« Il est cri­mi­nel que les citoyens blancs de la classe moyenne se com­plaisent à exa­mi­ner leur moi, tan­dis que leurs com­pa­triotes […] moins chan­ceux luttent et crèvent de faim. »

— Edwin Schur, The Awa­re­ness Trap : Self-Absorp­tion Ins­tead of Social Change (Le piège de l’introspection : la fas­ci­na­tion pour soi-même au lieu du chan­ge­ment social), 1976.

Par­mi les réac­tions qui ont fait suite à la publi­ca­tion de mon pre­mier billet sur la col­lap­so­lo­gie (à lire ici), de nom­breux com­men­taires ont été publiés qui m’assuraient que je me trom­pais lour­de­ment, entre autres parce que je voyais un nar­cis­sisme indé­cent là où il n’y en avait pas.

Et puis, un peu après, Clé­ment Mont­fort a sor­ti l’épisode 7 de sa web-série NEXT qui consiste en un entre­tien d’une quin­zaine de minutes avec Pablo Ser­vigne. Au cours de cet entre­tien, celui-ci lit quelques e‑mails qu’une de ses lec­trices lui a envoyés (dans les­quels elle parle de l’effet que la lec­ture de Com­ment tout peut s’effondrer a eu sur elle), puis il explique son res­sen­ti vis-à-vis de ces e‑mails, vis-à-vis de la façon dont les gens réagissent au livre, et dis­cute plus géné­ra­le­ment de la manière dont il conçoit l’effondrement, de la manière dont il fau­drait abor­der ce sujet, et d’autres choses du même genre. Dans l’ensemble, cela m’a tout de suite fait pen­ser à la cita­tion d’Edwin Schur pla­cée en intro­duc­tion, c’était une illus­tra­tion d’une bonne par­tie de ce que j’ai écrit dans mon pré­cé­dent billet.

Pour para­phra­ser Schur, il est cri­mi­nel que des citoyens blancs pri­vi­lé­giés étalent en public le fait que leur prin­ci­pal sou­ci dans la vie est de réus­sir à « aller de l’avant » en ayant en tête cette dou­lou­reuse « idée d’effondrement » (« com­ment on fait pour vivre avec cette idée d’ef­fon­dre­ment ? », se demande Pablo), tan­dis que les espèces vivantes sont lit­té­ra­le­ment exter­mi­nées[1], qu’une par­tie de l’humanité crève tou­jours de faim, que beau­coup crèvent de n’avoir pas accès à de l’eau potable[2] (en grande par­tie à cause d’un sys­tème éco­no­mique mon­dia­li­sé fla­gramment et cruel­le­ment inique, inhu­main[3], et éco­lo­gi­que­ment délé­tère), que les inéga­li­tés sociales se creusent inexo­ra­ble­ment et impi­toya­ble­ment, que la majeure par­tie des êtres humains sont sou­mis aux nom­breux sys­tèmes d’exploitations et de coer­ci­tions qui consti­tuent la civi­li­sa­tion indus­trielle, que des réfu­giés crèvent en Médi­ter­ra­née, etc., ad nau­seam. Il est incroya­ble­ment indé­cent que des Blancs de la classe moyenne étalent au grand jour qu’au milieu de tout ce qui pré­cède, ce qui les accable, eux, ce qui les angoisse au plus haut point, ce qui leur arrache des tor­rents de larmes, ce qui les tour­mente au quo­ti­dien, c’est quelque chose qui ne s’est pas encore pro­duit, et dont per­sonne ne sait quand (et même si) il va se pro­duire, c’est la pers­pec­tive de la fin de la socié­té indus­trielle (ce que je déve­loppe éga­le­ment dans un autre article, inti­tu­lé La vie à la fin de l’Em­pire : effon­dre­ment, supré­ma­cisme et lamen­ta­tions nar­cis­siques).

Qui plus est lorsque cet évè­ne­ment, loin d’être à redou­ter, est la meilleure chose qui pour­rait arri­ver. (Aus­si incroya­ble­ment insen­sible que cela soit pour ceux qui ne voient pas en quoi la socié­té indus­trielle dont ils par­ti­cipent actuel­le­ment est un désastre infer­nal, (et/ou) pour ceux qui ont des enfants et qui semblent dès lors consi­dé­rer qu’à par­tir de là rien n’est aus­si affreux que d’imaginer que ces der­niers pour­raient ne pas vivre dans la socié­té mor­ti­fère d’abondance toxique et éphé­mère dans laquelle vivaient leurs parents.) Voi­là pour l’es­sen­tiel. Main­te­nant, quelques remarques.

***

Note 1 : Sous la vidéo, le com­men­taire le plus plé­bis­ci­té est écrit par le père d’un enfant dia­bé­tique de type 1 qui s’inquiète de ce que l’effondrement pour­rait signi­fier la mort de son fils. On le com­prend. Sans ce que per­met la méde­cine indus­trielle moderne, un cer­tain nombre d’entre nous mour­raient et mour­ront. Seule­ment, cer­tains d’entre nous voient au-delà de cette pro­blé­ma­tique per­son­nelle — socio­cen­trée, cen­trée sur le sort des êtres humains qui vivent au sein de la civi­li­sa­tion indus­trielle — et réa­lisent que ce qui compte vrai­ment, ce qui est pri­mor­dial, c’est la san­té de la bio­sphère, et que quoi que cela nous coûte ou que cela puisse nous coû­ter per­son­nel­le­ment, rien n’est plus impor­tant que de déman­te­ler la machine de mort et de des­truc­tion qu’est la civi­li­sa­tion indus­trielle. Or, le com­men­taire en ques­tion finit par : « Oh putain ce que j’ai­me­rai que ce monde per­dure avec sa tech­no­lo­gie, sa méde­cine, ses ser­vices etc… pour mes enfants, pour tout ceux qui sont malades et qui n’ont pas méri­té ça. » Où l’on constate l’anthropocentrisme socio­cen­tré d’au moins une par­tie du public col­lap­so­logue, qui consi­dère clai­re­ment l’effondrement de la civi­li­sa­tion indus­trielle (dési­gnée par « ce monde ») comme la catas­trophe, et dont le sou­hait le plus ardent serait qu’elle per­dure. On se demande alors si ces gens-là remarquent que « ce monde » (la civi­li­sa­tion indus­trielle) est en train de détruire le vrai monde, le monde natu­rel, toutes ses espèces vivantes et tous ses biomes (éco­cide), mais éga­le­ment toute la diver­si­té cultu­relle qui com­pose (il fau­dra bien­tôt dire, qui com­po­sait) l’humanité (eth­no­cide) ; et s’ils remarquent que la civi­li­sa­tion indus­trielle est un désastre humain (et s’ils com­prennent qu’il ne peut en aller autre­ment d’une socié­té hau­te­ment tech­no­lo­gique). Quoi qu’il en soit, il s’agit ici d’une pers­pec­tive très com­mune au sein de la culture domi­nante, qui assi­mile la civi­li­sa­tion indus­trielle au « monde », à ce qui est pri­mor­dial, à ce qui compte vrai­ment.

***

Note 2 : On se demande ce que vient faire le terme « éco­psy­cho­lo­gie » dans le titre de l’épisode, qui n’en traite aucu­ne­ment. Pour rap­pel, en bref, l’écopsychologie étu­die la rela­tion de l’humain avec le monde natu­rel. Si cet épi­sode nous apprend quelque chose qui se rap­porte au domaine de la psy­cho­lo­gie, c’est seule­ment qu’une par­tie, au moins, des col­lap­so­logues, per­pé­tue le nar­cis­sisme anthro­po­lo­gique et socio­cen­tré qui carac­té­rise la culture domi­nante.

Dans un article publié sur notre site, Will Falk rap­pelle que « Theo­dore Ros­zak cite comme un des évé­ne­ments majeurs du mou­ve­ment nais­sant de l’écopsychologie, une confé­rence qui s’est tenue en 1990 au Cen­ter for Psy­cho­lo­gy and Social Change (Centre pour la psy­cho­lo­gie et le chan­ge­ment social) de Har­vard et qui s’intitulait “Psy­cho­lo­gy as if the Whole Earth Mat­te­red” (La psy­cho­lo­gie comme si la pla­nète entière impor­tait). Les éco­psy­cho­logues qui s’y étaient ras­sem­blés avaient résu­mé ain­si l’un des objec­tifs fon­da­men­taux de l’écopsychologie : ”Si le moi est élar­gi de façon à inclure le monde natu­rel, les com­por­te­ments qui causent la des­truc­tion de ce monde seront per­çus comme de l’autodestruction”. »

La civi­li­sa­tion indus­trielle détruit le monde natu­rel. Et nous tous, humains, au pas­sage. Le véri­table drame, la catas­trophe qua­si-impen­sable, presque inef­fable, ce n’est pas un évè­ne­ment situé dans un futur plus ou moins proche. C’est en ce moment. C’était hier aus­si. Selon la pers­pec­tive de l’écopsychologie, tant que le monde natu­rel conti­nue­ra d’être détruit, tant que la civi­li­sa­tion indus­trielle per­du­re­ra, l’existence humaine n’aura aucune chance d’être saine. L’effondrement de la civi­li­sa­tion indus­trielle consti­tue donc une condi­tion sine qua non de la recréa­tion de cultures humaines saines et sou­te­nables.

***

Note 3 : Cer­tains, dont je fais par­tie, conçoivent ain­si l’effondrement de la civi­li­sa­tion indus­trielle comme une néces­si­té, comme le seul moyen de faire ces­ser l’effondrement (la des­truc­tion) du monde réel, du monde natu­rel, qui consti­tue le véri­table pro­blème. Cela étant, la manière dont Pablo Ser­vigne parle de l’effondrement (de la civi­li­sa­tion indus­trielle, puisque c’est de celui-ci qu’il parle en géné­ral dans tout son tra­vail) me paraît étrange, voire glauque. Il parle d’une véri­table « pas­sion » pour la col­lap­so­lo­gie, il semble se com­plaire dans l’émotionnel, dans le lar­moie­ment des uns et des autres (« des larmes qui font du bien », « voir un scien­ti­fique, un cli­ma­to­logue, qui pleure, qui pleure à chaudes larmes comme ça, c’est bou­le­ver­sant, et c’est ça le mes­sage clé, c’est beau­coup plus impor­tant de voir un grand cli­ma­to­logue qui pleure que de l’écouter dans des inter­views sur des chiffres de 2 degrés, 2 degrés et demi »). Mais dans le lar­moie­ment, tou­jours, de pri­vi­lé­giés vis-à-vis d’une pers­pec­tive (anthro­po­cen­trée, socio­cen­trée) de souf­frances à venir (on ne sait pas exac­te­ment quand). Quand on sait les désastres, les drames, les catas­trophes qui ont cours actuel­le­ment, les souf­frances infli­gées au quo­ti­dien à des humains comme à des non-humains, il y a comme un malaise.

