Morceaux choisis : Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (1934)

Morceaux choisis

Ces Réflexions de Weil sont inté­res­santes à bien des égards. En bien et en mal. Simone Weil com­pre­nait le pro­blème de la tech­no­lo­gie, la dépos­ses­sion, les struc­tures sociales hié­rar­chiques, auto­ri­taires, qu’implique son déve­lop­pe­ment. Cepen­dant, à ce sujet, la cohé­rence de son ana­lyse n’est pas entière : à divers endroits, elle avance des idées qui semblent contre­dire les cri­tiques très justes qu’elle for­mule à l’encontre de « la grande indus­trie » et de « la tech­nique moderne », en sug­gé­rant que l’électricité pour­rait ser­vir l’émancipation des êtres humains, par exemple. En outre, si elle est hor­ri­fiée par l’écrasement de l’être humain que requièrent la grande indus­trie et la tech­nique moderne, elle s’émerveille devant les pro­diges qu’elles per­mettent d’accomplir — et l’on retrouve ain­si chez elle cette fas­ci­na­tion mor­bide assez com­mune pour d’atroces pro­diges. Par ailleurs, elle adhère aux idées reçues de son temps (et d’aujourd’hui encore, au moins en par­tie) concer­nant « la vie pri­mi­tive » (qui serait hor­rible, une ter­rible sou­mis­sion aux néces­si­tés natu­relles, uni­que­ment déter­mi­née par une faim lan­ci­nante, par le froid, la soif, la misère, etc.). En voi­ci quelques extraits.


La période pré­sente est de celles où tout ce qui semble nor­ma­le­ment consti­tuer une rai­son de vivre s’é­va­nouit, où l’on doit, sous peine de som­brer dans le désar­roi ou l’in­cons­cience, tout remettre en ques­tion. Que le triomphe des mou­ve­ments auto­ri­taires et natio­na­listes ruine un peu par­tout l’es­poir que de braves gens avaient mis dans la démo­cra­tie et dans le paci­fisme, ce n’est qu’une par­tie du mal dont nous souf­frons ; il est bien plus pro­fond et bien plus éten­du. On peut se deman­der s’il existe un domaine de la vie publique ou pri­vée où les sources mêmes de l’ac­ti­vi­té et de l’es­pé­rance ne soient pas empoi­son­nées par les condi­tions dans les­quelles nous vivons. Le tra­vail ne s’ac­com­plit plus avec la conscience orgueilleuse qu’on est utile, mais avec le sen­ti­ment humi­liant et angois­sant de pos­sé­der un pri­vi­lège octroyé par une pas­sa­gère faveur du sort, un pri­vi­lège dont on exclut plu­sieurs êtres humains du fait même qu’on en jouit, bref une place. Les chefs d’en­tre­prise eux-mêmes ont per­du cette naïve croyance en un pro­grès éco­no­mique illi­mi­té qui leur fai­sait ima­gi­ner qu’ils avaient une mis­sion. Le pro­grès tech­nique semble avoir fait faillite, puisque au lieu du bien-être il n’a appor­té aux masses que la misère phy­sique et morale où nous les voyons se débattre ; au reste les inno­va­tions tech­niques ne sont plus admises nulle part, ou peu s’en faut, sauf dans les indus­tries de guerre. Quant au pro­grès scien­ti­fique, on voit mal à quoi il peut être utile d’empiler encore des connais­sances sur un amas déjà bien trop vaste pour pou­voir être embras­sé par la pen­sée même des spé­cia­listes ; et l’ex­pé­rience montre que nos aïeux se sont trom­pés en croyant à la dif­fu­sion des lumières, puis­qu’on ne peut divul­guer aux masses qu’une misé­rable cari­ca­ture de la culture. scien­ti­fique moderne, cari­ca­ture qui, loin de for­mer leur juge­ment, les habi­tue à la cré­du­li­té. L’art lui-même subit le contre­coup du désar­roi géné­ral, qui le prive en par­tie de son public, et par là même porte atteinte à l’ins­pi­ra­tion. Enfin la vie fami­liale n’est plus qu’an­xié­té depuis que la socié­té s’est fer­mée aux jeunes. La géné­ra­tion même pour qui l’at­tente fié­vreuse de l’a­ve­nir est la vie tout entière végète, dans le monde entier, avec la conscience qu’elle n’a aucun ave­nir, qu’il n’y a point de place pour elle dans notre uni­vers. Au reste ce mal, s’il est plus aigu pour les jeunes, est com­mun à toute l’hu­ma­ni­té d’au­jourd’­hui. Nous vivons une époque pri­vée d’a­ve­nir. L’at­tente de ce qui vien­dra n’est plus espé­rance, mais angoisse.

Il est cepen­dant, depuis 1789, un mot magique qui contient en lui tous les ave­nirs ima­gi­nables, et n’est jamais si riche d’es­poir que dans les situa­tions déses­pé­rées ; c’est le mot de révo­lu­tion. Aus­si le pro­nonce-t-on sou­vent depuis quelque temps. Nous devrions être, semble-t-il, en pleine période révo­lu­tion­naire ; mais en fait tout se passe comme si le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire tom­bait en déca­dence avec le régime même qu’il aspire à détruire. Depuis plus d’un siècle, chaque géné­ra­tion de révo­lu­tion­naires a espé­ré tour à tour en une révo­lu­tion pro­chaine ; aujourd’­hui, cette espé­rance a per­du tout ce qui pou­vait lui ser­vir de sup­port. Ni dans le régime issu de la révo­lu­tion d’Oc­tobre, ni dans les deux Inter­na­tio­nales, ni dans les par­tis socia­listes ou com­mu­nistes indé­pen­dants, ni dans les syn­di­cats, ni dans les orga­ni­sa­tions anar­chistes, ni dans les petits grou­pe­ments de jeunes qui ont sur­gi en si grand nombre depuis quelque temps, on ne peut trou­ver quoi que ce soit de vigou­reux, de sain ou de pur ; voi­ci long­temps que la classe ouvrière n’a don­né aucun signe de cette spon­ta­néi­té sur laquelle comp­tait Rosa Luxem­burg, et qui d’ailleurs ne s’est jamais mani­fes­tée que pour être aus­si­tôt noyée dans le sang ; les classes moyennes ne sont séduites par la révo­lu­tion que quand elle est évo­quée, à des fins déma­go­giques, par des appren­tis dic­ta­teurs. On répète sou­vent que la situa­tion est objec­ti­ve­ment révo­lu­tion­naire, et que le « fac­teur sub­jec­tif » fait seul défaut ; comme si la carence totale de la force même qui pour­rait seule trans­for­mer le régime n’é­tait pas un carac­tère objec­tif de la situa­tion actuelle, et dont il faut cher­cher les racines dans la struc­ture de notre socié­té ¡ C’est pour­quoi le pre­mier devoir que nous impose la période pré­sente est d’a­voir assez de cou­rage intel­lec­tuel pour nous deman­der si le terme de révo­lu­tion est autre chose qu’un mot, s’il a un conte­nu pré­cis, s’il n’est pas sim­ple­ment un des nom­breux men­songes qu’a sus­ci­tés le régime capi­ta­liste dans son essor et que la crise actuelle nous rend le ser­vice de dis­si­per. Cette ques­tion semble impie, à cause de tous les êtres nobles et purs qui ont tout sacri­fié, y com­pris leur vie, à ce mot. Mais seuls des prêtres peuvent pré­tendre mesu­rer la valeur d’une idée à la quan­ti­té de sang qu’elle a fait répandre. Qui sait si les révo­lu­tion­naires n’ont pas ver­sé leur sang aus­si vai­ne­ment que ces Grecs et ces Troyens du poète qui, dupés par une fausse appa­rence, se bat­tirent dix ans autour de l’ombre d’Hélène ?

