« Pire que jamais » : violence et impunité en Amazonie brésilienne (par David Hill)

Traduction d'un article initialement publié (en anglais) sur le site du Guardian le 16 février 2016.

L’ancien rédac­teur en chef adjoint de Natio­nal Geo­gra­phic Bré­sil estime qu’une « catas­trophe huma­ni­taire » est en cours en Ama­zo­nie brésilienne.

L’un des auteurs d’un des meurtres sans doute les plus média­ti­sés à l’échelle inter­na­tio­nale qui ait été com­mis ces der­nières années, au Bré­sil, gam­bade actuel­le­ment en liber­té. En 2013, avec une grande cou­ver­ture média­tique, Lin­don­jon­son Sil­va Rocha avait été condam­né à 42 ans de pri­son pour avoir tué deux col­lec­teurs de noix deve­nus acti­vistes éco­lo­gistes, dans le sud du Pará, mais en novembre der­nier, il s’est évadé.

Felipe (à g.) avec Maria do Espí­ri­to San­to et Zé Cláudio

Felipe Mila­nez, éco­lo­giste poli­tique de l’université fédé­rale de Recôn­ca­vo de Bahia, mili­tant, cinéaste, ancien rédac­teur en chef adjoint de Natio­nal Geo­gra­phic Bré­sil, et édi­teur du livre Memó­rias Ser­ta­nis­tas : Cem Anos de Indi­ge­nis­mo no Bra­sil (Mémoires du Sertão* : cent ans d’in­di­gé­nisme au Bré­sil) récem­ment publié, connais­sait les deux vic­times, “Zé Cláu­dio” Ribei­ro da Sil­va et sa femme Maria do Espí­ri­to San­to. J’ai inter­viewé Mila­nez par cour­riel, à pro­pos de Zé Cláu­dio et de l’Amazonie brésilienne :

David Hill : Quelles sont les der­nières nou­velles à pro­pos de Lin­don­jon­son ? Com­ment s’est-il éva­dé, et les proches de Zé Cláu­dio et Maria ont-ils des craintes à avoir ?

Felipe Mila­nez : Il s’est éva­dé par la porte prin­ci­pale de la pri­son, selon un plan orga­ni­sé en col­la­bo­ra­tion avec des fonc­tion­naires de la pri­son. Des membres de mou­ve­ments sociaux ont accu­sé le direc­teur de la pri­son d’avoir reçu un pot-de-vin, et il a été licen­cié. Le frère de Lin­don­jon­son, le pro­prié­taire de ranch José Rodrigues, lar­ge­ment soup­çon­né d’avoir ordon­né les meurtres, est aus­si en liber­té. Il a été décla­ré non-cou­pable en 2013 – un pro­cès qui a ensuite été « annu­lé », l’année sui­vante, par le tri­bu­nal d’État qui a ordon­né un nou­veau pro­cès et émis un man­dat pour son arres­ta­tion. Les proches du couple assas­si­né ont peur d’être les pro­chaines vic­times. Cer­taines per­sonnes de la réserve de Praial­ta Piran­hei­ra – que Zé Clau­dio et Maria pro­té­geaient des défo­res­teurs illé­gaux, des pro­duc­teurs de char­bon et des éle­veurs de bétail – ont aper­çu les deux frères se pro­me­nant en liber­té. Mais la police ne les arrête pas, ce qui semble confir­mer ce que les familles des vic­times sou­tiennent : qu’il y avait plus de gens que ça impli­qués dans les meurtres, prin­ci­pa­le­ment des grands éle­veurs et des exploi­tants forestiers.

Par­lez-moi de votre impli­ca­tion per­son­nelle avec Zé Clau­dio et Maria. Vous avez écrit un article dans Vice qu’un dépu­té a lu au congrès, il me semble.

