Liberté : délivrance ou autonomie (par Nicolas Casaux)

Au tout début de son livre inti­tu­lé Choix tech­no­lo­giques, choix de socié­té, Richard Sclove rap­porte que :

« Au début des années soixante-dix, l’eau cou­rante a été ins­tal­lée dans les mai­sons du petit vil­lage d’I­bie­ca, dans le Nord-Est de l’Es­pagne. Les cana­li­sa­tions arri­vant direc­te­ment dans leurs mai­sons, les Ibie­cains n’a­vaient plus besoin d’al­ler pui­ser l’eau à la fon­taine du vil­lage. Petit à petit, les familles ont ache­té des machines à laver, et les femmes ont ces­sé de se ras­sem­bler au lavoir pour faire la les­sive à la main. La tech­no­lo­gie a per­mis la sup­pres­sion de tâches pénibles, mais la vie sociale du vil­lage a connu un chan­ge­ment inat­ten­du. La fon­taine et le lavoir publics, qui avaient été les lieux d’une inter­ac­tion sociale intense, ont été pra­ti­que­ment déser­tés. Les hommes ont com­men­cé à perdre l’in­ti­mi­té qui les liait aux enfants et aux ânes qui les aidaient jus­qu’a­lors à trans­por­ter l’eau. Les femmes ont ces­sé de se ras­sem­bler, de se réunir au lavoir où leurs com­mé­rages, pen­dant la les­sive, sur les hommes et la vie du vil­lage avaient un véri­table poids poli­tique. Rétros­pec­ti­ve­ment, on peut dire que l’ins­tal­la­tion de l’eau cou­rante a contri­bué à rompre les liens très forts que les Ibie­cains entre­te­naient les uns avec les autres, avec leurs ani­maux et avec la terre, liens qui leur avaient per­mis de for­mer une communauté. »

Cela dit, à la manière dont l’auteur décrit ces acti­vi­tés liées à la sub­sis­tance la plus élé­men­taire que sont le fait de laver soi-même ses vête­ments, sans l’aide d’une machine, ou d’aller pui­ser l’eau à la fon­taine — « des tâches pénibles » — on com­prend qu’il adhère, lui aus­si, à la concep­tion « moderne » (bour­geoise) de la liber­té comme « déli­vrance, au sens très géné­ral de libé­ra­tion, à l’égard des maux de la condi­tion humaine et, plus concrè­te­ment, des pesan­teurs de la vie sociale et maté­rielle quo­ti­dienne. » En effet, conti­nuent Auré­lien Ber­lan et Jacques Luzi[1], « ce rêve d’alléger la condi­tion humaine » se trouve « clai­re­ment au cœur de notre adhé­sion au monde indus­triel ; en tout cas, cette pro­messe a été mobi­li­sée par la plu­part de ses par­ti­sans. La puis­sance des moyens de pro­duc­tion indus­triels fait espé­rer une déli­vrance des sou­cis de la vie et le dépas­se­ment du tra­vail pénible, de la souf­france et de la mala­die. De Des­cartes aux trans­hu­ma­nistes en pas­sant par Fran­cis Bacon et Karl Marx, cette idée de la tech­nique libé­ra­trice est le leit­mo­tiv pro­mé­théen de la culture indus­trielle. Le déve­lop­pe­ment éco­no­mique a long­temps été rêvé, vécu et jus­ti­fié comme une éman­ci­pa­tion à l’égard de la misère et des formes per­son­nelles de domi­na­tion, c’est-à-dire des limites de la nature et des contraintes de la vie com­mu­nau­taire, donc comme la condi­tion de toute éman­ci­pa­tion. De fait, la plu­part des mou­ve­ments d’émancipation adhèrent à cette vision ou, du moins, la pré­sup­pose sans la remettre en cause : c’est la machine à vapeur qui aurait libé­ré les Noirs de l’esclavage et la machine à laver qui aurait sau­vé les femmes de l’oppression masculine ! »

Et bien enten­du, si, jusqu’ici, dans la civi­li­sa­tion occi­den­tale, la femme a été oppri­mée, ce n’est cer­tai­ne­ment pas parce que la machine à laver n’avait pas encore été inven­tée. De la même façon que l’esclavage des noirs ne décou­lait pas de l’inexistence de la machine à vapeur.

