La transition anti-écologique : comment l’écologie capitaliste aggrave la situation (par Nicolas Casaux)

En 1974, le phi­lo­sophe André Gorz publiait un texte inti­tu­lé « Leur éco­lo­gie et la nôtre[1] », dans lequel il dénon­çait la récu­pé­ra­tion de l’écologie par l’industrie, les groupes finan­ciers — en un mot, le capitalisme.

Voi­ci ce qu’il écrivait :

« Évo­quer l’écologie, c’est comme par­ler du suf­frage uni­ver­sel et du repos du dimanche : dans un pre­mier temps, tous les bour­geois et tous les par­ti­sans de l’ordre vous disent que vous vou­lez leur ruine, le triomphe de l’anarchie et de l’obscurantisme. Puis, dans un deuxième temps, quand la force des choses et la pres­sion popu­laire deviennent irré­sis­tibles, on vous accorde ce qu’on vous refu­sait hier et, fon­da­men­ta­le­ment, rien ne change.

La prise en compte des exi­gences éco­lo­giques conserve beau­coup d’adversaires dans le patro­nat. Mais elle a déjà assez de par­ti­sans capi­ta­listes pour que son accep­ta­tion par les puis­sances d’argent devienne une pro­ba­bi­li­té sérieuse. Alors mieux vaut, dès à pré­sent, ne pas jouer à cache-cache : la lutte éco­lo­gique n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Elle peut créer des dif­fi­cul­tés au capi­ta­lisme et l’obliger à chan­ger ; mais quand, après avoir long­temps résis­té par la force et la ruse, il céde­ra fina­le­ment parce que l’impasse éco­lo­gique sera deve­nue iné­luc­table, il inté­gre­ra cette contrainte comme il a inté­gré toutes les autres.

C’est pour­quoi il faut d’emblée poser la ques­tion fran­che­ment : que voulons-nous ? »

43 ans plus tard, tout indique que l’inté­gra­tion de cette contrainte (du moins, en appa­rence) est effec­tive, et que, fon­da­men­ta­le­ment, rien n’a chan­gé. Au contraire, au cours de ces 40 der­nières années, la civi­li­sa­tion indus­trielle a exter­mi­né 52% des ani­maux sau­vages[2], la moi­tié des ani­maux marins[3], et 90% des gros pois­sons[4] ; elle a aus­si déver­sé des mil­lions de tonnes de plas­tique dans les océans, des mil­lions de tonnes de pro­duits chi­miques toxiques dans les sols, et dans l’atmosphère ; et ain­si de suite.

Quelques impacts de la civi­li­sa­tion industrielle

Cepen­dant, para­doxa­le­ment, plus la situa­tion empire et plus la majo­ri­té de ceux qui se veulent éco­lo­gistes se per­suadent que la gamme des « solu­tions » éco­lo­giques (ou éco­lo­giques™) mises en avant dans les médias grand public, qui s’inscrivent dans le cadre de la civi­li­sa­tion indus­trielle, de ses lois, de son orga­ni­sa­tion de la vie, des habi­tudes qu’elle impose, etc., consti­tuent de véri­tables avan­cées en direc­tion d’une socié­té plus res­pec­tueuse de la nature.

En réa­li­té, l’immense majo­ri­té de ces soi-disant « solu­tions » par­ti­cipe uni­que­ment du main­tien de la civi­li­sa­tion indus­trielle, et donc de la dégra­da­tion crois­sante du monde naturel.

Voyons donc.

Les pro­duc­tions d’énergies à par­tir de com­bus­tibles fos­siles et de nucléaire sont des cala­mi­tés notoires. C’est une évidence.

Cepen­dant, le déve­lop­pe­ment des tech­no­lo­gies de pro­duc­tion d’énergie dite « renou­ve­lable » est éga­le­ment une catas­trophe éco­lo­gique[5], qui se double de catas­trophes en cas­cade liées à l’utilisation de l’énergie pro­duite[6]. Les éner­gies dites « vertes » servent à ali­men­ter les mêmes appa­reils élec­triques, élec­tro­niques, infor­ma­tiques, et élec­tro­mé­na­gers (futurs e‑déchets dont la pro­duc­tion est elle-même anti-éco­lo­gique), les mêmes infra­struc­tures de fabri­ca­tion (usines, ate­liers, etc.), que les autres types de pro­duc­tion énergétique.

