La vie à la fin de l’Empire : effondrement, suprémacisme et lamentations narcissiques (par Nicolas Casaux)

Com­ment le supré­ma­cisme humain, à l’origine de l’effondrement du monde, s’en inquiète pour de mau­vaises rai­sons et se lamente nar­cis­si­que­ment sur son propre sort.

Chaque jour, entre 150 et 200 espèces de plantes, d’insectes, d’oiseaux ou de mam­mi­fères sont pré­ci­pi­tées vers l’extinction — une esti­ma­tion de l’ONU.

Autre­ment dit, chaque jour, la civi­li­sa­tion indus­trielle détruit entre 150 et 200 espèces, appau­vris­sant tou­jours plus la tapis­se­rie du vivant.

En 50 ans, envi­ron, 90% des popu­la­tions mon­diales de grands pois­sons ont été anéan­ties.

Les popu­la­tions d’éléphants ont dimi­nué de 97 % depuis 1900, pas­sant d’environ 12 mil­lions à moins de 350 000 aujourd’hui.

Les popu­la­tions de tigres ont subi le même sort, avec un déclin d’environ 97%.

En Amé­rique, en moins de 25 ans, 90% des popu­la­tions de papillons monarques ont été détruites.

En 20 ans, 90% des popu­la­tions de tor­tues luths ont été déci­mées.

96 % des popu­la­tions de lions ont éga­le­ment été détruites depuis 1940 — il n’en res­te­rait que 20 000 sur une popu­la­tion esti­mée de 450 000, à l’époque.

On estime que depuis 1985, la Grande bar­rière a per­du jusqu’à 50% de sa sur­face de corail.

70% des oiseaux marins ont dis­pa­ru en seule­ment 60 ans.

En 2011, 11,5 mil­lions d’animaux ont été tués dans les labo­ra­toires euro­péens. La France, avec près de 2,2 mil­lions d’animaux tués en 2010 arrive en tête de ce pal­ma­rès macabre.

Il est esti­mé que la civi­li­sa­tion indus­trielle tue près de 100 mil­lions de requins par an, et ce depuis des décen­nies, au point que leurs popu­la­tions ont dimi­nué de 90%.

Plus géné­ra­le­ment, au niveau mon­dial, 52% des ani­maux sau­vages ont dis­pa­ru en 40 ans.

On estime que d’ici 2048 les océans n’abriteront plus aucun pois­son.

La conta­mi­na­tion et l’intoxication du monde par toutes sortes de pol­luants émis, reje­tés ou déver­sés par la civi­li­sa­tion indus­trielle, touche jusqu’aux ours polaires qui, en plus de voir fondre leur habi­tat en rai­son du réchauf­fe­ment cli­ma­tique — aux consé­quences poten­tiel­le­ment dra­ma­tiques — éga­le­ment induit par la civi­li­sa­tion indus­trielle, sont vic­times de dys­fonc­tion­ne­ments hor­mo­naux et immu­ni­taires.

Dans un rap­port publié sur un site offi­ciel du gou­ver­ne­ment fran­çais, on peut lire que : « La pro­duc­tion mon­diale de pro­duits chi­miques a explo­sé, pas­sant d’un mil­lion de tonnes en 1930 à 400 mil­lions aujourd’­hui », où « 99 % de la quan­ti­té totale des sub­stances pré­sentes sur le mar­ché n’ont pas été tes­tées ». Et que : « Par­mi celles-ci, envi­ron 30.000 sont com­mer­cia­li­sées en quan­ti­tés supé­rieures à une tonne par an ». Le rap­port explique ensuite qu’on « connaît l’im­pact toxi­co­lo­gique d’à peine 3.000 sub­stances sur les 100.000 com­mer­cia­li­sées en Europe », puis recon­naît qu’il « est en effet dif­fi­cile de connaître aujourd’­hui les effets sur la san­té et l’en­vi­ron­ne­ment des molé­cules chi­miques pré­sentes pour­tant dans bon nombre de pro­duits de consom­ma­tion cou­rante et soup­çon­nées de pro­vo­quer des aller­gies, can­cers ou infer­ti­li­tés ».

