Dépressifs, schizophrènes, bipolaires : ces lanceurs d’alerte ignorés (par Alizé Lacoste Jeanson)

Alors que la Food and Drug Admi­nis­tra­tion des États-Unis déclasse les élec­tro­chocs pour les abais­ser au même niveau de dan­ger que les lunettes de lec­ture, cer­tains psy­chiatres élèvent la voix pour s’insurger, d’abord, du tort infli­gé et, ensuite, pour pro­po­ser des modèles de soin éla­bo­rés sur la recon­nexion entre nos corps et nos esprits, pour que puisse écore la capa­ci­té propre à cha­cun de se soi­gner selon ses propres moda­li­tés. Dans cette optique, de nom­breux soi­gnants et ex-patients remettent en cause l’utilisation des anti­dé­pres­seurs, et d’une cer­taine com­pré­hen­sion de la souf­france psy­chique, qui en plus d’être inadap­tées, seraient même car­ré­ment dan­ge­reuses.

« Être bien por­tant dans une socié­té pro­fonde malade n’est pas un signe de bonne santé »

– Jid­du Krishnamurti

« En un mun­do de locos tener sen­ti­do no tiene sentido »

– Lewis Car­roll, Alice aux Pays des Merveilles

Un jour de 2005, David Car­mi­chael est avec son fils Ian âgé de onze ans à Lon­don, en Onta­rio (Cana­da) pour par­ti­ci­per à un évé­ne­ment de BMX qui se tient dans la ville. Ce jour-là, il empoi­son­ne­ra son fils avant de l’étouffer. Le tri­bu­nal qui l’a jugé a conclu qu’il n’était pas res­pon­sable de ses actes au moment du meurtre. Il était trai­té pour une sévère dépres­sion avec du Paxil, un anti­dé­pres­seur lar­ge­ment prescrit.

D’effets secon­daires mineurs à des atteintes sur le fonc­tion­ne­ment cog­ni­tif telles qu’ils peuvent mener à l’irréparable, les anti­dé­pres­seurs sont tout sauf ano­dins. Ils sont pour­tant de plus en plus uti­li­sés en psychiatrie.

Les antidépresseurs tuent

Aux États-Unis, depuis les années 1980, les inca­pa­ci­tés au tra­vail sont en hausse constante et majo­ri­tai­re­ment attri­buées à la dépres­sion. Pour­tant, les pres­crip­tions phar­ma­ceu­tiques pour trai­ter les troubles men­taux n’ont jamais été aus­si éle­vées. Sur la même période, les taux de sui­cide sont eux-aus­si mon­tés en flèche : aux États-Unis, depuis 1986, ils ont aug­men­té de 63% chez les femmes et de 43% chez les hommes. C’est ce constat éton­né qui a mené le jour­na­liste Robert Whi­ta­ker, dans son livre Ana­to­my of an epi­de­mic [Ana­to­mie d’une épi­dé­mie] publié en 2010, à se deman­der si la cause de cette épi­dé­mie de dépres­sion n’était pas en par­tie due aux pres­crip­tions de psy­cho­tropes. Basant sa recherche sur seize études indé­pen­dantes, c’est-à-dire non finan­cées par l’industrie phar­ma­ceu­tique, il montre que c’est l’effet iatro­gène des pres­crip­tions qui crée cette épi­dé­mie. Autre­ment dit, ce sont à la fois les médi­ca­ments et les éti­quettes appo­sées sur les patients par le corps médi­cal qui rendent malade, psychologiquement.