***

Note 4 : On l’a vu, cer­tains col­lap­so­logues craignent avant tout (voire exclu­si­ve­ment) l’effondrement de la civi­li­sa­tion indus­trielle. D’autres, dont Pablo Ser­vigne fait peut-être par­tie (ce n’est pas clair), semblent éga­le­ment sug­gé­rer de temps à autre qu’ils aspirent éga­le­ment à ce que l’effondrement se pro­duise aus­si vite que pos­sible. C’est-à-dire qu’ils ne savent pas trop sur quel pied dan­ser. Sou­hai­ter à la fois la conti­nua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle et la pré­ser­va­tion de l’environnement, c’est vou­loir une chose et son contraire (mais c’est une croyance, ou une espé­rance, très répan­due dans la culture domi­nante, où beau­coup espèrent que les deux seront com­pa­tibles). Ain­si que je l’écrivais dans mon pre­mier billet sur ce sujet, la col­lap­so­lo­gie, ses prin­ci­paux pro­mo­teurs, semblent faire le choix (ou peut-être ne le per­çoivent-ils même pas comme tel) de ten­ter de par­ler à tout le monde, il en résulte ce dis­cours étrange qui pleure et s’inquiète de l’effondrement à venir de ce qui détruit le monde, mais qui fait aus­si (par­fois) montre d’un véri­table sou­ci de cette des­truc­tion du monde, en par­lant de sou­tien vis-à-vis des ZAD (tout en n’hésitant pas à col­la­bo­rer avec des ins­tances éta­tiques, éton­nam­ment) mais aus­si d’écocitoyennisme (l’épisode 7 de NEXT en témoigne), etc. Le risque étant, bien sûr, qu’en par­lant à tout le monde, on ne parle à per­sonne, et que cela par­ti­cipe de la confu­sion ambiante.

***

Note 5 : Dans une vidéo récem­ment publiée par le 4ème singe, inti­tu­lée « Pour­quoi tout va s’effondrer ? », après une expli­ca­tion visant à expli­quer pour­quoi la civi­li­sa­tion indus­trielle va s’effondrer (quand, bien évi­dem­ment, on ne sait pas), une courte tirade traite du « que faire alors ? » et sug­gère « de vivre, de se pré­pa­rer à une sobrié­té heu­reuse, de faire dans le zéro déchet et le recy­clage local, d’essayer de faire le moins de mal pos­sible à la vie et aux ani­maux autour de soi, de pré­ser­ver l’échelon du local, de culti­ver ses légumes, d’apprendre une nou­velle com­pé­tence, de pré­pa­rer une com­mu­nau­té de com­pé­tences diverses, indé­pen­dante, inter­dé­pen­dante et rési­liente, et sur­tout, sur­tout, sur­tout, et ce sera le mot de la fin, on n’oublie pas de s’aimer. » Exit toute sug­ges­tion de ce qu’il serait bon de par­ti­ci­per aux luttes sociales, aux nom­breux mou­ve­ments qui s’opposent à toutes les injus­tices actuelles, de com­battre l’industrialisme, et tous les maux liés au déve­lop­pe­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle (éta­le­ment urbain, extrac­ti­visme, etc.). Ne res­tent que les petits gestes éco­ci­toyens, une sorte d’écosurvivalisme et des consi­dé­ra­tions bien léni­fiantes. Ce qu’un jour­nal éco­lo­giste (plu­tôt radi­cal) dénon­çait déjà en 1974 en la per­sonne d’Isabelle Sou­lié :

« Rédac­trice en chef que me voi­ci deve­nue, je com­mence par prendre une ini­tia­tive : sup­pres­sion du sous-titre men­suel éco­lo­gique. Prise de dis­tance avec une image débile de l’écologie, celle que donnent cer­tains doux far­fe­lus qui prêtent le flanc à toutes les cri­tiques. […] Que d’aucuns passent agréa­ble­ment (si aucun fas­cisme ne vient bri­ser leur idylle) leur vie à se confor­ter en com­mu­nau­té, n’ayant d’autre sou­ci que la pure­té de leurs petits intes­tins ou la contem­pla­tion exta­tique du cou­cher du soleil sur le mil­le­per­tuis de la der­nière col­line non pol­luée qu’ils ont trou­vé, si ça les amuse, je n’ai rien contre. Mais je n’ai pas envie de me cas­ser le chose à faire un jour­nal avec leurs états d’âme. »

***

Note 6 : Dans une courte vidéo de pro­mo­tion de la web-série NEXT, Cyril Dion affirme qu’aujourd’hui « on est déjà dans un effon­dre­ment […]. Aujourd’hui, c’est les espèces vivantes qui dis­pa­raissent, demain c’est peut-être un cer­tain nombre de sys­tèmes poli­tiques et éco­no­miques qui pour­raient s’effondrer, s’écrouler ». Ce que les col­lap­so­logues et lui ont en com­mun, c’est qu’ils placent sur un même plan la des­truc­tion du monde natu­rel (et pas la « dis­pa­ri­tion » des espèces, elles ne « dis­pa­raissent » pas comme par enchan­te­ment, bien évi­dem­ment, elles sont tuées, leurs habi­tats sont anéan­tis) et la désa­gré­ga­tion à venir de la civi­li­sa­tion indus­trielle. C’est-à-dire que leur dis­cours sug­gère étran­ge­ment, en ne dési­gnant pas vrai­ment de cou­pables, de res­pon­sables, que la des­truc­tion du monde natu­rel et l’écroulement (à venir) de la civi­li­sa­tion indus­trielle sont en quelque sorte des catas­trophes pro­vo­quées par une même force externe, qui s’at­taque actuel­le­ment aux espèces vivantes et qui risque ensuite de faire s’ef­fon­drer la civi­li­sa­tion indus­trielle. Ils ne par­viennent pas à com­prendre et à expri­mer le fait que la civi­li­sa­tion est ce cou­pable, que c’est la civi­li­sa­tion qui détruit actuel­le­ment le monde natu­rel, et qu’à tra­vers l’histoire, la pros­pé­ri­té d’une civi­li­sa­tion (un type de société/culture humaine très spé­ci­fique, ceux qui ne voient pas de quoi nous par­lons lorsque nous par­lons de « civi­li­sa­tion » sont invi­tés à lire cet article) a tou­jours été syno­nyme de désastre pour le monde natu­rel. Les Grecs ont rava­gé l’environnement dont ils dépen­daient, les Romains ont fait la même chose, et nous fai­sons pire. Plus une civi­li­sa­tion se déve­loppe, plus elle croît, plus elle est pros­père, et plus elle est nui­sible pour l’écologie pla­né­taire. Dans un article de Sciences et Ave­nir inti­tu­lé « Guerres et pestes : quand la signa­ture au plomb de l’empire romain se retrouve dans les glaces du Groen­land », Yann Le Bohec, his­to­rien spé­cia­liste de Rome, pro­fes­seur émé­rite à l’u­ni­ver­si­té Paris-Sor­bonne, explique que : « Les émis­sions de plomb aug­mentent en effet signi­fi­ca­ti­ve­ment dans les époques de paix et de pros­pé­ri­té, comme Rome en a connu entre 27 avant J.C et 180 ap. J.C puis dimi­nuent dans les périodes de crises. »

Il n’y a rien de com­pli­qué ici. C’est l’évidence même. La pros­pé­ri­té de la civi­li­sa­tion indus­trielle est bâtie sur — et implique — un sac­cage sans pré­cé­dent du monde natu­rel. Ce qui nous amène à l’impossibilité (et à l’imbécillité) de ce que sou­haitent les Cyril Dion et les col­lap­so­logues. En bref : sau­ver la civi­li­sa­tion ET sau­ver la pla­nète. Sau­ver le tor­tion­naire et la vic­time. Impos­sible et absurde. Mais, bien sûr, s’ils sou­haitent cela, c’est parce qu’ils consi­dèrent tou­jours la civi­li­sa­tion comme une bonne chose. Ils recon­naissent qu’elle pose, hum, quelques légers pro­blèmes sur le plan éco­lo­gique, et quelques autres sur le plan social, mais ils y voient tout de même beau­coup de bien. Et ce n’est pas éton­nant. La puis­sance de l’endoctrinement cultu­rel, de l’idéologie du « pro­grès », est immense. La déco­lo­ni­sa­tion men­tale implique un tra­vail dif­fi­cile et extrê­me­ment peu encou­ra­gé. Rares sont les orga­ni­sa­tions ou mou­ve­ments d’opposition qui incor­porent une véri­table cri­tique du mythe du pro­grès.

Dans une conver­sa­tion que j’avais eue avec lui sur inter­net, Cyril Dion écri­vait que « l’idée de pro­grès a lais­sé des traces ». Il en sait quelque chose. Voi­ci ce qu’il écrit dans son der­nier livre, Petit manuel de résis­tance contem­po­raine :

« Si nous habi­tons en Europe, en Amé­rique du Nord, au Japon, en Aus­tra­lie, en Afrique du Sud, dans un nombre gran­dis­sant de villes asia­tiques, sud-amé­ri­caines, afri­caines, et que nous fai­sons par­tie de la mino­ri­té la plus riche de la pla­nète, nous avons aujourd’hui accès à un confort abso­lu­ment inéga­lé depuis que l’être humain s’est dres­sé sur ses deux pieds. Grâce à la maî­trise de l’énergie, nous pou­vons mode­ler les pay­sages, par­cou­rir le globe en quelques heures, nous éta­blir dans des contrées gla­ciales ou écra­sées de cha­leur, y recréer des micro­cli­mats, pro­duire en masse des objets, des vête­ments, de la nour­ri­ture, rem­pla­cer des bras, replan­ter des che­veux, lan­cer des sondes à la décou­verte de nos artères ou du sys­tème solaire, en un clic cor­res­pondre avec un être à l’autre bout du monde, le regar­der sur un bout de métal et de verre plus petit qu’une pla­quette de beurre, connec­ter les cer­veaux, les pen­sées, les écrits de plu­sieurs mil­liards d’âmes aupa­ra­vant épar­pillées, créer des robots, des machines capables de nous sup­pléer dans les tâches les plus pénibles, arti­fi­ciel­le­ment repro­duire l’intelligence grâce à des ordi­na­teurs sur­puis­sants, dont les capa­ci­tés de cal­cul excèdent tout ce dont nous aurions pu rêver il y a un siècle à peine.

