À propos de la suppression de notre vagilité (par Frank Forencich)

(Pho­to de cou­ver­ture : Des chas­seurs Had­zas sur une ligne de crête, en sur­plomb de la val­lée de Yae­da en Tan­za­nie. Cré­dits pho­to : Mat­thieu Paley)
Tra­duc­tion d’un texte ini­tia­le­ment publié en anglais à cette adresse : https://www.exuberantanimal.com/blog/room-to-move


Étant don­né que cette époque ne nous four­nit pas suf­fi­sam­ment de sujets d’inquiétude, je me pro­pose d’en ajou­ter un à votre liste. Son nom est étrange. Il ne reçoit pas grande atten­tion de la part du monde de la san­té et de la méde­cine. Mais il est pro­fon­dé­ment impor­tant, peut-être plus que le régime ali­men­taire et l’exercice. Il s’agit du pro­blème de la sup­pres­sion de notre vagi­li­té, qui désigne la capa­ci­té d’un orga­nisme de se dépla­cer libre­ment dans un habi­tat. Une nou­velle dis­ci­pline en expan­sion, appe­lée l’écologie du mou­ve­ment, étu­die les dépla­ce­ments de la faune sau­vage et la manière dont ils sont limi­tés par les auto­routes, les bar­rières et les infra­struc­tures de déve­lop­pe­ment. Une récente dis­cus­sion de ce sujet a même été publiée dans le New York Times, sous le titre Ani­mals Are Losing Their Vagi­li­ty, or Abi­li­ty to Roam Free­ly (Les ani­maux perdent leur vagi­li­té, ou capa­ci­té à se dépla­cer librement).

Cette perte de vagi­li­té est un pro­blème impor­tant pour les ani­maux sau­vages, mais ce que l’on oublie, dans cette dis­cus­sion, c’est que les humains, au même titre que les autres ani­maux, perdent aus­si leur vagi­li­té, ce qui implique des effets impor­tants sur le corps et l’esprit. Posez-vous la ques­tion : jusqu’où pou­vez-vous mar­cher, tout de suite, dans n’importe quelle direc­tion ? Selon toute pro­ba­bi­li­té, pas très loin. Si vous n’êtes pas stop­pé net par quelque bar­rière ou quelque route, il est presque cer­tain que vous trans­gres­se­rez la pro­prié­té pri­vée de quelqu’un. Si vous vivez en zone urbaine, votre vagi­li­té ne se mesure pas en kilo­mètres, mais en mètres. Les seuls endroits où nous pou­vons encore jouir d’une rela­tive liber­té de mou­ve­ment sont les parcs et, si vous êtes chan­ceux [et riche, NdT], les grandes par­celles de pro­prié­té pri­vée. Aux États-Unis, nous aimons affir­mer que nous vivons dans un pays libre, mais en termes de mou­ve­ment phy­sique, c’est sim­ple­ment faux. Nous nous sommes enfer­més, emmu­rés [il est plus juste de dire que nous avons été enfer­més, emmu­rés : le sys­tème de la pro­prié­té pri­vée et les autres ava­tars de la socié­té capi­ta­liste désor­mais indus­trielle ne sont pas les pro­duits d’un consen­sus popu­laire, d’une volon­té démo­cra­tique libre­ment expri­mée, mais d’une impo­si­tion, NdT]. His­to­ri­que­ment par­lant, cette condi­tion est pro­fon­dé­ment anormale.

Pour avoir une idée de la liber­té dont jouis­saient nos ancêtres chas­seurs-cueilleurs, ima­gi­nez pou­voir mar­cher où bon vous semble, être libre de tour­ner à droite ou à gauche à volon­té. Les seules contraintes à votre mou­ve­ment étant les aléas du ter­ri­toire natu­rel, la végé­ta­tion, les lacs, les marais ou les fleuves rapides. Nos ancêtres béné­fi­ciaient d’une telle liber­té chaque jour de leur vie. On peut donc rai­son­na­ble­ment affir­mer que cette expé­rience a façon­né le cer­veau humain. Le sys­tème ner­veux humain, sculp­té par des mil­liers de géné­ra­tions jouis­sant d’une véri­table vagi­li­té, est pro­fon­dé­ment conçu pour l’exploration du ter­ri­toire natu­rel. Mal­heu­reu­se­ment, aujourd’hui, nous ne connais­sons presque jamais une telle liber­té phy­sique. En bref, nous connais­sons un défi­cit de vagilité.

