Jean-Claude Nouët enseigne à la Facul­té de méde­cine de la Pitié-Sal­pê­trière, à Paris. Méde­cin spé­cia­li­sé en his­to­lo­gie, embryo­lo­gie et cyto­gé­né­tique, il est éga­le­ment membre du comi­té consul­ta­tif de la san­té et de la pro­tec­tion ani­males et pré­sident de la « Fon­da­tion Ethique et sciences ». Ardent défen­seur des ani­maux, il se bat depuis des années pour que le sta­tut de l’a­ni­mal ne soit plus celui d’un objet à la dis­po­si­tion des hommes. En tant que pré­sident de la Ligue Fran­çaise des Droits de l’A­ni­mal, il dénonce l’ex­ploi­ta­tion des ani­maux par les zoos au nom d’une pré­ten­due sau­ve­garde de la nature. Il est convain­cu que la pré­ser­va­tion des espèces ne peut pas­ser que par l’in­dis­pen­sable pré­ser­va­tion des espaces natu­rels.

Jean-Claude Nouët nous a fait l’hon­neur de pré­fa­cer la tra­duc­tion du livre Thought to Exist in the Wild de Der­rick Jen­sen, que nous venons de publier sous le titre ZOOS : Le cau­che­mar de la vie en cap­ti­vi­té, et que vous pou­vez vous pro­cu­rer à l’a­dresse sui­vante : http://editionslibre.org/produit/zoos-le-cauchemar-de-la-vie-en-captivite-derrick-jensen/

L’en­tre­tien qui suit est tiré d’une publi­ca­tion du maga­zine Sciences et Nature.


Sciences et Nature : Pro­fes­seur, quelle est votre concep­tion de la pro­tec­tion des espèces ani­males ?

Jean-Claude Nouët : Je n’aime pas le terme de « pro­tec­tion », qui implique la supé­rio­ri­té du « pro­tec­teur ». On pro­tège ce qui est au-des­sous. Je pré­fère la « défense » des ani­maux à la « pro­tec­tion » des ani­maux, et je pré­fère la « pré­ser­va­tion de la nature » à la « pro­tec­tion » ou à  la « conser­va­tion de la nature ». L’homme n’a pas à conser­ver la nature, il a à pré­ser­ver son ave­nir. La défense huma­ni­taire des ani­maux, celle à quoi se consacrent les socié­tés zoo­philes, consi­dère géné­ra­le­ment l’a­ni­mal en tant qu’in­di­vi­du. De son côté, la pré­ser­va­tion de la nature va consi­dé­rer les ani­maux au niveau des espèces. De sorte qu’en­vi­sa­ger une pré­ser­va­tion des ani­maux en voie de dis­pa­ri­tion, ce n’est pas col­lec­tion­ner quelques indi­vi­dus, c’est néces­sai­re­ment pré­ser­ver l’es­pèce. Or, l’es­pèce ne peut plus être défi­nie sur des cri­tères d’a­na­to­mie, de phy­sio­lo­gie, de repro­duc­tion, cette approche est dépas­sée. L’es­pèce ani­male doit être envi­sa­gée en tant que popu­la­tion, qui a d’é­troits rap­ports avec le milieu natu­rel, dans lequel elle exprime son com­por­te­ment. Autre­ment dit, s’in­té­res­ser à la pré­ser­va­tion des espèces mena­cées de dis­pa­raître doit néces­sai­re­ment se faire non pas dans la seule optique d’une zoo­lo­gie ana­chro­nique, mais dans l’op­tique de l’é­tho­lo­gie, de l’é­co­lo­gie et de la géné­tique.

Cette défi­ni­tion scien­ti­fique de la « défense » ani­male implique-t-elle que seuls les spé­cia­listes peuvent s’en pré­va­loir ?

