Le texte sui­vant est une tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment publié, en anglais, le 10 avril 2020 sur le site The Cai­ro Review.


À mesure que la crise éco­lo­gique conti­nue­ra d’empirer et que l’humanité [et plus pré­ci­sé­ment, la civi­li­sa­tion, NDLR] conti­nue­ra de s’é­tendre au détri­ment des espaces natu­rels, les pan­dé­mies se mul­ti­plie­ront.

À ce jour, le nombre de per­sonnes infec­tées par le Covid-19 a dépas­sé les deux mil­lions. Quant au nombre de morts, il est proche de 150 000. Et chaque jour, le bilan empire. L’é­co­no­mie mon­diale s’est lar­ge­ment mise en veille tan­dis que les États confinent leurs popu­la­tions dans le but d’en­rayer la pro­gres­sion du virus. Impos­sible, pour l’ins­tant, de savoir quand cette crise mon­diale pren­dra fin.

D’a­près une étude du Scripps Research Ins­ti­tute inti­tu­lée « COVID-19 coro­na­vi­rus epi­de­mic has a natu­ral ori­gin » (« l’é­pi­dé­mie de mala­die à coro­na­vi­rus Covid-19 est d’o­ri­gine natu­relle ») publiée le 17 mars, le Covid-19 a été trans­mis de l’a­ni­mal à l’homme (pro­ba­ble­ment par des chauve-sou­ris) à Wuhan, en Chine. Or, si les condi­tions qui ont per­mis la pro­pa­ga­tion mon­diale du virus ont certes des com­po­santes natu­relles, elles sont aus­si anthro­piques : la crise cli­ma­tique qui s’ac­cen­tue et l’hu­ma­ni­té qui conti­nue de pro­li­fé­rer au détri­ment des espaces natu­rels. Ces deux phé­no­mènes favo­risent les contacts entre l’être humain et les agents infec­tieux.

Dire que les phé­no­mènes épi­dé­miques de l’am­pleur du Covid-19 n’ar­rivent qu’une fois dans une vie ne serait pas exact. 102 ans après la grippe espa­gnole, on devrait plu­tôt dire « une fois par siècle ».

Mais peut-on s’at­tendre à ce que les pan­dé­mies mon­diales conti­nuent de sur­ve­nir à cette fré­quence ?

Le comportement humain comme vecteur

Les épi­dé­mio­lo­gistes appellent « vec­teurs » les inter­mé­diaires qui trans­portent et trans­mettent des agents infec­tieux à d’autres orga­nismes vivants. Dans le cas du Covid-19, les êtres humains sont des vec­teurs qui, à cause du tra­fic aérien, de l’é­co­no­mie mon­dia­li­sée et des mesures gou­ver­ne­men­tales lar­ge­ment inadé­quates (quoique très diverses), ont trans­mis la mala­die en se dépla­çant.

« Jamais aupa­ra­vant les agents infec­tieux n’ont eu autant d’oc­ca­sions de se trans­mettre des ani­maux sau­vages et domes­tiques à l’être humain », a récem­ment expli­qué au Guar­dian Inger Ander­sen, la direc­trice du pro­gramme envi­ron­ne­men­tal des Nations Unies — non seule­ment à cause de l’ap­pé­tit insa­tiable de l’hu­ma­ni­té pour les voyages, mais aus­si de la des­truc­tion des éco­sys­tèmes et de l’ac­crois­se­ment de la pré­sence humaine. En effet, une étude publiée en 2001 inti­tu­lée « Risk fac­tors for human disease emer­gence » (« fac­teurs de risques d’é­mer­gence de patho­lo­gies chez l’homme ») a mon­tré que 75 % des mala­dies infec­tieuses pro­viennent des milieux natu­rels. Ander­sen pré­cise que « notre des­truc­tion conti­nue des espaces natu­rels nous a dan­ge­reu­se­ment rap­pro­chés de plantes et d’a­ni­maux por­teurs de mala­dies qu’ils peuvent trans­mettre à l’homme. »

Dans le contexte actuel, le pro­fes­seur Andrew Cun­nin­gham de la Socié­té zoo­lo­gique de Londres sou­ligne dans le même article que « l’é­mer­gence et la pro­pa­ga­tion du Covid-19 étaient non seule­ment pré­vi­sibles, mais même pré­vues, [en ceci qu’] on s’at­ten­dait à voir émer­ger un nou­veau virus d’o­ri­gine natu­relle qui mena­ce­rait la san­té publique. »

