Le texte qui suit est une tra­duc­tion de la pre­mière par­tie du dis­cours d’A­rund­ha­ti Roy pro­non­cé début mai 2019 lors de la Arthur Mil­ler Free­dom to Write Lec­ture orga­ni­sée par l’as­so­cia­tion états-unienne PEN Ame­ri­can Cen­ter à l’A­pol­lo Thea­ter d’Har­lem, à New York. Le titre de l’ar­ticle n’est pas le titre de son dis­cours, qui n’en a pas (a prio­ri), nous l’a­vons libre­ment choi­si (de manière à ce qu’il res­pecte le sujet du dis­cours).


Je suis très hono­rée d’avoir été invi­tée par PEN Ame­ri­ca pour pro­non­cer le dis­cours « Arthur Mil­ler pour la liber­té d’écrire » (Arthur Mil­ler Free­dom to Write Lec­ture) de cette année. Si Arthur Mil­ler et moi-même avions appar­te­nu à la même géné­ra­tion, et si j’avais été citoyenne des États-Unis, nous nous serions sans doute croi­sés à l’occasion d’une convo­ca­tion à la « Com­mis­sion de la Chambre sur les acti­vi­tés anti-amé­ri­caines » (House Un-Ame­ri­can Acti­vi­ties Com­mit­tee). En Inde, ma côte de popu­la­ri­té est excel­lente. Mon nom appa­raît assez haut dans la liste des prin­ci­paux « anti­na­tio­naux » — et ce n’est pas parce qu’il com­mence par un A. Liste qui devient si longue, ces temps-ci, qu’elle pour­rait bien­tôt dépas­ser celle des patriotes.

Der­niè­re­ment, le prin­ci­pal cri­tère pour être consi­dé­ré comme anti­na­tio­nal est très simple : si vous ne votez pas pour Naren­dra Modi (le pre­mier ministre), alors vous êtes Pakis­ta­nais. Je ne sais pas com­ment le Pakis­tan per­çoit cette aug­men­ta­tion de sa popu­la­tion.

Mal­heu­reu­se­ment, je ne pour­rai voter pour per­sonne lors des élec­tions du 12 mai de Del­hi, ma ville. Mes amis et cama­rades (à l’exception de ceux qui sont en pri­son) font la queue devant les bureaux de votes, le cœur ser­ré, en espé­rant que le sort de la Tur­quie et du Bré­sil ne nous attendent pas. Je n’y crois pas. D’ailleurs, j’ai accep­té votre invi­ta­tion à dis­cou­rir ici avant que les dates des élec­tions indiennes aient été annon­cées. Donc, si M. Modi gagne par une seule voix, rap­pe­lez-vous que c’est de votre faute.

Quoi qu’il en soit, nous sommes ici, dans cet endroit légen­daire de Har­lem, le théâtre Apol­lo, dont les murs ont enten­du — et peut-être secrè­te­ment enre­gis­tré — l’époustouflante musique qui a été jouée ici. Ils la fre­donnent sur­ement lorsque per­sonne n’écoute. Un peu d’Aretha Frank­lin, un peu de James Brown, un riff de Ste­vie Won­der ou de Lit­tle Richard. Quel meilleur lieu que ce bâti­ment his­to­rique pour pen­ser ensemble la place de la lit­té­ra­ture à cette époque qui est la nôtre, que nous croyons com­prendre — plus ou moins bien — et qui touche à sa fin ?