Pas for­cé­ment. Mais la pré­ser­va­tion des espèces néces­site de solides connais­sances dans ces dis­ci­plines, et la dis­cus­sion à son sujet se situe sur un ter­rain scien­ti­fique. Et c’est bien le drame des parcs zoo­lo­giques, en France du moins en aucun cas, leurs pra­tiques, leurs concep­tions, leurs amé­na­ge­ments, ne peuvent résis­ter à la cri­tique scien­ti­fique. Pire que cela, les res­pon­sables de ces éta­blis­se­ments n’ont jamais reçu la for­ma­tion scien­ti­fique de haut niveau qui serait tout à fait indis­pen­sable.

C’est un réqui­si­toire contre les zoos. Ne contri­buent-ils pas pour­tant à sen­si­bi­li­ser les gens à la notion de pro­tec­tion ani­male ?

Arti­fi­ciel­le­ment, et de façon tota­le­ment Illu­soire. Exhi­ber l’a­ni­mal cap­tif contre­dit la notion d’être vivant doté d’une pen­sée, d’une sen­si­bi­li­té, d’une liber­té, d’une spé­ci­fi­ci­té. Les zoos faussent la per­cep­tion de l’en­fant, et cau­tionnent chez lui l’i­mage de l’a­ni­mal objet, ce qui va tota­le­ment à l’en­contre de la notion de res­pect de la nature, et de res­pect de la vie sous toutes ses formes, notion qui est par ailleurs expli­ci­te­ment men­tion­née dans les pro­grammes de l’en­sei­gne­ment public.

Pho­to : Karen Twee­dy-Holmes

Un enfant qui découvre une girafe ou un élé­phant éprouve une émo­tion réelle face à la beau­té et à l’exo­tisme de ces ani­maux ; cela n’est-il pas éga­le­ment édu­ca­tif ?

C’est pré­ci­sé­ment l’ar­gu­ment des zoos pour jus­ti­fier de col­lec­tion­ner un maxi­mum d’es­pèces dif­fé­rentes, quitte à se pro­cu­rer des espèces rares et à les faire cap­tu­rer dans la nature. Mais ce que l’en­fant observe dans un zoo lui donne une idée fausse de la nature. Les espèces y sont entas­sées, les ani­maux d’A­sie sont à côté des ani­maux d’A­frique, ceux du Pôle Sud sont les voi­sins de ceux du Pôle Nord, et les espèces tro­pi­cales sont mélan­gées aux espèces des pays froids. L’en­fant en retire l’im­pres­sion d’un sal­mi­gon­dis désor­don­né, qui est la néga­tion de la zoo­lo­gie. Si l’on parle d’é­du­ca­tion, il faut pré­fé­rer les docu­ments fil­més, qui montrent la vie telle qu’elle est. Ce que l’en­fant observe chez l’a­ni­mal déte­nu dans ces parcs (que je finis par appe­ler « zooillo­giques ») est com­plè­te­ment dif­fé­rent de ce que montre l’a­ni­mal libre, car on lui donne à obser­ver des com­por­te­ments patho­lo­giques, dus à la déten­tion. L’é­lé­phant qui se dan­dine en balan­çant inlas­sa­ble­ment la trompe, l’ours qui fait le beau pour qué­man­der des caca­huètes, le fauve qui sans arrêt fait des allers-retours dans sa cage, et tout ce que l’on peut voir encore de ce genre dans n’im­porte quel zoo démontre que les ani­maux y ont des com­por­te­ments anor­maux, pro­vo­qués par la cap­ti­vi­té. Et com­ment pour­rait il en être autre­ment, puisque le com­por­te­ment nor­mal d’un ani­mal résulte de l’a­dé­qua­tion du patri­moine géné­tique de l’es­pèce à l’en­vi­ron­ne­ment ? Cette adé­qua­tion n’est évi­dem­ment, et par défi­ni­tion, jamais obte­nue en cap­ti­vi­té, même si l’a­ni­mal est né cap­tif, car son patri­moine géné­tique ne peut pas s’ex­pri­mer par les com­por­te­ments qu’il aurait en liber­té. Les ani­maux sau­vages, dont l’es­pèce s’est dif­fé­ren­ciée dans un cer­tain bio­tope, ne sont pas faits pour vivre en cap­ti­vi­té. Pour­quoi leur impo­ser un enfer­me­ment à vie, comme s’ils devaient subir une condam­na­tion pénale ? Pour dis­traire nos enfants ? Mais l’homme a‑t-il le droit de faire n’im­porte quoi ? Quand le sens du mot « sau­vage » a per­du sa noblesse, la liber­té n’est qu’un leurre, même sans bar­reaux. L’en­vers du décor des parcs zoo­lo­giques et des réserves ani­ma­lières, c’est la mala­die de leurs infor­tu­nés pen­sion­naires, souf­frant de diar­rhées, de pneu­mo­nies, de mala­dies de peau. Les gué­pards sont sou­vent frap­pés de para­ly­sie du train pos­té­rieur, les ota­ries deviennent aveugles, les lions meurent de néphrite, les singes et les ours sombrent dans la folie.

