Notes et fragments éparses #1 (par Nicolas Casaux)

En cou­ver­ture, un tableau d’Al­bert Bierstadt.

I. Nature, épanouissement et civilisation

Un sym­pa­thique livre, mal­heu­reu­se­ment par­se­mé d’absurdités atten­dues — il est entre autres écrit par Eva Sel­hub, « une experte, méde­cin, autrice, confé­ren­cière et consul­tante de renom­mée inter­na­tio­nale dans les domaines du stress, de la rési­lience, de la méde­cine corps-esprit et du tra­vail avec l’en­vi­ron­ne­ment natu­rel en vue d’atteindre une san­té et un bien-être maxi­mum. […] Eva Sel­hub tra­vaille pour la Har­vard Medi­cal School et est membre du Ben­son Hen­ry Ins­ti­tute for Mind-Body Medi­cine, de renom­mée mon­diale, au Mas­sa­chu­setts Gene­ral Hos­pi­tal. » Avec un CV aus­si brillant, bien enten­du, Eva Sel­hub n’est pas anti-indus­trielle, pas une anar­chiste naturienne.

C’est-à-dire que si le livre nous apprend, ce qui n’est pas non plus par­ti­cu­liè­re­ment sur­pre­nant, que la nature est l’environnement le plus pro­pice pour notre épa­nouis­se­ment phy­sique et men­tal (pour énor­mé­ment de rai­sons, mais vous n’a­vez qu’à lire le livre), que les tech­no­lo­gies modernes nous sont par­ti­cu­liè­re­ment nocives (par­ti­cu­liè­re­ment le numé­rique et l’in­ter­net, les TIC et NTIC qui nous ravagent le cer­veau), de même que le milieu urbain/artificiel (là encore pour énor­mé­ment de rai­sons, audi­tives, olfac­tives, ali­men­taires, visuelles, kines­thé­siques, etc.), il s’empresse d’ajouter que l’on pour­rait sûre­ment conce­voir des villes vertes, nous pro­cu­rant une par­tie des béné­fices liés au fait de vivre dans la nature, et limi­ter nos usages délé­tères de la tech­no­lo­gie, etc. (En occul­tant plei­ne­ment la pro­blé­ma­tique de l’exploitation capi­ta­liste et de la domi­na­tion éta­tique néces­saires pour pro­duire les tech­no­lo­gies modernes, l’impact éco­lo­gique de leur pro­duc­tion et mise au rebut, etc.) Une autre civi­li­sa­tion indus­trielle est pos­sible, verte et cool. Évidemment.

En atten­dant :

« Le Dr Mar­tha San­chez-Rodri­guez, géron­to­logue, décla­ra dans un numé­ro de Life Sciences paru en 2006 que vivre en ville était un fac­teur de risque des troubles cog­ni­tifs pen­dant le vieillis­se­ment jusqu’à cinq fois plus éle­vé que lorsque l’on vit à la cam­pagne. Plus pré­ci­sé­ment, lorsque son équipe com­pa­ra des groupes de cita­dins et de ruraux de 60 à 80 ans en bonne san­té et ayant une bonne ali­men­ta­tion, elle décou­vrit que les ruraux obte­naient de meilleurs résul­tats aux tests des­ti­nés à éva­luer le déclin cog­ni­tif et les troubles cog­ni­tifs cli­niques liés au vieillis­se­ment. Elle décou­vrit éga­le­ment que les cita­dins avaient des mar­queurs san­guins de stress oxy­da­tif supé­rieurs à ceux des ruraux et que le stress oxy­da­tif lui-même était étroi­te­ment lié aux troubles cog­ni­tifs. Comme nous l’avons dit plus tôt, le stress oxy­da­tif a un pou­voir cor­ro­sif sur le cer­veau. Il opère en tan­dem avec le stress psychologique. »

& :

« Près d’un demi-siècle s’est écou­lé depuis l’époque où les maga­sins d’électronique nous pro­met­taient que l’informatique crée­rait une classe oisive. Tous les experts de la pré­ten­due révo­lu­tion cyber­né­tique jubi­laient. Les ordi­na­teurs, nous disaient ces futu­ro­logues, étaient le remède à tous les maux indi­vi­duels, sociaux et mon­diaux. Le temps de tra­vail heb­do­ma­daire pas­se­rait à 20 heures et les êtres humains vivraient une qua­si-uto­pie. En 1965, Time Maga­zine fai­sait sa cou­ver­ture sur un article qui disait ceci : “À terme, l’ordinateur per­met­tra à l’homme de reve­nir au concept hel­lé­nique de loi­sir, dans lequel les Grecs avaient le temps de culti­ver leur esprit et d’améliorer leur envi­ron­ne­ment, pen­dant que les esclaves fai­saient tout le tra­vail. Les esclaves, dans l’Hellénisme moderne, seront l’ordinateur.” En 1967, Satur­day Review nous annon­çait que “les esclaves cyber­né­tiques pro­duits par l’ingéniosité d’un être supé­rieur” inau­gu­re­raient l’âge d’or des loisirs.

Les choses ne se sont pas tout à fait pas­sées comme pré­vu. En réa­li­té, c’est même le contraire qui s’est pro­duit, car on peut dire que beau­coup d’entre nous sont deve­nus esclaves de leurs écrans. Nous uti­li­sons les écrans pour consom­mer quelque 12 heures d’information par jour via la télé­vi­sion, Inter­net, les SMS, la musique et les jeux. Les cher­cheurs qui étu­dient l’information depuis 1980 ont obser­vé une aug­men­ta­tion mas­sive de sa consom­ma­tion, et pas seule­ment au tra­vail : hors tra­vail, elle a pro­gres­sé de 350 %. En 1999, l’utilisation de l’ordinateur dite “pro­blé­ma­tique”, c’est-à-dire géné­ra­trice d’anxiété et de dépres­sion, était en moyenne de 27 heures par semaine. En 2012, nous avions déjà lar­ge­ment dépas­sé cette moyenne : nous attei­gnions ces 27 heures en à peine quelques jours. Nous crou­lons sous l’information, nous en effleu­rons à peine la sur­face et nous sacri­fions d’autres acti­vi­tés pour res­ter sur nos écrans.