Tan­dis que la ban­quise fond, que les océans se réchauffent, que les nappes phréa­tiques sont vidées, que l’on lacère la déli­cate toile d’interdépendance qui sou­tient la vie sur Terre, que notre for­mi­dable intel­li­gence nous mène à dis­lo­quer les fron­tières qui séparent les humains des machines, que notre encore plus for­mi­dable hubris sape notre capa­ci­té à asso­cier la sur­vie de notre pla­nète à notre sur­vie en tant qu’espèce, que nous rem­pla­çons l’art par des algo­rithmes, que se pro­file un futur dans lequel la par­ti­ci­pa­tion de la plu­part des êtres humains à l’activité éco­no­mique pour­rait ne pas être requise (ou rému­né­rée) — voi­là que la poigne des supré­ma­tistes blancs de la Mai­son-Blanche, des nou­veaux impé­ria­listes de Chine, des néo­na­zis qui se ras­semblent dans les rues de l’Europe, des natio­na­listes hin­dous en Inde, et d’une flo­pée de princes-bou­chers et d’apprentis dic­ta­teurs dans d’autres pays nous mène vers l’Inconnu.

Pen­dant que beau­coup d’entre nous rêvaient d’un « autre monde pos­sible », ceux-là rêvaient aus­si. Et leur rêve — notre cau­che­mar — est dan­ge­reu­se­ment sur le point de se réa­li­ser.

Les guerres insen­sées du capi­ta­lisme et l’avarice récom­pen­sée mettent en péril la pla­nète et trans­forment une par­tie tou­jours crois­sante de ses habi­tants en réfu­giés. La faute, prin­ci­pa­le­ment, au gou­ver­ne­ment des États-Unis. Dix-sept ans après l’invasion de l’Afghanistan, après l’avoir bom­bar­dée au point de la ren­voyer « à l’âge de pierre » dans le but de vaincre les Tali­bans, le gou­ver­ne­ment des États-Unis recom­mence à dia­lo­guer avec ces mêmes Tali­bans. Entre­temps, il a détruit l’Irak, la Libye et la Syrie. Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes ont été tuées par ces guerres et diverses sanc­tions éco­no­miques, une région entière a été plon­gée dans le chaos, des villes sécu­laires ont été réduites en pous­sière. Dans la déso­la­tion et les décombres, une mons­truo­si­té appe­lée Daesh (ISIS) est née. Qui s’est éten­due autour du monde, assas­si­nant de manière indis­cri­mi­née des civils aucu­ne­ment liés aux guerres états-uniennes. Au vu des guerres qu’il a menées, des trai­tés inter­na­tio­naux qu’il a arbi­trai­re­ment pié­ti­nés, le gou­ver­ne­ment des USA relève bien de sa propre défi­ni­tion d’un État voyou. Et voi­là qu’à l’aide des mêmes vieilles tac­tiques, des mêmes vieux men­songes et des mêmes vieilles fake news sur les armes nucléaires, il s’apprête à bom­bar­der l’Iran. Cela serait la pire erreur qu’il aura jamais com­mise.

Alors, tan­dis que nous titu­bons en direc­tion du futur dans un mael­strom d’idioties, de « j’aime » sur Face­book, de marches fas­cistes, de faux coups d’État et de ce qui res­semble à une course vers l’extinction — quelle est la place de la lit­té­ra­ture ?

Mais qu’entend-on par lit­té­ra­ture ? Et qui le décide ? Il n’y a évi­dem­ment pas de réponse unique et irré­fu­table à ces ques­tions. Ne m’en vou­lez pas, alors, si je vous parle de mon expé­rience d’auteure à cette époque — de ma ten­ta­tive de défi­nir com­ment être auteure à cette époque, dans un pays comme l’Inde, qui évo­lue simul­ta­né­ment dans plu­sieurs siècles.

