Traduction d'un article initialement publié (en anglais) sur le site du Guardian, le 31 mars 2017.

Alice Koh­ler par­tage ses pho­tos et ses pen­sées sur son séjour dans le bas­sin du rio Xin­gu, en Ama­zo­nie bré­si­lienne.

Alice Koh­ler est une pho­to­graphe bré­si­lienne qui a visi­té plus de 20 pays au cours de sa car­rière. Au Bré­sil, en par­ti­cu­lier, elle a voya­gé dans cer­tains des endroits les plus iso­lés du bas­sin ama­zo­nien, et a pas­sé du temps avec de nom­breux peuples indi­gènes du pays, dont les Ara­we­té, les Asu­ri­ni, les Gua­ra­ni, les Kamaiu­ra, les Kara­já, les Kaya­po, les Kui­ku­ro, les Para­kanã, les Pare­ci, les Xavante et les Yawa­la­pi­ti.

Une expo­si­tion de ses pho­to­gra­phies des Ara­we­té ouvre aujourd’hui à Cus­co, au Pérou, pays voi­sin, dans une gale­rie nou­vel­le­ment ouverte, avec pour thème l’Amazonie, et diri­gée par l’organisation péru­vienne Xapi­ri. Alice Koh­ler et Xapi­ri orga­nisent cette expo­si­tion afin d’ex­po­ser les impacts du bar­rage de Belo Monte [GDF Suez, Alstom, etc. NdT] – l’un des bar­rages les plus connus du monde en rai­son de l’opposition qu’il a géné­rée – sur les Ara­we­té et sur beau­coup d’autres êtres vivants ; mais aus­si en rai­son des pro­jets d’une com­pa­gnie cana­dienne, Belo Sun Mining, qui cherche à déve­lop­per ce qui devien­drait la plus grande mine d’or à ciel ouvert du Bré­sil.

Les Ara­we­té, qui vivent dans le basin du Xin­gu, dans l’état du Pará, ont éta­bli un « contact » régu­lier à la fin des années 70, après que leur terre a été cou­pée et tra­ver­sée par une par­tie de la route dite Trans­ama­zo­nienne (une par­tie du BR-230), finan­cée, entre autres, par la Banque Mon­diale, et la banque inter­amé­ri­caine de déve­lop­pe­ment. Immé­dia­te­ment, cela a entrai­né ce que l’anthropologue bré­si­lien Eduar­do Vivei­ros de Cas­tro a appe­lé, dans une eth­no­gra­phie publiée en 1986, « une catas­trophe démo­gra­phique », pro­vo­quant la mort d’un tiers d’entre eux. Aujourd’hui, leur popu­la­tion dépasse celle d’avant le « contact », mais Alice Koh­ler – et d’autres – affirment que les Ara­we­té subissent actuel­le­ment un « eth­no­cide ».

Alice Koh­ler par­tage ici 10 de ses pho­to­gra­phies :

Des enfants en train de jouer dans la rivière Ipixu­na, dans un vil­lage Ara­we­té appe­lé Juruan­ty. Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

1. « Lorsque nous arri­vons au vil­lage, la pre­mière chose que nous voyons sont les enfants en train de jouer dans la rivière », explique Alice. « Ils jouent toute la jour­née, [tan­dis que les adultes] pêchent, chassent, net­toient des vête­ments et des usten­siles, se baignent, et rendent visite à d’autres vil­lages ; il en existe six. Tout [se passe] à la rivière… La rivière c’est la vie ! C’est leur route ! Et elle est mer­veilleuse : des eaux chaudes, propres, par­ti­cu­liè­re­ment [ici à Juruan­ty] en rai­son du méandre de la rivière Ipixi­na, qui la rend plus calme que la rivière Xin­gu ».

Un Ara­we­té en train de por­ter un sac plein de maïs. Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

2. Cet homme Ara­we­té rap­porte du maïs dans son vil­lage afin de pré­pa­rer une fête. Les shorts et les t‑shirts sont popu­laires, explique Alice Koh­ler, parce qu’ils pro­tègent des piqures de mous­tiques.

« Ce che­min relie le vil­lage à un jar­din com­mun et à un endroit spé­cial où ils stockent le maïs », explique-t-elle. « Ce sto­ckage, je ne l’ai vu que chez les Ara­we­té. C’est très spé­cial ! Ils se rendent tou­jours là-bas en groupe, par­fois seule­ment les femmes, par­fois des couples ou des familles entières. En l’occurrence, toute la famille pré­pa­rait la fête. Ces sacs sont assez com­muns. Ils les font rapi­de­ment et faci­le­ment – nor­ma­le­ment, ce sont les femmes qui les font. C’est magni­fique à voir ».