Et même quand nous ne sommes pas sous la coupe de nos appa­reils, nous pro­fi­tons à peine de notre temps libre, ce qui ne nous empêche pas de conti­nuer à rêver que l’électronique ins­taure la semaine de 20 heures. Ce que nous n’avions pas pré­vu, c’est que les ordi­na­teurs et les appa­reils sans fil brouille­raient les fron­tières entre tra­vail et vie pri­vée. Il est désor­mais nor­mal, voire impé­ra­tif, de véri­fier ses mails pro­fes­sion­nels le soir, le week-end et en vacances – 75 % des actifs entre 18 et 44 ans consultent leur mes­sa­ge­rie en vacances. Et l’attirance est magné­tique : en vacances, près de 40 % disent le faire de manière fré­quente ou com­pul­sive. Dans le même temps, les experts en mar­ke­ting nous séduisent avec la pro­messe que le der­nier gad­get sera le bon, que ce iQuelque chose résou­dra nos pro­blèmes. Peu importe que des tonnes de ces e‑gadgets soient jugés obso­lètes et mis au rebut chaque année – ce qui montre qu’en réa­li­té, le gad­get de l’année pré­cé­dente n’était pas le bon.

La culture des écrans n’a pas fait naître un monde meilleur pour les indi­vi­dus ni, à ce stade, pour la socié­té. Ceux qui sont d’un autre avis auront du mal à expli­quer l’épidémie actuelle de stress, la fré­quence des troubles men­taux, des troubles de l’apprentissage et du com­por­te­ment chez l’enfant et des pro­blèmes de som­meil, la baisse du QI et le défi­cit glo­bal de bon­heur dans les régions com­plè­te­ment satu­rées d’applications. Le prin­cipe du “plus d’écrans dans plus d’endroits” n’est pas bon pour la san­té. Le mar­ke­ting n’en conti­nue pas moins de vendre l’idée que le bon­heur passe par plus d’écrans – des écrans plus grands sur votre mur et des écrans plus petits dans votre poche – et par plus de lien social sur écran. Et pour­tant, au vu de notre réa­li­té sociale, où l’empathie est en berne et où le Pro­zac est livré par camions entiers dans les métro­poles proches de chez vous, ce n’est clai­re­ment pas le cas. Un énorme fos­sé s’est creu­sé entre l’optimisme d’une cybe­ru­to­pie ser­vi dans les années 1960 et la situa­tion actuelle. »

Sel­hub et Logan rap­portent ce pro­pos du Pro­fes­seur J. Arthur Thom­son, pro­non­cée dans un dis­cours inti­tu­lé « Vis Medi­ca­trix Natu­rae » (que l’on peut tra­duire par « le pou­voir de gué­ri­son de la nature »), lors de l’ouverture de la réunion annuelle de la Bri­tish Medi­cal Asso­cia­tion en 1914 :

« Qu’entends-je ce soir par pou­voir de gué­ri­son de la nature ? J’entends la manière par laquelle la Nature vient en aide à nos esprits, tous plus ou moins malades de l’agitation et du vacarme de la civi­li­sa­tion, et aide à sta­bi­li­ser et à enri­chir nos vies. Le pre­mier point est qu’il existe des rela­tions pro­fon­dé­ment ancrées, éta­blies de longue date et de grande ampleur entre l’Homme et la Nature et que nous ne pou­vons pas les igno­rer sans y perdre quelque chose […] nous aurions moins de “psy­cho­pa­tho­lo­gie du quo­ti­dien” si nous gar­dions le contact […] nous nous pri­vons d’un pou­voir de gué­ri­son très puis­sant si nous ces­sons d’être capables de nous émer­veiller devant la majes­té du ciel étoi­lé, le mys­tère des mon­tagnes, le mou­ve­ment per­pé­tuel de la mer, le vol de l’aigle, la flo­rai­son de la plus simple des fleurs, le regard d’un chien. »

Mal­heu­reu­se­ment, à peu près à la même époque, il en fut arbi­trai­re­ment déci­dé autre­ment par d’autres émi­nents civi­li­sés. Exemple :

« L’un des pères fon­da­teurs de la psy­cho­lo­gie nord-amé­ri­caine, Edward Thorn­dike, pro­fes­seur à l’université Colum­bia, n’avait pas de temps à perdre à par­ler ou à ensei­gner les liens émo­tion­nels avec les habi­tants non humains du monde natu­rel. Il qua­li­fiait l’amour des plantes d’“idolâtrie insen­sée et mal­veillante” et décla­rait avec fer­me­té que les ani­maux étaient “tota­le­ment indif­fé­rents aux sen­ti­ments que nous pou­vons éprou­ver à leur égard”. Il mépri­sait les méde­cins qui se décri­vaient comme des natu­ra­listes, décla­rant qu’ils psy­cho­lo­gi­saient “les ani­maux comme un amou­reux psy­cho­lo­gise celui ou celle qu’il aime”. Thorn­dike, qui allait influen­cer des géné­ra­tions de psy­cho­logues, décla­rait : “Le gar­çon qui col­lec­tionne les papillons, qui vole les œufs des oiseaux, qui retourne le mal­heu­reux crabe sur le dos et observe avec fas­ci­na­tion les ter­ribles efforts qu’il déploie pour se retour­ner, qui démonte ses figu­rines d’animaux pour ensuite les remon­ter, est plus proche d’une démarche scien­ti­fique que le noble pro­duit de l’étude sen­ti­men­tale de la nature qui affec­tionne les vers de terre et prend soin de ses chères plantes.”

