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DÉVELOPPEMENT DURABLE

Giraud, Jancovici, Bihouix, etc. : Contre les experts et leur monde (par Nicolas Casaux)

Cer­tains l’auront remar­qué, la pan­dé­mie de coro­na­vi­rus en cours est et aura été une puis­sante occa­sion, pour l’immense majo­ri­té d’entre nous, de res­sen­tir à quel point nous sommes dépos­sé­dés de tout pou­voir sur notre propre exis­tence, sur la socié­té dont nous sommes, bon gré (mais sur­tout) mal gré, par­ties prenantes. […]

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Contre les experts et leur monde

« De nos jours, la civi­li­sa­tion de la méga­lo­pole appa­raît effec­ti­ve­ment condam­née. Il suf­fi­rait d’une erreur d’interprétation concer­nant l’origine de quelques taches inso­lites appa­rues sur un écran radar pour pro­vo­quer le déclen­che­ment d’une guerre nucléaire, sui­vie de la dis­pa­ri­tion de notre civi­li­sa­tion urbaine, ne lais­sant rien après elle sinon l’anéantissement des misé­rables réfu­giés sur­vi­vants par la famine, les épi­dé­mies ou les can­cers cau­sés par le stron­tium 90. Alors les “experts”, aus­si hau­te­ment qua­li­fiés que dépour­vus d’humanité, qui pré­parent cette effroyable catas­trophe res­te­raient seuls à éta­blir les plans des construc­tions de l’avenir. »

— Lewis Mum­ford, La Cité à tra­vers l’histoire (1964)

« […] le […] spé­cia­liste, cet homme dimi­nué, mode­lé par la civi­li­sa­tion pour ne ser­vir la ruche que d’une seule façon, avec une dévo­tion aveugle de fourmi. »

— Lewis Mum­ford, La Cité à tra­vers l’histoire (1964)

« Au contraire de la civi­li­sa­tion, qui à ses débuts avait besoin pour se consti­tuer de l’impulsion de chefs, ce sys­tème auto­ma­tique fonc­tionne mieux avec des gens ano­nymes, sans mérite par­ti­cu­lier, qui sont en fait des rouages amo­vibles et inter­chan­geables : des tech­ni­ciens et des bureau­crates, experts dans leur sec­teur res­treint, mais dénués de toute com­pé­tence dans les arts de la vie, les­quels exigent pré­ci­sé­ment les apti­tudes qu’ils ont effi­ca­ce­ment réprimées. »

— Lewis Mum­ford, Les Trans­for­ma­tions de l’homme (1956)

« La nou­velle aris­to­cra­tie était consti­tuée, pour la plus grande part, de bureau­crates, de savants, de tech­ni­ciens, d’organisateurs de syn­di­cats, d’experts en publi­ci­té, de socio­logues, de pro­fes­seurs, de jour­na­listes et de poli­ti­ciens pro­fes­sion­nels. Ces gens, qui sor­taient de la classe moyenne sala­riée et des rangs supé­rieurs de la classe ouvrière, avaient été for­més et réunis par le monde sté­rile du mono­pole indus­triel et du gou­ver­ne­ment cen­tra­li­sé. Com­pa­rés aux groupes d’opposition des âges pas­sés, ils étaient moins avares, moins ten­tés par le luxe ; plus avides de puis­sance pure et, sur­tout, plus conscients de ce qu’ils fai­saient, et plus réso­lus à écra­ser l’opposition. »

— George Orwell, 1984 (1949)

« Dans tous les domaines, de l’énergie ato­mique à la méde­cine, des poli­tiques qui vont affec­ter la des­ti­née — et pos­si­ble­ment mettre un terme, dans son ensemble, à l’aventure — humaine, ont été for­mu­lées et impo­sées par des experts et des spé­cia­listes se dési­gnant et se régu­lant entre eux, en vase clos, exemp­tés de toute confron­ta­tion humaine, dont le seul désir de prendre ces déci­sions en toute res­pon­sa­bi­li­té consti­tue la preuve de leur totale inap­ti­tude à le faire. »

— Lewis Mum­ford, Le Mythe de la machine : Le penta­gone du pou­voir (1970)

« Toute Ency­clo­pé­die qui prend pour objet le savoir humain sans com­men­cer par affir­mer et par prendre pour base géné­rale ce fait que les hommes s’en trouvent socia­le­ment sépa­rés ne peut que par­ti­ci­per à cette soupe popu­laire de la culture, dis­tri­bu­tion par les spé­cia­listes de frag­ments racor­nis de connais­sances sur­na­geant dans une bouillie d’i­déo­lo­gie, qui par­ti­cipe elle-même de la repro­duc­tion de l’i­gno­rance, de son entre­tien paternaliste. »

— Jaime Sem­prun, Dis­cours pré­li­mi­naire de l’Encyclopédie des Nui­sances (1984)

« Car le fait même que les hommes doivent apprendre de spé­cia­listes la réa­li­té de ce qu’ils font, voir cer­ti­fier de “source auto­ri­sée” le carac­tère plus ou moins nocif de pro­duits qu’ils ont par ailleurs fabri­qués (c’est-à-dire qu’ils puissent aus­si bien l’i­gno­rer), qu’ils soient donc si bien sépa­rés des moyens et des résul­tats de leur acti­vi­té qu’ils en ignorent la nature exacte, voi­là selon nous la nui­sance qui contient toutes les autres. Ce n’est rien d’autre qu’un mode de pro­duc­tion, et tout ce qui réclame res­pec­tueu­se­ment à l’É­tat qui en est le gar­dien de bien vou­loir en modé­rer les effets incon­trô­lés ne fait que s’en­fon­cer com­plai­sam­ment dans la dépos­ses­sion, et pousse à la roue de la bureau­cra­ti­sa­tion du monde. »

— Jaime Sem­prun, Dis­cours pré­li­mi­naire de l’Encyclopédie des Nui­sances (1984)