Il y a quelques années, je me trou­vais dans une gare à lire le jour­nal en atten­dant mon train. Dans une page interne se trou­vait un petit repor­tage sur deux hommes qui avaient été arrê­tés et condam­nés parce qu’ils étaient cour­siers pour le par­ti com­mu­niste clan­des­tin (maoïste) d’Inde. Par­mi les « objets » que ces hommes avaient sur eux lorsqu’ils avaient été arrê­tés se trou­vaient « des livres d’Arundhati Roy », d’après le repor­tage. Peu après cela, j’ai ren­con­tré une confé­ren­cière uni­ver­si­taire qui pas­sait le plus clair de son temps à orga­ni­ser des défenses juri­diques pour des acti­vistes incar­cé­rés, dont beau­coup de jeunes étu­diants et de vil­la­geois empri­son­nés pour « acti­vi­tés anti­na­tio­nales ». Der­rière cette expres­sion, on retrouve le plus sou­vent des mani­fes­ta­tions contre des entre­prises d’exploitations minières et des pro­jets d’infrastructure qui expulsent des dizaines de mil­liers de per­sonnes de leurs terres et de leurs foyers. Elle m’a racon­té que dans les « confes­sions » de plu­sieurs de ces pri­son­niers — sou­vent obte­nues de manière coer­ci­tive — mes écrits étaient sou­vent cités comme un des fac­teurs les ayant entraî­nés sur « la mau­vaise voie », selon la police.

« Ils construisent une piste — ils montent un dos­sier contre toi », m’a‑t-elle dit.

Les livres en ques­tion n’étaient pas mes romans (à ce moment-là, je n’en avais écrit qu’un seul — Le Dieu des Petits Riens). Il s’agissait d’essais. Cela dit, en un sens, il s’agissait aus­si d’histoires, d’histoires d’un genre dif­fé­rent, mais d’histoires néan­moins. D’histoires sur les attaques des entre­prises contre les forêts, les rivières, les cultures, les semences, les ter­ri­toires, les agri­cul­teurs, les légis­la­tions sur le tra­vail, et contre la fabrique de la légis­la­tion elle-même. Et, oui, d’histoires sur les attaques post 11-sep­tembre orches­trées par les USA et l’OTAN contre de nom­breux pays, les uns après les autres. Plus pré­ci­sé­ment, il s’agissait d’histoires sur celles et ceux qui se sont bat­tus contre ces attaques — d’histoires spé­ci­fiques, d’histoires de rivières et de fleuves spé­ci­fiques, de mon­tagnes spé­ci­fiques, d’entreprises spé­ci­fiques, de mou­ve­ments popu­laires spé­ci­fiques subis­sant divers assauts spé­ci­fiques. Ceux-là étaient les véri­tables com­bat­tants pour le cli­mat — des locaux avec un mes­sage glo­bal, qui dénon­çaient la catas­trophe avant même qu’elle soit per­çue comme une catas­trophe. Et pour­tant, ils furent inexo­ra­ble­ment dépeints comme des enne­mis — des obs­tacles anti­na­tio­naux au pro­grès et au déve­lop­pe­ment. Le pré­cé­dent pre­mier ministre indien, un évan­gé­liste du libre-mar­ché, consi­dé­rait ces gué­rille­ros — des indi­gènes pour la plu­part, des Adi­va­sis com­bat­tants des pro­jets d’entreprises minières dans les forêts du centre de l’Inde — comme « la plus grande menace pour la sécu­ri­té inté­rieure ». Une guerre, appe­lée « Opé­ra­tion chasse verte » (Ope­ra­tion Green Hunt), fut orga­ni­sée à leur encontre. Les forêts furent enva­hies de sol­dats dont les enne­mis étaient les plus pauvres des pauvres du monde. La même chose s’est pro­duite ailleurs — en Afrique, en Aus­tra­lie, en Amé­rique latine.

Aujourd’hui, comble de l’ironie, un consen­sus se forme selon lequel le chan­ge­ment cli­ma­tique consti­tue­rait la prin­ci­pale menace pour la sécu­ri­té du monde. Le voca­bu­laire employé se mili­ta­rise de plus en plus. Il ne fait aucun doute que ses vic­times devien­dront bien­tôt les « enne­mis » d’une nou­velle guerre sans fin.