À quelques rares excep­tions près, les décla­ra­tions de Thorn­dike furent sui­vies par des décen­nies de silence autour de l’importance de notre lien affec­tif à la faune et à la flore pour la san­té men­tale posi­tive et de l’idée que les plantes et les ani­maux étaient extrê­me­ment affec­tés par les sen­ti­ments que nous éprou­vions pour eux. »

C’est seule­ment depuis quelques années que la vision domi­nante com­mence à chan­ger, avec l’organisation d’études dûment menées par divers scien­ti­fiques, et que l’on en revient à com­prendre, comme nous l’expliquent Sel­hub et Logan, que :

« Si la nature semble pro­fon­dé­ment bonne pour la cog­ni­tion, les consé­quences à long terme sur le cer­veau sont pro­ba­ble­ment encore plus impor­tantes. Les espaces verts amé­liorent clai­re­ment le men­tal et sou­lagent le poids du stress sur l’organisme. À ce titre, ils aident à long terme le cer­veau à res­ter aus­si vif que pos­sible tout au long du vieillis­se­ment. La dépres­sion et le stress à bas bruit ont un pou­voir cor­ro­sif. Ils sont une sorte de rouille qui attaque les neu­rones, accé­lé­rant le vieillis­se­ment nor­mal du cer­veau. La nature, en revanche, a le pou­voir d’encourager la crois­sance et le remo­de­lage conti­nus des neu­rones tout au long de la vie. Elle amé­liore ce que l’on appelle la “plas­ti­ci­té du cerveau”.

[…] Une étude au moins a déjà mon­tré que mar­cher en forêt (en com­pa­rai­son du même temps pas­sé à mar­cher dans un envi­ron­ne­ment urbain) pro­voque une hausse signi­fi­ca­tive de la déhy­droé­pian­dro­sté­rone (DHEA). Ce fut une décou­verte impor­tante, car ce neu­ro­sté­roïde dimi­nue avec l’âge et son admi­nis­tra­tion a mon­tré qu’il amé­lio­rait les per­for­mances cog­ni­tives chez les adultes. La DHEA favo­rise à son tour la pro­duc­tion d’autres hor­mones – notam­ment des hor­mones de crois­sance – et le main­tien de l’acuité cog­ni­tive au cours du vieillis­se­ment. Les per­sonnes âgées en bonne san­té ayant de hauts niveaux d’hormones de crois­sance résistent au déclin cog­ni­tif. Mais le mode de vie occi­den­tal moderne fait bais­ser les niveaux de DHEA chez les per­sonnes âgées. Et comme le cor­ti­sol, l’hormone du stress, inter­fère avec la pro­duc­tion de DHEA, il ne serait pas sur­pre­nant de décou­vrir un lien entre une baisse de la DHEA et une hausse du stress et de l’anxiété tout au long du vieillissement. »

*

Comme le notait Paul She­pard, notre cerveau,

« qui per­met­tait si bien au pri­mate ter­restre de s’orienter dans une niche du Pléis­to­cène, est évi­dem­ment peu adap­té à l’existence moderne mar­quée par la sur­po­pu­la­tion et le recul de la nature.

Nous ne sommes pas l’espèce géné­ra­li­sée que cer­tains reven­diquent. L’ontogenèse humaine (notre évo­lu­tion à tra­vers les âges), com­pa­rable en cela à notre sys­tème ner­veux cen­tral, est un com­plexe bio­lo­gique très fine­ment équi­li­bré. Le para­doxe de ce que nous avions inter­pré­té comme une adap­ta­bi­li­té sans limites et une extrême spé­cia­li­sa­tion de la volon­té humaine résou­dra pro­ba­ble­ment ses propres contra­dic­tions au 21ème siècle. Alors, peut-être, une fois que nous aurons mené notre adap­ta­bi­li­té à ses limites phy­siques et psy­cho­lo­giques, nous décou­vri­rons que les choix cultu­rels, à la dif­fé­rence de nos corps, ne connaissent aucune limite natu­relle et aucune exi­gence propre. Les contraintes sont mal vues par l’idéologie, faite d’aspirations illi­mi­tées, qui gou­verne les socié­tés riches ; mais dans cette bous­cu­lade d’individus qui se créent tout seuls, le moi humain est géné­ra­le­ment béant comme une bles­sure. Nos choix cultu­rels sont récom­pen­sés ou punis en fonc­tion de nos natures res­pec­tives. Ces contraintes font par­tie d’un héri­tage bio­lo­gique uni­ver­sel adap­té à la réa­li­té du Pléis­to­cène, et affi­né au cours de ces trois mil­lions d’années qui se sont ache­vées il y a envi­ron 10 000 ans. »

En d’autres termes, nous sommes faits pour vivre dans la nature, de la manière dont nous avons vécu pen­dant l’immense majo­ri­té de l’existence humaine. Les catas­trophes sociales et éco­lo­giques qu’on observe, par­fai­te­ment liées, découlent selon toute évi­dence du fait que les humains vivent désor­mais tous et toutes en civi­li­sa­tion. Mais « les contraintes sont mal vues par l’idéologie », alors nous allons pro­ba­ble­ment conti­nuer encore sur cette voie, jusqu’à — jusqu’à, eh bien, qui vivra ver­ra. En tout cas, ça risque de n’être pas réjouissant.

Notre seul espoir, semble-t-il, serait donc un mou­ve­ment d’écosabotage déter­mi­né à faire écrou­ler la civi­li­sa­tion industrielle.

II. Sur le suffrage universel et les « démocraties » modernes

« Vous êtes aujourd’hui, comme tou­jours, les avo­cats des inté­rêts exclu­si­ve­ment bour­geois, et, à ce point de vue, vous avez mille fois rai­son, Mes­sieurs, de vous exta­sier devant le suf­frage uni­ver­sel, qui, tant que la révo­lu­tion sociale n’aura point éta­bli les bases d’une éga­li­té et d’une liber­té réelles pour tous, sera cer­tai­ne­ment l’instrument le plus effi­cace de la démo­cra­tie bour­geoise, le meilleur moyen de trom­per le peuple, de l’endormir et de le domi­ner tout en se don­nant l’air de ne vou­loir |95 qu’une seule chose : le ser­vir ; le meilleur moyen pour assu­rer, au nom même de la liber­té, cette pros­pé­ri­té des bour­geois, qui se fonde sur l’esclavage éco­no­mique et social des masses populaires.

