Dans son allo­cu­tion du mar­di 16 avril, Emma­nuel Macron a van­té la gran­deur de « notre » nation, en fai­sant réfé­rence à « un peuple » et « son his­toire mil­lé­naire », au cours de laquelle « nous avons bâti des villes, des ports, des églises ».

Bien évi­dem­ment, il pas­sait sous silence ce que l’historien Howard Zinn rap­pelle dès l’introduction de son livre Une his­toire popu­laire des États-Unis De 1492 à nos jours :

« Les nations ne sont pas des com­mu­nau­tés et ne l’ont jamais été. L’histoire de n’importe quel pays, pré­sen­tée comme une his­toire de famille, dis­si­mule les plus âpres conflits d’intérêts (qui par­fois éclatent au grand jour et sont le plus sou­vent répri­més) entre les conqué­rants et les popu­la­tions sou­mises, les maîtres et les esclaves, les capi­ta­listes et les tra­vailleurs, les domi­nants et les domi­nés, qu’ils le soient pour des rai­sons de race ou de sexe. Dans un monde aus­si conflic­tuel, où vic­times et bour­reaux s’affrontent, il est, comme le disait Albert Camus, du devoir des intel­lec­tuels de ne pas se ran­ger aux côtés des bour­reaux. »

Si la France a effec­ti­ve­ment une his­toire mil­lé­naire, c’est celle d’une oli­gar­chie qui est par­ve­nue à créer et impo­ser ce que l’on appelle France, à façon­ner la nation fran­çaise, à tra­vers un « pro­jet d’ho­mo­gé­néi­sa­tion », ain­si que le for­mule l’an­thro­po­logue James C. Scott[1] :

« Une fois en place, l’État (nation) moderne a entre­pris d’homogénéiser sa popu­la­tion et les pra­tiques ver­na­cu­laires du peuple, jugées déviantes. Presque par­tout, l’État a pro­cé­dé à la fabri­ca­tion d’une nation : la France s’est mise à créer des Fran­çais, l’Italie des Ita­liens, etc. […]

Une grande diver­si­té de langues et de dia­lectes, sou­vent mutuel­le­ment inin­tel­li­gibles, a été, prin­ci­pa­le­ment par la sco­la­ri­sa­tion, subor­don­née à une langue natio­nale, qui était la plu­part du temps le dia­lecte de la région domi­nante. Ceci a mené à la dis­pa­ri­tion de langues, de lit­té­ra­tures locales, orales et écrites, de musiques, de récits épiques et de légendes, d’un grand nombre d’univers por­teurs de sens. Une énorme diver­si­té de lois locales et de pra­tiques a été rem­pla­cée par un sys­tème natio­nal de droit qui était, du moins au début, le même par­tout.

Une grande diver­si­té de pra­tiques d’utilisation de la terre a été rem­pla­cée par un sys­tème natio­nal de titres, d’enregistrement et de trans­fert de pro­prié­té, afin d’en faci­li­ter l’imposition. Un très grand nombre de péda­go­gies locales (appren­tis­sage, tuto­rat auprès de « maîtres » nomades, gué­ri­son, édu­ca­tion reli­gieuse, cours infor­mels, etc.) a géné­ra­le­ment été rem­pla­cé par un seul et unique sys­tème sco­laire natio­nal, dont un ministre fran­çais de l’Éducation s’est un jour van­té en affir­mant que, puisqu’il était pré­ci­sé­ment 10 h 20, il connais­sait le pas­sage pré­cis de Cicé­ron que tous les étu­diants de tel niveau étaient actuel­le­ment en train d’étudier par­tout en France. La vision uto­pique d’uniformité fut rare­ment réa­li­sée, mais ces pro­jets ont néan­moins réus­si à abo­lir une mul­ti­tude de pra­tiques ver­na­cu­laires.

Aujourd’hui, au-delà de l’État-nation comme tel, les forces de la stan­dar­di­sa­tion sont repré­sen­tées par des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales. L’objectif prin­ci­pal d’institutions comme la Banque mon­diale, le FMI, I’OMC, l’Unesco et même l’Unicef et la Cour inter­na­tio­nale est de pro­pa­ger par­tout dans le monde des stan­dards nor­ma­tifs (des « pra­tiques exem­plaires ») ori­gi­naires, encore une fois, des nations de l’Atlantique Nord. Le poids finan­cier de ces agences est tel que le fait de ne pas se confor­mer à leurs recom­man­da­tions entraîne des péna­li­tés consi­dé­rables qui prennent la forme d’annulations de prêts et de l’aide inter­na­tio­nale. Le char­mant euphé­misme « har­mo­ni­sa­tion » désigne main­te­nant ce pro­ces­sus d’alignement ins­ti­tu­tion­nel. Les socié­tés mul­ti­na­tio­nales jouent éga­le­ment un rôle déter­mi­nant dans ce pro­jet de stan­dar­di­sa­tion. Elles aus­si pros­pèrent dans des contextes cos­mo­po­lites fami­liers et homo­gé­néi­sés où l’ordre légal, la régle­men­ta­tion com­mer­ciale, le sys­tème moné­taire, etc. sont uni­formes. De plus, elles tra­vaillent constam­ment, par la vente de leurs pro­duits et ser­vices et par la publi­ci­té, à fabri­quer des consom­ma­teurs, dont les goûts et les besoins sont leur matière pre­mière.