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La force que pos­sède la bour­geoi­sie pour exploi­ter et oppri­mer les ouvriers réside dans les fon­de­ments mêmes de notre vie sociale, et ne peut être anéan­tie par aucune trans­for­ma­tion poli­tique et juri­dique. Cette force, c’est d’a­bord et essen­tiel­le­ment le régime même de la pro­duc­tion moderne, à savoir la grande industrie.

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« Dans la fabrique », écrit-il dans le Capi­tal, « il existe un méca­nisme indé­pen­dant des tra­vailleurs, et qui se les incor­pore comme des rouages vivants… La sépa­ra­tion entre les forces spi­ri­tuelles qui inter­viennent dans la pro­duc­tion et le tra­vail manuel, et la trans­for­ma­tion des pre­mières en puis­sance du capi­tal sur le tra­vail, trouvent leur achè­ve­ment dans la grande indus­trie fon­dée sur le machi­nisme. Le détail de la des­ti­née indi­vi­duelle du manœuvre sur machine dis­pa­raît comme un néant devant la science, les for­mi­dables forces natu­relles et le tra­vail col­lec­tif qui sont incor­po­rés dans l’en­semble des machines et consti­tuent avec elles la puis­sance du maître. »

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La science est un mono­pole, non pas à cause d’une mau­vaise orga­ni­sa­tion de l’ins­truc­tion publique, mais par sa nature même ; les pro­fanes n’ont accès qu’aux résul­tats, non aux méthodes, c’est-à-dire qu’ils ne peuvent que croire et non assimiler.

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Et il en est de même encore sur le plan poli­tique. Marx avait clai­re­ment aper­çu que l’op­pres­sion éta­tique repose sur l’exis­tence d’ap­pa­reils de gou­ver­ne­ment per­ma­nents et dis­tincts de la popu­la­tion, à savoir les appa­reils bureau­cra­tique, mili­taire et poli­cier ; mais ces appa­reils per­ma­nents sont l’ef­fet inévi­table de la dis­tinc­tion radi­cale qui existe en fait entre les fonc­tions de direc­tion et les fonc­tions d’exé­cu­tion. Sur ce point encore, le mou­ve­ment ouvrier repro­duit inté­gra­le­ment les vices de la socié­té bour­geoise. Sur tous les plans, on se heurte au même obs­tacle. Toute notre civi­li­sa­tion est fon­dée sur la spé­cia­li­sa­tion, laquelle implique l’as­ser­vis­se­ment de ceux qui exé­cutent à ceux qui coor­donnent ; et sur une telle base, on ne peut qu’or­ga­ni­ser et per­fec­tion­ner l’op­pres­sion, mais non pas l’al­lé­ger. Loin que la socié­té capi­ta­liste ait éla­bo­ré dans son sein les condi­tions maté­rielles d’un régime de liber­té et d’é­ga­li­té, l’ins­tau­ra­tion d’un tel régime sup­pose une trans­for­ma­tion préa­lable de la pro­duc­tion et de la culture.

Que Marx et ses dis­ciples aient pu croire cepen­dant à la pos­si­bi­li­té d’une démo­cra­tie effec­tive sur les bases de la civi­li­sa­tion actuelle, c’est ce qu’on peut com­prendre seule­ment si l’on fait entrer en ligne de compte leur théo­rie du déve­lop­pe­ment des forces pro­duc­tives. On sait qu’aux yeux de Marx, ce déve­lop­pe­ment consti­tue, en der­nière ana­lyse, le véri­table moteur de l’his­toire, et qu’il est à peu près illi­mi­té. Chaque régime social, chaque classe domi­nante a pour « tâche, », pour « mis­sion his­to­rique », de por­ter les forces pro­duc­tives à un degré sans cesse plus éle­vé, jus­qu’au jour où tout pro­grès ulté­rieur est arrê­té par les cadres sociaux ; à ce moment les forces pro­duc­tives se révoltent, brisent ces cadres, et une classe nou­velle s’empare du pou­voir. Consta­ter que le régime capi­ta­liste, écrase des mil­lions d’hommes, cela ne per­met que de le condam­ner mora­le­ment ; ce qui consti­tue la condam­na­tion his­to­rique du régime, c’est le fait qu’a­près avoir ren­du pos­sible le pro­grès de la pro­duc­tion il y fait à pré­sent obs­tacle. La tâche des révo­lu­tions consiste essen­tiel­le­ment dans l’é­man­ci­pa­tion non ‑pas des hommes mais des forces pro­duc­tives. À vrai dire il est clair que, dès que celles-ci ont atteint un déve­lop­pe­ment suf­fi­sant pour que la pro­duc­tion puisse s’ac­com­plir au prix d’un faible effort, les deux tâches coïn­cident ; et Marx sup­po­sait que tel est le cas à notre époque. C’est cette sup­po­si­tion qui lui a per­mis d’é­ta­blir un accord indis­pen­sable à sa tran­quilli­té morale entre ses aspi­ra­tions idéa­listes et sa concep­tion maté­ria­liste de l’his­toire. À ses yeux, la tech­nique actuelle, une fois libé­rée des formes capi­ta­listes de l’é­co­no­mie, peut don­ner aux hommes, dès main­te­nant, assez de loi­sir pour leur per­mettre un déve­lop­pe­ment har­mo­nieux de leurs facul­tés, et par suite faire dis­pa­raître dans une cer­taine mesure la spé­cia­li­sa­tion dégra­dante éta­blie par le capi­ta­lisme ; et sur­tout le déve­lop­pe­ment ulté­rieur de la tech­nique doit allé­ger davan­tage de jour en jour le poids de la néces­si­té maté­rielle, et par une consé­quence immé­diate celui de la contrainte sociale, jus­qu’à ce que l’hu­ma­ni­té atteigne enfin un état à pro­pre­ment par­ler para­di­siaque, où la pro­duc­tion la plus abon­dante coû­te­rait un effort insi­gni­fiant, où l’an­tique malé­dic­tion du tra­vail serait levée, bref où serait retrou­vé le bon­heur d’A­dam et d’Ève avant leur faute. On com­prend fort bien, à par­tir de cette concep­tion, la posi­tion des bol­che­viks, et pour­quoi tous, y com­pris Trots­ky, traitent les idées démo­cra­tiques avec un mépris sou­ve­rain. Ils se sont trou­vés impuis­sants à réa­li­ser la démo­cra­tie ouvrière pré­vue par Marx ; mais ils ne se troublent pas pour si peu de chose, convain­cus comme ils sont d’une part que toute ten­ta­tive d’ac­tion sociale qui ne consiste pas à déve­lop­per les forces pro­duc­tives est vouée d’a­va­rice à l’échec, d’autre part que tout pro­grès des forces pro­duc­tives fait avan­cer l’hu­ma­ni­té sur la voie de la libé­ra­tion, même si c’est au prix d’une oppres­sion pro­vi­soire. Avec une pareille sécu­ri­té morale, il n’est pas sur­pre­nant qu’ils aient éton­né le monde par leur force.

