Tra­duc­tion d’un article de Der­rick Jen­sen, membre fon­da­teur de l’or­ga­ni­sa­tion d’é­co­lo­gie radi­cale Deep Green Resis­tance, ini­tia­le­ment publié le 2 mars 2010, sur le site web états-unien Orion.


120 espèces se sont à nou­veau éteintes aujourd’hui ; elles étaient ma famille. Je ne vais pas res­ter assis à attendre que la tota­li­té du monde vivant soit démem­brée. Je vais me battre comme un diable pour celles qui sont encore là — et j’aimerais que tous ceux qui s’en sou­cient me rejoignent. Beau­coup s’en pré­oc­cupent. Mais beau­coup ne s’en sou­cient guère. Une par­tie de ceux qui ne s’en sou­cient guère, pour quelque rai­son, n’en ont vrai­ment rien à faire. Cela m’inquiète. Ceux qui m’inquiètent plus encore sont ceux qui s’en sou­cient, mais qui ont choi­si de ne pas com­battre. Une grande par­tie de ceux qui s’en sou­cient, mais qui ont choi­si de ne pas com­battre, affirme que le chan­ge­ment de mode de vie au niveau indi­vi­duel est la seule réponse pos­sible face au meurtre de la pla­nète. Ils col­portent tous plus ou moins le même mes­sage — et uti­lisent sou­vent pré­ci­sé­ment les mêmes mots : la résis­tance n’est pas pos­sible. La résis­tance ne marche jamais.

Pen­dant ce temps, 120 autres espèces se sont éteintes aujourd’hui. Elles étaient ma famille.

Il y a des rai­sons per­son­nelles et com­pré­hen­sibles qui poussent à croire en l’invincibilité d’un sys­tème oppres­sif. Si vous par­ve­nez à vous convaincre que le sys­tème est invin­cible, il n’y a alors aucune rai­son d’entreprendre la tâche ardue, par­fois dan­ge­reuse mais tou­jours néces­saire, d’organisation, de pré­pa­ra­tion et de déman­tè­le­ment effec­tif de ce (ou de n’importe quel) sys­tème oppres­sif. Si vous par­ve­nez à vous convaincre que le sys­tème est invin­cible, vous pou­vez, avec la conscience claire, faire en sorte que vous et vos proches béné­fi­ciez d’autant de confort que pos­sible, dans les limites d’un sys­tème oppres­sif, tout en per­met­tant à ce sys­tème oppres­sif de per­du­rer. Il y a évi­dem­ment des rai­sons qui font que ceux au pou­voir veulent que nous les per­ce­vions comme invin­cibles. Les sys­tèmes abu­sifs, des plus simples aux plus sophis­ti­qués, du fami­lial au social, en pas­sant par le poli­tique et le reli­gieux, fonc­tionnent mieux lorsque les vic­times et les spec­ta­teurs se policent eux-mêmes. & l’un des meilleurs moyens pour faire en sorte que les vic­times et les spec­ta­teurs se policent eux-mêmes est qu’ils intègrent l’idée selon laquelle les abu­seurs sont invin­cibles, et mieux encore, de faire en sorte qu’ils tentent de poli­cer qui­conque menace de bri­ser le sta­tu quo abuseur/victime/spectateur.

Et pen­dant ce temps, 120 autres espèces se sont éteintes aujourd’hui.

Ceux qui croient en l’invincibilité des agres­seurs et de leurs sys­tèmes se trompent. Les sys­tèmes de pou­voir sont des créa­tions humaines qui peuvent être détruites par des humains. Ceux au pou­voir n’ont rien de sur­na­tu­rel ou d’immortel, et peuvent être des­ti­tués. Des gens qui dis­po­saient de res­sources bien moins impor­tantes que n’importe lequel des lec­teurs de ce site se sont bat­tus contre des sys­tèmes de domi­na­tion, et l’ont empor­té. Il n’y a aucune rai­son pour laquelle il en irait autre­ment de nous. Cepen­dant, la résis­tance com­mence par le fait d’y croire, et pas par croire qu’on en est inca­pable. Et cer­tai­ne­ment pas par la ten­ta­tive d’en dis­sua­der les autres.

L’histoire four­nit de nom­breux exemples de résis­tances effi­caces, tout comme l’actualité. Les natio­na­listes irlan­dais, les abo­li­tion­nistes, les suf­fra­gettes — je pour­rais rem­plir ce para­graphe d’exemples. Récem­ment, le Mou­ve­ment pour l’Émancipation du Del­ta du Niger (MEND), à tra­vers des attaques contre des pipe­lines pétro­liers, a mis hors d’état plus de 40 % de l’industrie des com­bus­tibles fos­siles du Nigé­ria, et cer­taines com­pa­gnies envi­sagent de se reti­rer de la région. Si ceux d’entre nous qui sont les pre­miers béné­fi­ciaires de ce sys­tème d’exploitation mon­dia­li­sé fai­saient preuve d’à peine 1% du cou­rage et de l’engagement com­mu­nau­taire et ter­ri­to­rial de MEND, nous pour­rions être aus­si effi­caces, sinon plus. Nous avons bien plus de res­sources à notre dis­po­si­tion, et que pro­po­sons-nous, des tas de com­post ? Le monde est en train d’être rava­gé et de nom­breux éco­lo­gistes pensent encore que faire du vélo est une sorte de solu­tion.