En dépit de leurs bonnes inten­tions, les appels à la décla­ra­tion d’une « urgence » cli­ma­tique pour­raient accé­lé­rer encore ce pro­ces­sus nais­sant. La pres­sion monte pour que ce sujet actuel­le­ment dis­cu­té par l’UNFCC (Conven­tion-cadre des Nations unies sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques) soit pris en charge par le Conseil de sécu­ri­té des Nations unies. En d’autres termes, pour exclure la majeure par­tie du monde et confier le pou­voir déci­sion­nel à ceux qui le détiennent déjà, aux cri­mi­nels habi­tuels. Une fois encore, le Nord éco­no­mique, prin­ci­pal res­pon­sable de ce pro­blème, s’assurera de tirer pro­fit des solu­tions qu’il pro­po­se­ra. Solu­tions dont le génie, à n’en pas dou­ter, repo­se­ra prin­ci­pa­le­ment sur le « mar­ché », et qui impli­que­ront tou­jours plus d’achats et de ventes, de consom­ma­tion, d’engrangements de pro­fits par une mino­ri­té tou­jours plus res­treinte. En d’autres termes, tou­jours plus de capi­ta­lisme.

Lorsque ces essais furent publiés (d’abord dans des maga­zines grand public, puis sur inter­net, et fina­le­ment sous forme de livres), ils furent accueillis par une sus­pi­cion per­ni­cieuse, au moins dans cer­tains cercles, y com­pris par une par­tie de ceux qui n’étaient pas for­cé­ment en désac­cord avec leur poli­tique. Ils ne cor­res­pon­daient pas à ce que l’on consi­dère habi­tuel­le­ment comme de la lit­té­ra­ture. Cette sus­pi­cion était une réac­tion com­pré­hen­sible, par­ti­cu­liè­re­ment pour ceux qui sont très atta­chés à la taxo­no­mie et qui ne par­ve­naient pas à déci­der de quoi il s’agissait — pam­phlet ou polé­mique, écri­ture uni­ver­si­taire ou jour­na­lis­tique, car­nets de voyage ou lit­té­ra­ture d’aventure ? Aux yeux de cer­tains, il ne s’agissait même pas d’écriture : « Mais pour­quoi avez-vous ces­sé d’écrire ? Nous atten­dons votre pro­chain livre. » D’autres me pre­naient pour une auteure à embau­cher. Toutes sortes d’offres me furent pro­po­sées : « Ma chère, j’ai ado­ré le texte que vous avez écrit sur les bar­rages, pour­riez-vous m’en écrire un sur la mal­trai­tance des enfants ? » (Cela m’est réel­le­ment arri­vé). J’ai été rude­ment cha­pi­trée (prin­ci­pa­le­ment par des hommes des hautes castes) sur la manière dont il faut écrire, les sujets qu’il faut trai­ter, et le ton qu’il faut employer.

Mais dans d’autres endroits, loin des sen­tiers bat­tus, mes essais ont rapi­de­ment été tra­duits en d’autres langues indiennes, impri­més comme des pam­phlets, dis­tri­bués gra­tui­te­ment en forêt, dans des val­lées flu­viales, dans des vil­lages atta­qués, sur des cam­pus uni­ver­si­taires où des étu­diants en avaient marre qu’on leur mente à lon­gueur de temps.

Parce que ces lec­teurs, en pre­mière ligne de dif­fé­rents conflits, per­ce­vant déjà la cha­leur de l’incendie qui se pro­page, avaient une idée bien dif­fé­rente de ce qu’est ou devrait être la lit­té­ra­ture.

J’en parle parce que cela m’a appris que le rôle de la lit­té­ra­ture est construit par les écri­vains et les lec­teurs. C’est un rôle fra­gile, par cer­tains aspects, mais indes­truc­tible. Lorsqu’il est détruit, nous le recons­trui­sons. Parce que nous avons besoin d’abris. J’apprécie beau­coup l’idée d’une lit­té­ra­ture néces­saire. D’une lit­té­ra­ture qui four­nit un toit. Un refuge en quelque sorte.