J’ai ren­con­tré Zé Cláu­dio et Maria en octobre 2010 tan­dis que j’enquêtais sur la chaine de vio­lence de la pro­duc­tion de fonte brute, basée sur le char­bon et le bois illé­gaux. C’était un couple très cha­ris­ma­tique, admi­ré loca­le­ment, qui fai­sait par­tie d’un mou­ve­ment social intense et très poli­ti­sé du sud du Pará. J’ai essayé d’attirer l’attention sur leur lutte, j’ai écrit des brèves pour les médias et les ai invi­tés à don­ner une confé­rence TEDx. Nous sommes deve­nus amis. Lorsque je les ai inter­viewés, ils ont par­ta­gé leurs pen­sées et leurs idées avec moi, crai­gnant d’être tués et vou­lant que leur mes­sage atteigne plus de gens. Une des inter­views a été lue au Congrès lorsque leur mort a été annon­cée, et le dépu­té qui l’a lue a été hué par le lob­by des éle­veurs. J’ai tra­vaillé dans des zones de conflit durant la der­nière décen­nie, ils n’étaient donc pas les pre­miers à rece­voir des menaces de morts que je ren­con­trais, ou à avoir été tués, mais la manière dont cela s’est dérou­lé a été extrê­me­ment bru­tale et cruelle. Elle a cho­qué la région, le pays, et a atti­ré l’attention internationale.

J’ai appris qu’un diri­geant local du par­ti com­mu­niste du Pará, Luis Anto­nio Bon­fim, a été tué le 12 février. A quel point cette vio­lence est-elle banale au Brésil ?

En 2015, 49 acti­vistes – 45 en Ama­zo­nie – ont été tués, ce qui en fait l’année la plus vio­lente depuis 2004, selon la Com­mis­sion Pas­to­rale pour la Terre (PLC), ce qui repré­sente une immense régres­sion des poli­tiques mises en place par l’administration de Lula pour contrô­ler la vio­lence et la défo­res­ta­tion. La vio­lence a été légi­ti­mée comme aspect nor­mal de la poli­tique. Elle est deve­nue offi­cieu­se­ment « accep­table ». Je n’ai jamais connu de situa­tion aus­si grave, au cours de mes 10 der­nières années en Ama­zo­nie. Tous mes amis à Marabá reçoivent des menaces de mort. Ils font par­tie de dif­fé­rents mou­ve­ments sociaux, que ce soit la PLC ou le MST (Mou­ve­ment des sans-terre), ou tra­vaillent pour l’État, pour l’IBAMA [Ins­ti­tut bré­si­lien pour l’environnement et les res­sources natu­relles renou­ve­lables], et craignent comme jamais aupa­ra­vant  d’être tués.

Car­los Latuff, 2009

Pou­vez-vous déve­lop­per ce que vous enten­dez par vio­lence “légi­ti­mée” ?

Je veux dire par là que l’impunité est la règle – ain­si le cas de Zé Clau­dio et de Maria n’est pas une excep­tion. Et que le meurtre est deve­nu accep­table poli­ti­que­ment pour atteindre des objec­tifs éco­no­miques. Entre 1964 et 2010, la PLC a dénom­bré 914 meurtres d’activistes et de tra­vailleurs ruraux rien que dans le Pará, dont seule­ment 18 cas ont fait l’objet de pour­suites judi­ciaires, 11 ins­ti­ga­teurs et 13 assas­sins ont été jugé cou­pables. L’an der­nier, 19 acti­vistes ont été tués dans le Pará, 7 dans la même réserve où Sœur Doro­thy Stang, une nonne US, a été tuée en 2005. Tous les auteurs de ces meurtres sont en liber­té. Zé Clau­dio et Maria ont été deux vic­times de cette tra­gique situa­tion, et le sen­ti­ment, dans la réserve de Praial­ta Piran­hei­ra, c’est que la seule loi qui est res­pec­tée, c’est celle de la violence.

Par­fois, l’Amazonie bré­si­lienne est décrite comme sem­blable au vieux Far West des USA, en termes de vio­lence. Est-ce une com­pa­rai­son qui a du sens, ou non ?

