L’au­teur des para­graphes qui suivent, Paul King­snorth, est un jour­na­liste et acti­viste britan­nique. Au cours de sa carrière, King­snorth a travaillé pour The Inde­pendent, pour Green­peace, a été rédac­teur en chef du célèbre maga­zine The Ecolo­gist, a écrit pour The Guar­dian, et beau­coup d’autres médias pres­ti­gieux, a co-fondé la campagne « Free West Papua », a œuvré au sein du groupe EarthAc­tion, et bien d’autres choses encore. Il y a quelques années, il a décidé de quit­ter le milieu de l’éco­lo­gie, de raccro­cher les gants. Pour expliquer sa déci­sion, il a publié un livre, une collec­tion d’es­sais inti­tu­lée Confes­sions of a Reco­ve­ring Envi­ron­men­ta­list (Confes­sions d’un écolo­giste en conva­les­cence), dont voici un petit extrait (à lire ici, en anglais) rapi­de­ment traduit (le livre ne l’a pas encore été) :


CONFESSIONS D’UN ÉCOLOGISTE EN CONVALESCENCE

[…] Si je suis devenu ce que l’on appelle un « écolo­giste », c’est en raison du puis­sant lien que j’ai été amené à déve­lop­per à l’en­droit des lieux sauvages, du monde plus qu’hu­main, autre qu’hu­main : des hêtres et des héris­sons, du tonnerre des cascades, des oiseaux chan­teurs et des pois­sons-volants, des forêts natu­relles et des innom­brables âmes qu’elles hébergent. De cette puis­sante rela­tion découle une série de prin­cipes : que ces enti­tés sont précieuses en elles-mêmes, qu’elles nour­rissent l’âme humaine et que des gens doivent parler pour elles et les défendre, parce qu’elles ne parlent pas notre langage et que nous avons oublié comment parler le leur. […]

Mais il ne s’agit pas, je crois, d’une pers­pec­tive très commune ces temps-ci. L’éco­lo­gisme d’aujourd’­hui est aussi victime du culte de l’uti­lité que tous les autres aspects de nos vies, de la science à l’édu­ca­tion. Nous ne sommes pas quali­fiés d’éco­lo­gistes en raison d’un atta­che­ment au monde sauvage. Dans ce pays, la plupart des gens ne sauraient même pas où le trou­ver. Nous sommes des écolo­gistes parce que nous promou­vons la « soute­na­bi­lité » [en français, nous dirions le « durable », NdT]. Et que signi­fie ce curieux mot fourre-tout ? Il ne s’agit pas de défendre le monde non-humain de l’inexo­rable expan­sion de l’Em­pire de l’Homo civi­lisé, bien que certains s’en récla­mant aiment le prétendre, allant jusqu’à le croire eux-mêmes. Il s’agit de perpé­tuer la civi­li­sa­tion humaine au niveau de confort dont béné­fi­cient ses membres les plus fortu­nés, auquel ils estiment avoir droit, tout en ne détrui­sant pas le « capi­tal natu­rel », les « ressources » qui lui sont néces­saires.

Il s’agit, en d’autres termes, d’une ruse poli­tique entiè­re­ment anthropo- et même socio­cen­trée, maquillée en souci pour « la planète ». En très peu de temps — peut-être à peine plus qu’une décen­nie — cette pers­pec­tive est deve­nue hégé­mo­nique. Elle est profes­sée par tous, du président des USA [Obama, à l’époque, NdT] au président de Shell [et de Total, etc., NdT]. Le succès de l’éco­lo­gisme est total — il ne lui a coûté que son âme.

