« Avant le déluge » : la confirmation de la catastrophe & l’apologie des illusions vertes

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« L’extinction finale vers laquelle nous entraîne la per­pé­tua­tion de la socié­té indus­trielle est deve­nue en très peu d’années notre ave­nir offi­ciel. Qu’elle soit consi­dé­rée sous l’angle de la pénu­rie éner­gé­tique, du dérè­gle­ment cli­ma­tique, de la démo­gra­phie, des mou­ve­ments de popu­la­tions, de l’empoisonnement ou de la sté­ri­li­sa­tion du milieu, de l’artificialisation des êtres vivants, sous tous ceux-là à la fois ou sous d’autres encore, car les rubriques du catas­tro­phisme ne manquent pas, la réa­li­té du désastre en cours, ou du moins des risques et des dan­gers que com­porte le cours des choses, n’est plus seule­ment admise du bout des lèvres, elle est désor­mais détaillée en per­ma­nence par les pro­pa­gandes éta­tiques et média­tiques. Quant à nous, qu’on a sou­vent taxés de com­plai­sance apo­ca­lyp­tique pour avoir pris ces phé­no­mènes au sérieux ou de « pas­séisme » pour avoir dit l’impossibilité de trier par­mi les réa­li­sa­tions et les pro­messes de la socié­té indus­trielle de masse, pré­ve­nons tout de suite que nous n’entendons rien ajou­ter ici aux épou­van­tables tableaux d’une crise éco­lo­gique totale que brossent sous les angles les plus variés tant d’experts infor­més, dans tant de rap­ports, d’articles, d’émissions, de films et d’ouvrages dont les don­nées chif­frées sont dili­gem­ment mises à jour par les agences gou­ver­ne­men­tales ou inter­na­tio­nales et les ONG com­pé­tentes. Ces élo­quentes mises en garde, quand elles en arrivent au cha­pitre des réponses à appor­ter devant des menaces aus­si pres­santes, s’adressent en géné­ral à « l’humanité » pour la conju­rer de « chan­ger radi­ca­le­ment ses aspi­ra­tions et son mode de vie » avant qu’il ne soit trop tard. On aura remar­qué que ces injonc­tions s’adressent en fait, si l’on veut bien tra­duire leur pathos mora­li­sant en un lan­gage un peu moins éthé­ré, aux diri­geants des États, aux ins­ti­tu­tions inter­na­tio­nales, ou encore à un hypo­thé­tique « gou­ver­ne­ment mon­dial » qu’imposeraient les cir­cons­tances. Car la socié­té de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a inté­gra­le­ment for­més, quelles que soient leurs illu­sions là-des­sus) ne pose jamais les pro­blèmes qu’elle pré­tend « gérer » que dans les termes qui font de son main­tien une condi­tion sine qua non. On n’y peut donc, dans le cours de l’effondrement, qu’envisager de retar­der aus­si long­temps que pos­sible la dis­lo­ca­tion de l’agrégat de déses­poirs et de folies qu’elle est deve­nue ; et on n’imagine y par­ve­nir, quoi qu’on en dise, qu’en ren­for­çant toutes les coer­ci­tions et en asser­vis­sant plus pro­fon­dé­ment les indi­vi­dus à la col­lec­ti­vi­té. Tel est le sens véri­table de tous ces appels à une « huma­ni­té » abs­traite, vieux dégui­se­ment de l’idole sociale, même si ceux qui les lancent, forts de leur expé­rience dans l’Université, l’industrie ou l’expertise (c’est, comme on s’en féli­cite, la même chose), sont pour la plu­part mus par des ambi­tions moins éle­vées et rêvent seule­ment d’être nom­més à la tête d’institutions ad hoc ; tan­dis que des frac­tions signi­fi­ca­tives des popu­la­tions se découvrent toutes dis­po­sées à s’atteler béné­vo­le­ment aux basses œuvres de la dépol­lu­tion ou de la sécu­ri­sa­tion des per­sonnes et des biens. »