L’OMS a recon­nu, en 2013, que l’air que nous res­pi­rons tous, humains et non-humains, avait été tel­le­ment pol­lué par la civi­li­sa­tion indus­trielle qu’il était désor­mais cancérigène.

La conta­mi­na­tion des cours d’eau fran­çais par les pes­ti­cides est « qua­si-géné­ra­li­sée », selon une étude du 22 juillet 2013 du Com­mis­sa­riat géné­ral au Déve­lop­pe­ment durable.

88% de la sur­face des océans est conta­mi­née par des micro-frag­ments de plas­tique.

Les 192 pays côtiers de la pla­nète ont pro­duit, en 2010, un total d’environ 275 mil­lions de tonnes de déchets en plas­tique, dont quelque 8 mil­lions de tonnes ont fini dans les océans.

Des petits crus­ta­cés pré­le­vés dans la fosse des Mariannes, qui fait par­tie des milieux les plus inac­ces­sibles de notre pla­nète, pré­sentent des concen­tra­tions éton­ne­ment éle­vées en PCB, des pol­luants indus­triels très toxiques. C’est-à-dire que les endroits les plus éloi­gnés au monde de la civi­li­sa­tion indus­trielle, de ses sources de pol­lu­tions, sont néan­moins hau­te­ment conta­mi­nés par ses pro­duc­tions toxiques.

La civi­li­sa­tion indus­trielle pla­né­taire de notre temps englou­tit rapi­de­ment les biomes de la pla­nète que les pré­cé­dentes civi­li­sa­tions avaient déjà bien enta­més — rap­pe­lons ici que ces des­truc­tions sont lar­ge­ment carac­té­ris­tiques de la civi­li­sa­tion, qui est un mode de vie qui se rap­porte au phé­no­mène urbain, et non pas de l’humanité entière, puisqu’elles ne sont pas le fait de ceux que la civi­li­sa­tion appelle des sau­vages (du latin sil­va, qui signi­fie « forêt »), ceux qui vivent dans la forêt.

A tout cela viennent s’ajouter les innom­brables consé­quences du réchauf­fe­ment cli­ma­tique lié à l’exploitation fré­né­tique des com­bus­tibles fossiles.

Cette liste funèbre s’allonge de jour en jour. Les scien­ti­fiques parlent de 6ème extinc­tion de masse, d’origine anthro­pique, donc — et, plus pré­ci­sé­ment, d’origine « civi­li­sa­tion­nelle ».

Pire, ces sta­tis­tiques dis­si­mulent une des­truc­tion encore plus impor­tante, du fait de l’absence de don­nées au-delà d’une cer­taine date — exemple : un déclin de 50% sur 40 ans, disons, masque peut-être une dimi­nu­tion bien plus impor­tante (de 70, 80 ou 90%) sur 100 ou 200 ans, ou 500 ans, ou plus.

L’UICN (Union inter­na­tio­nale pour la conser­va­tion de la nature) a récem­ment publié un rap­port dans lequel il dresse une liste des prin­ci­paux fac­teurs qui engendrent cet effon­dre­ment du vivant. Les trois pre­miers sont la défo­res­ta­tion, l’agriculture et l’étalement urbain.

Du côté des « res­sources » minières et éner­gé­tiques, on constate un phé­no­mène d’effondrement simi­laire, avec épui­se­ment des com­bus­tibles fos­siles faci­le­ment extrac­tibles, raré­fac­tion de cer­tains métaux et mine­rais (dont l’argent, l’indium, etc.) essen­tiels aux hautes tech­no­lo­gies, qui fait bru­ta­le­ment prendre conscience à quelques-uns de ce que la civi­li­sa­tion indus­trielle est vouée à s’écrouler, du fait de son insou­te­na­bi­li­té struc­tu­relle.

La civi­li­sa­tion indus­trielle a effec­ti­ve­ment bâti son fonc­tion­ne­ment et son expan­sion sur une des­truc­tion per­pé­tuelle du monde natu­rel. Sur une sur­ex­ploi­ta­tion par­fai­te­ment irres­pon­sable de ce que sa men­ta­li­té uti­li­ta­riste la pousse à appe­ler des « res­sources » (humaines et/ou naturelles).

