Le texte sui­vant est une tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment publié, en anglais, sur le site du Scien­ti­fic Ame­ri­can, en mai 2020.


Les Pyg­mées coexis­taient avec la faune et la flore depuis des mil­lé­naires – jusqu’à l’arrivée des pro­fes­sion­nels de la conser­va­tion asso­ciés aux indus­tries extrac­tives.

Dans l’obscurité totale, assis sur le sol de la forêt avec nos corps si proches qu’ils se touchent, nous chan­tons, chaque voix pro­dui­sant une mélo­die dif­fé­rente et yodlée pour créer une dense har­mo­nie. Au fil des heures, les mélo­dies indi­vi­duelles se fondent les unes aux autres, et nous com­men­çons à nous perdre dans la fresque humaine et acous­tique que nous avons créée. L’intensité du chant se construit, sa coor­di­na­tion se per­fec­tion­nant jusqu’à ce que la musique devienne si belle que le soi se dis­sous. Une telle splen­deur attire les esprits de la forêt vers le camp pour qu’ils se joignent à nous, telle est la croyance des BaYa­ka. Comme de minus­cules points lumi­nes­cents, ils flottent autour de nous, s’approchent puis se réfu­gient dans la forêt, leurs voix sub­tiles sif­flant de douces mélo­dies se glis­sant occa­sion­nel­le­ment à tra­vers la poly­pho­nie. Sub­mer­gés par la beau­té que nous avons créée ensemble, cer­tains lancent « Njoor ! » (« Ma parole ! »), « Bisen­go » (« Quelle joie ! ») ou « To bona ! » (« Juste comme ça ! »).

Dans ces moments, vous avez l’impression d’être la forêt, votre conscience s’étendant pour englo­ber les arbres, les ani­maux et les per­sonnes autour de vous. Expé­ri­men­ter une telle géné­ro­si­té, comme j’en ai eu la chance durant ma recherche doc­to­rante par­mi les Pyg­mées BaYa­ka de la Répu­blique du Congo dans les années 1990, est pro­fon­dé­ment émou­vante. Une connexion gaie et affec­tueuse s’établit entre toutes les choses et tout le monde à proxi­mi­té. Durant ce « jeu des esprits », une forme intense de théâtre, les BaYa­ka se sentent com­mu­nier direc­te­ment avec la forêt ; ils lui com­mu­niquent leur consi­dé­ra­tion et leur atten­tion tout en réaf­fir­mant leur pro­fonde rela­tion mutuelle d’amour et de sou­tien. Comme disait mon ami Eme­ka : « Un BaYa­ka aime la forêt comme il aime son propre corps. »

Les BaYa­ka suivent des règles strictes dans la chasse et la cueillette. Ils récoltent les ignames sau­vages en veillant à leur pro­li­fé­ra­tion, ils évitent de tuer des femelles ges­tantes, et consomment ce qu’ils peuvent trou­ver à proxi­mi­té. Durant plu­sieurs mil­lé­naires, leurs acti­vi­tés et celle des autres tri­bus Pyg­mées du bas­sin du Congo ont sti­mu­lé la pro­duc­ti­vi­té de la forêt, pour toutes les créa­tures, humains com­pris. Les BaYa­ka n’ont pas de mot pour la famine. Un soir j’ai essayé d’expliquer à Eme­ka et à d’autres ras­sem­blés autour d’un feu qu’il existe des endroits où les gens meurent de faim, j’ai alors fait face à au scep­ti­cisme et à l’incrédulité.

Dans ces mêmes années 1990, des ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales comme la Banque Mon­diale, tra­vaillant en par­te­na­riat avec les gou­ver­ne­ments natio­naux et les agences de conser­va­tion, mirent en œuvre des modèles de déve­lop­pe­ment durable dans le bas­sin du Congo. Ils divi­sèrent la forêt vierge en larges sec­tions pour l’exploitation fores­tière et d’autres acti­vi­tés tout en met­tant de côté des « aires pro­té­gées » comme refuge pour la faune et la flore. Selon une croyance née dans les poli­tiques états-uniennes du XIXe siècle – la nature pros­père quand les humains n’y touchent pas –, les gou­ver­ne­ments régio­naux ont ban­ni les groupes de Pyg­mées des réserves sau­vages.

Dès lors, j’ai pu voir une jungle luxu­riante, grouillante d’éléphants, de gorilles, de chim­pan­zés, de san­gliers, de singes et d’antilopes deve­nir une zone boi­sée dégra­dée par les mar­chés natio­naux et inter­na­tio­naux englou­tis­sant les pro­duits de la forêt. Les popu­la­tions des élé­phants d’Afrique cen­trale ont chu­té de plus de 60 % entre 2002 et 2011, et le déclin se pour­suit. Aupa­ra­vant actifs, bien nour­ris et pleins de vie, les BaYa­ka aujourd’hui sont sou­vent des tra­vailleurs jour­na­liers sous-ali­men­tés, dépres­sifs et alcoo­liques logés en bor­dure de leurs anciens ter­ri­toires, ter­ro­ri­sés par les soi-disant éco-gardes, exploi­tés com­mer­cia­le­ment et sexuel­le­ment par les étran­gers. Ils ont pros­pé­ré dans le bas­sin du Congo pen­dant des dizaines de mil­liers d’années avant de suc­com­ber en quelques décen­nies à l’appétit de la civi­li­sa­tion indus­trielle pour les res­sources natu­relles et à son approche colo­niale pour sécu­ri­ser ces richesses – en expul­sant les indi­gènes de leurs terres natales.

Depuis les années 1990, les ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, les agences de conser­va­tion et les gou­ver­ne­ments locaux ont divi­sé le bas­sin du Congo en zones pour l’industrie fores­tière et d’autres acti­vi­tés, ain­si qu’en aires pro­té­gées des­ti­nées à la faune sau­vage. Les Pyg­mées sont auto­ri­sés à chas­ser pour leur sub­sis­tance dans cer­taines zones, mais en pra­tique, beau­coup sont trop effrayés par les attaques des éco-gardes pour s’aventurer dans la forêt. Inca­pables de per­pé­tuer leur mode de vie ori­gi­nel, ils sont nom­breux à errer aux abords des villes nées de l’exploitation fores­tière comme Poko­la dans l’espoir de trou­ver des petits bou­lots.