— Jaime Sem­prun & René Rie­sel, « Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et sou­mis­sion durable » (Édi­tions de l’Ency­clo­pé­die des Nui­sances, 2008)

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AVANT LE DÉLUGE

Du brainwashing au greenwashing

Leo­nar­do DiCa­prio, star inter­na­tio­nale, icône de mode et idole inter­gé­né­ra­tion­nelle, vient de pro­duire un docu­men­taire (« Avant le déluge ») mon­dia­le­ment relayé, sur le réchauf­fe­ment cli­ma­tique et ses consé­quences pour la socié­té indus­trielle, ses membres, et, acces­soi­re­ment, pour la pla­nète et ce qui reste de ses autres habitants.

Comme son titre nous l’in­dique, ce film a pour ambi­tion de pré­pa­rer les popu­la­tions du monde qui s’industrialise — et qui ne compte pas s’arrêter en si bon che­min — aux contre­coups du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, désor­mais pré­sen­té comme iné­luc­table, induit par les colos­sales émis­sions de gaz à effet de serre qu’engendrent les diverses acti­vi­tés de l’humanité civi­li­sée.

Pour com­prendre le mes­sage dif­fu­sé à tra­vers ce docu­men­taire, il convient de rap­pe­ler que le mar­di 16 sep­tembre 2014, le Secré­taire géné­ral des Nations Unies, Ban Ki-moon, a nom­mé Mes­sa­ger de la Paix sur la ques­tion des chan­ge­ments cli­ma­tiques l’acteur amé­ri­cain Leo­nar­do DiCa­prio, et que ce choix n’était pas fortuit.

« M. DiCa­prio est une voix cré­dible du mou­ve­ment envi­ron­ne­men­ta­liste et il dis­pose d’une pla­te­forme consi­dé­rable pour se faire entendre. Je suis heu­reux qu’il ait choi­si de mettre sa voix au ser­vice des efforts de l’ONU pour plai­der en faveur de mesures urgentes de lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques », a décla­ré le Secré­taire géné­ral des Nations Unies dans un com­mu­ni­qué de presse.

Pré­ci­sons éga­le­ment que par­mi les pro­duc­teurs du film figure James Packer, sep­tième for­tune de l’Australie (pre­mière il y a quelques temps), qui pos­sède de nom­breux médias, et l’une des plus grandes entre­prises de jeux et de diver­tis­se­ment du pays (« Crown Resorts », de nom­breux hôtels et casi­nos dans le monde entier).

Reve­nons-en au film. Nous sommes d’accord avec une de ses obser­va­tions, sa recon­nais­sance de la réa­li­té du réchauf­fe­ment cli­ma­tique d’origine anthro­pique. Ain­si qu’avec un constat rapi­de­ment men­tion­né, lorsque DiCa­prio explique qu’il avait com­pris, grâce au docu­men­taire d’Al Gore, Une véri­té qui dérange, que « Tous nos moyens de trans­port : bateaux, trains, avions, voi­tures, l’a­gro-ali­men­taire, les construc­tions… Tout relâ­chait du dioxyde de car­bone ». Voi­là pour ce qu’on lui accorde.

Venons-en aux men­songes et aux omis­sions atten­dus que se devait de pré­sen­ter un tel docu­men­taire, et qui sont en liens avec l’attribution à Leo­nar­do DiCa­prio du rôle de Mes­sa­ger de la paix onusien.

