Dossier : Gandhi, l’indépendance de l’Inde et la non-violence : à propos de quelques idées reçues

Dossier : Gandhi, l’indépendance de l’Inde et la non-violence : à propos de quelques idées reçues

Nous vous pro­po­sons, ci-après, trois tra­duc­tions de textes por­tant sur le rôle de Gand­hi et de sa non-vio­lence dans l’Indépendance de l’Inde. Pour com­men­cer, un pre­mier texte écrit par l’auteur et jour­na­liste indien Anuj Dhar, ini­tia­le­ment publié, en anglais, le 14 avril 2016, sur le site d’opinion Dai­lyO :

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Netaji, et non Gandhi, a fait fuir les Britanniques. Ambedkar aurait été d’accord

Les diri­geants colo­niaux ont eu la sagesse de com­prendre ce qui se jouait après avoir orga­ni­sé le pro­cès des hommes de l’I­NA au Fort Rouge.

Il était étrange que l’establishment indien donne le coup d’en­voi des célé­bra­tions natio­nales du 125e anni­ver­saire de la nais­sance de Baba­sa­heb Bhim­rao Ram­ji Ambed­kar. La pers­pec­tive d’Ambedkar sur la manière dont l’Inde a obte­nu son indé­pen­dance contre­dit plei­ne­ment la sienne.

L’histoire offi­cielle de la fin du régime colo­nial, en 1947, a été résu­mée de manière suc­cincte dans une chan­son de Bol­ly­wood datant de 1954, qui demeure encore aujourd’hui un mégasuccès.

L’idée selon laquelle l’indépendance aurait été obte­nue uni­que­ment ou prin­ci­pa­le­ment grâce au mou­ve­ment de non-vio­lence diri­gé par le Mahat­ma Gand­hi est en confron­ta­tion directe avec la pers­pec­tive argu­men­tée d’Ambedkar.

Si vous pen­sez qu’affirmer cela revient à défor­mer un pro­pos d’Ambedkar, écou­tez vous-mêmes ce qu’il avait à en dire, ses paroles sont sans ambi­guï­té — claires et nettes. Impos­sible de mal inter­pré­ter ou de dis­tordre son dis­cours. Nul besoin de faire appel à quelque his­to­rien vul­ga­ri­sa­teur pour nous le faire com­prendre. Ambed­kar s’est char­gé lui-même de l’ex­pli­ca­tion. La BBC a eu la gen­tillesse de l’en­re­gis­trer pour la postérité.

Pour les innom­brables per­sonnes dont le cer­veau a été lavé et déla­vé par le nar­ra­tif offi­ciel au ser­vice des pré­sentes réa­li­tés poli­tiques, les paroles d’Am­bed­kar seront cho­quantes. Soyez atten­tifs à cha­cune d’elles.

« Je ne sais pas pour­quoi M. Attlee a sou­dai­ne­ment accep­té de don­ner son indé­pen­dance à l’Inde », s’in­ter­roge Ambed­kar lors d’une inter­view avec le jour­na­liste bri­tan­nique Fran­cis Wat­son en février 1955.

L’homme auquel Ambed­kar fait réfé­rence, le pre­mier ministre bri­tan­nique de l’é­poque, est l’homme qui a octroyé à l’Inde son indé­pen­dance. Sir Cle­ment Attlee était donc le mieux pla­cé pour savoir pour­quoi le Royaume-Uni agis­sait ain­si. « C’est un secret qu’il dévoi­le­ra dans son auto­bio­gra­phie. Per­sonne ne s’at­ten­dait à ce qu’il le fasse », pour­suit Ambed­kar avec une pointe d’étonnement.

Deux mois, à peine, après la mort d’Am­bed­kar, en août 1956, Attlee divul­gua ce secret lors d’une conver­sa­tion pri­vée avec le gou­ver­neur du Ben­gale occi­den­tal, le juge en chef de la Haute Cour de Cal­cut­ta, à l’é­poque. Cette révé­la­tion est désor­mais un secret de Poli­chi­nelle, que le gou­ver­ne­ment indien répugne à recon­naître pour des rai­sons poli­tiques et diplo­ma­tiques, ayant uti­li­sé toutes ses res­sources, au cours des décen­nies, à construire la marque Gand­hi, à vendre le miracle de l’ahimsa.

Deux décen­nies après qu’At­tlee se soit débar­ras­sé de ce secret, le juge P..B Cha­kra­vor­ty ras­sem­bla son cou­rage afin de rendre publics les détails de ce dîner-débat mou­ve­men­té, dans la vaste rési­dence du gou­ver­neur à Calcutta.

« Je lui posais [à Attlee] direc­te­ment la ques­tion sui­vante : puisque le mou­ve­ment “Quit­tez l’Inde” (Quit India) de Gand­hi avait pris fin il y a déjà quelques années et qu’en 1947 aucune contrainte spé­ciale ne néces­si­tait ou n’imposait un départ pré­ci­pi­té des Bri­tan­niques, pour­quoi avait-il été déci­dé de don­ner son indé­pen­dance à l’Inde à ce moment-là ?

Dans sa réponse, Attlee cita plu­sieurs rai­sons, et notam­ment l’é­ro­sion, au sein du per­son­nel de l’ar­mée et de la marine indiennes, de la loyau­té envers la Cou­ronne bri­tan­nique, décou­lant des acti­vi­tés mili­taires de Neta­ji [Sub­hash Chan­dra Bose].

Vers la fin de notre dis­cus­sion, je lui deman­dais quelle était l’importance de l’in­fluence de Gand­hi sur la déci­sion bri­tan­nique de quit­ter l’Inde. Les lèvres d’At­tlee se mirent alors à affi­cher un sou­rire sar­cas­tique tan­dis qu’il épe­lait len­te­ment le mot “m‑i-n-i-m-a-l‑e !”[1] »

On pour­rait croire qu’il s’a­git d’une exa­gé­ra­tion rhé­to­rique de la part d’un Ben­ga­li, mais Ambed­kar n’au­rait pas été sur­pris par l’a­veu d’At­tlee. Il avait confié à Wat­son, en février 1955, « son propre point de vue » sur ce qui avait pous­sé Attlee à prendre cette déci­sion capi­tale de libé­rer l’Inde, après la vic­toire de la Grande-Bre­tagne lors de la Seconde Guerre mondiale.