En oppo­si­tion à une telle vision hié­rar­chique de la conser­va­tion, sou­vent asso­ciée aux indus­tries extrac­tives et qui échoue régu­liè­re­ment à rem­plir ses objec­tifs ini­tiaux, une approche plus popu­laire de la défense des forêts et de la faune sau­vage gagne régu­liè­re­ment du ter­rain. Un rap­port de 2019 pro­duit par la Pla­te­forme Inter­gou­ver­ne­men­tale Scien­ti­fique et Poli­tique sur la Bio­di­ver­si­té et les Ser­vices éco­sys­té­miques [IPBES, équi­valent du GIEC pour la bio­di­ver­si­té] des Nations Unies affirme que les peuples indi­gènes sont concrè­te­ment les meilleurs pour main­te­nir la bio­di­ver­si­té sur leur terre. 80 % de la bio­di­ver­si­té ter­restre sur la pla­nète coïn­cident avec les 65 % de la sur­face de la Terre gérés par des indi­gènes ou des com­mu­nau­tés locales. Ce nou­veau para­digme de la conser­va­tion cherche à don­ner les moyens aux com­mu­nau­tés locales de résis­ter aux forces mar­chandes enva­his­sant leurs ter­ri­toires.

Les BaYa­ka eux-mêmes m’ont aidé dans cet effort. Le pro­gramme de la « Science Extrême des Citoyens » (Extreme Citi­zen Science ou ExCiteS) per­met aux locaux de car­to­gra­phier leurs res­sources et les dan­gers les mena­çant et de par­ta­ger leurs connais­sances éco­lo­giques avec les étran­gers. Les outils et métho­do­lo­gies que nous avons conçus dans le bas­sin du Congo se sont révé­lés utiles dans diverses par­ties du monde. Le réseau com­mu­nau­taire dans la forêt de Prey Lang au Cam­bodge a ren­con­tré un tel suc­cès en uti­li­sant la der­nière ver­sion de notre outil car­to­gra­phique – l’application Sapel­li – pour pro­té­ger la forêt – qu’elle a rem­por­té le pres­ti­gieux Prix Équa­teur des Nations Unies en 2015, le Prix de l’Innovation de la Socié­té Inter­na­tio­nale des Forêts Tro­pi­cales de Yale en 2017 et l’Energy Globe Award en 2019.

L’homme bayaka idéal

Lorsque ma femme, Ingrid, notre fils de trois ans, Nan­do, et moi sommes des­cen­dus avec appré­hen­sion du canoë sur les rives sableuses de la Rivière San­gha dans le nord-ouest du Congo en 1994, ce fut Eme­ka qui nous accueillit avec un large sou­rire. Homme cha­ris­ma­tique dans la tren­taine, il était l’un des membres d’un groupe d’environ qua­rante Pyg­mées qui cam­paient là. Vivant à tra­vers le bas­sin du Congo – de l’Ouganda en pas­sant par le Rwan­da et le Burun­di à l’est jusqu’à l’océan Atlan­tique à l’ouest – les bandes de chas­seurs-cueilleurs pyg­mées parlent un éven­tail de dif­fé­rentes langues et leur nombre est esti­mé entre 300 000 et un mil­lion. Tout tend à prou­ver que ce sont les habi­tants ori­gi­nels de la forêt ; les études ADN indiquent que leurs ancêtres ont vécu dans la région pen­dant au moins 55 000 ans.

Mal­gré leurs dif­fé­rences super­fi­cielles, ces groupes de Pyg­mées vivant tou­jours dans des forêts intactes par­tagent des approches simi­laires pour bien vivre dans cet envi­ron­ne­ment – leurs huttes en forme d’igloo faites de lianes et de feuilles, les outils qu’ils uti­lisent pour chas­ser ou col­lec­ter le miel, les carac­té­ris­tiques de leurs chants pour com­mu­nier avec les esprits de la forêt. Durant les trois années sui­vantes, Ingrid, Nan­do et moi avons par­cou­ru plu­sieurs mil­liers de kilo­mètres à voya­ger à tra­vers la forêt avec Eme­ka, sa femme, Mam­bu­la, et de nom­breux autres membres de sa famille élar­gie. Nous par­ta­gions leur mode de vie ani­mé et éga­li­taire. Nos com­pa­gnons nous apprirent à vivre comme des chas­seurs-cueilleurs : com­ment mar­cher et pro­gres­ser à tra­vers des maré­cages ; se repé­rer en uti­li­sant la piste des élé­phants ; chas­ser des ani­maux ; récol­ter des fruits, des tuber­cules, des feuilles comes­tibles et des insectes sai­son­niers ; construire une digue sur les ruis­seaux de la forêt pour pié­ger des pois­sons ; et jouer avec les esprits de la forêt.

Eme­ka — chas­seur cou­ra­geux et fort, père et mari atten­tion­né, indul­gent et appli­qué, média­teur d’humeur constante, sage conseiller, talen­tueux ora­teur, chan­teur, conteur et direc­teur de pro­duc­tions théâ­trales impro­vi­sées sur le camp, et géné­reux de sur­croît — était notre guide. L’économie des BaYa­ka repose sur le prin­cipe sui­vant ; si quelqu’un pos­sède une chose que vous dési­rez, vous lui deman­dez, tout sim­ple­ment. Vivre dans une telle éco­no­mie du par­tage et de la demande (comme les anthro­po­logues l’appellent) s’apparente à vivre dans un monde où les biens sont gra­tuits. Même si vous y contri­buez rare­ment – par exemple, si vous êtes un enfant ou une per­sonne âgée, ou si vous êtes men­ta­le­ment ou phy­si­que­ment han­di­ca­pé – per­sonne ne remet jamais en ques­tion votre droit de deman­der une part de tout ce qui est rap­por­té au camp. Eme­ka don­nait inva­ria­ble­ment tout ce qui était en sa pos­ses­sion.

Les bandes de Pyg­mées au sein du bas­sin du Congo par­tagent des solu­tions simi­laires pour la vie dans la forêt, dont leur pro­pen­sion au « jeu de l’esprit » et leurs abris en feuilles et en lianes. Dans un nou­veau site de cam­pe­ment en 1997, Ingoyo couvre le toit de sa hutte avec des feuilles. Cré­dits : Nico Lewis

Les BaYa­ka rejettent avec véhé­mence la réduc­tion du monde natu­rel à une pro­prié­té pri­vée. « Kom­ba [le créa­teur] a créé la forêt pour qu’elle puisse être par­ta­gée par toutes les créa­tures », disait Eme­ka. Une fois, durant une chasse noc­turne, nous avons cam­pé près d’un groupe de gorilles. Le mâle au dos argen­té, sen­tant la fumée de notre feu, s’est mis à rugir et à éruc­ter pour nous inti­mi­der. Eme­ka était furieux. Criant et inju­riant, il répri­man­da le dos argen­té qui ima­gi­nait que la forêt était sienne : elle est là pour satis­faire les besoins de toutes les créa­tures. Une autre fois, mon ami Tuba, dési­gnant son jeune fils, me dit alors : « Regarde, il mange la nour­ri­ture de la forêt, et son corps devient plus fort. » En effet, les Baya­ka se voient comme la forêt trans­for­mée en per­sonnes – si bien qu’ils ne peuvent ima­gi­ner en vendre une par­tie comme je suis inca­pable de vendre mon pouce ou mon pied.