Trois femmes Ara­we­té et un enfant. Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

3. Alice Koh­ler explique que les Ara­we­té font ces vête­ments eux-mêmes, à l’aide de coton qu’ils cultivent et tissent, et de graines d’achiote pour la tein­ture rouge. L’achiote, ajoute-t-elle, pos­sède de nom­breux usages – pas seule­ment pour les vête­ments, mais aus­si dans le domaine du cos­mé­tique.

« Ils aiment l’utiliser, tout le temps. C’est un bon répul­sif anti-mous­tique, mais ils l’utilisent aus­si en orne­ment. Pour les fêtes et les rituels, on uti­lise beau­coup d’achiote. Il y a beau­coup d’arbres autour des vil­lages ».

Un jeune Ara­we­té en train de por­ter des bananes plan­tain. Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

4. Alice Koh­ler a visi­té beau­coup de jar­dins Ara­we­té où ils font pous­ser du manioc, du maïs, du coton, des patates douces, des achiote, et des ana­nas, entre autres ; quand ils se rendent en forêt, ils col­lectent de l’açaï, d’autres fruits et du miel. Selon l’anthropologue Vivei­ros de Cas­tro, les Ara­we­té peuvent dis­tin­guer plus de 45 types de miel.

« La nour­ri­ture la plus impor­tante, c’est la farine de manioc, le porc, ou d’autres viandes de chasse », explique Alice. « Ils aiment en par­ti­cu­lier le ‘jabu­ti’ – la tor­tue – et mangent aus­si beau­coup de pois­sons. Ils pro­duisent une bois­son fer­men­tée à par­tir de maïs appe­lé ‘cauim’ pour leurs fêtes – fer­men­tée par les femmes qui le mâchent et le recrachent dans un pot ! ».

Des femmes Ara­we­té qui se rendent à un jar­din de patates douces. Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

5. « Dans la culture Ara­we­té, lorsque quelqu’un com­mence à faire quelque chose au vil­lage, cela sera pour toute la com­mu­nau­té, donc tout le monde suit et aide », explique Alice. « Ce jour-là, les femmes avaient déci­dé de se rendre ensemble à un jar­din pour col­lec­ter des patates douces, et m’ont invi­tée. Mon frère était là aus­si, mais elles ne l’ont pas invi­té. Seule­ment les femmes ! ».

Une famille Ara­we­té en train de griller du pois­son au vil­lage de Juruan­ty, un soir. Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

6. Alice Koh­ler a ren­du visite aux Ara­we­té pour la pre­mière fois en 2009, après avoir ren­con­tré un groupe d’hommes de la tri­bu quatre ans aupa­ra­vant à Alta­mi­ra durant les jeux mon­diaux des peuples autoch­tones, où elle tra­vaillait béné­vo­le­ment pour le gou­ver­ne­ment.

« L’enseignant d’un des vil­lages m’a contac­tée après l’évènement, me deman­dant de l’aide pour des petits pro­jets tel que l’organisation de dona­tions afin d’obtenir des pro­duits hygié­niques, comme le den­ti­frice », explique-t-elle. « J’ai donc com­men­cé à me joindre à eux pour ces pro­jets, et fina­le­ment, en 2009, je leur ai ren­du visite ».

Des femmes Ara­we­té et des enfants en train de man­ger dans une mai­son de ‘ribei­rin­ho’ (pêcheur). Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

7. « J’étais avec un méde­cin – Aldo Lo Cur­to – au moment de cette prise de vue », explique Alice. « Ce groupe [Ara­we­té] venait de se rendre à un endroit où vivaient des pêcheurs locaux – des ribei­rin­hos. C’était un dimanche, et les Ara­we­té avaient déci­dé de jouer au foot­ball sur les terres des blancs d’à côté. Les ribei­rin­hos, en tant que voi­sins, vou­laient être aimables. C’était un moment incroyable. Les Ara­we­té sont entrés dans leurs mai­sons, se sont assis à table et ont deman­dé de la nour­ri­ture. Tout cela était nou­veau pour eux ».

