La civilisation et l’écocide : l’extinction d’une plante nommée Silphium (par Nicolas Casaux)

Une plante de l’Antiquité nom­mée Sil­phium fit la for­tune de Cyrène, capi­tale de la Cyré­naïque, région hel­lé­ni­sée à l’ouest de l’Égypte, dans le nord-est de la Libye. Elle figure sur des pièces émises de 570 à 525 avant notre ère. Y figurent la plante entière, par­fois la racine, une tige épaisse et can­ne­lée, les gaines foliaires très ren­flées, des limbes décou­pés en seg­ments lan­céo­lés, une ombelle ter­mi­nale glo­bu­leuse et des ombelles laté­rales oppo­sées réduites, et même un fruit plat et cor­di­forme, ceint d’une aile épaisse, se sépa­rant en les deux moi­tiés du fruit prêtes à être dis­sé­mi­nées ! (Jean-Pierre Redu­ron, jardinsdefrance.org)

L’histoire du Sil­phium est inté­res­sante parce qu’elle illustre bien le carac­tère anti­éco­lo­gique des civi­li­sa­tions — des orga­ni­sa­tions sociales dont l’ampleur géo­gra­phique et tech­nique dépasse la mesure de l’homme — et de la socié­té mar­chande (pour plus de détails sur la défi­ni­tion de civi­li­sa­tion, voir : La « civi­li­sa­tion », cette catas­trophe (par Aric McBay / Tho­mas C. Pat­ter­son)). Voi­ci ce qu’en dit la page Wiki­pé­dia qui lui est consacrée :

Le sil­phium, éga­le­ment appe­lé sil­phion, était une plante condi­men­taire et médi­ci­nale, très uti­li­sée et très appré­ciée dans l’Antiquité gré­co-romaine. Les Romains la men­tion­naient sous le nom de laser, laser­pi­cium ou lasarpicium. […]

Le sil­phium était une espèce végé­tale connue et appré­ciée dès la plus haute anti­qui­té puisqu’il exis­tait dans les écri­tures égyp­tienne et minoenne un glyphe spé­ci­fique pour repré­sen­ter cette plante. Les colons de Thé­ra, menés par Bat­tos, qui fon­dèrent Cyrène en ‑631, lui don­nèrent le nom de Σίλφιον / sil­phion. Cette plante locale était connue des autoch­tones libyens comme remède uni­ver­sel et les méde­cins grecs l’adoptèrent et la firent bien­tôt connaître sous le nom de « suc de Cyré­naïque ». Dès lors, le sil­phium connut un grand suc­cès et son com­merce devint si vital pour l’économie de Cyrène que l’image de cette plante figu­rait sur la plu­part des pièces de mon­naie comme emblème de la cité dès la der­nière décen­nie du VIe siècle av. J.-C.

La Cyré­naïque et la Crète dans l’Empire romain, vers 120.

Selon Pline l’Ancien, cette plante était ven­due « au poids de l’argent ». Véri­table butin de guerre, sous le consu­lat de C. Vale­rius et de M. Héren­nius, « trente livres de laser­pi­tium furent appor­tées à Rome de Cyrène », et lorsque César, au début de la guerre civile, s’empara du tré­sor public celui-ci conte­nait « quinze-cent livres de laser­pi­tium », soit envi­ron 500 kg. […]

La tige séchée était uti­li­sée comme condi­ment de luxe dans la cui­sine gré­co-romaine. Le sil­phium est ain­si cité dans le trai­té culi­naire d’Apicius pour assai­son­ner viandes, pois­sons et sauces. Api­cius le consi­dère comme une épice indis­pen­sable. Selon Pline, don­nées aux ani­maux, les feuilles avaient la pro­prié­té d’engraisser le bétail et de don­ner « à la chair un goût mer­veilleu­se­ment agréable ». […]

Cepen­dant, le prin­ci­pal usage du sil­phium était médi­ci­nal, véri­table pana­cée uti­li­sée comme remède contre la toux, les maux de gorge, la fièvre, l’indigestion, les dou­leurs, les ver­rues et toutes sortes de mala­dies. Loca­le­ment, il était aus­si uti­li­sé contre les mor­sures de ser­pent et les bles­sures par traits empoi­son­nés. Il ser­vait aus­si de diu­ré­tique, d’abortif et de contra­cep­tif. Des méde­cins antiques comme Hip­po­crate, Dios­co­ride et Galien l’ont prescrit.

Ce suc­cès entraî­na une raré­fac­tion pro­gres­sive de la plante et les rois de Cyrène durent en régle­men­ter la récolte. Stra­bon constate ain­si que le « suc de Cyré­naïque » vint à man­quer et bien­tôt, selon Pline, il dis­pa­rut tota­le­ment, le der­nier pied de sil­phium ayant été offert à l’empereur Néron à titre de curiosité. […]

Deve­nu rare dès le IIe siècle, le Sil­phium de Cyrène a dis­pa­ru au Ve siècle.