Cela fait en effet des années que cer­tains tirent la son­nette d’a­larme face à l’im­mi­nence d’une crise comme celle du Covid-19. Les épi­dé­mies de syn­drome res­pi­ra­toire aigu sévère (SARS-CoV‑1) en 2002–2003, de coro­na­vi­rus du syn­drome res­pi­ra­toire du Moyen-Orient (MERS-CoV) en 2012 et d’E­bo­la en 2014 avaient cha­cune de quoi alar­mer les gou­ver­ne­ments du monde, qui auraient dû prendre leurs pré­cau­tions dans les années pré-Covid-19. L’a­ver­tis­se­ment était le sui­vant : la des­truc­tion conti­nue des éco­sys­tèmes par le déve­lop­pe­ment, la défo­res­ta­tion, la crise cli­ma­tique et l’ex­ploi­ta­tion lucra­tive des ani­maux mène­rait inévi­ta­ble­ment à l’in­fec­tion des humains par des « zoo­noses », c’est-à-dire des mala­dies pro­ve­nant d’a­ni­maux au contact des­quels l’homme ne se serait pas trou­vé s’il n’a­vait pas détruit leurs milieux.

Le Covid-19, c’est tout sim­ple­ment le pas­sage à un stade supé­rieur des mala­dies favo­ri­sées par le com­por­te­ment délé­tère de l’hu­ma­ni­té contre la Terre. Le pro­fes­seur Cun­nin­gham va même jus­qu’à nous trou­ver « pro­ba­ble­ment un peu chan­ceux » avec le Covid-19, vu le taux de léta­li­té de 50 % d’E­bo­la et celui de 60–75 % du virus Nipah. Il consi­dère, comme beau­coup de scien­ti­fiques, qu’à moins que nous ne chan­gions de com­por­te­ment, l’a­ve­nir nous réserve davan­tage de pan­dé­mies, notam­ment si nous conti­nuons de concen­trer tou­jours plus d’animaux ani­maux sau­vages entre eux, et avec nous, sur les mar­chés.

« Avec autant de gens sur les mar­chés et au contact direct des fluides cor­po­rels de ces ani­maux, c’est un ter­rain tout à fait pro­pice à l’é­mer­gence [d’un agent patho­gène] », explique M. Cun­nin­gham. « S’il fal­lait ima­gi­ner un scé­na­rio qui maxi­mise les chances [de trans­mis­sion], je n’au­rais pas de meilleure idée. »

Le vul­ga­ri­sa­teur scien­ti­fique David Quam­men a son­né l’a­larme en 2012 dans son livre Spillo­ver : Ani­mal Infec­tions and the Next Human Pan­de­mic (« Conta­gion : les infec­tions ani­males et la pro­chaine pan­dé­mie humaine ». Il y exhorte les gou­ver­ne­ments et les acteurs de la san­té à se pré­mu­nir contre l’im­mi­nence de pan­dé­mies. « Pré­pa­rons-nous à un nou­veau virus, peut-être un coro­na­vi­rus dont l’hôte serait un ani­mal sau­vage, comme une chauve-sou­ris. Voi­là les aver­tis­se­ments que j’ai for­mu­lés dans Spillo­ver », raconte Quam­men à Orion Maga­zine. Ses brefs conseils concer­nant ce qui risque d’ar­ri­ver et com­ment s’y pré­pa­rer méritent qu’on les répète :

« Pré­pa­rez-vous au pire et espé­rez le meilleur ; tant que nous cap­tu­re­rons des ani­maux sau­vages et que nous leur ouvri­rons les entrailles, nous serons loin d’en avoir fini avec les conta­gions zoo­no­tiques. Une forêt tro­pi­cale, riche d’une faune très diverse et de nom­breux micro-orga­nismes, c’est comme une vieille grange : si vous l’é­cra­sez avec un bull­do­zer, les virus vont se répandre dans l’air comme de la pous­sière ; alors, sur­tout, fou­tez la paix aux chauves-sou­ris. »

Voi­là pour­quoi, selon Ander­sen, il est essen­tiel de mettre fin à la des­truc­tion des éco­sys­tèmes et de la bio­di­ver­si­té pro­vo­quée par la crois­sance démo­gra­phique et éco­no­mique.