Ce qui carac­té­rise la civi­li­sa­tion, mani­fes­te­ment, c’est un mépris fla­grant pour toutes les formes de vie autres que l’être humain civi­li­sé, et pour tout ce qu’elle ne gère pas elle-même — mépris sans lequel toutes ces exac­tions n’auraient pas pu et ne pour­raient pas être entreprises.

A la racine de ce mépris cultu­rel qui carac­té­rise la civi­li­sa­tion, on retrouve ce que Der­rick Jen­sen nomme le « supré­ma­cisme humain ». Ce supré­ma­cisme est au cœur même de la civi­li­sa­tion en tant que culture. Il est imbri­qué dans toutes les croyances fon­da­men­tales qui la com­posent au point de deve­nir indis­cu­té, comme natu­rel, pour ceux qui naissent et sont édu­qués en son sein.

Dans le pré­lude de son der­nier livre inti­tu­lé « Le mythe de la supré­ma­tie humaine », Der­rick Jen­sen écrit :

« On nous a ensei­gné, de mul­tiples manières, reli­gieuses et sécu­laires, que la vie se base sur des hié­rar­chies, et que ceux qui sont au som­met de ces hié­rar­chies dominent ceux qui sont en-des­sous, par droit ou par force. On nous a ensei­gné qu’il existe une myriade de chaînes ali­men­taires lit­té­rales et méta­pho­riques où celui qui domine est le roi de la jungle. »

Ce supré­ma­cisme était dénon­cé en son temps par Claude Lévi-Strauss, qui par­lait, lui, d’un « huma­nisme déver­gon­dé », qu’il jugeait pro­fon­dé­ment nocif. Cet « huma­nisme déver­gon­dé », était issu, à ses yeux, « d’une part, de la tra­di­tion judéo-chré­tienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renais­sance et du car­té­sia­nisme, qui fait de l’homme un maître, un sei­gneur abso­lu de la créa­tion ». Il ajoutait :

« J’ai le sen­ti­ment que toutes les tra­gé­dies que nous avons vécues, d’abord avec le colo­nia­lisme, puis avec le fas­cisme, enfin les camps d’extermination, cela s’inscrit non en oppo­si­tion ou en contra­dic­tion avec le pré­ten­du huma­nisme sous la forme où nous le pra­ti­quons depuis plu­sieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son pro­lon­ge­ment natu­rel. Puisque c’est, en quelque sorte, d’une seule et même fou­lée que l’homme a com­men­cé par tra­cer la fron­tière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s’est ensuite trou­vé ame­né à repor­ter cette fron­tière au sein de l’espèce humaine, sépa­rant cer­taines caté­go­ries recon­nues seules véri­ta­ble­ment humaines d’autres caté­go­ries qui subissent alors une dégra­da­tion conçue sur le même modèle qui ser­vait à dis­cri­mi­ner espèces vivantes humaines et non humaines. Véri­table péché ori­gi­nel qui pousse l’humanité à l’autodestruction. »

Pour reprendre Lévi-Strauss et Der­rick Jen­sen, « toutes les tra­gé­dies » que nous vivons aujourd’hui, l’écocide en cours, la 6ème extinc­tion de masse — qu’il serait plus juste de rebap­ti­ser « 6ème des­truc­tion de masse » —, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, découlent direc­te­ment de ce supré­ma­cisme humain.

Et bien qu’il soit rela­ti­ve­ment inté­res­sant de consta­ter que le thème de l’effondrement com­mence à gagner en visi­bi­li­té dans le débat public, du moins en Europe et aux États-Unis, il est navrant de consta­ter que la dis­cus­sion à son sujet se limite par­fois à une lamen­ta­tion nar­cis­sique, qui n’est rien d’autre qu’une mani­fes­ta­tion de plus du supré­ma­cisme inhé­rent à la culture dominante.

Si cer­tains s’in­quiètent de ce qu’ils ne per­çoivent que comme une pers­pec­tive d’effondrement — et non pas comme un effon­dre­ment en cours —, c’est uni­que­ment en rai­son de la menace que cela repré­sente pour la conti­nua­tion du mode de vie confor­table auquel ils s’étaient bien accoutumés.