Selon les mots d’Ambedkar :

« L’ar­mée natio­nale orga­ni­sée par Sub­has Chan­dra Bose. Les Bri­tan­niques diri­geaient le pays avec la ferme convic­tion que quoi qu’il puisse arri­ver ou quoi que fassent les poli­ti­ciens, la loyau­té des sol­dats ne chan­ge­rait jamais. Il s’agissait d’un des piliers sur les­quels ils s’ap­puyaient pour diri­ger l’ad­mi­nis­tra­tion. Mais cette idée a été com­plè­te­ment démen­tie. Ils ont décou­vert que les sol­dats pou­vaient être ame­nés à for­mer un par­ti — un bataillon pour faire tom­ber les Bri­tan­niques. Je pense que les Bri­tan­niques étaient arri­vés à la conclu­sion que s’ils devaient conti­nuer gou­ver­ner l’Inde, ils devraient recou­rir à l’ar­mée britannique. »

Écou­tez-le vous-même.

Depuis qu’Am­bed­kar a dit cela, en 1956, un cer­tain nombre de docu­ments et de témoi­gnages — dont cer­tains sont liés aux hauts fonc­tion­naires de l’ère du Raj — ont été publiés qui ava­lisent sa thèse.

Le fait est que l’assaut mili­taire « ratée » de l’Ar­mée natio­nale indienne (INA) et les pro­cès du Fort Rouge de 1945–1946 eurent plus d’influence sur la déci­sion bri­tan­nique de quit­ter l’Inde que le « paci­fique » mou­ve­ment Quit India (« Quit­tez l’Inde »). Les diri­geants colo­niaux eurent la sagesse de com­prendre ce qui se jouait après avoir orga­ni­sé le pro­cès des hommes de l’I­NA au Fort Rouge.

Le maré­chal Archi­bald Wavell, alors vice-roi des Indes, reçut une lettre du chef des Pro­vinces Unies en novembre 1945. On y lisait que « des tracts auraient été trou­vés dans un hôtel, sti­pu­lant que si un sol­dat de l’I­NA était tué, les Bri­tan­niques seraient assas­si­nés. Il s’agit peut-être d’une simple anec­dote, mais celle-ci illustre bien le sens du vent. »

Pour com­prendre l’im­por­tance de ces mots à l’é­poque, il faut les lire dans le contexte de la tac­tique gand­hienne cou­rante qui consiste à tendre la joue gauche après que l’autre ait été enfon­cée jusqu’à l’oreille.

Le direc­teur du Bureau des ren­sei­gne­ments, Sir Nor­man Smith, nota dans un rap­port secret de novembre 1945, déclas­si­fié dans les années 1970, que : « La situa­tion, avec l’ar­mée natio­nale indienne, est pré­oc­cu­pante. Rare­ment une affaire a sus­ci­té autant d’in­té­rêt et, on peut le dire, de sym­pa­thie de la part de l’o­pi­nion publique indienne […]. La menace que pose l’ar­mée indienne, pour notre sécu­ri­té, est une menace qu’il serait impru­dent d’ignorer. »

Le pro­cès des hommes de Bose sti­mu­la la fer­veur natio­na­liste au point que, pour une fois, la divi­sion com­mu­nale entre les hin­dous et les musul­mans fut mise de côté.

Le 17 février 1946, dans le New York Times, on pou­vait lire le texte suivant :

« En dépit de la lutte sans mer­ci entre les deux fac­tions la semaine der­nière, pour la pre­mière fois depuis 1921, les musul­mans et les hin­dous ont orga­ni­sé ensemble des mani­fes­ta­tions de rue et des émeutes contre les Bri­tan­niques à Cal­cut­ta, Bom­bay et New Del­hi. L’agent cata­ly­seur, dans cette affaire, était l’Ar­mée natio­nale indienne, diri­gée par un col­la­bo­ra­teur japo­nais nom­mé Sub­has Chan­dra Bose… »

D’ailleurs, le 12 février 1946, le com­man­dant en chef de l’ar­mée bri­tan­nique en Inde, Sir Claude Auchin­leck, fut contraint d’ex­pli­quer à ses supé­rieurs, dans une lettre « stric­te­ment per­son­nelle et secrète », les rai­sons pour les­quelles les Bri­tan­niques se devaient de lais­ser les « cri­mi­nels de guerre » et les « traîtres » de l’I­NA s’en tirer à bon compte :

« Ayant exa­mi­né toutes les preuves et éva­lué au mieux la ten­dance géné­rale de l’o­pi­nion publique indienne et le sen­ti­ment de l’ar­mée indienne, il me paraît évident qu’en pro­cla­mant la peine d’emprisonnement uni­que­ment sur la base de l’ac­cu­sa­tion de “guerre contre le roi”, nous aurions eu des résul­tats désas­treux. Cela aurait pro­ba­ble­ment pré­ci­pi­té une flam­bée de vio­lence dans tout le pays et créé une désaf­fec­tion active et géné­ra­li­sée dans l’ar­mée, en par­ti­cu­lier par­mi les offi­ciers indiens et les sol­dats les plus instruits. »

L’his­to­rien bri­tan­nique Michael Edwardes rap­por­ta tout cela luci­de­ment en 1964. Dans son livre The Last Years of Bri­tish India (« Les der­nières années de l’Inde bri­tan­nique »), il écrit : « Le gou­ver­ne­ment de l’Inde s’est len­te­ment ren­du compte que l’é­pine dor­sale de la domi­na­tion bri­tan­nique, l’ar­mée bri­tan­nique en Inde, n’é­tait peut-être plus digne de confiance. Le fan­tôme de Sub­has Bose, comme le père de Ham­let, déam­bu­lait sur les rem­parts du Fort Rouge (où les sol­dats de l’I­NA étaient jugés), et sa sil­houette sou­dai­ne­ment ampli­fiée influen­ça la confé­rence qui devait mener à l’Indépendance. »

Quelque 30 ans après l’in­dé­pen­dance, le lieu­te­nant géné­ral SK Sin­ha rap­por­ta une autre his­toire interne dans un article d’o­pi­nion. Je crois savoir qu’il reste fidèle à son point de vue. En tant que jeune capi­taine, aux côtés du lieu­te­nant-colo­nel Sam Manek­shaw et du major Yahya Khan, le futur gou­ver­neur de l’As­sam et du Jam­mu-et-Cache­mire était le seul autoch­tone affec­té à la direc­tion des opé­ra­tions mili­taires bri­tan­niques qui, en 1946, était à peu près exclusive.