Il est rare cepen­dant que les croyances récon­for­tantes soient en même temps raisonnables.

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Une amé­lio­ra­tion métho­dique de l’or­ga­ni­sa­tion sociale sup­pose au préa­lable une étude appro­fon­die du mode de pro­duc­tion, pour cher­cher à savoir d’une part ce qu’on peut en attendre, dans l’a­ve­nir immé­diat et loin­tain, du point de vue du ren­de­ment, d’autre part quelles forme d’or­ga­ni­sa­tion sociale et de culture sont com­pa­tibles avec lui, et enfin com­ment il peut être lui-même trans­for­mé. Seuls des êtres irres­pon­sables peuvent négli­ger une telle étude et pré­tendre néan­moins à régen­ter la socié­té ; et par mal­heur tel est le cas par­tout, aus­si bien dans les milieux révo­lu­tion­naires que dans les milieux diri­geants. La méthode maté­ria­liste, cet ins­tru­ment que nous a légué Marx, est un ins­tru­ment vierge ; aucun mar­xiste ne s’en est véri­ta­ble­ment ser­vi, à com­men­cer par Marx lui-même. La seule idée vrai­ment pré­cieuse qui se trouve dans l’œuvre de Marx est la seule aus­si qui ait été com­plè­te­ment négli­gée. Il n’est pas éton­nant que les mou­ve­ments sociaux issus de Marx aient fait faillite.

La pre­mière ques­tion à poser est celle du ren­de­ment du tra­vail. A‑t-on des rai­sons de sup­po­ser que la tech­nique moderne, à son niveau actuel, soit capable, dans l’hy­po­thèse d’une répar­ti­tion équi­table, d’as­su­rer à tous assez de bien-être et de loi­sir pour que le déve­lop­pe­ment de l’in­di­vi­du cesse d’être entra­vé par les condi­tions modernes du tra­vail ? Il semble qu’il y ait à ce sujet beau­coup d’illu­sions, savam­ment entre­te­nues par la déma­go­gie. Ce ne sont pas les pro­fits qu’il faut cal­cu­ler ; ceux des pro­fits qui sont réin­ves­tis dans la pro­duc­tion seraient dans l’en­semble ôtés aux tra­vailleurs sous tous les régimes. Il fau­drait pou­voir faire la somme de tous les tra­vaux dont on pour­rait se dis­pen­ser au prix d’une trans­for­ma­tion du régime de la pro­prié­té. Encore la ques­tion ne serait-elle pas réso­lue par là ; il faut tenir compte des tra­vaux qu’im­pli­que­rait la réor­ga­ni­sa­tion com­plète de l’ap­pa­reil de pro­duc­tion, réor­ga­ni­sa­tion néces­saire pour que la pro­duc­tion soit adap­tée à sa fin nou­velle, à savoir le bien-être des masses ; il ne faut pas oublier que la fabri­ca­tion des arme­ments ne serait pas aban­don­née avant que le régime capi­ta­liste ne soit détruit par­tout ; sur­tout il faut pré­voir que la des­truc­tion du pro­fit indi­vi­duel, tout en fai­sant dis­pa­raître cer­taines formes de gas­pillage, en sus­ci­te­rait néces­sai­re­ment d’autres. Des cal­culs pré­cis sont évi­dem­ment impos­sibles à éta­blir ; mais ils ne sont pas indis­pen­sables pour aper­ce­voir que la sup­pres­sion de la pro­prié­té pri­vée serait loin de suf­fire à empê­cher que le labeur des mines et des usines conti­nue à peser comme un escla­vage sur ceux qui y sont assujettis.

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Mais une telle étude devrait obli­ga­toi­re­ment tenir compte des rap­ports éco­no­miques et sociaux qui sont néces­sai­re­ment liés à une forme déter­mi­née de la technique.

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« L’é­tape supé­rieure du com­mu­nisme » consi­dé­rée par Marx comme le der­nier terme de l’é­vo­lu­tion sociale est, en somme, une uto­pie abso­lu­ment ana­logue à celle du mou­ve­ment per­pé­tuel. Et c’est au nom de cette uto­pie que les révo­lu­tion­naires ont ver­sé leur sang. Pour mieux dire ils ont ver­sé leur sang au nom ou de cette uto­pie ou de la croyance éga­le­ment uto­pique que le sys­tème de pro­duc­tion actuel pour­rait être mis par un simple décret au ser­vice d’une socié­té d’hommes libres et égaux. Quoi d’é­ton­nant si tout ce sang a cou­lé en vain ?