« La prise en compte des contraintes éco­lo­giques se tra­duit ain­si, dans le cadre de l’industrialisme et de la logique du mar­ché, par une exten­sion du pou­voir tech­no-bureau­cra­tique. Or, cette approche relève d’une concep­tion […] typi­que­ment anti­po­li­tique. Elle abo­lit l’autonomie du poli­tique en faveur de l’expertocratie, en éri­geant l’État et les experts d’État en juges des conte­nus de l’intérêt géné­ral et des moyens d’y sou­mettre les indi­vi­dus. L’universel est sépa­ré du par­ti­cu­lier, l’intérêt supé­rieur de l’humanité est sépa­ré de la liber­té et de la capa­ci­té de juge­ment auto­nome des indi­vi­dus. Or, comme l’a mon­tré Dick Howard, le poli­tique se défi­nit ori­gi­nai­re­ment par sa struc­ture bipo­laire : il doit être et ne peut rien être d’autre que la média­tion publique sans cesse recom­men­cée entre les droits de l’individu, fon­dés sur son auto­no­mie, et l’intérêt de la socié­té dans son ensemble, qui à la fois fonde et condi­tionne ces droits. Toute démarche ten­dant à abo­lir la ten­sion entre ces deux pôles est une néga­tion du poli­tique et de la moder­ni­té à la fois ; et cela vaut en par­ti­cu­lier, cela va de soi, pour les exper­to­cra­ties qui dénient aux indi­vi­dus la capa­ci­té de juger et les sou­mettent à un pou­voir “éclai­ré” se récla­mant de l’intérêt supé­rieur d’une cause qui dépasse leur entendement. »

— André Gorz, « L’écologie poli­tique entre exper­to­cra­tie et auto­li­mi­ta­tion » (1992)

« On retrouve ici la thèse d’Alain Tou­raine, selon laquelle le conflit cen­tral n’oppose plus le tra­vail vivant et le capi­tal mais les grands appa­reils scien­ti­fiques, tech­niques, bureau­cra­tiques (qu’en sou­ve­nir de Max Weber et de Lewis Mum­ford j’appelais la méga­ma­chine bureau­cra­tique-indus­trielle) d’un côté, et de l’autre les popu­la­tions en rébel­lion contre la tech­ni­fi­ca­tion du milieu, la pro­fes­sion­na­li­sa­tion et l’industrialisation des déci­sions et des actes de la vie quo­ti­dienne, les experts paten­tés qui vous dépos­sèdent de la pos­si­bi­li­té de déter­mi­ner vous-même vos besoins, vos dési­rs, votre manière de gérer votre san­té et de conduire votre vie. »

— André Gorz, « Anciens et nou­veaux acteurs du conflit cen­tral » in Capi­ta­lisme, Socia­lisme, Éco­lo­gie (1991)

« Cette vio­la­tion a été par­ti­cu­liè­re­ment fla­grante dans le cas de l’électronucléaire : le pro­gramme de construc­tion de cen­trales repo­sait sur des choix poli­ti­co-éco­no­miques tra­ves­tis en choix tech­ni­que­ment ration­nels et socia­le­ment néces­saires. Il pré­voyait une crois­sance très forte des besoins d’énergie, pri­vi­lé­giait les plus fortes concen­tra­tions des tech­niques les plus lourdes pour faire face à ces besoins, créait des corps de tech­ni­ciens obli­gés au secret pro­fes­sion­nel et à une dis­ci­pline qua­si mili­taire ; bref, il fai­sait de l’évaluation des besoins et de la manière de les satis­faire le domaine réser­vé d’une caste d’experts s’abritant der­rière un savoir supé­rieur, pré­ten­du­ment inac­ces­sible à la popu­la­tion. Il met­tait celle-ci en tutelle dans l’intérêt des indus­tries les plus capi­ta­lis­tiques et de la domi­na­tion ren­for­cée de l’appareil d’État. Le même genre de mise en tutelle s’opère de manière plus dif­fuse dans tous les domaines où la pro­fes­sion­na­li­sa­tion — et la for­ma­li­sa­tion juri­dique, la spé­cia­li­sa­tion qu’elle entraîne — dis­cré­dite les savoirs ver­na­cu­laires et détruit la capa­ci­té des indi­vi­dus à se prendre en charge eux-mêmes. Ce sont là les “pro­fes­sions inca­pa­ci­tantes” (disa­bling pro­fes­sions) qu’Ivan Illich a dénoncées.

La résis­tance à cette des­truc­tion de la capa­ci­té de se prendre en charge, autre­ment dit de l’autonomie exis­ten­tielle des indi­vi­dus et des groupes ou com­mu­nau­tés, est à l’origine de com­po­santes spé­ci­fiques du mou­ve­ment éco­lo­gique : réseaux d’entraide de malades, mou­ve­ments en faveur de méde­cines alter­na­tives, mou­ve­ment pour le droit à l’avortement, mou­ve­ment pour le droit de mou­rir “dans la digni­té”, mou­ve­ment de défense des langues, cultures et “pays”, etc. La moti­va­tion pro­fonde est tou­jours de défendre le “monde vécu” contre le règne des experts, contre la quan­ti­fi­ca­tion et l’évaluation moné­taire, contre la sub­sti­tu­tion de rap­ports mar­chands, de clien­tèle, de dépen­dance à la capa­ci­té d’autonomie et d’autodétermination des individus. »

— André Gorz, « L’é­co­lo­gie poli­tique entre exper­to­cra­tie et auto­li­mi­ta­tion » (1992)

« Vous avez donc un mou­ve­ment social mul­ti­di­men­sion­nel, qu’il n’est plus pos­sible de défi­nir en termes d’antagonismes de classe et dans lequel il s’agit pour les gens de se réap­pro­prier un milieu de vie que les appa­reils méga­tech­no­lo­giques leur aliènent ; de rede­ve­nir maîtres de leur vie en se réap­pro­priant des com­pé­tences dont les expro­prient des exper­to­cra­ties sur les­quelles l’appareil de domi­na­tion éta­ti­co-indus­triel assoit sa légi­ti­mi­té. Ce mou­ve­ment est, pour l’essentiel, une lutte pour des droits col­lec­tifs et indi­vi­duels à l’autodétermination, à l’intégrité et à la sou­ve­rai­ne­té de la personne. »

— André Gorz, « À gauche c’est par où ? » in Capi­ta­lisme, socia­lisme, éco­lo­gie (1991)

