Zoos : Non à l’imposture ! (Par Jean-Claude Nouët)

Jean-Claude Nouët enseigne à la Facul­té de méde­cine de la Pitié-Sal­pê­trière, à Paris. Méde­cin spé­cia­li­sé en his­to­lo­gie, embryo­lo­gie et cyto­gé­né­tique, il est éga­le­ment membre du comi­té consul­ta­tif de la san­té et de la pro­tec­tion ani­males et pré­sident de la « Fon­da­tion Ethique et sciences ». Ardent défen­seur des ani­maux, il se bat depuis des années pour que le sta­tut de l’a­ni­mal ne soit plus celui d’un objet à la dis­po­si­tion des hommes. En tant que pré­sident de la Ligue Fran­çaise des Droits de l’A­ni­mal, il dénonce l’ex­ploi­ta­tion des ani­maux par les zoos au nom d’une pré­ten­due sau­ve­garde de la nature. Il est convain­cu que la pré­ser­va­tion des espèces ne peut pas­ser que par l’in­dis­pen­sable pré­ser­va­tion des espaces naturels.

Jean-Claude Nouët nous a fait l’hon­neur de pré­fa­cer la tra­duc­tion du livre Thought to Exist in the Wild de Der­rick Jen­sen, que nous venons de publier sous le titre ZOOS : Le cau­che­mar de la vie en cap­ti­vi­té, et que vous pou­vez vous pro­cu­rer à l’a­dresse sui­vante : http://editionslibre.org/produit/zoos-le-cauchemar-de-la-vie-en-captivite-derrick-jensen/

L’en­tre­tien qui suit est tiré d’une publi­ca­tion du maga­zine Sciences et Nature.


Sciences et Nature : Pro­fes­seur, quelle est votre concep­tion de la pro­tec­tion des espèces animales ?

Jean-Claude Nouët : Je n’aime pas le terme de « pro­tec­tion », qui implique la supé­rio­ri­té du « pro­tec­teur ». On pro­tège ce qui est au-des­sous. Je pré­fère la « défense » des ani­maux à la « pro­tec­tion » des ani­maux, et je pré­fère la « pré­ser­va­tion de la nature » à la « pro­tec­tion » ou à  la « conser­va­tion de la nature ». L’homme n’a pas à conser­ver la nature, il a à pré­ser­ver son ave­nir. La défense huma­ni­taire des ani­maux, celle à quoi se consacrent les socié­tés zoo­philes, consi­dère géné­ra­le­ment l’a­ni­mal en tant qu’in­di­vi­du. De son côté, la pré­ser­va­tion de la nature va consi­dé­rer les ani­maux au niveau des espèces. De sorte qu’en­vi­sa­ger une pré­ser­va­tion des ani­maux en voie de dis­pa­ri­tion, ce n’est pas col­lec­tion­ner quelques indi­vi­dus, c’est néces­sai­re­ment pré­ser­ver l’es­pèce. Or, l’es­pèce ne peut plus être défi­nie sur des cri­tères d’a­na­to­mie, de phy­sio­lo­gie, de repro­duc­tion, cette approche est dépas­sée. L’es­pèce ani­male doit être envi­sa­gée en tant que popu­la­tion, qui a d’é­troits rap­ports avec le milieu natu­rel, dans lequel elle exprime son com­por­te­ment. Autre­ment dit, s’in­té­res­ser à la pré­ser­va­tion des espèces mena­cées de dis­pa­raître doit néces­sai­re­ment se faire non pas dans la seule optique d’une zoo­lo­gie ana­chro­nique, mais dans l’op­tique de l’é­tho­lo­gie, de l’é­co­lo­gie et de la génétique.

Cette défi­ni­tion scien­ti­fique de la « défense » ani­male implique-t-elle que seuls les spé­cia­listes peuvent s’en prévaloir ?

Pas for­cé­ment. Mais la pré­ser­va­tion des espèces néces­site de solides connais­sances dans ces dis­ci­plines, et la dis­cus­sion à son sujet se situe sur un ter­rain scien­ti­fique. Et c’est bien le drame des parcs zoo­lo­giques, en France du moins en aucun cas, leurs pra­tiques, leurs concep­tions, leurs amé­na­ge­ments, ne peuvent résis­ter à la cri­tique scien­ti­fique. Pire que cela, les res­pon­sables de ces éta­blis­se­ments n’ont jamais reçu la for­ma­tion scien­ti­fique de haut niveau qui serait tout à fait indispensable.