« L’im­pact réel de l’I­NA s’est fait sen­tir davan­tage après la guerre que pen­dant la guerre », convient Sin­ha, ajou­tant : « Il y avait une sym­pa­thie consi­dé­rable pour l’I­NA au sein de l’ar­mée […]. Je suis convain­cu que bien plus de 90 % des offi­ciers de l’é­poque éprou­vait une telle sympathie. »

« En 1946, je suis tom­bé acci­den­tel­le­ment sur un docu­ment très inté­res­sant […] rédi­gé par le direc­teur du ren­sei­gne­ment mili­taire. Il s’a­gis­sait d’un docu­ment clas­sé “Top Secret. À ne pas trans­mettre aux Indiens” […] Le docu­ment fai­sait réfé­rence à l’I­NA, aux muti­ne­ries de Bom­bay et de Jabal­pur et aus­si à l’ef­fet “néga­tif” des défaites humi­liantes infli­gées par les Japo­nais aux nations blanches, au début de la guerre, sur les offi­ciers et les hommes indiens. Sa conclu­sion était que l’on ne pou­vait plus consi­dé­rer l’ar­mée indienne comme un loyal ins­tru­ment de pré­ser­va­tion de la domi­na­tion bri­tan­nique en Inde. »

C’est une chose, mais ne serait-ce pas occul­ter un aspect essen­tiel du sujet ? N’est-il pas éga­le­ment vrai que ce sont les diri­geants du Congrès qui ont sti­mu­lé la fer­veur natio­na­liste en faveur de l’INA ?

Tan­dis qu’il défen­dait le rejet arbi­traire (que je consi­dère comme un péché) par le gou­ver­ne­ment du Congrès du rap­port de la Com­mis­sion Mukher­jee sur le sort de Bose en 2006, Shi­vraj Patil, alors ministre de l’In­té­rieur de l’U­nion, affir­ma au Par­le­ment que l’an­cien Pre­mier ministre Jawa­har­lal Neh­ru avait « revê­tu le man­teau et la robe noirs et s’é­tait ren­du au Fort Rouge pour défendre » les hommes de l’INA.

Mal­heu­reu­se­ment pour Patil, son minis­tère ne l’avait pas tenu au cou­rant des faits.

Grâce à des docu­ments déclas­si­fiés par le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique dans les années 1970, nous savons main­te­nant les rai­sons pour les­quelles les diri­geants du Congrès, qui désa­vouaient pour­tant la vio­lence, sou­tinrent l’I­NA de Netaji.

Il y a, par exemple, ce rap­port secret acca­blant que le Bri­ga­dier TW Boyace des ren­sei­gne­ments mili­taires envoya au Secré­taire d’É­tat à l’Inde, à Londres, le 23 octobre 1945. Pour com­prendre le plan du Congrès, les ser­vices de ren­sei­gne­ments mili­taires avaient uti­li­sé une de leurs taupes.

Le capi­taine Hari Badh­war avait d’a­bord rejoint l’I­NA, puis chan­gé de camp, et enfin avait témoi­gné contre les hommes de l’I­NA lors des pro­cès du Fort Rouge. Four­nis­sant des infor­ma­tions à Asaf Ali, un membre impor­tant de la com­mis­sion de tra­vail du Congrès, le capi­taine Badh­war indi­qua qu’a­vant de prendre posi­tion sur la ques­tion de l’I­NA, le haut com­man­de­ment du Congrès avait envoyé Ali en mis­sion d’évaluation de l’opinion publique.

Ali voya­gea à tra­vers l’Inde et décou­vrit que les gens sou­te­naient mas­si­ve­ment l’I­NA. « Ce sen­ti­ment enflam­mé for­ça le Congrès à prendre posi­tion comme il le fit », rap­por­ta Badh­war à son supé­rieur. Dans ses entre­tiens libres avec Badh­war, Ali nota que « les diri­geants du Congrès avaient réa­li­sé que ceux qui avaient rejoint l’I­NA étaient loin d’être inno­cents », c’est pour­quoi Neh­ru s’est tou­jours effor­cé de les qua­li­fier « d’hommes mal­avi­sés », même dans ses dis­cours publics. Ali était convain­cu qu’au fur et à mesure que le Congrès pren­drait le pou­voir, il « n’hé­si­te­rait pas à évin­cer tous les hommes de l’I­NA des ser­vices gouvernementaux ».

Badh­war, qui aurait mené une vie confor­table dans l’Inde libre en tant que géné­ral, deman­da alors à Ali pour­quoi le Congrès ne pou­vait pas « révo­quer son sou­tien de l’I­NA » étant don­né qu’ils connais­saient « les faits réels ». Ali lui répon­dit qu’ils « n’osent pas adop­ter cette posi­tion parce qu’elle leur ferait perdre beau­coup de ter­rain dans le pays ».

Le com­men­taire de Boyace, à l’attention du secré­taire d’É­tat, était le sui­vant : « En d’autres termes, la poli­tique actuelle (le sou­tien de l’INA par le Congrès) est une poli­tique d’op­por­tu­nisme politique ».

Anuj Dhar


Le second texte que nous vous pro­po­sons est un extrait du livre Moder­ni­za­tion of Islam and the Crea­tion of a Mul­ti­po­lar World Order (« La moder­ni­sa­tion de l’Islam et la créa­tion d’un ordre mon­diale mul­ti­po­laire »), publié en 2008 par l’auteur indien Sus­mit Kumar. La ver­sion ori­gi­nale, en anglais, se trouve sur le site de l’auteur.

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C’est à Hitler, et non à Gandhi, qu’il faut attribuer l’indépendance de l’Inde en 1947

La Seconde Guerre mon­diale eut un effet pro­fond sur les puis­sances colo­niales, notam­ment en ce qu’elle détrui­sit leurs économies.