L’ONU est une ins­ti­tu­tion agis­sant au nom de —  et créée par — la coa­li­tion des inté­rêts des états-nations modernes, autre­ment dit, de ceux qui dirigent et encou­ragent l’industrialisation encore en cours (et de ceux qui la veulent infi­nie, sans limites) du monde, ou pour le dire encore autre­ment, des élites diri­geant l’humanité civi­li­sée, la civi­li­sa­tion indus­trielle. Nous devrions tous être à peu près d’accord sur ce point. L’ONU ne repré­sente pas les inté­rêts des peuples indi­gènes, pas non plus ceux des innom­brables autres espèces ani­males et végé­tales dis­pa­rues, ni ceux de celles qui sont actuel­le­ment mena­cées, sur­ex­ploi­tées, et/ou tuées à tra­vers le globe, par le déve­lop­pe­ment de la civi­li­sa­tion indus­trielle. L’ONU, par défi­ni­tion, struc­tu­rel­le­ment, ne pour­ra jamais ni conce­voir ni encou­ra­ger son propre déman­tè­le­ment, pas plus que celui de la culture mon­dia­li­sée qui lui a don­né nais­sance. Et puisque c’est elle qui, à tra­vers la voix et l’image d’une des célé­bri­tés les plus appré­ciées par les habi­tants des états-nations modernes, pro­pose des solu­tions pour que l’humanité indus­trielle puisse encais­ser le choc du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, « qui s’opposerait au main­tien de l’organisation sociale qui per­met­tra de sau­ver l’humanité […] ? » (Jaime Sem­prun & René Rie­sel, ibid). Peu importe que ce pro­blème (et bien d’autres, très peu men­tion­nés, voire pas du tout, dans ce docu­men­taire) ait été direc­te­ment cau­sé par cette même orga­ni­sa­tion sociale. Ain­si, la manière de pré­sen­ter et de dis­cu­ter du (seul) pro­blème grave dont traite ce docu­men­taire, y est direc­te­ment biai­sée par le cadre struc­tu­rel limi­té dont parlent Jaime Sem­prun et René Rie­sel dans la cita­tion intro­duc­tive de ce texte :

« Car la socié­té de masse (c’est-à-dire ceux qu’elle a inté­gra­le­ment for­més, quelles que soient leurs illu­sions là-des­sus) ne pose jamais les pro­blèmes qu’elle pré­tend « gérer » que dans les termes qui font de son main­tien une condi­tion sine qua non ».

Nous com­pre­nons que, pour beau­coup — et sur­tout pour ceux qui vivent dans le meilleur des mondes, où leur pays est une démo­cra­tie, leur pré­sident le repré­sen­tant légi­time du peuple (obéis­sant à sa stricte volon­té éclai­rée), où le pro­grès tech­no­lo­gique est une réa­li­sa­tion mer­veilleuse et un but ines­ti­mable, où le pas­sé est infé­rieur au pré­sent, lui-même infé­rieur au futur (comme le sau­vage est infé­rieur au civi­li­sé, ou en retard par rap­port à lui, puisque la civi­li­sa­tion est de toute évi­dence une bonne chose et un pro­grès humain en elle-même) — cela puisse paraître obs­cure. Développons.

Il y a 10 ans, en 2006, sor­tait le film d’Al Gore, Une véri­té qui dérange, qui trai­tait du même sujet que le nou­veau docu­men­taire de Leo­nard DiCa­prio. Il pre­nait fin en indi­quant que si des mesures appro­priées étaient prises rapi­de­ment, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique pour­rait être inver­sé. 10 ans plus tard, l’échec est pro­bant, ce qui n’a rien d’étonnant. Pourquoi ?

Parce que toutes les soi-disant solu­tions prô­nées dans le film docu­men­taire d’Al Gore (ou dans celui de DiCa­prio) ne sont abso­lu­ment pas en mesure de stop­per quoi que ce soit, encore moins d’inverser les ten­dances catas­tro­phiques que nous connais­sons. Pourquoi ?

