêts de l’hu­ma­ni­té.

Pour pla­ni­fier l’hu­ma­ni­té de façon éco­lo­gique, il faut son­der ses besoins et ses pro­fon­deurs. Les tech­no­crates du Front de gauche met­tront en place d’autres « indi­ca­teurs que ceux à par­tir des­quels est actuel­le­ment jugé le ‘pro­grès’ des socié­tés, notam­ment le PIB. » Avec la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique, des couches de plus en plus intimes de nos vies seront recen­sées, ana­ly­sées, gérées sta­tis­ti­que­ment par nos experts en qua­li­té de vie. Un Indi­ca­teur de pro­grès humain mesu­re­ra l’é­pa­nouis­se­ment per­son­nel et l’é­man­ci­pa­tion, cal­cu­lés selon les taux d’ac­cès à l’é­du­ca­tion (peu importe laquelle) ou l’es­pé­rance de vie en bonne san­té. Cet indi­ca­teur cal­cu­le­ra autant la « socia­bi­li­té et la cohé­sion sociale » de la four­mi­lière France, que ses « liber­tés » scien­ti­fi­que­ment quan­ti­fiées, jus­qu’à l’inévitable empreinte éco­lo­gique. Des expé­riences sont déjà en cours dans le Nord-Pas de Calais pour esti­mer votre Indice de san­té sociale grâce au recen­se­ment du taux d’adhé­sion à des asso­cia­tions ou le nombre d’interactions que vous avez avec votre famille ou vos voi­sins[26] (Com­bien de coups de fil avez-vous reçus cette semaine ? À com­bien de per­sonnes avez-vous dit « bon­jour » ? Com­bien d’apéros ce tri­mestre ?). Il n’est pas jus­qu’à nos ami­tiés, la défense de nos liber­tés et de notre éman­ci­pa­tion qui ne soient dépo­li­ti­sées, tech­ni­fiées, ratio­na­li­sées, arra­chées de nos mains pour être dépo­sées entre celles des experts en sciences humaines. Ain­si se pla­ni­fie l’in­té­rêt géné­ral. L’impérialisme de la mesure n’a plus de limites depuis que les cher­cheurs en sciences sociales par­viennent à « quan­ti­fier le qua­li­ta­tif ». À la manière d’un Pierre Mas­sé qui sou­hai­tait gérer la beau­té du monde, le Front de gauche, en pré­ten­dant huma­ni­ser la tech­no­cra­tie, tech­no­cra­tise l’hu­ma­ni­té. « Être sachant, être culti­vé, aimer la musique, lire les livres, faire des sculp­tures, des­si­ner, réci­ter de la poé­sie, voi­là des choses qui sont impor­tantes, plus impor­tantes que toutes les autres ! Aimer, être aimé, don­ner du bon­heur, il n’y a pas besoin de mon­tagnes d’argent ! Voi­là, mes amis, les valeurs qu’il s’a­git de mettre aux postes de com­mande et qui sont le cœur de la révo­lu­tion cultu­relle qui marche avec la pla­ni­fi­ca­tion éco­lo­gique » prêche le can­di­dat Mélen­chon.[27] Pas­sons sur la réfé­rence maoïste. Une fois l’i­ma­gi­na­tion au pou­voir, nous aurons per­du notre pou­voir d’i­ma­gi­na­tion.

« Pla­ni­fi­ca­tion citoyenne » : l’expression fait froid dans le dos. Devan­çant les cri­tiques contre l’aspect cen­tra­li­sé, auto­ri­taire, ges­tion­naire et froid de la pla­ni­fi­ca­tion, le Front de gauche pré­tend inté­grer les citoyens aux pro­grammes de recherche et déve­lop­pe­ment tech­nos­cien­ti­fiques. Un an après Fuku­shi­ma, et dra­guant le ver­daille, il pro­pose un grand débat natio­nal sur la poli­tique éner­gé­tique « sous contrôle citoyen de l’information jusqu’à la prise de déci­sion [qui] se ter­mi­ne­ra par un réfé­ren­dum. »[28] Sous contrôle citoyen, c’est-à-dire en fait sous le contrôle des appa­reils Front de gauche, Par­ti com­mu­niste, Attac, pré­ten­dant repré­sen­ter les citoyens. À quoi peut bien res­sem­bler un débat démo­cra­tique à pro­pos du nucléaire dans un pays de 65 mil­lions d’ha­bi­tants dépen­dants du nucléaire ? Assem­blée géné­rale tous les jeu­dis 18h sur Inter­net ? Vote après des duels télé­vi­sés d’ex­perts et de contre-experts ?