Dans le même esprit, les BaYa­ka sou­tiennent que la forêt conserve son abon­dance aus­si long­temps que cha­cun res­pecte cer­tains prin­cipes. La rare­té ou le manque sont les consé­quences des agis­se­ments d’individus qui ne par­tagent pas cor­rec­te­ment, et de la dis­har­mo­nie qui s’ensuit – pas seule­ment de l’incapacité de la nature à sub­ve­nir aux besoins. Un ensemble de règles appe­lé eki­la assure la plé­ni­tude. Si une par­celle de forêt devient impro­duc­tive, par exemple, les BaYa­ka en inter­disent l’accès pour que plus per­sonne n’y chasse et col­lecte ; l’interdiction est levée quand la zone se réta­blit. Cha­cun, dans le camp, doit rece­voir une por­tion de viande de la chasse et trai­ter la car­casse de l’animal avec res­pect. La forêt se sou­cie de ses habi­tants et désire entendre des sons agréables éma­nant d’eux ; par­ta­ger des chants et des rires avec la forêt l’incitera à être muni­fi­cente. Ain­si, les ins­ti­tu­tions sociales clés des BaYa­ka n’assurent pas seule­ment l’abondance mais célèbrent et génèrent aus­si la joie.

Notre temps pas­sé à vaga­bon­der dans la forêt durant les années 1990 fut idyl­lique. Nous man­gions des ali­ments sau­vages et nous nous dépla­cions libre­ment et sans crainte. Nous dan­sions et pra­ti­quions les scènes d’esprits pen­dant des jours, par­fois des semaines. « C’était un peuple qui avait trou­vé dans la forêt quelque chose qui ren­dait la vie plus que digne d’être vécue, quelque chose qui en fai­sait, avec toutes ses dif­fi­cul­tés, ses pro­blèmes et ses tra­gé­dies, une chose mer­veilleuse, pleine de bon­heur et exempte de tra­cas », écri­vait il y a trois décen­nies l’anthropologue Colin Turn­bull au sujet des Pyg­mées BaM­bu­ti du nord-est du Congo, à presque 1 400 kilo­mètres de là. Je res­sens à peu près la même chose au sujet des BaYa­ka.

Mais les pro­blèmes cou­vaient. En 1993, la Wild­life Conser­va­tion Socie­ty (WCS) avait tra­vaillé avec la Banque Mon­diale pour éta­blir le parc natio­nal de Noua­ba­lé-Ndo­ki en Répu­blique Démo­cra­tique du Congo. Cou­vrant 4 000 kilo­mètres car­rés à la fron­tière du pays avec la Répu­blique Cen­tra­fri­caine, il était cen­sé pro­té­ger les élé­phants, les anti­lopes bon­go, les chim­pan­zés et les gorilles. Comme les Pyg­mées lais­saient très peu de traces de leur pré­sence, les auto­ri­tés et les scien­ti­fiques de la WCS ont décla­ré que la zone était inha­bi­tée. Lorsque les patrouilles de gardes fores­tiers ont croi­sé des chas­seurs-cueilleurs dans la réserve, ils les ont expul­sés. En résul­tat, les clans BaYa­ka du Congo ont été sépa­rés de leurs proches de Répu­blique Cen­tra­fri­caine et ont per­du l’accès à de larges par­celles de forêts qu’ils connais­saient inti­me­ment depuis des géné­ra­tions.

Les fron­tières du parc se trouvent à quelques 150 kilo­mètres au nord de l’endroit où je me trou­vais avec le clan d’Emeka, nous n’avions donc pas res­sen­ti l’impact de sa créa­tion. Mais nous nous trou­vions dans l’immense « zone tam­pon » qui com­pre­nait de vastes conces­sions dédiées à l’exploitation fores­tière autour de la zone pro­té­gée. Ain­si débu­tait la fin d’un espace d’abondance et flo­ris­sant où une large diver­si­té d’espèces s’épanouissait.

Des enfants BaYa­ka se balancent avec une corde en liane. La forêt leur four­nit tout ce dont ils ont besoin.

L’arbre Sapele

Je me sou­viens de la pre­mière fois où nous sommes tom­bés sur une route fores­tière, en 1994. Mes com­pa­gnons BaYa­ka se plai­gnaient de la dure­té de la sur­face sous la plante de leurs pieds, de la cha­leur sans l’ombre des arbres, et des nom­breuses mouches qui nous impor­tu­naient. Eme­ka et moi avons ri lorsque les femmes se réfu­gièrent loin dans la forêt, comme si un buffle les chas­sait, lorsque le pre­mier camion gru­mier pas­sa sur la route. Avec le temps, les routes en sont venues à qua­driller la forêt, faci­li­tant l’extraction de la viande de brousse, des plantes comes­tibles et d’autres mar­chan­dises à des­ti­na­tion des mar­chés urbains.

Le magni­fique sapele (Entan­dro­phrag­ma cylin­dri­cum) [autres déno­mi­na­tions : sapel­li ou sapa­li] pré­sen­tait un inté­rêt par­ti­cu­lier pour les entre­prises du bois. Imper­méable, incroya­ble­ment solide, résis­tant aux para­sites et pos­sé­dant un beau grain iri­sé, ce bois dur est très deman­dé sur les mar­chés inter­na­tio­naux. Mais le sapele était essen­tiel au mode de vie des Pyg­mées. Un jour, après un trek de 60 kilo­mètres, alors que je me plai­gnais de mes pieds endo­lo­ris, Eme­ka a décou­pé une plaque d’écorce en forme de dia­mant dans un sapele non loin de là – une couche de sa peau, juste au-des­sous de l’écorce, consti­tue un puis­sant agent anal­gé­sique et anti­bac­té­rien. Eme­ka l’a pla­cée à l’envers sur le feu de camp pour chauf­fer les huiles de la couche aux ver­tus médi­ci­nales. Puis il la posa sur le sol et me deman­da d’appliquer mes pieds des­sus. Le sou­la­ge­ment fut ins­tan­ta­né, et mer­veilleux. J’ai sou­vent vu des enfants BaYa­ka atteints du palu­disme inha­ler des vapeurs d’eau chaude infu­sée avec de l’écorce de sapele pour réduire la fièvre.