Condam­nez-vous aus­si les réserves, qui donnent aux ani­maux une semi-liber­té ?

Ces réserves, ou plu­tôt ces réser­voirs, ont été lan­cées il y a une ving­taine d’an­nées, par des pro­prié­taires ter­riens en mal de res­sources finan­cières. Conçues, en prin­cipe, pour don­ner plus de place aux ani­maux, elles ont en réa­li­té pour effet d’é­vi­ter au visi­teur l’op­pres­sion du spec­tacle de l’en­fer­me­ment. Mais un enclos reste un enclos, et la super­fi­cie qui est offerte aux ani­maux n’a rien à voir avec les espaces pour les­quels ils sont faits. D’ailleurs, les cages existent, dans les cou­lisses. Et ce mode de pré­sen­ta­tion n’a en rien amé­lio­ré la patho­lo­gie des ani­maux.

Mais les vété­ri­naires n’y jouent-ils pas aus­si un rôle impor­tant ?

Si un vété­ri­naire est atta­ché au parc zoo­lo­gique, c’est bien la preuve que les ani­maux y sont malades. Son rôle est d’ailleurs très ambi­gu. Il est conduit à soi­gner des ani­maux que la cap­ti­vi­té elle-même rend malades, ou fous, ou des ani­maux qui seraient impi­toya­ble­ment éli­mi­nés dans leur milieu natu­rel, pour le plus grand bien de l’es­pèce. À ce sujet, je me rap­pelle avoir com­mu­ni­qué, lors d’une réunion inter­na­tio­nale sur l’en­vi­ron­ne­ment en 1976, le résul­tat d’une étude com­pa­ra­tive entre la patho­lo­gie chez l’homme en milieu car­cé­ral (l’é­tude avait été faite à la pri­son de Fresnes) et la patho­lo­gie chez es lému­riens déte­nus au centre d’é­le­vage de Jean Jacques Pet­ter. Les résul­tats sont sai­sis­sants. On trouve exac­te­ment les mêmes mala­dies, qui atteignent les mêmes pro­por­tions d’in­di­vi­dus, et avec le même ordre de fré­quences : mala­dies diges­tives, mala­dies cuta­nées, mala­dies res­pi­ra­toires et car­dio­vas­cu­laires, troubles du com­por­te­ment. Cette étude est très signi­fi­ca­tive de la res­pon­sa­bi­li­té directe de la cap­ti­vi­té et de l’é­tat de stress per­ma­nent qu’elle entraîne.

Pho­to : Karen Twee­dy-Holmes

Les parcs opé­re­raient par consé­quent une véri­table contre-sélec­tion ?

Tout à fait. Et pour deux rai­sons. La pre­mière est que tout y est fait pour que conti­nuent de vivre des ani­maux qui, nor­ma­le­ment, ne devraient pas sur­vivre, même s’ils sont por­teurs d’a­no­ma­lies ou de mal­for­ma­tions. La seconde est que dans les espaces arti­fi­ciels et confi­nés des zoos, quels qu’ils soient, il n’existe plus aucune com­pé­ti­tion sélec­tive, ni ali­men­taire, ni sexuelle, ni ter­ri­to­riale, il n’existe plus rien de tous ces affron­te­ments qui, dans la nature, contri­buent à la sélec­tion des indi­vi­dus, à la sur­vie des meilleurs, donc au main­tien des carac­tères de l’es­pèce.