Et jus­te­ment, l’exemple que donne Richard Sclove des Ibie­cains a ça d’intéressant qu’il ne cor­ro­bore pas cette idée selon laquelle la tech­no­lo­gie serait gage d’amélioration ou d’émancipation sociale. Le pou­voir des femmes n’a pas par­tout aug­men­té avec l’arrivée de la machine à laver. Au contraire, son exemple illustre, ain­si qu’il l’ex­plique ulté­rieu­re­ment, com­ment l’in­tru­sion de la tech­no­lo­gie sape « la capa­ci­té d’une com­mu­nau­té de se gou­ver­ner elle-même ».

En elle-même, la tech­no­lo­gie n’est aucu­ne­ment libé­ra­trice. Si, d’un côté, elle délivre bien de cer­tains besoins élé­men­taires, ou néces­si­tés maté­rielles de la vie, du genre d’activités de sub­sis­tance ayant consti­tué un pan majeur de l’existence humaine pen­dant des mil­lions d’années, de l’autre, elle asser­vit impi­toya­ble­ment, en impo­sant une chape de contraintes bien plus pesante que toutes les ser­vi­tudes du passé.

La concep­tion moderne de la « liber­té » comme « déli­vrance », d’après Ber­lan et Luzi, est issue de la « volon­té d’être déchar­gé du besoin et du tra­vail, qui est au cœur de l’idéologie aris­to­cra­tique antique (déli­vrance maté­rielle) » et du « désir d’être libé­ré des lour­deurs de la vie poli­tique qui hante le mes­sage chré­tien (déli­vrance poli­tique) — lequel char­rie aus­si, comme bien des reli­gions, un fan­tasme de déli­vrance exis­ten­tielle com­plète (dépas­ser la mort, la souf­france, l’imperfection) ». En effet, ces « trois quêtes de déli­vrance se sont rejointes dans le monde moderne et indus­triel : la déli­vrance maté­rielle par la capi­ta­li­sa­tion mar­chande, la déli­vrance exis­ten­tielle par la tech­no­lo­gie et la déli­vrance poli­tique par l’administration étatique ».

Et cette concep­tion de la liber­té s’est impo­sée « au détri­ment d’une autre idée de la liber­té, qui ne vise pas à être déchar­gé des tâches et des aspects de la condi­tion humaine jugés pénibles », mais à « les prendre en charge soi-même ». Aujourd’hui, « c’est sous le terme d’autonomie que cette alter­na­tive à la concep­tion indus­tria­liste de la liber­té comme déli­vrance est, des zadistes aux zapa­tistes, défen­due — et c’est avec elle que nous pen­sons qu’il faut renouer in extre­mis. »

Sachant que cette auto­no­mie ou auto­suf­fi­sance, encore une fois, a carac­té­ri­sé l’essentiel de l’existence humaine depuis des cen­taines de mil­liers d’années. Et que c’est en détrui­sant les com­mu­nau­tés autoch­tones un peu par­tout sur Terre que les civi­li­sa­teurs ont réus­si à impo­ser leur concep­tion de la liber­té, l’idéologie de la déli­vrance, qui nous enjoint à nous sou­mettre aux règles du capi­ta­lisme, à la domi­na­tion éta­tique, en échange d’être exo­né­ré d’avoir à prendre en charge nous-mêmes nos propres besoins élé­men­taires. La déli­vrance dans la sou­mis­sion. La liber­té de n’avoir plus rien à faire, juste à obéir aux règles impo­sées par en haut, et sur­tout par l’inertie d’un sys­tème tech­no-éco­no­mique que plus grand monde ne contrôle réellement.