Bien qu’­Hit­ler ait com­mis des crimes contre l’hu­ma­ni­té, c’est à lui — plu­tôt qu’à Gand­hi — qu’il faut attri­buer l’in­dé­pen­dance de l’Inde obte­nue immé­dia­te­ment après la Seconde Guerre mon­diale. Hit­ler anéan­tit les éco­no­mies de la Grande-Bre­tagne et de la France, au point qu’elles n’é­taient plus en mesure de conti­nuer de finan­cer leurs forces mili­taires, et se trou­vèrent donc inca­pables de conte­nir les mou­ve­ments de libé­ra­tion qui flo­ris­saient dans leurs colonies.

Il convient de noter que la Grande-Bre­tagne était dans un tel état qu’elle reçut envi­ron un quart de l’aide totale accor­dée dans le cadre du plan Mar­shall. Indé­pen­dam­ment de Gand­hi ou de tout autre lea­der cha­ris­ma­tique, la Grande-Bre­tagne aurait quit­té l’Inde en 1947 pour des rai­sons pure­ment finan­cières, en rai­son de l’ef­fon­dre­ment total de son économie.

Après la Seconde Guerre mon­diale, la Grande-Bre­tagne quit­te­ra non seule­ment l’Inde, mais aus­si presque toutes ses autres pos­ses­sions, y com­pris la Jor­da­nie en 1946, la Pales­tine en 1947, le Sri Lan­ka en 1948, le Myan­mar en 1948, l’É­gypte en 1952 et la Malai­sie en 1957. Pour la même rai­son, la France dut éga­le­ment accor­der l’in­dé­pen­dance au Laos en 1949 et au Cam­bodge en 1953, et quit­te­ra le Viet­nam en 1954 ; les Pays-Bas renon­cèrent éga­le­ment à la plu­part de leurs colo­nies appe­lées Indes orien­tales néer­lan­daises, prin­ci­pa­le­ment l’Indonésie en 1949. Sans Hit­ler et la Seconde Guerre mon­diale, il aurait très pro­ba­ble­ment fal­lu encore 30 ans, ou plus, pour que l’Inde et d’autres colo­nies obtiennent leur indépendance.

La Seconde Guerre mon­diale eut donc pour effet d’accélérer gran­de­ment l’indépendance poli­tique de l’Inde. La Mis­sion Cripps, qui prit place en Inde en 1942 et qui fit beau­coup par­ler d’elle, était essen­tiel­le­ment un stra­ta­gème poli­tique approu­vé par Chur­chill afin de gagner du temps, et ten­ter d’a­pai­ser les sen­ti­ments anti­co­lo­nia­listes aux États-Unis[2].

Les his­to­riens bri­tan­niques P.J. Cain et A.G. Hop­kins décrivent ain­si la situa­tion déses­pé­rée des Bri­tan­niques en Inde :

« À la fin de la guerre, on obser­vait une perte de sens au centre même du sys­tème impé­rial. Les admi­nis­tra­teurs qui diri­geaient le Raj n’a­vaient plus le cœur à ima­gi­ner de nou­velles ini­tia­tives contre vents et marées, notam­ment parce qu’a­près 1939, la majo­ri­té des fonc­tion­naires en Inde étaient eux-mêmes indiens. En 1945, le nou­veau vice-roi, Wavell, déplo­ra : “la fai­blesse et la las­si­tude de l’ins­tru­ment dont nous dis­po­sons encore sous la forme de l’élé­ment bri­tan­nique dans le ser­vice civil indien”. La ville était favo­rable aux oppo­sants au Raj ; la cam­pagne échap­pait à tout contrôle. Le mécon­ten­te­ment géné­ral de l’ar­mée fut sui­vi en 1946 par une muti­ne­rie dans la marine. C’est alors que Wavell, le mal­heu­reux mes­sa­ger, rap­por­ta à Londres que l’Inde était deve­nue ingou­ver­nable [ce qui condui­sit fina­le­ment à l’in­dé­pen­dance de l’Inde][3]. »

On dit que l’his­toire est écrite par les vain­queurs. L’un des plus grands mythes, concer­nant l’Inde, pro­pa­gé pour la pre­mière fois par le Par­ti du Congrès indien en 1947 lors du trans­fert de pou­voir des Bri­tan­niques, puis par les his­to­riens de la Cour, sou­tient qu’elle obtint son indé­pen­dance grâce au mou­ve­ment de non-vio­lence ini­tié par le Mahat­ma Gand­hi. Il s’agit d’une des plus impor­tantes inexac­ti­tudes de l’his­toire indienne, car s’il n’y avait eu ni Hit­ler ni la Seconde Guerre mon­diale, le mou­ve­ment de Gand­hi se serait len­te­ment éteint, et l’Inde n’aurait obte­nu son indé­pen­dance que plu­sieurs décen­nies plus tard. Gand­hi aurait dis­pa­ru depuis long­temps, et serait entré dans l’his­toire comme un des grands com­bat­tants indiens du pas­sé ayant œuvré pour la libé­ra­tion, aux côtés de Bal Gan­gadhar Tilak, Lala Laj­pat Rai, Moti­lal Neh­ru, Dada Bhai­Nao­ro­ji et C.R. Das. Son mou­ve­ment non-violent n’aurait jamais béné­fi­cié de l’incroyable noto­rié­té dont il jouit aujourd’hui.

L’in­dé­pen­dance poli­tique de l’Inde n’a pas été obte­nue par le Mahat­ma Gand­hi, mais plu­tôt par Hit­ler, qui mit l’Em­pire bri­tan­nique en faillite. En réa­li­té, la popu­la­ri­té de Gand­hi auprès des masses avait déjà consi­dé­ra­ble­ment dimi­nué dans les années 1930. Peut-être en par­tie parce que le Mahat­ma n’a­vait, au bout du compte, aucune idée de la manière de par­ve­nir à l’in­dé­pen­dance de l’Inde.

Lors de la ses­sion du Congrès de Madras en 1927, lorsque le Pan­dit Jawa­har­lal Neh­ru et Sub­has Chan­dra Bose, deux autres lea­ders du mou­ve­ment de libé­ra­tion, par­vinrent à faire adop­ter une réso­lu­tion décla­rant l’in­dé­pen­dance com­plète de l’Inde, Gand­hi s’y oppo­sa. Il en résul­tat que — dans l’unique but de satis­faire le Mahat­ma — la réso­lu­tion de Madras fut amen­dée l’an­née sui­vante (lors de la ses­sion du Congrès de Cal­cut­ta en 1928), afin de ne viser qu’un sta­tut de domi­nion sous contrôle britannique.