« C’est pour­quoi il est urgent de reven­di­quer sa non-appar­te­nance à la com­mu­nau­té scien­ti­fique, ou à une sphère de spé­cia­listes ou d’experts, et son sta­tut de moins-que-rien, pour affir­mer, haut et fort, sans étude, sans dis­po­si­tif, sans sta­tis­tique et sans autre expé­rience que celle du monde, alors même que par­tout encore des humains souffrent de la faim, de l’arbitraire et de l’injustice — et pré­ci­sé­ment pour cela —, que les poules pré­fèrent elles aus­si le soleil et la liber­té, et qu’à moins de les leur garan­tir, à quelque prix que ce soit, aucun d’entre nous ne peut être assu­ré d’en jouir tou­jours ; et que rien ne pour­ra ser­vir de pré­texte à leur mar­tyre ou au nôtre ; et qu’une cause dont la ser­vi­tude est le moyen ne sau­rait être enten­due ni plai­dée que par des bourreaux. »

— Armand Far­ra­chi, Les poules pré­fèrent les cages : Bien-être indus­triel et dic­ta­ture tech­no­lo­gique ou Quand la science et l’in­dus­trie nous font croire n’im­porte quoi (2000)

« L’essentiel est que les experts scien­ti­fiques volent au secours ou au che­vet de qui les paie, et dans tous les domaines. Cer­tains, aux États-Unis, tous rétri­bués, ont juré devant les tri­bu­naux, la main sur le cœur, que le tabac était sans dan­ger pour les bronches. En France, le Comi­té Per­ma­nent Amiante, pour “prou­ver” que l’amiante can­cé­ri­gène ne pré­sen­tait aucun risque, s’est alloué les ser­vices des pro­fes­seurs de méde­cine Étienne Four­nier, Jean Bignon et Patrick Bro­chard. Peu de temps avant son inter­dic­tion, l’Académie de méde­cine en pré­co­ni­sait encore l’emploi. Le pro­fes­seur Doll, dont le tableau sur les causes du can­cer fai­sait auto­ri­té, n’avait vou­lu y inté­grer les pro­duits chi­miques que pour une part négli­geable. On a appris après sa mort qu’il avait tou­ché pour cela 1 200 $ par jour de l’entreprise chi­mique Mon­san­to et que Che­mi­cal Manu­fac­ter Asso­cia­tion lui en avait ver­sé pour sa part 22 000. Il n’est donc pas éton­nant qu’il ait jugé le redou­table chlo­rure de vinyle inof­fen­sif pour la san­té. Les experts “indé­pen­dants” qui déclarent les télé­phones por­ta­tifs ou les lignes à haute ten­sion sans dan­ger appar­tiennent géné­ra­le­ment aux comi­tés d’administration des opé­ra­teurs télé­pho­niques ou élec­triques. Pour ne don­ner qu’un seul exemple, le pro­fes­seur Auren­go, qui sou­tient régu­liè­re­ment, en tant que “savant”, que les champs élec­tro­ma­gné­tiques sont inof­fen­sifs, est non seule­ment membre de l’Académie de méde­cine mais aus­si du conseil scien­ti­fique de Bouygues, de l’association fran­çaise des opé­ra­teurs mobiles et du conseil d’administration d’EDF. On en dirait tout autant et bien plus sur Ber­nard Vey­ret ou René de Sèze. Les labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques pro­dui­sant des médi­ca­ments par­fois inutiles et quel­que­fois mor­tels, comme Ser­vier, siègent dans les cabi­nets minis­té­riels, comme les chi­mistes qui auto­risent, par ministre inter­po­sé, l’emploi des pes­ti­cides tueurs d’abeilles. Après le “Gau­cho” de Bayer, inter­dit par le Conseil d’État, voi­ci le “Régent” d’Aventis, puis le “Crui­ser” de Syn­gen­ta. Bayer peut reve­nir avec “Pon­cho”, comme au jeu des chaises musi­cales. On sait depuis une cer­taine “épi­dé­mie” de grippe fan­tas­ma­tique dite jus­te­ment “aviaire” puis “por­cine” que l’OMS même était tout entière sous l’influence d’industriels. Bruxelles, capi­tale de l’Europe, est sur­tout deve­nue la capi­tale mon­diale du lob­bying, avec 15 000 sol­dats au front et des allers et retours constants entre les postes de com­mis­saires et les sièges dans les entre­prises. Il y aurait un autre livre à faire sur ce que l’on appelle offi­ciel­le­ment les “conflits d’intérêt” ou le “tra­fic d’influence”, mais la chose est à pré­sent bien connue — quoiqu’encore sous-esti­mée — et ce serait un livre ennuyeux et trop long. »

— Armand Far­ra­chi, Les poules pré­fèrent les cages : Bien-être indus­triel et dic­ta­ture tech­no­lo­gique ou Quand la science et l’in­dus­trie nous font croire n’im­porte quoi (2000)

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Cer­tains l’auront remar­qué, la pan­dé­mie de coro­na­vi­rus en cours est et aura été une puis­sante occa­sion, pour l’immense majo­ri­té d’entre nous, de res­sen­tir à quel point nous sommes dépos­sé­dés de tout pou­voir sur notre propre exis­tence, sur la socié­té dont nous sommes, bon gré (mais sur­tout) mal gré, par­ties pre­nantes. Confi­nés chez nous à voir ou entendre des experts et autres spé­cia­listes nous expo­ser l’étendue de leurs incer­ti­tudes contra­dic­toires (le Covid-19 est issu des pan­go­lins, ou des chauve-sou­ris, ou des deux, ou d’aucun des deux ; il peut se trans­mettre sur une dis­tance d’un mètre, ou trois, ou huit, ou plus, ou moins ; son taux de léta­li­té est assez éle­vé, ou moyen­ne­ment, ou faible, car le nombre de per­sonnes asymp­to­ma­tiques mais infec­tées est peut-être bien plus éle­vé que ce qu’on croit, ou un peu plus éle­vé, ou plus faible ; ses symp­tômes peuvent inclure une anos­mie, une dys­gueu­sie, de l’urticaire, des maux de tête, de la fièvre, une toux sèche, mais il peut aus­si ne pro­vo­quer aucun de ces symp­tômes, ou en pro­vo­quer bien plus, ou des bien plus graves ; « Le rem­de­si­vir, ce trai­te­ment poten­tiel du Covid-19 se révèle inef­fi­cace dans un pre­mier essai cli­nique chez les patients sévères mais un autre essai annon­cé par le Natio­nal Health Ins­ti­tute pour­rait venir contre­dire ce der­nier[1] » ; etc.), nous sommes som­més d’attendre, et de ne rien faire, ou de tra­vailler comme d’habitude, en tout cas de nous plier aux déci­sions — éclai­rées par les­dits experts scien­ti­fiques, mais aus­si éco­no­miques — de nos talen­tueux diri­geants étatiques.