Avec le temps, un com­pro­mis tacite fut trou­vé. On com­men­ça à me qua­li­fier « d’auteur-activiste ». Ce que cette caté­go­ri­sa­tion sug­gé­rait, c’était que mes œuvres de fic­tion n’étaient pas poli­tiques et que mes essais n’étaient pas de la lit­té­ra­ture.

Je me sou­viens d’une salle de confé­rence d’une uni­ver­si­té d’Hyderabad, devant cinq ou six cents étu­diants. À ma gauche, qui diri­geait l’évènement, le vice-chan­ce­lier de l’université. À ma droite, un pro­fes­seur de poé­sie. Le vice-chan­ce­lier m’a souf­flé à l’oreille : « Vous ne devriez plus perdre de temps avec la fic­tion. Vous devriez vous concen­trez sur vos écrits poli­tiques. » Et le pro­fes­seur de poé­sie : « Quand allez-vous vous remettre à la fic­tion ? Il s’agit de votre véri­table voca­tion. Le reste est éphé­mère. »

Je n’ai jamais eu l’impression que mes romans et mes essais étaient en guerre. Ce sont cer­tai­ne­ment deux choses dif­fé­rentes, mais défi­nir ce qui les dif­fé­ren­cie est plus dur que je ne l’imaginais. Le fait et la fic­tion ne sont pas des contraires. L’un n’est pas néces­sai­re­ment plus vrai que l’autre, plus fac­tuel que l’autre, ou plus réel que l’autre. Ou même, dans mon cas, plus lu que l’autre. Tout ce que je peux dire, c’est que je res­sens dans mon corps une dif­fé­rence selon que j’écrive de la fic­tion ou un essai.

Assise entre ces deux pro­fes­seurs aux conseils contra­dic­toires, j’ai sou­ri, en pen­sant au pre­mier mes­sage que j’avais reçu de John Ber­ger. Il s’agissait d’une magni­fique lettre manus­crite, de la part d’un écri­vain qui avait été mon héros pen­dant des années : « Votre fic­tion et vos essais — ils vous pro­mènent autour du monde comme vos deux jambes. » Cela me suf­fi­sait.

L’affaire qui était (ou est) mon­tée contre moi n’a pas (du moins en pas encore) por­té ses fruits. Je suis tou­jours là, debout sur mes deux jambes lit­té­raires, à par­ler avec vous. Mais mon com­pa­gnon de lec­ture est en pri­son, accu­sé de par­ti­ci­per à une acti­vi­té anti­na­tio­nale. Les pri­sons indiennes sont rem­plies de pri­son­niers poli­tiques — la plu­part sont accu­sés soit d’être maoïstes, soit d’être des ter­ro­ristes isla­mistes. Ces expres­sions ont été défi­nies de manière si vague qu’elles peuvent inclure tous ceux qui sont en désac­cord avec la poli­tique du gou­ver­ne­ment.

Lors du der­nier épi­sode d’arrestations pré-élec­to­rales, des ensei­gnants, des avo­cats, des acti­vistes et des écri­vains ont été incar­cé­rés, accu­sés de pré­pa­rer l’assassinat du pre­mier ministre Modi. Un scé­na­rio gro­tesque, qu’un enfant de six ans aurait pu lar­ge­ment amé­lio­rer. Les fas­cistes ont besoin de cours d’écriture de fic­tion.

Repor­ters Sans Fron­tières (RSF) estime que l’Inde est le cin­quième pays le plus dan­ge­reux du monde pour les jour­na­listes, après l’Afghanistan, la Syrie, le Yémen et le Mexique. J’en pro­fite ici pour remer­cier PEN pour son tra­vail de pro­tec­tion des écri­vains et jour­na­listes empri­son­nés, pour­sui­vis en jus­tice, cen­su­rés ou pire. Du jour au len­de­main, n’importe lequel d’entre nous pour­rait se retrou­ver en pre­mière ligne. Savoir qu’une orga­ni­sa­tion se sou­cie de notre pro­tec­tion est un sou­la­ge­ment.