« Dans le domaine du nucléaire civil, l’ensemble des pos­si­bi­li­tés — dont la sor­tie du nucléaire ou le main­tien d’un nucléaire sécu­ri­sé et public — sera alors tran­ché. » On l’a vu : pour le Front de gauche, s’il est urgent de réin­dus­tria­li­ser le pays et de faire cra­cher les che­mi­nées, rien ne presse pour arrê­ter les usines ato­miques. Le pire reste envi­sa­geable. D’ailleurs, le Front de gauche n’est pas pres­sé non plus d’en finir avec la menace abso­lue qu’est l’arme ato­mique : « Nous agi­rons pour la dénu­cléa­ri­sa­tion, pour le désar­me­ment mul­ti­la­té­ral et contrô­lé de tous les types d’armement. » Entre 2002 et 2011, le bud­get mili­taire amé­ri­cain a aug­men­té de 60 %. S’il faut attendre les États-Unis pour un désar­me­ment mul­ti­la­té­ral, les pro­messes du Front de gauche n’en­gagent per­sonne.

« Nous abo­li­rons les pôles de com­pé­ti­ti­vi­té qui concentrent les acti­vi­tés sur quelques lieux dans une mise en concur­rence des ter­ri­toires, au pro­fit de la consti­tu­tion de pôles de coopé­ra­tion per­met­tant de mieux lier recherche, for­ma­tion, pro­duc­tion et emploi. » L’éducation popu­laire au ser­vice de la crois­sance et du pro­duc­ti­visme. « Dans ce cadre nous crée­rons des pôles publics de l’industrie à l’échelle ter­ri­to­riale. Ceux-ci ras­sem­ble­ront les par­te­naires publics et pri­vés de ces ter­ri­toires et tra­vaille­ront en liai­son avec les forums citoyens des sciences et de la tech­no­lo­gie ou d’autres ins­tances de recherche. […] Le droit des citoyens à inter­ve­nir dans le déve­lop­pe­ment de la recherche sera ins­crit dans la Consti­tu­tion. » La ver­sion mélen­cho­niste de la « démo­cra­tie tech­nique » (sui­vant le concept de Michel Cal­lon, socio­logue de l’acceptabilité des tech­no­lo­gies[29]). On brûle de connaître la forme concrète de ce nou­veau droit consti­tu­tion­nel, sachant que la Recherche & Déve­lop­pe­ment, indis­pen­sable à la pro­duc­tion et à l’emploi chers au Front de gauche, ne s’accommode d’aucune inter­ven­tion « citoyenne » et que les cher­cheurs font leurs valises à la moindre vel­léi­té de contrôle popu­laire.

En croyant citoyen­ni­ser la tech­no­cra­tie, le Front de gauche tech­no­cra­tise les citoyens dans une illu­soire fusion entre experts et « pro­fanes » sur le ter­rain des « contro­verses » scien­ti­fiques. Ima­gi­nez : A l’ordre du jour de notre pre­mier forum citoyen : la nor­ma­li­sa­tion et la dis­tinc­tion des nano-maté­riaux, nano-objets et nano-pro­cé­dés (qu’ils soient syn­thé­tiques, bio-sour­cés ou hybrides) pour une défi­ni­tion stricte des armes défen­sives et/ou offen­sives en vue d’une contri­bu­tion citoyenne à l’en­ca­dre­ment du com­merce des armes par l’U­NI­CRI (Ins­ti­tut inter­ré­gio­nal de recherche des Nations unies sur la cri­mi­na­li­té et la jus­tice), et la pro­tec­tion de la pro­prié­té intel­lec­tuelle. Vous avez deux heures.

Pour un Green Deal national, européen ou mondial ?

Il n’est pas facile de déci­der qui du Front de gauche ou d’Eu­rope Éco­lo­gie a les ambi­tions les plus indus­trielles. Pour les Verts, « L’in­dus­trie du 21ème siècle sera celle d’un éco-déve­lop­pe­ment, elle dépas­se­ra le ver­dis­se­ment à la marge (green­wa­shing) des anciennes indus­tries. »[30] Le réseau élec­trique sera intel­li­gent grâce aux smart grids — des comp­teurs élec­triques reliés à Inter­net. Leur « éco­lo­gie indus­trielle » s’im­pose pour lut­ter contre le chan­ge­ment cli­ma­tique et le dum­ping social. Des « Pro­jects Bonds » euro­péens finan­ce­ront leurs pôles indus­triels. Et l’Europe devient leur « réponse à la mon­dia­li­sa­tion ».