Com­ment ne pas être gri­sé par un tel pou­voir ? Après des siècles de luttes achar­nées pour arra­cher à la terre les moyens de notre sub­sis­tance. À pro­té­ger nos corps faibles, dému­nis, dépour­vus de griffes, de poils, de muscles puis­sants, des dan­gers qui les menacent. À geler, à cuire, à som­brer au milieu des océans… Ter­ri­fiés par la nuit, par la foudre, par les déchaî­ne­ments inex­pli­qués. Après des siècles pas­sés à inven­ter des dieux et des malé­dic­tions, à construire des récits capables d’expliquer pour­quoi nous mou­rons. Pour­quoi nous vivons.

Aujourd’hui nous pou­vons enfin jouir. Et nous ne vou­lons plus dis­pa­raître. »

À la suite de ce pas­sage, il conti­nue en col­por­tant un autre mythe fabri­qué de toutes pièces par ceux qui tirent pro­fit de l’ordre éta­bli, et dont le chantre du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral Ste­ven Pin­ker, un Amé­ri­cain, est le plus célèbre pro­mo­teur[4] : l’idée selon laquelle nous vivons à l’époque la plus pai­sible, paci­fique (et donc, même si ce n’est pas expri­mé ain­si, en quelque sorte, la plus heu­reuse) de l’histoire de l’humanité.

À ce sujet, je me per­mets une petite digres­sion. Le livre de Ste­ven Pin­ker qui a beau­coup fait pour la pro­mo­tion de ce mythe, qui est le livre pré­fé­ré de Bill Gates, tra­duit en fran­çais sous le titre La part d’ange en nous, est pré­fa­cé par le moine boud­dhiste fran­çais le plus célèbre au monde (de l’entreprise), Mat­thieu Ricard. Mat­thieu Ricard, qui est « célé­bré au Forum éco­no­mique mon­dial à Davos », est très appré­cié dans le monde de l’entreprise où ses conseils servent à accroître les per­for­mances des esclaves sala­riés. Voi­ci ce qu’on peut lire dans un article du maga­zine états-unien Down­town NYC, à pro­pos d’une de ses venues à Man­hat­tan : « “Nous pou­vons entraî­ner nos esprits”, a‑t-il dit à la salle atten­tive de cour­tiers de Wall Street et de phi­lan­thropes alors qu’il décri­vait les ver­tus de la com­pas­sion, de la dis­ci­pline, du don et du par­don. » Ahhh, ces modèles de sagesse ado­rés de Wall Street. Cyril Dion s’appuie sur un des livres de Mat­thieu Ricard (et sur un autre de Michel Serres) lorsqu’il pro­meut l’idée que nous vivons l’époque la plus pai­sible de l’histoire de l’humanité. J’ai d’ailleurs rapi­de­ment par­lé de cette idée et de Ste­ven Pin­ker dans l’avant-propos du livre Com­ment la non-vio­lence pro­tège l’État de Peter Gel­der­loos ; je cite :

« […] l’idée (uti­li­sée comme une carotte) selon laquelle nos socié­tés modernes sont moins vio­lentes que celles qui les ont pré­cé­dées est au mieux une vue de l’esprit, au pire un men­songe abject. Pour aller plus loin sur le sujet, on sug­gè­re­ra au lec­teur le der­nier livre de Fran­çois Cus­set, Le déchaî­ne­ment du monde[5], qui expose ce carac­tère omni­pré­sent de la vio­lence dans la civi­li­sa­tion moderne — au contraire de ce qu’affirment cer­tains apo­lo­gistes du néo­li­bé­ra­lisme, du « pro­grès », et de la conti­nua­tion de cette désas­treuse fuite en avant qu’est la civi­li­sa­tion indus­trielle, comme Ste­ven Pin­ker, un uni­ver­si­taire amé­ri­cain, chou­chou des grands médias en France, aux États-Unis et ailleurs, pour les rai­sons qui pré­cèdent. Il est d’ailleurs regret­table mais pas éton­nant que les livres de quelqu’un comme Ste­ven Pin­ker soient tra­duits en fran­çais et dans de nom­breuses langues, tan­dis que le livre Rea­li­ty Denial : Ste­ven Pinker’s Apo­lo­ge­tics for Wes­tern-Impe­rial Vio­lence (Déni de réa­li­té : l’Apologétique de Ste­ven Pin­ker en faveur de la vio­lence impé­ria­liste occi­den­tale) qu’a écrit le regret­té Edward Her­man — un excellent ana­lyste et cri­tique du sys­tème média­tique avec qui Noam Chom­sky a co-écrit La fabri­ca­tion du consen­te­ment : De la pro­pa­gande média­tique en démo­cra­tie — afin de dénon­cer la pro­pa­gande men­son­gère, dan­ge­reuse et cri­mi­nelle de Ste­ven Pin­ker, ne le soit pas. Il y a des sub­ven­tions, des finan­ce­ments et des tri­bunes média­tiques à la dis­po­si­tion de ceux qui veulent glo­ri­fier le para­digme poli­tique, éco­no­mique et cultu­rel domi­nant. Tan­dis que ceux qui le cri­tiquent, d’autant plus si leur cri­tique est radi­cale plu­tôt que réfor­miste, seront igno­rés — voire déni­grés, dia­bo­li­sés, ou pire. »

Je réca­pi­tule. Cyril Dion col­porte donc deux mythes par­ti­cu­liè­re­ment nui­sibles et direc­te­ment liés à l’idéologie du pro­grès. Le pre­mier vou­drait que jusqu’à l’invention du pro­grès, avant la moder­ni­té et les hautes-tech­no­lo­gies, le quo­ti­dien de l’humanité était fait de « luttes achar­nées pour arra­cher à la terre les moyens de notre sub­sis­tance », et que notre exis­tence se résu­mait « à pro­té­ger nos corps faibles, dému­nis, dépour­vus de griffes, de poils, de muscles puis­sants, des dan­gers qui les menacent. À geler, à cuire, à som­brer au milieu des océans… Ter­ri­fiés par la nuit, par la foudre, par les déchaî­ne­ments inex­pli­qués. » Cet enchaî­ne­ment de cli­chés pas­séo­phobes est aus­si gro­tesque qu’insultant vis-à-vis de nos ancêtres et des cultures humaines non civi­li­sées. Non, hors de la civi­li­sa­tion et avant la civi­li­sa­tion indus­trielle, avant les hautes tech­no­lo­gies, de nom­breuses popu­la­tions humaines ont très bien vécu, en bonne san­té, des vies rela­ti­ve­ment longues, en tra­vaillant peu (voire pas du tout selon ce qu’on consi­dère comme étant ou non du « tra­vail »), en man­geant à leur faim, et en vivant en har­mo­nie avec leur envi­ron­ne­ment[6], et cer­tai­ne­ment pas dans un état de peur per­ma­nent, ain­si qu’il le sug­gère. Para­doxa­le­ment, cette peur du monde natu­rel est une carac­té­ris­tique évi­dente des modernes, des civi­li­sés, qu’ils pro­jettent sur les peuples des cultures autoch­tones et sur le pas­sé de l’humanité afin de se ras­su­rer eux-mêmes en confor­tant leur mytho­lo­gie du pro­grès.

Le deuxième cli­ché qu’il col­porte, l’idée que nous vivons actuel­le­ment l’époque la plus pai­sible de l’histoire de l’humanité et qu’avant, avant le pro­grès, la vio­lence régnait, est du même aca­bit. Ain­si que l’ex­pose la vidéo ci-des­sus, c’est faux. La guerre et la vio­lence orga­ni­sée carac­té­risent la par­tie la plus récente de l’histoire humaine[7]. Avant la nais­sance des pre­miers États, il y a plu­sieurs mil­liers d’années, l’humanité vivait de manière plu­tôt pai­sible. D’autre part, la civi­li­sa­tion, l’État et le capi­ta­lisme ont créé d’innombrables formes de vio­lence, toutes plus insi­dieuses les unes que les autres, qui n’existaient pas aupa­ra­vant. En dres­ser une liste serait assez fas­ti­dieux, mais on peut men­tion­ner pêle-mêle la vio­lence des méthodes d’accouchement moderne (pour la femme comme pour le bébé), la vio­lence des méthodes d’éducation moderne (qui séparent l’enfant de la mère et des parents en géné­ral, qui doivent tra­vailler), la vio­lence du trai­te­ment des per­sonnes âgées (qui finissent par crou­pir seules dans des mai­sons de retraite), les vio­lences liées à la pau­vre­té, aux inéga­li­tés sociales sans pré­cé­dent qui carac­té­risent la civi­li­sa­tion indus­trielle, la vio­lence même des chaus­sures (qui nuisent au corps humain, sans par­ler des talons aiguilles et de ce genre de choses) et les nom­breuses vio­lences contre le corps humain qui résultent du mode de vie moderne (de l’activité quo­ti­dienne, ou du manque d’activité quo­ti­dienne, de l’alimentation indus­trielle, etc.), les vio­lences sexuelles, les vio­lences liées au racisme, les vio­lences contre le monde natu­rel et contre les non-humains (éle­vage indus­triel, défo­res­ta­tion, des­truc­tion mas­sive d’habitats, pol­lu­tions en tous genres de tous les milieux, etc.), les vio­lences de l’exploitation sala­riale… etc., ad nau­seam.

Et c’est cela, la civi­li­sa­tion, que les Cyril Dion et les col­lap­so­logues auraient aimé ou aime­raient sau­ver, et c’est son effon­dre­ment que les col­lap­so­logues craignent et dis­cutent avant tout.