D’une cer­taine manière, cette com­pa­rai­son a du sens, l’Amazonie bré­si­lienne a aus­si été com­pa­rée à l’expansion vers l’Est de la Rus­sie, comme « mou­ve­ment de fron­tière », bien que « l’expansion » contem­po­raine en Ama­zo­nie soit tech­ni­que­ment une inva­sion com­men­cée par la dic­ta­ture mili­taire bru­tale de la fin des années 60 et du début des années 70. Il s’agit d’une catas­trophe huma­ni­taire pour les peuples indi­gènes et les col­lec­tifs locaux – aujourd’hui encore, des géno­cides sont en cours – et cela a cau­sé un holo­causte éco­lo­gique. Mais la fron­tière de l’Amazonie est incom­pa­ra­ble­ment plus vio­lente que celle des  USA d’alors, incom­pa­ra­ble­ment plus inéga­li­taire et injuste envers les pauvres. Elle repré­sente une grande source de reve­nu pour les acca­pa­reurs de terre et le grand capi­tal inter­na­tio­nal qui extrait les res­sources natu­relles. Aux USA, l’expansion de la fron­tière a été pla­ni­fiée dans une démo­cra­tie, mais au Bré­sil, en Ama­zo­nie, cela a été le fait d’une dic­ta­ture. Ce qui est éton­nant c’est que notre démo­cra­tie actuelle n’ait pas ren­du la vie plus simple pour les peuples de la forêt : les peuples indi­gènes et tra­di­tion­nels n’ont pas le droit d’être consul­tés sur ce qui les affecte, eux et leur ter­ri­toire, et on les consi­dère tou­jours comme jetables. La vio­lence aug­mente actuel­le­ment, au même rythme que l’accaparement de terre, l’extraction minière et les construc­tions de méga-bar­rages. Ces  inves­tis­se­ments éco­no­miques sont faits en contra­dic­tion avec les droits sociaux ins­crits dans la constitution.

« Pro­prié­té de l’a­gro­bu­si­ness », par Car­los Latuff, 2013

Vous par­lez de “catas­trophe huma­ni­taire”. Pour­riez-vous élaborer ?

Je parle des géno­cides, des eth­no­cides, des epis­té­mi­cides, de l’esclavage, des dépla­ce­ments for­cés de groupes sociaux, de dépos­ses­sion et de bou­le­ver­se­ment des orga­ni­sa­tions sociales. Cela se pro­duit actuel­le­ment dans dif­fé­rentes par­ties du Bré­sil. Entre 2003 et 2014, 390 Indiens ont été tués dans l’État du Mato Gros­so do Sul, la plu­part des Kaio­wa Gua­ra­ni, en conflit avec les éle­veurs et les pro­prié­taires de plan­ta­tions de soja. Pour les Gua­ra­ni, il s’agit d’un géno­cide. De plus, afin de com­battre la baisse des prix des mar­chan­dises, le gou­ver­ne­ment veut main­te­nant aug­men­ter l’extraction des res­sources natu­relles comme le mine­rai de fer, et pour cela, affai­blir les droits des indi­gènes et de la nature. Le méga-bar­rage de Belo Monte affecte, à lui seul, 12 ter­ri­toire indi­gènes et 21 com­mu­nau­tés mar­rons*. J’ai vu la tri­bu Ara­ra, récem­ment contac­tée, venir à Alta­mi­ra, et se voir trai­ter par le consor­tium qui construit le bar­rage comme des men­diants. Une com­mu­nau­té Ara­ra est com­plè­te­ment dys­fonc­tion­nelle depuis 4 ans : leur ter­ri­toire a été enva­hi, et la défo­res­ta­tion et l’abattage illé­gal ne font que s’intensifier en rai­son de la pres­sion qu’impose la construc­tion du grand barrage.

Et à pro­pos de cet “holo­causte éco­lo­gique” ?

Je fais réfé­rence à la des­truc­tion de l’environnement : près de 20% de l’Amazonie bré­si­lienne et 45% du Cer­ra­do – la savane – sont déboi­sés, tan­dis que les prin­ci­paux affluents de l’Amazone depuis la fron­tière orien­tale du Pérou et les Andes font face à 150 pro­jets de bar­rages, et sur les rives sud de l’Amazone, des grands fleuves, comme le Tocan­tins, le Xin­gu, le Madei­ra, le Teles Pires, et main­te­nant le Tapa­jos ont été ou sont en train d’être entra­vés par des bar­rages. L’an der­nier, il y a eu 40 000 feux en ter­ri­toire indi­gène, dans un seul État, le Maranhão, tan­dis que le parc du Xin­gu, entou­ré de plan­ta­tions de soja, brûle chaque année. Pour la pre­mière fois de leur his­toire, les Kui­ku­ro ont vécu un typhon sur leurs terres.

La construc­tion du bar­rage de Belo Monte

Vous avez men­tion­né cer­taines des prin­ci­pales « forces motrices » de ces hor­reurs : la défo­res­ta­tion, l’élevage, le char­bon, le mine­rai de fer, le soja et les grands bar­rages. Y en a‑t-il d’autres ? Qui sont les opé­ra­teurs les plus craints, et qui finance tout ça ?