Si l’Eu­rope ne suf­fit pas, nous devrons envi­sa­ger un « contrat social mon­dial » avec la défi­ni­tion d’un « nou­vel objec­tif de ges­tion démo­cra­tique et par­ti­ci­pa­tive » pour mettre en œuvre les « Objec­tifs du Mil­lé­naire ». Lieu com­mun : une catas­trophe pla­né­taire (le chan­ge­ment cli­ma­tique par exemple) appelle une réponse pla­né­taire. D’où leur pro­jet de repous­ser tou­jours plus loin et plus haut la déci­sion entre les mains des experts et des centres de pou­voir. Jus­qu’où iront-ils ? Jus­qu’au gou­ver­ne­ment mon­dial.

Voyez le livre d’A­lain Lipietz Green Deal, la crise du libé­ral-pro­duc­ti­visme et la réponse éco­lo­gique[31]. Cet ancien maoïste du Par­ti socia­liste uni­fié pas­sé des rouges aux verts est diplô­mé de Poly­tech­nique — vous savez, ces gens dont on dit que si on leur confie le Saha­ra, trois ans après il fau­dra y impor­ter du sable. Éco­no­miste illu­mi­né (ex-cher­cheur au Centre d’é­tudes pros­pec­tives d’é­co­no­mie mathé­ma­tique appli­quée à la pla­ni­fi­ca­tion), cet ancien euro­dé­pu­té vert milite pour un fédé­ra­lisme euro­péen fis­cal, moné­taire et bud­gé­taire tel que celui vou­lu par Roo­se­velt en 1933 aux États-Unis avec son Glass-Stea­gall Act (sépa­ra­tion entre banques de dépôt et banques d’in­ves­tis­se­ment). L’his­toire radote, ou peut-être seule­ment Lipietz. Lequel pro­pose des éco­taxes, des « pol­lu­taxes » et des quo­tas — « c’est-à-dire la pla­ni­fi­ca­tion en prix ou en quan­ti­té » — pour finan­cer une éco­no­mie « stric­te­ment » orien­tée vers des acti­vi­tés vertes. Et de déplo­rer l’ab­sence d’un « gou­ver­ne­ment mon­dial » pour rati­fier un super Wag­ner Act inter­na­tio­nal ins­ti­tuant des droits syn­di­caux tels que ceux votés en 1935 aux États-Unis. Bien sûr ce gou­ver­ne­ment mon­dial sera un « régime inter­na­tio­nal coopé­ra­tif » dans lequel les États contrô­le­ront les émis­sions de gaz à effet de serre ou favo­ri­se­ront les trans­ferts de tech­no­lo­gies propres. Après la démo­cra­tie tech­nique et le déve­lop­pe­ment durable, la tech­no­cra­tie coopé­ra­tive.

Certes, Lipietz recon­naît que « per­sonne ne sou­haite reve­nir à ces États dans l’É­tat qu’é­taient les grandes entre­prises tech­no­cra­tiques natio­na­li­sées des années 60 ». Mais il s’empresse d’a­jou­ter que la « cri­tique de la bureau­cra­tie, étant don­nées l’ur­gence et l’am­pleur des enjeux qui se pré­sentent à nous, ne doit pas nous empê­cher pour autant de mettre en place cette éco­no­mie diri­gée. » La cri­tique du lard ne doit pas nous empê­cher de faire du cochon. Ou, si vous pré­fé­rez, il ne faut pas jeter le lard avec le cochon. Selon Lipietz, théo­ri­cien de l’im­puis­sance, nous ne pou­vons que subir et nous lais­ser pla­ni­fier par ses sem­blables.