Le DSM (Manuel diag­nos­tique et sta­tis­tique des troubles men­taux), qui est aujourd’hui uti­li­sé comme réfé­rence inter­na­tio­nale, a revu et sur­tout élar­gi dans sa cin­quième ver­sion les cri­tères diag­nos­tiques avec des seuils très bas, de telle sorte que, si on le suit à la lettre, la majo­ri­té des indi­vi­dus sont consi­dé­rés comme déviants, c’est-à-dire ayant des com­por­te­ments indé­si­rables pour la bonne marche de la socié­té. L’homosexualité y était d’ailleurs réper­to­riée dans les pre­mières édi­tions, mon­trant bien que la psy­chia­trie peut pro­cé­der d’un tra­vail de confor­ma­tion à la norme ambiante. D’un ouvrage rédi­gé à l’origine par des psy­cha­na­lystes amé­ri­cains, on a fait un outil idéo­lo­gique qui médi­ca­lise, psy­cho­lo­gise, patho­lo­gise un cer­tain nombre d’états men­taux qui étaient jusque-là consi­dé­rés comme des moments de l’existence, ou encore des manières d’être et de com­prendre le monde. On leur a ain­si ouvert la pos­si­bi­li­té du trai­te­ment médi­ca­men­teux pour nor­ma­li­ser ce qui rend un humain moins « fonctionnel ».

Qui n’a pas enten­du par­ler de quelqu’un entré dans le giron de l’hôpital psy­chia­trique pour une ten­ta­tive de sui­cide en res­sor­tir diag­nos­ti­qué bipo­laire, mis sous anti­dé­pres­seurs et anxio­lo­tiques ? Ces médi­ca­ments conver­ti­raient ain­si des troubles épi­so­diques (bur­nout, deuil, anxié­té au tra­vail, perte de repères) en des mala­dies chro­niques. Une étude (Pos­ter­nak et al., Jour­nal of Ner­vous and Men­tal Disease, 2006) indique pour­tant que 85% des dépres­sions se résolvent spon­ta­né­ment en l’espace d’un an sans inter­ven­tion chi­mique, et qu’à l’issue de plu­sieurs mois de trai­te­ment médi­ca­men­teux, les patients déve­loppent plus de symp­tômes que ceux ne pre­nant pas de médi­ca­ments. Dans la liste des symp­tômes, ou effets secon­daires attri­buables à la prise d’antidépresseurs, on compte la vio­lence diri­gée contre soi et les autres. D’ailleurs, depuis 2004, cer­tains anti­dé­pres­seurs, dont le bien connu Pro­zac®, pres­crits spé­ci­fi­que­ment en pré­ven­tion du sui­cide, portent une men­tion met­tant en garde contre le risque de sui­cide qu’ils peuvent générer.

Même chez les per­sonnes diag­nos­ti­quées comme étant atteintes de schi­zo­phré­nie, Whi­ta­ker rap­porte que 40% de ceux qui ont arrê­té de prendre leurs médi­ca­ments sont gué­ris, contre 5% de ceux qui ont conti­nué à suivre leurs prescriptions.

Irving Kirsch, méde­cin et direc­teur adjoint du Pro­gramme de recherche sur les études de l’effet pla­ce­bo à l’école de méde­cine de Har­vard, sug­gère que 82% de effets liés à la prise des anti­dé­pres­seurs seraient en fait attri­buables à l’effet pla­ce­bo. Il tient compte du fait, entre autres, que la sur­ve­nue d’effets secon­daires envoie le signal aux patients que les anti­dé­pres­seurs ont un effet et donc qu’ils sont « trai­tés ». C’est ce signal de « sécu­ri­té », ou plu­tôt de prise en compte du pro­blème, qui enga­ge­rait le pro­ces­sus de rémis­sion, plus que l’effet même de l’antidépresseur sur la bio­lo­gie. On sait aus­si que l’effet pla­ce­bo est si puis­sant qu’il fonc­tionne dans le sens inverse : des per­sonnes convain­cues que leurs anti­dé­pres­seurs leur font du bien ont été sou­mises à une étude lors de laquelle il leur a été dit qu’une par­tie d’entre eux seraient choi­sis au hasard pour rece­voir un pla­ce­bo. Tous les indi­vi­dus de ce groupe, qu’ils aient été mis sous pla­ce­bo ou l’antidépresseur, ont mon­tré des signes de dépres­sion à la simple idée qu’ils pour­raient faire par­tie du groupe placebo.