L’expansion du capi­tal est cer­tai­ne­ment le fac­teur prin­ci­pal, mais elle n’est pas seule. Les his­toires locales de vio­lence, le manque de res­pon­sa­bi­li­té de l’État vis-à-vis des pauvres, les pri­vi­lèges de l’élite et le racisme sont d’autres ingré­dients. Le déve­lop­pe­men­tisme récent a été pro­mu par la Banque de déve­lop­pe­ment bré­si­lienne (BNDES) qui joue le rôle de la Banque Mon­diale durant la dic­ta­ture, en finan­çant d’immenses abat­toirs et des grands bar­rages. Dans la région la plus vio­lente, le sud du Pará, où Ze Cláu­dio et Maria ont été tués, le prin­ci­pal fac­teur des effu­sions de sang est l’expansion des extrac­tions de mine­rai de fer de la com­pa­gnie Vale, le pro­jet S11D, et son infra­struc­ture, comme l’expansion de la voie fer­rée de Cara­jas. Vale a été pri­va­ti­sée en 1997, à une époque d’expansion fré­né­tique du néo­li­bé­ra­lisme qui conti­nue encore aujourd’hui au Bré­sil. Elle a pro­mis d’investir envi­ron 15 mil­liards de dol­lars, mais seuls les grands éle­veurs, qui ont mis la main sur les terres publiques, béné­fi­cient de ces inves­tis­se­ments. La PLC et le MST dénoncent le fait que ces éle­veurs embauchent des mer­ce­naires et des pis­to­le­ros pour main­te­nir les sans-terre hors de vue. Vale ne paie pas d’impôts régu­liers au Bré­sil en rai­son d’un sou­tien à l’exportation, et four­nit des com­pen­sa­tions minimes aux com­mu­nau­tés locales. Le prin­ci­pal résul­tat de tout cela sont des conflits fon­ciers vio­lents avec les pay­sans et les com­mu­nau­tés indi­gènes. Un chef indien « Fau­con » que j’ai ren­con­tré l’an der­nier a décrit Vale comme un « ogre ».

Vous avez dit plus tôt que les peoples indi­gènes n’avaient pas le droit d’être consul­tés sur ce qui les affecte. Mais le droit inter­na­tio­nal, alors ? Le Bré­sil n’a‑t-il pas signé la Conven­tion 169 de l’Or­ga­ni­sa­tion inter­na­tio­nale du tra­vail, et n’est-il pas lié par la juris­pru­dence de la Cour inter­amé­ri­caine des droits de l’homme ?

Bien que le Bré­sil ait rati­fié la conven­tion 169 de l’OIT, ain­si que la décla­ra­tion des Nations Unies sur les droits des peuples autoch­tones, il ne fait aucun effort pour les appli­quer. Même chose pour les droits recon­nus par la consti­tu­tion du Bré­sil. Le gou­ver­ne­ment, par exemple, retarde l’identification et la démar­ca­tion de ter­ri­toires indi­gènes, ce qui est la cause prin­ci­pale des vio­lences. Il uti­lise éga­le­ment des stra­ta­gèmes, par exemple consi­dé­rer tous les impacts d’un pro­jet comme impacts « indi­rects », à l’instar du bar­rage de Belo Monte, pour évi­ter d’avoir à consul­ter les popu­la­tions, ou uti­li­ser une mesure excep­tion­nelle datant de la dic­ta­ture, la « sus­pen­sion de sécu­ri­té », afin de contour­ner des déci­sions judi­ciaires défa­vo­rables. Une déci­sion récente basée sur la « sus­pen­sion de sécu­ri­té » a auto­ri­sé la conti­nua­tion de Belo Monte. Les Mun­du­ru­ku, mena­cés par le méga-bar­rage de São Luiz do Tapa­jós, ont récem­ment rédi­gé leur propre pro­to­cole de consul­ta­tion dans lequel ils affirment que le gou­ver­ne­ment ne res­pecte pas la conven­tion 169 de l’OIT.

Les habi­tants d’Altamira dont les mai­sons sur pilo­tis (ci-des­sus) ont été noyées par le bar­rage de Belo Monte sont relo­gés dans des camps comme celui ci-des­sous. Pho­tos Lalo de Almei­da, Fol­ha de S. Paulo

À quel point le gou­ver­ne­ment fait-il preuve d’une volon­té poli­tique de s’attaquer à ces pro­blèmes et d’améliorer vrai­ment les choses ? Que diriez-vous à Dil­ma [Rous­seff, la pré­si­dente] si vous lui par­liez, et com­ment les autres gou­ver­ne­ments et les membres du public, ou d’autres alliés poten­tiels de par le monde, pour­raient-ils contribuer ?