Plus impor­tant encore sont les grands sapeles, s’élevant bien au-des­sus de la cano­pée. Juste avant la sai­son des pluies, ils attirent des hordes de papillons (Imbra­sia oye­men­sis) qui pondent des œufs sur les feuilles. À l’é­clo­sion, les larves se trans­forment rapi­de­ment en de grosses che­nilles tout à fait déli­cieuses et très nutri­tives, si abon­dantes qu’elles recouvrent le sol d’un épais tapis au pied de ces grands arbres. Les Pyg­mées appré­cient les che­nilles non seule­ment pour leur saveur mais aus­si parce qu’elles arrivent au bon moment : les pluies dis­persent les ani­maux qui ne se ras­semblent plus autour des mêmes points d’eau, ren­dant la chasse impré­vi­sible. « Kom­ba envoie les che­nilles pour nour­rir les gens quand la chasse est dif­fi­cile », m’a un jour dit Eme­ka alors que nous en fai­sions rôtir en bro­chette sur des braises chaudes et que nous savou­rions leur goût authen­tique et leur tex­ture char­nue.

Bien que les BaYa­ka aient été pro­fon­dé­ment bou­le­ver­sés lorsque des bûche­rons ont abat­tu des arbres « che­nilles » qu’ils exploi­taient depuis des géné­ra­tions, leur puis­sante éthique du par­tage les ame­nait à ne pas res­sen­tir le besoin de résis­ter ou de s’y oppo­ser. « Il y a beau­coup d’arbres dans la forêt, pour tout le monde ; nous pou­vons en par­ta­ger cer­tains », décla­raient ini­tia­le­ment plu­sieurs d’entre eux.

Ma famille et moi avons quit­té le Congo en 1997, au début de la guerre civile, mais j’ai conti­nué à régu­liè­re­ment me rendre dans la région pour mon tra­vail de recherche. Après la fin du conflit, en 2000, un nou­veau gou­ver­ne­ment a ouvert toutes les forêts res­tantes aux bûche­rons, pour rai­sons lucra­tives. Ils ont construit de nom­breuses routes, ce qui leur a per­mis d’at­teindre des régions de plus en plus recu­lées. En 2003, la pro­duc­tion annuelle de grumes avait plus que dou­blé par rap­port aux années 1990, pour atteindre plus de 1,3 mil­lion de mètres cubes, et elle conti­nuait à aug­men­ter.

En décou­vrant cette ten­dance, les éco­lo­gistes ont fait pres­sion sur les socié­tés d’ex­ploi­ta­tion fores­tière opé­rant dans le bas­sin du Congo afin qu’elles suivent les direc­tives du Forest Ste­ward­ship Coun­cil (FSC). Cette cer­ti­fi­ca­tion oblige les socié­tés à res­pec­ter les lois natio­nales, à mini­mi­ser leurs impacts envi­ron­ne­men­taux, à se tenir à l’é­cart des zones à haute valeur de conser­va­tion (comme les par­celles où la den­si­té de chim­pan­zés est plus éle­vée) et à res­pec­ter les droits des tra­vailleurs et des popu­la­tions habi­tant la forêt. La mul­ti­na­tio­nale Congo­laise Indus­trielle des Bois (CIB) qui opé­rait depuis son siège situé à Poko­la – une ville fores­tière sur la rivière San­gha – sur 1,3 mil­lion d’hec­tares dans la forêt des BaYa­ka, a déci­dé de ten­ter d’ob­te­nir la cer­ti­fi­ca­tion FSC.

Selon moi, la socié­té allait pro­ba­ble­ment conti­nuer à abattre des arbres avec ou sans le label FSC – ce qui offrait une occa­sion rare et pré­cieuse de pro­té­ger les droits et les res­sources des Pyg­mées. Ayant aupa­ra­vant étu­dié com­ment mettre en œuvre les prin­cipes du « consen­te­ment libre, préa­lable et infor­mé » lorsque des popu­la­tions vul­né­rables sont confron­tées à la pers­pec­tive de pro­jets de déve­lop­pe­ment sur leurs ter­ri­toires, je suis deve­nu consul­tant rému­né­ré auprès du Tro­pi­cal Forest Trust (actuel­le­ment appe­lé Ear­th­worm), une orga­ni­sa­tion non gou­ver­ne­men­tale que la CIB avait enga­gée pour l’ai­der à résoudre les pro­blèmes sociaux liés à la cer­ti­fi­ca­tion FSC. Le trust m’a char­gé de mettre en place un sys­tème per­met­tant aux Pyg­mées habi­tant les conces­sions de la CIB de déter­mi­ner s’il fal­lait auto­ri­ser l’ex­ploi­ta­tion fores­tière sur leurs ter­ri­toires.

Lorsque j’ai dis­cu­té de l’im­por­tance sociale et éco­no­mique du sapele pour les Pyg­mées avec les diri­geants de la CIB, ils se sont inquié­tés d’un conflit avec les quelque 10 000 BaYa­ka qui habi­taient leurs conces­sions, ce qui les aurait empê­ché d’obtenir le cer­ti­fi­cat FSC. Des réunions ten­dues entre les BaYa­ka et le per­son­nel de l’ex­ploi­ta­tion fores­tière ont sui­vi, lors des­quelles je ser­vais de média­teur, mais le fos­sé cultu­rel s’est avé­ré insur­mon­table. Les chas­seurs-cueilleurs étaient extrê­me­ment mal à l’aise dans les immeubles de bureaux : des actes appa­rem­ment ano­dins, comme ouvrir des portes, leur sem­blaient inti­mi­dants, sans par­ler de tâches plus spé­cia­li­sées, comme com­prendre les ordres du jour et les for­mu­laires. Dans leurs cam­pe­ments, cepen­dant, Eme­ka et d’autres ont expli­qué que seuls les sapeles dont la cou­ronne émer­geait de la cano­pée accueillaient de manière cer­taine les che­nilles. Les BaYa­ka ont deman­dé que les bûche­rons pro­tègent ces arbres, ain­si que les sources natu­relles, les tombes de leurs ancêtres, les bos­quets sacrés, les arbres médi­ci­naux et quelques autres res­sources impor­tantes.