Contrai­re­ment aux pla­ce­bos, les anti­dé­pres­seurs pré­sentent par contre de nom­breux effets secon­daires en plus des ten­dances à la vio­lence déjà évo­quées. L’étude de Read et Williams (Cur­rent Drug Safe­ty, 2018) a deman­dé à 1431 per­sonnes ori­gi­naires de 38 pays dif­fé­rents de rap­por­ter les effets secon­daires res­sen­tis suite à la prise d’antidépresseurs : sen­sa­tion de vide émo­tion­nel, sen­sa­tion de déta­che­ment ou impres­sion d’être embru­mé, impres­sion de ne pas être soi-même, dif­fi­cul­tés sexuelles, som­no­lence, réduc­tion des émo­tions posi­tives, ten­dance sui­ci­daire, sen­sa­tion de manque. Ils concluent que, étant don­né les recherches mon­trant que les anti­dé­pres­seurs sont seule­ment mar­gi­na­le­ment plus effi­caces que les pla­ce­bos, l’étude des coûts liés à la prise de ces médi­ca­ments ne peut pas jus­ti­fier les taux de pres­crip­tions extrê­me­ment éle­vés qui les carac­té­risent. Plus récem­ment encore, une méta-ana­lyse (Jakob­sen, Gluud et Kirsch, Bri­tish Medi­cal Jour­nal, 2020) inti­tu­lée « Les anti­dé­pres­seurs doivent-ils être uti­li­sés pour la dépres­sion grave ? » conclue que ces médi­ca­ments ne devraient plus être uti­li­sés avant qu’il n’ait été prou­vé que les effets béné­fiques poten­tiels sont plus grands que les effets néfastes.

« La méde­cine a fait tel­le­ment de pro­grès qu’il n’y a presque plus d’humains en bonne santé » 

– Aldous Huxley 

En plus des effets secon­daires qui peuvent entrai­ner d’autres souf­frances psy­chiques, les anti­dé­pres­seurs, même pris sur une courte période, entrainent un effet d’accoutumance, une addic­tion. Et, hor­mis quelques groupes d’entraide entre pairs et soi­gnants bien­veillants, peu est aujourd’hui fait pour se dés­in­toxi­quer des psychotropes.

Comprendre la dépression

L’effet béné­fique sup­po­sé des anti­dé­pres­seurs pro­vient d’une com­pré­hen­sion datée des troubles men­taux et psy­chiques qui pos­tule que leur ori­gine est due à un dés­équi­libre neu­ro­chi­mique cau­sant des troubles sur la cir­cu­la­tion de cer­tains trans­met­teurs comme la séro­to­nine. Le cer­veau, siège de la pen­sée, est donc com­pris comme l’ennemi dont la fonc­tion défec­tueuse serait à com­battre. Les émo­tions exa­cer­bées, les pen­sées noires sont des erreurs dans le tra­fic neu­ro­lo­gique. Le cer­veau est vu comme l’organe à par­tir duquel les pen­sées, les émo­tions et le com­por­te­ment émergent. Selon des don­nées plus récentes issues notam­ment de la psy­cho­neu­ro-immu­no­lo­gie, il sem­ble­rait plu­tôt que les sys­tèmes immu­ni­taires, neu­roen­do­cri­niens et le cer­veau soient imbri­qués et répondent autant à des sti­mu­lis psy­cho­lo­giques qu’environnementaux. Dans cette pers­pec­tive, le cer­veau n’est donc pas un réseau de pul­sa­tions élec­triques qui trans­met ses per­cep­tions au corps mais le corps est un ensemble dont les par­ties, cer­veau com­pris, com­mu­niquent en per­ma­nence et de manière mul­ti­la­té­rale via ses sys­tèmes endo­cri­niens et immu­ni­taires notamment.