Est-ce à dire que nous, socia­listes révo­lu­tion­naires, nous ne vou­lions pas du suf­frage uni­ver­sel, et que nous lui pré­fé­rions soit le suf­frage res­treint, soit le des­po­tisme d’un seul ? Point du tout. Ce que nous affir­mons, c’est que le suf­frage uni­ver­sel, consi­dé­ré à lui seul et agis­sant dans une socié­té fon­dée sur l’inégalité éco­no­mique et sociale, ne sera jamais pour le peuple qu’un leurre ; que, de la part des démo­crates bour­geois, il ne sera jamais rien qu’un odieux men­songe, l’instrument le plus sûr pour conso­li­der, avec une appa­rence de libé­ra­lisme et de jus­tice, au détri­ment des inté­rêts et de la liber­té popu­laires, l’éternelle domi­na­tion des classes exploi­tantes et possédantes.

Nous nions par consé­quent que le suf­frage uni­ver­sel soit même un ins­tru­ment dont le peuple puisse se ser­vir pour conqué­rir la jus­tice ou l’égalité éco­no­mique et sociale ; puisque, comme je viens de le démon­trer, le suf­frage uni­ver­sel exer­cé par le peuple, en dehors des condi­tions de cette éga­li­té et de cette jus­tice, au milieu de l’inégalité et de l’injustice qui règnent dans la socié­té actuelle, au milieu de la dépen­dance et de l’ignorance popu­laires qui en sont les résul­tats natu­rels et fatals, pro­dui­ra néces­sai­re­ment et tou­jours un vote contraire aux inté­rêts du peuple et favo­rable seule­ment aux inté­rêts et à la domi­na­tion des bourgeois. »

— Mikhaïl Bakou­nine, Manus­crit de 114 pages (1870)

III. Sur le vote

« Disons-le bien haut : que le bétail élec­to­ral soit ton­du, man­gé, accom­mo­dé à toutes les sauces, qu’est-ce que cela peut bien nous faire ? Rien.

Ce qui nous importe, c’est qu’entraînés par le poids du nombre nous rou­lons vers le pré­ci­pice où nous mène l’inconscience du trou­peau. Nous voyons le pré­ci­pice, nous crions « Casse-cou ! » Si nous pou­vions nous déga­ger de la masse qui nous entraîne, nous la lais­se­rions rou­ler à l’abîme ; pour ma part même, le dirai-je ? je crois bien que je l’y pous­se­rais. Mais nous ne le pou­vons pas. Aus­si devons-nous être par­tout à mon­trer le dan­ger, à dévoi­ler le boni­men­teur. Rame­nons sur le ter­rain de la réa­li­té le bétail élec­to­ral qui s’égare dans les sables mou­vants du rêve.

Nous ne vou­lons pas voter, mais ceux qui votent choi­sissent un maître, lequel sera, que nous le vou­lions ou non, notre maître. Aus­si devons-nous empê­cher qui­conque d’accomplir le geste essen­tiel­le­ment auto­ri­taire du vote. »

— Albert Liber­tad, « Le bétail élec­to­ral » (1906)

IV. Sur la bombe atomique, l’irresponsabilité généralisée et le totalitarisme machinique

« Mais que nous déri­vions vers […] l’aube du tota­li­ta­risme machi­nique, que nous nous trou­vions aujourd’hui déjà dans son champ de gra­vi­ta­tion ; que ces énon­cés sur demain deviennent plus vrais de jour en jour — voi­là une réa­li­té qu’il est déjà trop tard de contes­ter. Les “ten­dances” sont aus­si des faits. Un seul exemple suf­fit à le prouver.

Celui de l’actuel arme­ment ato­mique. Que signifie-t-il ?

Que des mil­lions d’entre nous sont employés, comme la chose la plus natu­relle, à co-pré­pa­rer la pos­sible liqui­da­tion de popu­la­tions, peut-être même de toute l’humanité, et aus­si à la co-réa­li­ser “en cas de conflit” ; et que ces mil­lions de gens acceptent et rem­plissent ces “jobs” avec autant de natu­rel qu’ils leur ont été pro­po­sés ou dis­tri­bués. La situa­tion actuelle res­semble donc, de la plus épou­van­table manière, à celle d’antan. Ce qui s’était appli­qué à l’époque, à savoir que les employés rem­plis­saient leurs fonc­tions de manière consciencieuse,

− parce qu’ils ne voyaient plus rien d’autre en eux-mêmes que les pièces d’une machine ;

− parce qu’ils pre­naient à tort l’existence et le bon fonc­tion­ne­ment de celle-ci pour sa justification ;

− parce qu’ils demeu­raient les “déte­nus” de leurs mis­sions spé­ciales et res­taient donc sépa­rés du résul­tat final par une quan­ti­té de murs ;

− parce que, en rai­son de ses énormes dimen­sions, ils étaient ren­dus inca­pables de se le repré­sen­ter ; et en rai­son de la média­te­té de leur tra­vail, inca­pables de per­ce­voir les masses d’êtres humains à la liqui­da­tion des­quels ils contribuaient ;

− ou bien parce que, comme votre père, ils exploi­taient cette inca­pa­ci­té, tout cela donc s’applique encore aujourd’hui. Et s’applique même aujourd’hui aus­si — ce qui rend tout à fait étroite la res­sem­blance entre la situa­tion actuelle et celle d’alors —, que ceux qui se refusent à une telle par­ti­ci­pa­tion, ou qui la décon­seillent à autrui, deviennent déjà sus­pects de haute trahison.

Tout cela vaut donc pour aujourd’hui aus­si, peu importe que ce soit encore, ou à nou­veau déjà.

Remar­quez-vous une chose, Klaus Eich­mann ? Remar­quez-vous que le pré­ten­du “pro­blème Eich­mann” n’est pas un pro­blème d’hier ? Qu’il n’appartient pas au pas­sé ? Que pour nous — et, disant cela, il y a vrai­ment très peu de gens que je puisse exclure — n’existe pas de motif pour se mon­trer arro­gants au regard d’hier ? Que nous tous, exac­te­ment comme vous, sommes confron­tés à quelque chose de trop grand pour nous ? Que nous tous refu­sons l’idée de ce trop grand pour nous et de notre manque de liber­té face à lui ? Que nous tous, par consé­quent, sommes éga­le­ment des fils d’Eichmann ? Du moins des fils du monde d’Eichmann ? »

— Gün­ther Anders, Nous, fils d’Eich­mann (1964)

& en effet, c’est aux tra­vaux de cen­taines de mil­liers de scien­ti­fiques et d’ingénieurs que nous devons l’arme nucléaire et tout l’armement hau­te­ment tech­no­lo­gique contem­po­rain. De même que c’est à des scien­ti­fiques et des ingé­nieurs que nous devons le che­va­let de pom­page de pétrole et toutes les tech­no­lo­gies pré­ci­pi­tant la des­truc­tion du monde et le réchauf­fe­ment cli­ma­tique, ain­si que toutes celles faci­li­tant la répres­sion, la sur­veillance et le contrôle des popu­la­tions. Tout ce qu’on nous apprend à révé­rer fait par­tie du problème.