Les éner­gies dites « renouvelables »

Mais l’insoutenabilité de la civi­li­sa­tion indus­trielle est plus fon­da­men­tale encore.

La pro­duc­tion de masse et la dis­tri­bu­tion de masse sont anti-éco­lo­giques (insou­te­nables) par défi­ni­tion — de même que toute éco­no­mie mon­dia­li­sée. Que les articles pro­duits et dis­tri­bués soient « verts », « écos », « bios », ou pas. Les bananes, le cacao, le lait de coco, l’huile de coco, le sucre de canne bios et équi­tables, etc., impor­tés de l’autre bout du monde, demeurent une héré­sie anti-éco­lo­gique (et bien sou­vent, un désastre social). D’où pen­sez-vous que pro­viennent les maté­riaux qui com­posent les pan­neaux solaires si éco­los, les éoliennes, les voi­tures élec­triques ? Pen­sez-vous que les extrac­tions minières dont ils sont issus pour­raient, elles aus­si, être bios et équi­tables, et non pas les désastres éco­lo­giques que l’on sait ?

Consi­dé­rez n’importe quel objet pro­duit en masse, une four­chette, un tabou­ret, une chaise, un ordi­na­teur, un pan­neau solaire, un télé­phone, une pelle, une brosse à dent, peu importe, le bilan éco­lo­gique de sa pro­duc­tion sera néga­tif — sans par­ler du coût social de sa fabri­ca­tion, qui repose sur l’ex­ploi­ta­tion sala­riale d’autres êtres humains. Même chose pour tous les pro­duits éti­que­tés équi­tables, écos, ou bios. Les seuls pro­duits qui peuvent poten­tiel­le­ment pré­sen­ter un bilan éco­lo­gique véri­ta­ble­ment posi­tif sont les quelques den­rées ali­men­taires ven­dues par votre culti­va­teur ou éle­veur local, sous réserve qu’il pra­tique une agri­cul­ture (ou un éle­vage) natu­relle et régé­né­ra­tive (natu­rel et régé­né­ra­tif), et que vous êtes allé cher­cher à pied, ou à vélo ; ou les articles ven­dus par X arti­san local, qui ne tra­vaille qu’avec des maté­riaux locaux, renou­ve­lables et bio­sour­cés, issus de bio­topes en bonne san­té, dont il res­pecte les équi­libres. Vous com­pre­nez pro­ba­ble­ment que cela ne consti­tue pas la majeure par­tie des mar­chan­dises ven­dues au sein de l’économie mon­dia­li­sée. Bien au contraire.

Mais l’insoutenabilité de la civi­li­sa­tion indus­trielle est plus fon­da­men­tale encore.

Les infra­struc­tures et les réseaux de trans­port qu’elle a déve­lop­pés — routes (ter­restres et mari­times), cou­loirs aériens, voies fer­rées — ne sont pas sou­te­nables. Un tiers de la consom­ma­tion de res­sources de l’UE cor­res­pond au sec­teur de la construc­tion[7] (loge­ments et infra­struc­tures). Leur seule main­te­nance consomme trop de res­sources, ce qui signi­fie qu’elle néces­site trop de des­truc­tions du monde naturel.

Mais il y a plus : ces réseaux de trans­port (ter­restres, prin­ci­pa­le­ment) sont éta­blis et éten­dus de telle manière qu’ils frag­mentent mas­si­ve­ment les éco­sys­tèmes du monde, ce qui nuit à leur san­té. En d’autres termes, nos routes et nos voies fer­rées frac­tionnent le monde natu­rel bien au-delà de ce que ses biomes et ses bio­topes sont en mesure de sup­por­ter, ce qui pré­ci­pite leur anéan­tis­se­ment ain­si que celui des espèces qu’ils abritent. Ce pro­blème est étu­dié et ample­ment docu­men­té[8]. Cela fait des années que de nom­breux cher­cheurs tentent de nous aver­tir. Cette situa­tion n’est pas viable (ni durable, ni sou­te­nable).