L’économiste Jan L. Sadie note d’ailleurs, dans un texte paru dans The Eco­no­mic Jour­nal, sous le titre « The Social Anthro­po­lo­gy of eco­no­mic Under­de­ve­lop­ment » (« L’anthropologie sociale du sous-déve­lop­pe­ment éco­no­mique »), que :

« […] le déve­lop­pe­ment éco­no­mique d’un peuple sous-déve­lop­pé n’est pas com­pa­tible avec le main­tien de ses cou­tumes et mœurs tra­di­tion­nelles. La rup­ture avec celles-ci consti­tue une condi­tion préa­lable au pro­grès éco­no­mique. Ce qu’il faut, c’est une révo­lu­tion de la tota­li­té des ins­ti­tu­tions et des com­por­te­ments sociaux, cultu­rels et reli­gieux et, par consé­quent, de l’attitude psy­cho­lo­gique, de la phi­lo­so­phie et du style de vie.

Ce qui est requis s’apparente donc à une désor­ga­ni­sa­tion sociale. Il faut sus­ci­ter le mal­heur et le mécon­ten­te­ment, en ce sens qu’il faut déve­lop­per les dési­rs au-delà de ce qui est dis­po­nible, à tout moment. On peut objec­ter la souf­france et la dis­lo­ca­tion que ce pro­ces­sus entraî­ne­ra ; elles semblent consti­tuer le prix qu’il faut payer pour le déve­lop­pe­ment éco­no­mique, la condi­tion du pro­grès économique. »

Il s’est donc agit (et s’agit donc encore) de détruire les com­mu­nau­tés qui viv(ai)ent en auto­suf­fi­sance, auto­nomes, d’ac­ca­pa­rer leurs ter­ri­toires, de pri­va­ti­ser la terre, « d’assembler les sau­vages, de les réunir en corps de nation, de les fixer, de les incor­po­rer aux colons par les mariages, de leur don­ner de nou­veaux besoins pour qu’ils soient for­cés de les satis­faire par l’échange et le com­merce » (Michèle Duchet, dans un texte inti­tu­lé « De la des­truc­tion des Indiens à la civi­li­sa­tion des sau­vages : une thé­ma­tique de l’idée colo­niale au XVIIIe siècle », in Le Livre blanc de l’eth­no­cide en Amé­rique). Ain­si que le note encore Michèle Duchet, les Ins­truc­tions de 1787 rela­tives à la « civi­li­sa­tion des Indiens » dans la Guyane fran­çaise l’exprimaient sans ambages : « […] la poli­tique exige qu’on leur ins­pire nos besoins. »

La machine à laver, le réfri­gé­ra­teur, le four, le télé­vi­seur, etc., tous ces appa­reils qui, au pré­texte de nous « sim­pli­fier la vie » et de nous appor­ter le « confort », nous dépos­sède de la pos­si­bi­li­té de nous orga­ni­ser nous-mêmes, de prendre en charge nous-mêmes nos propres besoins réels, nous assu­jet­tissent au sys­tème socio­tech­nique mon­dia­li­sé, au capi­ta­lisme technologique.

« Grâce au dis­po­si­tif imper­son­nel du mar­ché, les riches peuvent faire faire aux pauvres ce dont ils ont besoin sans avoir à s’approprier leur vie, c’est-à-dire les exploi­ter sans les asser­vir, de manière libé­rale. Cette voie est indi­rec­te­ment poli­tique dans la mesure où ce dis­po­si­tif sup­pose la vio­lence struc­tu­relle liée à l’État et la pro­prié­té pri­vée. Mais elle ouvre aux riches la pos­si­bi­li­té d’être déli­vrés poli­ti­que­ment et maté­riel­le­ment : de pou­voir se déchar­ger sur les classes popu­laires des tâches les plus pénibles pour satis­faire leurs besoins, tout en se déles­tant du métier des armes sur des pro­fes­sion­nels enrô­lés à cette fin. Autre­ment dit, elle per­met ce qui sem­blait impos­sible dans l’Antiquité, où il fal­lait soit assu­mer les charges poli­tiques, notam­ment le métier des armes, pour être déli­vré maté­riel­le­ment (c’est l’option gré­co-latine), soit se déchar­ger des fonc­tions poli­tiques pour se consa­crer au tra­vail et au salut (c’est l’option chré­tienne). Ce dis­po­si­tif de déli­vrance par le mar­ché conti­nue à struc­tu­rer notre monde, l’argent per­met­tant aux riches de se déli­vrer dans cette vie d’une part crois­sante des néces­si­tés de la vie quo­ti­dienne. » (Ber­lan & Luzi)