C’est un réqui­si­toire contre les zoos. Ne contri­buent-ils pas pour­tant à sen­si­bi­li­ser les gens à la notion de pro­tec­tion animale ?

Arti­fi­ciel­le­ment, et de façon tota­le­ment Illu­soire. Exhi­ber l’a­ni­mal cap­tif contre­dit la notion d’être vivant doté d’une pen­sée, d’une sen­si­bi­li­té, d’une liber­té, d’une spé­ci­fi­ci­té. Les zoos faussent la per­cep­tion de l’en­fant, et cau­tionnent chez lui l’i­mage de l’a­ni­mal objet, ce qui va tota­le­ment à l’en­contre de la notion de res­pect de la nature, et de res­pect de la vie sous toutes ses formes, notion qui est par ailleurs expli­ci­te­ment men­tion­née dans les pro­grammes de l’en­sei­gne­ment public.

Pho­to : Karen Tweedy-Holmes

Un enfant qui découvre une girafe ou un élé­phant éprouve une émo­tion réelle face à la beau­té et à l’exo­tisme de ces ani­maux ; cela n’est-il pas éga­le­ment éducatif ?

C’est pré­ci­sé­ment l’ar­gu­ment des zoos pour jus­ti­fier de col­lec­tion­ner un maxi­mum d’es­pèces dif­fé­rentes, quitte à se pro­cu­rer des espèces rares et à les faire cap­tu­rer dans la nature. Mais ce que l’en­fant observe dans un zoo lui donne une idée fausse de la nature. Les espèces y sont entas­sées, les ani­maux d’A­sie sont à côté des ani­maux d’A­frique, ceux du Pôle Sud sont les voi­sins de ceux du Pôle Nord, et les espèces tro­pi­cales sont mélan­gées aux espèces des pays froids. L’en­fant en retire l’im­pres­sion d’un sal­mi­gon­dis désor­don­né, qui est la néga­tion de la zoo­lo­gie. Si l’on parle d’é­du­ca­tion, il faut pré­fé­rer les docu­ments fil­més, qui montrent la vie telle qu’elle est. Ce que l’en­fant observe chez l’a­ni­mal déte­nu dans ces parcs (que je finis par appe­ler « zooillo­giques ») est com­plè­te­ment dif­fé­rent de ce que montre l’a­ni­mal libre, car on lui donne à obser­ver des com­por­te­ments patho­lo­giques, dus à la déten­tion. L’é­lé­phant qui se dan­dine en balan­çant inlas­sa­ble­ment la trompe, l’ours qui fait le beau pour qué­man­der des caca­huètes, le fauve qui sans arrêt fait des allers-retours dans sa cage, et tout ce que l’on peut voir encore de ce genre dans n’im­porte quel zoo démontre que les ani­maux y ont des com­por­te­ments anor­maux, pro­vo­qués par la cap­ti­vi­té. Et com­ment pour­rait il en être autre­ment, puisque le com­por­te­ment nor­mal d’un ani­mal résulte de l’a­dé­qua­tion du patri­moine géné­tique de l’es­pèce à l’en­vi­ron­ne­ment ? Cette adé­qua­tion n’est évi­dem­ment, et par défi­ni­tion, jamais obte­nue en cap­ti­vi­té, même si l’a­ni­mal est né cap­tif, car son patri­moine géné­tique ne peut pas s’ex­pri­mer par les com­por­te­ments qu’il aurait en liber­té. Les ani­maux sau­vages, dont l’es­pèce s’est dif­fé­ren­ciée dans un cer­tain bio­tope, ne sont pas faits pour vivre en cap­ti­vi­té. Pour­quoi leur impo­ser un enfer­me­ment à vie, comme s’ils devaient subir une condam­na­tion pénale ? Pour dis­traire nos enfants ? Mais l’homme a‑t-il le droit de faire n’im­porte quoi ? Quand le sens du mot « sau­vage » a per­du sa noblesse, la liber­té n’est qu’un leurre, même sans bar­reaux. L’en­vers du décor des parcs zoo­lo­giques et des réserves ani­ma­lières, c’est la mala­die de leurs infor­tu­nés pen­sion­naires, souf­frant de diar­rhées, de pneu­mo­nies, de mala­dies de peau. Les gué­pards sont sou­vent frap­pés de para­ly­sie du train pos­té­rieur, les ota­ries deviennent aveugles, les lions meurent de néphrite, les singes et les ours sombrent dans la folie.