J’ai pro­po­sé aux res­pon­sables de la CIB de sou­te­nir les BaYa­ka dans la car­to­gra­phie de ces sites et, à mon grand sou­la­ge­ment, ils ont accep­té. Ingrid, qui tra­vaillait dans le domaine de la san­té publique, avait conçu un ensemble d’i­cônes pour aider les gué­ris­seurs BaYa­ka à lire les éti­quettes des médi­ca­ments à uti­li­ser dans une phar­ma­cie mobile qu’elle avait mise en place avec eux pour trai­ter les vers, le palu­disme et d’autres patho­lo­gies. Cela m’a don­né une idée. En col­la­bo­ra­tion avec les BaYa­ka et une socié­té pri­vée de logi­ciels appe­lée Hel­ve­ta, qui déve­lop­pait des outils pour suivre les chaînes d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de maté­riaux rares (dans ce cas, des bois durs), nous avons conçu une inter­face gra­phique pour l’é­cran tac­tile d’un ordi­na­teur de poche équi­pé d’un GPS. L’un des BaYa­ka se ren­dait sur un site à pro­té­ger – par exemple, un sapele émergent de la cano­pée – et tou­chait sim­ple­ment le sym­bole de la « che­nille » pour mar­quer son empla­ce­ment.

Le mar­quage a per­mis de pas­ser outre les bar­rières lin­guis­tiques et cultu­relles. Lors­qu’ils ont super­po­sé les cartes que les BaYa­ka avaient faites sur celles des sapeles qu’ils avaient mar­qués pour l’a­bat­tage, les bûche­rons ont réa­li­sé qu’ils pou­vaient encore abattre suf­fi­sam­ment d’arbres pour réa­li­ser un béné­fice. En col­la­bo­ra­tion avec les chas­seurs-cueilleurs et les direc­teurs d’en­tre­prises, j’ai mis au point un ensemble de pro­cé­dures (par exemple, emme­ner des familles entières en excur­sion car­to­gra­phique, car les hommes et les femmes BaYa­ka ne s’inquiètent pas de pro­té­ger les mêmes enti­tés) visant à déter­mi­ner les condi­tions aux­quelles les dif­fé­rents groupes BaYa­ka auto­ri­se­raient les bûche­rons à entrer dans leur forêt. En 2006, la CIB est deve­nue la pre­mière grande socié­té d’ex­ploi­ta­tion fores­tière à obte­nir un cer­ti­fi­cat FSC dans le bas­sin du Congo. D’autres socié­tés de cette vaste région ont éga­le­ment uti­li­sé ce modèle, par la suite, dans leurs efforts de pro­tec­tion des droits des Pyg­mées et d’obtention de la cer­ti­fi­ca­tion FSC.

Bûcherons, braconniers, conservationnistes

Au fil des ans, j’ai vu tous ces efforts échouer. Le per­son­nel sur­me­né de l’en­tre­prise a enta­mé un pro­ces­sus lent mais inexo­rable de déman­tè­le­ment de toutes ces pro­cé­dures – en contour­nant des obli­ga­tions pesantes (en n’emmenant qu’un seul homme BaYa­ka pour réa­li­ser la car­to­gra­phie d’une zone, par exemple) ou en igno­rant les pro­blèmes tech­niques qui affec­taient le maté­riel. Pour­tant, les res­sources mar­quées par les Pyg­mées étaient lar­ge­ment pro­té­gées. Si les chas­seurs-cueilleurs – ou moi-même, en tant que média­teur avec le monde exté­rieur – avions anti­ci­pé ces impacts col­la­té­raux impor­tants de l’ex­ploi­ta­tion fores­tière, les BaYa­ka auraient peut-être refu­sé de don­ner leur consen­te­ment.

Aupa­ra­vant, si quel­qu’un vou­lait entrer dans la forêt, il devait avoir des guides Pyg­mées avec lui, et si les chas­seurs-cueilleurs n’approuvaient pas le visi­teur, ils refu­saient de l’accompagner. Mais le réseau de routes d’ex­ploi­ta­tion fores­tière a per­mis aux bra­con­niers com­mer­ciaux – qui chas­saient non pas pour leur propre consom­ma­tion mais pour des mar­chés inté­rieurs et inter­na­tio­naux insa­tiables – d’ac­cé­der à des zones vierges sans que les Pyg­mées puissent les contrô­ler. Ils ont uti­li­sé les nou­velles routes pour effec­tuer des raids inten­sifs dans la forêt afin d’y trou­ver de la viande pour nour­rir les consom­ma­teurs urbains. Le com­merce de la viande de brousse était si lucra­tif qu’il a engen­dré des réseaux de bra­con­nage bien orga­ni­sés avec à leur tête des com­man­di­taires appar­te­nant aux élites éta­tiques com­pre­nant des mili­taires ou des poli­ciers. De plus, comme les camps d’ex­ploi­ta­tion fores­tière se sont déve­lop­pés au plus pro­fond de la forêt, ils ont atti­ré les vil­la­geois ban­tous de sa péri­phé­rie qui sont arri­vés pour four­nir de la nour­ri­ture et d’autres ser­vices aux tra­vailleurs. Les bidon­villes qui en ont résul­té se sont déve­lop­pés pour conte­nir cha­cun des cen­taines de colons, dont beau­coup ont éga­le­ment com­men­cé à chas­ser des ani­maux pour la viande de brousse.

Frus­trés par la situa­tion, les pro­fes­sion­nels de la conser­va­tion de la WCS, du Fonds mon­dial pour la nature (WWF) et d’autres orga­ni­sa­tions ont réagi en employant des escouades d’é­co-gardes afin de répri­mer les crimes contre les espèces sau­vages, créant sans le vou­loir des milices qu’ils ne pou­vaient pas contrô­ler. Beau­coup de ces gardes ont com­men­cé à extraire des richesses de la forêt, coopé­rant par­fois avec les réseaux de bra­con­nage. Ils bat­taient et tor­tu­raient les Pyg­mées qu’ils trou­vaient avec de la viande sau­vage, même si cette der­nière avait été chas­sée léga­le­ment. Après que les orga­ni­sa­tions de défense des droits de l’homme aient ren­du publics ces abus dans les années 2000, les orga­ni­sa­tions de pro­tec­tion de la nature ont offi­ciel­le­ment pris leurs dis­tances avec les éco-gardes en encou­ra­geant les gou­ver­ne­ments locaux à les inté­grer dans leurs minis­tères des forêts res­pec­tifs. Elles ont conti­nué à sou­te­nir les éco-gardes finan­ciè­re­ment et logis­ti­que­ment, mais elles ne pou­vaient plus les dis­ci­pli­ner ou les licen­cier, ce qui rédui­sait leurs obli­ga­tions à rendre des comptes.