Plus récem­ment, la tech­no­lo­gie nous a été pré­sen­tée et nous est pré­sen­tée comme « la déli­vrance maté­rielle et poli­tique pour tous : car pour être déli­vré du far­deau de la vie maté­rielle, on n’aurait désor­mais plus besoin d’asservir qui­conque — c’est en fait un leurre puisque la domi­na­tion de la nature sup­pose tou­jours du tra­vail, par­fois haras­sant, dont les classes domi­nantes se délestent sur des sala­riés par le méca­nisme du mar­ché, voire sur des esclaves dans les mines et les plan­ta­tions. Mal­gré tout, la fas­ci­na­tion moderne pour la tech­no­lo­gie n’a ces­sé de se nour­rir d’une pro­messe de déli­vrance sécu­lière totale et uni­ver­selle, sur les deux plans maté­riel et poli­tique – et très tôt, elle a même visé une déli­vrance exis­ten­tielle (de la mort, de la mala­die, etc.) ici-bas, dès cette vie. […] La tech­no­lo­gie est cen­sée déli­vrer l’humanité de la malé­dic­tion de la souf­france, de la vieillesse et de la mort, la méde­cine et les bio­tech­no­lo­gies ren­dant obso­lète tout besoin de déli­vrance spi­ri­tuelle (assi­mi­lé à l’obscurantisme). Elle est cen­sée nous déli­vrer de la malé­dic­tion du tra­vail, en sub­sti­tuant aux esclaves humains des esclaves méca­niques et éner­gé­tiques (robot vient d’un terme tchèque qui signi­fie “serf”). » (Ber­lan & Luzi)

En réa­li­té,

« la tech­no­lo­gie, par défi­ni­tion indus­trielle, n’émancipe pas au sens où elle libè­re­rait les indi­vi­dus des liens de dépen­dance et de domi­na­tion qui entravent leur auto­no­mie. En revanche, on peut dire qu’elle incarne une pro­messe de déli­vrance col­lec­tive, en fai­sant miroi­ter un dépas­se­ment défi­ni­tif de la misère par l’abondance, ain­si que l’allègement d’une condi­tion humaine uni­la­té­ra­le­ment pré­sen­tée comme un “far­deau”. » (Ber­lan & Luzi)

En effet, la tech­no­lo­gie nous asser­vit aux « trois grandes puis­sances sociales de la moder­ni­té » — l’État, le capi­ta­lisme et la tech­nos­cience — dont la domi­na­tion « s’est ren­for­cée au point de prendre en charge la vie indi­vi­duelle et col­lec­tive sous tous ses aspects. Un tel pro­ces­sus de dépos­ses­sion n’a pu être vécu comme une éman­ci­pa­tion qu’en rai­son de la pré­gnance d’un désir de déli­vrance iden­ti­fiant la libé­ra­tion, conçue comme indi­vi­duelle, au geste de se déchar­ger. C’est donc l’espoir de s’affranchir des pesan­teurs de la condi­tion humaine qui entraîne la sou­mis­sion de cha­cun au sys­tème indus­triel, pour la conduite entière de son existence.

[…] À l’heure de la socié­té de consom­ma­tion et de ser­vices, le capi­ta­lisme s’étend en pro­met­tant de déli­vrer tou­jours plus les indi­vi­dus des sou­cis de la vie maté­rielle et poli­tique, voire des malé­dic­tions de la condi­tion humaine — déli­vrance qui sup­pose bien sûr l’exploitation de tous les êtres mis “à son ser­vice”, mais conduit aus­si à la dépos­ses­sion des indi­vi­dus de toute maî­trise sur leur vie. Le trans­hu­ma­nisme est la forme paroxys­tique de ce fan­tasme de déli­vrance qui nous hante.