Condam­nez-vous aus­si les réserves, qui donnent aux ani­maux une semi-liberté ?

Ces réserves, ou plu­tôt ces réser­voirs, ont été lan­cées il y a une ving­taine d’an­nées, par des pro­prié­taires ter­riens en mal de res­sources finan­cières. Conçues, en prin­cipe, pour don­ner plus de place aux ani­maux, elles ont en réa­li­té pour effet d’é­vi­ter au visi­teur l’op­pres­sion du spec­tacle de l’en­fer­me­ment. Mais un enclos reste un enclos, et la super­fi­cie qui est offerte aux ani­maux n’a rien à voir avec les espaces pour les­quels ils sont faits. D’ailleurs, les cages existent, dans les cou­lisses. Et ce mode de pré­sen­ta­tion n’a en rien amé­lio­ré la patho­lo­gie des animaux.

Mais les vété­ri­naires n’y jouent-ils pas aus­si un rôle important ?

Si un vété­ri­naire est atta­ché au parc zoo­lo­gique, c’est bien la preuve que les ani­maux y sont malades. Son rôle est d’ailleurs très ambi­gu. Il est conduit à soi­gner des ani­maux que la cap­ti­vi­té elle-même rend malades, ou fous, ou des ani­maux qui seraient impi­toya­ble­ment éli­mi­nés dans leur milieu natu­rel, pour le plus grand bien de l’es­pèce. À ce sujet, je me rap­pelle avoir com­mu­ni­qué, lors d’une réunion inter­na­tio­nale sur l’en­vi­ron­ne­ment en 1976, le résul­tat d’une étude com­pa­ra­tive entre la patho­lo­gie chez l’homme en milieu car­cé­ral (l’é­tude avait été faite à la pri­son de Fresnes) et la patho­lo­gie chez es lému­riens déte­nus au centre d’é­le­vage de Jean Jacques Pet­ter. Les résul­tats sont sai­sis­sants. On trouve exac­te­ment les mêmes mala­dies, qui atteignent les mêmes pro­por­tions d’in­di­vi­dus, et avec le même ordre de fré­quences : mala­dies diges­tives, mala­dies cuta­nées, mala­dies res­pi­ra­toires et car­dio­vas­cu­laires, troubles du com­por­te­ment. Cette étude est très signi­fi­ca­tive de la res­pon­sa­bi­li­té directe de la cap­ti­vi­té et de l’é­tat de stress per­ma­nent qu’elle entraîne.

Pho­to : Karen Tweedy-Holmes

Les parcs opé­re­raient par consé­quent une véri­table contre-sélection ?

Tout à fait. Et pour deux rai­sons. La pre­mière est que tout y est fait pour que conti­nuent de vivre des ani­maux qui, nor­ma­le­ment, ne devraient pas sur­vivre, même s’ils sont por­teurs d’a­no­ma­lies ou de mal­for­ma­tions. La seconde est que dans les espaces arti­fi­ciels et confi­nés des zoos, quels qu’ils soient, il n’existe plus aucune com­pé­ti­tion sélec­tive, ni ali­men­taire, ni sexuelle, ni ter­ri­to­riale, il n’existe plus rien de tous ces affron­te­ments qui, dans la nature, contri­buent à la sélec­tion des indi­vi­dus, à la sur­vie des meilleurs, donc au main­tien des carac­tères de l’espèce.

Pré­ser­ver les espèces est pour­tant l’ar­gu­ment majeur des zoos ?