Les feux de forêt qui ont rava­gé le Bré­sil et l’Aus­tra­lie en 2019 illus­trent, explique-t-elle, le fait que le com­por­te­ment humain pré­pare le ter­rain pour les pan­dé­mies. Elle éta­blit un lien direct entre les incen­dies en Ama­zo­nie et la poli­tique du pré­sident bré­si­lien Jair Bol­so­na­ro, menée dans l’in­té­rêt de l’in­dus­trie de l’é­le­vage et de l’a­gro-indus­trie. En outre, ces incen­dies ont été favo­ri­sés par la hausse des tem­pé­ra­tures mon­diales que pro­voque la crise cli­ma­tique, qui induit aus­si un déclin de la bio­di­ver­si­té.

Pour Ander­sen comme pour Quam­men, cette des­truc­tion conti­nue des espaces où peut pros­pé­rer la vie sau­vage est la cause de notre trop grande proxi­mi­té avec les hôtes ani­maux et végé­taux de virus mor­tels, qu’ils peuvent nous trans­mettre, comme c’est arri­vé pour le Covid-19.

Même la Banque mon­diale s’est fait l’é­cho de ces pro­pos. « L’o­ri­gine et le che­mi­ne­ment de la pan­dé­mie de coro­na­vi­rus ne devraient pas nous sur­prendre », écri­vait récem­ment Daniel Mira-Sala­ma, spé­cia­liste de l’en­vi­ron­ne­ment, sur un blog de la Banque mon­diale. « Lors de l’é­pi­dé­mie de 2003, le SRAS a été trans­mis à l’homme par la civette (chat mus­qué), qui était ven­due sur les mar­chés comme ani­mal de com­pa­gnie mais aus­si comme ali­ment de choix. En 2012, le MERS a été trans­mis à l’homme par le cha­meau. La grippe aviaire, le virus Nipah, Ebo­la, le VIH… ont tous en com­mun, avec bien d’autres mala­dies infec­tieuses émer­gentes, de pro­ve­nir des ani­maux et d’ensuite infec­ter l’homme. »

Pour le pro­fes­seur Cun­nin­gham, la pan­dé­mie mon­diale que nous tra­ver­sons est « un aver­tis­se­ment fla­grant ». Il ajoute que « le com­por­te­ment humain est tou­jours à l’o­ri­gine [des pan­dé­mies] qui, à moins que nous nous com­por­tions dif­fé­rem­ment, seront plus nom­breuses à l’a­ve­nir. »

Cela étant, à l’heure d’aujourd’hui, de nom­breux États conti­nuent d’hésiter entre la pro­tec­tion de leurs éco­no­mies et la mise en œuvre des mesures dra­co­niennes néces­saires afin d’enrayer la pro­pa­ga­tion du coro­na­vi­rus.

Les États-Unis, par exemple, sont désor­mais le pays le plus tou­ché par la pan­dé­mie de Covid-19 : même les modé­li­sa­tions de la Mai­son-Blanche montrent que 2,2 mil­lions d’A­mé­ri­cains auraient pu mou­rir si aucune mesure n’a­vait été prise, et jus­qu’à 240 000 pour­raient mou­rir mal­gré les mesures en place.

Si, aujourd’­hui, les États-Unis prennent effec­ti­ve­ment des dis­po­si­tions visant à conte­nir le virus, c’est seule­ment après des mois pas­sés à igno­rer l’am­pleur poten­tielle de la menace, ce qui a per­mis au virus de s’ins­tal­ler en pro­fon­deur dans cer­taines com­mu­nau­tés, par­tout dans le pays. La poli­tique de dépis­tage géné­ral a du retard et, même si des États comme celui de Washing­ton ont mis en place un confi­ne­ment et par­viennent assez effi­ca­ce­ment à ralen­tir la pro­pa­ga­tion, d’autres, comme la Flo­ride, ont trop fai­ble­ment réagi.

C’est pour­quoi, à défaut d’une réponse natio­nale sérieuse et uni­forme, la pro­pa­ga­tion rapide du virus semble inévi­table, comme l’Eu­rope s’en est ren­du compte il y a peu.

Le climat comme vecteur

Outre la des­truc­tion et l’invasion des milieux natu­rels, l’autre fac­teur essen­tiel pré­ci­pi­tant le déve­lop­pe­ment iné­luc­table des pan­dé­mies est aus­si d’o­ri­gine humaine : il s’agit de la crise cli­ma­tique, qui s’ac­cé­lère.