Réseaux rou­tiers mon­diaux. Source : http://www.mapability.com/info/vmap0_download.html ou http://gis-lab.info/qa/vmap0.html

La pre­mière cause de la sixième extinc­tion exter­mi­na­tion de masse des espèces, en cours, est la des­truc­tion de leurs habi­tats, déchi­que­tés, ron­gés et rognés par l’expansion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, par son arti­fi­cia­li­sa­tion et sa béto­ni­sa­tion des terres (l’é­ta­le­ment urbain), par ses infra­struc­tures de trans­port, par son agri­cul­ture exten­sive et hau­te­ment des­truc­trice, etc.

Pensez‑y : de quoi sont faites les villes modernes si ce n’est de frag­ments de mon­tagnes et de col­lines, et de frac­tions de sols et de fonds marins (car­rières et mines), qui leur ont été res­pec­ti­ve­ment arra­chés, détrui­sant ain­si des bio­topes autre­fois riches de vie et en bonne san­té ? Depuis l’avènement de la civi­li­sa­tion, la construc­tion des villes a tou­jours été syno­nyme de des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales massives.

Ain­si que le for­mule l’entreprise bri­tan­nique pri­vée de construc­tion Will­mott Dixon dans un dos­sier[9] sur les impacts de la construc­tion (routes, bâti­ments, etc.) : « Près de la moi­tié des res­sources non-renou­ve­lables que l’humanité consomme est uti­li­sée par l’industrie de la construc­tion, ce qui en fait l’une des moins sou­te­nables au monde. […] Aujourd’hui, nous évo­luons quo­ti­dien­ne­ment dans et sur toutes sortes de construc­tions : nous vivons dans des mai­sons, nous voya­geons sur des routes, nous tra­vaillons et socia­li­sons dans des bâti­ments de toutes sortes. La civi­li­sa­tion humaine contem­po­raine dépend des bâti­ments et de ce qu’ils contiennent pour la conti­nua­tion de son exis­tence, et pour­tant notre pla­nète ne peut sou­te­nir le niveau de consom­ma­tion de res­sources que cela engendre. »

Et pour­tant, le réseau rou­tier mon­dial, si l’on en croit les pré­vi­sions offi­cielles, n’en est qu’à ses bal­bu­tie­ments (« D’ici 2050 la lon­gueur des routes béton­nées du monde aura aug­men­té de 40 à 65 mil­lions de kilo­mètres »). En paral­lèle, au cours des quatre pro­chaines décen­nies, la sur­face des zones urbaines du monde devrait tri­pler[10].

Mais l’insoutenabilité de la civi­li­sa­tion mon­dia­li­sée est plus fon­da­men­tale encore.

Pour l’exposer, je me per­mets de citer lon­gue­ment l’excellent article « La mon­dia­li­sa­tion et les ravages de la nou­velle Pan­gée », de l’auteur cana­dien Ray Grigg :

« La mon­dia­li­sa­tion est, en effet, un retour à la Pan­gée. En un clin d’œil géo­lo­gique, toutes les bar­rières qui sépa­raient autre­fois les conti­nents en enti­tés éco­lo­giques dis­tinctes ont été déman­te­lées par le mou­ve­ment inter­na­tio­nal des biens, des espèces et des gens. Les rats de Nor­vège ont atteint la plu­part des ports mari­times du monde, trau­ma­ti­sant chaque uni­té éco­lo­gique sur leurs pas­sages — des efforts de remé­dia­tions ont par­fois endi­gué le trau­ma­tisme en intro­dui­sant d’autres espèces cen­sées être les pré­da­trices de ces rats. Des immi­grants excen­triques ont impor­té des lapins en Aus­tra­lie et des étour­neaux en Amé­rique du Nord, ces deux espèces ont infli­gé des dom­mages dévas­ta­teurs à ces conti­nents respectifs.