C’est un argu­ment qui a été lan­cé il y a une dizaine d’an­nées, devant l’é­chec des jus­ti­fi­ca­tions récréa­tives et édu­ca­tives, d’ailleurs en même temps que les chas­seurs se récla­maient du mono­pole de la pro­tec­tion de la nature. Dans cet ali­bi scien­ti­fique s’est engouf­frée la majo­ri­té des direc­teurs de zoos, qui n’a­vaient aucune notion de ce que cela repré­sente en réa­li­té, et dont aucun n’a­vait reçu la moindre for­ma­tion en ce domaine. Or, pré­tendre à un rôle scien­ti­fique de cette com­plexi­té ne peut être recon­nu à qui n’en est pas capable. À cha­cun son métier. Le métier des direc­teurs de zoos est de gérer hono­ra­ble­ment un com­merce qui consiste à déte­nir des ani­maux dans des condi­tions conve­nables de confort, d’hy­giène et d’a­li­men­ta­tion. La géné­tique for­melle, la géné­tique des popu­la­tions, l’é­tho­lo­gie, l’é­co­lo­gie ne s’in­ventent pas. Ce sont des sciences de haut niveau, qui s’ap­prennent d’a­bord et se pra­tiquent ensuite sur le ter­rain pen­dant de longues années.

Mais les direc­teurs de zoos ne veillent-ils pas à la géné­tique, puis­qu’ils pro­cèdent régu­liè­re­ment à des échanges entre zoos ?

Oui, ils font de ces échanges pour « mélan­ger les sangs », selon leurs propres termes, concep­tion hau­te­ment scien­ti­fique de la géné­tique, comme on peut le voir ! Puisque nous par­lons géné­tique, pré­ci­sé­ment, fac­teur essen­tiel de la pré­ser­va­tion des espèces, il faut expli­quer pour­quoi les zoos ne peuvent jouer aucun rôle dans ce domaine, bien au contraire. Ani­mal objet, ani­mal spec­tacle, ani­mal mar­tyr, tous ani­maux exploi­tés, au nom d’un pré­ten­du amour de la nature. Dans la nature, c’est-à-dire dans des popu­la­tions ani­males à grand effec­tif, il se pro­duit, d’une part, une com­pé­ti­tion entre les indi­vi­dus, qui favo­rise ceux qui sont por­teurs des meilleurs gènes et, d’autre part, un vaste bras­sage de la tota­li­té des gènes, appe­lé pan­mixie, régi par le seul hasard : la conjonc­tion des deux main­tient la fixi­té géné­tique carac­té­ri­sant l’es­pèce, à de petites varia­tions près varia­tions que l’on pour­rait com­pa­rer à des vague­lettes à la sur­face de l’eau et grâce aux­quelles les ani­maux de la même espèce sont tout à la fois iden­tiques et différents.

Au contraire, dans une popu­la­tion à effec­tif réduit, le choix des par­te­naires est limi­té, voire nul ; le bras­sage des gènes est réduit, et se fait en cir­cuit fer­mé : on l’ap­pelle endo­mixie. Eh bien, l’en­do­mixie ne peut pas main­te­nir la constance géné­tique. Les varia­tions ne sont plus amor­ties par un bras­sage géné­ral, et elles s’am­pli­fient, de sorte que des carac­tères se mul­ti­plient alors que d’autres dis­pa­raissent. L’es­pèce perd sa fixi­té, elle se modi­fie sous l’ef­fet d’une dérive géné­tique iné­luc­table. Réduire le nombre des indi­vi­dus, c’est hâter la trans­for­ma­tion du patri­moine géné­tique de l’es­pèce. Or, force est de consta­ter que les zoos réa­lisent les condi­tions idéales d’une endo­mixie, c’est-à-dire d’une dérive géné­tique abou­tis­sant, néces­sai­re­ment et à très court terme, à une véri­table modi­fi­ca­tion de l’es­pèce. Je dénie donc aux zoos le droit de se récla­mer de la pré­ser­va­tion des espèces.

Pho­to : Karen Tweedy-Holmes

L’ar­gu­ment de la pré­ser­va­tion des espèces pour­rait-il se jus­ti­fier par la réin­tro­duc­tion des ani­maux dans la nature ?