Dans le monde entier, des mil­liers de scien­ti­fiques par­ti­cipent aus­si allè­gre­ment à des expé­ri­men­ta­tions ani­males en labo­ra­toire, tor­tu­rant et tuant des mil­lions d’animaux chaque année. Outre leur aspect immé­dia­te­ment ignoble, ces acti­vi­tés, ces pro­fes­sions, comme beau­coup d’autres, ont par la suite des effets innom­brables, qua­si­ment incon­nais­sables. Telle est une des mani­fes­ta­tions de l’ignominie, de l’inhumaine déme­sure de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Au tra­vers de nos acti­vi­tés, pro­fes­sions, emplois sala­riés, comme au tra­vers de notre consom­ma­tion, en rai­son de l’immensité et de l’opacité du sys­tème tech­no­lo­gique, indus­triel, poli­tique et éco­no­mique mon­dia­li­sé, nous cau­tion­nons de nom­breuses choses dont nous igno­rons par­fois — sinon sou­vent — jusqu’à l’existence.

& dans l’ensemble, nous nous accom­mo­dons assez bien, semble-t-il, de cette igno­rance et de l’irresponsabilité que tout cela implique.

V. « FAIRE LE LIT DE MARINE LE PEN ?

« “Ne nous déce­vez pas et allez voter. Ne com­met­tez pas la funeste erreur de l’abstention.”

— Marine Le Pen, Dis­cours du 1er mai, place de l’Opéra, Paris, à la veille des élec­tions euro­péennes des 22 et 25 mai 2014.

17.#angoisse Ayant pris connais­sance du pro­jet de ce livre, cet ami me l’a dit avec une véhé­mence inha­bi­tuelle : « S’abstenir, c’est faire le lit de Marine Le Pen ! »

“Sin­cère angoisse, colère, inti­mi­da­tion sophis­tique ?” me suis-je un ins­tant deman­dé. “Angoisse sin­cère”, ai-je pen­sé in fine ; angoisse géné­rée par une pro­pa­gande de fond, si peu mise en ques­tion par la presse, tel­le­ment mar­te­lée par cer­tains poli­ti­ciens sur la base d’un pos­tu­lat sans cesse rado­té : “Si tu ne votes pas pour un par­ti répu­bli­cain, tu fais le jeu du FN.”

18.#propagande « Quand l’abstention fait le lit de l’extrême droite », titrait ain­si Le Nou­vel Obser­va­teur en juin 2002, avant le pre­mier tour des élec­tions légis­la­tives, lequel enre­gis­tra pour­tant une hausse signi­fi­ca­tive du taux d’abstention (de 32 % en 1997 à 35,60 % en 2002), mais une baisse tout aus­si nette du FN (de 14,94 % des expri­més en 1997 à 11,34 % en 2002)… De même, l’émission “Façon de pen­ser” du Mouv’ (sta­tion de Radio France “à des­ti­na­tion des publics jeunes”) du 26 mars 2014 conti­nuait d’affirmer, entre les deux tours des der­nières élec­tions muni­ci­pales, et sans la moindre argu­men­ta­tion : “On serait ten­té de dire que l’abstention est une atti­tude irres­pon­sable qui met en dan­ger la démo­cra­tie : d’abord, parce qu’elle fait le lit du Front national…”

Ce délire média­tique s’articule mal­heu­reu­se­ment à la dés­in­for­ma­tion déli­bé­rée de cer­tains poli­ti­ciens paten­tés. Ain­si, Fré­dé­ric Bar­bier (PS) étant vain­queur d’une élec­tion légis­la­tive par­tielle dans le Doubs, le dimanche 8 févier 2015, son concur­rent UMP vain­cu, Édouard Phi­lippe, décla­rait le len­de­main matin, au micro de Jean-Jacques Bour­din (RMC-BFMTV), sans sour­ciller : “Sys­té­ma­ti­que­ment, quand les par­ti­ci­pa­tions sont faibles, les scores du Front natio­nal sont plus éle­vés. C’est une méca­nique dont il faut avoir conscience.”

De même, Jean-Chris­tophe Cam­ba­dé­lis, pre­mier secré­taire du Par­ti socia­liste, asse­nait le 15 mars 2015, sur France 5, à la veille des élec­tions dépar­te­men­tales des 22 et 29 mars : “Le pro­blème, c’est que le Front natio­nal a qua­si­ment tout le temps le même nombre de voix. Mais l’abstention est là. Si vous avez de l’abstention, le Front natio­nal est beau­coup plus haut.” Cinq jours plus tôt, Marion Maré­chal-Le Pen, dépu­tée FN, sou­te­nait exac­te­ment le contraire sur les ondes de France Info : “J’invite à lut­ter contre l’abstention, parce que l’expérience des cam­pagnes prouve que plus la par­ti­ci­pa­tion est forte, plus le Front natio­nal est fort.”

Com­prenne qui pourra…

19.#politologie Heu­reu­se­ment, il y a jus­te­ment moyen de com­prendre, si nous le sou­hai­tons vrai­ment et si nous nous don­nons la peine d’analyser rigou­reu­se­ment ce que les poli­to­logues appellent les “déter­mi­nants” des votes en faveur du FN.

Ain­si, Jérôme Four­quet, direc­teur du dépar­te­ment Opi­nion de l’institut fran­çais d’opinion publique (Ifop), pou­vait expli­quer au jour­na­liste Laurent de Bois­sieu, dans la pers­pec­tive de l’élection pré­si­den­tielle de 2012, que “l’abstention péna­lise le Front natio­nal”. Et pré­ci­sait : “C’est une erreur de pen­ser qu’une forte abs­ten­tion favo­ri­se­rait méca­ni­que­ment l’extrême droite en s’imaginant que, par nature, son élec­to­rat radi­cal se mobi­li­se­rait davan­tage que ceux des par­tis de gou­ver­ne­ment. […] Les diri­geants du FN disent d’ailleurs eux-mêmes que l’abstention est leur prin­ci­pal adversaire.”