Les pre­mières recherches sur les anti­dé­pres­seurs sont nées du constat que des patients tuber­cu­leux étaient ren­dus eupho­riques pen­dant quelques jours après la prise d’antibiotiques qui ont un effet sur la séro­to­nine. Jack­pot ! La voie pour gué­rir les dépres­sifs sem­blait alors toute trou­vée. Des mil­lions d’antidépresseurs ven­dus plus tard, le méca­nisme patho­lo­gique neu­ro­chi­mique – le lien de cause à effet – pour la dépres­sion n’a pour­tant tou­jours pas été trou­vé. De nom­breux modes d’analyse ont été uti­li­sés pour ten­ter d’en élu­ci­der la cause : ana­lyse san­guine des méta­bo­lites, scan­ners, géné­tique, his­to­lo­gie, bio­chi­mie. Mais, aucun n’a jamais révé­lé la signa­ture bio­lo­gique de la dépression.

Ain­si, bien que la majo­ri­té des anti­dé­pres­seurs ven­dus aujourd’hui soient tou­jours sup­po­sés agir en vue d’un rééqui­li­brage neu­ro­chi­mique, les recherches qui pos­tulent un défaut de fonc­tion­ne­ment des neu­ro­trans­met­teurs comme fac­teur prin­ci­pal de la dépres­sion ont été arrê­tées il y a trente ans.

Dans la pers­pec­tive de la psy­cho-neu­ro-immu­no­lo­gie, et de la même manière qu’un état d’angoisse peut déclen­cher maux de ventre ou diar­rhées, il est évident qu’un mal-être phy­sique peut influen­cer l’état psy­chique. Si la souf­france psy­chique est une patho­lo­gie du lien social, et consi­dé­rant que l’alimentation, avec l’air qu’on res­pire, est notre pre­mier mode d’interaction avec le monde, alors un pre­mier pas pour apprendre à refaire du lien avec soi-même et les autres peut pas­ser par un rééqui­li­brage ali­men­taire. Ce qu’on mange reflète notre pré­sence au monde. Éli­mi­ner les ali­ments inflam­ma­toires (glu­ten, sucre, gra­mi­nées, lai­tages) pour iden­ti­fier les stres­seurs poten­tiels peut alors être un pre­mier pas vers un mieux-être. Une ali­men­ta­tion inadap­tée peut effec­ti­ve­ment entrai­ner une réac­tion inflam­ma­toire impli­quant tout à la fois le déclen­che­ment des sys­tèmes hor­mo­naux, immu­ni­taire et neu­ro­chi­miques. Cela ne signi­fie pas pour autant que l’alimentation est à l’origine de la dépres­sion, de la bipo­la­ri­té, ou des ten­dances sui­ci­daires mais que les symp­tômes qui y sont asso­ciés pour­raient être liés à bien des fac­teurs : une insta­bi­li­té du niveau de sucre dans le sang qui peut entrai­ner une per­méa­bi­li­té intes­ti­nale ; une défi­cience en vita­mine B12 ; une hyper­thy­roï­die ; un trai­te­ment médi­ca­men­teux dont les effets secon­daires se font ressentir…

Loin de dire que la dépres­sion se rédui­rait à une source inflam­ma­toire unique, cette approche tend à la com­prendre dans une pers­pec­tive plus large et dont cer­tains symp­tômes pour­raient peut-être être atténués.

Se ré-approprier son corps et son esprit

Kee­ly Bro­gan, psy­chiatre et auteure de Own your self [Appar­tiens-toi toi-même] publié en 2020, s’adresse aux per­sonnes en souf­france : « Vous n’êtes pas nés avec de mau­vais gènes ou un taux de séro­to­nine trop bas. Il est beau­coup plus pro­bable que vous soyez en train de faire l’expérience d’un mau­vais équi­libre inflam­ma­toire, sti­mu­lé par une déré­gu­la­tion de la sécré­tion de cor­ti­sol et déclen­ché par un sys­tème diges­tif malade. » Dans cette pers­pec­tive, les émo­tions humaines et leurs expres­sions sont vues comme la tra­duc­tion d’un dés­équi­libre incor­po­ré (au sens de « dans le corps »). La souf­france psy­chique est donc le signal envoyé du corps vers l’esprit pour nous indi­quer que notre expé­rience vécue n’est pas en accord avec notre expé­rience psy­chique. Les symp­tômes cor­po­rels sont une fenêtre sur notre psy­ché. En d’autres termes, nos corps, âmes et esprits nous indiquent que nous refu­sons de nous ajus­ter à un monde pro­fon­dé­ment déséquilibré.