[…] Le résul­tat est une sévère réduc­tion de la diver­si­té cultu­relle, poli­tique et éco­no­mique, c’est-à-dire une homo­gé­néi­sa­tion mas­sive des langues, des cultures, des sys­tèmes de pro­prié­té, des formes poli­tiques et, sur­tout, des sen­si­bi­li­tés et des mondes vécus qui leur per­mettent de per­du­rer. Il est main­te­nant pos­sible de se pro­je­ter avec angoisse au jour, dans un ave­nir rap­pro­ché, où l’homme d’affaires de l’Atlantique Nord, en sor­tant de l’avion, trou­ve­ra par­tout dans le monde un ordre ins­ti­tu­tion­nel (des lois, des codes de com­merce, des minis­tères, des sys­tèmes de cir­cu­la­tion, des formes de pro­prié­tés, des régimes fon­ciers, etc.) tout à fait fami­lier. Et pour­quoi pas ? Ces formes sont essen­tiel­le­ment les siennes. Seuls la cui­sine, la musique, les danses et les cos­tumes tra­di­tion­nels demeu­re­ront exo­tiques et folk­lo­riques… bien que com­plè­te­ment com­mer­cia­li­sés. »

C’est-à-dire qu’en van­tant « cette grande conti­nui­té qui fait la nation fran­çaise », Macron van­tait ce pro­ces­sus auto­ri­taire et sécu­laire[2] de stan­dar­di­sa­tion natio­nale, et inter­na­tio­nale, de fabri­ca­tion d’une nation par l’État (monar­chiste, ini­tia­le­ment, puis impé­ria­liste, puis répu­bli­cain, puis répu­bli­cain et soi-disant démo­cra­tique) et l’oligarchie qui le dirige et le diri­geait, cette « homo­gé­néi­sa­tion mas­sive des langues, des cultures, des sys­tèmes de pro­prié­té, des formes poli­tiques et, sur­tout, des sen­si­bi­li­tés et des mondes vécus ».

Par ailleurs, en affir­mant que « nous sommes ce peuple de bâtis­seurs » — au-delà du men­songe selon lequel nous sommes en quelque sorte un peuple uni, une nation, une grande famille, une com­mu­nau­té humaine sou­dée et exis­tant par choix, volon­tai­re­ment, qui serait le pro­duit d’un consen­sus (voir la cita­tion d’Howard Zinn, plus haut) — de bâtis­seurs qui construisent « des villes, des ports, des églises », notre cher monarque met le doigt sur le pro­blème qu’il cherche (sup­po­sé­ment) à résoudre  en affir­mant vou­loir make the pla­net great again. C’est pré­ci­sé­ment cette pul­sion d’une cer­taine culture humaine (la civi­li­sa­tion[3], désor­mais indus­trielle, résul­tat de l’homogénéisation et de la stan­dar­di­sa­tion dont parle Scott) à inlas­sa­ble­ment construire « des villes, des ports, des églises » (mais pas seule­ment, mais aus­si, et plus récem­ment, des auto­routes, des aéro­ports, des centres com­mer­ciaux, etc.), et à s’étendre, encore et encore, qui est en train de rava­ger la pla­nète. L’urbanisation, l’expansion du mode de vie urbain — qui implique celle de l’agriculture[4], de l’élevage et d’autres acti­vi­tés des­truc­trices du monde natu­rel (extrac­tions minières, etc.) — consti­tue le troi­sième prin­ci­pal fac­teur de la des­truc­tion mas­sive des espèces vivantes actuelle (qua­li­fiée de manière déres­pon­sa­bi­li­sante de sixième extinc­tion de masse des espèces). L’urbanisation a tou­jours été syno­nyme de des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales.