Lais­sez-moi vous donner un exemple illus­trant la manière dont ce pacte fonc­tionne. De nos jours, si la « soute­na­bi­lité » désigne quelque chose, c’est bien le carbone. Le carbone et le chan­ge­ment clima­tique. À en croire les écolo­gistes actuels, il s’agit des seules choses qui méritent d’être discu­tées. Le busi­ness de la « soute­na­bi­lité » [en français, nous dirions le busi­ness du « durable », NdT] est un busi­ness du carbone. L’aug­men­ta­tion du taux de carbone dans l’at­mo­sphère consti­tue un risque pour nos avan­cées tech­no­lo­giques et nos pers­pec­tives d’ave­nir. Une insup­por­table menace pour nos ressources, notre capi­tal natu­rel. Si nous ne parve­nons pas à l’en­di­guer rapi­de­ment, nous allons finir par n’avoir plus d’autres choix que d’en retour­ner à repri­ser nous-mêmes nos chaus­settes, faire pous­ser nous-mêmes nos carottes, nous orga­ni­ser nous-mêmes pour vivre en société avec nos voisins humains et non-humains, et d’autres choses tout aussi impen­sables. Toutes les horreurs que nos grands-parents ont très heureu­se­ment lais­sées derrière eux revien­dront nous hanter comme d’im­mor­telles légendes. Les émis­sions de carbone doivent donc être « affron­tées » comme un ivrogne armé d’un tesson de bouteille : rapi­de­ment, et avec autant de force que possible.

Ne vous mépre­nez pas : je ne doute pas des effets poten­tiel­le­ment dévas­ta­teurs que le chan­ge­ment clima­tique pour­rait avoir sur la méga­ma­chine techno-indus­trielle. Il me semble déjà commen­cer à lui nuire. Et, de son point de vue, il est sans doute trop tard pour faire autre chose que tenter d’at­té­nuer ses pires effets. Mais je suis aussi convaincu que la peur de perdre le confort et l’ima­gi­naire que la civi­li­sa­tion nous procure est montée à la tête des écolo­gistes, au point qu’ils ont oublié tout le reste. Le carbone doit être stoppé, comme les Arabes à Poitiers, ou tout sera perdu.

Cette approche réduc­trice des problèmes socioé­co­lo­giques actuels mène à une conclu­sion évidente : si le carbone est le problème, alors le « zéro carbone » [ou neutra­lité carbone, ou carbo­neu­tra­lité, NdT] est la solu­tion. La civi­li­sa­tion doit conti­nuer ses affaires sans en recra­cher. Elle doit y parve­nir rapi­de­ment, par tous les moyens néces­saires. Cons­truire suffi­sam­ment d’in­fra­struc­tures indus­trielles tech­no­lo­giques appro­priées, et assez rapi­de­ment pour produire l’éner­gie dont « nous avons besoin » sans émis­sion de gaz à effet de serre sans qu’il y ait besoin d’éteindre les lumières, jamais ; sans qu’il y ait besoin de ralen­tir, de décroître.

À cet effet, il nous faudra massi­ve­ment collec­ter l’éner­gie ambiante de la planète : solaire, éolienne, hydrau­lique. Cela signi­fie que d’im­menses conglo­mé­rats indus­triels vont se déve­lop­per dans les endroits où ces éner­gies sont les plus abon­dantes. Malheu­reu­se­ment, ces endroits sont souvent les derniers lieux sauvages du monde, les plus préser­vés et les plus somp­tueux. Le genre d’en­droit que l’éco­lo­gisme est initia­le­ment né pour proté­ger.

Ainsi les déserts, peut-être les milieux les plus résis­tants à la conquête humaine, sont-ils colo­ni­sés par d’im­menses « champs de panneaux solaires », de verre et d’acier et d’alu­mi­nium, de la taille de petits pays. Ainsi les montagnes, les landes et les hautes terres sauvages, sont-elles perfo­rées comme des vampires au soleil, leurs poitrines trans­per­cées de rangées d’éo­liennes de plus de 100 mètres de hauteur, dont l’im­plan­ta­tion requiert routes, pylônes, câblages, des tonnes de béton pour les fonda­tions [le tout repo­sant sur des machines fonc­tion­nant grâce aux combus­tibles fossiles, NdT], etc. Ainsi les vastes océans, d’ores et déjà infes­tés de plas­tiques et dont la vie est extir­pée à grande vitesse (surpêche, pêche indus­trielle), se trans­forment-ils en chan­tiers pour l’ins­tal­la­tion d’énormes parcs éoliens offshores, de « centrales houlo­mo­trices » ou de « centrales maré­mo­trices » le long des côtes. Ainsi les fleuves et les rivières sont-ils toujours plus endi­gués et section­nés par toujours plus de barrages. Ainsi les terres arables, et même les forêts tropi­cales, les habi­tats les plus riches des terres émer­gées, se changent-elles en zones haute­ment lucra­tives de plan­ta­tions de biocar­bu­rants desti­nés à four­nir un combus­tible décul­pa­bi­li­sant pour les masses moto­ri­sées soucieuses d’éco­lo­gie d’Eu­rope et d’Amé­rique.