Or, pour une large par­tie de la popu­la­tion, cet état de fait est per­çu comme à peu près nor­mal, ou logique. C’est dire l’étendue des dégâts. Si tel est le cas, c’est en bonne par­tie parce que la démo­cra­tie a été défi­nie[2], par les pou­voirs en place depuis des décen­nies, et même des siècles[3], par les diri­geants éta­tiques, comme la délé­ga­tion de notre droit et de notre apti­tude à déter­mi­ner le cours de nos vies et le genre de socié­té dans lequel nous dési­rons vivre à une aris­to­cra­tie élue. Ils ont, autre­ment dit, réus­si ce tour de force de défi­nir la démo­cra­tie comme un pro­ces­sus d’aliénation volon­taire. Dans son livre L’État, Ber­nard Char­bon­neau remarquait :

« Si par alié­na­tion nous enten­dons le fait d’être à la fois dépos­sé­dé et pos­sé­dé, — d’abdiquer sa vie entre les mains d’un autre qui vous la vole pour l’en rece­voir —, alors l’histoire actuelle n’est qu’un irré­sis­tible pro­ces­sus d’aliénation où l’individu moderne trans­fère sa pen­sée et son action à l’État. […] L’État tota­li­taire n’est pas autre chose qu’une concré­ti­sa­tion de la démis­sion totale de l’homme. »

Com­ment ne pas voir que le désastre social et éco­lo­gique en cours est très exac­te­ment la consé­quence de cette démis­sion col­lec­tive, le résul­tat de la main­mise d’une caste diri­geante, en par­tie com­po­sée d’experts (scien­ti­fiques, éco­no­miques), sur la des­ti­née humaine et même planétaire.

Les pay­sans « irra­tion­nels » d’a­vant la moder­ni­sa­tion agri­cole, tout super­sti­tieux qu’ils étaient, ne détrui­saient pas la pla­nète avec autant d’ef­fi­ca­ci­té que les experts ration­nels des agences natio­nales. Les poly­cul­tures étaient mon­naie cou­rante avant que les poli­tiques scien­ti­fiques et ration­nelles du gou­ver­ne­ment n’imposent un vaste remem­bre­ment en faveur de la méca­ni­sa­tion des exploi­ta­tions — expres­sion qui en dit long sur la rela­tion qu’entretient la civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste avec la terre. Main­te­nant que l’on sait le désastre que cela consti­tue pour les sols, que la Science a pu le consta­ter métho­di­que­ment, de nou­veaux experts conseillent par­fois — mais c’est encore assez rare — aux agri­cul­teurs de retour­ner à la poly­cul­ture. Quel progrès.

Ain­si que le rap­pelle Armand Far­ra­chi dans une des cita­tions intro­duc­tives, et Guillaume Car­ni­no dans son livre L’in­ven­tion de la science : la nou­velle reli­gion de l’âge indus­triel[4], les ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques autour des­quelles la civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste se construit sont — fort logi­que­ment — struc­tu­rel­le­ment liées aux inté­rêts qui dominent la civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste. Les der­nières décen­nies regorgent d’exemples de scan­dales, de col­lu­sions entre indus­triels et ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques ou de cor­rup­tions de scien­ti­fiques. Selon la for­mule du socio­logue états-unien Stan­ley Aronowitz :

« Le capi­ta­lisme, tel que nous le connais­sons, n’existerait pas sans la science. Et la science, telle que nous la connais­sons, a été for­mée et défor­mée par le capi­ta­lisme durant tout son déve­lop­pe­ment[5]. »

L’homme moderne, à la fois contraint et per­sua­dé (sou­vent, avec suc­cès) de renon­cer à déter­mi­ner lui-même le déve­lop­pe­ment de la socié­té dont il par­ti­cipe, confie donc entiè­re­ment son sort indi­vi­duel, comme celui de la col­lec­ti­vi­té, à cette caste de déten­teurs du savoir scien­ti­fique que consti­tuent les experts, les tech­ni­ciens, les ingé­nieurs et autres spé­cia­listes for­més (ou défor­més) par des ins­ti­tu­tions d’élite de la civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste. Devant la logor­rhée machi­nale, froide et inhu­maine mais ferme, péremp­toire et éner­gique, déga­geant un sen­ti­ment d’autorité, d’un expert comme Jean-Marc Jan­co­vi­ci, sor­ti de Poly­tech­nique et de l’École Nor­male Supé­rieure (ENS) Télé­com de Paris, le qui­dam se sent bien faible, bien igno­rant, et ima­gine alors que l’expert en ques­tion mérite effec­ti­ve­ment son titre, sa posi­tion, sa renom­mée, son auto­ri­té. Ain­si est-il ame­né à adhé­rer à ses thèses.

Seule­ment, si les experts savent par­fai­te­ment régur­gi­ter des sta­tis­tiques, des chiffres, des nombres, des théo­rèmes et toutes sortes de don­nées pro­duites par les ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques de la socié­té indus­trielle capi­ta­liste, ils sont, en revanche, bien sou­vent inca­pables de consi­dé­rer l’état des choses sous un autre angle ou selon des pré­misses dif­fé­rentes de celles qui forment le socle de toutes leurs connais­sances, de celles qui déter­minent les­dites ins­ti­tu­tions scien­ti­fiques, la socié­té indus­trielle capi­ta­liste dans son ensemble. Par défi­ni­tion, les experts ou spé­cia­listes sont experts ou spé­cia­listes dans un domaine spé­ci­fique du savoir scien­ti­fi­co-tech­nique de la civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste, et ont ain­si ten­dance à ver­ser dans le scien­tisme. D’où Lewis Mum­ford, décri­vant l’expert comme un « homme dimi­nué, mode­lé par la civi­li­sa­tion pour ne ser­vir la ruche que d’une seule façon, avec une dévo­tion aveugle de four­mi ». Un Jan­co­vi­ci, par exemple, ne remet­tra pas en ques­tion l’État en tant que mode d’organisation sociale, ou l’utilisation du qua­li­fi­ca­tif de « démo­cra­tie » pour dési­gner les régimes élec­to­raux libé­raux modernes des­dits États, ou l’industrialisation dans son ensemble, ou l’idée de Pro­grès, de civi­li­sa­tion, ou le capi­ta­lisme (les rares fois où il s’y essaie­ra, ce sera pour pro­fé­rer toutes sortes de bêtises, ain­si que d’autres experts en ces domaines res­pec­tifs pour­raient en témoi­gner[6]).