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Marx a fait voir avec force, dans des ana­lyses dont lui-même a mécon­nu la por­tée, que le régime actuel de la pro­duc­tion, à savoir la grande indus­trie, réduit l’ou­vrier à n’être qu’un rouage de la fabrique et un simple ins­tru­ment aux mains de ceux qui le dirigent ; et il est vain d’es­pé­rer que le pro­grès tech­nique puisse, par une dimi­nu­tion pro­gres­sive et conti­nue de l’ef­fort de la pro­duc­tion, allé­ger, jus­qu’à le faire presque dis­pa­raître, le double poids sur l’homme de la nature et de la socié­té. Le pro­blème est donc bien clair ; il s’a­git de savoir si l’on peut conce­voir une orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion qui, bien qu’im­puis­sante à éli­mi­ner les néces­si­tés natu­relles et la contrainte sociale qui en résulte, leur per­met­trait du moins de s’exer­cer sans écra­ser sous l’op­pres­sion les esprits et les corps. À une époque comme la nôtre, avoir sai­si clai­re­ment ce pro­blème est peut-être une condi­tion pour pou­voir vivre en paix avec soi.

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L’his­toire humaine n’est que l’his­toire de l’as­ser­vis­se­ment qui fait des hommes, aus­si bien oppres­seurs qu’op­pri­més, le simple jouet des ins­tru­ments de domi­na­tion qu’ils ont fabri­qués eux-mêmes, et ravale ain­si l’hu­ma­ni­té vivante à être la chose de choses inertes.

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De même c’est la tech­nique de la grande indus­trie qui s’est trou­vée four­nir les moyens de contrôle et d’in­for­ma­tion indis­pen­sables à l’é­co­no­mie cen­tra­li­sée à laquelle la grande indus­trie abou­tit fata­le­ment, tels que le télé­graphe, le télé­phone, la presse quo­ti­dienne. On peut en dire autant des moyens de trans­port. On pour­rait trou­ver tout au cours de l’his­toire une immense quan­ti­té d’exemples ana­logues, por­tant sur les plus grands et sur les plus petits aspects de la vie sociale. On peut défi­nir la crois­sance d’un régime par le fait qu’il lui suf­fit de fonc­tion­ner pour sus­ci­ter de nou­velles res­sources lui per­met­tant de fonc­tion­ner sur une plus grande échelle.

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Ce que l’his­toire nous pré­sente, ce sont de lentes trans­for­ma­tions de régimes où les évé­ne­ments san­glants que nous bap­ti­sons révo­lu­tions jouent un rôle fort secon­daire, et d’où ils peuvent même être absents ; c’est le cas lorsque la couche sociale qui domi­nait au nom des anciens rap­ports de force arrive à conser­ver une par­tie du pou­voir à la faveur des rap­ports nou­veaux, et l’his­toire d’An­gle­terre en four­nit un exemple. Mais quelques formes que prennent les trans­for­ma­tions sociales, l’on n’a­per­çoit, si l’on essaie d’en mettre à nu le méca­nisme, qu’un morne jeu de forces aveugles qui s’u­nissent ou se heurtent, qui pro­gressent ou déclinent, qui se sub­sti­tuent les unes aux autres, sans jamais ces­ser de broyer sous elles les mal­heu­reux humains. Ce sinistre engre­nage ne pré­sente à pre­mière vue aucun défaut par où une ten­ta­tive de déli­vrance puisse trou­ver passage.

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il semble que l’homme ne puisse par­ve­nir à allé­ger le joug des néces­si­tés natu­relles sans alour­dir d’au­tant celui de l’op­pres­sion sociale, comme par le jeu d’un mys­té­rieux équi­libre. Et même, chose plus sin­gu­lière encore, on dirait que, si la col­lec­ti­vi­té humaine s’est dans une large mesure affran­chie du poids dont les forces déme­su­rées de la nature accablent la faible huma­ni­té, elle a en revanche pris en quelque sorte la suc­ces­sion de la nature au point d’é­cra­ser l’in­di­vi­du d’une manière analogue.

En quoi l’homme pri­mi­tif est-il esclave ? C’est qu’il ne dis­pose presque pas de sa propre acti­vi­té ; il est le jouet du besoin, qui lui dicte cha­cun de ses gestes, ou peu s’en faut, et le har­cèle de son aiguillon impi­toyable ; et ses actions sont réglées non pas par sa propre pen­sée, mais par les cou­tumes et les caprices éga­le­ment incom­pré­hen­sibles d’une nature qu’il ne peut qu’a­do­rer avec une aveugle sou­mis­sion. Si l’on ne consi­dère que la col­lec­ti­vi­té, les hommes semblent s’être éle­vés de nos jours à une condi­tion qui se trouve aux anti­podes de cet état ser­vile. Presque aucun de leurs tra­vaux ne consti­tue une simple réponse à l’im­pé­rieuse impul­sion du besoin ; le tra­vail s’ac­com­plit de manière à prendre pos­ses­sion de la nature et à l’a­mé­na­ger en sorte que les besoins se trouvent satisfaits.

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Ain­si, en dépit du pro­grès, l’homme n’est pas sor­ti de la condi­tion ser­vile dans laquelle il se trou­vait quand il était livré faible et nu à toutes les forces aveugles qui com­posent l’u­ni­vers ; sim­ple­ment la puis­sance qui le main­tient sur les genoux a été comme trans­fé­rée de la matière inerte à la socié­té qu’il forme lui-même avec ses semblables.

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Nous accep­tons trop faci­le­ment le pro­grès maté­riel comme un don du ciel, comme une chose qui va de soi ; il faut regar­der en face les condi­tions au prix des­quelles il s’ac­com­plit. La vie pri­mi­tive est quelque chose d’ai­sé­ment com­pré­hen­sible ; l’homme est piqué par la faim, ou tout au moins par la pen­sée elle-même lan­ci­nante qu’il sera bien­tôt sai­si par la faim, et il part en quête de nour­ri­ture ; il fris­sonne sous l’emprise du froid, ou du moins sous l’emprise de la pen­sée qu’il aura bien­tôt froid, et il cherche des choses bonnes à créer ou à conser­ver la cha­leur ; et ain­si de suite. Quant à la manière de s’y prendre, elle lui est don­née tout d’a­bord par le pli, pris dès l’en­fance, d’i­mi­ter les anciens, et aus­si par les habi­tudes qu’il s’est lui-même don­nées, au cours de mul­tiples tâton­ne­ments, en répé­tant les pro­cé­dés qui ont réus­si ; lors­qu’il est pris au dépour­vu, il tâtonne encore, pous­sé qu’il est à agir par un aiguillon qui ne lui laisse point de répit. En tout cela, l’homme n’a qu’à céder à sa propre nature, et non à la vaincre.