Assu­ré­ment, la mon­dia­li­sa­tion est une sorte de court-cir­cuit éco­lo­gique qui détraque consi­dé­ra­ble­ment les com­mu­nau­tés natu­relles. Plus de 250 espèces marines étran­gères habitent main­te­nant la baie de San Fran­cis­co, trans­por­tées là dans les eaux de bal­last déchar­gées par les car­gos du monde entier. Le même pro­ces­sus a ame­né envi­ron 300 plantes et ani­maux exo­tiques dans les Grands Lacs. La carpe asia­tique qui menace aujourd’hui la diver­si­té tout entière du Mis­sou­ri et du Mis­sis­sip­pi pro­vient d’une poi­gnée de pois­sons qui se sont échap­pés de mares alen­tour durant une inon­da­tion — ces pois­sons voraces menacent main­te­nant d’atteindre les Grands Lacs, ce qui éten­drait encore la sphère de la catas­trophe éco­lo­gique qu’ils repré­sentent. Le sau­mon de l’Atlantique, qui appar­tient à l’océan Atlan­tique, a été déli­bé­ré­ment impor­té dans le Paci­fique pour des rai­sons com­mer­ciales, indui­sant des impacts com­plexes qui pour­raient endom­ma­ger l’ensemble d’un bio­tope marin.

La mon­dia­li­sa­tion a essen­tiel­le­ment sup­pri­mé les bar­rières spa­tio-tem­po­relles qui pro­té­geaient autre­fois les bio­topes de la conta­mi­na­tion et de toute per­tur­ba­tion. Les mala­dies, les cham­pi­gnons, les mam­mi­fères, les amphi­biens, les oiseaux et les plantes sont tous essai­més n’importe com­ment sur toute la pla­nète par les navires, les avions, les voi­tures, les bagages, les sou­ve­nirs, les chaus­sures, les corps et tout ce qui bouge. Les diverses consé­quences en résul­tant sont des dépla­ce­ments d’espèces, des explo­sions de popu­la­tions et des extinctions.

Des biomes inca­pables de faire face au pétrole se retrouvent recou­verts de pipe­lines inter­na­tio­naux, et le tra­fic inter­na­tio­nal de navires pétro­liers dis­perse ces hydro­car­bures depuis les sites d’extractions vers les zones de demandes. Le SIDA, un meur­trier de masse mon­diale, s’est échap­pé d’un vil­lage iso­lé d’Afrique en rai­son de mou­ve­ments de popu­la­tions mas­sifs à tra­vers toute la pla­nète. Une mala­die obs­cure comme le virus du Nil occi­den­tal se pro­page en Amé­rique du Nord après y avoir été trans­por­tée par inad­ver­tance à cause d’un mous­tique arri­vé en avion à New York, en pro­ve­nance de l’Europe du Sud. Des grippes mor­telles sont épar­pillées dans le monde entier par les marées de voya­geurs internationaux.

Ce pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion ravage aus­si les dif­fé­rentes cultures humaines, à mesure que le voyage, la tech­no­lo­gie et les médias pro­pagent une pen­sée unique, et une unique inter­pré­ta­tion du monde. Des modes de vie bien adap­tés à des ter­ri­toires éco­lo­giques spé­ci­fiques sont détruits par ce pro­ces­sus d’homogénéisation. Les langues, essen­tielles à la pré­ser­va­tion et à la per­pé­tua­tion des cultures, sont obli­té­rées à rai­son d’une par semaine. En outre, la mon­dia­li­sa­tion embrouille et affai­blit les poli­tiques locales et natio­nales en rai­son de l’érosion démo­cra­tique qu’entrainent les accords com­mer­ciaux, en fai­sant dimi­nuer l’autonomie indi­vi­duelle et en volant aux popu­la­tions rési­dentes leur droit à l’auto-détermination.

Aus­si large que la Pan­gée ait pu être, elle était com­po­sée de val­lées, de déserts, de mon­tagnes et de rivières qui restrei­gnaient le mou­ve­ment des espèces. Mal­heu­reu­se­ment, aucun obs­tacle n’est de taille pour conte­nir la marée des mou­ve­ments mas­sifs de la Nou­velle Pan­gée qui balaient la pla­nète. Les per­tur­ba­tions éco­lo­giques que cela crée sont sans pré­cé­dent dans l’histoire de la Terre. »

Routes mari­times mon­diales. Source : http://www.nceas.ucsb.edu/GlobalMarine/impacts

Ce détra­que­ment de tous les équi­libres éco­lo­giques, lié à la mon­dia­li­sa­tion et à ses réseaux qui qua­drillent la pla­nète (routes ter­restres, mari­times, voies fer­rées, trans­port aérien), n’est pas viable. Il génère d’ores et déjà de nom­breuses catas­trophes au niveau de la san­té des biomes, de l’agriculture, de la san­té humaine, et ain­si de suite.