La crise cli­ma­tique fait peser une double menace pan­dé­mique : d’une part le dérè­gle­ment des tem­pé­ra­tures et des pré­ci­pi­ta­tions per­met aux agents infec­tieux et à leurs hôtes de se dépla­cer dans des régions où sur­vivre leur était aupa­ra­vant impos­sible, et d’autre part l’ac­cé­lé­ra­tion de la fonte des glaces libère d’an­ciens virus déjà incu­bés.

Des micro-orga­nismes patho­gènes figés dans la glace du per­ma­frost de l’Arc­tique ont déjà été libé­rés par la fonte des glaces due au réchauf­fe­ment cli­ma­tique. En août 2016, en Sibé­rie, un jeune gar­çon est mort et 20 per­sonnes ont été hos­pi­ta­li­sées après avoir été expo­sées au bacille du char­bon suite à la fonte du per­ma­frost. Ce bacille pro­ve­nait de la car­casse d’un renne infec­té qui avait pas­sé 75 ans dans la glace… Jus­qu’à la vague de cha­leur esti­vale de 2016. Le bacille a été libé­ré dans l’eau et les sols des zones ou pais­saient les rennes, dont la viande est consom­mée en Sibé­rie, expo­sant ain­si la popu­la­tion humaine.

Cer­tains scien­ti­fiques craignent que la fonte du per­ma­frost n’ouvre la boîte de Pan­dore des mala­dies. Ain­si que l’a expli­qué Jean-Michel Cla­ve­rie, cher­cheur en bio­lo­gie évo­lu­tive à l’U­ni­ver­si­té d’Aix-Mar­seille, à la BBC en mai 2017 : « Le per­ma­frost pré­serve très bien les micro-orga­nismes : c’est un milieu froid, sombre et sans oxy­gène ». « Des virus patho­gènes pou­vant infec­ter l’être humain et les ani­maux pour­raient se trou­ver dans les couches anciennes du per­ma­frost, cer­tains ayant pu pro­vo­quer des épi­dé­mies mon­diales il y a long­temps ».

La fonte du per­ma­frost, le dérè­gle­ment du cli­mat et des pré­ci­pi­ta­tions et l’in­va­sion par l’homme des milieux natu­rels ont non seule­ment ouvert la voie à la pro­pa­ga­tion du Covid-19, mais en outre garan­tissent des pan­dé­mies mon­diales plus fré­quentes et plus létales si le com­por­te­ment humain vis-à-vis de la pla­nète ne prend pas un tour­nant radi­cal.

Une étude publiée en 2011 dans le jour­nal Glo­bal Health Action aver­tis­sait : « suite à la fonte du per­ma­frost, les vec­teurs de mala­dies mor­telles des XVIII et XIXe siècles pour­raient reve­nir, notam­ment aux envi­rons des cime­tières où reposent les vic­times de ces mala­dies infec­tieuses. »

En 2005, la NASA a mon­tré dans une étude qu’il était pos­sible de réveiller des bac­té­ries conge­lées depuis 32 000 ans et, en 2007, des scien­ti­fiques ont rame­né à la vie des bac­té­ries figées depuis huit mil­lions d’an­nées dans la glace de l’An­tarc­tique.

Même si toutes les bac­té­ries ne sur­vivent pas aux très longues périodes de congé­la­tion, cer­taines le peuvent ; celles dont nous avons connais­sance ont de quoi inquié­ter — sans par­ler de celles qu’il nous reste à décou­vrir.

Une autre ten­ta­tive a por­té ses fruits en 2014 : il s’a­gis­sait de réani­mer deux virus figés dans la glace du per­ma­frost sibé­rien depuis 30 000 ans. Ils sont deve­nus infec­tieux peu après leur réani­ma­tion.

Pour Cla­ve­rie, il existe une pro­ba­bi­li­té non négli­geable que des micro-orga­nismes patho­gènes puissent res­sur­gir, comme le montrent plu­sieurs études. Il explique à la BBC qu’il « peut s’a­gir de bac­té­ries qu’on peut éli­mi­ner grâce aux anti­bio­tiques, mais aus­si de bac­té­ries résis­tantes ou de virus. Si l’agent patho­gène n’a pas été au contact de l’homme depuis long­temps, alors notre sys­tème immu­ni­taire n’y est pas pré­pa­ré. Donc oui, cela pour­rait être dan­ge­reux. »

D’a­près l’Or­ga­ni­sa­tion mon­diale de la san­té (OMS), il existe trois méthodes prin­ci­pales pour étu­dier les liens entre les mala­dies infec­tieuses et la crise cli­ma­tique.