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Cer­tains sou­tiennent que la résis­tance ne peut rien accom­plir tant que la culture elle-même n’a pas été chan­gée ; chan­ger la culture serait alors la tâche à accom­plir. Si l’on met de côté le fait que par­fois, des gens, des orga­ni­sa­tions et des ins­ti­tu­tions sont entiè­re­ment nui­sibles et doivent être arrê­tés — on peut pen­ser aux nazis, au KKK lors de son apo­gée, aux barons voleurs, et ain­si de suite — ce qu’il faut sou­li­gner, c’est que la résis­tance et le tra­vail cultu­rel ne sont pas mutuel­le­ment exclu­sifs, mais au contraire pro­fon­dé­ment com­plé­men­taires, ce qui rend la com­plainte des adeptes du chan­ge­ment indi­vi­duel plus insen­sée encore. Je ne cherche pas à les empê­cher de pré­ser­ver des semences ou de fabri­quer des faux manuelles ; je ne fais que sou­li­gner que ces actions sont insuf­fi­santes pour stop­per cette culture dans sa des­truc­tion de la pla­nète.

Oui, abso­lu­ment, nous avons besoin de la créa­tion d’une nou­velle culture por­teuse de nou­velles valeurs (ou, plu­tôt, de dizaines de mil­liers de cultures, cha­cune émer­geant de son propre ter­ri­toire éco­lo­gique, y com­pris de la résur­gence de cultures indi­gènes dis­pa­rues). Mais ceux qui s’impliquent dans cette créa­tion cultu­relle devraient se per­ce­voir comme fai­sant par­tie d’un mou­ve­ment de résis­tance qui sou­tient et encou­rage les actions directes contre les forces qui démembrent actuel­le­ment notre pla­nète, ou, au moins, qui ne cherche pas acti­ve­ment à déni­grer la résis­tance orga­ni­sée à chaque fois que le sujet est évo­qué. Autre­ment, cette sym­pa­thique nou­velle culture n’est qu’une fan­tai­sie, décon­nec­tée du monde réel, phy­sique, inca­pable de faire preuve d’efficacité, et, fina­le­ment, une pos­ture de pri­vi­lé­gié. Maud Gonne, par exemple, était inti­me­ment impli­quée dans le mou­ve­ment du Gae­lic Revi­val [Renou­veau gaé­lique, en fran­çais, NdT], en fai­sant la pro­mo­tion de la langue et de la culture gaé­lique. Elle accom­plis­sait éga­le­ment un tra­vail d’aide aux pri­son­niers, tra­vaillait avec la Ligue de la Terre irlan­daise, et fut elle-même arrê­tée. Elle frô­la la mort lors d’une grève de la faim et obtint par-là quelques droits élé­men­taires pour les pri­son­niers irlan­dais (son fils, Sean Mac­Bride, devint chef d’état-major au sein de l’armée répu­bli­caine irlan­daise, l’IRA, par­ti­ci­pa à la créa­tion d’Amnesty Inter­na­tio­nal, et, en 1974, obtint le prix Nobel de la paix). L’affirmation caté­go­rique selon laquelle la résis­tance ne marche pas est une insulte envers sa mémoire et celles de beau­coup d’autres qui se sont bat­tus. La résis­tance fonc­tionne, évi­dem­ment. Mais elle néces­site que des gens s’y mettent vrai­ment, et fassent preuve d’abnégation pen­dant un cer­tain temps.

Pour­quoi ceux qui se disent eux-mêmes éco­lo­gistes ne parlent-ils pas de ce qui est néces­saire pour sau­ver cette pla­nète ? La com­bus­tion de car­bu­rants fos­siles, par exemple, doit être arrê­tée. Ce n’est pas négo­ciable. On ne peut négo­cier avec la réa­li­té phy­sique. Peu importe com­ment, cette com­bus­tion doit ces­ser. Nous devons la faire ces­ser — ces­ser de la pra­ti­quer, et en empê­cher les autres, et par­ti­cu­liè­re­ment les grandes mul­ti­na­tio­nales.