Bien que l’insoutenabilité de la civi­li­sa­tion indus­trielle ne se limite pas à ces quelques aspects, ils peuvent être consi­dé­rés comme les prin­ci­paux. Nous nous en contenterons.

La ques­tion est donc : en quoi la pro­duc­tion d’une bière bio et équi­table, d’ampoules basse consom­ma­tion, de pro­duits d’entretiens éco-, de voi­tures élec­triques[11], la construc­tion de res­tau­rants bios, les asso­cia­tions de citoyens qui « pro­duisent eux-mêmes » leur éner­gie « renou­ve­lable » à par­tir de bar­rages qui entravent l’écoulement des cours d’eau et ruinent leur san­té, et ain­si de suite (et tout ce qui s’inscrit dans le cadre de la crois­sance verte, ou du déve­lop­pe­ment durable, qui sont des expres­sions syno­nymes), par­ti­cipent-elles d’une amé­lio­ra­tion du sort que la civi­li­sa­tion indus­trielle fait au monde natu­rel ? Font-elles dimi­nuer le nombre de routes ? L’étalement urbain ? la consom­ma­tion de pro­duits indus­triels toutes caté­go­ries confon­dues (plas­tiques, élec­tro­niques, élec­triques, etc.) ? L’exploitation des res­sources natu­relles renou­ve­lables et non-renou­ve­lables ? Per­mettent-elles la recons­ti­tu­tion de bio­topes pros­pères ? En quoi enrayent-elles la sixième extinc­tion de masse des espèces ? Ou plu­tôt, en quoi toutes ces choses ne par­ti­cipent-elles pas des dyna­miques des­truc­trices men­tion­nées dans les para­graphes précédents ?

De toute évi­dence, elles en par­ti­cipent. C’est pour­quoi l’ingénieur spé­cia­liste de la fini­tude des res­sources minières Phi­lippe Bihouix écrit que :

« Avec la crois­sance ‘verte’, […] ce qui nous attend à court terme, c’est une accé­lé­ra­tion dévas­ta­trice et mor­ti­fère de la ponc­tion de res­sources, de la consom­ma­tion élec­trique, de la pro­duc­tion de déchets ingé­rables, avec le déploie­ment géné­ra­li­sé des nano­tech­no­lo­gies, des big data, des objets connec­tés. Le sac­cage de la pla­nète ne fait que com­men­cer[12]. »

Effec­ti­ve­ment.

Tan­dis que de pré­ten­dus éco­lo­gistes se féli­citent de ce qu’une « tran­si­tion éco­lo­gique » serait en cours — puisqu’il y a de plus en plus de pan­neaux solaires, d’éoliennes, de construc­tions HQE, de voi­tures élec­triques, de bio­plas­tiques, d’éco-emballages, de pro­duits « bios » en super­mar­ché, etc., et que c’est là l’essentiel de ce qu’ils prennent pour de l’écologie —, le monde natu­rel conti­nue d’être déci­mé : peu se sou­cient qu’il y ait de moins en moins de héris­sons, de chauve-sou­ris, de putois, de tor­tues, d’abeilles, d’insectes, d’oiseaux, de pois­sons, de rep­tiles, etc. Ceux-là ne four­nissent ni élec­tri­ci­té, ni 4G ni Wi-Fi : ils ne sont donc d’aucune uti­li­té pour la « tran­si­tion éco­lo­gique » de la civi­li­sa­tion indus­trielle. CQFD.