D’a­bord, on peut exa­mi­ner les liens entre les varia­tions cli­ma­tiques et l’é­mer­gence de mala­dies infec­tieuses dans le pas­sé, comme les pics de palu­disme qui ont eu lieu en même temps que les évé­ne­ments météo­ro­lo­giques extrêmes : en Inde par exemple, l’exa­cer­ba­tion des mous­sons par le réchauf­fe­ment cli­ma­tique a conduit à une aug­men­ta­tion des pré­ci­pi­ta­tions et de l’hu­mi­di­té, déclen­chant de graves épi­dé­mies de palu­disme.

De même, on peut exa­mi­ner un par un ces signes avant-cou­reurs d’une vul­né­ra­bi­li­té accrue aux mala­dies qui conti­nuent d’ap­pa­raître, notam­ment les tem­pé­ra­tures et les évé­ne­ments météo­ro­lo­giques extrêmes.

Grâce aux don­nées appor­tées par ces deux études, il est pos­sible de conce­voir un modèle pré­dic­tif per­met­tant d’es­ti­mer l’am­pleur des futures mala­dies infec­tieuses en fonc­tion de dif­fé­rents scé­na­rios cli­ma­tiques envi­sa­gés. Cer­tains modèles montrent, comme on s’y atten­dait, une aug­men­ta­tion mon­diale de l’in­ci­dence du palu­disme à mesure que les tem­pé­ra­tures, l’hu­mi­di­té et la fré­quence des inci­dents cli­ma­tiques extrêmes aug­mentent.

D’a­près l’OMS, « les modé­li­sa­tions sur le palu­disme montrent que de petites aug­men­ta­tions de tem­pé­ra­ture peuvent affec­ter dras­ti­que­ment son poten­tiel de trans­mis­sion. À l’é­chelle pla­né­taire, une aug­men­ta­tion de tem­pé­ra­ture de 2 ou 3 °C cor­res­pon­drait à une aug­men­ta­tion de 3 à 5 points du pour­cen­tage de la popu­la­tion vivant dans un cli­mat pré­sen­tant un risque de palu­disme, c’est-à-dire plu­sieurs cen­taines de mil­lions de per­sonnes. En outre, la durée sai­son­nière du palu­disme aug­men­te­rait dans de nom­breuses zones endé­miques. »

Les exemples ne manquent pas. En 2012, les États-Unis ont connu la pire épi­dé­mie de fièvre du Nil occi­den­tal de l’his­toire du pays au cours de laquelle, dans l’aire urbaine de Dal­las, 19 per­sonnes ont trou­vé la mort à cause de la pro­li­fé­ra­tion d’in­sectes infec­tés dans les sec­teurs aux tem­pé­ra­tures esti­vales supé­rieures à la moyenne.

Des cher­cheurs sont arri­vés à la conclu­sion que le dan­ger épi­dé­mique du réchauf­fe­ment cli­ma­tique réside dans sa pro­pen­sion à faire aug­men­ter la conta­gio­si­té et le taux de mul­ti­pli­ca­tion des virus. Robert Haley, direc­teur du dépar­te­ment d’é­pi­dé­mio­lo­gie de l’École médi­cale du Sud-Ouest de l’U­ni­ver­si­té du Texas et co-auteur d’une étude majeure sur l’é­pi­dé­mie de fièvre du Nil occi­den­tal de 2012 a décla­ré aux médias que « toutes choses égales par ailleurs, on peut pré­dire que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique aggra­ve­ra encore davan­tage la situa­tion ».

« Plus la pla­nète se réchauffe, plus les agents infec­tieux et leurs vec­teurs tro­pi­caux et sub­tro­pi­caux se déplacent vers les zones tem­pé­rées », explique Daniel Brooks, cher­cheur en bio­lo­gie de l’é­vo­lu­tion à l’U­ni­ver­si­té du Nebras­ka, au Washing­ton Post en novembre 2015. « Les pays comme les États-Unis ont ten­dance à se sen­tir en sécu­ri­té, comme si les agents infec­tieux et leurs vec­teurs s’ar­rê­taient aux fron­tières. Ce n’est pas avec une bar­rière qu’on va les empê­cher d’en­trer sur un ter­ri­toire. »

En bref, des patho­lo­gies qui, aupa­ra­vant, étaient confi­nées dans la région équa­to­riale se répandent au nord et au sud, dans des régions où ces agents infec­tieux ne pou­vaient jus­qu’à pré­sent pas sur­vivre et dont les habi­tants, qui se comptent en cen­taines de mil­lions voire en mil­liards, consti­tuent des hôtes de choix.