Autour de 2010, les agences de conser­va­tion ont com­men­cé à col­la­bo­rer avec les socié­tés d’ex­ploi­ta­tion fores­tière pour contrô­ler le bra­con­nage dans les conces­sions bor­dant les zones pro­té­gées. Les bûche­rons ont audi­té le tra­vail des éco-gardes afin d’estimer le nombre d’ar­res­ta­tions et de sai­sies de pro­duits de contre­bande (comme la viande de brousse). Inca­pables d’a­gir contre les puis­sants res­pon­sables du com­merce illé­gal d’a­ni­maux sau­vages, les éco-gardes ont com­men­cé à s’at­ta­quer à des cibles plus faciles : les chas­seurs-cueilleurs et les vil­la­geois. Bien que les popu­la­tions locales aient été léga­le­ment auto­ri­sées à chas­ser cer­taines espèces pour leur sub­sis­tance en uti­li­sant des méthodes tra­di­tion­nelles, dans la pra­tique, les éco-gardes consi­dé­raient tout mor­ceau de viande comme preuve d’un acte de bra­con­nage pour jus­ti­fier des inti­mi­da­tions, des tor­tures et des pas­sages à tabac.

À par­tir de 2007, la Chine a aggra­vé le pro­blème en construi­sant des routes et d’autres infra­struc­tures au Congo […]. Des cen­taines de tra­vailleurs chi­nois sont arri­vés pour la construc­tion des routes, un afflux qui a coïn­ci­dé avec une aug­men­ta­tion impor­tante du bra­con­nage des élé­phants. Les routes construites par les bûche­rons étaient reliées aux routes natio­nales construites par les entre­pre­neurs chi­nois afin d’é­ta­blir un réseau de trans­port effi­cace pour l’i­voire et la viande de brousse.

Les pro­tec­teurs de la vie sau­vage ont réagi à l’intensification du bra­con­nage en met­tant les bou­chées doubles sur la « conser­va­tion for­te­resse », comme l’appelle Vic­to­ria Tau­li-Cor­puz, rap­por­teuse spé­ciale des Nations unies sur les droits des peuples indi­gènes. D’autres acteurs font une ana­lyse simi­laire. La WCS, le WWF et d’autres orga­ni­sa­tions ont éten­du les parcs natio­naux exis­tants en les reliant à des « zones de conser­va­tion trans­fron­ta­lière », tels que le parc tri­na­tio­nal de la San­gha, avec ses 750 000 hec­tares com­pre­nant le parc natio­nal de Noua­ba­lé-Ndo­ki. Tra­vaillant sou­vent de concert avec les indus­triels de l’extractivisme, les agences de déve­lop­pe­ment et les orga­ni­sa­tions de conser­va­tion ont conti­nué créer de nou­velles zones pro­té­gées dans le bas­sin du Congo, sans le consen­te­ment des popu­la­tions locales. En mars der­nier, des enquê­teurs du Pro­gramme des Nations unies pour le déve­lop­pe­ment ont rap­por­té que les Pyg­mées Baka du nord-ouest du Congo accu­saient les éco-gardes super­vi­sés et finan­cés par le WWF « de vio­lences gra­tuites, d’humiliations et d’intimidations ». Les éco-gardes expul­saient les Baka en dehors des fron­tières du pro­jet de parc natio­nal de Mes­sok Dja, une situa­tion dénon­cée par les cher­cheurs : « En consé­quence, les acti­vi­tés de chasse tra­di­tion­nelle des Baka ont été cri­mi­na­li­sées ».

Peur, faim et alcool

La qua­si-tota­li­té de la forêt étant divi­sée en zones de conser­va­tion et en conces­sions fores­tières, où les Pyg­mées sont per­sé­cu­tés pour la chasse et la cueillette, les BaYa­ka ne peuvent plus pros­pé­rer ni conser­ver leur iden­ti­té, qui se fonde sur la forêt, qui est liée à la forêt. « Oh, c’é­tait bien, tel­le­ment bien ! Du miel pour tout le monde ! Plus d’ignames sau­vages que vous ne pou­viez en trans­por­ter ! », décla­rait Mon­gem­ba, le frère aîné han­di­ca­pé d’E­me­ka, en 2013. « Main­te­nant tout est fini, ter­mi­né ! Main­te­nant, il n’y a plus que de la tris­tesse ! Nous avons tel­le­ment faim. La peur, la peur ! Les gar­çons ont peur d’al­ler dans la forêt. » Maind­ja, une grand-mère de 45 ans, explique : « Si nous allons dans la forêt, nous sommes cap­tu­rés par des éco-gardes. C’est pour­quoi nous ne met­tons plus notre corps dans la forêt. Main­te­nant, nous res­tons dans les vil­lages, pas dans les camps de la forêt. Et c’est ain­si que la sagesse des ancêtres et de leurs pra­tiques dis­pa­raissent. »

Crai­gnant de cam­per dans la forêt comme ils le fai­saient aupa­ra­vant et contraints par la néces­si­té éco­no­mique, de nom­breux BaYa­ka traînent autour des camps de bûche­rons ou des vil­lages de pay­sans agri­cul­teurs, cher­chant du tra­vail comme ouvriers agri­coles, ou ser­vant d’aide à domi­cile. La plu­part des hommes sont trop effrayés pour aller chas­ser. Étant don­né que la valeur cultu­relle et sociale de ces hommes a tou­jours été condi­tion­née par le fait qu’ils rap­portent de la viande pour nour­rir leur famille – ce qu’ils ne peuvent plus faire – leur estime de soi s’est effon­drée. Exer­çant désor­mais comme tra­vailleurs mar­gi­naux et sou­vent payés uni­que­ment en alcool dis­til­lé illé­ga­le­ment, beau­coup deviennent alcoo­liques, avec tous les pro­blèmes psy­cho­lo­giques, sociaux et éco­no­miques que cette dépen­dance entraîne. De nom­breuses femmes BaYa­ka souffrent de vio­lences domes­tiques, et celles qui vivent autour des camps d’ex­ploi­ta­tion fores­tière sont sou­vent exploi­tées sexuel­le­ment par des étran­gers.