Des femmes Ara­we­té et des enfants tou­chés par la grippe. Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

8. Alice Koh­ler explique que la Fon­da­tion natio­nale de l’In­dien (FUNAI) du gou­ver­ne­ment four­nis­sait aupa­ra­vant des remèdes pour les mala­dies et les patho­lo­gies, mais que désor­mais, le dépar­te­ment de la san­té des peuples autoch­tones (SESAI), affi­lié au minis­tère de la san­té, a inter­dit ces remèdes et intro­duit « la méde­cine des grands labo­ra­toires ».

« Au moment de cette pho­to, ils étaient très tou­chés par la grippe, et les femmes soi­gnaient leurs enfants avec du sirop natu­rel de cuma­ru », explique Alice. « Ils ont tou­jours leurs cha­mans tra­di­tion­nels, mais main­te­nant ils pensent que la nou­velle « méde­cine des peuples blancs » est supé­rieure à la leur, bien qu’ils aient leurs plantes médi­ci­nales natu­relles. Ain­si, leur savoir tra­di­tion­nel se voit rapi­de­ment per­du ou dilué ».

Un Ara­we­té du vil­lage d’Ipixuna. Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

9. Alice Koh­ler explique que le bar­rage de Belo Monte, bien que situé envi­ron 200 kilo­mètres plus bas, détruit le mode de vie des Ara­we­té et qu’ils subissent actuel­le­ment un eth­no­cide. Dans le cadre d’un soi-disant « plan d’urgence », la com­pa­gnie bré­si­lienne qui dirige le pro­jet, Norte Ener­gia, leur a don­né des bateaux et du car­bu­rant, ain­si qu’une dota­tion men­suelle. Selon Alice Koh­ler, cet argent a entrai­né un conflit social qui a obli­gé les vil­lages à se sépa­rer. Il a aus­si inci­té les Ara­we­té à moins faire pous­ser de nour­ri­ture et à adop­ter un nou­veau régime – qui com­prend du sucre, des sodas et des bis­cuits bon mar­ché – qui leur donne du dia­bète. Les nou­veaux bateaux leur per­mettent de se rendre plus rapi­de­ment à Alta­mi­ra, et plus sou­vent, mais ils faci­litent éga­le­ment la contrac­tion de mala­dies.

« Voi­là ce que leur fait le pro­grès », explique-t-elle. « L’argent de Belo Monte les tue à petit feu ».

Qu’entend-elle par eth­no­cide ? Elle explique qu’ils « perdent leur culture – leur nour­ri­ture, leur lan­gage, leurs tra­di­tions ». « Bien sûr, tout le monde change, mais ce chan­ge­ment se pro­duit si vite que les indi­gènes eux-mêmes n’ont pas le temps de com­prendre ce qui leur arrive, et ain­si, ils ne par­viennent plus à contrô­ler leur futur. Ils doivent être les seuls à déci­der de gar­der ou non leur culture ! ».

L’opinion d’Alice est par­ta­gée par d’autres, dont le pro­cu­reur fédé­ral Thais San­ti, à Alta­mi­ra, qui affirme que Belo Monte est en train d’eth­no­ci­der de nom­breux peuples indi­gènes de la région, et que le « plan d’urgence » est une stra­té­gie déli­bé­rée de Norte Ener­gia afin de faire taire l’opposition contre le bar­rage. Le bureau du pro­cu­reur fédé­ral accuse la com­pa­gnie ain­si que deux ins­ti­tu­tions de l’État bré­si­lien, dont la FUNAI, de com­mettre des « actes d’ethnocide » contre neuf peuples indi­gènes, dont les Ara­we­té.

« Cet [eth­no­cide] est la thèse du pro­cu­reur Thais », rap­porte Caro­li­na Reis, de l’ONG bré­si­lienne Ins­ti­tu­to Socioam­bien­tal (ISA), au Guar­dian. « C’est très juste ».

Contac­té pour répondre à ces accu­sa­tions d’ethnocide, Norte Ener­gia a décla­ré qu’elles étaient « dérai­son­nables », « inap­pro­priées », et basées sur « une pos­ture idéo­lo­gique évi­dente ». La com­pa­gnie a affir­mé au Guar­dian qu’une de ses « prin­ci­pales prio­ri­tés est de s’assurer que ces vil­lages [indi­gènes] pré­servent leurs tra­di­tions » à tra­vers un « pro­jet envi­ron­ne­men­tal basique, avec une com­po­sante indi­gène », qu’elle a dépen­sé plus de 390 mil­lions dans 34 vil­lages, qu’elle a construit des mai­sons, qu’elle construit des écoles et des « uni­tés de soin » et que la prin­ci­pale rai­son der­rière l’action en jus­tice du pro­cu­reur était le « plan d’urgence » qui « est la res­pon­sa­bi­li­té de la FUNAI ».