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Les résul­tats sont sou­vent pro­di­gieux lorsque la divi­sion des caté­go­ries sociales est assez pro­fonde Pour que ceux qui décident les tra­vaux ne soient jamais expo­sés à en res­sen­tir ou même à en connaître ni les peines épui­santes, ni les dou­leurs, ni les dan­gers, cepen­dant que ceux qui exé­cutent et souffrent n’ont pas le choix, étant per­pé­tuel­le­ment sous le coup d’une menace de mort plus ou moins dégui­sée. C’est ain­si que l’homme n’é­chappe dans une cer­taine mesure aux caprices d’une nature aveugle qu’en se livrant aux caprices non moins aveugles de la lutte pour le pou­voir. Cela n’est jamais plus vrai que lorsque l’homme arrive, comme c’est le cas pour nous, à une tech­nique assez avan­cée pour avoir la maî­trise des forces de la nature ; car, pour qu’il puisse en être ain­si, la coopé­ra­tion doit s’ac­com­plir à une échelle tel­le­ment vaste que les diri­geants se trouvent avoir en main une masse d’af­faires qui dépasse for­mi­da­ble­ment leur capa­ci­té de contrôle. L’hu­ma­ni­té se trouve de ce fait le jouet des forces de la nature, sous la nou­velle forme que leur a don­née le pro­grès tech­nique, autant qu’elle l’a jamais été dans les temps pri­mi­tifs ; nous en avons fait, nous en fai­sons, nous en ferons l’a­mère expé­rience. Quant aux ten­ta­tives pour conser­ver la tech­nique en secouant l’op­pres­sion, elles sus­citent aus­si­tôt une telle paresse et un tel désordre que ceux qui s’y sont livrés se trouvent le plus sou­vent contraints de remettre presque aus­si­tôt la tête sous le joug ; l’ex­pé­rience en a été faite sur une petite échelle dans les coopé­ra­tives de pro­duc­tion, sur une vaste échelle lors de la révo­lu­tion russe. Il sem­ble­rait que l’homme naisse esclave, et que la ser­vi­tude soit sa condi­tion propre.

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C’est la liber­té par­faite qu’il faut s’ef­for­cer de se repré­sen­ter clai­re­ment, non pas dans l’es­poir d’y atteindre, mais dans l’es­poir d’at­teindre une liber­té moins impar­faite que n’est notre condi­tion actuelle ; car le meilleur n’est conce­vable que par le par­fait. On ne peut se diri­ger que vers un idéal, L’i­déal est tout aus­si irréa­li­sable que le rêve, mais, à la dif­fé­rence du rêve, il a rap­port à la réa­li­té ; il per­met, à titre de limite, de ran­ger des situa­tions ou réelles ou réa­li­sables dans l’ordre de la moindre à la plus haute valeur.

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L’obs­tacle qui appa­raît le pre­mier est consti­tué par la com­plexi­té et l’é­ten­due de ce monde auquel nous avons affaire, com­plexi­té et éten­due qui dépassent infi­ni­ment la por­tée de notre esprit. Les dif­fi­cul­tés de la vie réelle ne consti­tuent pas des pro­blèmes à notre mesure ;

[…]

Ain­si, si l’on veut for­mer, d’une manière pure­ment théo­rique, la concep­tion d’une socié­té où la vie col­lec­tive serait sou­mise aux hommes consi­dé­rés en tant qu’in­di­vi­dus au lieu de se les sou­mettre, il faut se repré­sen­ter une forme de vie maté­rielle dans laquelle n’in­ter­vien­draient que des efforts exclu­si­ve­ment diri­gés par la pen­sée claire, ce qui impli­que­rait que chaque tra­vailleur ait lui-même à contrô­ler, sans se réfé­rer à aucune règle exté­rieure, non seule­ment l’a­dap­ta­tion de ses efforts avec l’ou­vrage à pro­duire, mais encore leur coor­di­na­tion avec les efforts de tous les autres membres de la collectivité.

[…]

En résu­mé la socié­té la moins mau­vaise est celle où le com­mun des hommes se trouve le plus sou­vent dans l’o­bli­ga­tion de pen­ser en agis­sant, a les plus grandes pos­si­bi­li­tés de contrôle sur l’en­semble de la vie col­lec­tive et pos­sède le plus d’indépendance.

[…]

Les rap­ports sociaux seraient direc­te­ment mode­lés sur l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail ; les hommes se grou­pe­raient en petites col­lec­ti­vi­tés tra­vailleuses, où la coopé­ra­tion serait la loi suprême, et où cha­cun pour­rait clai­re­ment com­prendre et contrô­ler le rap­port des règles aux­quelles sa vie serait sou­mise avec l’in­té­rêt général.

[…]

Il est impos­sible de conce­voir quoi que ce soit de plus contraire à cet idéal que la forme qu’a prise de nos jours la civi­li­sa­tion moderne, au terme d’une évo­lu­tion de plu­sieurs siècles. Jamais l’in­di­vi­du n’a été aus­si com­plè­te­ment livré à une col­lec­ti­vi­té aveugle, et jamais les hommes n’ont été plus inca­pables non seule­ment de sou­mettre leurs actions à leurs pen­sées, mais même de pen­ser. Les termes d’op­pres­seurs et d’op­pri­més, la notion de classes, tout cela est bien près de perdre toute signi­fi­ca­tion, tant sont évi­dentes l’im­puis­sance et l’an­goisse de tous les hommes devant la machine sociale, deve­nue une machine à bri­ser les cœurs, à écra­ser les esprits, une machine à fabri­quer de l’in­cons­cience, de la sot­tise, de la cor­rup­tion, de la veu­le­rie, et sur­tout du ver­tige. La cause de ce dou­lou­reux état de choses est bien claire. Nous vivons dans un monde où rien n’est à la mesure de l’homme ; il y a une dis­pro­por­tion mons­trueuse entre le corps de l’homme, l’es­prit de l’homme et les choses qui consti­tuent actuel­le­ment les élé­ments de la vie humaine ; tout est dés­équi­libre. Il n’existe pas de caté­go­rie, de groupe ou de classe d’hommes qui échappe tout à fait à ce dés­équi­libre dévo­rant, à l’ex­cep­tion peut-être de quelques îlots de vie plus pri­mi­tive ; et les jeunes, qui y ont gran­di, qui y gran­dissent, reflètent plus que les autres à l’in­té­rieur d’eux-mêmes le chaos qui les entoure […] l’es­sence véri­table de la misère sans fond qui consti­tue le lot des géné­ra­tions présentes.

[…] À plus forte rai­son la vie pra­tique prend un carac­tère de plus en plus col­lec­tif, et l’individu comme tel y est de plus en plus insi­gni­fiant. […] et d’ailleurs, dans tous les domaines, tous les hommes qui se trouvent aux postes impor­tants de la vie sociale sont char­gés d’af­faires qui dépassent consi­dé­ra­ble­ment la por­tée d’un esprit humain. Quant à l’en­semble de la vie sociale, elle dépend de tant de fac­teurs dont cha­cun est impé­né­tra­ble­ment obs­cur et qui se mêlent en des rap­ports inex­tri­cables que per­sonne n’au­rait même l’i­dée de cher­cher à en conce­voir le mécanisme.