Pré­ser­ver les espèces est pour­tant l’ar­gu­ment majeur des zoos ?

C’est un argu­ment qui a été lan­cé il y a une dizaine d’an­nées, devant l’é­chec des jus­ti­fi­ca­tions récréa­tives et édu­ca­tives, d’ailleurs en même temps que les chas­seurs se récla­maient du mono­pole de la pro­tec­tion de la nature. Dans cet ali­bi scien­ti­fique s’est engouf­frée la majo­ri­té des direc­teurs de zoos, qui n’a­vaient aucune notion de ce que cela repré­sente en réa­li­té, et dont aucun n’a­vait reçu la moindre for­ma­tion en ce domaine. Or, pré­tendre à un rôle scien­ti­fique de cette com­plexi­té ne peut être recon­nu à qui n’en est pas capable. À cha­cun son métier. Le métier des direc­teurs de zoos est de gérer hono­ra­ble­ment un com­merce qui consiste à déte­nir des ani­maux dans des condi­tions conve­nables de confort, d’hy­giène et d’a­li­men­ta­tion. La géné­tique for­melle, la géné­tique des popu­la­tions, l’é­tho­lo­gie, l’é­co­lo­gie ne s’in­ventent pas. Ce sont des sciences de haut niveau, qui s’ap­prennent d’a­bord et se pra­tiquent ensuite sur le ter­rain pen­dant de longues années.

Mais les direc­teurs de zoos ne veillent-ils pas à la géné­tique, puis­qu’ils pro­cèdent régu­liè­re­ment à des échanges entre zoos ?

Oui, ils font de ces échanges pour « mélan­ger les sangs », selon leurs propres termes, concep­tion hau­te­ment scien­ti­fique de la géné­tique, comme on peut le voir ! Puisque nous par­lons géné­tique, pré­ci­sé­ment, fac­teur essen­tiel de la pré­ser­va­tion des espèces, il faut expli­quer pour­quoi les zoos ne peuvent jouer aucun rôle dans ce domaine, bien au contraire. Ani­mal objet, ani­mal spec­tacle, ani­mal mar­tyr, tous ani­maux exploi­tés, au nom d’un pré­ten­du amour de la nature. Dans la nature, c’est-à-dire dans des popu­la­tions ani­males à grand effec­tif, il se pro­duit, d’une part, une com­pé­ti­tion entre les indi­vi­dus, qui favo­rise ceux qui sont por­teurs des meilleurs gènes et, d’autre part, un vaste bras­sage de la tota­li­té des gènes, appe­lé pan­mixie, régi par le seul hasard : la conjonc­tion des deux main­tient la fixi­té géné­tique carac­té­ri­sant l’es­pèce, à de petites varia­tions près varia­tions que l’on pour­rait com­pa­rer à des vague­lettes à la sur­face de l’eau et grâce aux­quelles les ani­maux de la même espèce sont tout à la fois iden­tiques et dif­fé­rents.

Au contraire, dans une popu­la­tion à effec­tif réduit, le choix des par­te­naires est limi­té, voire nul ; le bras­sage des gènes est réduit, et se fait en cir­cuit fer­mé : on l’ap­pelle endo­mixie. Eh bien, l’en­do­mixie ne peut pas main­te­nir la constance géné­tique. Les varia­tions ne sont plus amor­ties par un bras­sage géné­ral, et elles s’am­pli­fient, de sorte que des carac­tères se mul­ti­plient alors que d’autres dis­pa­raissent. L’es­pèce perd sa fixi­té, elle se modi­fie sous l’ef­fet d’une dérive géné­tique iné­luc­table. Réduire le nombre des indi­vi­dus, c’est hâter la trans­for­ma­tion du patri­moine géné­tique de l’es­pèce. Or, force est de consta­ter que les zoos réa­lisent les condi­tions idéales d’une endo­mixie, c’est-à-dire d’une dérive géné­tique abou­tis­sant, néces­sai­re­ment et à très court terme, à une véri­table modi­fi­ca­tion de l’es­pèce. Je dénie donc aux zoos le droit de se récla­mer de la pré­ser­va­tion des espèces.