Sub­has Chan­dra Bose était un génie doté d’un impres­sion­nant dos­sier aca­dé­mique. Après seule­ment six mois de pré­pa­ra­tion, il arri­va qua­trième au pres­ti­gieux exa­men de l’In­dian Civil Ser­vices (ICS) qui, à l’é­poque, était orga­ni­sé à inter­valles régu­liers en Grande-Bretagne.

Dans son livre The Indian Struggle (« La lutte indienne »), Bose décrit sa pre­mière ren­contre avec Gand­hi, en 1921 :

« Je com­men­çais à enchai­ner les ques­tions […]. Sa réponse à ma pre­mière ques­tion me satis­fai­sait […]. Sa réponse à ma deuxième ques­tion était déce­vante et sa réponse à ma troi­sième n’é­tait pas meilleure […].Je per­ce­vais clai­re­ment […] un manque de clar­té déplo­rable dans le plan que le Mahat­ma avait for­mu­lé, et que lui-même n’a­vait aucune idée pré­cise des étapes suc­ces­sives de la cam­pagne qui amè­ne­rait l’Inde à sa libé­ra­tion[4]. »

Bose fut élu à l’u­na­ni­mi­té pré­sident du Par­ti du Congrès en 1938. L’an­née sui­vante, il déci­da avec le par­ti de lan­cer un mou­ve­ment de déso­béis­sance civile à l’é­chelle natio­nale, en don­nant aux Bri­tan­niques un pré­avis de six mois. Avec cet objec­tif en tête, il ten­ta de se pré­sen­ter pour être réélu pré­sident du Par­ti. Cette déci­sion était tout à fait conforme au règle­ment (juste avant son man­dat, Neh­ru avait éga­le­ment été pré­sident du Par­ti du Congrès pen­dant deux man­dats). Gand­hi, cepen­dant, s’y oppo­sa. Il appor­ta tout son sou­tien à Sita­ra­mayya, un autre haut diri­geant du Congrès. Mal­gré cela, Bose l’emporta. Gand­hi décla­ra publi­que­ment que la défaite de Sita­ra­mayya était sa propre défaite. Il mani­pu­la ensuite ses par­ti­sans lors des réunions du comi­té exé­cu­tif qui s’ensuivirent, de manière à contraindre Bose à démissionner.

Auro­bin­do Ghose, célèbre com­bat­tant de la liber­té deve­nu médi­tant, décla­ra à ce sujet :

« Le Congrès, au stade actuel — qu’est-ce sinon une orga­ni­sa­tion fas­ciste ? Gand­hi est dic­ta­teur comme Sta­line, je ne dirai pas comme Hit­ler : ce que Gand­hi dit, ils l’ac­ceptent et même la Com­mis­sion de tra­vail le suit ; ensuite, cela va à la Com­mis­sion du Congrès qui l’approuve, et ensuite au Congrès. Il n’y a aucune pos­si­bi­li­té de diver­gence d’opinion, sauf pour les socia­listes qui y sont auto­ri­sés à condi­tion que ce ne soit pas bien sérieux. Les réso­lu­tions qu’ils adoptent sont obli­ga­toires pour toutes les pro­vinces, qu’elles leur conviennent ou non. Il n’y a pas de place pour une opi­nion indé­pen­dante. Tout est fixé d’a­vance et le peuple n’a le droit que de dis­cu­ter de faits accom­plis — comme au Par­le­ment de Sta­line[5]. »

Fina­le­ment, Gand­hi et le Par­ti du Congrès optèrent pour un mou­ve­ment Quit India (« Quit­tez l’Inde ») contre les Bri­tan­niques en 1942. Le Mahat­ma répan­dit le slo­gan « Do or Die » (« Faire ou mou­rir »), que Sub­has avait déjà pro­po­sé en 1938. Le gou­ver­ne­ment bri­tan­nique arrê­ta tous les prin­ci­paux diri­geants du Par­ti du Congrès, les gar­dant incar­cé­rés jus­qu’en 1945. Des vio­lences spo­ra­diques à petite échelle prirent place dans tout le pays, mais s’éteignirent en quelques mois en rai­son d’une faible coor­di­na­tion et de l’ab­sence d’un pro­gramme d’ac­tion précis.

Il est inté­res­sant de noter que le Mou­ve­ment de 1974–1975 dit : Mou­ve­ment de la révo­lu­tion totale (ou JP du nom de son diri­geant socia­liste gand­hien Jai Pra­kash Narayan) contre la mau­vaise gou­ver­nance et la cor­rup­tion d’Indira Gand­hi, (des dizaines de mil­lions de per­sonnes prirent part à ce mou­ve­ment dans tout le nord de l’Inde) connut le même sort que le mou­ve­ment Quit India de 42 : Indi­ra Ghan­di impo­sa l’état d’urgence en 1975 et arrê­ta tous les prin­ci­paux diri­geants du mou­ve­ment. Ain­si, comme le mou­ve­ment Quit India, le Mou­ve­ment JP disparut.

Lorsque le Japon se ren­dit, les Bri­tan­niques accu­sèrent 20 000 hommes de l’I­NA ((Indian Natio­nal Army) de tra­hi­son. Ils déci­dèrent d’organiser un pro­cès public au Fort Rouge (Red Fort) de Del­hi. Les trois pre­miers offi­ciers de Bose à être jugés étaient un hin­dou, un musul­man et un sikh. Cela eut pour effet immé­diat d’unir les Indiens des trois reli­gions contre les Bri­tan­niques. Alors que la Mus­lim League lut­tait à l’é­poque contre le Par­ti du Congrès et récla­mait un État sépa­ré pour les musul­mans, elle rejoi­gnit le Congrès sur cette ques­tion, au sein d’un mou­ve­ment désor­mais natio­nal contre le pro­cès des offi­ciers de l’I­NA. La plu­part des cadres de l’ar­mée de Bose étaient musulmans.

Ain­si, bien que l’Ar­mée natio­nale indienne (Indian Natio­nal Army, INA) de Bose — dont les cadres étaient issus des pri­son­niers de guerre indiens dans les camps japo­nais ayant com­bat­tu aux côtés des forces japo­naises sur le front orien­tal de l’Inde, vers la fin de la guerre —échoua dans sa mis­sion ultime, elle triom­pha indi­rec­te­ment, dans le sens où elle eut une influence sur l’indépendance de l’Inde.