Son ana­lyse fut ample­ment véri­fiée deux ans plus tard. Lors du pre­mier tour des élec­tions muni­ci­pales de 2014, dans les 110 com­munes où le Front natio­nal obtient plus de 20 % des suf­frages, la par­ti­ci­pa­tion moyenne fut bien plus éle­vée (62,33 %) que la par­ti­ci­pa­tion moyenne natio­nale. De quoi démen­tir l’affirmation selon laquelle les scores éle­vés du FN seraient dus à l’abstention. Ain­si, à Vil­lers-Cot­te­rêts (Aisne), le par­ti du clan Le Pen obte­nait même 40,30 % des suf­frages expri­més, alors que le taux de par­ti­ci­pa­tion s’élevait jusqu’à 68,47 %. À Car­ros (Alpes-Mari­times), le Front natio­nal récol­tait 35,75 % des voix, avec une par­ti­ci­pa­tion de 70,7 %. Les exemples pour­raient être multipliés…

Déjà, entre les élec­tions régio­nales (pre­miers tours) de 2004 et de 2010, l’abstention explo­sait de 34,34 % à 48,79 % (+ 14,45 % !), tan­dis que le vote fron­tiste désen­flait de 14,7 % à 11,42 % des suf­frages expri­més (- 3,28 %). J’ajoute qu’entre 2010 et 2015 (tou­jours aux pre­miers tours des élec­tions régio­nales) l’abstention stag­nait de 48,79 % à 49,91 % (+ 1,19 %), tan­dis que le vote FN pro­gres­sait en flèche de 11,42 % à 27,73 % (+ 16,31 %, soit + 801 759 voix).

De façon plus géné­rale, aux élec­tions pré­si­den­tielles, notam­ment en 2012, le Front natio­nal obtient de bons scores mal­gré une faible abs­ten­tion. Et il lui arrive sou­vent de faire de mau­vais scores alors que l’abstention est éle­vée, comme lors des légis­la­tives 2012, des régio­nales 2010, des euro­péennes et des régio­nales 2004…

On ne peut faire de plus claires démons­tra­tions qu’il n’existe aucun lien méca­nique entre le vote FN et l’abstention.

20.#épouvantails II n’empêche. Le Pre­mier ministre Manuel Valls n’a ces­sé d’affirmer que l’abstention pro­fite au FN lors de la cam­pagne pour les élec­tions dépar­te­men­tales de 2015, afin de remo­bi­li­ser les élec­teurs “répu­bli­cains”. Le pre­mier secré­taire du Par­ti socia­liste, Jean-Chris­tophe Cam­ba­dé­lis, enton­nait, je l’ai dit, le même refrain : “Si vous avez de l’abstention, le Front natio­nal est beau­coup plus haut.”

Une fois de plus, les faits les ont contre­dits. Dans des can­tons, comme ceux de Fré­jus (Var), Le Pontet (Vau­cluse), Vic-sur-Aisne (Aisne), où le FN l’a empor­té dès le pre­mier tour, les taux de par­ti­ci­pa­tion ont été supé­rieurs à la moyenne natio­nale. À l’inverse, dans le Val‑d’Oise, où fut enre­gis­trée l’une des plus fortes abs­ten­tions de l’Hexagone (59,5 %), les can­di­dats fron­tistes ont obte­nu un score légè­re­ment infé­rieur à la moyenne natio­nale (24,8 %) des résul­tats du FN. Le lien orga­nique entre abs­ten­tion et vote Front natio­nal était à nou­veau ren­voyé au rayon des épou­van­tails du grand bazar politique. »

— Antoine Peillon, Voter, c’est abdi­quer (2017)

VI. L’ONG-isation ou la professionnalisation de la résistance

est une ter­rible nui­sance. Au tra­vers de l’institutionnalisation du prin­cipe de l’ONG, l’État et le capi­ta­lisme ont ins­ti­tu­tion­na­li­sé un simu­lacre d’opposition, une pro­tes­ta­tion en trompe l’œil per­met­tant de don­ner le change aux yeux de mon­sieur et madame tout le monde. Toutes les ONG ne sont bien enten­dues pas uni­for­mé­ment nui­sibles. Mais toutes les plus connues, c’est-à-dire, bien sou­vent, les plus riche­ment dotées, le sont — ce qui, là encore, n’empêche pas qu’elles puissent, ci et là, entre­prendre des actions qui, consi­dé­rées iso­lé­ment, sont tout à fait louables.

Cela signi­fie sur­tout qu’elles ne s’opposeront jamais fron­ta­le­ment à l’ensemble du monde qui leur per­met d’exister, qu’elles ne déve­lop­pe­ront et n’exprimeront jamais d’analyse ou de pers­pec­tive géné­rale contra­riant sérieu­se­ment les ambi­tions des domi­nants. Oxfam, par exemple, qui pré­tend lut­ter « contre les inéga­li­tés et l’in­jus­tice de la pau­vre­té », mobi­li­ser « le pou­voir citoyen contre la pau­vre­té », ne se pro­nonce pas en faveur de l’abolition de la pro­prié­té pri­vée et héré­di­taire, de l’État, du sys­tème mar­chand, en faveur de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, de la détech­no­lo­gi­sa­tion, de la désur­ba­ni­sa­tion, n’appelle pas à l’expropriation ou à « Tuer les man­da­rins, tuer les riches, épar­gner le peuple », comme les Nian, en Chine, au milieu du XIXème siècle, mais demande seule­ment que « les grandes for­tunes » paient « leur juste part d’impôt », mais nous pro­pose de « mettre les banques au ser­vice du cli­mat » au tra­vers d’un for­mi­dable « guide vers une épargne verte ». Autre­ment dit, Oxfam fait la pro­mo­tion des men­songes verts habi­tuels sur le plan éco­lo­gique et des inep­ties habi­tuelles ou, disons, de pla­ti­tudes rela­ti­ve­ment inof­fen­sives en matière de social.