Pho­to : Karen Twee­dy-Holmes

L’ar­gu­ment de la pré­ser­va­tion des espèces pour­rait-il se jus­ti­fier par la réin­tro­duc­tion des ani­maux dans la nature ?

Bien évi­dem­ment, oui, puisque c’est dans ce seul objec­tif que les espèces doivent être pré­ser­vées. Ce n’est pas, je l’es­père, pour les conser­ver en cap­ti­vi­té. Mais on a com­pris qu’on ne peut espé­rer pré­ser­ver l’es­pèce seule­ment parce qu’on a sau­ve­gar­dé quelques indi­vi­dus. Il faut que l’ef­fec­tif des ani­maux soit suf­fi­sant pour qu’ils conservent leurs com­por­te­ments com­pé­ti­tifs. Il faut sur­tout pré­ser­ver les ter­ri­toires natu­rels, puisque c’est là seule­ment que l’es­pèce peut s’é­pa­nouir dans toutes ses poten­tia­li­tés. Mais il ne faut se faire aucune illu­sion. La réin­tro­duc­tion dans la nature est une affaire extrê­me­ment com­plexe, et ceux qui l’ont ten­tée ont essuyé beau­coup d’é­checs. Les ani­maux ne sont pas des objets. Chez d’in­nom­brables espèces, bien des com­por­te­ments résultent d’ap­pren­tis­sages, acquis auprès de leurs parents ou de leurs sem­blables. Jamais l’homme ne pour­ra être l’é­du­ca­teur d’un ani­mal sau­vage, et par­ti­cu­liè­re­ment de celui qui doit recher­cher son ali­men­ta­tion, ou qui doit chas­ser et tuer pour se nour­rir. Rap­pe­lons-nous l’im­bé­cil­li­té com­mise il y a quelques années, qui a fait relâ­cher en Afrique, dans la nature, plu­sieurs dizaines de jeunes lions nés en cap­ti­vi­té, éle­vés aux cadavres de poules et inca­pables de sur­vivre seuls ! Tous sont morts de faim, ou ont été tués parce qu’ils venaient dans les vil­lages pour y cher­cher de quoi man­ger ! Ajou­tons à cela l’obs­tacle insur­mon­table que consti­tue­ront les modi­fi­ca­tions géné­tiques pro­vo­quées par les endo­mixies, et qui empê­che­ront tota­le­ment l’in­té­gra­tion de tels ani­maux dans une popu­la­tion intacte.

Vous par­lez d’ef­fec­tifs. Les zoos se targuent d’ob­te­nir de nom­breuses nais­sances…

« Nom­breuses » est un terme sub­jec­tif. Je veux des chiffres. Et d’ailleurs, des nais­sances, même nom­breuses, ne font pas une repro­duc­tion, ne confon­dons pas les mots. Pour avoir un sens, la repro­duc­tion d’une espèce doit aus­si com­prendre la crois­sance des nou­veaux indi­vi­dus, jus­qu’au moment où ils sont arri­vés à l’âge de se repro­duire. Il faut qu’au total, la nata­li­té l’emporte sur la mor­ta­li­té. Sinon, la repro­duc­tion ne veut rien dire et les nais­sances ne servent à rien ! Pour com­men­cer, il faut connaître ce qu’il est adve­nu des nou­veau nés, dont on nous parle avec atten­dris­se­ment. On ne sait pas assez que leur sur­vie est très aléa­toire, soit parce qu’ils sont reje­tés ou même tués par la mère, ou sim­ple­ment parce qu’ils suc­combent à une mala­die. Pour quelques espèces qui se repro­duisent aisé­ment en cap­ti­vi­té, par exemple lion, loup, babouin, il en est des cen­taines qui y péri­clitent, et qui jus­te­ment font par­tie de celles qui sont mena­cées.