« Nous arri­vons dans ce monde par l’intermédiaire de corps de femmes aux­quelles on a ensei­gné à se méfier de leur propre capa­ci­té à enfan­ter alors même qu’elles boivent du Coca et mangent chez Mac­Do, et via des pères dont le sperme a mari­né dans des pes­ti­cides consi­dé­rés comme per­tur­ba­teurs endo­cri­niens sur de mul­tiples géné­ra­tions. Nous sommes sou­mis à des ultra­sons dès notre déve­lop­pe­ment dans le ventre de nos mères, mis au monde de manière chi­rur­gi­cale, puis nous sommes nour­ris au lait en poudre, vac­ci­nés, aban­don­nés par des mères qui ont un congé mater­ni­té de trois semaines, édu­qués à l’école sui­vant une forme de lavage de cer­veau qua­si-irré­ver­sible et cui­si­né par les réseaux 5G. Adultes, nous fai­sons des bou­lots qui n’ont aucun sens, nous consom­mons tout et nous nous impli­quons corps et âmes dans des rela­tions qui ne pour­ront jamais soi­gner toutes les bles­sures qui rendent néces­saire ce besoin d’intimité, tout ça alors qu’on nage dans un bain de pro­duits chi­miques. […] La dépres­sion (et n’importe quelle “mala­die chro­nique”) et notre dou­lou­reuse lutte avec la vie moderne sont-elles des mala­dies – ou sont-elles des réponses logiques à un monde qui ne tourne pas rond et à une vie qui ne cor­res­pond pas à notre rôle dans le monde natu­rel – une incom­pa­ti­bi­li­té évo­lu­tive ? » Kel­ly Bro­gan pos­tule ain­si que la vision du monde qui l’interprète comme rem­plie d’ennemis qu’il fau­drait éli­mi­ner (lut­ter contre la dépres­sion, com­battre sa bipo­la­ri­té, prendre des anti­dé­pres­seurs) est celle-là même qui nous rend malades. Cette pers­pec­tive a une fonc­tion poli­tique. C’est ce qu’elle nomme, avec d’autres, la théo­rie du germe, et qui prend source dans notre sépa­ra­tion d’avec le reste du monde vivant et non-vivant. Si on peut iden­ti­fier un enne­mi comme cause du symp­tôme alors on peut le contrô­ler. Un élo­quent reflet d’une ges­tion capi­ta­liste du monde où tout ter­ri­toire, y com­pris men­tal donc, est à contrô­ler, c’est-à-dire exploi­ter, mon­nayer, rentabiliser.

Dans un tel uni­vers, est-il dérai­son­nable de pen­ser que les per­sonnes en souf­france psy­chique sont en fait les lan­ceurs d’alerte de notre temps ? Ceux dont l’expérience vécue s’oppose toute entière à accep­ter ce qui est mau­vais comme nor­ma­tif sont peut-être fina­le­ment ceux qui sont les plus sains d’entre nous. Mathieu Bel­lah­sen le notait jus­te­ment pour Bas­ta ! au début de la « ges­tion » fran­çaise du Covid-19 : « Depuis une quin­zaine de jours, un patient déli­rant porte un masque au motif qu’il ne veut pas être conta­mi­né par nous. Nous met­tons ça sur le compte de ses angoisses déli­rantes… Nous avons tort. Il est juste en avance sur nous. »