L’écrivain états-unien John Per­lin, auteur du monu­men­tal A Forest Jour­ney : The Sto­ry of Wood and Civi­li­za­tion (Périple de forêt : L’histoire du bois et de la civi­li­sa­tion) note que :

« Les écri­vains des temps pas­sés remar­quaient que les forêts reculent lorsque les civi­li­sa­tions se déve­loppent et croissent. Le poète romain Ovide a écrit qu’avant l’avènement de la civi­li­sa­tion, “on n’a­vait pas encore vu le pin arra­ché des mon­tagnes”. Mais avec son avè­ne­ment “les arbres qui, depuis si long­temps, cou­ron­naient immo­biles le som­met des mon­tagnes, allèrent, trans­for­més en navires, insul­ter des flots incon­nus”. »

Les civi­li­sa­tions se carac­té­ri­saient éga­le­ment bien sou­vent par d’imposantes construc­tions en pierre. Ain­si que James C. Scott le rap­pelle dans son livre Homo Domes­ti­cus :

« Le fait que l’État ait fini par domi­ner les grands récits archéo­lo­giques et his­to­riques n’a rien de très éton­nant. Pour nous — Homo Sapiens — qui consi­dé­rons habi­tuel­le­ment les choses du point de vue d’une seule ou de quelques géné­ra­tions, la per­ma­nence de l’État et de son espace admi­nis­tré appa­raît comme une constante indis­so­ciable de notre condi­tion. Au-delà de l’hégémonie com­plète dont jouit actuel­le­ment l’organisation éta­tique, une grande par­tie des études archéo­lo­giques et his­to­riques du monde est finan­cée par l’État, et se résume sou­vent à un exer­cice nar­cis­sique de réa­li­sa­tion d’autoportrait. La tra­di­tion archéo­lo­gique qui, jusqu’à récem­ment, consis­tait à exhu­mer et à ana­ly­ser les ruines his­to­riques majeures, aggrave encore ce tra­vers. Ain­si, si vous construi­siez de manière monu­men­tale, en pierre, et en concen­trant oppor­tu­né­ment vos décombres en un seul endroit, il était assez pro­bable que vous soyez “décou­verts” et par-là même ame­nés à domi­ner les pages de l’histoire ancienne. Si, au contraire, vous construi­siez en bois, en bam­bou, ou en roseaux, vous ris­quiez fort d’échapper aux annales de l’archéologie. Et si vous étiez des chas­seurs-cueilleurs ou des nomades, même nom­breux, ne lais­sant der­rière vous qu’une fine couche clair­se­mée de déchets bio­dé­gra­dables, il était assez pro­bable que vous soyez tota­le­ment absents des archives archéo­lo­giques. »

Au lieu de conti­nuer à tri­mer pour la « start-up nation » de l’oligarchie macro­niste, ou plus géné­ra­le­ment pour la machine de mort mon­dia­li­sée que consti­tue la civi­li­sa­tion indus­trielle, nous ferions bien de cher­cher à déman­te­ler ces struc­tures sociales auto­ri­taires et des­truc­trices de la vie sur Terre, afin de (re-)créer une mul­ti­tude de cultures, de formes poli­tiques, de sen­si­bi­li­tés et de mondes vécus, démo­cra­tiques et fon­dés sur cet art per­du qui consiste à vivre sur Terre avec humi­li­té, sans lais­ser de trace, sans cher­cher à construire toutes sortes de monu­ments gigan­tesques en espé­rant lais­ser une marque (quelle méga­lo­ma­nie), mais plu­tôt en nous ins­pi­rant de ceux d’entre nous qui savaient — et de ceux qui savent encore — ne lais­ser der­rière eux « qu’une fine couche clair­se­mée de déchets bio­dé­gra­dables ».

Nico­las Casaux


  1. https://partage-le.com/2015/01/la-standardisation-du-monde-james-c-scott/
  2. Voir : « De la royau­té aux démo­cra­ties modernes : un conti­nuum anti­dé­mo­cra­tique » : https://partage-le.com/2018/08/de-la-royaute-aux-democraties-modernes-un-continuum-antidemocratique-par-nicolas-casaux/
  3. https://partage-le.com/2017/10/7993/
  4. « L’agriculture ou la pire erreur de l’histoire de l’humanité » (Jared Dia­mond) : https://partage-le.com/2016/09/lagriculture-ou-la-pire-erreur-de-lhistoire-de-lhumanite-par-jared-diamond-clive-dennis/

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Comments to: Emmanuel Macron et le « peuple de bâtisseurs » (par Nicolas Casaux)
  • 1 mai 2019

    Je sous­cris plei­ne­ment à votre réflexion et sa conclu­sion… mais, à près de 8 mil­liards d’in­di­vi­dus, ne pen­sez-vous pas qu’il soit trop tard?… avec toutes les consé­quences que ma ques­tion induit…
    hon­nê­te­ment, pen­sez-vous que nous puis­sions nous réor­ga­ni­ser pour revivre selon les us et cou­tumes des chas­seurs-cueilleurs « ne lais­sant der­rière eux « qu’une fine couche clair­se­mée de déchets bio­dé­gra­dables » ? »…
    j’en doute fort ou plu­tôt, non, par hon­nê­te­té à laquelle je vous invite, je n’y crois tout sim­ple­ment pas… je pense qu’il est (hélas) vrai­ment trop tard

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