Les faits sont indé­niables, pour­tant, beau­coup de ceux dont on aurait attendu mieux choi­sissent de ne pas regar­der : il s’agit simple­ment de « busi­ness-as-usual », du fonc­tion­ne­ment normal de la civi­li­sa­tion indus­trielle capi­ta­liste : expan­sion, colo­ni­sa­tion, mythe du progrès, mais [suppo­sé­ment, car ce n’est même pas le cas, NdT] sans le carbone. De la dernière phase de notre destruc­tion irré­flé­chie, démen­tielle et inexo­rable du sauvage, du non-pollué et du non-humain. De la destruc­tion massive des derniers endroits sauvages du monde dans le but d’ali­men­ter la méga­ma­chine, la civi­li­sa­tion techno-indus­trielle. Et, le plus sérieu­se­ment du monde, ils disent agir ainsi pour le bien de la planète, et appellent cela de l’éco­lo­gie.

Paul King­snorth


Traduc­tion : Nico­las Casaux

King­snorth est aussi le co-auteur du Dark Moun­tain Mani­festo, ou Mani­feste de la montagne sombre, à lire ici : https://www.partage-le.com/2018/10/le-mani­feste-de-la-montagne-sombre-the-dark-moun­tain-mani­festo/

Note de fin (du traduc­teur) : L’ar­gu­men­taire de King­snorth est cepen­dant trop impré­cis, trop lacu­naire sur certains points (son analyse poli­tique laisse à dési­rer, il verse dans le nous-sommes-tous-coupables, si-seule­ment-les-gens-n’étaient-pas-si-cons, c’est-la-faute-des-masses, les-gens-sont-trop-stupides ; ne rien dire du carac­tère anti-démo­cra­tique des régimes poli­tiques modernes, ne pas critiquer les puis­sants, les déci­deurs, occul­ter la très inégale distri­bu­tion des respon­sa­bi­li­tés, etc., c’est peut-être une condi­tion pour écrire dans de pres­ti­gieux médias). Pour éviter un malen­tendu absurde, préci­sons : que les panneaux solaires, éoliennes, etc., soient implan­tés sur des zones natu­relles ou sur des toits d’usines ou d’im­meubles ne chan­ge­rait pas grand-chose aux problèmes que nous connais­sons. Non seule­ment les indus­tries des tech­no­lo­gies de produc­tion d’éner­gie dite « renou­ve­lable » ou « verte » n’ont rien de « vert », impliquent et génèrent toutes diffé­rentes dégra­da­tions envi­ron­ne­men­tales, mais en plus, l’éner­gie qu’elles génèrent ne sert qu’à alimen­ter les toujours plus nombreux appa­reils, pas même préten­du­ment « verts », eux, dont dépend désor­mais le quoti­dien de tous les habi­tants des socié­tés indus­trielles capi­ta­listes. Ou plutôt, de la société indus­trielle capi­ta­liste : tous les États du globe forment un ensemble rela­ti­ve­ment homo­gène dont toutes les parties sont étroi­te­ment dépen­dantes les unes des autres. Sans les extrac­tions minières de tel ou tel pays, la produc­tion de tel ou tel appa­reil vendu dans tel ou tel autre pays ne serait pas possible. Cela s’ap­pelle la divi­sion inter­na­tio­nale du travail (ou du capi­ta­lisme, ou de la société indus­trielle). C’est-à-dire que la produc­tion de cette éner­gie permet de faire fonc­tion­ner des appa­reils dont la produc­tion est elle-même un désastre envi­ron­ne­men­tal (et repose, elle aussi, sur les aris­to­cra­ties élec­tives modernes).

Les montagnes d’e-déchets (déchets élec­tro­niques) qui finissent déver­sés dans quelque décharge en Afrique, comme à Agbog­blo­shie au Ghana, ou simple­ment enfouis quelque part sur le terri­toire français, en témoignent.