Cette approche de la dépres­sion et d’autres troubles men­taux les voit comme com­plexes, c’est-à-dire comme des symp­tômes non spé­ci­fiques qui reflètent un état de dis­har­mo­nie entre le corps et l’esprit. En France, c’est l’approche que pos­tule notam­ment le Réseau fran­çais sur l’entente de voix (REV) : « Nous consi­dé­rons que le fait d’entendre des voix n’est pas, en soi, un symp­tôme de mala­die men­tale mais qu’il s’agit d’un phé­no­mène por­teur de sens pour les per­sonnes concer­nées et que, pour ces rai­sons, il convient de prendre les voix en consi­dé­ra­tion. » Fon­dé en 2011 et n’opérant que grâce à la bonne volon­té de ses béné­voles, le réseau com­prend plus de qua­rante groupes dans tout l’Hexagone et conti­nue d’encourager et sou­te­nir la créa­tion d’initiatives locales. Le REV per­met de créer des espaces de sécu­ri­té où on donne du sens à l’expérience vécue qu’elle se tra­duise par « des voix, de la para­noïa, des croyances inha­bi­tuelles, un sens dif­fé­rent de la réa­li­té, de la per­sé­cu­tion, de l’oppression, de la contrainte, de la sur­veillance, du har­cè­le­ment, du chô­mage » selon les mots de Yann Dero­bert, qui est à l’origine du réseau fran­çais et qui écri­vait pour CQFD en jan­vier 2020. Ici, à rebours de la théo­rie du germe uti­li­sée à tous les niveaux de la méde­cine conven­tion­nelle, on consi­dère les symp­tômes comme des oppor­tu­ni­tés de com­pré­hen­sion et de rééquilibrage.

Ain­si, dire de ceux qui sont en souf­france qu’ils ne sont pas des « malades men­taux » ou des « fous », ce n’est pas les accu­ser mais, bien au contraire, restruc­tu­rer : peut-être y a‑t-il un sens à trou­ver der­rière ce qu’on nomme bien mal la « patho­lo­gie men­tale ». Peut-être cor­res­pond-elle à un éveil spi­ri­tuel ou à une com­pré­hen­sion sen­sible du monde. Ou encore peut-être que l’anxiété est en fait nour­rie par une into­lé­rance au glu­ten, ou à une défi­cience en vita­mines B12. Enfin, il n’est pas exclu qu’une réa­li­té « frag­men­tée » cor­res­ponde à un méca­nisme de défense que l’individu se construit pour se pro­té­ger d’événements trau­ma­tiques. On peut regar­der le film Dédales pour s’en don­ner une idée. Ou lire Encore vivant dans lequel Pierre Sou­chon a rela­té sa « bipolarité ».

Dire que le trouble pro­vient de nous-mêmes est sur­tout un oxy­more : nous créons notre propre réa­li­té à par­tir de nos expé­riences au monde, de notre âme, et de notre héri­tage. Si tout est déjà à l’intérieur de nous-mêmes, la mala­die est alors enten­due comme un signal envoyé de notre corps jusqu’à notre expé­rience vécue ; le symp­tôme est l’alerte d’une dis­so­cia­tion entre le sens que nous don­nons à nos exis­tences et à ce que nous vivons effec­ti­ve­ment. La gué­ri­son, en consé­quence, devrait être un che­min tout aus­si per­son­nel. Bien qu’on ait créé un sys­tème dans lequel on a mis la res­pon­sa­bi­li­té de nos vies entre les mains du per­son­nel médi­cal, nous res­tons en réa­li­té les seuls à savoir ce qui est bon pour nous. Cela ne signi­fie pas que le soin n’engage pas néces­sai­re­ment l’intervention d’une com­mu­nau­té ou de per­sonnes l’accompagnant. Ça signi­fie par contre, qu’en lieu de pis-aller, la gué­ri­son sera pro­fonde et transformatrice.

Ain­si, loin d’engager une res­pon­sa­bi­li­té per­son­nelle qui consis­te­rait à incri­mi­ner cha­cun de soma­ti­ser ses troubles psy­chiques, cette psy­chia­trie qui consi­dère que la mala­die est une phase essen­tielle de l’existence, consiste plu­tôt en une invi­ta­tion à se don­ner les moyens de se soi­gner sans se sou­mettre aux struc­tures de pou­voir (médi­cales ici). C’est d’ailleurs selon ce prin­cipe que fonc­tionnent les Groupes d’entraide et de sou­tien psy­cho­lo­gique. Celui de la Mon­tagne limou­sine est né après de nom­breuses années de ques­tion­ne­ments et de ren­contres autour des enjeux de san­té sur le Pla­teau de Mil­le­vaches. Son rôle d’en­ra­cine dans une double dyna­mique : pour les accom­pa­gnants, aider les gens à pou­voir res­ter chez eux ; pour les per­sonnes vivant des moments dif­fi­ciles, ne pas aller à l’hôpital psy­chia­trique. Cela se tra­duit par un tra­vail au long cours pour bri­ser les tabous qui entourent les troubles psy­chiques en orga­ni­sant des évé­ne­ments sur ce thème, et par la consti­tu­tion d’une pré­sence stable et en accom­pa­gnant très prag­ma­ti­que­ment les per­sonnes qui en font la demande jusque dans les aspects les plus com­muns de la vie (garde d’enfants, repas, dépla­ce­ments, etc.).