Les 21 et 23 novembre 1945, des mani­fes­ta­tions mas­sives eurent lieu à Cal­cut­ta (Kol­ka­ta). Par­mi les par­ti­ci­pants figu­raient des membres du Par­ti du Congrès, du Par­ti Com­mu­niste et de la Ligue Musul­mane. La police tira sur plus de 200 per­sonnes, dont 33 mou­rurent. Les Bri­tan­niques déci­dèrent alors de ne juger que les hommes de l’I­NA accu­sés d’a­voir com­mis des meurtres ou des bru­ta­li­tés contre d’autres pri­son­niers de guerre.

Cal­cut­ta s’embrasa lit­té­ra­le­ment lorsque, en février 1946, Abdul Rashid Khan (un musul­man) de l’I­NA fut condam­né à sept ans de pri­son ferme pour meurtre. La pro­tes­ta­tion débu­ta paci­fi­que­ment, par une marche des étu­diants de la Ligue Musul­mane, mais ensuite, des étu­diants du Par­ti du Congrès et du Par­ti Com­mu­niste se joi­gnirent à eux par soli­da­ri­té. La police et l’ar­mée furent appe­lées à répri­mer ce qui fut qua­li­fié de « qua­si révo­lu­tion ». Cette fois, près de 400 per­sonnes furent bles­sées par balle, et près de 100 tuées.

La dis­cri­mi­na­tion raciale sévis­sait dans la Marine royale indienne et le pro­cès de Khan four­nit à des mil­liers d’In­diens une occa­sion de se muti­ner. À par­tir du point d’éruption ini­tial à Bom­bay, la révolte s’étendit et trou­va du sou­tien à tra­vers toute l’Inde bri­tan­nique, de Kara­chi à Cal­cut­ta, et finit par impli­quer 78 navires, 20 éta­blis­se­ments ter­restres et 20 000 marins. En rai­son de cette muti­ne­rie navale, la Grande-Bre­tagne déci­da pré­ci­pi­tam­ment de quit­ter l’Inde, crai­gnant que la muti­ne­rie ne s’é­tende à l’ar­mée et à la police, et que des Bri­tan­niques ne soient alors mas­sa­crés dans tout le pays. Ain­si la Grande-Bre­tagne orga­ni­sa-t-elle à la hâte un trans­fert du pouvoir.

Les rai­sons de l’indépendance de l’Inde sont bien résu­mées par l’historien indien très appré­cié Ramesh Chan­dra Majumdar :

« L’af­fir­ma­tion selon laquelle le mou­ve­ment de déso­béis­sance civile condui­sit direc­te­ment à l’in­dé­pen­dance n’est cepen­dant pas fon­dée. Les cam­pagnes de Gand­hi […] se ter­mi­nèrent misé­ra­ble­ment envi­ron qua­torze ans avant que l’Inde n’ob­tienne son indé­pen­dance. […] Pen­dant la Pre­mière Guerre mon­diale, les révo­lu­tion­naires indiens cher­chèrent à pro­fi­ter de l’aide alle­mande sous forme de maté­riel de guerre en vue de libé­rer le pays par la révolte armée. Cette ten­ta­tive échoua. Durant la Seconde Guerre mon­diale, Sub­has Bose sui­vit la même méthode et créa l’I­NA. Mal­gré une pla­ni­fi­ca­tion brillante et un suc­cès ini­tial, les vio­lentes cam­pagnes de Sub­has Bose échouèrent. […] 

La bataille pour la libé­ra­tion de l’Inde du joug de la Grande-Bre­tagne se jouait éga­le­ment, bien qu’in­di­rec­te­ment, en Europe et en Asie au tra­vers du conflit dans lequel le Royaume-Uni com­bat­tait Hit­ler et le Japon. Aucun de ces conflits ne rem­por­ta de suc­cès direct, mais il est assez lar­ge­ment admis que c’est l’ef­fet cumu­la­tif de ces trois affron­te­ments qui per­mit à l’Inde d’obtenir son indé­pen­dance. Les révé­la­tions lors du pro­cès de l’I­NA, en par­ti­cu­lier, et la réac­tion qu’il sus­ci­ta en Inde, firent com­prendre aux Bri­tan­niques, déjà érein­tés par la guerre, qu’ils ne pou­vaient plus s’appuyer sur la loyau­té des sepoys [sol­dats indiens de bas rang, sous com­man­de­ment bri­tan­nique] pour conser­ver leur auto­ri­té en Inde. Cela eut pro­ba­ble­ment l’influence la plus déci­sive sur leur déci­sion finale de quit­ter l’Inde[6] »

Sans les sepoys loyaux (sol­dats indiens de bas rang), le Royaume-Uni ne pou­vait contrô­ler l’Inde. Il lui était impos­sible d’y faire venir suf­fi­sam­ment de bri­tan­niques pour répri­mer tout mou­ve­ment nationaliste.

On rap­pel­le­ra que la Grande-Bre­tagne par­vint à répri­mer la rébel­lion indienne de 1857, éga­le­ment appe­lée Pre­mière Guerre d’In­dé­pen­dance de l’Inde, grâce prin­ci­pa­le­ment au sou­tien des sikhs et des pathans. Les grands États prin­ciers d’Hy­de­ra­bad, de Mysore, de Tra­van­core et du Cache­mire, ain­si que les plus petits du Raj­pu­ta­na, ne se joi­gnirent pas à la rébel­lion. Les princes sikhs appuyèrent les Bri­tan­niques en leur four­nis­sant des sol­dats et du sou­tien. En 1857, l’ar­mée bri­tan­nique du Ben­gale comp­tait 86 000 hommes, dont 12 000 étaient euro­péens et 16 000 sikhs. Les Sikhs et les Pathans du Pend­jab et de la pro­vince de la fron­tière du Nord-Ouest aidèrent les Bri­tan­niques à reprendre Del­hi. S’ils n’a­vaient pas sou­te­nu les Bri­tan­niques à cette époque, la Grande-Bre­tagne aurait dû quit­ter l’Inde en 1857.