Ain­si, ce que l’on constate, c’est que l’appât du gain et l’irrespect des bio­topes natu­rels ont eu rai­son de cette plante (très utile pour l’homme, mais pas seule­ment, bien évi­dem­ment) qui fut pré­ci­pi­tée vers l’extinction par dif­fé­rentes cultures humaines civi­li­sées — aux côtés d’une myriade d’autres, au sein d’une série d’extinction encore en cours.

Mais ce qui est plus, c’est que son his­toire nous expose le carac­tère des­truc­teur de la volon­té de contrôle total (biblique, au départ, puis tech­nos­cien­ti­fique, ensuite, cette nou­velle reli­gion ayant sup­plan­té l’autre) qui est celle des civi­li­sa­tions, et qui est à l’origine des per­tur­ba­tions de la bio­sphère et des des­truc­tions désor­mais pla­né­taires que l’on observe aujourd’hui.

Pline rap­porte que la plante ne pou­vait se culti­ver, « plante sau­vage, rebelle, et qui, si on la culti­vait, fuyait dans les déserts ». Toutes les ten­ta­tives de le faire pous­ser en dehors de son aire d’origine avaient échoué : « il n’a pas été pos­sible de faire pous­ser le sil­phion ni en Ionie ni dans le Pélo­pon­nèse, alors qu’en Libye, il pousse tout seul. » [Wiki­pe­dia]

Un appé­tit déme­su­ré, incon­trô­lable, une ten­ta­tive infruc­tueuse de contrô­ler et de sou­mettre entiè­re­ment l’environnement (issue d’une pul­sion irré­sis­tible d’essayer), qui se ter­mine par sa des­truc­tion : une défi­ni­tion de la civilisation.

Ain­si que l’écrit Richard Adrian Reese (écri­vain et his­to­rien états-unien):

Peu importe à quel point les fous du contrôle essayèrent, la grande majo­ri­té des espèces de plantes et d’animaux se sont avé­rées impropres à la domes­ti­ca­tion. Des 200 000 espèces de plantes ter­restres sau­vages, seules 100 ont été asser­vies. Des 148 espèces d’herbivores et d’omnivores ter­restres de plus de 45kg, seules 14 ont été asser­vies. De ces 14 espèces, 13 ont été asser­vies en Eur­asie, dont les cinq majeures : les bovins, les mou­tons, les chèvres, les cochons et les chevaux.

Les civi­li­sa­tions, basées sur un modèle agri­cole des­truc­teur (à l’instar de l’agriculture indus­trielle d’aujourd’hui), ont tou­jours été por­teuses de la fièvre domes­ti­ca­trice, qui les pousse à asser­vir non-humains (plantes et autres ani­maux) et humains, et à détruire ce qu’elles ne par­viennent pas à contrô­ler. Asso­cié à l’expansionnisme (une autre carac­té­ris­tique de la civi­li­sa­tion), cela ne consti­tue évi­dem­ment pas un mode de vie sou­te­nable, bien au contraire. Et cela explique la vague d’extinction que nous connais­sons aujourd’hui.

À l’heure de la sixième extinc­tion de masse, où désor­mais des plantes sont mena­cées dans le monde entier (« Une plante sur cinq est mena­cée d’extinction », ain­si que le titre Futu­ra Sciences), l’histoire du Sil­phium vient nous rap­pe­ler que le pro­blème est bien plus pro­fond et plus ancien que beau­coup ne le sug­gèrent, que toutes les civi­li­sa­tions ont détruit leur envi­ron­ne­ment, et qu’il serait bon de cher­cher à com­prendre pourquoi.

Voi­là un petit épi­sode des funé­railles de la flore indi­gène, qui consti­tue à son tour un épi­sode des funé­railles de toutes les flores du monde. L’homme méca­ni­sé, oublieux des flores, est fier des pro­grès accom­plis dans le net­toyage du pay­sage dans lequel il doit, bon gré mal gré, pas­ser ses jours. Il serait peut-être sage de sup­pri­mer tout de suite l’enseignement de la bota­nique et de l’Histoire dignes de ce nom, de crainte que quelque citoyen du futur ne soit pris d’angoisse a la pen­sée du prix flo­ris­tique de sa vie si bien agencée.

— Aldo Leo­pold, Alma­nach d’un com­té des sables

Nico­las Casaux

Pour aller plus loin :

https://partage-le.com/2017/08/la-demesure-lignorance-systemique-et-la-destruction-du-monde-naturel-par-nicolas-casaux/

https://partage-le.com/2017/08/la-civilisation-et-lecocide-lhistoire-tragique-du-perroquet-de-lamerique-du-nord-par-nicolas-casaux/

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