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Parce qu’elles sont autant de men­songes tech­no­lo­giques. Les soi-disant éner­gies renou­ve­lables (solaire et éolien, mais pas seule­ment, puisque l’hydroélectrique est à lui seul plus impor­tant que les deux pre­miers réunis) ne pour­ront jamais rem­pla­cer les com­bus­tibles fos­siles et le nucléaire, et d’abord parce qu’elles en dépendent lar­ge­ment, pour plu­sieurs étapes de leur pro­duc­tion, mais aus­si parce qu’elles ne pour­ront jamais four­nir assez d’énergie pour répondre aux besoins pré­sents de la socié­té indus­trielle (et donc, encore moins à ceux du futur, crois­sance oblige), même si, oui, l’ADEME a publié un rap­port, ou Stan­ford, ou n’importe quel agence d’Etat ou cor­po­ra­tiste (si tant est qu’il y ait une dif­fé­rence), qui nous assure un futur 100% renou­ve­lable, tout droit sor­ti de rai­son­ne­ments fan­tai­sistes et déjà décons­truits par plu­sieurs esprits rela­ti­ve­ment plus prag­ma­tiques, même au sein des médias grand public ; éga­le­ment parce que leur uti­li­sa­tion demeure pol­luante et des­truc­trice des milieux natu­rels, quoi qu’il en soit (avez-vous remar­qué l’énorme socle en béton néces­saire à chaque éolienne indus­trielle ? Le mat de l’éolienne néces­site éga­le­ment toutes sortes de res­sources, et toutes néces­sitent un ache­mi­ne­ment com­plexe. Les sur­faces sur les­quelles elles sont ins­tal­lées sont autant de par­celles de la pla­nète que l’on sacri­fie, pour ne faire que quelques remarques, bien d’autres existent, qui ne sont sim­ple­ment pas prises en compte, volon­tai­re­ment ou pas). Mais il y a pire, et plus ridi­cule encore ; ces soi-disant éner­gies renou­ve­lables ser­vi­raient à four­nir de l’électricité aux smart­phones, aux ordi­na­teurs por­tables, etc., et fina­le­ment aux usines qui fabriquent tous les objets pol­luants et consom­ma­teurs de res­sources non-renou­ve­lables qui défi­nissent la civi­li­sa­tion indus­trielle ; elles ser­vi­raient à main­te­nir en vie l’organisation sociale non-seule­ment des­truc­trice du vivant (à l’origine du réchauf­fe­ment cli­ma­tique), mais aus­si inique, alié­nante et dépri­mante dans laquelle la majo­ri­té des humains s’entassent désormais.

Ceux qui ont une vision éco­lo­gique assez hon­nête et assez glo­bale du monde dans lequel nous vivons doivent com­prendre que la sur­vie de la civi­li­sa­tion indus­trielle n’est pas sou­hai­table. Pour les autres, conti­nuons à développer.

Dans « Avant le déluge », lorsqu’Elon Musk pré­tend que 100 de ses Giga­fac­to­ry pour­raient suf­fire à cou­vrir tous les besoins éner­gé­tiques de la civi­li­sa­tion indus­trielle, il s’agit d’un men­songe colos­sal, appuyé par rien du tout, une asser­tion gra­tuite qu’il se per­met — qu’il se doit — d’avancer, en tant que PDG d’une entre­prise à but lucra­tif, qui cherche à vendre ses pro­duits et à faire du pro­fit ; lorsque Johan Rocks­trom affirme : « Une fois qu’on inves­tit dans le solaire et l’éolien, on a de l’énergie infi­nie pour tou­jours », c’en est un autre, mais plus gro­tesque encore, qui s’adresse aux plus naïfs par­mi les naïfs. Des ingé­nieurs man­da­tés par Google concluaient en 2007 que les éner­gies renou­ve­lables n’entraineraient aucune réduc­tion d’émissions de gaz à effet de serre — sachant que leur étude com­por­tait de nom­breux angles morts, d’aspects pro­blé­ma­tiques qu’ils ne prennent pas en compte, au niveau éco­lo­gique comme au niveau de l’éthique, supré­ma­cisme humain oblige. Pablo Ser­vigne et Raphael Ste­vens par­viennent à cette même conclu­sion dans leur livre « Com­ment tout peut s’effondrer », publié en 2015 aux édi­tions du Seuil :

« En résu­mé, les éner­gies renou­ve­lables n’ont pas assez de puis­sance pour com­pen­ser le déclin des éner­gies fos­siles, et il n’y a pas assez d’énergies fos­siles (et de mine­rais) pour déve­lop­per mas­si­ve­ment les éner­gies renou­ve­lables de façon à com­pen­ser le déclin annon­cé des éner­gies fos­siles. Comme le résume Gail Tver­berg, actuaire et spé­cia­liste de l’économie de l’énergie, « on nous dit que les renou­ve­lables vont nous sau­ver, mais c’est un men­songe. L’éolien et le solaire pho­to­vol­taïque font autant par­tie de notre sys­tème basé sur les éner­gies fos­siles que n’importe quelle autre source d’électricité ». »