Il existe pour­tant des espèces qui ont été réin­tro­duites, et avec suc­cès, semble-t-il ?

Les seules espèces réin­tro­duites sont au nombre de cinq : le bison d’Eu­rope, l’o­ryx d’A­ra­bie, l’oie des îles Hawaï, le che­val de Prze­wals­ki et le cerf du père David, toutes des espèces her­bi­vores ! Point final. Ce qui n’est pas assez connu, c’est que ces espèces ont été sau­vées non pas dans des zoos, mais dans des éle­vages scien­ti­fiques, spé­cia­le­ment conçus, dis­po­sant de vastes espaces, gérés par des spé­cia­listes, et tenus à l’é­cart du public. Rien à voir, donc, avec des zoos, ne mélan­geons pas les genres. L’ex­pé­rience de réin­tro­duc­tion du vau­tour fauve, menée actuel­le­ment en France, n’est pas encore assu­rée du suc­cès défi­ni­tif : les oiseaux sont for­cé­ment nour­ris de cadavres appor­tés par l’homme, puis­qu’ils ne trouvent plus de cadavres « natu­rels ». Mais au moins cette réin­tro­duc­tion a mon­tré, elle aus­si, que pour sau­ver une espèce, il faut la remettre dans son milieu. On a donc, pour com­men­cer, arra­ché quelques pauvres vau­tours à des zoos, où ils étaient en train de mou­rir à petit feu, inca­pables de se repro­duire, car deve­nus par­fai­te­ment sté­riles.

Pho­to : Karen Twee­dy-Holmes

Alors, faut-il lais­ser la nature évo­luer toute seule sans essayer d’en­rayer le pro­ces­sus de dis­pa­ri­tion des espèces ?

Sous nos yeux, la nature n’é­vo­lue pas, c’est nous qui la dégra­dons, et à grande vitesse. Notre devoir est d’ar­rê­ter nos agis­se­ments et de les rec­ti­fier, s’il en est encore temps. Notam­ment à pro­pos des espèces ani­males. Pour quoi faire ? Cer­tai­ne­ment pas pour « trans­mettre un patri­moine natu­rel à nos enfants » ! Cette idée de « patri­moine natu­rel » est extrê­me­ment cho­quante. La nature et les ani­maux ne sont pas la pro­prié­té de l’homme. Nous ne sommes que colo­ca­taires de la Terre, exac­te­ment au même titre que toutes les autres espèces vivantes de la pla­nète. Nous avons le devoir de res­pec­ter les autres espèces, et rien ne nous auto­rise à les « trans­mettre » à nos enfants, comme nous le ferions d’une quel­conque col­lec­tion de timbres ! Pour­quoi empê­cher la dis­pa­ri­tion des espèces ? Parce qu’elles occupent la Terre comme nous, parce que la dis­pa­ri­tion des espèces, et même d’une seule espèce, com­pro­met l’é­qui­libre bio­lo­gique géné­ral et l’exis­tence même de la vie, basés sur la diver­si­té des espèces et leur com­plé­men­ta­ri­té. Parce que les espèces exis­tantes ne sont que les inter­mé­diaires entre les espèces pas­sées et celles qui sont à venir, et que faire dis­pa­raître bru­ta­le­ment l’une de ces espèces, comme l’homme se le per­met actuel­le­ment, c’est inter­ve­nir de façon grave dans l’é­vo­lu­tion future de la vie. C’est, à mes yeux, et je ne suis le seul de cet  avis, com­mettre le crime majeur et insen­sé de lèse évo­lu­tion.