L’auteur de L’homme sans argent, Mark Boyle, un décrois­sant bri­tan­nique, le sou­ligne à sa manière dans un article récem­ment publié sur le site du Guar­dian, et inti­tu­lé « L’écologisme se sou­ciait de pré­ser­ver le monde natu­rel — ce n’est plus le cas[13] » :

« La plu­part d’entre nous sommes moins déran­gés par l’idée de vivre dans un monde sans martre des pins, sans abeilles mel­li­fères, sans loutres et sans loups qu’à l’idée de vivre dans un monde sans médias sociaux, sans cap­puc­ci­nos, sans vols ‘low-cost’ et sans lave-vais­selle. Même l’écologisme, qui a un temps été moti­vé par l’amour du monde natu­rel, semble désor­mais plus concer­né par la recherche de pro­cé­dés un peu moins des­truc­teurs qui per­met­traient à une civi­li­sa­tion sur­pri­vi­lé­giée de conti­nuer à sur­fer sur inter­net, à ache­ter des ordi­na­teurs por­tables et des tapis de yoga, que par la défense de la vie sauvage. »

Étant don­né le niveau d’insoutenabilité et de des­truc­ti­vi­té de la civi­li­sa­tion indus­trielle, étant don­né qu’elle reste fonc­tion­nel­le­ment et struc­tu­rel­le­ment dépen­dante du prin­cipe de crois­sance (d’expansion), ces mesures qui per­mettent, au mieux, d’éviter une pra­tique très des­truc­trice en lui en sub­sti­tuant une autre légè­re­ment moins nui­sible, relèvent de l’absurde. Elles ne consti­tuent pas une solu­tion, pas même un début, aux nom­breux pro­blèmes graves de notre temps.

Elles dépendent toutes d’un cadre indus­triel, d’infrastructures et de pra­tiques intrin­sè­que­ment anti-éco­lo­giques (réseaux de trans­port, extrac­tions minières, au mini­mum) et s’inscrivent toutes dans la logique toxique de la socié­té mar­chande. Elles garan­tissent la conti­nua­tion (pire, l’aggravation) de l’écocide en cours, qui pro­met en retour un crash par­ti­cu­liè­re­ment dou­lou­reux en guise d’effondrement pour la majo­ri­té des êtres humains.

La bonne san­té de la bio­sphère, dont nous dépen­dons en tant que mam­mi­fères, qui implique la pré­ser­va­tion de la vie sau­vage et des espèces vivantes et donc des espaces natu­rels[14], des bio­topes et des biomes, est incom­pa­tible avec la crois­sance verte et tous ses pro­duits « verts » — tout comme elle est incom­pa­tible avec une éco­no­mie mon­dia­li­sée et hau­te­ment technologique.

Aus­si pénible qu’il soit de recon­naître la com­plexi­té de la situa­tion, l’ampleur du cata­clysme, la magni­tude de ce qui est à rec­ti­fier afin que la civi­li­sa­tion indus­trielle cesse de détruire le monde natu­rel, cela n’en est pas moins cru­cial. Se com­plaire dans l’illusion est un luxe indécent.

Dans son livre Res­pon­sa­bi­li­té et juge­ment, la phi­lo­sophe alle­mande Han­nah Arendt écrit :

« Poli­ti­que­ment, la fai­blesse de l’argument du moindre mal a tou­jours été que ceux qui choi­sissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choi­si le mal. »

Pour plus de clar­té, et pour situer cette remarque dans le domaine qui nous inté­resse, je la refor­mu­le­rais ainsi :

« Éco­lo­gi­que­ment, la fai­blesse de l’argument du moindre mal a tou­jours été que ceux qui choi­sissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choi­si le mal. »

Ce qui nous amène à la rai­son d’être de ce cou­rant de l’écologie qui cherche à s’attaquer à la racine du pro­blème (quelle idée, n’est-ce pas), l’écologie dite « radi­cale » (appel­la­tion qui vise à la dis­tin­guer de l’écologie grand public, pro­mue par les médias de masse capi­ta­listes et les gou­ver­ne­ments, capi­ta­listes, eux aus­si, si tant est que ces deux organes de pro­pa­gande soient dif­fé­ren­tiables). Rai­son d’être qui pour­rait être rame­née à la ques­tion sui­vante : Pour­rions-nous ces­ser de choi­sir le mal, et direc­te­ment faire ce qui est bon — peu importe ce qu’en disent les lois arti­fi­cielles et arbi­traires de la socié­té indus­trielle — pour le monde natu­rel, et toutes ses espèces vivantes ?