 A l’instar de Phi­lippe Bihouix, qui a publié « L’Âge des low tech », éga­le­ment aux édi­tions du Seuil, en 2014 :

« En réa­li­té, le déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables ne per­met pas, et ne per­met­tra pas, de main­te­nir notre niveau effa­rant de dépense éner­gé­tique et d’absorber la crois­sance conti­nue de notre consom­ma­tion matérielle.

Il est insen­sé de croire que l’on peut réduire les émis­sions de gaz à effet de serre signi­fi­ca­ti­ve­ment sans réduire mas­si­ve­ment notre consom­ma­tion éner­gé­tique. De ce point de vue, la « crois­sance verte », qui élude la ques­tion de nos modes de vie, est une mys­ti­fi­ca­tion abso­lue. Les chiffres le montrent aisément. »

&, aux États-Unis, du cher­cheur Ozzie Zeh­ner, qui a publié en 2012 un excellent livre, dans lequel il cri­tique la manière dont les éner­gies renou­ve­lables sont dis­cu­tées, inti­tu­lé Green Illu­sions : The Dir­ty Secrets of Clean Ener­gy and the Future of Envi­ron­men­ta­lism (en fran­çais : « Les illu­sions vertes : les sales secrets de l’énergie propre et le futur de l’environnementalisme ») :

« Il y a cette impres­sion de choix entre com­bus­tibles fos­siles et tech­no­lo­gies éner­gé­tiques propres comme les pan­neaux solaires et les éoliennes. Ce choix est une illu­sion. Ces tech­no­lo­gies alter­na­tives reposent, à tous leurs stades de pro­duc­tion, sur les com­bus­tibles fos­siles. Les tech­no­lo­gies alter­na­tives dépendent des com­bus­tibles fos­siles lors des opé­ra­tions d’extractions, dans les usines de fabri­ca­tions, pour l’installation, la main­te­nance, et le déman­tè­le­ment. En plus, à cause de l’irrégularité de pro­duc­tion du solaire et de l’éolien, ces tech­no­lo­gies requièrent des cen­trales à com­bus­tibles fos­siles opé­ra­tion­nelles en paral­lèle et en per­ma­nence. Et, plus signi­fi­ca­tif encore, le finan­ce­ment des éner­gies alter­na­tives dépend du type de crois­sance sou­te­nu par les com­bus­tibles fossiles. »

Pré­sen­ter le fait de man­ger du pou­let plu­tôt que du bœuf comme une solu­tion à la catas­trophe qui se pro­file relève éga­le­ment du men­songe, à la dif­fé­rence près que celui-ci per­met de rire un coup.

Si les solu­tions pré­sen­tées, qui n’en sont pas vrai­ment, sont autant de men­songes, elles ne sont pas les seuls du docu­men­taire, et découlent des nom­breuses omis­sions qu’on y relève aus­si. A com­men­cer par celle qui pré­tend que tous les humains du monde rêvent de béné­fi­cier du mode de vie de l’américain moyen. Ce qui n’est pas dis­cu­té, c’est le pour­quoi et le com­ment. Les mil­liards d’êtres humains qui peuplent les états modernes ne se sont pas spon­ta­né­ment réveillés un matin avec l’envie pres­sante de boire du Coca-Cola, de man­ger chez McDo­nalds, de pos­sé­der un smart­phone, un écran plat, une PlayS­ta­tion et de conduire un 4x4. Un fas­ti­dieux tra­vail sécu­laire de condi­tion­ne­ment, de mar­ke­ting, de publi­ci­té, de colo­nia­lisme, de des­truc­tions cultu­relles, d’acculturations, de coer­ci­tions éta­tiques, de matra­quage média­tique et de fabri­ca­tion du consen­te­ment, a été néces­saire pour qu’ils en arrivent là. Ce tra­vail, que l’on pour­rait ima­gi­ner inver­ser (mais qui ne peut pas l’être, par défi­ni­tion) afin de vendre un rêve de décrois­sance, n’est évi­dem­ment pas mentionné.