Nico­las Casaux



  1. Un rap­pel : http://www.france24.com/fr/20180323-humanite-especes-faune-flore-animaux-biodiversite-planete-terre
  2. Et un autre : https://www.francetvinfo.fr/meteo/secheresse/acces-a-l-eau-potable-dans-le-monde-cinq-personnes-meurent-par-minute-des-consequences-d-une-eau-insalubre_2669364.html
  3. À l’instar de la plu­part des autres pays, la socié­té fran­çaise est gan­gré­née par de nom­breuses inéga­li­tés et injus­tices sociales (les pauvres meurent plus tôt, sont en moins bonne san­té, sont infi­ni­ment moins bien trai­tés que les riches par le sys­tème judi­ciaire, les femmes subissent les vio­lences carac­té­ris­tiques du patriar­cat, les non-Blancs toutes sortes de dis­cri­mi­na­tions et de racismes, etc.). Le mode de vie de sa classe moyenne (et bien plus encore celui de ses classes supé­rieures et, dans une moindre mesure, celui de ses classes les plus pauvres) repose sur des catas­trophes sociales (dont l’esclavage sala­rial, dont les nom­breuses formes de coer­ci­tions qui consti­tuent nos socié­tés modernes) non seule­ment natio­nales mais aus­si inter­na­tio­nales (on peut pen­ser au drame qui a déjà fait des mil­lions de morts au Congo, où des mil­liers d’êtres humains, enfants y com­pris, sont exploi­tés dans l’industrie minière qui, acces­soi­re­ment, ravage le milieu natu­rel). On pour­rait dres­ser une liste inter­mi­nable des cala­mi­tés sociales dont nous, habi­tants des pays riches, par­ti­ci­pons tous, à dif­fé­rents niveaux, plus ou moins volon­tai­re­ment, consciem­ment — ce qui implique dif­fé­rents degrés de res­pon­sa­bi­li­té. Cette inter­mi­nable liste de cala­mi­tés sociales s’accompagne très logi­que­ment d’une autre inter­mi­nable liste de pro­blèmes psy­cho­lo­giques (consom­ma­tion de psy­cho­tropes qui explose, épi­dé­mies de burn out, de stress, de mal-être, de troubles psy­chiques en tous genres, etc.). Pour plus de détails : https://partage-le.com/2017/12/8414/
  4. Avec son livre La part d’ange en nous, le livre pré­fé­ré de Bill Gates, un chef d’œuvre selon le New York Times.
  5. À pro­pos de ce livre, vous pou­vez lire la chro­nique inti­tu­lée « Com­ment la vio­lence s’est redé­ployée dans notre socié­té » sur le site web du maga­zine Les Inro­ckup­tibles : https://www.lesinrocks.com/2018/03/18/idees/comment-la-violence-sest-redeployee-dans-notre-societe-111059505/
  6. À ce sujet, vous pou­vez lire les deux articles sui­vants : https://partage-le.com/2017/11/8383/https://partage-le.com/2016/03/les-chasseurs-cueilleurs-beneficiaient-de-vies-longues-et-saines-rewild/
  7. À ce sujet, vous pou­vez lire les articles sui­vants : https://partage-le.com/2017/12/8456/https://partage-le.com/2016/09/lagriculture-ou-la-pire-erreur-de-lhistoire-de-lhumanite-par-jared-diamond-clive-dennis/https://partage-le.com/2018/04/9231/https://partage-le.com/2017/11/8288/

 

Vous avez réagi à cet article !
Afficher les commentaires Hide comments
Comments to: Le problème de la collapsologie (suite) : NEXT, Cyril Dion et l’idéologie du progrès (par Nicolas Casaux)
  • 7 juin 2018

    Cher Nico­las,

    Tu as bigre­ment rai­son et ton ana­lyse est per­ti­nente.

    Sub­mer­gés par leurs émo­tions ils pleurent devant leur monde qui s’ef­face. Ces lamen­ta­tions sont en réa­li­té obs­cènes.

    Je ne peux m’empêcher de pen­ser au peuple charrúa qui a tota­le­ment dis­pa­ru. Leur monde aus­si s’est effon­dré.
    Face à l’a­van­cée de la civi­li­sa­tion conqué­rante ils ont tous péri com­bat­tant jus­qu’à la fin . Les quatre der­niers sur­vi­vants de ces glo­rieux guer­riers mou­rurent après avoir été expo­sés comme de vul­gaires bêtes de cirque à Paris en 1833.

    Je me dis, que fina­le­ment l’ef­fon­dre­ment de notre civi­li­sa­tion est un juste retour des choses. » Y’a pas de coup de chien qui ne revienne  » disait feu ma grand-mère…

    Pablo Ser­vigne en pro­phète apo­ca­lyp­tique, aura sur­tout trou­vé une belle occa­sion de se faire son beurre, quand bien même ceci n’au­rait pas été sa moti­va­tion pre­mière. Son livre s’est ven­du comme des petits pains. Peut être que je vois le mal par­tout, mais la web série Next, ne serait-elle pas une ultime cam­pagne de pro­mo­tion ?

    Que crève donc ce sale vieux monde, et si aucun humain n’y sur­vis, ce ne sera peut être pas une si mau­vaise chose…

    Reply
    • 8 juin 2018

      Oui, il y a de ça (quand tu dis qua la web-série Next c’est de la pro­mo), même si je pense que c’est à moi­tié incons­cient.

      Reply
  • 7 juin 2018

    Une remarque et deux ques­tions ;
    Il y a non seule­ment des diver­gences quant aux visions mais il y a aus­si, au sein de ceux qui par­tagent une même vision, des diver­gences de stra­té­gies. En l’occurrence c’est plu­tôt ça dont il est ques­tion sur la ZAD.

    C’est une ques­tion clas­sique mais j’aimerais avoir ton avis là des­sus : N’y a t‑il pas un para­doxe à sou­hai­ter un effon­dre­ment rapide et en même temps lut­ter contre l’industrialisation et la civi­li­sa­tion ? Au fond cette lutte n’est-elle pas jus­te­ment une manière de retar­der cet effon­dre­ment qui, si il te semble béné­fique et néces­saire, devrait au contraire être pro­vo­qué au plus vite (donc en lais­sant le déve­lop­pe­ment se pour­suivre sur sa dyna­mique auto-des­truc­trice, jusqu’au krach) ? Après tout, si seule la des­truc­tion per­met le renou­veau alors ne faut-il pas lais­ser la des­truc­tion adve­nir et ne pas l’empêcher ?
    Ce qui peut être une piste de réponse c’est quand tu dis « Cer­tains conçoivent l’effondrement de la civi­li­sa­tion indus­trielle comme le seul moyen de faire ces­ser l’effondrement du monde réel ». Tu ne consi­dères donc pas que l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle risque de pro­vo­quer méca­ni­que­ment l’ef­fon­dre­ment du « monde réel » ? Au fond c’est peut-être là un point de diver­gence fon­da­men­tal avec les col­lap­so­logues dont tu parles, pour qui la civi­li­sa­tion indus­trielle a tel­le­ment modi­fié et impré­gné la pla­nète (comme une tumeur qui aurait méta­sta­sé par­tout) que son effon­dre­ment et ses consé­quences pour­raient pro­vo­quer la fin du « monde réel » ou en tout cas une dévas­ta­tion d’am­pleur. D’où leur sen­ti­ment ambi­va­lent à ce pro­pos ; « Il serait bon que la civi­li­sa­tion s’ef­fondre puis­qu’elle est nocive, mais son effon­dre­ment pou­vant pro­vo­quer un effon­dre­ment du monde réel, peut aus­si être vécu comme dra­ma­tique. »

    Ma deuxième ques­tion c’est : Sur quelle base phi­lo­so­phique (et/ou méta­phy­sique) te bases-tu pour défi­nir ce qui est pri­mor­dial / ce qui compte vrai­ment / ce qu’est un vrai monde ? En gros, quel est le ou les courant(s) de pensée(s) qui te servent de bous­sole pour orien­ter et hié­rar­chi­ser ton sys­tème valeurs ? Parce qu’en der­nier res­sort c’est bien de ces ques­tions que tout découle : quel sys­tème de juge­ment adop­tons-nous pour déter­mi­ner ce qui est impor­tant, quelle valeur a la vie ou même l’existence de manière géné­ral ? Cer­taines vies méritent-elles d’être vécu plus que d’autres ? Quel réfé­rent serait apte à juger ce mérite ? Peut-on et doit-on défi­nir la légi­ti­mi­té d’une exis­tence (indi­vi­duelle ou col­lec­tive) ? En fonc­tion de quoi le feraient-on ? En éta­blis­sant des degrés et des normes d’intensité de vie ? Pour­quoi ? Où éta­blis­sons nous les limites tem­po­rels et spa­tiales de nos juge­ments ? Y’a t‑il un état idéal de la vie sur la pla­nète ? Doit-il être infi­ni ?

    Reply
    • 8 juin 2018

      Salut, donc, j’es­saie d’or­ga­ni­ser mes réponses :

      1. La pre­mière chose c’est que ce qui retarde l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle, c’est pré­ci­sé­ment l’é­co­lo­gie éco­ci­toyen­niste des Cyril Dion et des grandes ONG, c’est cette éco­lo­gie des douches courtes. Les pré­co­ni­sa­tions de DGR ne visent pas à retar­der l’ef­fon­dre­ment mais à le pré­ci­pi­ter.

      2. L’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle pour­rait, dans un pre­mier temps, aggra­ver les dégra­da­tions que subit le monde natu­rel ? Peut-être. Tou­jours est-il que plus l’ef­fon­dre­ment advient tôt, plus vite la pla­nète pour­ra com­men­cer à recou­vrer la san­té.

      3. Il me semble que la phi­lo­so­phie qui per­met d’é­lu­ci­der tout ça est vrai­ment, vrai­ment élé­men­taire. Mais il me semble aus­si que nous sommes tel­le­ment décon­nec­tés de tout, du bon sens, de la pla­nète, des cycles de la vie, du vivant, dans cette culture hors-sol et colos­sa­le­ment alié­née qu’est la civi­li­sa­tion indus­trielle, que nous ne savons même plus ce qui compte vrai­ment. Les types de phi­lo­so­phies qui me semblent pro­po­ser les pers­pec­tives les plus lucides, les plus justes, sont celles qui cor­res­pondent à ce qu’on appelle par­fois le bio­cen­trisme, ou l’é­co­cen­trisme, ou encore à la bio­phi­lie. Com­ment sait-on qu’il fau­drait que l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle se pro­duise au plus vite ? Com­ment sait-on que ce qui compte vrai­ment c’est la pros­pé­ri­té de la vie, du vivant, la san­té des biomes et des bio­topes qui com­posent la pla­nète ? On le sait si on aime la vie, cette pla­nète. Cette culture, la civi­li­sa­tion indus­trielle, est mor­ti­fère, mani­fes­te­ment. Cer­tains la qua­li­fient d’ailleurs de « nécro­phile ». Nous, les bio­philes, on aime la vie, on aime cette pla­nète, on aime la diver­si­té de ses habi­tants, on aime voir la vie pros­pé­rer. Cela semble tel­le­ment étrange de devoir for­mu­ler ça. Et pour­tant cette ques­tion que tu poses je l’ai enten­du plu­sieurs fois. Cela témoigne juste, à mes yeux, de l’é­ga­re­ment total dans lequel errent beau­coup de civi­li­sés.