Son modèle est celui de « l’é­co­no­mie mobi­li­sée » par la demande publique déjà expé­ri­men­tée pen­dant la « recons­truc­tion pla­ni­fiée » de l’im­mé­diat après-guerre. Mais au niveau mon­dial. Un délire d’é­co­no­miste qui écha­faude des usines à gaz en vue de les impo­ser depuis le som­met du Pou­voir. « Certes, nous n’a­vons plus de Com­mis­sa­riat géné­ral du plan, admet-il sans se décou­ra­ger pour autant, mais plu­sieurs des appa­reils pros­pec­tifs minis­té­riels ou aca­dé­miques sont encore en place, et cette heu­reuse époque de la  »pla­ni­fi­ca­tion à la fran­çaise » a été trans­mise par les ensei­gnants à leurs étu­diants. » C’est-à-dire ces écoles d’in­gé­nieurs qui four­nissent en tech­no­crates de haut rang les som­mets du Pou­voir — la haute fonc­tion publique comme les états-majors indus­triels pri­vés : le Corps des Mines (Mines Paris­Tech) et l’É­cole natio­nale des ponts et chaus­sées (les Ponts Paris­Tech) bien connus des anti­nu­cléaires, Poly­tech­nique, l’É­cole natio­nale de la sta­tis­tique et de l’administration éco­no­mique Paris­Tech, l’é­cole supé­rieure d’élec­tri­ci­té (« Supé­lec »), l’É­cole Cen­trale Paris, Agro­Pa­ris­Tech, Télé­com Paris­Tech, etc. N’est-ce pas la fonc­tion de l’é­co­no­mie poli­tique, de l’ur­ba­nisme et de la socio­lo­gie que d’a­na­ly­ser et de pla­ni­fier la vie des masses pour sus­ci­ter les com­por­te­ments adé­quats. Que les anti­li­bé­raux se ras­surent. Mal­gré le pré­ten­du recul du ser­vice public, l’É­tat n’a pas aban­don­né toutes ses com­pé­tences au mar­ché. Et quand bien même, fau­drait-il renouer avec une époque des Trente Glo­rieuses qui nous a bas­cu­lé dans la socié­té de consom­ma­tion et l’a­lié­na­tion au sys­tème pro­duc­tif ? ; cette époque de terre brû­lée, sans retour des pay­sages, des cultures et des langues, de notre san­té et nos dési­rs de vie sau­vage ?

L’En­fer Vert du Front de gauche est non seule­ment pla­ni­fié par l’É­tat mais pro­tec­tion­niste. Au libre-échan­gisme d’Eu­rope Éco­lo­gie-Les Verts, la gauche indus­trielle oppose la « démon­dia­li­sa­tion » et le « pro­tec­tion­nisme intel­li­gent ».[32] En fait il s’a­git du même cock­tail — la que­relle ne por­tant que sur le dosage de vert et de rouge qu’il convient de mélan­ger. L’ac­cord sur la relance verte de l’é­co­no­mie étant acquis.

Selon Le pro­tec­tion­nisme et ses enne­mis[33], ouvrage com­mun de cinq auteurs du Monde Diplo­ma­tique, men­suel à pen­ser de la gauche indus­trielle, les bar­rières doua­nières seraient des digues contre les délo­ca­li­sa­tions afin de pro­té­ger les salaires de la concur­rence inter­na­tio­nale. Soit. Exemples his­to­riques à l’ap­pui, le livre pré­sente le pro­tec­tion­nisme comme un moyen de reve­nir à l’é­poque heu­reuse du déve­lop­pe­ment indus­triel : « Quand les pays actuel­le­ment déve­lop­pés se trou­vaient encore en déve­lop­pe­ment, ils n’ont mené pra­ti­que­ment aucune des poli­tiques qu’ils pré­co­nisent. […] La Grande-Bre­tagne, en par­ti­cu­lier, n’est aucu­ne­ment le paran­gon du libre-échange sou­vent invo­qué. Tout au contraire, elle a uti­li­sé avec agres­si­vi­té et même, dans cer­tains cas, inven­té des poli­tiques diri­gistes pour pro­té­ger et pro­mou­voir ses indus­tries stra­té­giques. » Le nou­veau busi­ness-model des alter­mon­dia­listes : agres­si­vi­té et diri­gisme. Ils ne seraient pas contre­dits par les néo-socia­listes des années trente. « Pen­dant les années 1960 et 1970, quand il exis­tait bien davan­tage de pro­tec­tions et autres régu­la­tions, l’é­co­no­mie mon­diale pro­gres­sait beau­coup plus vite qu’au­jourd’­hui. […] L’ex­pé­rience néo­li­bé­rale des années 1980 et 1990 s’est tout sim­ple­ment révé­lée inca­pable de tenir sa prin­ci­pale pro­messe : l’ac­cé­lé­ra­tion de la crois­sance. » On voit la sin­cé­ri­té éco­lo­giste de ces obsé­dés de la crois­sance. Il n’y aura jamais assez d’é­crans plas­ma, d’i­Pod, de smart­phones, de gad­gets de consom­ma­tion à par­ta­ger avant que les éco­so­cia­listes ne s’in­ter­rogent sur l’u­ti­li­té de cette came­lote et sur les ravages qu’elle inflige à nos vies, à nos socié­tés et au milieu natu­rel. Les rouges à pois verts et les verts à car­reaux rouges relèvent du même musée des hor­reurs chi­mé­riques dont nous espé­rons, sans trop d’es­poir, l’ex­tinc­tion.