[…]

Ain­si dans tous les domaines la pen­sée, apa­nage de l’in­di­vi­du, est subor­don­née à de vastes méca­nismes qui cris­tal­lisent la vie col­lec­tive, et cela au point qu’on a presque per­du le sens de ce qu’est la véri­table pensée.

[…]

Le ren­ver­se­ment du rap­port entre moyens et fins, ren­ver­se­ment qui est dans une cer­taine mesure la loi de toute socié­té oppres­sive, devient ici total ou presque, et s’é­tend à presque tout. Le savant ne fait pas appel à la science afin d’ar­ri­ver à voir plus clair dans sa propre pen­sée, mais aspire à trou­ver des résul­tats qui puissent venir s’a­jou­ter à la science consti­tuée. Les machines ne fonc­tionnent pas pour per­mettre aux hommes de vivre, mais on se résigne à nour­rir les hommes afin qu’ils servent les machines. L’argent ne four­nit pas un pro­cé­dé com­mode pour échan­ger les pro­duits, c’est l’é­cou­le­ment des mar­chan­dises qui est un moyen pour faire cir­cu­ler l’argent. Enfin l’or­ga­ni­sa­tion n’est pas un moyen pour exer­cer une acti­vi­té col­lec­tive, mais l’ac­ti­vi­té d’un groupe, quel qu’il puisse être, est un moyen pour ren­for­cer l’organisation.

[…]

En rai­son de l’ex­ten­sion for­mi­dable des échanges, la plu­part des hommes ne peuvent atteindre la plu­part des choses qu’ils consomment que par l’in­ter­mé­diaire de la socié­té et contre de l’argent ; les pay­sans eux-mêmes sont aujourd’­hui sou­mis dans une large mesure à cette néces­si­té d’a­che­ter. Et comme la grande indus­trie est un régime de pro­duc­tion col­lec­tive, bien des hommes sont contraints, pour que leurs mains puissent atteindre la matière du tra­vail, de pas­ser par une col­lec­ti­vi­té qui se les incor­pore et les astreint à une tâche plus ou moins ser­vile ; lorsque la col­lec­ti­vi­té les repousse, la force et l’ha­bi­le­té de leurs mains res­tent vaines. Les pay­sans eux-mêmes, qui échap­paient jus­qu’i­ci à cette condi­tion misé­rable, y ont été réduits récem­ment sur un sixième du globe.

[…]

Il appa­raît assez clai­re­ment que l’hu­ma­ni­té contem­po­raine tend un peu par­tout à une forme tota­li­taire d’or­ga­ni­sa­tion sociale, pour employer le terme que les natio­naux-socia­listes ont nus à la mode, c’est-à-dire à un régime où le pou­voir d’É­tat déci­de­rait sou­ve­rai­ne­ment dans tous les domaines, même et sur­tout dans le domaine de la pen­sée. La Rus­sie offre un exemple presque par­fait d’un ml régime, pour le plus grand mal­heur du peuple russe ; les autres pays ne pour­ront que s’en appro­cher, à moins de bou­le­ver­se­ments ana­logues à celui d’oc­tobre 1917, mais il semble inévi­table que tous s’en approchent plus ou moins au cours des années qui viennent. Cette évo­lu­tion ne fera que don­ner au désordre une forme bureau­cra­tique, et accroître encore l’incohérence, le gas­pillage, la misère. Les guerres amè­ne­ront une consom­ma­tion insen­sée de matières pre­mières et d’ou­tillage, une folle des­truc­tion des biens de toute espèce que nous ont légués les géné­ra­tions pré­cé­dentes. Quand le chaos et la des­truc­tion auront atteint la limite à par­tir de laquelle le fonc­tion­ne­ment même de l’or­ga­ni­sa­tion éco­no­mique et sociale sera deve­nu maté­riel­le­ment impos­sible, notre civi­li­sa­tion péri­ra ; et l’hu­ma­ni­té, reve­nue à un niveau de vie plus ou moins pri­mi­tif et à une vie sociale dis­per­sée en des col­lec­ti­vi­tés beau­coup plus petites, repar­ti­ra sur une voie nou­velle qu’il nous est abso­lu­ment impos­sible de prévoir.