Mais il est tout sauf éton­nant, bien enten­du, que la qua­si-tota­li­té des experts et autres tech­no­crates for­més par les ins­ti­tu­tions sco­laires et/ou scien­ti­fiques de la socié­té indus­trielle capi­ta­liste se retrouvent à défendre la socié­té indus­trielle capi­ta­liste. C’est le cas d’un Jan­co­vi­ci[7], c’est aus­si celui d’un Bihouix[8], d’un Gaël Giraud[9] (tous ceux-là pro­meuvent une socié­té tou­jours indus­trielle et capi­ta­liste, mais sup­po­sé­ment plus sou­te­nable — Hal­le­lu­jah ! — que l’actuelle), et éga­le­ment celui d’un you­tu­beur s’adonnant à une soi-disant « vul­ga­ri­sa­tion scien­ti­fique » comme « Le Réveilleur » (« diplô­mé d’une école d’ingénieur (l’ESPCI) »), lequel chante les louanges du capi­ta­lisme, du « Pro­grès tech­nique », etc. (de tous les fon­de­ments idéo­lo­giques de la socié­té et des ins­ti­tu­tions qui l’ont inté­gra­le­ment formé) :

« Vous l’aurez com­pris, le sys­tème capi­ta­liste, mal­gré les défauts qu’on va lui trou­ver a pour lui d’énormes avan­tages qu’il ne faut jamais perdre de vue. Ain­si un capi­ta­lisme idéal per­met de répondre aux besoins de la socié­té, de le faire en pour­sui­vant son inté­rêt per­son­nel, de faire bais­ser les coûts et pro­gres­ser la tech­nique, aug­men­tant ain­si le niveau de vie de tous et enfin de récom­pen­ser les méri­tants…[10] »

En outre, les experts évo­luent dans un uni­vers bien dif­fé­rent de celui des masses. Il en résulte, bien sou­vent, que la plu­part des gens sai­sissent mieux une bonne par­tie des réa­li­tés et des pro­blèmes de notre temps que les experts les plus médiatiques.

***

Les experts se per­met­tant de pro­mou­voir ou d’avaliser toutes sortes de mesures ou de pra­tiques — repo­sant sur l’actuel sys­tème capi­ta­liste, sur l’actuelle orga­ni­sa­tion sociale éta­tique — ayant des consé­quences très réelles sur la vie des gens comme sur la vie sur Terre, et le plus sou­vent, qui plus est, en étant payés, la jus­tice vou­drait qu’ils soient les pre­miers à en assu­mer les consé­quences. L’expert pro­nu­cléaire (Jan­co­vi­ci) devrait ain­si entas­ser chez lui les déchets nucléaires, tur­bi­ner en per­sonne dans une exploi­ta­tion minière afin de récu­pé­rer de l’uranium. Même chose pour l’expert pro-pan­neaux solaires pho­to­vol­taïques (Bihouix). Qu’il aille donc extraire, trai­ter et assem­bler en usine les matières pre­mières néces­saires à leur pro­duc­tion, et qu’il récu­père chez lui les déchets qu’elle implique, ou qui sont issus de leur mise au rebut. Il devrait d’ailleurs en aller pareille­ment des non-experts, des poli­ti­ciens, des com­men­ta­teurs et de tous ceux qui se per­mettent d’encourager des pra­tiques repo­sant sur la ser­vi­tude sala­riale (ou non) qu’imposent le capi­ta­lisme et le fonc­tion­ne­ment de la socié­té indus­trielle, de pro­mou­voir des choses impli­quant le fait que d’autres soient contraints de se sou­mettre au « tra­vaille ou crève » sur lequel repose la machine capi­ta­liste. De quel droit nous fai­sons-nous les zéla­teurs de causes dont nous n’avons aucu­ne­ment à assu­mer les innom­brables effets (pire, dont nous impo­sons les effets à d’autres et à la nature par le jeu des dis­po­si­tions et des méca­nismes anti­dé­mo­cra­tiques de la socié­té indus­trielle capitaliste) ?

Mais res­tons sérieux — même s’il pour­rait s’agir de pro­po­si­tions très sérieuses, en mesure d’insuffler une once de jus­tice dans les dis­po­si­tions tech­no­po­li­tiques actuelles, elles n’ont bien enten­du aucune chance d’aboutir, et ne règle­raient qu’une infime par­tie des pro­blèmes aux­quels nous sommes confron­tés. Ceux d’entre nous qui se sou­cient encore de la liber­té, de l’autonomie, devraient en toute logique s’opposer à la dépos­ses­sion, l’aliénation, l’absence qua­si-totale d’autonomie, donc de liber­té, qu’impose l’organisation de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Ceux d’entre nous qui per­çoivent les igno­mi­nies de la socié­té indus­trielle capi­ta­liste ne devraient rien attendre des experts qu’elle a for­més, qui ne sont bons qu’à la per­pé­tuer — du moins, à en per­pé­tuer l’essentiel. Rien attendre non plus d’aucun diri­geant d’aucune sorte. Exi­ger rien de moins que l’abolition de la pré­sente aris­to­cra­tie élec­tive. Notam­ment au nom de ce prin­cipe démo­cra­tique essen­tiel que rap­pe­lait Lewis Mumford :

« La vie, dans sa plé­ni­tude et son inté­gri­té, ne se délègue pas[11] ».

Ni à des experts, ni à des poli­ti­ciens (experts de la poli­tique), ni à un gou­ver­ne­ment, pré­ten­du­ment « démo­cra­tique » ou non, ni à qui ou quoi que ce soit.