      Un des fon­da­teurs de DGR, qui est aus­si un de mes écri­vains pré­fé­rés, écrit que :

      « La ques­tion devient : que vou­lez-vous ? Je sais ce que je veux. Je veux vivre dans un monde avec plus de sau­mons chaque année, un monde avec plus d’oiseaux migra­teurs et chan­teurs chaque année, un monde avec plus de forêts anciennes chaque année, un monde avec moins de dioxine dans le lait mater­nel des mères chaque année, un monde avec des tigres et des grizz­lis, et des grands singes et des mar­lins et des espa­dons. Je veux vivre sur une pla­nète vivante. »

      (Pas­sage tiré de cet article : https://partage-le.com/2015/12/le-pacifisme-comme-pathologie-par-derrick-jensen/)

      Reply
      • 15 juin 2018

        1 : Je pense que l’e­co-citoyen­nisme a le sou­hait d’empêcher (ou retar­der) l’ef­fon­dre­ment, mais qu’en pra­tique elle le favo­rise puis­qu’elle encou­rage à res­ter dans la même voie, cherche un salut dans la tech­no­lo­gie et que per­sé­vé­rer dans cette logique ne peut qu’a­bou­tir à son propre effon­dre­ment.

        2 : Je ne parie­rais pas sur cet état de fait. Ça peut être le cas, mais par­fois aus­si un choc bru­tal et rapide ne per­met pas de repar­tir, alors qu’une dégra­da­tion plus pro­gres­sive et entra­vée per­met une adap­ta­tion et la pré­pa­ra­tion de ter­rain qui ser­vi­ront au soin et au redé­mar­rage. (Je ne parle pas de redé­mar­rer la civi­li­sa­tion évi­dem­ment).

        3 : Je com­prends ce que tu veux dire. Ce que je sug­gé­rais était que l’on peut aimer la vie et la pla­nète aus­si en tant que phénomène(s) éphémère(s). Sou­vent ce que l’on pense élé­men­taire ne l’est plus tel­le­ment voir plus du tout quand on creuse. En l’oc­cur­rence ces ques­tions ont été posés par de très anciennes phi­lo­so­phies, elles ne sont pas seule­ment le fruit d’une civi­li­sa­tion moderne décon­nec­tée. Je déve­loppe :

        Dans l’ex­trait de Jen­sen il dit qu’il sou­haite voir tou­jours plus de nature, donc en fait un sys­tème en constante crois­sance. Mais c’est aus­si et jus­te­ment la crois­sance constante des sys­tèmes qui les mènent à leur fin, tan­dis qu’un sys­tème com­plè­te­ment sta­bi­li­sé, qui ne bouge plus, est en fait déjà mort.
        Il est pro­ba­ble­ment aus­si irrai­son­nable de sou­hai­ter un sys­tème qui ne ces­se­rait de croitre (quand bien même cela serait dans une direc­tion sup­po­sée natu­relle et idéale) que sou­hai­ter un sys­tème com­plè­te­ment sta­bi­li­sé et qui ne connai­trait aucune dégé­né­res­cence.

        Je vou­lais donc dire que cer­taines phi­lo­so­phies ont pen­sé cet amour de la vie paral­lè­le­ment à l’ac­cep­ta­tion de sa fini­tude néces­saire. La conscience de la fin irré­mé­diable de n’im­porte quel cycle d’exis­tence n’est pas incom­pa­tible avec le fait de l’ai­mer et de vou­loir en prendre soin. Cela lui donne même d’au­tant plus de beau­té. D’ailleurs l’a­mour de la vie sans l’ac­cep­ta­tion de la mort fait irré­mé­dia­ble­ment tom­ber dans les délires trans­hu­ma­nistes et au final, si on prend une échelle de temps et d’es­pace plus grande, d’autres pla­nète et d’autres cycles de vie débu­te­ront, conti­nuent et s’é­tein­dront pro­ba­ble­ment ailleurs. Donc par rap­port à ça, qu’est-ce qui per­met de dire qu’un effon­dre­ment de notre monde à nous serait tel­le­ment dra­ma­tique ? Pour­quoi devrait-il avoir lieu plus tard plu­tôt que main­te­nant ? En ver­tu de quel prin­cipe phi­lo­so­phique et fon­da­men­tal ? — Mais on peut évi­dem­ment déter­mi­ner qu’il n’y en a aucun. Je vou­lais savoir si tu avais un avis ou des réfé­rence la des­sus.

        Néan­moins cela ne veut pas for­cé­ment dire bais­ser les bras, envoyer tout balan­cer et se rési­gner à un des­tin apo­ca­lyp­tique ou quoi et j’ai une méta­phore qui me per­met de com­prendre ça : celle d’un malade d’un can­cer incu­rable que l’on accom­pa­gne­rais. Savoir et accep­ter qu’il ne lui reste que quelques jours ne nous amè­ne­rais pas à ces­ser de prendre soin de lui ni à déni­grer l’im­por­tance de sa vie et de ses der­niers ins­tants. Son état dété­rio­ré et mori­bond, l’in­ten­si­té des choses vécues à ce moment et la proxi­mi­té avec la mort pour­rais même per­mettre de décou­vrir une sorte de véri­té et une forme d’a­mour supé­rieur, qui ne dépen­drait plus tel­le­ment de nos condi­tions de vie et de ses limites. Alors que vou­loir se convaincre d’une gué­ri­son mira­cu­leuse ris­que­rait d’être une perte d’énergie et une souf­france cer­taine.
        Je me demande si se foca­li­ser sur les condi­tions dété­rio­rés de la vie (indi­vi­duelle comme plus géné­ra­le­ment de la pla­nète) ne nous empêche pas d’ac­cep­ter cette néces­si­té là et nous fait pas­ser à côté de quelque chose. On est dans un état où l’a­mour de la vie est déter­mi­né et amoin­dri par des juge­ments sur une exis­tence qui serait atro­phiée, un monde malade et un sys­tème pour­ri.

        Du coup, ce que je vou­lais ques­tion­ner au fond c’é­tait cela : Peut-être est-on à la fin d’un cycle d’exis­tence géné­ral (pla­né­taire?) et ne pas vou­loir envi­sa­ger ou accep­ter la fin de ce cycle ne serait-ce pas une forme plus éten­du de trans­hu­ma­nisme ? Une espèce de trans­pla­né­tisme ? Vou­loir à tout pris qu’une pla­nète croisse ou/et se sta­bi­lise dans un état sup­po­sé idéal, un age d’or qui ne souf­fri­rait d’au­cune dégé­né­res­cence, évi­ter sa fin comme les trans­hu­ma­nistes sou­haitent évi­ter la mort ?
        Par­tant de l’ac­cep­ta­tion de la néces­si­té de la fin de ce cycle, qu’est ce qui nous per­met­trait de consi­dé­rer qu’il fau­drait gagner quelques décen­nies, quelques siècles ou mil­lé­naires d’exis­tence ? Sachant que l’on juge tout cela à par­tir de notre situa­tion et per­cep­tion humaine qui, en plus d’être abso­lu­ment biai­sée, est bien peu de chose.

        NB : Atten­tion, quand je dis cela je veux abso­lu­ment me déta­cher de toutes ces formes de spi­ri­tua­li­té new-age et de phi­lo­so­phie du bien-être qui ne servent qu’à se conten­ter de son état et son bon­heur per­son­nel dans l’ac­cep­ta­tion de nos condi­tions et encou­rage à détour­ner le regard ou mini­mi­ser les souf­frances des autres.
        Je pense qu’il y a une jus­tesse et une valeur intrin­sèques à la résis­tance, à la lutte et à la défense de la vie et de sa diver­si­té. Mais cela peut s’ac­com­pa­gner à la fois d’une conscience des néces­si­tés de l’exis­tence (c’est à dire la déchéance et la mort) et à la fois d’un dés­in­té­res­se­ment et d’un déta­che­ment vis à vis des fruits de cette lutte et de sa vic­toire sup­po­sée. Un peu comme un com­bat dont on connai­trait à la fois l’is­sue tra­gique mais aus­si sa jus­tesse et la néces­si­té abso­lue de le mener et que ce serait cela qui en ferait sa force prin­ci­pale.

        Reply
  • 9 juin 2018

    Bon­jour,

    J’ai essayé de lire avec atten­tion cer­tains de vos articles, tout ceci est nou­veau pour moi et j’ai quelques ques­tions.

    1. Deux réfé­rences :  » Révo­lu­tion dans nos ori­gines « , ss dir JF Dor­tier, dont de nom­breux articles contrent effi­ca­ce­ment l’i­mage d’une pré­his­toire vio­lente et dou­lou­reuse ; c’est en fran­çais, ça com­plète vos réfé­rences en anglais sur le sujet.
    « Le cham­pi­gnon de la fin du monde » d’Anne Lowen­haupt Tsing, qui étu­die com­ment des patchs d’é­co­sys­tèmes mêlant humains et plus qu’­hu­main (sur)vivent dans les ruines du capi­ta­lisme. Vous connais­sez ? Pour moi ça s’ins­crit vrai­ment dans votre cou­rant de pen­sée bien que d’un point de vue légè­re­ment déca­lé, et je vou­lais votre avis sur la ques­tion.

    2. Une ques­tion sur les douches courtes : peut-on à la fois suivre à 100% votre cri­tique de l’é­co­ci­toyen­ne­té et déci­der qu’on veut par­ti­ci­per le moins pos­sible aux sys­tèmes d’ex­ploi­ta­tions capi­ta­listes ? Sans se ber­cer d’illu­sions, mais juste parce que d’un point de vue moral, on ne veut pas ache­ter de bas­kets pro­duites par des enfants sur un autre conti­nent ? Je ne vois pas d’in­com­pa­ti­bi­li­té majeure entre ce refus de consom­ma­tion et un mili­tan­tisme radi­cal d’op­po­si­tion à la civi­li­sa­tion et à l’in­dus­tria­li­sa­tion tel que vous le reven­di­quez.