Se figu­rer que l’on peut aiguiller l’his­toire dans une direc­tion dif­fé­rente en trans­for­mant le régime à coups de réformes ou de révo­lu­tions, espé­rer le salut d’une action défen­sive ou offen­sive contre la tyran­nie et le mili­ta­risme, c’est rêver tout éveillé. Il n’existe rien sur quoi appuyer même de simples ten­ta­tives. la for­mule de Marx selon laquelle le régime engen­dre­rait ses propres fos­soyeurs reçoit tous les jours de cruels démen­tis ; et l’on se demande d’ailleurs com­ment Marx a jamais pu croire que l’es­cla­vage puisse for­mer des hommes libres. Jamais encore dans l’his­toire un régime d’es­cla­vage n’est tom­bé tous les coups des esclaves. La véri­té, c’est que, selon une for­mule célèbre, l’es­cla­vage avi­lit l’homme jus­qu’à s’en faire aimer ; que la liber­té n’est pré­cieuse qu’aux yeux de ceux qui la pos­sèdent effec­ti­ve­ment ; et qu’un régime entiè­re­ment inhu­main, comme est le nôtre, loin de for­ger des êtres capables d’é­di­fier une socié­té humaine, modèle à son image tous ceux qui lui sont sou­mis, aus­si bien oppri­més qu’op­pres­seurs. Par­tout, à des degrés dif­fé­rents, l’im­pos­si­bi­li­té de mettre en rap­port ce qu’on donne et ce qu’on reçoit a tué le sens du tra­vail bien fait, le sen­ti­ment de la res­pon­sa­bi­li­té, a sus­ci­té la pas­si­vi­té, l’a­ban­don, l’ha­bi­tude de tout attendre de l’ex­té­rieur, la croyance aux miracles. Même aux champs, le sen­ti­ment d’un lien pro­fond entre la terre qui nour­rit l’homme et l’homme qui tra­vaille la terre s’est effa­cé dans une large mesure depuis que le goût de la spé­cu­la­tion, les varia­tions impré­vi­sibles des mon­naies et des prix ont habi­tué les pay­sans à tour­ner leurs regards du côté de la ville. L’ou­vrier n’a pas conscience de gagner sa vie en fai­sant acte de pro­duc­teur ; sim­ple­ment l’en­tre­prise l’as­ser­vit chaque jour durant de longues heures, et lui octroie chaque semaine une somme d’argent qui lui donne le pou­voir magique de sus­ci­ter en un ins­tant des pro­duits tout fabri­qués, exac­te­ment comme font les riches. La pré­sence de chô­meurs innom­brables, la cruelle néces­si­té de men­dier une place font appa­raître le salaire comme étant moins un salaire qu’une aumône. Quant aux chô­meurs eux-mêmes, ils ont beau être des para­sites invo­lon­taires et d’ailleurs misé­rables, ils n’en sont pas moins des para­sites. D’une manière géné­rale, le rap­port entre le tra­vail four­ni et l’argent reçu est si dif­fi­ci­le­ment sai­sis­sable qu’il appa­raît comme presque contin­gent, de sorte que le tra­vail appa­raît comme un escla­vage, l’argent comme une faveur. Les milieux que l’on nomme diri­geants sont atteints par la même pas­si­vi­té que tous les autres, du fait que, débor­dés comme ils sont par un océan de pro­blèmes inex­tri­cables, ils ont depuis long­temps renon­cé à diri­ger. On cher­che­rait en vain, du plus haut au plus bas de l’é­chelle sociale, un milieu d’hommes en qui puisse un jour ger­mer l’i­dée qu’ils pour­raient, le cas échéant, avoir à prendre en main les des­ti­nées de la socié­té ; les décla­ma­tions des fas­cistes pour­raient seules faire illu­sion à ce sujet, mais elles sont creuses. Comme il arrive tou­jours, la confu­sion men­tale et la pas­si­vi­té laissent libre cours à l’i­ma­gi­na­tion. De toutes parts on est obsé­dé par une repré­sen­ta­tion de la vie sociale qui, tout en ‑dif­fé­rant consi­dé­ra­ble­ment d’un milieu à l’autre, est tou­jours faite de mys­tères, de qua­li­tés occultes, de mythes, d’i­doles, de monstres ; cha­cun croit que la puis­sance réside mys­té­rieu­se­ment dans un des milieux où il n’a pas accès, parce que presque per­sonne ne com­prend qu’elle ne réside nulle part, de sorte que par­tout le sen­ti­ment domi­nant est cette peur ver­ti­gi­neuse que pro­duit tou­jours la perte du contact avec la réa­li­té. Chaque milieu appa­raît du dehors comme un objet de cau­che­mar. Dans les milieux qui se rat­tachent au mou­ve­ment ouvrier, les rêves sont han­tés par des monstres mytho­lo­giques qui ont nom Finance, Indus­trie, Bourse, Banque et autres ; les bour­geois rêvent d’autres monstres qu’ils nomment meneurs, agi­ta­teurs, déma­gogues ; les poli­ti­ciens consi­dèrent les capi­ta­listes comme des êtres sur­na­tu­rels qui pos­sèdent seuls la clef de la situa­tion, et réci­pro­que­ment ; chaque peuple regarde les peuples d’en face comme des monstres col­lec­tifs ani­més d’une per­ver­si­té dia­bo­lique. On pour­rait déve­lop­per ce thème à l’in­fi­ni. Dans une pareille situa­tion, n’im­porte quel soli­veau peut être regar­dé comme un roi et en tenir lieu dans une cer­taine mesure grâce à cette seule croyance ; et cela n’est pas vrai seule­ment en ce qui concerne les hommes, mais aus­si en ce qui concerne les milieux diri­geants. Rien n’est plus facile non plus que de répandre un mythe quel­conque à tra­vers toute une popu­la­tion. Il ne faut pas s’é­ton­ner dès lors de l’ap­pa­ri­tion de régimes « tota­li­taires » sans pré­cé­dent dans l’his­toire. On dit sou­vent que la force est impuis­sante à domp­ter la pen­sée ; mais pour que ce soit vrai, il faut qu’à y ait pen­sée. Là où les opi­nions irrai­son­nées tiennent lieu d’i­dées, la force peut tout. Il est bien injuste de dire par exemple que le fas­cisme anéan­tit la pen­sée libre ; en réa­li­té c’est l’ab­sence de pen­sée libre qui rend pos­sible d’im­po­ser par la force des doc­trines offi­cielles entiè­re­ment dépour­vues de signi­fi­ca­tion. À vrai dire un tel régime arrive encore à accroître consi­dé­ra­ble­ment l’a­bê­tis­se­ment géné­ral, et il y a peu d’es­poir pour les géné­ra­tions qui auront gran­di dans les condi­tions qu’il sus­cite. De nos jours toute ten­ta­tive pour abru­tir les êtres humains trouve à sa dis­po­si­tion des moyens puis­sants. En revanche une chose est impos­sible, quand même on dis­po­se­rait de la meilleure des tri­bunes ; à savoir dif­fu­ser lar­ge­ment les idées claires, des rai­son­ne­ments cor­rects, des aper­çus raisonnables.