Si nous sommes tel­le­ment impuis­sants face au cours catas­tro­phique des choses et si, pour reprendre la for­mule de Fre­dé­ric Jame­son, il est aujourd’hui “plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capi­ta­lisme”, c’est parce que nous sommes envou­tés par le rêve de déli­vrance qui accom­pagne l’expansion du capitalisme.

Si nous vou­lons sor­tir de l’impasse fatale dans laquelle il nous pré­ci­pite mal­gré tout, il faut s’en éman­ci­per et cela pré­sup­pose de nous affran­chir de son ima­gi­naire de déli­vrance, qui a conta­mi­né le pro­jet d’émancipation au point de le mettre au ser­vice du déve­lop­pe­ment indus­triel. Avec Simone Weil, il faut défendre une concep­tion de la liber­té étran­gère au désir de se déchar­ger des néces­si­tés de la vie ou de cher­cher à les “dépas­ser”, une concep­tion qui sup­pose au contraire de se les réap­pro­prier, de les prendre en charge col­lec­ti­ve­ment. Des pay­sans et mili­tants éco­lo­gistes cher­chant à sub­ve­nir à leurs besoins aux indiens zapa­tistes du Mexique, en pas­sant par les ZAD, cette concep­tion de la liber­té ren­voie à la notion d’autonomie, dans un sens qui va bien au-delà de sa défi­ni­tion étroi­te­ment poli­tique à laquelle on la réduit en géné­ral : non seule­ment “se don­ner ses propres lois”, mais aus­si “pour­voir à ses propres besoins” (voi­là ce que signi­fie auto­no­mie éner­gé­tique, ali­men­taire, médi­ci­nale, etc.). Ou, plu­tôt, “assu­rer sa sub­sis­tance” pour être en mesure de “se fixer ses propres fins”, tant les rap­ports de dépen­dance maté­rielle sont assu­jet­tis­sants (“on ne mord pas la main de celui qui nous nour­rit”). Bref, l’autonomie maté­rielle (dans l’ordre de la sub­sis­tance) comme condi­tion de l’autonomie poli­tique (prendre en charges ses propres affaires, fixer ses propres règles, agir par soi-même, etc.). L’autonomie col­lec­tive, à rebours de la manière dont la phi­lo­so­phie aca­dé­mique s’est empa­rée de ce terme, en le rabat­tant sur la concep­tion libé­rale de la liber­té indi­vi­duelle — mais dans un sens qui pose comme cen­trale la ques­tion de l’échelle de l’organisation col­lec­tive, tant les pos­si­bi­li­tés de confis­ca­tion du pou­voir ou de dépos­ses­sion admi­nis­tra­tive aug­mentent avec la taille des collectifs. […] 

Cette concep­tion de l’autonomie en un sens poli­tique élar­gi est, on le voit, l’exact contraire du désir de déli­vrance, sur les plans maté­riel et poli­tique. Elle a aus­si un ver­sant exis­ten­tiel : assu­mer la condi­tion humaine au lieu de vou­loir la dépas­ser dans une quête sans fin, néces­sai­re­ment frus­trante et mor­ti­fère. C’est-à-dire assu­mer la mort, la peine et la souf­france liées à la vie sur terre (et non celles qu’engendrent les rap­ports de domi­na­tion), comme le font par exemple ces femmes qui, quand tout se pré­sente bien, pré­fèrent accou­cher à la mai­son, sans péri­du­rale, plu­tôt que d’être prises en charge de manière médi­cale, à la fois pour évi­ter de se retrou­ver dépos­sé­dées de leur accou­che­ment, voire mal­trai­tées, et parce qu’elles savent tout ce qu’il y a à gagner à affron­ter un tel pas­sage par leurs propres moyens. Comme l’avait com­pris Nietzsche, le refus de la condi­tion humaine, qui n’est rien d’autre qu’un refus du monde et de la vie ter­restre, est pro­fon­dé­ment nihi­liste et conduit à lais­ser tom­ber cette vie (mal faite) et à détruire le monde (impar­fait). De ce point de vue, il est logique qu’une civi­li­sa­tion qui rêve de quit­ter la Terre, “quin­tes­sence de la condi­tion humaine” (Arendt), ne puisse que la saccager.