Même chose pour bon nombre d’ONG.

& l’« ONG-isa­tion de la résis­tance », c’est aus­si sa pro­fes­sion­na­li­sa­tion, qui fait qu’on se retrouve avec des « acti­vistes pro­fes­sion­nels » (contes­ta­taires pro­fes­sion­nels), sala­riés, payés pour orga­ni­ser des mani­fes­ta­tions, ras­sem­ble­ments et autres hap­pe­nings, chan­ter « on est plus chauds, plus chauds, plus chauds que le cli­mat », etc., et qui — avec, semble-t-il, une grande fier­té, sans voir l’absurdité, le ridi­cule de la situa­tion — affichent ain­si « char­gé de mobi­li­sa­tion » pour telle ou telle ONG sur leur glo­rieux CV (et leur pro­fil Lin­ke­dIn). & bien sou­vent, au cours de leur brillante car­rière de révo­lu­tion­naire pro­fes­sion­nel, ces « acti­vistes pro­fes­sion­nels » pas­se­ront flui­de­ment d’une ONG à une autre — c’est, de toute façon, du pareil au même, le fonc­tion­ne­ment est le même, seuls les mots-clés changent.

Au plus simple, on peut par­ler de « coges­tion » du désastre. En échange d’un salaire plus ou moins impor­tant (en fonc­tion de l’échelon où il se situe dans l’organisation), l’employé d’ONG accepte de par­ti­ci­per à la grande valse du com­pro­mis, de ne pas s’opposer à la source des maux qu’il va s’employer à dénon­cer (lorsqu’il a conscience de la véri­table source de ces maux, ce qui est loin d’être tou­jours le cas), mais plu­tôt de plai­der en faveur de réformes, de chan­ge­ments mineurs, voire pure­ment cosmétiques.

(Sur le gra­phique, les flèches indiquent un finan­ce­ment et/ou par­te­na­riat. Je n’ai évi­dem­ment pas pu tout repré­sen­ter. La toile dans laquelle Oxfam est imbri­quée est très vaste !)

Plu­sieurs textes dis­cutent de ce pro­blème majeur sur Le Par­tage : https://www.partage-le.com/category/fabrique-du-consentement/nos-amies-les-ong/

VII. Nouveau rapport du GIEC, oh mon dieu ça va mal

Énième rap­port du GIEC. Énième éruc­ta­tion média­tique. Énième rien du tout. Évidemment.

Dans le « résu­mé à l’attention des fai­seurs de lois » — aus­si appe­lé « résu­mé à l’in­ten­tion des déci­deurs » — de son der­nier rap­port, le GIEC conti­nue de faire ce qu’il est conçu pour faire. Men­tir. Pré­tendre que les pro­blèmes dont il s’inquiète — ou plu­tôt, LE pro­blème dont il s’inquiète, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique — pour­rait être réso­lu par l’entité qui est en train de le pro­duire. Autre­ment dit, le GIEC prend les choses à l’envers. Au lieu de cher­cher à s’attaquer au vrai pro­blème, à savoir l’existence de la civi­li­sa­tion indus­trielle, il se pré­oc­cupe uni­que­ment d’un de ses nom­breux effets : le chan­ge­ment cli­ma­tique. L’existence de la civi­li­sa­tion indus­trielle est une don­née à conserver.

« Car la socié­té de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a inté­gra­le­ment for­més, quelles que soient leurs illu­sions là-des­sus) ne pose jamais les pro­blèmes qu’elle pré­tend “gérer” que dans les termes qui font de son main­tien une condi­tion sine qua non. On n’y peut donc, dans le cours de l’effondrement, qu’envisager de retar­der aus­si long­temps que pos­sible la dis­lo­ca­tion de l’agrégat de déses­poirs et de folies qu’elle est deve­nue ; et on n’imagine y par­ve­nir, quoi qu’on en dise, qu’en ren­for­çant toutes les coer­ci­tions et en asser­vis­sant plus pro­fon­dé­ment les indi­vi­dus à la col­lec­ti­vi­té. » (Sem­prun & Rie­sel, Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et sou­mis­sion durable, 2008)

C’est ain­si que dans le « résu­mé à l’attention de ceux qui font les lois » (c’est-à-dire pas à votre atten­tion ni à la mienne) du der­nier rap­port du GIEC, le mot « déve­lop­pe­ment » appa­raît 125 fois, l’expression « déve­lop­pe­ment durable » 15 fois, rési­lient ou rési­lience 102 fois, etc. Pour sau­ver le monde, ce qu’il nous faut, c’est un « déve­lop­pe­ment durable pour tous », un « déve­lop­pe­ment cli­ma­ti­que­ment rési­lient », une « rési­lience infra­struc­tu­relle », des « mar­chés éner­gé­tiques adap­ta­tifs au cli­mat », c’est « déve­lop­per » les « éner­gies renou­ve­lables (éolien, solaire) », c’est « déve­lop­per » la « rési­lience cli­ma­tique des sys­tèmes de san­té », déve­lop­per « des par­te­na­riats effi­caces entre les gou­ver­ne­ments, la socié­té civile et les orga­ni­sa­tions du sec­teur pri­vé ». Fort heu­reu­se­ment, tout ceci four­nit « de mul­tiples pos­si­bi­li­tés d’in­ves­tis­se­ments ciblés », l’occasion de déve­lop­per une « finance adap­ta­tive », car bien enten­du « les finances publiques sont un fac­teur impor­tant d’a­dap­ta­tion », de même, plus géné­ra­le­ment, que « les res­sources tech­no­lo­giques et finan­cières ». C’est pour­quoi il nous faut déve­lop­per des « tech­no­lo­gies de réseau intel­li­gent » (smart-grid tech­no­lo­gies), mais aus­si « une pla­ni­fi­ca­tion inclu­sive, inté­grée et à long terme aux niveaux local, muni­ci­pal, infra­na­tio­nal et natio­nal, ain­si que des sys­tèmes de régle­men­ta­tion et de sui­vi effi­caces ». D’ailleurs, par chance, « l’ur­ba­ni­sa­tion mon­diale rapide offre des pos­si­bi­li­tés de déve­lop­pe­ment cli­ma­ti­que­ment rési­lient ». Etc. (Bla­bla­bla déve­lop­pe­ment, bla­bla­bla rési­lience, bla­bla­bla durable, bla­bla­bla vite, vite, vite, bla­bla­bla inves­tir, bla­bla­bla tech­no­lo­gie, bref, la langue de bois des experts et des scientifiques).