Autre exemple. Une étude de 2013 a clai­re­ment mon­tré que les hivers anor­ma­le­ment doux sont très sou­vent sui­vis de sai­sons de grippe plus pré­coces et plus intenses l’an­née sui­vante ; une autre étude encore, publiée cette année, met en garde contre le fait que les varia­tions impor­tantes et abruptes du cli­mat contri­buent à aggra­ver les épi­dé­mies de grippe. Ce qui devrait nous faire réflé­chir, étant don­né que 19 des 20 années les plus chaudes jamais enre­gis­trées se situent après 2000 et que les six der­nières ont été les six plus chaudes jamais enre­gis­trées.

Du reste, les tem­pé­ra­tures océa­niques aug­mentent à une vitesse sans pré­cé­dent, les incen­dies et les séche­resses, de plus en plus graves et fré­quents, rasent des forêts aux quatre coins du globe et les zones gelées de la pla­nète fondent à un rythme de plus en plus sou­te­nu. Les phé­no­mènes météo­ro­lo­giques extrêmes sont de plus en plus fré­quents : l’ou­ra­gan Har­vey, qui a frap­pé la ville de Hous­ton (Texas) en 2017, a déver­sé tel­le­ment de pluie que la croûte ter­restre s’est affais­sée de deux cen­ti­mètres dans la région.

Men­tion­nant ces phé­no­mènes dans le contexte de la fièvre du Nil occi­den­tal, Brooks sou­ligne que « la bio­lo­gie est répu­tée non linéaire, par­se­mée de seuils à par­tir des­quels l’en­fer se déchaîne, pro­vi­soi­re­ment bien sûr » — ses mots sonnent comme une mise en garde pro­phé­tique à l’heure du Covid-19. « Pre­nons, par ana­lo­gie, une crise car­diaque. On peut se sen­tir plu­tôt bien jus­qu’à ce que, d’un coup, on meure. »

Même en met­tant de côté le pro­blème des agents patho­gènes, la vie sur une pla­nète au cli­mat déré­glé pro­met d’être de plus en plus dif­fi­cile : les pénu­ries de nour­ri­ture et d’eau, les conflits mili­taires, les migra­tions humaines mas­sives résul­tant de la mon­tée du niveau des océans, les séche­resses et les phé­no­mènes météo­ro­lo­giques extrêmes ne vont faire que se mul­ti­plier.

Sans par­ler de la machi­ne­rie éco­no­mique qui conti­nue de défo­res­ter, de forer, de brû­ler, d’en­va­hir des milieux où des agents patho­gènes incon­nus pour­raient s’a­vé­rer plus dévas­ta­teurs encore que le Covid-19.

« On peut dire, je crois, que les choses vont chan­ger et qu’on s’at­tend à ce que le risque aug­mente », explique Chris­tine John­son, direc­trice de l’Epi­Cen­ter for Disease Dyna­mics (« Labo­ra­toire cen­tral de dyna­mique des mala­dies ») de l’É­cole de méde­cine vété­ri­naire de l’U­ni­ver­si­té de Cali­for­nie, Davis, citée dans un article d’E&E News en mars. « Mais on ne sau­rait pré­voir avec cer­ti­tude quelles mala­dies appa­raî­tront, ni où, ni quand. »

Ce chan­ge­ment cli­ma­tique contre lequel nous ne fai­sons rien a dérou­lé un tapis rouge au Covid-19 — que d’autres pan­dé­mies, pro­ba­ble­ment bien pires, risquent de fou­ler à leur tour.

Dahr Jamail

Tra­duc­tion : Romain Labat

Cor­rec­tion : Lola Bear­zat­to


Dahr Jamail a reçu le Mar­tha Gel­horn Award for Jour­na­lism et l’Iz­zy Award for Outs­tan­ding Achie­ve­ment in Inde­pendent Media. Son der­nier livre, The End of Ice : Bea­ring Wit­ness and Fin­ding Mea­ning in the Path of Cli­mate Dis­rup­tion (« La fin de la glace : témoi­gnage et quête de sens face au bou­le­ver­se­ment cli­ma­tique »), est dans le top 10 de 2019 des livres de science du Smith­so­nian Maga­zine. Il est aus­si l’au­teur de Beyond the Green Zone (« Par-delà la zone verte ») et The Will to Resist (« La volon­té de résis­ter »). Twit­ter : @DahrJamail.

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