Du point de vue des Pyg­mées, leur forêt a été conver­tie en une gamme de biens flo­raux et fau­niques acca­pa­rés par des étran­gers pour en tirer des pro­fits mys­té­rieux. La logique du déve­lop­pe­ment durable – répondre à la demande mon­diale de res­sources en ouvrant la forêt aux indus­tries extrac­tives tout en com­pen­sant les dégâts par des zones pro­té­gées mili­ta­ri­sées – leur échappe com­plè­te­ment. Les exploi­tants fores­tiers jus­ti­fient la pour­suite de l’a­bat­tage comme une forme de déve­lop­pe­ment, mais les popu­la­tions de la forêt en béné­fi­cient rare­ment. Les pro­fes­sion­nels de la conser­va­tion mettent l’accent sur les dom­mages cau­sés aux espèces mena­cées par l’ex­ploi­ta­tion fores­tière, les routes et les pres­sions du mar­ché pour jus­ti­fier les res­tric­tions dra­co­niennes impo­sées aux chas­seurs-cueilleurs et les abus des éco-gardes. Mais d’après l’ex­pé­rience des Pyg­mées, les élé­phants, les léo­pards, les gorilles et les chim­pan­zés étaient autre­fois com­muns dans leur forêt – et leur rare­té actuelle découle direc­te­ment de la pré­sence d’é­tran­gers.

Ils ont rai­son. Fio­na Mai­sels de l’u­ni­ver­si­té de Stir­ling en Écosse et ses col­lègues ont esti­mé en 2013 que les popu­la­tions d’é­lé­phants dans le bas­sin du Congo ne repré­sentent plus qu’un tiers de leur effec­tif du début du mil­lé­naire. Le nombre de gorilles des plaines occi­den­tales a éga­le­ment for­te­ment dimi­nué. Le U.S. Fish and Wild­life Ser­vice rap­porte qu’en­vi­ron cinq mil­lions de tonnes d’a­ni­maux sau­vages sont extraites chaque année de ces forêts, ce qui pro­voque des extinc­tions locales. Et selon le Pro­gramme des Nations Unies pour l’en­vi­ron­ne­ment (PNUE), 80 % des grands mam­mi­fères de nom­breux parcs natio­naux de la Répu­blique Démo­cra­tique du Congo (qui est voi­sine de la Répu­blique du Congo) avaient dis­pa­ru en 2010.

La décon­nexion entre les chas­seurs-cueilleurs et les défen­seurs de l’en­vi­ron­ne­ment résulte en fin de compte de leurs phi­lo­so­phies contra­dic­toires. Pour les BaYa­ka, l’a­bon­dance, l’é­tat natu­rel des choses, est assu­rée par un par­tage équi­table entre toutes les par­ties pre­nantes. La forêt est un être sen­sible avec lequel ils entre­tiennent des rela­tions sociales d’en­traide et de sou­tien par le biais de tabous, de rituels, de chants et de danses. La kyrielle d’a­ni­maux ren­con­trés dans cette région jus­qu’à très récem­ment témoi­gnait du suc­cès et de la sou­te­na­bi­li­té, sur le long terme, de cet art de vivre. En revanche, les conser­va­tion­nistes et les experts en déve­lop­pe­ment repré­sentent un sys­tème éco­no­mique mon­dial réi­fiant la nature, encou­ra­geant sa trans­for­ma­tion en mar­chan­dise et per­met­tant à des élites de déci­der de la dis­tri­bu­tion des res­sources, ce qui entraîne la raré­fac­tion des espèces.

Un nouveau paradigme

Cepen­dant, un nou­veau para­digme, dans la conser­va­tion de la nature, est en train de se consti­tuer dans le monde entier. Des cher­cheurs, des mili­tants et d’autres per­sonnes issues de la socié­té civile en géné­ral com­prennent que les com­mu­nau­tés locales sont les meilleurs pro­tec­teurs de la nature et cherchent à les aider. Bien que le concept de car­to­gra­phie qu’E­me­ka et d’autres m’ont aidé à conce­voir n’ait fina­le­ment pas pu sau­ver le mode de vie des Pyg­mées, il s’a­vère plus effi­cace dans des endroits moins com­pli­qués sur les plans ins­ti­tu­tion­nel et tech­no­lo­gique – ceux où il y a moins de cor­rup­tion, plus de démo­cra­tie et une gou­ver­nance plus forte, par exemple, ou un meilleur accès aux réseaux de télé­pho­nie mobile.

Mes expé­riences dans le bas­sin du Congo m’ont fina­le­ment conduit au groupe de recherche ExCiteS à l’U­ni­ver­si­ty Col­lege Lon­don. Nous avons depuis déve­lop­pé Sapel­li, une appli­ca­tion modi­fiable pour smart­phone per­met­tant de col­lec­ter des infor­ma­tions sur les res­sources vitales, les acti­vi­tés des bra­con­niers et d’autres variables ; Geo­key, un sys­tème de sto­ckage de don­nées ; Com­mu­ni­ty Maps, des cartes uti­li­sées pour visua­li­ser les don­nées dans un contexte appro­prié ; et une métho­do­lo­gie pour la concep­tion conjointe de pro­jets avec les com­mu­nau­tés indi­gènes et vil­la­geoises basée sur les pré­oc­cu­pa­tions et les besoins qu’elles iden­ti­fient. Ces outils aident les popu­la­tions locales à gérer les res­sources en col­lec­tant des don­nées, en sur­veillant les chan­ge­ments et les défis, en déter­mi­nant com­ment y répondre et en les asso­ciant à des par­te­naires exté­rieurs afin qu’elles atteignent leurs objec­tifs.

Grâce à ces dis­po­si­tifs, les Ju/‘hoan San de Nami­bie docu­mentent les dépla­ce­ments illé­gaux de bétail de leurs voi­sins étran­gers vers les points d’eau de leur réserve qui sont uti­li­sés par les ani­maux sau­vages. Les Ju/‘hoan San contri­buent aus­si à sur­veiller les popu­la­tions d’animaux sau­vages qu’ils chassent pour leur sub­sis­tance. Au Kenya, les Mas­saïs du Maa­sai Mara s’in­quiètent de la rare­té crois­sante des plantes médi­ci­nales sau­vages qu’ils uti­lisent. Afin de com­prendre l’origine des dom­mages, ils ont recen­sé 123 espèces de plantes médi­ci­nales dont 52 % sont saines et indemnes. Il s’est avé­ré que le nombre crois­sant de camps de tou­ristes était res­pon­sable d’une grande par­tie des dégâts cau­sés aux 48 % de plantes dégra­dées. Les Mas­saïs étendent main­te­nant le pro­jet au com­plexe de la forêt de Mau. Mieux encore, un groupe de l’u­ni­ver­si­té de Copen­hague a tra­vaillé avec la com­mu­nau­té de Prey Lang au Cam­bodge pour mettre fin à l’ex­ploi­ta­tion fores­tière illé­gale. En com­mu­ni­quant par télé­phone por­table, les volon­taires traquent les bûche­rons illé­gaux, tombent sur eux en nombre, pho­to­gra­phient et géo­lo­ca­lisent leurs acti­vi­tés avec Sapel­li et confisquent les tron­çon­neuses. Avec le sou­tien des admi­nis­tra­teurs locaux, ils ont pu mettre fin à toutes les coupes de bois non auto­ri­sées.