D’ailleurs, le pre­mier ministre bri­tan­nique Cle­ment Attlee décla­ra, en accor­dant l’in­dé­pen­dance à l’Inde, que le mou­ve­ment de non-vio­lence de Gand­hi n’a­vait eu pra­ti­que­ment aucun effet sur cette déci­sion. C’est ce que rap­porte le juge en chef P.B. Cha­kra­bor­ty de la Haute Cour de Cal­cut­ta (Kol­ka­ta) — aupa­ra­vant gou­ver­neur par inté­rim du Ben­gale occi­den­tal —, dans une lettre adres­sée à l’é­di­teur du livre de Ramesh Chan­dra Majum­dar, A His­to­ry of Ben­gal (« Une his­toire du Bengale ») :

« Vous avez accom­pli une noble tâche en per­sua­dant le Dr Majum­dar d’é­crire cette his­toire du Ben­gale et de la publier. […] Dans la pré­face du livre, le Dr Majum­dar écrit qu’il ne peut accep­ter la thèse selon laquelle l’in­dé­pen­dance de l’Inde fut obte­nue uni­que­ment ou prin­ci­pa­le­ment grâce au mou­ve­ment de déso­béis­sance civile non-vio­lente de Gand­hi. Lorsque j’é­tais gou­ver­neur par inté­rim, Lord Attlee, qui nous a octroyé l’in­dé­pen­dance en met­tant un terme à la domi­na­tion bri­tan­nique de l’Inde, pas­sa deux jours dans le palais du gou­ver­neur à Cal­cut­ta, au cours de sa tour­née dans le pays. À cette occa­sion, j’eus une longue dis­cus­sion avec lui au sujet des fac­teurs ayant réel­le­ment inci­té les Bri­tan­niques à quit­ter l’Inde. Je lui posais direc­te­ment la ques­tion sui­vante : puisque le mou­ve­ment “Quit­tez l’Inde” (Quit India) de Gand­hi avait pris fin quelques années aupa­ra­vant, et qu’en 1947 aucune contrainte spé­ciale ne néces­si­tait ou n’imposait un départ pré­ci­pi­té des Bri­tan­niques, pour­quoi avait-il été déci­dé de don­ner son indé­pen­dance à l’Inde à ce moment-là ? Dans sa réponse, Attlee cita plu­sieurs rai­sons, et notam­ment l’é­ro­sion, au sein du per­son­nel de l’ar­mée et de la marine indiennes, de la loyau­té envers la Cou­ronne bri­tan­nique, décou­lant des acti­vi­tés mili­taires de Neta­ji [Sub­hash Chan­dra Bose]. Vers la fin de notre dis­cus­sion, je lui deman­dais quelle était l’importance de l’in­fluence de Gand­hi sur la déci­sion bri­tan­nique de quit­ter l’Inde. Les lèvres d’At­tlee se mirent alors à affi­cher un sou­rire sar­cas­tique tan­dis qu’il épe­lait len­te­ment le mot “m‑i-n-i-m-a-l‑e !”[7]. »

Sus­mit Kumar


Enfin, un der­nier texte, un com­men­taire publié ano­ny­me­ment sur quo­ra, que j’ai légè­re­ment reformulé :

*

Je ne vais pas m’étendre sur ce que Cle­ment Attlee a dit ou n’a pas dit à pro­pos de Gand­hi. Et je ne répon­drai pas direc­te­ment à la ques­tion de savoir si c’est vrai que Gand­hi n’a contri­bué que de façon « minime » à l’indépendance de l’Inde. Cepen­dant, quelques élé­ments d’information peuvent peut-être per­mettre d’y voir plus clair :

  • Surya Kumar Sen (Mas­ter Da, comme l’appelaient ses amis et ses dis­ciples) naquit en 1894. Com­bat­tant pour la liber­té de l’Inde et révo­lu­tion­naire influent, avec un groupe d’a­mis et de par­ti­sans, il entre­prit un raid de l’Ar­mu­re­rie de la police bri­tan­nique à Chit­ta­gong. Après l’in­ci­dent, il se cacha pen­dant un cer­tain temps et vécut dégui­sé. Les Bri­tan­niques finirent cepen­dant par le retrou­ver, l’incarcérer et le tor­tu­rer bru­ta­le­ment. Ses dents furent cas­sées, les arti­cu­la­tions de ses membres frac­tu­rées et bri­sées à l’aide d’un mar­teau, ses ongles arra­chés. Enfin, le 12 jan­vier 1934, ils le pen­dirent. Dans un rap­port rédi­gé par le secré­taire d’É­tat bri­tan­nique à l’Inde (1931–35), Sir Samuel Hoare, à l’attention du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique, on pou­vait lire : « Dans la bataille pour la libé­ra­tion de l’Inde, le sou­lè­ve­ment de Chit­ta­gong de 1930 ren­ver­sa la vapeur, et entrai­na dans son sillage une fer­veur crois­sante pour une indé­pen­dance immé­diate[8]. »
  • En avril 1919, un groupe de Pun­ja­bis, prin­ci­pa­le­ment des Sikhs, orga­ni­sait une dis­cus­sion et une pro­tes­ta­tion paci­fiques contre les atro­ci­tés de la domi­na­tion bri­tan­nique en Inde, à Jal­lian­wa­la Bagh, un jar­din au cœur d’Am­rit­sar. Une ordure appe­lée Géné­ral Dyer ver­rouilla la seule entrée et sor­tie du jar­din et fit ouvrir le feu sur les Indiens. Par­mi les plus de 379 morts, des enfants et des jeunes femmes.
  • En 1922, le mou­ve­ment de non-coopé­ra­tion contre le Raj bri­tan­nique (le régime colo­nial bri­tan­nique en Inde) était à son apo­gée ; la libé­ra­tion sem­blait immi­nente ; l’Inde refu­sait, à tous les niveaux, de coopé­rer avec les Bri­tan­niques. Gand­hi était jusque-là consi­dé­ré comme un héros natio­nal pour sa vision et son rôle dans l’organisation de ce mou­ve­ment. Le 4 février 1922, à Chau­ri Chau­ra, dans l’Uttar Pra­desh actuel, des poli­ciers ouvrirent le feu sur une mani­fes­ta­tion du mou­ve­ment de non-coopé­ra­tion. En guise de repré­sailles, des mani­fes­tants en colère pous­sèrent un groupe de vingt-deux poli­ciers à se réfu­gier dans un chow­ki (poste de police) auquel ils mirent le feu, les tuant tous. Hor­ri­fié par ce mas­sacre, Gand­hi le non violent, par le biais du Congrès natio­nal indien, fit stop­per le mou­ve­ment de non-coopé­ra­tion au niveau natio­nal. Neh­ru, ain­si que nombre de membres du Congrès, qui étaient en pri­son lorsque Gand­hi prit cette déci­sion, et que nombre de révo­lu­tion­naires et de natio­na­listes, esti­mèrent qu’il s’agissait d’une mau­vaise déci­sion, que la nation s’u­nis­sait enfin et par­ve­nait à s’opposer à la puis­sance du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique en Inde.