Nico­las Casaux


[1] https://www.monde-diplomatique.fr/2010/04/GORZ/19027 [2] INFOGRAPHIE. 52% des ani­maux sau­vages ont dis­pa­ru en 40 ans : http://tempsreel.nouvelobs.com/planete/20140930.OBS0670/infographie-52-des-animaux-sauvages-ont-disparu-en-40-ans.html [3] Le nombre d’ani­maux marins divi­sé par deux en 40 ans : http://www.lexpress.fr/actua­lite/societe/envi­ron­ne­ment/le-nombre-d-animaux-marins-divise-par-deux-en-40-ans_1716214.html [4] 90% des gros pois­sons ont dis­pa­ru : http://www.libe­ra­tion.fr/sciences/2003/05/15/90-des-gros-pois­sons-ont-disparu_433629 [5] L’étrange logique der­rière la quête d’éner­gies « renou­ve­lables » : https://medium.com/@niko7882/l%C3%A9trange-logique-derri%C3%A8re-la-qu%C3%AAte-d-%C3%A9ner­gies-renou­ve­lables-3b3beb53d58b [6] Ce n’est pas seule­ment la produc­tion d’élec­tri­cité qui pose pro­blème, c’est son utili­sa­tion (et tout le reste) : https://medium.com/@niko7882/ce-nest-pas-tant-la-produc­tion-d-%C3%A9lec­tri­cit%C3%A9-qui-pose-probl%C3%A8me-c-est-son-utili­sa­tion-et-tout-45f472bf­be90 [7] Rap­port des Amis de la Terre : https://www.foe.co.uk/sites/default/files/down­loads/over­con­sump­tion.pdf [8] Le chan­ge­ment clima­tique n’est pas la prin­ci­pale menace pour les espèces vivantes (par Nico­las Casaux) : https://partage-le.com/2016/12/la-crise-ecolo­gique-selon-les-medias-ou-lart-de-presen­ter-des-problemes-comme-des-solu­tions/ [9] Impacts of construc­tion : http://www.will­mott­dixon.co.uk/asset/down­load/9462 [10] The curse of urban sprawl : how cities grow, and why this has to change :https://www.theguar­dian.com/cities/2016/jul/12/urban-sprawl-how-cities-grow-change-sustai­na­bi­lity-urban-age [11] Repor­terre sur France inter : l’auto élec­trique va-t-elle miner la pla­nète ? : https://repor­terre.net/Repor­terre-sur-France-inter-l-auto-elec­trique-va-t-elle-miner-la-planete [12] Du mythe de la crois­sance verte à un monde post-crois­­sance (par Phi­lippe Bihouix) :https://partage-le.com/2017/09/du-mythe-de-la-crois­sance-verte-a-un-monde-post-crois­sance-par-philippe-bihouix/ [13] L’éco­lo­gisme se sou­ciait de préser­ver le monde natu­rel — ce n’est plus le cas (par Mark Boyle) :https://partage-le.com/2017/05/leco­lo­gisme-se-souciait-de-preser­ver-le-monde-natu­rel-ce-nest-plus-le-cas-par-mark-boyle/ [14] « Étant don­né que sont en jeu à la fois la géné­tique et l’en­vi­ron­ne­ment, il est évident que pour sauve­gar­der les espèces, il faut et il suf­fit de sauve­gar­der les espaces. » – Zoos : Non à l’im­pos­ture ! (Par Jean-Claude Nouët) : https://partage-le.com/2017/09/zoos-non-a-limpos­ture-par-jean-claude-nouet/

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  2. Bon­soir, mer­ci pour cet article. J’y recon­nais plu­sieurs réa­li­tés dures à accep­ter. Une simple ques­tion. Avez vous ren­con­tré sur votre par­cours des lieux en France ou des groupes de per­sonnes reus­sis­saient à par­ta­ger ensemble des valeurs d’é­co­lo­gie radi­cale comme vous dites avec suc­cès ? Après une expé­rience ces 5 der­nières années au por­tu­gal qui s’est révé­lée inté­res­sante mais ou l’in­di­vi­dua­lisme n’a su être dépas­sé j’ai des doutes et seraient heu­reuse de décou­vrir un tel lieu.

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