    3. Une ques­tion sur les effon­dre­ments (celui du monde natu­rel et celui de la civi­li­sa­tion indus­trielle). L’ef­fon­dre­ment du monde natu­rel est bien enclen­ché, et il va consti­tuer un fac­teur limi­tant pour la civi­li­sa­tion indus­trielle. Celle-ci va donc s’ef­fon­drer. Je ne regrette pas la dis­pa­ri­tion de ce sys­tème mor­ti­fère. En revanche, il y a un ques­tion­ne­ment sur le rythme de cet effon­dre­ment civi­li­sa­tion­nel.
    — s’il est rapide, deux avan­tages : on arrête d’ag­gra­ver la situa­tion et « plus vite la pla­nète pour­ra com­men­cer à recou­vrer la san­té. »
    — mais un effon­dre­ment rapide de la civi­li­sa­tion indus­trielle n’au­ra-t-il pas des consé­quences dra­ma­tiques à l’é­chelle pla­né­taire, qui seront plus dures à sup­por­ter pour les popu­la­tions et les espèces les plus fra­giles ? A titre d’exemple, l’ar­rêt pro­gres­sif et sécu­ri­sé des cen­trales nucléaires me paraît hau­te­ment pré­fé­rable à leur explo­sion pour l’en­semble de la pla­nète, même si elles sont qua­si toutes situées dans l’hé­mi­sphère nord.
    ==> ne peut-on pas sou­hai­ter un effon­dre­ment pro­gres­sif plu­tôt que bru­tal de la civi­li­sa­tion ?

    Mer­ci pour votre lec­ture

    Reply
    • 9 juin 2018

      Bon­jour,

      1. « Révo­lu­tion dans nos ori­gines », je ne connais­sais pas, mais je connais cer­tains des auteurs qui ont contri­bué à la réa­li­sa­tion de ce livre et j’ap­pré­cie leurs tra­vaux. « Le cham­pi­gnon de la fin du monde », je l’ai, mais je ne l’ai pas encore lu. Il m’in­té­resse.

      2. Bien sûr, c’est expres­sé­ment sug­gé­ré dans l’es­sai « Oubliez les douches courtes » (https://partage-le.com/2015/03/oubliez-les-douches-courtes-derrick-jensen/)

      3. Pro­ba­ble­ment, oui. La ques­tion du nucléaire est évi­dem­ment épi­neuse. Mais si l’on attend que les cen­trales soient toutes arrê­tées, on va attendre long­temps, au vu de la ten­dance actuelle qui cor­res­pond plu­tôt à l’in­verse exacte.

      Reply
      • 9 juin 2018

        Mer­ci pour vos réponses, ça éclair­cit les choses. J’en viens à la conclu­sion qu’on peut sou­hai­ter un effon­dre­ment pro­gres­sif plu­tôt que rapide, même si cela paraît peu pro­bable.

        Reply
  • 11 juin 2018

    Pour­quoi sor­tir des cita­tions de leurs contextes comme vous l’a­viez déjà fait dans votre 1er article sur le sujet ? Ou c’est mal­hon­nête et tout a fait inten­tion­nel de votre part, ou alors, il fau­drait peut-être que vous son­giez à vous inté­res­ser à l’her­mé­neu­tique.

    Voi­ci les der­nières phrases de la cita­tion que vous tirez du livre de C. Dion.

     » […]. Ter­ri­fiés par la nuit, par la foudre, par les déchaî­ne­ments inex­pli­qués. Après des siècles pas­sés à inven­ter des dieux et des malé­dic­tions, à construire des récits capables d’expliquer pour­quoi nous mou­rons. Pour­quoi nous vivons.
    Aujourd’hui nous pou­vons enfin jouir. Et nous ne vou­lons plus dis­pa­raître. »

    Deux para­graphes plus loins, C. Dion écrit :
    « Ain­si éclai­ré, notre pré­sent aurait de quoi réjouir cer­tains. Mais au regard de cette lita­nie de pro­grès, une autre énu­mé­ra­tion aurait de quoi nous ter­ri­fier. Car ces incroyables avan­cées ne béné­fi­cient pas à tous les êtres humains de la même façon. […Il cite des exemples…]. Sur le plan éco­lo­gique, nous avons assis­té à la dis­pa­ri­tion de la moi­tié des popu­la­tions de ver­té­brés, […il cite d’autres exemples…].  »

    Je com­prends donc que C. Dion fait la part des choses et ne sanc­ti­fie pas le « pro­grès », bien au contraire.
    Son livre est un plai­doyer pour chan­ger les récits domi­nants comme celui du pro­grès afin de nous invi­ter à chan­ger de com­por­te­ment vis-à-vis de l’en­semble du vivant.

    Reply
    • 11 juin 2018

      Quand on cite un extrait d’un livre, on risque tou­jours l’ac­cu­sa­tion selon laquelle on cite hors contexte. L’ex­trait est bien long, je n’al­lais pas citer tout le livre. Cyril Dion tem­père effec­ti­ve­ment son éloge du pro­grès par un lis­tage de ses coûts. Mais cela ne change aucu­ne­ment le fait qu’il col­porte des cli­chés men­son­gers et absurdes sur le pas­sé. Il tem­père son éloge du pro­grès par une liste de ses coûts. Très bien. Ce que je sou­ligne dans mon article c’est qu’il fait bel et bien un éloge du pro­grès, et qu’il le base sur des men­songes rela­ti­ve­ment indé­cents concer­nant le pas­sé (et le pré­sent de cer­tains).

      Reply
  • 11 juin 2018

    … et je crois que Cyril Dion parle de vous dans le der­nier épi­sode de Next : https://youtu.be/Gtw3VfBRzpk (autour de 35′) :

    CD : « […] Est-ce qu’on veut conti­nuer à uti­li­ser l’in­dus­trie ? […] si on dit non, ça veut dire qu’on crée une civi­li­sa­tion radi­ca­le­ment dif­fé­rente. Qu’on va vivre dans les bois…
    CM : — Qui va dire non ?
    CD : — Ah bah y en a quelques uns qui disent non, qui sont extra­or­di­nai­re­ment radi­cal. Moi je pense que hon­nê­te­ment ça n’embarquera per­sonne. […] Ou on a une pos­ture hyper radi­cale par rap­port à ces ques­tions-là, et encore une fois on consi­dère que l’être humain est un para­site qui a enva­hi toute la pla­nète, pris le des­sus sur toutes les espèces, et donc que tout ce qu’il a créé, qui res­semble à de la civi­li­sa­tion, est déjà une façon d’empiéter sur le monde natu­rel. Ce qui est par exemple la posi­tion d’un mec comme Der­rick Jen­sen qui dit par exemple la supré­ma­tie de l’être humain c’est n’im­porte quoi et donc on devrait être comme les autres espèces. Et à ce titre là tout ce qui res­semble à de la civi­li­sa­tion est déjà une forme d’im­pé­ria­lisme des êtres humains sur les autres espèces. Ou tu as une conver­sa­tion autour de com­ment est-ce qu’on crée une civi­li­sa­tion qui peut éven­tuel­le­ment se mettre en accord avec la nature, en har­mo­nie avec la nature le plus pos­sible, sachant que les êtres humains ne renon­ce­ront à mon avis jamais à une forme de prio­ri­té sur les autres espèces. On peut l’es­pé­rer, on peut avoir des dis­cus­sions phi­lo­so­phiques sur la ques­tion. Mais là aujourd’­hui en 2018 si on a 20 ans pour réagir que ce soit ça le cœur du récit qur nous fasse essayer d’embarquer des mil­lions de per­sonnes avec nous, je n’y crois pas une seconde. Je ne crois pas une seconde que les gens vont se mettre à réagir parce qu’on leur dit « on devrait pas être l’es­pèce domi­nante et on devrait tous retour­ner vivre dans la forêt, ça me paraît irréa­liste. […] »

    Je vous trans­cris ça comme ça, j’i­ma­gine que ça mérite quelques com­men­taires. Par exemple, est-ce qu’il ne serait pas en train de dire  » oui d’ac­cord mais per­sonne va vous suivre donc je pro­pose autre chose  » ?

    Reply
    • 11 juin 2018

      Vu. Je copie ci-après le com­men­taire que j’ai publié sur Face­book :

      Dans le der­nier épi­sode de la série NEXT, Cyril Dion est inter­viewé et parle des éco­lo­gistes « radi­caux », voire « hyper-radi­caux », ou encore « extra­or­di­nai­re­ment radi­caux », et de Der­rick Jen­sen, défor­mant com­plè­te­ment l’a­na­lyse de DGR, de la même manière qu’il la déforme dans son der­nier livre. On apprend par exemple que pour nous, éco­lo­gistes radi­caux, « l’hu­main » serait « un para­site ». Mais au-delà de ces affa­bu­la­tions gra­tuites, on remarque aus­si qu’il ne com­prend pas (ou n’ad­met pas) qu’il y a des dif­fé­rences tel­le­ment fon­da­men­tales entre la pers­pec­tive de l’é­co­lo­gie radi­cale et la sienne qu’elles ne consti­tuent pas deux moyens de par­ve­nir à un même but, mais deux cou­rants qui n’ont pas du tout la même ana­lyse, pas le même objec­tif, et qui n’en­vi­sagent donc pas les mêmes moyens.

      Il expose à peu près l’en­semble de sa pers­pec­tive dans l’é­pi­sode. On y retrouve le mythe d’in­dus­tries éco­lo­giques (et, bien sûr, il évite de se deman­der si l’in­dus­tria­lisme peut aller de pair avec des socié­tés démo­cra­tiques, éga­li­taires, il élude éga­le­ment la ques­tion dans son livre, c’est plus simple ; de la même manière il ne pro­pose aucune réflexion sur les liens entre types de technologie/hiérarchisation sociale/démocratie) ; le mythe très à la mode du « il suf­fit de pro­po­ser un autre récit pour tout faire chan­ger » qui découle du mythe du « tout ce qui s’est pas­sé dans l’his­toire de l’homme c’est seule­ment lié à des récits qui ont chan­gé » (qui per­met d’oc­cul­ter confor­ta­ble­ment le fait que l’ex­pan­sion des grandes reli­gions, de la civi­li­sa­tion, la colo­ni­sa­tion, et jus­qu’au sta­tu quo actuel, se basaient et se basent effec­ti­ve­ment, d’une part, sur un cer­tain récit, du côté des enva­his­seurs-conqué­rants-impé­ria­listes, mais aus­si et sur­tout, d’autre part, sur la coer­ci­tion, la vio­lence orga­ni­sée, l’embrigadement, qui per­mettent d’im­po­ser un cer­tain récit en tuant ou en rédui­sant au silence ceux qui n’adhé­raient pas et qui n’adhèrent pas aux récits domi­nants, qui s’y opposent) ; sur l’i­dée incroya­ble­ment naïve (mais qui découle de l’in­ter­pré­ta­tion tota­le­ment édul­co­rée de l’his­toire pré­cé­dem­ment men­tion­née) de comp­ter sur les ins­ti­tu­tions domi­nantes, les ministres, pour nous aider, nous sau­ver, faire le bien (il semble fier d’en connaître cer­tains, il va leur deman­der de nous aider et de faire le bien, you­pi-nous-sommes-sau­vés), et plein d’autres choses absurdes. Mais de toute façon, l’in­ter­vie­weur (Clé­ment Mont­fort) et lui semblent trou­ver ridi­cule l’i­dée de renon­cer à la « com­mu­ni­ca­tion » pla­né­taire, aux smart­phones, à inter­net. Enfin bref, l’é­co­lo­gie pro­mue par Le Monde et les autres médias de masse.