En Inde, ceux qui ont été incar­cé­rés sont les plus chan­ceux. Les moins chan­ceux sont morts. Gau­ri Lan­kesh, Naren­dra Dabhol­kar, MM Kal­bur­gi et Govind Pan­sare, tous cri­tiques de l’extrême droite hin­doue, ont été assas­si­nés. Leurs assas­si­nats ne sont pas pas­sés inaper­çus. Mais nombre d’activistes tra­vaillant sous cou­vert de la loi sur le droit à l’information afin de dévoi­ler des scan­dales de cor­rup­tion mas­sive ont été tués ou ont trou­vé la mort dans des cir­cons­tances dou­teuses. Au cours des cinq der­nières années, l’Inde est appa­rue comme une nation de lyn­chage. Des musul­mans et des Dalits ont été publi­que­ment fla­gel­lés et bat­tus à mort par des milices hin­doues, en plein jour, et ces « vidéos de lyn­chage » ont été joyeu­se­ment uploa­dées sur You­Tube. La vio­lence est fla­grante, ouverte et cer­tai­ne­ment pas spon­ta­née. Bien que la vio­lence contre les musul­mans et les Dalits ne soit pas nou­velle, ces lyn­chages s’appuient clai­re­ment sur des bases idéo­lo­giques.

Les lyn­cheurs savent qu’ils béné­fi­cient de pro­tec­tion dans les hautes sphères. De la part du gou­ver­ne­ment et du pre­mier ministre, mais aus­si de l’organisation qui les contrôle — les pro­to-fas­cistes d’extrême droite du Rash­triya Swayam­se­vak Sangh (RSS), l’organisation indienne la plus secrète et la plus puis­sante. Fon­dée en 1925 par des idéo­logues très influen­cés par le fas­cisme euro­péen, qui louan­geaient ouver­te­ment Hit­ler et Mus­so­li­ni et com­pa­raient les musul­mans indiens aux « juifs d’Allemagne », elle a inexo­ra­ble­ment tra­vaillé, depuis 95 ans, pour que l’Inde soit for­mel­le­ment défi­nie comme une nation hin­doue. Ses enne­mis décla­rés sont les musul­mans, les chré­tiens et les com­mu­nistes.

Le RSS dirige un gou­ver­ne­ment de l’ombre au tra­vers de dizaines de mil­liers de sha­khas (branches) et d’autres orga­ni­sa­tions idéo­lo­gi­que­ment affi­liées, aux noms par­fois incroya­ble­ment vio­lents, dis­per­sées sur le ter­ri­toire natio­nal.

Tra­di­tion­nel­le­ment contrô­lé par une secte de brah­manes de la côte ouest, appe­lée Chit­pa­van Brah­mins, le RSS est désor­mais appro­ché par des supré­ma­tistes et des racistes d’Europe et des États-Unis qui sou­tiennent la pra­tique sécu­laire de la caste indienne.

Et plus pré­ci­sé­ment ce que l’on appelle le brah­ma­nisme — un sys­tème bru­tal de hié­rar­chie social qu’ils admirent pour sa cruau­té éla­bo­rée et ins­ti­tu­tion­na­li­sée, et qui a sur­vé­cu de manière plus ou moins intacte depuis des temps recu­lés. Le brah­ma­nisme dis­pose éga­le­ment d’admirateurs inat­ten­dus. Dont Mohan­das Gand­hi, mal­heu­reu­se­ment — qui consi­dé­rait le sys­tème de castes comme le « génie » de la socié­té hin­doue. J’ai beau­coup écrit sur l’attitude de Gand­hi concer­nant la caste et l’ethnie dans un livre inti­tu­lé The Doc­tor and the Saint (Le doc­teur et le saint), je ne m’épancherai pas sur le sujet aujourd’hui.