Les entre­prises auto­mo­biles connaissent bien notre soif de vagi­li­té, et l’utilisent pour conce­voir leurs mil­liers de publi­ci­tés. L’image d’une voi­ture puis­sante sur une route qui se déroule à perte de vue séduit le chas­seur-cueilleur en nous, mais c’est une fausse pro­messe. Peu importe la beau­té du pay­sage, votre corps est tou­jours pri­son­nier d’une cage de plas­tique et de métal. Vous pou­vez tour­ner à droite ou à gauche aux inter­sec­tions, mais vous êtes tou­jours confi­nés à un ruban d’asphalte bien déli­mi­té. La route, qui a de bonnes chances d’être sur­char­gée de véhi­cules, est un tyran qui vous gou­verne. Stric­te­ment par­lant, vous béné­fi­ciez de moins de vagi­li­té qu’un pri­son­nier dans une cel­lule de 3 mètres ; lui peut se lever et faire les cent pas.

À ma connais­sance, per­sonne n’a éva­lué les consé­quences sani­taires de ce déclin dras­tique de la vagi­li­té de l’espèce humaine. Mais nul besoin d’être bio­lo­giste ou cher­cheur en phy­sique pour en devi­ner l’essentiel. Lorsqu’on limite les mou­ve­ments d’animaux ayant évo­lué pour explo­rer un habi­tat ouvert, ceux-ci déve­loppent le plus sou­vent de l’anxiété, de la colère, du stress et ulti­me­ment une dépres­sion. Cela ne vous rap­pelle rien ? Pas éton­nant que tant d’entre nous souffrent des condi­tions sociales modernes. Pri­ver un ani­mal de sa vagi­li­té, c’est le pri­ver de son expé­rience exis­ten­tielle la plus primordiale.

Quel est donc le remède à cette res­tric­tion radi­cale de la vagi­li­té humaine ? La réponse évi­dente, c’est que nous avons besoin de plus d’espace pour nous dépla­cer et par­cou­rir la terre. Nous avons besoin d’endroits libres d’accès où jouir d’une véri­table liber­té de mou­ve­ment. Mal­heu­reu­se­ment, les der­niers lieux où nous pour­rions connaître une véri­table vagi­li­té dis­pa­raissent rapi­de­ment [sont détruits rapi­de­ment, NdT]. Les méta­stases des centres urbains en expan­sion consument la terre à un rythme effré­né. La majo­ri­té de nos espaces [dits] publics sont hau­te­ment régu­lés et domes­ti­qués. Même dans les plus impor­tants de nos parcs natio­naux, on conseille aux visi­teurs de res­ter sur les routes et les che­mins en per­ma­nence ; le vaga­bon­dage est décon­seillé par des bar­rières phy­siques et par des règlements.

Aucune médi­ca­tion, aucune médi­ta­tion, aucune séance de gym­nas­tique, aucun pro­gramme de bien-être ne peut pal­lier la dimi­nu­tion de notre liber­té de mou­ve­ment. Que faire alors ? La pre­mière solu­tion consiste à recon­naître le pro­blème, à le regar­der en face. Votre vie et votre san­té sont atro­phiées par les routes, les clô­tures et les murs. Votre corps et votre esprit sont confi­nés et domes­ti­qués par l’environnement moderne. Vous pour­riez sans doute le tolé­rer quelques années, même quelques décen­nies, mais votre esprit et votre corps fini­ront par se rebel­ler. Au bout du compte, déam­bu­ler dans le sau­vage est aus­si essen­tiel à votre san­té que les plus conseillées des pra­tiques hygié­niques. L’exercice, c’est très bien, mais rien ne vaut la liberté.

Frank Foren­cich


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

NdT : Ain­si que Der­rick Jen­sen l’écrit dans Zoos : le cau­che­mar de la vie en cap­ti­vi­té (tra­duit par mes soins, dis­po­nible ici) :

« La repro­duc­tion en zoo sélec­tionne néces­sai­re­ment en fonc­tion de la doci­li­té, de la ser­vi­li­té, et d’une apti­tude à dépendre de gar­diens. Et s’il s’agit pré­ci­sé­ment des carac­té­ris­tiques des humains qui sur­vivent au sein de la civi­li­sa­tion, c’est tout sauf une coïncidence. »

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  1. Ques­tion pra­tique : com­ment puis-je sor­tir de la civi­li­sa­tion sans vivre dans la soli­tude, en rejoi­gnant ou en fon­dant une tri­bu non civilisée ?

  2. On peut quan­ti­fier la régres­sion de la vagi­li­té grâce à plu­sieurs para­mè­ters, par exemple : c’est l’é­qui­valent de la sur­face natu­relle d’un dépar­te­ment qui est béton­née ou maca­da­mi­sée tous les 8 ans.

  3. Non seule­ment j’adhère, mais c’est tel­le­ment vrai pour l’a­voir vécue, cette inter­ac­tion avec l’ex­té­rieur, Déam­bu­ler à tra­vers les arbres, la rivière, le vent, la pluie, le soleil, les oiseaux, un che­vreuil qui se découvre ; Sen­tir le vert, la terre qui embaumes, Tout ceci à rêveillé mes sens cueilleur, ( Accom­pa­gné de mon chien Bas­set-Hound) J’ai décou­vert des ins­tants de pur bon­heur avec moi même  » d’un ani­mal libre »

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