      Reply
  • 11 juin 2018

    Bon­jour,
    Peut-être ceci pour­rait-il vous inté­res­ser…

    https://www.youtube.com/watch?v=kBCDU_PnavQ
    Cor­dia­le­ment

    Reply
  • 15 juin 2018

    Bon­jour,

    Mélan­ger Dion et Ser­vigne me semble abu­sif. Dans son long entre­tien don­né à la chaîne You­tube Thin­ker­view, Ser­vigne décrit son mode de vie qui est bien éloi­gné de celui d’un « citoyen blanc pri­vi­lé­gié ». De même, il semble lui aus­si sou­hai­ter l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle que nous sou­hai­tons. Lors­qu’on l’é­coute, on est loin de la com­plainte de celui qui regrette cet état de fait. Pour autant, il semble bien se réduire à ce que vous dénon­cez, la ten­ta­tive de fuir la civi­li­sa­tion en se réfu­giant dans une com­mu­nau­té style Coli­bris sans cher­cher par la lutte mili­tante à agir concrè­te­ment contre ce qu’il dénonce. C’est je pense un type « gen­til », qui répugne donc à la vio­lence et à la conflic­tua­li­té, et qui a donc choi­si de contri­buer le moins pos­sible à une civi­li­sa­tion qu’il condamne, sans tou­te­fois accep­ter d’a­gir autre­ment que par un pas de côté.
    C’est je pense une ten­dance majo­ri­taire aujourd’­hui par­mi les per­sonnes sen­sibles à l’é­tat de notre milieu, qui ont inté­gré l’in­ter­dic­tion du recours à la vio­lence. Sur ce sujet, j’ai récem­ment assis­té à une confé­rence de Mathilde Lar­rère, qui a insis­té sur le fait que tant que les mou­ve­ments sociaux (ou éco­lo­gistes) refu­se­ront par prin­cipe le recours à la vio­lence, ou même la menace du recours à la vio­lence, ils seront inévi­ta­ble­ment défaits. Dans sa pers­pec­tive d’his­to­rienne du mou­ve­ment social, la menace de la vio­lence, plus que l’u­sage de la vio­lence, c’est-à-dire la peur ins­pi­rée aux bour­geois, est un des moteurs indis­pen­sables des luttes vic­to­rieuses. Mais la socié­té bour­geoise est par­ve­nue à ancrer en l’es­prit de l’im­mense majo­ri­té des citoyens le tabou de la vio­lence, qui explique la lita­nie des défaites depuis 50 ans.
    Pour moi, Ser­vigne n’est pas quel­qu’un qui regrette l’ef­fon­dre­ment de la civi­li­sa­tion, c’est sim­ple­ment quel­qu’un qui refuse par prin­cipe la vio­lence. S’il ne parle pas de la néces­si­té de déman­te­ler de force la civi­li­sa­tion indus­trielle, c’est parce qu’il refuse les moyens néces­saires à cela. Il faut ter­ras­ser ce tabou de la vio­lence, sans tom­ber dans l’ex­cès inverse, le féti­chisme de la vio­lence du type Black Bloc. Je suis pour ma part sur la ligne de Miguel Bena­sayag, la vio­lence est un outil dont l’u­sage s’im­pose ou pas en fonc­tion des cir­cons­tances, que l’on ne peut accep­ter ou refu­ser sys­té­ma­ti­que­ment, mais dont la pos­si­bi­li­té latente consti­tue un moyen indis­pen­sable des luttes vic­to­rieuses.

    Reply
  • 15 juin 2018

    Je lis tou­jours vos articles avec grand inté­rêt : le pro­pos est étayé, soli­de­ment argu­men­té, par­fai­te­ment écrit et s’ins­crit dans une radi­ca­li­té qui me séduit autant qu’elle me dérange.

    Et, si je com­prends bien, c’est pré­ci­sé­ment cette absence de radi­ca­li­té — ou de cohé­rence — qui vous amène à cri­ti­quer les auteur que vous men­tion­nez. À leur pro­pos vous écri­vez : « Le risque étant, bien sûr, qu’en par­lant à tout le monde, on ne parle à per­sonne, et que cela par­ti­cipe de la confu­sion ambiante. » C’est en effet l’in­verse de la radi­ca­li­té que de cher­cher à s’a­dres­ser à un public élar­gi. C’est d’ailleurs ce qui fait que les prises de parole d’un Cyril Dion ou d’un Pablo Ser­vigne sont enten­dues et font boule de neige. Alors certes, d’un point de vue radi­cal, leurs prises de posi­tions paraissent molles, édul­co­rées, inadap­tées, voire men­son­gères et au final très insuf­fi­santes. Sauf qu’ils ont le mérite, en res­tant audibles, de sen­si­bi­li­ser bien davan­tage que le radi­ca­lisme.

    Dès lors on peut se deman­der s’il vaut mieux éveiller les conscience (en étant un cran au des­sus des média mains­tream) ou ne pas faire de conces­sions, au risque de… ne tou­cher que très peu de monde. Éveiller les consciences c’est déjà un début, une pre­mière marche, qui peut per­mettre d’en gra­vir d’autres et d’ac­cé­der à une conscience plus lucide, plus enga­gée, voire plus radi­cale.

    Quant à l’as­pect émo­tion­nel, ces larmes « indé­centes », ces intros­pec­tions « cri­mi­nelles » (!), on pour­rait dire cela pour tout évè­ne­ment per­son­nel. Ou autre­ment dit : il y a plus grave que ça alors ravale ta dou­leur et tais-toi. Je ne pense pas que nier une dou­leur ou une émo­tion la fasse dis­pa­raître.

    J’a­vais déjà évo­qué la notion d’am­bi­va­lence, en com­men­taire à un texte pré­cé­dent. Celle qui consiste à sou­hai­ter à la fois la fin de la « civi­li­sa­tion occi­den­tale » des­truc­trice et voir durer tous les aspects agréables qu’elle pro­cure à ceux qui ont la chance d’en béné­fi­cier. Sou­hai­ter une chose et son contraire ce n’est pas ration­nel, c’est même absurde… et pour­tant l’i­dée de pou­voir gar­der le bon et sup­pri­mer le mau­vais per­dure. Mais ce n’est pas plus absurde qu’i­ma­gi­ner que le dis­cours radi­cal et, fina­le­ment, sui­ci­daire de l’a­néan­tis­se­ment volon­taire de notre civi­li­sa­tion sédui­ra un jour les foules 😉

    Mer­ci de m’a­voir lu.

    Reply
    • 17 juin 2018

      « Sauf qu’ils ont le mérite, en res­tant audibles, de sen­si­bi­li­ser bien davan­tage que le radi­ca­lisme. »
      De sen­si­bi­li­ser à quoi ? A des miè­vre­ries qui ne nous seront pas d’une grande aide. Mieux vaut-il beau­coup de per­sonnes mal infor­mées ou peu de per­sonnes bien infor­mées ?

      Reply
      • 18 juin 2018

        Je ne par­lais évi­dem­ment pas de sen­si­bi­li­ser à des miè­vre­rie, mais de sen­si­bi­li­ser à des enjeux graves et dif­fi­ciles à appré­hen­der sans un tra­vail de prise de conscience, de matu­ra­tion, de décons­truc­tion de repré­sen­ta­tions, d’ac­cep­ta­tion. Il s’a­git d’un pro­ces­sus qui peut deman­der un cer­tain temps.

        Mieux vaut des per­sonnes infor­mées (« bien » de pré­fé­rence), conscientes, lucides… qui pour­ront éven­tuel­le­ment trans­mettre ce qu’elles savent. Que ce soit avec radi­ca­lisme ou en nuances, peu importe fina­le­ment, ce qui compte c’est que le mes­sage passe effi­ca­ce­ment et se dif­fuse.

        Reply
        • 19 juin 2018

          Pas d’ac­cord. Ce n’est pas le même mes­sage. C’est tou­jours éton­nant de voir que cer­tains consi­dèrent que l’é­co­lo­gie éta­tiste et pro-indus­trie (mais indus­trie verte, hein, évi­dem­ment) c’est la même chose que l’é­co­lo­gie liber­taire (anti-éta­tiste) et anti-indus­trielle (qui explique que seules les basses tech­no­lo­gies, ou tech­no­lo­gies douces, ou convi­viales, sont sou­te­nables / démo­cra­tiques).

          Reply
          • 26 juin 2018

            Je n’ai nul­le­ment fait men­tion de l’é­co­lo­gie éta­tiste et pro-indus­trie, « verte » ou pas, et je ne m’y recon­nais pas.

            Pro­cès d’in­ten­tion infon­dé. Dom­mage…

  • 16 juin 2018

    Juste une petite cri­tique.
    Dans ta cri­tique de la vision antropo/sociocentrique de la col­lap­so­lo­gie, je peux me per­mettre une petite cri­tique du terme « monde natu­rel » voir du concept de nature même, tota­le­ment antro­po­cen­trique et posi­tion­né uni­que­ment par oppo­si­tion à l’homme, ce qui n’est pas trans­for­mé par l’homme, résul­tant de la culture.
    Ce concept me parait assez fumeux, et confus et aurait besoin d’être repen­sé par quelque chose de plus uni­ver­selle, per­met­tant de faire une ana­lyse en pro­fon­deur du pro­blème.
    Voi­la, ce terme omni­pré­sent dans tes textes bien argu­men­tés me parait limi­ter les capa­ci­tés de conclu­sion de tes ana­lyses à une simple néga­tion de la civi­li­sa­tion suf­fi­sant à régler tous les pro­blèmes du monde, ou du moins à légi­ti­mer tous autres éven­tuelles pro­blèmes ne venant pas de l’hu­main civi­li­sé.
    Nous revoi­là donc dans la vision socio­cen­tré que tu cri­tiques, uti­li­sant l’ar­gu­men­ta­tion oppo­sée. Il faut pour moi que nous arri­vions à dépas­sé cette vision du monde mani­chéenne afin de réa­li­ser de véri­table ana­lyse cri­tique.
    Je dis ça mais j’ai pas grand chose de mieux à pro­po­ser.