Je me conten­te­rai de rap­pe­ler ce qu’il a affir­mé dans un dis­cours à l’occasion d’une confé­rence mis­sion­naire à Madras, en 1916 : « La vaste orga­ni­sa­tion de castes répon­dait non seule­ment aux volon­tés reli­gieuses de la com­mu­nau­té, mais éga­le­ment à ses besoins poli­tiques. Les vil­la­geois géraient leurs affaires internes au moyen du sys­tème de castes, et à tra­vers lui s’occupaient de toute oppres­sion éma­nant du pou­voir ou des pou­voirs domi­nants. Il est impos­sible de nier que la capa­ci­té orga­ni­sa­tion­nelle d’une nation ayant réus­si à pro­duire ce sys­tème de castes est un mer­veilleux pou­voir orga­ni­sa­tion­nel. »

Le RSS se vante aujourd’hui de dis­po­ser d’une milice entraî­née de six-cent-mille membres qui se qua­li­fient fiè­re­ment eux-mêmes de swayam-sevaks (volon­taires), par­mi les­quels le pre­mier ministre et la plu­part de son cabi­net. Le par­ti domi­nant, le Bha­ra­tiya Jana­ta Par­ty (BJP), ou « par­ti du peuple indien », n’est que l’aile poli­tique du RSS. Ram Madhav, son secré­taire géné­ral, est membre du RSS. En choi­sis­sant de consi­dé­rer le BJP comme une enti­té indé­pen­dante, comme un par­ti ordi­naire de la droite conser­va­trice, en mini­mi­sant, par inad­ver­tance ou déli­bé­ré­ment, ses liens avec le RSS, beau­coup, dans les médias indiens et inter­na­tio­naux, ain­si que beau­coup qui se pré­tendent laïcs et libé­raux, ont faci­li­té son acces­sion au pou­voir.

La car­rière poli­tique de Modi débu­ta for­tui­te­ment (ou pas) quelques semaines après le 11-sep­tembre, avec sa nomi­na­tion au poste de ministre en chef de l’État du Guja­rat, en dépit du fait qu’il n’était pas un membre élu de l’assemblée légis­la­tive. Quelques mois après sa prise de fonc­tion, sous sa gou­ver­nance, un pogrom anti­mu­sul­man fut per­pé­tré au Guja­rat, lors duquel deux-mille per­sonnes furent tuées en pleine jour­née. Quelques mois après, il orga­ni­sa des élec­tions et l’emporta. Lors d’un impor­tant sémi­naire d’hommes d’affaire et d’industriels au Guja­rat, des PDG de plu­sieurs entre­prises indiennes majeures le dési­gnèrent comme leur futur can­di­dat au poste de pre­mier ministre. Le fas­cisme et le capi­ta­lisme échan­gèrent alors leurs vœux de mariage et emmé­na­gèrent ensemble. Après trois man­dats de ministre en chef du Guja­rat, Modi fut élu pre­mier ministre de l’Inde en 2014. Accueilli en héros par les com­men­ta­teurs libé­raux, il par­cou­rut le monde pour embras­ser ou être embras­sé par de nom­breux chefs d’État, dont Barack Oba­ma et Emma­nuel Macron. Et Donald Trump, bien évi­dem­ment.

Aucun d’eux n’ignorait qui il était, mais tous ont quelque chose à vendre à cet immense « mar­ché » de plus d’un mil­liard d’habitants. Après cinq ans de règne et une cam­pagne poli­tique vicieuse, sa clique et lui cherchent à être réélus.

Par­mi les can­di­dats, on trouve Sadv­hi Pra­gya, actuel­le­ment pour­sui­vi pour avoir par­ti­ci­pé à un atten­tat ter­ro­riste ayant tué six per­sonnes, en liber­té condi­tion­nelle.