Leurs pré­oc­cu­pa­tions demeurent de l’ordre du « com­ment faire lorsque je n’aurai plus de machine à laver, ou plus de réfri­gé­ra­teur, ou quand je ne pour­rai plus faire mes courses au supermarché ? »

Cette atti­tude nar­cis­sique illustre à mer­veille le supré­ma­cisme de la culture domi­nante, et son mépris des autres. Des autres espèces non-humaines qui ont été déci­mées et qui sont déci­mées par et pour le fonc­tion­ne­ment nor­mal de la civi­li­sa­tion indus­trielle, qui voient leurs habi­tats et leurs condi­tions éco­lo­giques d’exis­tence anéan­tis par sa poly­pha­gie, et sont ain­si pré­ci­pi­tées vers une extinc­tion défi­ni­tive. Des autres humains qui ont été exploi­tés et tués, et de ceux qui sont exploi­tés afin de faire tour­ner la machine indus­trielle mon­dia­li­sée. Des autres cultures qui étaient et sont les leurs, et qui ont été et sont détruites par la « mis­sion civi­li­sa­trice » — l’expansionnisme de la civi­li­sa­tion —, encore en cours.

Et pour­tant, ain­si que Vinay Gup­ta le rap­pelle, pour les habi­tants des pays dits « déve­lop­pés » — pour ceux donc, dont le mode de vie se base très lit­té­ra­le­ment sur la des­truc­tion de la bio­sphère, sur un omni­cide pla­né­taire, sur le colo­nia­lisme et sur les dif­fé­rentes formes de néo­co­lo­nia­lisme, sur l’ex­ploi­ta­tion mon­dia­li­sée d’autres êtres humains — « l’effondrement, c’est vivre dans les mêmes condi­tions que celui qui fait pous­ser votre café ».

C’est-à-dire qu’être pré­oc­cu­pé ou pani­qué à l’idée de perdre un mode de vie confor­table mais éco­lo­gi­que­ment meur­trier et socia­le­ment oppres­sif est un peu indécent.

C’est-à-dire que cela revient à entendre des escla­va­gistes se plaindre et s’inquiéter des consé­quences d’une abo­li­tion pro­chaine de l’esclavage. Sauf qu’en l’occurrence l’esclavage se double d’une 6ème extinc­tion de masse, d’un réchauf­fe­ment cli­ma­tique aux consé­quences cata­clys­miques, etc.

À titre per­son­nel, je ne per­çois pas l’ef­fon­dre­ment comme un pro­blème à résoudre, ou un défi à rele­ver, afin de le repous­ser ou de l’é­vi­ter. Non, l’ef­fon­dre­ment (qui est iné­luc­table, étant don­né que la culture domi­nante est mani­fes­te­ment et inté­gra­le­ment insou­te­nable) est une bonne chose. Il repré­sente la fin d’une entre­prise mor­ti­fère et d’une orga­ni­sa­tion sociale inhu­maine. Il s’a­git éga­le­ment du point de vue de l’or­ga­ni­sa­tion Deep Green Resis­tance, et d’un cer­tain nombre d’é­co­lo­gistes à tra­vers la pla­nète, qui ne se battent pas tant pour faire adve­nir un monde meilleur pour les humains que pour pré­ser­ver la bio­di­ver­si­té et le monde natu­rel autant que faire se peut, et pas pour le seul plai­sir ou pro­fit des humains. Ils agissent avant tout pour la bio­sphère (pour toutes ses espèces vivantes), dont ils com­prennent qu’elle est pri­mor­diale. Ils n’a­gissent pas avant tout pour la sur­vie des êtres humains — qui pour­raient ne pas sur­vivre à l’ef­fon­dre­ment et/ou aux consé­quences des des­truc­tions cli­ma­to-éco­lo­giques et des ravages pla­né­taires de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Il est impor­tant de sou­li­gner que plus l’ef­fon­dre­ment est repous­sé, plus la popu­la­tion humaine aug­mente, plus le risque de morts mas­sives d’êtres humains aug­mente : ain­si ceux qui pré­tendent que vou­loir pré­ci­pi­ter l’ef­fon­dre­ment c’est vou­loir la mort de mil­lions de gens devraient se deman­der si leur pers­pec­tive ne risque pas d’en­traî­ner la mort d’en­core plus d’individus.