Bien évi­dem­ment, oui, puisque c’est dans ce seul objec­tif que les espèces doivent être pré­ser­vées. Ce n’est pas, je l’es­père, pour les conser­ver en cap­ti­vi­té. Mais on a com­pris qu’on ne peut espé­rer pré­ser­ver l’es­pèce seule­ment parce qu’on a sau­ve­gar­dé quelques indi­vi­dus. Il faut que l’ef­fec­tif des ani­maux soit suf­fi­sant pour qu’ils conservent leurs com­por­te­ments com­pé­ti­tifs. Il faut sur­tout pré­ser­ver les ter­ri­toires natu­rels, puisque c’est là seule­ment que l’es­pèce peut s’é­pa­nouir dans toutes ses poten­tia­li­tés. Mais il ne faut se faire aucune illu­sion. La réin­tro­duc­tion dans la nature est une affaire extrê­me­ment com­plexe, et ceux qui l’ont ten­tée ont essuyé beau­coup d’é­checs. Les ani­maux ne sont pas des objets. Chez d’in­nom­brables espèces, bien des com­por­te­ments résultent d’ap­pren­tis­sages, acquis auprès de leurs parents ou de leurs sem­blables. Jamais l’homme ne pour­ra être l’é­du­ca­teur d’un ani­mal sau­vage, et par­ti­cu­liè­re­ment de celui qui doit recher­cher son ali­men­ta­tion, ou qui doit chas­ser et tuer pour se nour­rir. Rap­pe­lons-nous l’im­bé­cil­li­té com­mise il y a quelques années, qui a fait relâ­cher en Afrique, dans la nature, plu­sieurs dizaines de jeunes lions nés en cap­ti­vi­té, éle­vés aux cadavres de poules et inca­pables de sur­vivre seuls ! Tous sont morts de faim, ou ont été tués parce qu’ils venaient dans les vil­lages pour y cher­cher de quoi man­ger ! Ajou­tons à cela l’obs­tacle insur­mon­table que consti­tue­ront les modi­fi­ca­tions géné­tiques pro­vo­quées par les endo­mixies, et qui empê­che­ront tota­le­ment l’in­té­gra­tion de tels ani­maux dans une popu­la­tion intacte.

Vous par­lez d’ef­fec­tifs. Les zoos se targuent d’ob­te­nir de nom­breuses naissances…

« Nom­breuses » est un terme sub­jec­tif. Je veux des chiffres. Et d’ailleurs, des nais­sances, même nom­breuses, ne font pas une repro­duc­tion, ne confon­dons pas les mots. Pour avoir un sens, la repro­duc­tion d’une espèce doit aus­si com­prendre la crois­sance des nou­veaux indi­vi­dus, jus­qu’au moment où ils sont arri­vés à l’âge de se repro­duire. Il faut qu’au total, la nata­li­té l’emporte sur la mor­ta­li­té. Sinon, la repro­duc­tion ne veut rien dire et les nais­sances ne servent à rien ! Pour com­men­cer, il faut connaître ce qu’il est adve­nu des nou­veau nés, dont on nous parle avec atten­dris­se­ment. On ne sait pas assez que leur sur­vie est très aléa­toire, soit parce qu’ils sont reje­tés ou même tués par la mère, ou sim­ple­ment parce qu’ils suc­combent à une mala­die. Pour quelques espèces qui se repro­duisent aisé­ment en cap­ti­vi­té, par exemple lion, loup, babouin, il en est des cen­taines qui y péri­clitent, et qui jus­te­ment font par­tie de celles qui sont menacées.

Il existe pour­tant des espèces qui ont été réin­tro­duites, et avec suc­cès, semble-t-il ?

Les seules espèces réin­tro­duites sont au nombre de cinq : le bison d’Eu­rope, l’o­ryx d’A­ra­bie, l’oie des îles Hawaï, le che­val de Prze­wals­ki et le cerf du père David, toutes des espèces her­bi­vores ! Point final. Ce qui n’est pas assez connu, c’est que ces espèces ont été sau­vées non pas dans des zoos, mais dans des éle­vages scien­ti­fiques, spé­cia­le­ment conçus, dis­po­sant de vastes espaces, gérés par des spé­cia­listes, et tenus à l’é­cart du public. Rien à voir, donc, avec des zoos, ne mélan­geons pas les genres. L’ex­pé­rience de réin­tro­duc­tion du vau­tour fauve, menée actuel­le­ment en France, n’est pas encore assu­rée du suc­cès défi­ni­tif : les oiseaux sont for­cé­ment nour­ris de cadavres appor­tés par l’homme, puis­qu’ils ne trouvent plus de cadavres « natu­rels ». Mais au moins cette réin­tro­duc­tion a mon­tré, elle aus­si, que pour sau­ver une espèce, il faut la remettre dans son milieu. On a donc, pour com­men­cer, arra­ché quelques pauvres vau­tours à des zoos, où ils étaient en train de mou­rir à petit feu, inca­pables de se repro­duire, car deve­nus par­fai­te­ment stériles.