Nico­las Casaux


  1. https://www.futura-sciences.com/sante/actualites/coronavirus-remdesivir-pas-efficacite-spectaculaire-80833/
  2. Lire l’excellent Démo­cra­tie : His­toire poli­tique d’un mot en France et aux Etats-Unis de Fran­cis Dupuis-Déri.
  3. https://www.partage-le.com/2018/08/de-la-royaute-aux-democraties-modernes-un-continuum-antidemocratique-par-nicolas-casaux/
  4. Vous pou­vez lire un extrait de ce livre ici : https://www.partage-le.com/2017/04/25/la-science-nouvelle-religion-de-lage-industriel-par-guillaume-carnino/
  5. Cita­tion tirée du livre d’interviews réa­li­sées par Der­rick Jen­sen, inti­tu­lé Truths Among Us : Conver­sa­tions on Buil­ding a New Culture
  6. Jan­co­vi­ci parle, par exemple, très briè­ve­ment, du capi­ta­lisme dans une inter­view pour LCI. Ce qu’il en dit n’a pas beau­coup de sens. Pour le com­prendre, il suf­fi­rait d’examiner ses pro­pos à la lumière de ceux des inter­ve­nants de la série d’Arte inti­tu­lée « Tra­vail, salaire, pro­fit », ou, mieux, du livre d’Yves-Marie Abra­ham inti­tu­lé Gué­rir du mal de l’infini.
  7. Fameux expert pro­nu­cléaire, qu’on ne pré­sente plus.
  8. Bihouix : « Je ne suis pas du tout contre les éner­gies renou­ve­lables, bien au contraire, mais je suis contre  le mythe selon lequel nous pou­vons main­te­nir le niveau de gabe­gie éner­gé­tique et de res­sources au niveau actuel grâce aux éner­gies renou­ve­lables. Je veux bien pro­mou­voir les éner­gies renou­ve­lables mais il faut, avant tout, pro­mou­voir la sobrié­té, une décrois­sance éner­gé­tique. » (https://carnetsdalerte.fr/2020/02/04/quelle-transition-ecologique/)
  9. Idole des col­lap­so­logues (Pablo Ser­vigne chante régu­liè­re­ment ses louanges), ex-cra­pule en chef de l’AFD (Agence Fran­çaise du Déve­lop­pe­ment, orga­nisme néo­co­lo­nial qui comme son nom l’indique, a pour objet de pro­mou­voir le déve­lop­pe­men­tisme) selon lequel un « capi­ta­lisme viable » est pos­sible, à condi­tion qu’il y ait « un ser­vice public fort » (un État fort, un État-pro­vi­dence fort), et que celui-ci ait pour ambi­tion de « relo­ca­li­ser et de lan­cer une réin­dus­tria­li­sa­tion verte de l’économie fran­çaise ».Autre cita­tion du Giraud : « La ten­ta­tion est de se repré­sen­ter l’effondrement comme une bonne nou­velle. Cer­tains cèdent à une sorte de roman­tisme anar­chiste, jubi­lant incons­ciem­ment de l’abolition de l’État à la pers­pec­tive de l’effondrement. Or, je suis convain­cu que nous avons besoin d’un État pour faire res­pec­ter le droit et la jus­tice, pour assu­rer des ser­vices publics et sociaux. Le seul inté­rêt de la col­lap­so­lo­gie, c’est de nous encou­ra­ger à tout faire pour évi­ter la catas­trophe. »« La catas­trophe » dési­gnant, vous l’aurez com­pris, l’effondrement de la civi­li­sa­tion indus­trielle, la « faillite de l’État », et non pas la des­truc­tion en cours de la vie sur Terre que per­pé­tuent les oli­gar­chies des États capi­ta­listes modernes.
  10. https://www.youtube.com/watch?v=aF43TKqGG9E
  11. https://www.partage-le.com/2015/05/31/techniques-autoritaires-et-democratiques-lewis-mumford/

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12 Comments

12 Comments

  1. Lucho

    2 mai 2020 at 9 h 25 min

    Je me per­met une nuance toute per­son­nelle sur cer­tains points :
    — Les milieux scien­ti­fique (même en sciences for­melles) ne sont pas exempts d’une auto-cri­tique et d’i­ni­tia­tives de résis­tance diverses. On pour­rait citer Sci­Hub pour l’ac­cès à la connais­sance libre et gra­tuite contre l’in­dus­trie des édi­tions scien­ti­fiques, ou encore l’i­ni­tia­tive récente des écre­visses pour l’ac­cès aux cours de Fou­cault. Pré­sen­ter les sciences ain­si que les ins­ti­tu­tions for­gées par le capi­ta­lisme indus­triel de manière mono­li­thique et her­mé­tique me semble un amal­game un peu rapide.

    - « les experts […] sont, en revanche, bien sou­vent inca­pables de consi­dé­rer l’état des choses sous un autre angle ou selon des pré­misses diffé­rentes de celles qui forment le socle de toutes leurs connais­sances. » Peut être que je consi­dère mes sem­blables avec moins de sévé­ri­té, mais j’ob­serve une radi­ca­li­sa­tion pro­gres­sive de la cri­tique dans le monde des experts et des ingé­nieurs (ini­tia­le­ment par­fai­te­ment conci­liants avec la civi­li­sa­tion indus­trielle). Jan­co­vi­ci n’y est pas consen­suel, Pablo Ser­vigne est sévè­re­ment cri­ti­qué par plu­sieurs asso­cia­tions pour sa vision occi­den­ta­lo-cen­tré et catas­tro­phiste de « l’ef­fon­dre­ment », des élèves s’op­posent for­te­ment à l’im­plan­ta­tion de Total sur le cam­pus de Poly­tech­nique, un grand nombre d’an­cien diplô­més d’é­coles désertent l’in­dus­trie, et d’autres encore cherchent à redé­fi­nir le rôle de l’in­gé­nieur sur la base de son uti­li­té sociale.

    Cela ne retire en rien la force de la cri­tique de fond pré­sente dans l’ar­ticle. Les experts doivent sor­tir de l’a­lié­na­tion qu’ils contri­buent eux-même à per­pé­trer, ce dont ils sont encore loin.

  2. Niels

    2 mai 2020 at 9 h 57 min

    En quoi bihouix est pro pan­neau solaire ?
    Il est plu­tôt très cri­tique face aux renouvelables

    • Nicolas Casaux

      2 mai 2020 at 10 h 34 min

      Une cita­tion est four­nie en note, et un lien vers une interview.