Seules cinq espèces en voie d’ex­tinc­tion ont été sau­vées à ce jour, non pas dans des zoos, mais dans de vastes espaces, sous contrôle scien­ti­fique. Il s’a­git du che­val de Prze­wals­ki, du cerf du père David ain­si que de l’oie d’Ha­waï, de l’o­ryx d’A­ra­bie et du bison d’Eu­rope

Mais alors, com­ment pré­ser­ver les espèces tou­jours vivantes ?

Met­tons-nous d’ac­cord sur la défi­ni­tion du mot espèce. Pas­sons sur la défi­ni­tion indi­vi­dua­liste, qui ne tient compte que de l’a­na­to­mie, de la phy­sio­lo­gie. La défi­ni­tion plu­ra­liste, qui ajoute la capa­ci­té de se repro­duire, est tout aus­si insuf­fi­sante. L’une et l’autre sont dépas­sées, parce qu’elles Sont des défi­ni­tions sta­tiques. Je consi­dère l’es­pèce en tant qu’en­semble d’in­di­vi­dus sem­blables et féconds entre eux, mais aus­si inter­fé­rant avec le milieu envi­ron­nant. Cette défi­ni­tion dyna­mique de l’es­pèce com­prend tout ce qui est com­por­te­men­tal, rela­tions sociales, intra-spé­ci­fiques, inter-spé­ci­fiques, bref, l’en­semble des rela­tions qui lient l’es­pèce au milieu dans lequel elle s’est dif­fé­ren­ciée.

Qu’im­plique en pra­tique cette nou­velle approche éco­lo­gique ?

Étant don­né que sont en jeu à la fois la géné­tique et l’en­vi­ron­ne­ment, il est évident que pour sau­ve­gar­der les espèces, il faut et il suf­fit de sau­ve­gar­der les espaces. Il faut pré­ser­ver des habi­tats suf­fi­sants pour que jouent les com­pé­ti­tions et la sélec­tion, et que puisse se dérou­ler le pro­gramme dic­té par le patri­moine géné­tique de chaque espèce.

Pho­to : Karen Twee­dy-Holmes

Mais des espaces de vie à pré­ser­ver, il y en a de moins en moins !

Oui, et nous reve­nons au nœud de toutes les ques­tions éco­lo­giques, c’est-à-dire la pré­da­tion de la pla­nète par l’homme. Cette exploi­ta­tion folle est la cause de tous les pro­blèmes, pol­lu­tion de l’eau, pol­lu­tion de l’air, défo­res­ta­tion, effet de serre, raré­fac­tion de l’o­zone pro­tec­teur, et dis­pa­ri­tion des espèces ani­males, dont nous mas­sa­crons des popu­la­tions entières et dont nous gri­gno­tons peu à peu les ter­ri­toires, jus­qu’à leur rendre la vie impos­sible. Pour­tant, il reste encore aujourd’­hui assez de super­fi­cies pour que chaque espèce puisse jouir en paix de sa liber­té dans son ter­ri­toire. Mais les limites ultimes sont atteintes ; nous cou­rons aux catas­trophes en allant plus loin.

Peut-on gar­der rai­son­na­ble­ment l’es­poir d’un chan­ge­ment d’at­ti­tude ?

Pour offrir le maxi­mum de chances à la pré­ser­va­tion des espèces, ce n’est pas aux zoos qu’il faut pen­ser, car tout y est réuni pour son échec. C’est, avant tout, à la pré­ser­va­tion abso­lue et sévè­re­ment res­pec­tée des espaces natu­rels. C’est, acces­soi­re­ment, à la mise en œuvre, soit sur place, soit dans un envi­ron­ne­ment iden­tique, d’é­ta­blis­se­ments scien­ti­fiques, inter­dits au public, dis­po­sant d’es­paces éten­dus autant qu’il est néces­saire, pour se rap­pro­cher au plus près des condi­tions natu­relles. Ce sont les seules solu­tions valables.

Pour aller plus loin :

ZOOS : Le cau­che­mar de la vie en cap­ti­vi­té

 

 

Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: Zoos : Non à l’imposture ! (Par Jean-Claude Nouët)
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.