Prendre conscience de l’inéluctabilité de l’effondrement qui vient devrait être l’occasion de se pen­cher sur ses ori­gines, notam­ment cultu­relles, et d’opérer un chan­ge­ment de pers­pec­tive — de para­digme —, cru­cial si nous vou­lons un jour être en mesure de consti­tuer des cultures véri­ta­ble­ment sou­te­nables, qui ne soient plus des­truc­trices de leur environnement.

Pour cela, il va fal­loir que nous réa­li­sions à quel point le mythe de la supré­ma­tie humaine influence la manière dont nous per­ce­vons le monde, et à quel point il est nui­sible. Il fau­dra aus­si que nous nous défas­sions de la « culture du nar­cis­sisme » qu’il a engendrée.

Enfin, il nous fau­dra aban­don­ner la pers­pec­tive supré­ma­ciste et embras­ser une pers­pec­tive bio­cen­triste, à l’instar de celle que défen­dait Claude Lévi-Strauss dans un entre­tien avec le jour­nal Le Monde (en 1979) :

« Le res­pect de l’homme par l’homme ne peut pas trou­ver son fon­de­ment dans cer­taines digni­tés par­ti­cu­lières que l’humanité s’attribuerait en propre, car, alors, une frac­tion de l’humanité pour­ra tou­jours déci­der qu’elle incarne ces digni­tés de manière plus émi­nente que d’autres. Il fau­drait plu­tôt poser au départ une sorte d’humilité prin­ci­pielle ; l’homme, com­men­çant par res­pec­ter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se met­trait à l’abri du risque de ne pas res­pec­ter toutes les formes de vie au sein de l’humanité même. »

Et éga­le­ment dans le livre Mytho­lo­giques 3 : L’o­ri­gine des manières de table :

« Si l’o­ri­gine des manières de table et, pour par­ler de façon plus géné­rale, du bon usage, se trouve, comme nous croyons l’a­voir mon­tré, dans une défé­rence envers le monde dont le savoir-vivre consiste, pré­ci­sé­ment, à res­pec­ter les obli­ga­tions, il s’en­suit que la morale imma­nente des mythes prend le contre­pied de celle que nous pro­fes­sons aujourd’­hui. Elle nous enseigne, en tout cas, qu’une for­mule à laquelle nous avons fait un aus­si grand sort que « l’en­fer, c’est les autres » ne consti­tue pas une pro­po­si­tion phi­lo­so­phique, mais un témoi­gnage eth­no­gra­phique sur une civi­li­sa­tion. Car on nous a habi­tués dès l’en­fance à craindre l’im­pu­re­té du dehors.

Quand ils pro­clament, au contraire, que « l’en­fer, c’est nous-même », les peuples sau­vages donnent une leçon de modes­tie qu’on vou­drait croire que nous sommes encore capables d’en­tendre. En ce siècle où l’homme [je pré­ci­se­rais : la civi­li­sa­tion, ou l’homme civi­li­sé] s’a­charne à détruire d’in­nom­brables formes vivantes, après tant de socié­tés dont la richesse et la diver­si­té consti­tuaient de temps immé­mo­rial le plus clair de son patri­moine, jamais, sans doute, il n’a été plus néces­saire de dire, comme font les mythes, qu’un huma­nisme bien ordon­né ne com­mence pas par soi-même, mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme ; le res­pect des autres êtres avant l’a­mour-propre ; et que même un séjour d’un ou deux mil­lions d’an­nées sur cette terre, puisque de toute façon il connaî­tra un terme, ne sau­rait ser­vir d’ex­cuse à une espèce quel­conque, fût-ce la nôtre, pour se l’ap­pro­prier comme une chose et s’y conduire sans pudeur ni discrétion. »

Nico­las Casaux


Pour aller plus loin :

Comment tout peut s’effondrer – La fin des énergies industrielles (et le mythe des renouvelables)

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  1. En sup­po­sant que tous les gou­ver­ne­ments prennent tous des mesures dras­tiques pour chan­ger nos modes de vie , y aurait il encore un espoir de retour­ner la situa­tion ou seule­ment de ralen­tir cet effondrement .
    Le pro­blème est que les gens ne le voient pas et n’y croient pas .
    C’est désespérant .