À l’ins­tar de toutes les autres éner­gies indus­trielles, l’éner­gie élec­trique — qu’elle soit issue d’une centrale solaire ou d’une centrale à char­bon — ne sert qu’à faire fonc­tion­ner le monde des machines, la tech­no­sphère, celle-là même qui, partout sur Terre, s’étale et croît tous azimuts en dévo­rant la biosphère à une cadence infer­nale.

Pour plus d’ex­pli­ca­tions : https://www.partage-le.com/2019/11/derriere-les-idees-recues-a-propos-de-la-centrale-solaire-prevue-a-barret­tali-dans-le-cap-corse-par-nico­las-casaux/

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Comments to: Confes­sions d’un écolo­giste en conva­les­cence (par Paul King­snorth)
  • 9 novembre 2019

    Finalement, c’est ce mot “écologiste” qui est mal compris. Car nous avons tous développé un lien avec le sauvage, plus ou moins fort, et beaucoup s’étiquettent écolo rapidement, par exemple parce qu’ils nourrissent les oiseaux en hiver ou qu’ils isolent leurs maisons avec du chanvre.
    L’écologie est dure à vivre, elle ne correspond plus depuis fort longtemps à notre mode de vie. Nous ne pouvons rien de plus que faire de petits pas vers elle, c’est pour ça que l’effet de masse est important : des petits gestes agglutinés pourront recréer ou restaurer de grands espaces.
    Ceux qui pensent vraiment à l’avenir, à l’avenir des autres et en particulier du sauvage, ont déjoué le piège formatant de l’écologisme. Ils ne s’en revendiquent pas. Ils agissent en intelligence et dans l’effort de discrétion. Ils sont les receleurs de cette humanité lointaine qui vibre encore un peu en eux.

    Ce mot est un contre-sens, une absurdité. On ferait mieux de s’apparenter ouvertement à la catégorie des vivants, ou à celle des zombies. cela aurait plus de sens, serait mieux compris.

    Clamer qu’on rêve d’annihiler l’essor industriel par contre, c’est honnête, et réalisable. Si l’on joue bien le rôle.

    Illustration :

    Un nid de frelons asiatiques se développe dans la charpente d’une dépendance.
    – l’écolo : “nique moi ces saloperie, appelle un gazeur !”

    Déjà, saloperies c’est discutable. Mais comme j’aime les abeilles et les bourdons et que leur population a bien du mal à se stabiliser par chez moi, je veux bien répondre qu’en effet, les frelons asiatiques sont indésirables.

    Et comme je soutiens Fabrice et ses coquelicots, vous pensez bien que je ne vais pas gazer.
    J’ invite donc ces petites bêtes a aller voir ailleurs ce qui s’y passe, en installant des pièges (nasses) et en écrasant le plus possible. Ces animaux sont doués d’intelligence, la vraie.

    C’est du boulot, l’artisanat. Observation, recherche, fabrication, échec ou réussite, recommencer.

    Mais qu’est-ce qu’on s’enrichit, qu’est-ce qu’on tripe ! c’est quand même mieux que l’industrie. Qui, malheureusement, me (nous) procure maintenant les fondements pourris de mon (notre) existence.

    Travailler sa résilience, être courageux, écouter sa conscience, primer la créativité, c’est tout ça qui fera basculer l’horizon funèbre qui se profile.
    Pour les enfants, un savoir de base, écrire lire compter, surtout pas d’études poussées qui quelles qu’elles soient dégagent les relents de l’industrie, et un vrai amour parental suffiront.
    Mais, on peut aussi choisir de ne pas faire d’enfant.
    C’est beaucoup mieux, et pas très écologiste. ha ha !

    Reply
  • 10 novembre 2019

    Bon article….Mais on fera comme si on avait pas lu le coup “des Arabes à Poitiers”…

    Reply
    • 11 novembre 2019

      Il se moque, où est le problème ? Il raille l’obsession carbonique de ces escrologistes. Obsession qu’il compare à la détestation des Arabes.

      Reply
  • 18 janvier 2020

    Je me doutais bien que au lieu de demander à Cocacola -Danon-Nestlé etc de ne plus faire des bouteilles plastiques , les gouvernements préfèrent demander aux population de recycler .. ou de payer leurs déchets au Kilo !!!
    sous peine d’amendes
    c’est doublement lucratif.

    Reply
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