Je ne vois aucune volon­té d’améliorer les choses de la part du gou­ver­ne­ment. Cela empire. La nature, l’Amazone, les Indiens, sont tous consi­dé­rés comme des obs­tacles. Si je pou­vais par­ler à Dil­ma, je pense qu’elle ne me prê­te­rait aucune atten­tion, mais je lui dirais ceci, prin­ci­pa­le­ment : « Écou­tez les Indiens et pre­nez-les au sérieux. Écou­tez les pay­sans et pre­nez au sérieux la réforme agraire. Écou­tez les mil­lions de dépos­sé­dés par les pro­jets de déve­lop­pe­ment : ils sont ceux qui savent ce que le déve­lop­pe­ment signi­fie, bien mieux que vos éco­no­mistes ». À l’international, d’autres gou­ver­ne­ments, par­ti­cu­liè­re­ment du Nord, doivent prendre leur res­pon­sa­bi­li­té vis-à-vis de leurs inves­tis­se­ments, par­ti­cu­liè­re­ment ceux des grandes entre­prises euro­péennes comme Nitro, Alstom, GDF Suez, Bayer, Sie­mens, etc., qui engrangent des pro­fits sur le dos de la des­truc­tion et des évic­tions. Et je cite­rais ce que le chef Kayapó Mega­ron a dit à l’Assemblée natio­nale fran­çaise il y a deux ans : « Vos com­pa­gnies inves­tissent en Ama­zo­nie, cela nous affecte, cela détruit nos forêts sans que nous soyons même consul­tés. Pour­quoi faites-vous ça ? Le bois que vous ache­tez est du bois illé­gal. Pour­quoi ache­tez-vous ça ? » Un nou­veau mou­ve­ment de soli­da­ri­té inter­na­tio­nale doit émer­ger qui fasse bien mieux que ce que la « coopé­ra­tion inter­na­tio­nale » néo­li­bé­rale a fait par le pas­sé. Après tout, nous par­ta­geons tous la même pla­nète. Nous devrions lut­ter ensemble.

Votre livre, « Mémoires du Sertão », dites‑m’en plus.

Le livre docu­mente les sou­ve­nirs d’agents de la FUNAI (Fon­da­tion Natio­nale de l’Indien) qui ont œuvré à pro­té­ger les droits des peuples indi­gènes qui vivent dans ce que nous appe­lons aujourd’hui un « iso­le­ment volon­taire ». À tra­vers les témoi­gnages de 10 connais­seurs du sertão* et de deux chefs indi­gènes, j’enquête sur la vio­lence contre les peuples indi­gènes durant la dic­ta­ture (1964 – 1985) qui affecte les luttes ter­ri­to­riales contem­po­raines. Les géno­cides, les mas­sacres, les épi­dé­mies, les contacts for­cés tra­giques… mais aus­si les formes de résis­tance poli­tique qui ont été pro­duites, de manière contra­dic­toire, au sein de l’État bré­si­lien. Leurs his­toires et expé­riences sont fon­da­men­tales pour affron­ter les défis de notre temps.

Une der­nière ques­tion, à pro­pos de Zé Cláu­dio et de Maria. Je sais que vous avez réa­li­sé un film à leur sujet, et que vous pré­pa­rez un livre avec leurs proches, des amis, et d’autres per­sonnes. Mais qu’en est-il de Lin­don­jon­son et de son frère ? Quelqu’un tente-t-il de les poursuivre ?

FM : Le com­bat contre l’impunité est très pénible. La fuite de Lin­don­jon­son n’a pas fait les gros titres, et sans pres­sion de la part du public, la police du Pará n’agira pas. Les avo­cats de la PLC et la Socié­té des défen­seurs des droits de l’homme du Pará font de leur mieux pour pous­ser au cul un sys­tème judi­ciaire lent et injuste. Ils espèrent tous qu’un nou­veau pro­cès de José Rodrigues aura lieu en 2016*, comme ils espèrent tous que la police les arrête, lui et son frère.


NdT

*Sertão : une zone géo­gra­phique du Nor­deste du Bré­sil au cli­mat semi-aride. Son sens ori­gi­nel est  l’« arrière-pays », le « fin fond », une zone éloi­gnée des centres urbains, la cam­pagne, équi­valent de bled ou de l’out­back australien.