    1. Aucun espoir, et sûre­ment pas de salut à attendre des gou­ver­ne­ments. Les gou­ver­ne­ments et la civi­li­sa­tion indus­trielle dont ils par­ti­cipent sont conçus pour détruire et épui­ser la pla­nète. L’ef­fon­dre­ment EST l’es­poir. L’es­poir pour le monde natu­rel de recou­vrer la san­té. C’est ça qu’il faut com­prendre. Je vous conseille de lire cet article : https://partage-le.com/2017/05/la-dissimulation-de-lecocide-le-triomphe-du-mensonge-et-de-la-propagande/

  2. Vous pen­sez que l’ef­fon­dre­ment per­met­tra de mettre fin à cette civi­li­sa­tion ? d’ac­cord mais ce sera un désastre huma­ni­taire , je sup­pose que des famines , épi­dé­mies , inon­da­tions et autres catas­trophes feront mou­rir la plu­part des humains , et alors après cet effon­dre­ment vous pen­sez que la vie pour­rait conti­nuer sous une autre forme ? Mais si la tem­pé­ra­ture aug­mente de 4 à 5 degrés , je ne pense pas que la vie sera encore pos­sible , qu’en pen­sez vous ?

    1. Bon­jour Nathalie,

      « famines , épi­dé­mies , inon­da­tions et autres catastrophes » :
      il est des catas­trophe pure­ment huma­ni­taires dont nous seuls sommes res­pon­sable le rééqui­li­brage est inélu­catble et c’est à nous de déci­der com­ment gérer ça dès aujourd’­hui : arrêt de la pro­duc­tion et des sac­cages envi­ron­ne­men­taux, redis­tri­bu­tion des produits/richesse de pre­mière néces­si­té de manière plus équi­tables, contrôle de la nata­li­té, comme une civi­li­sa­tion qui se dit comme telle ; ou bien la loi du plus fort, as usual, et ce sera la « bar­ba­rie » et nous sau­rons que nous n’é­tions pas si « civi­li­sés » que ça. Vu que per­sonne n’est prêt à lâcher du lest et les armes, c’est bien par­tie pour le pire.
      Il est d’autres catas­trophes, phé­no­mènes cli­ma­tiques extrêmes, resul­tant de notre soif d’éner­gie pour la crois­sance éri­gée comme notre but/dogme ultime et indépasable. 

      Il semble que chez les cher­cheurs qui res­te­ront tou­jours pru­dents et plus ou moins dis­crets pour évi­ter la dis­qua­li­fi­ca­tion et l’ar­rêt de leurs sub­sides, la ques­tion ne réside plus dans le fait de savoir si notre civi­li­sa­tons s’ef­fon­dre­ra (ils le savent depuis 1972) et si les tem­pé­ra­tures vont aug­men­ter (il le savent depuis 1965, pour retour­ner dans des condi­tions qua­si tria­si­qes, +10°C), mais à cause de ce boost de GES/aérosols et de l’a­néan­tis­se­ment de nos puits de car­bone (que sont forêts et océans), quand attein­drons-nous le seuil qui nous ren­ver­ra dans nos cavernes avant… quant à la vie, au pire il en res­te­ra quelques oasis dans des endroits insoup­çon­nés, pas d’in­quié­tude, mais on n’en fera pas partie.

  3. le sys­tème en vigueur qu’on nous impose pour hono­rer nos morts est tout à fait le reflet de ce supré­ma­cisme et de ces lamen­ta­tions nar­cis­siques … MERCI de nous appor­ter votre sou­tien le + total pour léga­li­ser http://www.humusation.org la MÉTAMORPHOSE, en 12 mois des défunts en humus sain et fertile !
    Ce pour­rait être le déclic pour créer l’élec­tro­choc indis­pen­sable pour com­prendre qu’il y a encore moyen de limi­ter la casse si, et seule­ment si, un maxi­mum d’entre nous s’en­gagent à faire leur « part du coli­bri » pour ten­ter d’en­rayer ce sui­cide col­lec­tif en accep­tant de chan­ger vrai­ment quelques « habitudes » ?
    BRAVO à toutes celles et ceux qui ont eu le cou­rage de lire cette article jus­qu’au bout et l’humilité de recon­naître leur part de responsabilité ?