Nous avons besoin d’une résis­tance poli­tique orga­ni­sée. Le pou­voir doit être ana­ly­sé, nom­mé, puis sys­té­ma­ti­que­ment déman­te­lé. Cela requiert l’action conjointe de tout ce qui est esti­mé néces­saire. Tan­dis que les acti­vistes du front dis­loquent les sys­tèmes de pou­voir et com­battent pour défendre la nature, la culture de résis­tance four­nit loyau­té, coopé­ra­tion et sou­tien maté­riel, et éla­bore de nou­velles ins­ti­tu­tions — des moyens de rendre justes les sys­tèmes éco­no­miques, des sys­tèmes d’approvisionnement en nour­ri­ture, des écoles et des nou­velles formes de lit­té­ra­ture, par exemple — qui peuvent prendre le relais durant que le sys­tème s’effondre. Ce modèle n’est pas dur à com­prendre. Il pren­dra dif­fé­rentes formes cultu­rel­le­ment appro­priées. Ces mêmes pro­ces­sus ont par­tout été entre­pris par les mou­ve­ments de résis­tance — par les anar­chistes espa­gnols, par les patriotes amé­ri­cains. Ce n’est pas un concept com­pli­qué.

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Quelques exemples d’un acti­visme popu­laire et effi­cace dans cette vidéo que nous avons sous-titrée :

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Mais au lieu d’encourager la néces­si­té de l’action (et nous ne par­lons même pas des formes que l’action pour­rait ou devrait prendre), ou au moins de ne pas ten­ter de décou­ra­ger l’action à chaque tour­nant, un large pan du mou­ve­ment éco­lo­giste conti­nue à affir­mer que seul le chan­ge­ment indi­vi­duel est pos­sible. Aucun groupe oppri­mé, his­to­ri­que­ment, n’a jamais tenu un tel dis­cours. Actuel­le­ment, un petit groupe de nigé­riens, pauvres et peu nour­ris, a mis à genoux l’industrie pétro­lière du pays. Ils se sou­viennent de ce qu’aimer leur terre et leurs com­mu­nau­tés signi­fie — peut-être parce qu’ils ne nagent pas dans les pri­vi­lèges, mais dans la boue toxique des extrac­tions pétro­lières. Est-ce cela qu’il fau­drait pour que les éco­lo­gistes des USA [et de France, NdT] décident de ripos­ter ?

MEND a été clair avec l’industrie pétro­lière : « Il doit être clair que le gou­ver­ne­ment du Nigé­ria ne peut pro­té­ger ni vos employés ni vos pro­prié­tés. Quit­tez notre terre tant que vous le pou­vez, ou mourrez‑y. » Il y a plus de cou­rage, d’intégrité, d’intelligence et de prag­ma­tisme dans cette décla­ra­tion de MEND que dans n’importe laquelle des décla­ra­tions d’écologistes états-uniens que j’ai lues, y com­pris les miennes. Nous devons accep­ter le fait que décla­rer ce genre de choses (et être prêt à agir en consé­quence) peut être néces­saire pour la pré­ser­va­tion d’une pla­nète vivante.

Cer­tains sont peut-être prêts à aban­don­ner la vie sur cette pla­nète sans résis­ter. Pas moi.

Der­rick Jen­sen


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

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Comments to: Du changement individuel à la résistance organisée (par Derrick Jensen)
  • 8 décembre 2016

    L’au­teur confond résis­tance, sui­cide est sacri­fice.
    Ce monde n’a ces­sé d’être conflits depuis que cer­tains pro­mettent mont et mer­veille.
    Ces pro­gres­sistes créèrent des pro­blèmes par pou­voir, cupi­di­té, inter­èts, avan­cées sociales, bien être, soins etc etc. Pour­quoi d’autres devraient sacri­fier leur vie à les solu­tion­ner !

    En conti­nuant à résis­ter nous approu­vons ce monde car les solu­tions que nous avan­çons aujourd’­hui devien­drons les pro­blèmes de demain.

    Ceci est une guerre per­ma­nente, récur­rente qui se pour­sui­vra jus­qu’à l’ef­fon­dre­ment et ce jour là cer­tains auront peut être la luci­di­té de pen­ser : Pour­quoi ne sommes nous pas res­ter dans la nature en petite tri­bu pour jouir sim­ple­ment de la vie telle qu’elle est, de la chasse, de la pêche, des enfants, de l’a­mour d’une femme ou d’un homme, qu’a­vons nous gagner de tout ce pro­grès éphé­mère, de tout ces conflits, de toutes cette tech­no­lo­gies, de la richesse, du sang ver­sé ?

    Pour détruire cette socié­té nul besoin de resis­tance ou de conflits il suf­fit de la quit­ter mais la masse à une foi immense en cette civi­li­sa­tion et ne bou­ge­ra pas, il faut donc attendre que ce Tita­nic s’é­ventre de lui même.

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    • 8 décembre 2016

      Si la résis­tance c’est les pan­neaux solaires et les éoliennes indus­trielles alors oui, ce sont plus de pro­blèmes encore. La résis­tance dont parle Der­rick Jen­sen revient à pré­ci­pi­ter l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle, pas à la sau­ver. Quant à la stra­té­gie de la défec­tion, elle est illu­soire, et d’a­bord parce qu’elle requiert des masses qu’elles agissent toutes simul­ta­né­ment, Lor­don en par­lait bien dans son dis­cours « La révo­lu­tion n’est pas un pique-nique ».

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  • […] Tra­duc­tion : Nico­las Casaux […]

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