Pho­to : Karen Tweedy-Holmes

Alors, faut-il lais­ser la nature évo­luer toute seule sans essayer d’en­rayer le pro­ces­sus de dis­pa­ri­tion des espèces ?

Sous nos yeux, la nature n’é­vo­lue pas, c’est nous qui la dégra­dons, et à grande vitesse. Notre devoir est d’ar­rê­ter nos agis­se­ments et de les rec­ti­fier, s’il en est encore temps. Notam­ment à pro­pos des espèces ani­males. Pour quoi faire ? Cer­tai­ne­ment pas pour « trans­mettre un patri­moine natu­rel à nos enfants » ! Cette idée de « patri­moine natu­rel » est extrê­me­ment cho­quante. La nature et les ani­maux ne sont pas la pro­prié­té de l’homme. Nous ne sommes que colo­ca­taires de la Terre, exac­te­ment au même titre que toutes les autres espèces vivantes de la pla­nète. Nous avons le devoir de res­pec­ter les autres espèces, et rien ne nous auto­rise à les « trans­mettre » à nos enfants, comme nous le ferions d’une quel­conque col­lec­tion de timbres ! Pour­quoi empê­cher la dis­pa­ri­tion des espèces ? Parce qu’elles occupent la Terre comme nous, parce que la dis­pa­ri­tion des espèces, et même d’une seule espèce, com­pro­met l’é­qui­libre bio­lo­gique géné­ral et l’exis­tence même de la vie, basés sur la diver­si­té des espèces et leur com­plé­men­ta­ri­té. Parce que les espèces exis­tantes ne sont que les inter­mé­diaires entre les espèces pas­sées et celles qui sont à venir, et que faire dis­pa­raître bru­ta­le­ment l’une de ces espèces, comme l’homme se le per­met actuel­le­ment, c’est inter­ve­nir de façon grave dans l’é­vo­lu­tion future de la vie. C’est, à mes yeux, et je ne suis le seul de cet  avis, com­mettre le crime majeur et insen­sé de lèse évolution.

Seules cinq espèces en voie d’ex­tinc­tion ont été sau­vées à ce jour, non pas dans des zoos, mais dans de vastes espaces, sous contrôle scien­ti­fique. Il s’a­git du che­val de Prze­wals­ki, du cerf du père David ain­si que de l’oie d’Ha­waï, de l’o­ryx d’A­ra­bie et du bison d’Europe

Mais alors, com­ment pré­ser­ver les espèces tou­jours vivantes ?

Met­tons-nous d’ac­cord sur la défi­ni­tion du mot espèce. Pas­sons sur la défi­ni­tion indi­vi­dua­liste, qui ne tient compte que de l’a­na­to­mie, de la phy­sio­lo­gie. La défi­ni­tion plu­ra­liste, qui ajoute la capa­ci­té de se repro­duire, est tout aus­si insuf­fi­sante. L’une et l’autre sont dépas­sées, parce qu’elles Sont des défi­ni­tions sta­tiques. Je consi­dère l’es­pèce en tant qu’en­semble d’in­di­vi­dus sem­blables et féconds entre eux, mais aus­si inter­fé­rant avec le milieu envi­ron­nant. Cette défi­ni­tion dyna­mique de l’es­pèce com­prend tout ce qui est com­por­te­men­tal, rela­tions sociales, intra-spé­ci­fiques, inter-spé­ci­fiques, bref, l’en­semble des rela­tions qui lient l’es­pèce au milieu dans lequel elle s’est différenciée.

Qu’im­plique en pra­tique cette nou­velle approche écologique ?

Étant don­né que sont en jeu à la fois la géné­tique et l’en­vi­ron­ne­ment, il est évident que pour sau­ve­gar­der les espèces, il faut et il suf­fit de sau­ve­gar­der les espaces. Il faut pré­ser­ver des habi­tats suf­fi­sants pour que jouent les com­pé­ti­tions et la sélec­tion, et que puisse se dérou­ler le pro­gramme dic­té par le patri­moine géné­tique de chaque espèce.