« Un cli­ché rebat­tu, qui pré­tend résu­mer de manière frap­pante les « impasses du déve­lop­pe­ment », et appe­ler à la contri­tion, affirme que pour assu­rer le mode de vie d’un Amé­ri­cain moyen à l’ensemble de la popu­la­tion mon­diale, il nous fau­drait dis­po­ser de six ou sept pla­nètes comme la nôtre. Le désastre est évi­dem­ment bien plu­tôt qu’un tel « mode de vie » – en réa­li­té une vie para­si­taire, hon­teuse et dégra­dante dont les stig­mates si visibles sur ceux qui la mènent se com­plètent des cor­rec­tions de la chi­rur­gie esthé­tique – semble dési­rable et soit effec­ti­ve­ment dési­ré par l’immense majo­ri­té de la popu­la­tion mon­diale. (Et c’est pour­quoi la vul­ga­ri­té des nan­tis peut s’exhiber avec une telle com­plai­sance, sans plus rien conser­ver de la rete­nue et de la dis­cré­tion bour­geoises : ils sus­citent l’envie – il leur faut tout de même des gardes du corps – mais pas la haine et le mépris qui pré­pa­raient les révolutions.) »

— Jaime Sem­prun & René Rie­sel, « Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et sou­mis­sion durable » (Édi­tions de l’Ency­clo­pé­die des Nui­sances, 2008)

Un autre men­songe impor­tant (un des plus signi­fi­ca­tifs du docu­men­taire, et de la pro­pa­gande média­tique en géné­ral) explique peut-être pour­quoi rien de tout ça n’est dis­cu­té ou à peine men­tion­né : durant tout le docu­men­taire, une idée répan­due mais (ou donc) fausse, est dis­til­lée, selon laquelle les états-nations modernes sont des démo­cra­ties fonc­tion­nelles. Leo­nar­do DiCa­prio qua­li­fie, par exemple — selon une bien­séance de mise — le pré­sident des Etats-Unis d’Amérique, Barack Oba­ma, de « lea­der du monde libre ». Gre­go­ry Man­kiw, un pres­ti­gieux éco­no­miste états-unien (Prin­ce­ton-Har­vard-MIT), et ancien conseiller éco­no­mique de George W. Bush — qui a d’ailleurs publié un article à son sujet, au moment des élec­tions états-unienne de 2000, inti­tu­lé « Bush is a Lea­der The Eco­no­my Can Trust », en fran­çais « Bush est un diri­geant auquel l’économie peut faire confiance », dans lequel il expli­quait pour­quoi il vote­rait pour Bush plu­tôt que pour Al Gore, Ô iro­nie — inter­viewé dans le film, nous y explique que les hommes poli­tiques « font ce que le peuple veut qu’ils fassent », que « Les hommes poli­tiques sont des élus et ils suivent leurs élec­teurs ». Nous ne pen­sons pas néces­saire d’expliquer en quoi tout ça est gro­tesque. Nous ne vivons pas en démo­cra­tie. Par manque de place, pour évi­ter une trop longue digres­sion, nous ne détaille­rons pas plus, nous nous conten­te­rons de sug­gé­rer à ceux qui ne le com­prennent pas, d’arrêter de ron­fler et d’ouvrir les yeux.

A sou­li­gner éga­le­ment, l’hypocrisie de pas­ser 15 minutes à expli­quer en quoi le lob­by des indus­triels des com­bus­tibles fos­siles orga­nise finan­ciè­re­ment la confu­sion autour du réchauf­fe­ment cli­ma­tique et de sa réa­li­té (ce qui est tout à fait exact, le lob­by de l’industrie des com­bus­tibles fos­siles essaie encore aujourd’hui de lais­ser pla­ner un cer­tain doute), mais de se deman­der pour­quoi, très étran­ge­ment, les gou­ver­ne­ments ne font rien contre les indus­triels de l’huile de palme. Le méchant lob­by de l’industrie des com­bus­tibles fos­siles est fus­ti­gé tout au long du docu­men­taire, tan­dis que tous les autres lob­bys inhé­rents à la civi­li­sa­tion indus­trielle, dont celui du mar­ke­ting de la démo­cra­tie, ou celui de n’importe quel sec­teur indus­triel, ne sont pas même mentionnés.