Il n’y a pas de secours à espé­rer des hommes ; et quand il en serait autre­ment, les hommes n’en seraient pas moins vain­cus d’a­vance par la puis­sance des choses. La socié­té actuelle ne four­nit pas d’autres moyens d’ac­tion que des machines à écra­ser l’hu­ma­ni­té ; quelles que puissent être les inten­tions de ceux qui les prennent en main, ces machines écrasent et écra­se­ront aus­si long­temps qu’elles exis­te­ront. Avec les bagnes indus­triels que consti­tuent les grandes usines, on ne peut fabri­quer que des esclaves, et non pas des tra­vailleurs libres, encore moins des tra­vailleurs qui consti­tue­raient une classe domi­nante. Avec des canons, des avions, des bombes, on peut répandre la mort, la ter­reur, l’op­pres­sion, mais non pas la vie et la liber­té. Avec les masques à gaz, les abris, les alertes, on peut for­ger de misé­rables trou­peaux d’êtres affo­lés, prêts à céder aux ter­reurs les plus insen­sées et à accueillir avec recon­nais­sance les plus humi­liantes tyran­nies, mais non pas des citoyens. Avec la grande presse et la T.S.F., on peut faire ava­ler par tout un peuple, en temps que le petit déjeu­ner ou le repas du soir, des opi­nions toutes faites et par là même absurdes, car même des vues rai­son­nables se déforment et deviennent fausses dans l’es­prit qui les reçoit sans réflexion ; mais on ne peut avec ces choses sus­ci­ter même un éclair de pen­sée. Et sans usines, sans armes, sans grande presse on ne peut rien contre ceux qui pos­sèdent tout cela. Il en est ain­si pour tout. Les moyens puis­sants sont oppres­sifs, les moyens faibles sont inopé­rants. Toutes les fois que les oppri­més ont vou­lu consti­tuer des grou­pe­ments capables d’exer­cer une influence réelle, ces grou­pe­ments, qu’ils aient eu nom par­tis ou syn­di­cats, ont inté­gra­le­ment repro­duit dans leur sein toutes les tares du régime qu’ils pré­ten­daient réfor­mer ou abattre, à savoir l’or­ga­ni­sa­tion bureau­cra­tique, le ren­ver­se­ment du rap­port entre les moyens et les fins, le mépris de l’in­di­vi­du, la sépa­ra­tion entre la pen­sée et l’ac­tion, le carac­tère machi­nal de la pen­sée elle-même, l’u­ti­li­sa­tion de l’a­bê­tis­se­ment et du men­songe comme moyens de pro­pa­gande, et ain­si de suite. L’u­nique pos­si­bi­li­té de salut consis­te­rait dans une coopé­ra­tion métho­dique de tous, puis­sants et faibles, en vue d’une décen­tra­li­sa­tion pro­gres­sive de la vie sociale ; mais l’ab­sur­di­té d’une telle idée saute immé­dia­te­ment aux yeux. Une telle coopé­ra­tion ne peut pas s’i­ma­gi­ner même en rêve dans une civi­li­sa­tion qui repose sur la riva­li­té, sur la lutte, sur la guerre. En dehors d’une telle coopé­ra­tion, il est impos­sible d’ar­rê­ter la ten­dance aveugle de la machine sociale vers une cen­tra­li­sa­tion crois­sante, jus­qu’à ce que la machine elle-même s’en­raye bru­ta­le­ment et vole en éclats. Que peuvent peser les sou­haits et les vœux de ceux qui ne sont pas aux postes de com­mande, alors que, réduits à l’im­puis­sance la plus tra­gique, ils sont les simples jouets de forces aveugles et bru­tales ? Quant à ceux qui pos­sèdent un pou­voir éco­no­mique ou poli­tique, har­ce­lés qu’ils sont d’une manière conti­nuelle par les ambi­tions rivales et les puis­sances hos­tiles, ils ne peuvent tra­vailler à affai­blir leur propre pou­voir sans se condam­ner presque à coup sûr à en être dépos­sé­dés. Plus ils se sen­ti­ront ani­més de bonnes inten­tions, plus ils seront ame­nés même mal­gré eux à ten­ter d’é­tendre leur pou­voir pour étendre leur capa­ci­té de faire le bien ; ce qui revient à oppri­mer dans l’es­poir de libé­rer, comme a fait Lénine. Il est de toute évi­dence impos­sible que la décen­tra­li­sa­tion parte du pou­voir cen­tral ; dans la mesure même où le pou­voir cen­tral s’exerce, il se subor­donne tout le reste. D’une manière géné­rale l’i­dée du des­po­tisme éclai­ré, qui a tou­jours eu un carac­tère uto­pique, est de nos jours tout à fait absurde. En pré­sence de pro­blèmes dont la varié­té et la com­plexi­té dépassent infi­ni­ment les grands comme les petits esprits, aucun des­pote au monde ne peut être éclai­ré. Si quelques hommes peuvent espé­rer, à force de réflexions hon­nêtes et métho­diques, aper­ce­voir quelques lueurs dans cette obs­cu­ri­té impé­né­trable, ce n’est certes pas le cas pour ceux que les sou­cis et les res­pon­sa­bi­li­tés du pou­voir privent à la fois de loi­sir et de liber­té d’es­prit. Dans une pareille situa­tion, que peuvent faire ceux qui s’obs­tinent encore, envers et contre tout, à res­pec­ter la digni­té humaine en eux-mêmes et chez autrui ? Rien, sinon s’ef­for­cer de mettre un peu de jeu dans les rouages de la machine qui nous broie ; sai­sir toutes les occa­sions de réveiller un peu la pen­sée par­tout où ils le peuvent ; favo­ri­ser tout ce qui est sus­cep­tible, dans le domaine de la poli­tique, de l’é­co­no­mie ou de la tech­nique, de lais­ser çà et là à l’in­di­vi­du une cer­taine liber­té de mou­ve­ments à l’in­té­rieur des liens dont l’en­toure l’or­ga­ni­sa­tion sociale. C’est certes quelque chose, mais cela ne va pas loin. Dans l’en­semble, la situa­tion où nous sommes est assez sem­blable à celle de voya­geurs tout à fait igno­rants qui se trou­ve­raient dans une auto­mo­bile lan­cée à toute vitesse et sans conduc­teur à tra­vers un pays acci­den­té. Quand se pro­dui­ra la cas­sure après laquelle il pour­ra être ques­tion de cher­cher à construire quelque chose de nou­veau ? C’est peut-être une affaire de quelques dizaines d’an­nées, peut-être aus­si de siècles. Aucune don­née ne per­met de déter­mi­ner un délai pro­bable. Il semble cepen­dant que les res­sources maté­rielles de notre civi­li­sa­tion ne risquent pas d’être épui­sées avant un temps assez long, même en tenant compte de guerres, et d’autre part, comme la cen­tra­li­sa­tion, en abo­lis­sant toute ini­tia­tive indi­vi­duelle et toute vie locale, détruit par son exis­tence même tout ce qui pour­rait ser­vir de base à une orga­ni­sa­tion dif­fé­rente, on peut sup­po­ser que le sys­tème actuel sub­sis­te­ra jus­qu’à l’ex­trême limite des pos­si­bi­li­tés. Somme toute il paraît rai­son­nable de pen­ser que les géné­ra­tions qui seront en pré­sence des dif­fi­cul­tés sus­ci­tées par l’ef­fon­dre­ment du régime actuel sont encore à naître. […] 

Qu’est-ce au juste qui péri­ra et qu’est-ce qui sub­sis­te­ra de la civi­li­sa­tion actuelle ? Dans quelles condi­tions, en quel sens l’his­toire se dérou­le­ra-t-elle par la suite ? Ces ques­tions sont inso­lubles. Ce que nous savons d’a­vance, c’est que la vie sera d’au­tant moins inhu­maine que la capa­ci­té indi­vi­duelle de pen­ser et d’a­gir sera plus grande.

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  1. Incroyable. Le génie d’in­ter­pré­ta­tion de cette prophétesse
    et le génie de trans­po­si­tion sur l’a­ve­nir de son temps
    Aurait elle vécu trente ans de plus
    Le monde en serait différent

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