Tom­jo

Mars 2013


  1. roosevelt2012.fr. On y retrouve des élus du par­ti socia­liste jus­qu’au Front de gauche, des jour­na­listes, des asso­cia­tifs, des uni­ver­si­taires, etc.
  2. Tho­mas Hou­daille, secré­taire géné­ral du think-tank Euro­pa­No­va, et Sven Gie­gold, dépu­té euro­péen alle­mand du groupe des Verts, Le Monde, 28 mai 2012.
  3. 11 décembre 2012.
  4. L’hu­main d’a­bord, le pro­gramme du Front de gauche aux élec­tions pré­si­den­tielles, Librio, 2012.
  5. La Voix des Allo­broges, 10 août 2011.
  6. Décla­ra­tion du Par­ti de Gauche au Conseil Géné­ral de Gironde, 21 octobre 2010.
  7. Inter­ven­tion du 21 octobre 2010 au Conseil régio­nal.
  8. L’Hu­main d’a­bord, op. cit.
  9. La règle verte. Pour l’é­co-socia­lisme. Jean-Luc Mélen­chon, éd. Bru­no Leprince, 2012.
  10. Idem.
  11. « Céla­nèse : bras de fer sur les sols pol­lués », La Répu­blique des Pyré­nées, 9 juillet 2012.
  12. L’Hu­main d’a­bord, op. cit.
  13. La règle verte, op. c it.
  14. La France contre les robots, 1947.
  15. Les orga­nismes scien­ti­fiques et tech­niques au ser­vice du déve­lop­pe­ment durable : deve­lop­pe­ment- durable.gouv.fr.
  16. Pers­pec­tives socia­listes, Mar­cel Déat, 1930.
  17. Néo-socia­lisme ? Ordre, auto­ri­té, nation, Mar­cel Déat, Adrien Mar­quet, Bar­thé­lé­my Mon­ta­gnon, Gras­set, 1933. Dis­cours pro­non­cés au Congrès socia­liste de juillet 1933.
  18. Néo-socia­lisme ? Ordre, auto­ri­té, nation, op. cit.
  19. Léon Blum, Serge Ber­stein, Fayard, 2006.
  20. La France de Vichy, Le Seuil, 1973.
  21. Hen­ri Char­don, cité par Robert Pax­ton.
  22. Le Plan ou l’An­ti-hasard, Gal­li­mard, 1965.
  23. C’est nous qui sou­li­gnons
  24. La Tech­nique ou l’en­jeu du siècle, Jacques Ellul, 1954, Eco­no­mi­ca pour l’é­di­tion 2008.
  25. L’hu­main d’a­bord, Librio, 2012.
  26. Voir le pro­jet « Indi­ca­teurs 21 » du Conseil régio­nal NPdC dans le cha­pitre « Bien­ve­nue à Gat­ta­ca » de L’En­fer Vert.
  27. La règle verte, op. cit.
  28. L’Hu­main d’a­bord, op. cit.
  29. Voir Agir dans un monde incer­tain — essai sur la démo­cra­tie tech­nique, Cal­lon, Barthes, Las­cousmes, Le Seuil, 2001.
  30. Vivre mieux. Vers une socié­té éco­lo­gique, Europe éco­lo­gie Les Verts, Les petits matins, 2012.
  31. La Décou­verte, 2012.
  32. Le Monde Diplo­ma­tique, octobre 2012.
  33. H.-J. Chang, F. Lor­don, S. Hali­mi, F. Ruf­fin, J. Sapir, Les liens qui libèrent, 2012.
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