    Reply
    • 17 juin 2018

      Pour en finir avec « nature » ou « envi­ron­ne­ment » qui mettent l’homme au centre, Oli­vier Rey pro­pose le terme de « milieu », l’  »umwelt » alle­mand. Ceci est déve­lop­pé dans un texte très inté­res­sant qui revient éga­le­ment sur les simu­la­tions de Denis Mea­dows à l’o­ri­gine du rap­port du Club de Rome et de la notion d’ef­fon­dre­ment. Si l’on met de côté la pers­pec­tive chré­tienne de Rey, il y a là matière à réflé­chir en pro­fon­deur : https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2018/03/14/olivier-rey-milieu-robustesse-convivialite-contre-environnement-optimisation-complexite/#more-1460

      Reply
    • 18 juin 2018

      Oui, oui, le suc­cès rela­tif des anthro­po­logues et autres pen­seurs post­dua­listes (Des­co­la, Pignoc­chi, etc.) a eu des effets inté­res­sants. Ils veulent se débar­ras­ser de « nature », pour­quoi pas. Le concept de « nature » est anthro­po­cen­tré ? Oui et non. C’est effec­ti­ve­ment un concept qui se base sur la pers­pec­tive humaine, mais comme beau­coup d’autres, et cela n’im­plique pas néces­sai­re­ment de pro­blème. Les post­dua­listes, qui veulent qu’on arrête de par­ler de nature, se mettent à par­ler de « non-humain », de « monde non-humain », et d’autres choses du genre. Le concept de « nature » fait réfé­rence à « l’En­semble de la réa­li­té maté­rielle consi­dé­rée comme indé­pen­dante de l’ac­ti­vi­té et de l’his­toire humaines » (CNRTL), au « Milieu ter­restre par­ti­cu­lier, défi­ni par le relief, le sol, le cli­mat, l’eau, la végé­ta­tion » (défi­ni­tion CNRTL, encore), ou à « l’En­vi­ron­ne­ment ter­restre, en tant qu’il sert de cadre de vie à l’es­pèce humaine, qu’il lui four­nit des res­sources » (CNRTL encore, ici, le terme de res­sources est assez pro­blé­ma­tique, évi­dem­ment). Il ne me semble pas absurde d’a­voir un mot pour dési­gner le monde non-humain, pour dis­tin­guer ce qui ne dépend pas de l’être humain de ce qui en dépend. L’an­thro­po­cen­trisme pro­blé­ma­tique ne serait-il pas de pen­ser qu’il est absurde de consi­dé­rer que quoi que ce soit puisse exis­ter indé­pen­dam­ment de l’être humain ?

      Reply
  • 19 juin 2018

    Je ne sais pas si c’est hors-sujet :
    J’ai des amis (qui se disent plu­tôt de « culture scien­ti­fique ») qui semblent par­fai­te­ment lucides quant à l’ef­fon­dre­ment de la socié­té, et même l’ef­fon­dre­ment de la bio­di­ver­si­té. Et qui consi­dèrent que c’est nor­mal, qu’il y a tou­jours eu des espèces qui ont domi­né les autres, que l’his­toire de la pla­nète n’est pas faite d’é­qui­libre, mais d’une suite de dés­équi­libres, et donc, si on dis­pa­raît avec toutes les autres espèces, eh bien c’est comme ça. Je ne sais pas bien s’ils se rendent compte de ce qu’ils disent. Et pour le coup, je suis plu­tôt désar­mé : dire « mais tu te rends compte de toutes les formes de vie qui sont détruites ? etc. » risque de n’a­voir aucun effet. Est-ce que dire « mais tu te rends compte que tu parles aus­si de tes enfants, de tes proches, etc. » aurait plus d’im­pact ? Je ne sais pas…

    Reply
    • 20 juin 2018

      C’est une lita­nie assez clas­sique dans cette culture. Une sorte de fata­lisme bizarre. C’est quelque chose qui est ensei­gné plus ou moins expli­ci­te­ment par cette culture. L’im­puis­sance apprise. Et donc ensuite ils jus­ti­fient leur impuis­sance, qu’ils jugent nor­male, par toutes sortes de réflexions hasar­deuses. Pour moi ça témoigne clai­re­ment d’un éga­re­ment men­tal, d’une sorte d’a­pa­thie, de léthar­gie. C’est une réflexion de zom­bie, pas d’être humain vivant. La domes­ti­ca­tion des êtres humains abou­tit à ça. Des indi­vi­dus qui suivent le cours des évè­ne­ments de la socié­té qu’ils subissent et sur laquelle ils n’ont aucune prise, et qui le jus­ti­fient par un fata­lisme ou un déter­mi­nisme pure­ment idéo­lo­gique.

      Reply
  • 25 juin 2018

    Bon­jour Nico­las,

    il y a un élé­ment que tu n’as pas pris en compte dans ton argu­men­taire mais qui est très impor­tant d’a­bor­der : l’as­som­bris­se­ment glo­bal. (« Glo­bal dim­ming » en anglais)
    C’est l’ef­fet inverse du réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Tout comme le réchauf­fe­ment, il est pro­vo­qué par notre civi­li­sa­tion indus­trielle.
    Il vient atté­nuer en par­tie le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. J’in­vite ceux qui vou­draient en savoir plus sur cet effet à recher­cher le terme sur inter­net.
    En bref : si la civi­li­sa­tion indus­trielle s’ar­rête, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique va aug­men­ter d’au­tant plus qu’il n’y aura plus cet effet refroi­dis­sant dû à l’as­som­bris­se­ment glo­bal.

    Est-il pos­sible de sau­ver la civi­li­sa­tion ET sau­ver la pla­nète ?
    Dieu seul le sait. Mais ce qui est sûr, c’est qu’on ne pour­ra pas sau­ver la pla­nète sans la civi­li­sa­tion.

    Reply
    • 27 juin 2018

      Oui, par contre je ne com­prends pas, le glo­bal dim­ming, je connais bien, mais « on ne pour­ra pas sau­ver la pla­nète sans la civi­li­sa­tion », c’est un contre­sens. La civi­li­sa­tion détruit la pla­nète. C’est pour­tant simple. Le glo­bal dim­ming en est une illus­tra­tion de plus.

      Reply
  • 4 décembre 2018

    Mer­ci pour cette cri­tique. Pour­tant je suis la ména­gère de moins de 50 réa­li­sant que notre socié­té est vrai­ment proche de la fin, tér­ro­ri­sée de voir son fils mour­rir de faim devant ses yeux. Mais je par­tage vos vues. En pre­nant de la dis­tance (inca­pable à pré­sent je l’a­voue) il est clair que la fin de la socié­té indus­trielle est sal­va­trice. Il y a en outré des mil­liers de façon de dis­pa­raître ; et si on dis­pa­raît pour la sau­ve­garde de la pla­nète et d’autres socie­tés non indus­tria­li­sées… Mais bon nous sommes humains ; et notre ins­tinct de sur­vie kick in. La fin annon­cée de la socié­té indus­trielle est peut être aus­si une occa­sion pour se battre non pas contre la fin de notre socié­té mais pour une socié­té un peu moins pire.

    Reply
  • 23 février 2019

    À la liste des vio­lences (tu le sug­gères sans le dire clai­re­ment), j’a­jou­te­rai les vio­lences psy­cho­lo­giques exer­cées de manière conti­nue dans le sys­tème actuel, celui de la per­for­mance, de la com­pé­ti­tion, des objec­tifs à atteindre absurde, etc. Bref, une vio­lence moins visible, mais réelle. Les vio­lences psy­cho­lo­giques aus­si infli­gées aux « esclaves » qui pro­duisent pour nous, les nan­tis du nord en leur fai­sant miroi­ter la pers­pec­tive de vivre un jour comme nous, sans que ce jour n’ar­rive jamais. Sans comp­ter les dom­mages à l’en­vi­ron­ne­ment que cela pro­vo­que­rait.
    Un grand mer­ci, très sti­mu­lant !
    Bref, une remarque, un point de « détails »…
    Pré­ci­sions : je viens de décou­vrir le site « par­tage » et tes articles sur la col­lap­so­lo­gie.

    Reply
  • […] Nico­las Casaux. « Le pro­blème de la col­lap­so­lo­gie, Cyril Dion et l’idéologie du pro­grès », Par­tage-le, juin 2018 ; « Quelques remarques sur l’Affaire du siècle », Par­tage-le, décembre […]

    Reply
  • 27 août 2019

    J’ai lu plu­sieurs de vos articles et je les trouve très bien, par contre, j’en ai plus qu’as­sez que l’on parle du blanc pri­vi­lé­gié, il est sans aucun doute fait men­tion d’hommes se trou­vant dans les hautes sphères du pou­voir et des affaires, parce que n’ou­blions pas qu’en Europe ou vivent les fameuses blancs pri­vi­lé­giés, les enfants blancs et donc pri­vi­lé­giés, mais de familles pauvres, tra­vaillaient dans les mines, les fila­tures et autres endroits par­ti­cu­liè­re­ment sym­pa­thique, ils y étaient vic­times de vio­lences et d’a­bus divers, heu­reu­se­ment que cer­tains se sont éle­vés contre cet état de chose, je vous conseille de lire Ger­mi­nal de Zola ou vous décou­vri­rez le quo­ti­dien abo­mi­nable de ces blancs pri­vi­lé­giés qui avaient l’im­mense chance de se retrou­ver face à l’ar­mée, elle aus­si consti­tuée de blancs pri­vi­lé­giés qui n’hé­si­taient pas à leur faire des trous dans le corps. Les blancs pri­vi­lé­giés ont tou­jours été mépri­sants et mons­trueu­se­ment arro­gants avec leurs congé­nères. Tous ceux qui ont une immense for­tune et ont le pou­voir entre les mains sont tou­jours les bour­reaux de leur peuple, bien qu’ils aient bien sou­vent la même cou­leur de peau, je le sais par des per­sonnes afri­caines bien pla­cées pour le savoir. Il n’y a pas de dif­fé­rence entre les uns et autres, il y a d’un côté les pri­vi­lé­giés (peu importe leur ori­gine) et les autres, ceux d’en bas, en l’oc­cur­rence des gens comme moi. Oui, notre monde va dis­pa­raître et nous avec, les dino­saures ne sont plus là, bien­tôt, cela sera notre tour, bien enten­du, une autre espèce nous rem­pla­ce­ra et ain­si de suite.

    Reply
Write a response

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Attach images - Only PNG, JPG, JPEG and GIF are supported.