  4. « les habi­tudes tuent les hommes » et tout ce qui n’est pas homme par la même occasion…
    et celles que l’on croyait bonnes, même chose ??? même si on se « sent bien » avec nos bonnes habi­tudes (qui sont sou­vent des besoins crées pour être conforme à un modèle socié­tale comme par exemple le maquillage…)de même que tout est per­pé­tuel chan­ge­ment, nos « bonnes habi­tudes » doivent évo­luer, s’a­dap­ter constam­ment sur le rythme de l’univers.
    deve­nir capable de les remettre en ques­tion, jusque même 30 fois par jours, est pos­sible pour le bien de notre pla­nète, plu­tôt sau­ver ce qu’il en reste, et acces­soi­re­ment aus­si, pour culti­ver nôtre liber­té de pen­ser( enfin,ce qui lui reste de fertile).
    pour­quoi diable fai­sons nous comme tous le monde ? déjà, par peur du rejet et de la solitude.pour la recon­nais­sance de ses sem­blables et le sen­ti­ment d’ap­par­te­nance à un groupe etc…à la famille humaine quoi ! l’homme = fou­tu ani­mal qui ne peut vivre seul, mais ne veux pas faire d’ef­fort pour appro­cher l’har­mo­nie av les autres et la pla­nète !!! huum… trop de para­mètres à gérer ??

    mais c’est évident, si déjà enfant tu ne vou­lais pas du mode de vie impo­sé ou culti­vé par ton entou­rage qui ne vou­lais pas(pouvais pas?)trop se poser de ques­tions quant à la cohé­rence de tout ça avec le reste.
    quand au gou­ver­ne­ment quel qu’il soit, il n’y a rien à en attendre.le fait d’at­tendre ou de pla­cer ses espoirs en poli­tique est uni­que­ment ber­cé d’illusions.comme la télé, c’est 99% théâtre ! com­bien sont prêt à balan­cer leur télé ??
    actuel­le­ment c’est très clair(cause las­si­tude), je suis pour l’ex­tinc­tion de l’es­pèce humaine.je pense faire un éle­vage de loups pour faire un lâcher sur la foule quand ça me pren­dra ! « allez, rega­gnez votre espace mes beaux bestiaux !!! »

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Marx affirmait que « la vitalité des communautés primitives était incomparablement plus importante que celle des sociétés capitalistes modernes. » Cette affirmation a depuis été appuyée par de nombreuses études soigneusement résumées dans cette formule de la prestigieuse Cambridge Encyclopedia of Hunters and Gatherers (Encyclopédie de Cambridge des chasseurs et des cueilleurs). Ainsi que l’Encyclopédie le stipule : « Le fourrageage constitue la première adaptation à succès de l’humanité, occupant au moins 90% de son histoire. Jusqu’à il y a 12 000 ans, tous les humains vivaient ainsi. » [...]
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La théorie de la fiction-panier (par Ursula K. Le Guin)

Ursula Kroeber Le Guin, décédée le 22 janvier 2018, est une auteure de science-fiction et de fantasy dont les romans ont exploré des thèmes beaucoup plus marqués par l’univers des sciences humaines que par celui des sciences dures. Fille de deux anthropologues, elle met en scène des personnages qui sont souvent des observateurs immergés dans des cultures ou des sociétés auxquelles ils sont étrangers et qu’ils s’efforcent de découvrir sans préjugés et sans influencer le cours de choses. Des Dépossédés, réflexion sur une utopie anarchiste, à Le nom du monde est forêt, récit de l’invasion d’un monde d’indigènes rêveurs par des colons armés, Ursula K. Le Guin a développé une manière de raconter des histoires qui s’écarte des canons de la science-fiction traditionnelle. Comme elle l’explique dans ce court essai écrit en 1986, [...]