Nous ne nous attar­de­rons pas sur la soi-disant « solu­tion » consis­tant à faire en sorte que le grand public ait accès aux rele­vés des émis­sions de gaz à effet de serre (ou d’autres types de pol­lu­tions, l’idée serait la même) en temps réel — « sur leur télé­phone » por­table, cette inven­tion for­mi­dable — des cen­trales (ou d’usines, quelles qu’elles soient), afin que « les gens » puissent « exi­ger que ces usines arrêtent leurs infrac­tions ». On ne va pas vous faire l’insulte de vous rap­pe­ler qu’il ne faut pas comp­ter sur les péti­tions — les lettres au pré­sident, ou au PDG, au séna­teur, aux aliens, à Dieu, à qui ou quoi que ce soit — pour « chan­ger le monde », ou sim­ple­ment pour déman­te­ler la civi­li­sa­tion indus­trielle de croissance.

En outre, tout le docu­men­taire a été réa­li­sé selon une vision du monde abso­lu­ment anthro­po­cen­trée (ce qui, à nou­veau, n’a rien d’étonnant). Les humains (civi­li­sés) gèrent la pla­nète, sur laquelle il se trouve que d’autres espèces (et d’autres cultures humaines inci­vi­li­sées, même si de moins en moins) résident aus­si, seule­ment, celles-ci consti­tuent le décor de la gran­diose aven­ture humaine que l’on appelle civi­li­sa­tion, c’est pour­quoi la pers­pec­tive du chan­ge­ment cli­ma­tique n’est envi­sa­gé que sous l’angle des consé­quences pour les humains (civi­li­sés) — « Com­ment assu­rer un futur pros­père pour l’humanité ? » s’inquiète Johan Rocks­trom, ou, plus expli­cite encore, pour la « pré­ser­va­tion de l’ordre mon­dial exis­tant », dixit Oba­ma. Le moment du docu­men­taire qui s’attarde le plus sur le sort d’autres ani­maux nous incite à man­ger du pou­let plu­tôt que du bœuf. Voi­là pour nos esclaves amis les ani­maux. Peu importe que la sur­ex­ploi­ta­tion, ain­si que l’étalement urbain, autre­ment dit l’accaparement d’une sur­face de plus en plus impor­tante de la pla­nète, par la civi­li­sa­tion indus­trielle de crois­sance, figurent par­mi les prin­ci­paux fac­teurs pré­ci­pi­tant les autres espèces vers l’extinction.

La myriade de pro­blèmes que pose l’existence de la civi­li­sa­tion indus­trielle pour la conti­nua­tion, la diver­si­té, et la pros­pé­ri­té de la vie sur Terre, qui devrait être connue de cha­cun de nous, et que nous rap­pe­lons briè­ve­ment dans l’à pro­pos de ce site,