[…] Mais, contre Nietzsche, trop idéa­liste pour tirer toutes les consé­quences pra­tiques de ses meilleures intui­tions et com­prendre que la domi­na­tion poli­tique ne fait pas par­tie des fata­li­tés exis­ten­tielles aux­quelles il serait impos­sible de se sous­traire, nous esti­mons que l’autonomie comme prise en charge de notre condi­tion humaine signi­fie d’abord et essen­tiel­le­ment d’assumer nos condi­tions de vie maté­rielles et poli­tiques, c’est-à-dire de nous les réap­pro­prier en pra­tique : nous éman­ci­per par l’autonomie, dans l’égalité et la fra­ter­ni­té, pour en finir avec le rêve nihi­liste de déli­vrance qui anime le capi­ta­lisme industriel. »

Retour en Espagne : « Pour beau­coup d’I­bie­cains, la perte de leur ancien mode de vie et les dom­mages résul­tants ont eu de pro­fondes réper­cus­sions. Un fer­mier, obli­gé de vendre son âne ado­ré mais deve­nu inutile, a défi­ni­ti­ve­ment som­bré dans le silence. »

Nico­las Casaux


  1. Toutes les cita­tions d’Aurélien Ber­lan et Jacques Luzi sont tirées de leur texte « La tech­no­lo­gie n’émancipe pas : elle délivre », publié dans le numé­ro 61 de la revue Éco­lo­gie et Poli­tique (2020).

Print Friendly, PDF & Email
Total
1
Shares
Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles connexes
Lire

Les illusions vertes ou L’art de se poser les mauvaises questions (par Ozzie Zehner)

Il y a cette impression de choix entre combustibles fossiles et technologies énergétiques propres comme les panneaux solaires et les éoliennes. Ce choix est une illusion. Les technologies alternatives reposent sur les combustibles fossiles à tous leurs stades de production. Les technologies alternatives dépendent des combustibles fossiles lors des opérations d'extractions, dans les usines de fabrications, pour l'installation, la maintenance, et le démantèlement. En plus, à cause de l'irrégularité de production du solaire et de l'éolien, ces technologies requièrent des centrales à combustibles fossiles opérationnelles en parallèle en permanence. Et, plus significatif encore, le financement des énergies alternatives dépend du type de croissance soutenu par les combustibles fossiles.
Lire

A propos des médias « indépendants/alternatifs/libres », de l’écologie d’État et de l’insoumission docile

Basta Mag, Reporterre, Kaizen, les Colibris, Demain le film, Jean-Luc Mélenchon... si ceux-là ne sont pas tous directement liés, sauf par le progressisme politiquement correct dont ils font montre, aux yeux de beaucoup, ils représentent le potentiel de changement en vue d'un monde meilleur. Ceux qui suivent nos publications comprennent sans doute pourquoi nous sommes loin de partager ce point de vue, qui relève des profondes illusions et de la confusion distillées par la société du spectacle. Quoi qu'il en soit, il nous paraît important de l'expliquer le plus clairement possible. [...]
Lire

De l’aveuglement positiviste

Si positiver consistait simplement à voir le bon côté des choses, à jouir d'un verre à demi-plein au lieu de se lamenter devant un verre à demi-vide, rien à dire, c'est du sain Épicurisme. Mais positiver ne s'en tient pas là : on s'efforce de méconnaître "le négatif", les limites, inhérentes à la nature de l'être, les faiblesses, les ratages inévitables. C'est l'école de l'inauthenticité.