Reclaim Finance et Lucie Pinson : le mouvement climat et le verdissement du capitalisme (par Nicolas Casaux)

L’organisation Reclaim Finance (ce qui, en fran­çais, signi­fie « se réap­pro­prier la finance », un nom qui dit tout), créée par Lucie Pin­son, se pré­sente comme « au croi­se­ment de l’ONG et du think tank. Nous met­tons notre exper­tise au ser­vice des auto­ri­tés publiques et des acteurs finan­ciers dési­reux de trans­for­mer les pra­tiques exis­tantes de manière à les sou­mettre aux impé­ra­tifs éco­lo­giques. Mais il y a urgence, et les petits pas ne suf­fisent pas. Cela nous oblige en tant qu’ONG à mener des cam­pagnes qui iden­ti­fient les res­pon­sables de la crise cli­ma­tique et les acteurs finan­ciers der­rière les bonnes et mau­vaises pratiques. »

Une bonne finance est pos­sible, une vraie finance verte est pos­sible — c’est-à-dire un vrai et bon capi­ta­lisme vert — avec de bons acteurs finan­ciers. Il faut juste écré­mer les mau­vais, ou les ame­ner à chan­ger, à ces­ser d’investir dans l’exploitation des éner­gies fos­siles. Car tout ce qui pose pro­blème, avec le capi­ta­lisme indus­triel, avec la civi­li­sa­tion indus­trielle, c’est son recours aux éner­gies fos­siles. Bon sang, mais c’est bien sûr. Et com­ment Reclaim Finance est-elle financée ?

« Nos prin­ci­paux finan­ce­ments pro­viennent de dons indi­vi­duels et de fon­da­tions pri­vées, dont celles lis­tées ci-des­sous, pour des pro­jets que nous construi­sons et déci­dons de mener. »

Impos­sible de trou­ver un détail de leur finan­ce­ment, mais en voi­ci un aper­çu, éta­bli d’a­près ce qu’ils daignent dévoi­ler sur leur site web :

Tou­jours sur le site de Reclaim Finance, on lit : « Reclaim Finance est une orga­ni­sa­tion indé­pen­dante de tout par­ti poli­tique, toute entre­prise ou orga­ni­sa­tion reli­gieuse. […] Reclaim Finance ne reçoit aucune contri­bu­tion de la part des acteurs financiers. »

Il faut un cer­tain culot pour écrire ça. La fon­da­tion Zegar est celle du mil­liar­daire Charles Zegar, un des cofon­da­teurs de la méga-entre­prise Bloom­berg ; la KR Foun­da­tion est liée à la richis­sime famille danoise des Ras­mus­sen, par­mi les­quels Anders Gang­sted-Ras­mus­sen, qui inves­tit notam­ment dans le déve­lop­pe­ment des éner­gies dites renou­ve­lables (ou vertes, ou propres, ou décar­bo­nées, etc.), de même que feu Jens Ras­mus­sen (Euro­wind Ener­gy) ; la Fon­da­tion Laudes appar­tient à la richis­sime famille Bren­nink­mei­jer, dont la for­tune est liée à l’industrie du vête­ment (qui pos­sède notam­ment la marque C&A), et qui compte par­mi ses membres Mar­cel Bren­nink­mei­jer, le fon­da­teur de Good Ener­gies Inc., « une socié­té de capi­tal-inves­tis­se­ment spé­cia­li­sée dans les inves­tis­se­ments dans les sec­teurs des éner­gies renou­ve­lables et de l’ef­fi­ca­ci­té éner­gé­tique » ; la fon­da­tion Oak appar­tient au mil­liar­daire bri­tan­nique (ins­tal­lé en Suisse) Alan Par­ker, ayant fait for­tune, entre autres, dans le luxe et les hautes tech­no­lo­gies. Etc.