« Contrai­re­ment à ce que [les pro­cu­reurs fédé­raux] racontent, les vil­lages sont l’objet de tra­vaux et de ser­vices sur plu­sieurs fronts afin d’assurer la sécu­ri­té ter­ri­to­riale, envi­ron­ne­men­tale, ali­men­taire et cultu­relle de 9 races sur 11 ter­ri­toires indi­gènes », affirme Norte Ener­gia.

Une Ara­we­té le long de la rivière Ipixu­na. Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

10. « Les papillons de la région sont nom­breux et viennent se nour­rir du sel de sable », explique Alice Koh­ler. « Cette femme jouait avec les papillons… elle était si heu­reuse, comme la plu­part des Ara­we­té lorsqu’ils sont en équi­libre avec leur envi­ron­ne­ment ».

Alice Koh­ler est très pré­oc­cu­pée, aujourd’hui, par les opé­ra­tions pro­po­sées par Belo Sun Mining. Le pro­jet Vol­ta Grande, ain­si qu’il est appe­lé, est situé en aval des Ara­we­té et risque d’impacter direc­te­ment d’autres peuples indi­gènes, en plus de nuire aux Ara­we­té, selon elle.

Alice explique que des orga­ni­sa­tions comme ISA et Xin­gu Vivo sou­tiennent les Are­we­té concer­nant Belo Sun, et qu’elle « leur a par­lé à de nom­breuses reprises et depuis des années, mais qu’ils ne réa­lisent pas à quel point cela sera dan­ge­reux pour leur futur. Il est très dif­fi­cile pour eux de com­prendre les impli­ca­tions poten­tielles de tout ceci parce qu’ils vivent leurs vies à un rythme très dif­fé­rent. Je suis à nou­veau invi­tée à leur rendre visite, en mai, j’essaierai de leur en par­ler à ce moment-là ».

La FUNAI n’a pas répon­du à notre demande de com­men­taire.

David Hill

Alice Koh­ler chez les Ara­we­té. Pho­to­gra­phie : Alice Koh­ler

Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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Comments to: « La rivière, c’est la vie ! », une photographe chez les Araweté, au Brésil (par David Hill / Alice Kohler)
  • 11 février 2019

    Bon­jour madame, je suis une élève d’une école et dans notre classe nous nous inté­res­sons aux tri­bus indi­gènes et nous devions cha­cun choi­sir une tri­bu et moi j’ai choi­si Ara­we­té. Donc je vou­lais vous deman­der com­ment vous avez pu les contac­ter car notre pro­fes­seur nous a deman­dé de pou­voir avoir le maxi­mum d’in­for­ma­tion sur eux. Pou­vez-vous m’ai­der a avoir plus d’in­for­ma­tion svp ?

    Bien a vous

    Reply
  • 20 février 2019

    Bon­jour Madame, je vous prie,
    J’étudie dans une école inter­na­tio­nale et, dans notre classe, nous nous inté­res­sons aux croyances des tri­bus autoch­tones. Cha­cun de nous a dû choi­sir une tri­bu et j’ai choi­si Ara­we­té, alors je vou­lais vous deman­der com­ment vous avez pu contac­ter quelqu’un qui est un expert ou un membre de cette tri­bu. Nous recher­chons les prin­ci­pales sources d’information. Notre pro­fes­seur nous a deman­dé d’obtenir le plus d’information pos­sible à leur sujet. Pour­riez-vous m’aider à répondre aux ques­tions ci-dessous?Ou sug­gé­rer quelqu’un qui peut m’aider?Pouvez-vous m’aider à obte­nir plus d’information ? Si vous avez une ques­tion, vous pou­vez com­mu­ni­quer avec mon pro­fes­seur, M. Mit­chell : a.mitchell@bepsis.com.
    Bien a vous.

    Ques­tion :

    1 : Quelle est les non typique per­sonne Ara­we­té ?
    2 : Quelles sont les habit typique des per­sonne Ara­we­té ?
    3 : Il croire en quelle reli­gion ?
    4 : Quelle sont leur habit tra­di­tion­nel ?
    5 : Est-ce que c’est per­sonne sont heu­reux ?
    6 : Quels sont les fêtes tra­di­tion­nelles ?
    7 : Que font t’il de leur jour­née ?

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