Lors de ce qui consti­tue un dan­ge­reux concours de cir­cons­tances, des jour­naux ont rap­por­té des pro­pos publics de Mane­ka Gand­hi, ministre des Femmes et du Déve­lop­pe­ment de l’en­fant du cabi­net de Modi, selon les­quels les vil­lages seront notés en fonc­tion de l’importance de leur vote en faveur du BJP, et récom­pen­sés ou punis par plus ou moins de « déve­lop­pe­ment », pro­por­tion­nel­le­ment à leur loyau­té. Elle est loin d’être la seule à par­ler ce lan­gage, loin d’être la seule à sug­gé­rer que le Par­ti sait qui a voté pour lui et qui n’a pas voté pour lui. Et qu’une rétri­bu­tion s’ensuivra. Loin d’être la pre­mière à sug­gé­rer que les par­tis poli­tiques ont accès aux don­nées de ce qui est cen­sé consti­tuer un scru­tin secret — don­nées qu’ils peuvent uti­li­ser à leur avan­tage de manières dan­ge­reuses, qui sapent tota­le­ment les élec­tions et la démo­cra­tie elle-même.

À l’ère du capi­ta­lisme de la sur­veillance, quelques per­sonnes sau­ront tout de nous, et uti­li­se­ront ces infor­ma­tions pour nous contrô­ler.

Un conflit fait rage pour le contrôle de l’âme de l’Inde. Même si le BJP per­dait les élec­tions, mal­gré le fait qu’il dis­po­sait de plus d’argent que tous les autres par­tis réunis, mal­gré son contrôle presque com­plet des médias grand public, nous ne serions pas hors de dan­ger. Le RSS est un camé­léon qui dis­pose d’un mil­lion de jambes. Son arri­vée au pou­voir grâce à une majo­ri­té abso­lue, il y a cinq ans, a moto­ri­sé ces jambes. Mais la perte d’une élec­tion ne l’empêchera pas de conti­nuer sa longue marche vers l’enfer. Il peut chan­ger de cou­leur à volon­té, por­ter le masque de la rai­son et de l’inclusivité au besoin. Il a prou­vé sa capa­ci­té à fonc­tion­ner sous forme d’organisation clan­des­tine autant que publique. Monstre patient et achar­né, il a infil­tré toutes les ins­ti­tu­tions du pays — tri­bu­naux, uni­ver­si­tés, médias, forces de l’ordre, ser­vices de ren­sei­gne­ments.

Si un nou­veau gou­ver­ne­ment non-BJP était élu — une coa­li­tion fra­gile, selon toute pro­ba­bi­li­té — il subi­rait une féroce offen­sive de vio­lences et d’attaques sous faux dra­peau, du genre de celle à laquelle nous avons été habi­tués. Il y aura des car­casses de vaches sur les auto­routes, de bœufs dans les temples et de cochons dans les mos­quées. Lorsque le pays brû­le­ra, l’extrême droite se pré­sen­te­ra de nou­veau à nous comme les seuls en mesure de tenir un « État dur » et de gérer le pro­blème. Des enti­tés poli­tiques pro­fon­dé­ment pola­ri­sées par­vien­dront-elles à voir clair dans ce chaos ? Dif­fi­cile à dire.

Tout cela consti­tue le sujet de mon écri­ture, de ma fic­tion et de mes essais, depuis de nom­breuses années.

Fin de la pre­mière par­tie.

Arund­ha­ti Roy


Tra­duc­tion : Nico­las Casaux

Relec­ture : Lola Bear­zat­to

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Comments to: Le rôle de la littérature dans l’enfer capitaliste en expansion (par Arundhati Roy)
  • 15 juin 2019

    Madame, mer­ci pour votre enga­ge­ment cohé­rent et votre ana­lyse lucide et sans com­plai­sance sur les réa­li­tés de notre monde, aujourd’­hui ain­si que sur la situa­tion de la grande pénin­sule. Votre plume demeure une arme non-vio­lente, certes, mais tout autant redou­table. Nous vous sommes rec­con­nais­sants de votre inté­gri­té et votre sens de la véri­té. Bonne conti­nua­tion et fer­tile pro­duc­tion.

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