Plu­tôt qu’une psy­chia­trie qu’on pour­rait qua­li­fier d’« alter­na­tive », ces groupes d’entraide et ces manières d’approcher la souf­france psy­chique res­tent encore la norme pour la majo­ri­té des humains. Kel­ly Bro­gan le for­mule ain­si : « Les cultures ances­trales connaissent le rôle du déses­poir, de la lutte, et de la dépres­sion pour trans­cen­der les crises exis­ten­tielles que connaissent tous les êtres-humains au cours de leur vie. C’est ce qu’on nomme ini­tia­tion. » C’est plu­tôt la psy­chia­trie de l’enfermement, c’est-à-dire celle qui se déploie sur un fond asi­laire et médi­ca­men­teux qui est une alter­na­tive – cette psy­chia­trie scien­ti­fique fait effec­ti­ve­ment aujourd’hui figure de « seule alter­na­tive » selon l’adage that­ché­rien bien connu et appa­rait comme la seule valable parce que cau­tion­née par les « avan­cées de la science ».

La méde­cine méca­niste oublie trop sou­vent que chaque indi­vi­du est dif­fé­rent et que les maux sont le reflet d’autre chose qu’un simple défaut qu’il fau­drait résoudre. Un accom­pa­gne­ment qui, plu­tôt que de patho­lo­gi­ser la souf­france, tient compte de la réa­li­té que cha­cun se crée, de son inter­ac­tion au monde et offre oreille atten­tive ou encore une aide dans les tâches quo­ti­diennes ne consti­tue pas une pseu­dos­cience mais plu­tôt un ensemble de pra­tiques ins­pi­rées de sagesses anciennes où modes de vie et com­mu­nau­té fondent la base vitale. Dans ces mondes-là, la méde­cine molé­cu­laire n’est pas une néces­si­té parce que les plaies de l’âme sont des oppor­tu­ni­tés pour com­prendre le monde dif­fé­rem­ment. Pour nombre de peuples, ceux qui entendent des voix, per­çoivent la réa­li­té dif­fé­rem­ment, sont ini­tiés pour deve­nir homme ou femme-méde­cine. Leur culture leur offre un cadre de com­pré­hen­sion et d’expression de leur per­cep­tion pour ser­vir l’autre. Corinne Som­brun, jour­na­liste fran­çaise ini­tiée à la transe cha­ma­nique en Mon­go­lie, a d’ailleurs mon­tré que l’activité élec­trique du cer­veau lors de la transe res­semble à s’y méprendre à celle de per­sonnes dépres­sives, maniaques et schi­zo­phré­niques. Les états modi­fiés de conscience semblent donc bien être une pos­si­bi­li­té « nor­male » de l’existence, une autre manière de voir les choses qu’il s’agit d’apprendre à inté­grer pour qu’elle devienne bénéfique.