Surya Sen fut bru­ta­le­ment tor­tu­ré à mort ; des mil­liers de révo­lu­tion­naires furent tor­tu­rés et tués à la pri­son de Kala Pani dans les îles Anda­man et Nico­bar ; plus de trois-cents Pun­ja­bis, dont des femmes et des enfants, furent bru­ta­le­ment tués par le Raj en 1919 ; Chan­dra She­khar Azad se tira une balle dans la tête afin d’éviter d’être fait pri­son­nier par les Bri­tan­niques et d’af­fai­blir la révo­lu­tion ; Sub­hash Bose ris­qua sa vie en s’é­chap­pant de l’Inde pour aller cher­cher les pri­son­niers de guerre indiens de la Seconde Guerre mon­diale et ain­si for­mer l’Ar­mée natio­nale indienne ; etc. ; il est donc à la fois injuste et cri­mi­nel d’appeler Gand­hi « père de la Nation » et « l’homme qui a obte­nu la liber­té de l’Inde ». Il est faux, à bien des égards, d’affirmer que l’Inde obtint son indé­pen­dance grâce à la non-vio­lence, alors que tous ces révo­lu­tion­naires vio­lents et cou­ra­geux ont joué un rôle dans sa libé­ra­tion, au moins autant sinon plus impor­tant que celui de Gandhi.

D’ailleurs, peut-être devrait-on consi­dé­rer que l’Inde obtint sa liber­té non pas grâce à Gand­hi mais mal­gré lui.

***

Tra­duc­tions : Nico­las Casaux

Note du tra­duc­teur : Outre la ques­tion vio­lence / non-vio­lence, la fal­si­fi­ca­tion de l’his­toire au pro­fit des domi­nants, ces textes ont en com­mun de ne pas dis­cu­ter de la nature de l’in­dé­pen­dance octroyée à l’Inde en 1947. Si la domi­na­tion des Bri­tan­niques a for­mel­le­ment pris fin, le tech­no­ca­pi­ta­lisme qu’ils avaient appor­té avec eux (que Gand­hi hon­nis­sait) leur a emboî­té le pas. Désor­mais, le ter­ri­toire contrô­lé par l’E­tat indien est entiè­re­ment sou­mis, comme le reste du globe, aux dik­tats de l’é­co­no­mie mon­dia­li­sée. Les Indiens ont été asser­vis, au même titre que les Malais, les Viet­na­miens, les Fran­çais et les Bri­tan­niques (etc.), aux lois du sys­tème marchand.


Notes

  1. Majum­dar, R. C., Jiba­ne­ra Smri­ti­deepe, Cal­cut­ta, Gene­ral Prin­ters and Publi­shers, 1978, pp. 229–230, (quo­ta­tion trans­la­ted from ori­gi­nal Ben­ga­li).
  2. Cain, P.J. and Hop­kins, A.G., Bri­tish Impe­ria­lism 1688–2000, 2nd Ed., Pear­son Edu­ca­tion, Har­low, U.K., 2002, p. 560.[NdT : Et aus­si : « Tout au long de la Seconde Guerre mon­diale, et au moins jus­qu’en 1947, le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain se ran­gea der­rière les mou­ve­ments d’in­dé­pen­dance asia­tiques, en par­ti­cu­lier ceux qui défiaient les empires bri­tan­nique et fran­çais. A. Guy Hope, un ancien agent du ser­vice exté­rieur, a retra­cé l’é­vo­lu­tion de la poli­tique offi­cielle des États-Unis à l’é­gard de l’au­to­no­mie des Indiens — du Swa­raj. L’in­té­rêt actif des Amé­ri­cains pour l’in­dé­pen­dance de l’Inde débute avec la Charte de l’At­lan­tique d’août 1941. Contrai­re­ment à Chur­chill, Roo­se­velt prit au sérieux la pro­messe de libé­ra­tion faite pen­dant la guerre. Les recherches de Hope révèlent que de nom­breux groupes au sein des États-Unis — orga­ni­sa­tions reli­gieuses, rési­dents indiens, diri­geants noirs, membres de la com­mu­nau­té uni­ver­si­taire, membres du Congrès, rédac­teurs en chef, ain­si que des fonc­tion­naires du dépar­te­ment d’É­tat — se sont enga­gés dans la cause indienne. » Source : Chro­nique du livre Ame­ri­ca and Swa­raj : The U.S. Role in Indian Inde­pen­dence, écrit par A. Guy Hope, par Nor­man A. Graeb­ner, dans la revue Washing­ton, D. C.: Public Affairs­Press. 1968.]
  3. Ibid., pp. 560–1.
  4. “Neta­ji and Gand­hi, 2 Titans of the Inde­pen­dence Struggle”, India Abroad (India), Janua­ry 24, 1997.
  5. https://www.esamskriti.com/e/History/Great-Indian-Leaders/SRI-AUROBINDO-on-GANDHI‑1.aspx
  6. Majum­dar, Ramesh Chan­dra, Three Phases of India’s Struggle for Free­dom, Bhar­tiya­Vi­dyaBha­van, Bom­bay, India, 1967, pp. 58–59.
  7. Ran­jan­Bor­ra, “Sub­has Chan­dra Bose, The Indian Natio­nal Army, and The War of India’s Libe­ra­tion,” Jour­nal of His­to­ri­cal Review, Vol. 20 (2001), No. 1, refe­rence 46.
  8. https://www.thebetterindia.com/135249/surya-sen-revolutionary-freedom-struggle-chittagong/

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