Comme l’explique le poli­to­logue Edouard More­na dans un texte tra­duit en fran­çais sous le titre « Les phi­lan­thropes aiment-ils la pla­nète ? », « une poi­gnée de riches fon­da­tions pri­vées […] dominent le pay­sage de la phi­lan­thro­pie cli­ma­tique ». Par exemple, en 2012, on estimait :

« que les dépenses com­bi­nées des fon­da­tions Oak, Hew­lett, Packard, Sea Change, Rocke­fel­ler et Ener­gy – qui font toutes par­tie de ce groupe – repré­sen­taient envi­ron 70 % des quelque 350 à 450 mil­lions de dol­lars phi­lan­thro­piques alloués annuel­le­ment à l’atténuation du chan­ge­ment cli­ma­tique. Ces “big players” par­tagent des carac­té­ris­tiques com­munes. Confor­mé­ment à la tra­di­tion libé­rale, ils se consi­dèrent comme des agents neutres agis­sant dans l’intérêt géné­ral, et ils pré­sentent le chan­ge­ment cli­ma­tique comme un “pro­blème réso­luble” néces­si­tant des solu­tions prag­ma­tiques, non idéo­lo­giques, bipar­ti­sanes et scien­ti­fi­que­ment fon­dées. Or, un exa­men plus appro­fon­di montre que leurs prio­ri­tés de finan­ce­ment et leurs approches en matière de phi­lan­thro­pie reflètent une vision du monde et une convic­tion sin­gu­lières et impré­gnées d’idéologie, à savoir que les logiques de mar­ché et la pour­suite de l’intérêt per­son­nel sont à même de sau­ver le cli­mat. Pour la plu­part de ces grands bailleurs de fonds du cli­mat, la défense de l’environnement et l’ordre éco­no­mique libé­ral sont non seule­ment com­pa­tibles mais se ren­forcent mutuel­le­ment. Der­rière leur ver­nis altruiste et prag­ma­tique se cache une volon­té réelle de résoudre la crise cli­ma­tique tout en per­pé­tuant l’ordre éco­no­mique domi­nant – ordre que de nom­breux obser­va­teurs tiennent pour res­pon­sable de l’aggravation de la crise climatique. »

La plu­part des ONG qui consti­tuent le pay­sage éco­lo­giste, ou plu­tôt le « mou­ve­ment cli­mat », en France (et ailleurs), dépendent de l’argent du phi­lan­thro­ca­pi­ta­lisme. Ceci explique cela. Le capi­ta­lisme, les capi­ta­listes, ne sont mal­heu­reu­se­ment pas sui­ci­daires (enfin si, mais à un autre niveau). Ils n’ont aucune rai­son ni aucune envie de finan­cer des mou­ve­ments ou des groupes anti­ca­pi­ta­listes. Non, les groupes et mou­ve­ments qu’ils financent ne font qu’exiger une sorte de réforme du capi­ta­lisme, se contentent d’en appe­ler à la décar­bo­na­tion du capi­ta­lisme (et aus­si à la sobrié­té, certes, ce qui est aus­si sym­pa­thique que ridi­cule dès lors qu’on encou­rage la per­pé­tua­tion du capi­ta­lisme industriel).

Autre­ment dit, ce « mou­ve­ment cli­mat » (ces ONG pré­ten­du­ment éco­lo­gistes), finan­cé, plus ou moins direc­te­ment, par l’argent d’ultra-riches capi­ta­listes, n’est en réa­li­té qu’une sorte de lob­by dont l’objectif consiste à pro­mou­voir la dis­pa­ri­tion d’un sec­teur du capi­ta­lisme indus­triel — celui de l’exploitation ou de la pro­duc­tion d’énergies fos­siles — tout en pro­mou­vant le déve­lop­pe­ment d’autres sec­teurs du capi­ta­lisme indus­triel — ceux de la pro­duc­tion d’énergies dites vertes, propres, renou­ve­lables ou décar­bo­nées et des tech­no­lo­gies dites vertes (mais qui ne sont rien de tout ça en vérité).

Ce qui explique pour­quoi Lucie Pin­son et son orga­ni­sa­tion sont régu­liè­re­ment pro­mues dans les médias de masse, et pour­quoi Lucie Pin­son se voit même offrir la pos­si­bi­li­té d’é­crire des tri­bunes dans Le Monde, etc.

Lucie Pin­son et ses col­lègues ne sont pas des « Amis de la Terre », mais des traîtres du mou­ve­ment éco­lo­giste (en tout cas du mou­ve­ment qui méri­te­rait de s’appeler « éco­lo­giste »), des ven­dus qui par­ti­cipent à la per­pé­tua­tion de la catastrophe.

Nico­las Casaux

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