En véri­té, le seul moyen d’endiguer le pro­blème dont les pro­duc­tions du GIEC s’inquiètent (le réchauf­fe­ment cli­ma­tique), ain­si que la plu­part des autres pro­blèmes majeurs aux­quels nous sommes aujourd’hui confron­tés (la dépos­ses­sion poli­tique totale sous le règne de l’État, c’est-à-dire l’érosion totale de la liber­té ou de l’autonomie humaine, les inéga­li­tés mons­trueuses, la des­truc­tion ou pol­lu­tion de la nature tous azi­muts), c’est d’en finir avec le monde qui pro­duit le GIEC. (Le GIEC, c’est comme les satel­lites. Un outil d’observation de la des­truc­tion du monde conçu grâce à cette des­truc­tion du monde, et inca­pable de se retour­ner contre son créateur.)

En finir avec le tech­no­ca­pi­ta­lisme, avec la civi­li­sa­tion indus­trielle dans son inté­gra­li­té. Faire machine arrière, dés­in­dus­tria­li­ser, détech­no­lo­gi­ser, déman­te­ler l’État, désur­ba­ni­ser, décroître tous azimuts.

(Mais évi­dem­ment, ceux qui appré­cient la domi­na­tion, qui ont appris à aimer leur ser­vi­tude, la pla­ni­fi­ca­tion inté­grale de leur exis­tence par l’État, les gou­ver­ne­ments, le « sec­teur pri­vé », etc., pré­fè­re­ront s’en remettre aux « fai­seurs de lois », aux « déci­deurs », et croi­ser les doigts en espé­rant qu’une civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle éco­du­rable puisse vrai­ment voir le jour.)

VIII. Sur la dépossession

Dans la même veine, Ber­nard Char­bon­neau voyait très juste en écri­vant (c’était en 1945) qu’il impor­tait tout par­ti­cu­liè­re­ment que nous prenions

« conscience de l’autonomie du tech­nique dans notre civi­li­sa­tion. Condi­tion la plus élé­men­taire mais aus­si néces­saire, tel­le­ment humble qu’elle ne relève pas d’une opé­ra­tion intel­lec­tuelle, mais d’une expé­rience de la situa­tion objec­tive ; prise de conscience, non d’un sys­tème idéo­lo­gique, mais d’une struc­ture concrète atteinte dans la vie quo­ti­dienne : la bureau­cra­tie, la pro­pa­gande, le camp de concen­tra­tion, la guerre. Tant que nous n’aurons pas l’humilité de recon­naître que notre civi­li­sa­tion, pour une part de plus en plus grande, se défi­nit par des moyens de plus en plus lourds ; tant que nous conti­nue­rons à par­ler de notre guerre, de notre poli­tique, de notre indus­trie comme si nous en étions abso­lu­ment les maîtres, le débat ne s’engagera même pas.

Je sais à quel point cette prise de conscience est contre nature. L’esprit humain, ins­tinc­ti­ve­ment, répugne à enre­gis­trer ses défaites, il est si com­mode de se croire fata­le­ment libre, et de reje­ter une exi­gence de liber­té qui com­mence à l’oppressante révé­la­tion d’une ser­vi­tude. Mais si nous savons consi­dé­rer en face l’autonomie de nos moyens et les fata­li­tés qui leur sont propres, alors, à ce moment, com­mence le mou­ve­ment qui mène à la liber­té. Car la liber­té n’a jamais pu naître qu’à par­tir de la prise de conscience d’une ser­vi­tude ; je crois que l’horreur de ne pas être maître de ses moyens est si natu­relle à l’esprit humain qu’une fois ceci acquis, le reste sui­vra ; mais c’est aus­si là que se situe­ra le refus.

[…] Cette prise de conscience est la consta­ta­tion d’une situa­tion objec­tive, elle est donc effort d’objectivité. Mais comme tout effort d’objectivité elle ne peut naître que d’une expé­rience inté­rieure qui exté­rio­rise l’objet. Si nous n’arrivons pas à consi­dé­rer objec­ti­ve­ment nos moyens, c’est parce qu’ils expriment une de nos ten­dances pro­fondes que leur emploi cultive d’ailleurs sys­té­ma­ti­que­ment. La tech­nique et la machine, c’est la puis­sance et un esprit cen­tré sur la puis­sance s’identifie à elle : il lui sera donc impos­sible de les consi­dé­rer de l’extérieur dans l’action qu’elles peuvent exer­cer sur les hommes.

[…] La prise de conscience de l’autonomie du tech­nique n’est donc pas simple affaire de connais­sance, elle sup­pose un affai­blis­se­ment de cette volon­té de puis­sance, de ce besoin de domi­ner les choses et les hommes, de cet acti­visme qui tient lieu à l’individu moderne de religion. »

Pour le dire autre­ment, tant que nous n’admettrons pas que le monde moderne nous dépasse lar­ge­ment, est mas­si­ve­ment hors de notre contrôle, que plus rien, ou presque, n’est à la mesure de l’être humain, que la liber­té dont on nous rebat les oreilles est une chi­mère, qu’à moins d’une refonte radi­cale, d’un déman­tè­le­ment de l’organisation sociale pla­né­taire domi­nante, d’un retour à des socié­tés à échelle humaine, aucun des nom­breux pro­blèmes aux­quels nous sommes confron­tés aujourd’hui ne sau­rait être réso­lu, nous par­le­rons essen­tiel­le­ment pour ne rien dire.

Pour le dire encore autre­ment, le sen­ti­ment de liber­té que cer­tains peuvent res­sen­tir découle de leur iden­ti­fi­ca­tion à l’É­tat ou au déve­lop­pe­ment tech­nique, à la machine. Ce sont eux qui sont libres, pas nous.

Nico­las Casaux

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