Ces tra­vaux reposent sur une réa­li­té ; de nom­breuses régions du monde sont riches en bio­di­ver­si­té grâce aux com­mu­nau­tés qui y vivent depuis des cen­taines ou des mil­liers d’an­nées, et non pas mal­gré elles. Les popu­la­tions locales sont éga­le­ment les plus ardents défen­seurs de l’en­vi­ron­ne­ment, car ce sont elles qui ont le plus à perdre lorsque celui-ci est dégra­dé.

Lors de ma der­nière visite au Congo, en décembre 2019, Eme­ka m’a don­né un mes­sage à trans­mettre aux lec­teurs de Scien­ti­fic Ame­ri­can : « Nous sommes les gar­diens de la forêt. Nous avons tou­jours été là, à prendre soin de la forêt. Depuis le com­men­ce­ment, nous avons tué des ani­maux, et ils ont tou­jours été là pour nous. Nous tuons des ani­maux pour nour­rir nos enfants. Nous ne pra­ti­quons pas l’a­gri­cul­ture ! Nous ne pêchons pas ! Mais main­te­nant, les éco-gardes nous arrêtent, notre forêt nous est inter­dite… Nous vou­lons que nos enfants n’aient pas à aller loin pour trou­ver des ani­maux – mais qu’ils en trouvent tout près de chez nous, comme c’é­tait le cas avant, quand nous nous occu­pions de la forêt. Mais notre monde a été pillé. C’est un gros pro­blème. Nous vou­lons être en bonne san­té. Tâchez de régler ces pro­blèmes, afin que nous puis­sions à nou­veau connaître la joie ! »

Jerome Lewis


Tra­duc­tion : Phi­lippe Ober­lé

Relec­ture : Lola Bear­zat­to

Nota bene : L’en­thou­siasme de ce Jerome Lewis pour des ini­tia­tives tech­no-gou­ver­ne­men­tales n’ayant aucu­ne­ment prou­vé leur uti­li­té, et par­fai­te­ment inté­grées au déve­lop­pe­ment de la socié­té tech­no-indus­trielle capi­ta­liste, celle-là même qui détruit les com­mu­nau­tés qu’il espère pré­ser­ver, est plus que dou­teux. L’in­té­rêt de cet article est bien plu­tôt l’illus­tra­tion qu’il nous four­nit de l’ab­sur­di­té, de l’é­chec, de la nui­sance que consti­tue le déve­lop­pe­ment durable.

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Comments to: Comment le développement durable a ravagé le bassin du Congo (par Jerome Lewis)
  • 1 juillet 2020

    Mer­ci, temoi­gnage et deve­lop­pe­ment tres inter­res­sant mais ce titre et ce Nota Bene on est a 2 doigts d’ap­pe­ler la Police des moeurs pour raco­lage.
    Tres sen­sa­tio­na­liste ; il est tres peu ques­tion de deve­lop­pe­ment durable dans l’ar­ticle, excepte un vague constat d’e­chec a la fin, c’est dom­mage c’est mal conclu et ca pour­rait aller tel­le­ment plus loin.
    C’est encore un exemple du fait qu’on s’of­fusque de la colo­ni­sa­tion quand elle est visible dans sa vio­lence mais qu’on refuse de remettre en ques­tion nos modes de vie, qu’on refuse de s’at­ta­quer a l’o­ri­gine du pro­bleme qui est la consom­ma­tion de bois tro­pi­caux en Occi­dent, notre maniere d’etre au monde, notre confort d’in­di­vi­dus avec nos meubles Ikea ou Roche Bobois mis au des­sus de celui du groupe que nous for­mons tous avec les vivants.
    La grande majo­rite des archi­tectes, concep­teurs et marques de mobi­lierque l’on trouve n’en ont aucune conscience. Ils se disent que c’est pas pos­sible que du bois de foret pri­maire puisse arri­ver lega­le­ment sur leur eta­bli : les gou­ver­ne­ments sont cor­rom­pus et les labels sont soient tout petes (voir FSC qui etait pour­tant le plus exi­geant) soient fal­si­fies.
    Ce qu’on peut orga­ni­ser faci­le­ment c’est deja d’ar­re­ter les pro­duits indus­triels qui contiennent de l’huile de palme (soit 50% de ce qui se retrouve en super­marche), arre­ter d’a­che­ter des ter­rasses et meubles a usage unique en pla­cage Wenge de chez Leroy Mer­lin, ache­ter des pro­duits locaux et des beaux meubles anciens en seconde main ou au pire du neuf en feuillus ou coni­feres plantes et trans­formes en France et creer des adresses mails sur pro­ton et bom­bar­der en argu­men­taires, posts Twit­ter ou Ins­ta­gram, orga­ni­ser un bon gros lyn­chage media­tique et actions sur les grandes enseignes de meubles, bri­co­lage, four­nis­seur de bois ou desi­gners c’est pro­ba­ble­ment bien plus effi­cace que d’en­voyer des doc­to­rants dans le basin du Congo pour y deve­lop­per des apps sur iPad pour Pyg­mees.

    Pour faire simple, du bois exo­tique (en pla­cage ou en mas­sif) exploite dura­ble­ment ca n’existe pas. Qqs exemples de pays d’o­ri­gine ou il n’y a pra­ti­que­ment aucune plan­ta­tion d’arbres, que de l’ex­ploi­ta­tion de foret :
    Pins pour ter­rasses ven­dues en grande sur­face ou chez Ikea : une par­tie pro­vient des forets pri­maires de Suede et Rus­sie.
    Teck : Bir­ma­nie
    Acajou/mahogany, Noyer du Paci­fique : Papoua­sie
    Pal­dao, Tali, Oka, Ebene, Wenge/Palissandre : Congo
    Kapur : Malai­sie, Indo­né­sie
    Cuma­ru (teck) : Ama­zo­nie
    etc, etc

    Reply
  • 2 juillet 2020

    Bon­jour,
    Article très inté­res­sant reflé­tant les contra­dic­tions de notre monde moderne. Ce M. LEWIS ne voit pas qu’il défend l’a­gres­seur avec ses appli­ca­tions mobiles. On ne défend pas la nature avec ce qui la détruit.

    Sans saintes valeurs point de salut !
    Amen

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