*Mar­rons : de  l’espagnol cimarrón : « vivant sur les cimes » ; (cima = cime), terme qui appa­raît dès la conquête d’Hispaniola (Haï­ti),  ce mot emprun­té aux Ara­waks désigne des ani­maux qui, de domes­tiques, retournent à l’é­tat sau­vage comme le cochon. À par­tir de 1540, ce terme désigne les esclaves fugi­tifs. Au Bré­sil, les mar­rons seront appe­lés qui­lom­bo­las, les qui­lom­bos étant des com­mu­nau­tés libres consti­tuées par des esclaves fugi­tifs, ouvertes aux autres mino­ri­tés oppri­mées. Le qui­lom­bo le plus grand et le plus célèbre, celui de Palo­mares, dura un siècle jusqu’à sa des­truc­tion par les Por­tu­gais en 1694. L’article 68 de la Consti­tu­tion bré­si­lienne de 1988 recon­naît la pro­prié­té col­lec­tive des qui­lom­bos sur les terres occu­pées depuis les temps coloniaux.

José Rodrigues a été condam­né en décembre 2016 à 60 ans de pri­son par le tri­bu­nal de Belém, où le pro­cès avait été délo­ca­li­sé, à 700 km des lieux du crime.

Print Friendly, PDF & Email
Total
0
Shares
1 comment
  1. Salut,

    j’ai été for­te­ment impres­sion­né par la pho­to d’ac­cueil, je ne sais pas si elle sort d’un tiroir ou si elle est en lien direct avec l’ar­ticle mais j’en ai sor­ti une affi­chette qui rem­pla­ce­ra une ancienne déla­vée sur la lunette arrière de mon Berlingo.

    En fait cette réa­li­sa­tion hau­te­ment tech­nique a été effec­tuée hier. Je suis reve­nu ici cher­chant par hasard de la com­mu­ni­ca­tion hors-normes en ce 23/04. Bre­douille, mais bon, je vais conti­nuer ma recherche. 

    😉

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.

Articles connexes
Lire

Trois jours chez les transhumanistes (Par n°0670947011009)

C’est ainsi que grâce au compte-rendu de n° 0 67 09 47 011 009, nous découvrons à la fois les propagandistes du transhumanisme, leurs discours, leurs tactiques et surtout leur idéologie, qui n’est autre que l’idéologie dominante à l’ère des technologies convergentes : soit ce produit des universités américaines répandu sous le label de French Theory.
Lire

Quand 中国 s’empare d’un autre empire, Syngenta (par Fabrice Nicolino)

Pourquoi parler ce jour du 中国 ? Mais parce qu’une entreprise publique chinoise, China National Chemical Corporation – ChemChina – vient de racheter le géant suisse de la chimie, Syngenta, pour quasiment 40 milliards d’euros. ChemChina était déjà un géant mondial, pesant 70 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Cette transaction en fait de très, très loin, le groupe le plus puissant de la chimie mondiale. Notamment dans le domaine des pesticides.
Lire

A la racine des luttes sociales et écologiques : la lutte contre la civilisation (par Mike Sliwa)

La civilisation est rarement remise en cause lorsqu’on discute de justice sociale. Il y en a bien quelques-uns qui font la connexion entre justice et civilisation, mais ils sont peu, et restent vagues. Lorsque j’ai commencé à connecter la civilisation à la justice sociale, j’ai complètement perdu certaines personnes. Cela peut être lié au fait que je n’ai pas présenté de documentation assez claire ou assez bonne, mais au fil des ans, je me suis mis à penser qu’il y avait plus que ça. J’ai commencé à remettre en question nos arrangements de vie, et, pour certains, ça n’est pas négociable.
Lire

L’écologie radicale est criminalisée (entretien avec Armand Farrachi)

Les organisations d’extrême gauche qui entendaient intégrer l’écologie à leur projet ont montré que certains concepts écologiques n’étaient pas intégrables par une pensée de type marxiste (surpopulation, décroissance, libération animale, régime frugal, critique de la technique, etc.). Il n’y a pas eu, en France, de courant intellectuel pour défendre ces idées. Les radicaux passent pour des quasi terroristes, en tout cas des extrémistes. Ils sont systématiquement attaqués dans la presse et suivis par la police. L’écologie radicale n’est pas considérée comme une fraction de l’opinion mais comme un danger, une menace. Tout ce qui est zadisme, ecoguerriers, etc., est non seulement marginalisé mais criminalisé.