Alors que 80 000 per­sonnes en souf­france psy­chique sont enfer­mées et trai­tées contre leur gré en France chaque année, soit 20% des hos­pi­ta­li­sa­tions en psy­chia­trie, cha­cun devrait être libre de choi­sir le par­cours de soin qui lui convient en étant infor­mé des risques poten­tiels, dont notam­ment ceux rela­tifs aux effets secon­daires dans le cas des anti­dé­pres­seurs. Plu­tôt que d’assigner à la folie, il est temps d’offrir des espaces de confiance où cha­cun puisse inté­grer ses dou­leurs et les vivre, pour que souf­frir ne soit plus syno­nyme d’exclusion mais une oppor­tu­ni­té de faire sens. À l’heure où en Bel­gique des dizaines de per­sonnes se sont faites eutha­na­sier pour des « affec­tions psy­chia­triques »[1], il est urgent d’offrir d’autres voies de com­pré­hen­sion et pos­si­bi­li­tés d’accompagnement que celle du stigmate.

Ali­zé Lacoste Jeanson
Fin octobre 2020


  1. Selon la Com­mis­sion fédé­rale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie, entre 2016 et 2019, 120 per­sonnes ont deman­dé et obte­nu l’euthanasie en rai­son d’une « affec­tion psy­chia­trique » : 40 pour dépres­sions et troubles bipo­laires ; 39 pour troubles de la per­son­na­li­té et du com­por­te­ment chez l’adulte ; 12 pour troubles de l’anxiété, troubles dis­so­cia­tifs et deuil patho­lo­gique ; 8 pour autisme ; 11 pour schi­zo­phré­nie, trouble schi­zo­ty­pique et troubles déli­rants.

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Le café atomique et autres documentaires sur la folie nucléaire (par Ana Minski et Nicolas Casaux)

Le documentaire The Atomic Cafe, « film d'horreur comique » — comme on pouvait le lire sur une affiche d'époque — sorti en 1982, constitué d'images d'archives des années 1940 à 1960 (interventions télévisuelles, discours politiques, clips publicitaires, etc.), expose la propagande d'État des États-Unis visant à faire accepter l’utilisation de la bombe atomique et la domestication de l'atome. [...]
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Les chasseurs-cueilleurs et la mythologie du marché (par John Gowdy)

Marx affirmait que « la vitalité des communautés primitives était incomparablement plus importante que celle des sociétés capitalistes modernes. » Cette affirmation a depuis été appuyée par de nombreuses études soigneusement résumées dans cette formule de la prestigieuse Cambridge Encyclopedia of Hunters and Gatherers (Encyclopédie de Cambridge des chasseurs et des cueilleurs). Ainsi que l’Encyclopédie le stipule : « Le fourrageage constitue la première adaptation à succès de l’humanité, occupant au moins 90% de son histoire. Jusqu’à il y a 12 000 ans, tous les humains vivaient ainsi. » [...]
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Héros de la forêt pluviale : La vie et la mort de Bruno Manser (par Wade Davis / Christopher Kühn)

Note du traducteur : Le texte qui suit est une traduction de l'introduction rédigée par l'anthropologue canadien Wade Davis d'un excellent livre (en anglais) que je viens de finir, intitulé Rainforest Hero: The Life and Death of Bruno Manser (en français : "Héros de la forêt tropicale : la vie et la mort de Bruno Manser"), écrit par Ruedi Suter et publié en 2015. Cet ouvrage retrace l'histoire de Bruno Manser, un activiste suisse qui a dédié sa vie à la lutte pour la protection de la forêt tropicale de Bornéo, où vivait l'un des derniers peuples de chasseurs-cueilleurs nomades de la planète, le peuple Penan. À la suite de ce texte, vous trouverez un documentaire intitulé Bruno Manser - Laki Penan, réalisé par Christopher Kühn en 2007, qui retrace la vie incroyable de cet infatigable militant.
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La culture du narcissisme (par Christopher Lasch & les renseignements généreux)

En 1979, le penseur américain Christopher Lasch proposa une interprétation psycho-sociologique des ''middle-class'' américaines dans son ouvrage "La culture du narcissisme". Il y exposait comment, selon lui, la société capitaliste américaine produit des individus à tendance narcissique. Est-ce encore d’actualité ? Cela se limite-t-il aux seules classes moyennes américaines ? Il nous a semblé que cette analyse dépassait le cadre de son étude initiale. Nous avons donc tenté de rédiger une courte synthèse librement inspirée et volontairement réactualisée de cet ouvrage. [...]