  3. Alex

    3 mai 2020 at 8 h 30 min

    Pour Bihouix, je ne sais pas si le renou­ve­lable auquel fait réfé­rence votre cita­tion (note 8) est le pho­to­vol­taïque et l’éo­lien ; ils néces­sitent énor­mé­ment de res­sources et, jus­te­ment, son dis­cours est sou­vent axé sur la raré­fac­tions des matières pre­mières néces­saires au pho­to­vol­taïque, aux bat­te­ries ou aux éoliennes : il ne m’é­ton­ne­rait pas que ce soit plu­tôt le bois et les bar­rages hydrauliques.

    • Nicolas Casaux

      3 mai 2020 at 10 h 16 min

      Je crois qu’il parle bien des renou­ve­lables en géné­ral. Quoi qu’il en soit, cela ne change rien, les bar­rages sont des désastres éco­lo­giques (ce qui est bien expo­sé dans le docu­men­taire « Blue Heart » : https://www.youtube.com/watch?v=OhmHByZ0Xd8, qui, cepen­dant, encou­rage bête­ment les pan­neaux solaires, et dans cet article : https://www.partage-le.com/2017/01/10/les-illusions-vertes-le-cas-des-barrages-non-le-costa-rica-nest-pas-un-paradis-ecologique/). La bio­masse en est un autre : https://www.partage-le.com/2020/04/24/planete-des-humains-ou-comment-le-capitalisme-a-absorbe-lecologie-par-michael-moore-jeff-gibbs-ozzie-zehner/

      En outre, l’im­por­tant n’est vrai­ment pas de trou­ver de meilleurs moyens d’a­li­men­ter la mégamachine :

      1. Parce que l’important n’est pas de trou­ver une nou­velle source d’énergie plus bio, plus verte, moins des­truc­trice, pour ali­men­ter la civi­li­sa­tion indus­trielle qui détruit la pla­nète (au tra­vers de ses indus­tries de pro­duc­tion d’éner­gie comme au tra­vers de toutes ses indus­tries) et asser­vi les humains, mais de la déman­te­ler, de la mettre hors d’état de nuire, au plus vite.
      2. Parce que la pro­duc­tion des pan­neaux solaires et éoliennes, comme la construc­tion de bar­rages, repose inté­gra­le­ment — comme tout le reste — sur l’esclavage sala­rial qu’imposent l’État et le capi­ta­lisme (mais ça, ceux qui pro­meuvent ces tech­no­lo­gies, ces indus­tries, en géné­ral, s’en cognent, c’est pas eux qui sont condam­nés aux bou­lots les plus ingrats de la socié­té indus­trielle capi­ta­liste, dans les mines, les usines, etc.).
      3. Parce que la pro­duc­tion des pan­neaux solaires et éoliennes, comme la construc­tion de bar­rages, repose inté­gra­le­ment sur l’utilisation de com­bus­tibles fos­siles et/ou du nucléaire (ce que le docu­men­taire expose largement).
      4. Parce que l’énergie soi-disant verte pro­duite par ces pan­neaux, éoliennes, bar­rages, etc., ne sert qu’à ali­men­ter en éner­gie d’autres appa­reils — futurs e‑déchets — eux aus­si issus du sys­tème indus­trielle capi­ta­liste qui détruit la pla­nète et asser­vi les humains. Il n’y a rien d’écologique là-dedans, rien qui béné­fi­cie au monde naturel.
      5. Parce qu’une civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste un peu moins des­truc­trice, un peu plus bio, même si c’é­tait pos­sible, ça res­te­rait une civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste des­truc­trice. « Poli­ti­que­ment, la fai­blesse de l’ar­gu­ment du moindre mal a tou­jours été que ceux qui choi­sissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choi­si le mal » (Han­nah Arendt).
      6. Parce qu’il s’agit de hautes tech­no­lo­gies, de tech­no­lo­gies com­plexes, dont la pro­duc­tion appelle donc assez iné­luc­ta­ble­ment une socié­té struc­tu­rel­le­ment très com­plexe, hié­rar­chique, auto­ri­taire (Cf. : https://www.partage-le.com/2020/04/25/de-la-cuillere-en-plastique-a-la-centrale-nucleaire-un-meme-despotisme-industriel-par-nicolas-casaux/)

  4. K

    4 mai 2020 at 13 h 09 min

    Nico­las, as-tu quelque part un article qui expli­ci­te­rait un peu davan­tage le genre de socié­té que tu sou­hai­te­rais voir adve­nir ? Merci.

  5. Quentin

    31 janvier 2021 at 18 h 18 min

    Je pense que tu es pas­sé à côté du pro­pos glo­bal de Bihouix en te foca­li­sant sur cet extrait d’in­ter­view Nico­las. Pour rap­pel, Phi­lippe Bihouix est sur­tout connu pour pro­mou­voir les basses tech­no­lo­gies (low-tech) et pour cri­ti­quer les pro­messes tech­no­lo­giques de tous types (y com­pris les EnR, comme le sou­ligne Niels plus haut).

    Du coup c’est assez éton­nant que tu l’at­taques ici car l’un des prin­cipes de base de la low-tech est de réduire au maxi­mum le recours aux experts en créant des tech­no­lo­gies assi­mi­lables par tous les citoyens. A l’i­mage des « tech­no­lo­gies appro­priées » de Schu­ma­cher ou des outils convi­viaux d’Illich.

    • Nicolas Casaux

      31 janvier 2021 at 18 h 47 min

      Oui et non. C’est plus com­pli­qué que ça. Mal­heu­reu­se­ment, la low-tech selon Bihouix, pour faire simple, ça englobe encore pas mal de high-tech. Il n’est pas pour un usage exclu­sif de low-tech. Il pro­meut un mix des deux. High-tech et low-tech. Autant dire que son rêve d’une socié­té mi high-tech mi-low-tech démo­cra­tique et sou­te­nable n’ad­vien­dra jamais. Bihouix, par ailleurs, ne cri­tique aucu­ne­ment ces struc­tures de domi­na­tion que sont l’É­tat et le capi­ta­lisme (comme Jan­co­vi­ci, en cela).

  6. Quentin

    2 février 2021 at 18 h 03 min

    Si la low-tech de Bihouix englobe encore pas mal de high-tech c’est parce que la fron­tière est per­méable entre les deux termes. Il suf­fit pour s’en convaincre de regar­der com­ment on fabrique un vélo ou une cafe­tière à pis­ton. C’est un peu le défaut du concept qui porte un peu à confu­sion. Il faut plu­tôt le voir comme un état d’esprit.