Pho­to : Karen Tweedy-Holmes

Mais des espaces de vie à pré­ser­ver, il y en a de moins en moins !

Oui, et nous reve­nons au nœud de toutes les ques­tions éco­lo­giques, c’est-à-dire la pré­da­tion de la pla­nète par l’homme. Cette exploi­ta­tion folle est la cause de tous les pro­blèmes, pol­lu­tion de l’eau, pol­lu­tion de l’air, défo­res­ta­tion, effet de serre, raré­fac­tion de l’o­zone pro­tec­teur, et dis­pa­ri­tion des espèces ani­males, dont nous mas­sa­crons des popu­la­tions entières et dont nous gri­gno­tons peu à peu les ter­ri­toires, jus­qu’à leur rendre la vie impos­sible. Pour­tant, il reste encore aujourd’­hui assez de super­fi­cies pour que chaque espèce puisse jouir en paix de sa liber­té dans son ter­ri­toire. Mais les limites ultimes sont atteintes ; nous cou­rons aux catas­trophes en allant plus loin.

Peut-on gar­der rai­son­na­ble­ment l’es­poir d’un chan­ge­ment d’attitude ?

Pour offrir le maxi­mum de chances à la pré­ser­va­tion des espèces, ce n’est pas aux zoos qu’il faut pen­ser, car tout y est réuni pour son échec. C’est, avant tout, à la pré­ser­va­tion abso­lue et sévè­re­ment res­pec­tée des espaces natu­rels. C’est, acces­soi­re­ment, à la mise en œuvre, soit sur place, soit dans un envi­ron­ne­ment iden­tique, d’é­ta­blis­se­ments scien­ti­fiques, inter­dits au public, dis­po­sant d’es­paces éten­dus autant qu’il est néces­saire, pour se rap­pro­cher au plus près des condi­tions natu­relles. Ce sont les seules solu­tions valables.

Pour aller plus loin :

ZOOS : Le cau­che­mar de la vie en captivité

 

 

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2 comments
  1. Mer­ci pour cette fas­ci­nante interview.
    N’ou­blions pas le fait que les zoos tuent régu­liè­re­ment les ani­maux, comme le zoo danois qui a dépe­cé un lion devant des enfants, et une giraffe. Ailleurs, un ours, un lynx, qui d’a­près les dires du zoo de Copen­hague, pré­sen­taient un « risque de consan­gui­ni­té pour les futures géné­ra­tions », pour les pré­ser­ver lors­qu’ils seraient « réin­tro­duites » dans la nature, sans aucune infor­ma­tion au sujet de cette « réintroduction ».
    Plus de 1700 ani­maux sont eutha­na­siés chaque année dans les zoos d’Europe.

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Se battre pour le vivant ! (par Thierry Sallantin)

Nous sommes en guerre, la guerre est là, trop tard pour fuir le conflit en cours et défiler "pour la paix", car le faire ressemblerait à la lâcheté des "je-m'en-foutiste" : face aux luttes en cours, se voiler la face par un "foutez-moi la paix", et donc devenir comme dans les années quarante un "collabo", ou retomber dans les polémiques des anarchistes qui optaient pour le pacifisme face à l'invasion allemande de 1914... Non, il faut avoir le courage de combattre car jamais la vie n'a été aussi gravement menacée.
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Une brève contre-histoire du “progrès”, de la civilisation et de leurs effets sur la santé (par Nicolas Casaux)

A notre époque, et dans nos sociétés industrielles, il est difficile de faire entendre la moindre critique de l’idée de progrès. On se retrouve bien souvent immédiatement traité de passéiste, de réactionnaire, d’obscurantiste, de conservateur, de rétrograde, de toutes sortes de choses. Et pourtant, notre santé et notre qualité de vie se dégradent actuellement en raison d’un grand nombre de problèmes sanitaires qui ont émergés à cause de ce soi-disant « progrès » (et de la civilisation), et qui sont désormais connus et étudiés par les institutions scientifiques du monde entier (je mentionne cela parce que beaucoup trop de mes contemporains ne jurent que par elles, la Science™ étant l’autorité moderne). Voyons donc. [...]