    De ce point de vue, l’« usage exclu­sif de low-tech » ne veut pas dire grands choses. Ça dépend de où tu place la fron­tière, sachant qu’il serait bien trop limi­tant de res­ter dans le bri­co­lage ou l’artisanat. Par exemple, si tu fais un concen­tra­teur solaire avec des miroirs de salle de bains, la couche d’argent va se retrou­ver dans la nature au bout de 5/6 ans et ce n’est pas bon, sur­tout si tout le monde s’y met.

    Ce que prône Bihouix c’est un juste équi­libre entre per­for­mance et convi­via­li­té, ce que cer­tains pour­rait effec­ti­ve­ment appe­ler « mi high-tech mi-low-tech »… Il prône éga­le­ment la remise en cause du besoin, l’économie des res­sources, la déma­chi­ni­sa­tion et la relo­ca­li­sa­tion. Avec un point de vue nuan­cé par un cer­tain nombre de réa­li­tés technique.

    Pour moi les contri­bu­tions de Bihouix sont à cher­cher sur ce plan-là, où il a de bonnes connais­sances. Même remarque pour Jan­co­vi­ci qui est un très bon vul­ga­ri­sa­teur sur la ques­tion du cli­mat, du pétrole, etc. pleins de trucs mais pas for­cé­ment la poli­tique. On ne va pas deman­der à Ber­nard Friot de faire un expo­sé sur les risques de mon­tée des eaux dans le del­ta du Mékong ou de nous par­ler des stocks de cuivre ?

    En revanche, ce qu’ils exposent rentre en oppo­si­tion avec le capi­ta­lisme libé­ral à bien des égards (l’idée de décrois­sance notam­ment). On peut donc y trou­ver des outils pour cri­ti­quer les struc­tures de domi­na­tion dont tu parles. Leur pied dans l’institution leur per­met de sen­si­bi­li­ser plus de monde je pense, chez les élèves ingé­nieurs notam­ment, ce qui est une bonne chose.

    • Nicolas Casaux

      2 février 2021 at 19 h 21 min

      Oui et non encore une fois. Tant qu’ils ne dis­cutent pas des rap­ports sociaux qu’im­pliquent cer­taines tech­no­lo­gies, ils ne disent rien de très cru­cial. Or, à ma connais­sance, ni l’un ni l’autre ne dis­cutent des impli­ca­tions sociales des dif­fé­rents types de tech­no­lo­gie exis­tants. La tech­no­cri­tique est cru­ciale parce qu’elle sou­ligne quelque chose qui devrait pour­tant être ter­ri­ble­ment évident, à savoir que cer­tains types de tech­no­lo­gie (Mum­ford les appe­lait tech­niques auto­ri­taires, PMO uti­lise la tech­no­lo­gie, au sin­gu­lier, pour les dési­gner, peu importe l’ap­pel­la­tion, sachant que toute la high-tech rentre là-dedans), cer­tains type de tech­no­lo­gie appellent et reposent sur une orga­ni­sa­tion sociale auto­ri­taire, hié­rar­chique (et notam­ment parce que leur concep­tion implique une impor­tante divi­sion et spé­cia­li­sa­tion du tra­vail, parce que leur fabri­ca­tion implique l’ob­ten­tion de matières pre­mières non loca­li­sées sur un endroit res­treint, parce que leur fabri­ca­tion implique ce qu’A­lain Gras appelle un macro-sys­tème tech­nique, c‑a-d que leur fabri­ca­tion implique l’u­ti­li­sa­tion de beau­coup d’autres outils tech­no­lo­giques et infra­struc­tures). Effec­ti­ve­ment la fron­tière n’est pas tou­jours très évi­dente. Mais elle me semble l’être suf­fi­sam­ment. Sauf si on ima­gine que de futures socié­tés humaines pour­ront uti­li­ser des outils et maté­riaux déjà là, a prio­ri, une cafe­tière à pis­ton, ça rentre dans les tech­niques auto­ri­taires. Le vélo aus­si (https://polemos-decroissance.org/category/auteur·e/philippe-gauthier/, l’au­teur ne semble pas s’en rendre compte, mais toutes les choses qu’il explique fort bien à pro­pos du vélo en font clai­re­ment une tech­nique autoritaire). 

      Je me penche plus en détail sur le sujet ici : https://www.partage-le.com/2020/05/06/la-pire-erreur-de-lhistoire-de-la-gauche-par-nicolas-casaux/
      Et là : https://www.partage-le.com/2020/04/25/de-la-cuillere-en-plastique-a-la-centrale-nucleaire-un-meme-despotisme-industriel-par-nicolas-casaux/

      Etre en oppo­si­tion avec « le capi­ta­lisme libé­ral », bon, c’est sym­pa­thique, mais à ce rythme là on y est encore dans un siècle.

  7. Quentin

    3 février 2021 at 16 h 44 min

    Pour avoir lu les bou­quins de Bihouix, je peu te confir­mer qu’il est bien ques­tion des impli­ca­tions sociales des tech­no­lo­gies. Il cite beau­coup Mum­ford d’ailleurs lui aus­si. J’ajouterai qu’il y a un monde entre « ne rien dire de très cru­cial » et « défendre la socié­té indus­trielle capi­ta­liste » ou n’être « bon qu’à la perpétuer ».

    Je jet­te­rai un œil à tes autres articles à l’occasion pour me faire une idée de ce que tu entends par « tech­nique auto­ri­taire » (je n’ai pas lu Mumford).

    Pour ne pas y être encore dans un siècle, je pense qu’il fau­drait évi­ter une oppo­si­tion trop sys­té­ma­tique. Cha­cun pense à sa manière et ne voit qu’une par­tie de la réa­li­té. Alors autant l’accepter et voir com­ment exploi­ter chaque vision au ser­vice d’une cause qui nous concerne tous.

    • Nicolas Casaux

      4 février 2021 at 8 h 39 min

      J’ai été trop vague en par­lant juste d’im­pli­ca­tions sociales, bien sûr, qu’il parle d’im­pli­ca­tions sociales, mais a prio­ri pas de rap­port entre le degré de com­plexi­té tech­no­lo­gique et le degré d’au­to­ri­ta­risme néces­saire. Et, oui, il cite Mum­ford. Mais pas dans cette veine. Il n’a­git pas d’op­po­si­tion sys­té­ma­tique, il s’a­git juste d’une cohé­rence minimale.

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