« Du côté de la vie non-humaine : les forêts du monde sont dans un état désas­treux (en ce qui concerne les vraies forêts, pas les plan­ta­tions ou mono­cul­tures modernes ; il n’en res­te­rait que deux) et qui ne cesse d’empirer. La plu­part des éco­sys­tèmes ori­gi­nels ont été modi­fiés (détruits, ou détra­qués), d’une façon ou d’une autre (25% des fleuves n’atteignent plus l’océan ; depuis moins de 60 ans, 90% des grands pois­sons, 70% des oiseaux marins et, plus géné­ra­le­ment, 52% des ani­maux sau­vages, ont dis­pa­ru ; depuis moins de 40 ans, le nombre d’animaux marins, dans l’ensemble, a été divi­sé par deux). Les scien­ti­fiques estiment que nous vivons aujourd’hui la sixième extinc­tion de masse. Sachant que les déclins en popu­la­tions ani­males et végé­tales ne datent pas d’hier, et qu’une dimi­nu­tion par rap­port à il y a 60 ou 70 ans masque en réa­li­té des pertes bien pires encore (cf. l’amnésie éco­lo­gique). On estime que d’ici 2048 les océans n’abriteront plus aucun pois­son. D’autres pro­jec­tions estiment que d’ici 2050, il y aura plus de plas­tiques que de pois­sons dans les océans. On estime éga­le­ment que d’ici à 2050, la qua­si-tota­li­té des oiseaux marins auront ingé­ré du plas­tique. La plu­part des biomes de la pla­nète ont été conta­mi­nés par dif­fé­rents pro­duits chi­miques toxiques de syn­thèse (cf. l’empoisonnement uni­ver­sel de Nico­li­no). L’air que nous res­pi­rons est désor­mais clas­sé can­cé­ri­gène par l’OMS. Les espèces ani­males et végé­tales dis­pa­raissent (sont tuées) au rythme de 200 par jour (esti­ma­tion de l’ONU). Les dérè­gle­ments cli­ma­tiques aux­quels la pla­nète est d’ores et déjà condam­née pro­mettent d’effroyables conséquences.) »

en est réduite, dans ce docu­men­taire, à la menace que consti­tue le réchauf­fe­ment cli­ma­tique d’origine anthro­pique (plus pré­ci­sé­ment, d’origine civi­li­sée), pour la per­pé­tua­tion de la civi­li­sa­tion industrielle.

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Confor­mé­ment aux vœux de Jeff Bezos, PDG d’Amazon, qui a récem­ment décla­ré — énon­çant ain­si ouver­te­ment ce que pensent tout bas la grande majo­ri­té des PDG de cor­po­ra­tions et des diri­geants poli­tiques (encore une fois, si tant est qu’il y ait une dif­fé­rence) — que,

« Nous ne vou­lons pas vivre dans un monde rétro­grade. Nous ne vou­lons pas vivre sur une Terre où nous devrions geler la crois­sance de la popu­la­tion et réduire l’utilisation d’énergie. Nous pro­fi­tons d’une civi­li­sa­tion extra­or­di­naire, ali­men­tée par de l’énergie, et par la popu­la­tion. […] Nous vou­lons que la popu­la­tion conti­nue à croître sur cette pla­nète. Nous vou­lons conti­nuer à uti­li­ser plus d’énergie par personne. »

le docu­men­taire de Leo­nar­do DiCa­prio ne pré­fi­gure en rien une décrois­sance d’aucune sorte, même si cer­tains se débrouille­ront cer­tai­ne­ment pour affir­mer le contraire. En revanche, ce qu’il pré­fi­gure, ce sont les mesures impor­tantes qui seront prises pour gérer les chan­ge­ments que le réchauf­fe­ment cli­ma­tique impo­se­ra à la socié­té indus­trielle, qui devra s’en accom­mo­der, puisqu’elle ne compte plus vrai­ment l’empêcher, qu’elle le consi­dère désor­mais comme « iné­luc­table » (ce sur quoi nous allons revenir).

Ce qui n’est jamais dis­cu­té donc, et jamais sug­gé­ré comme solu­tion, c’est une dés­in­dus­tria­li­sa­tion, une véri­table décrois­sance, l’abandon des struc­tures sociales et des infra­struc­tures tech­no­lo­giques qui consti­tuent la civi­li­sa­tion indus­trielle ; le renon­ce­ment à l’électricité indus­trielle et à tous les gad­gets issus de l’industrialisme que l’on asso­cie au « pro­grès » (des télé­phones por­tables aux iPods, en pas­sant par les 4x4, les ordi­na­teurs por­tables, les écrans plats, inter­net, et, oui, les réfri­gé­ra­teurs, les fours micro-ondes, les rasoirs élec­triques, les anti­bio­tiques indus­triels, les vac­cins indus­triels, etc.). Cette dés­in­dus­tria­li­sa­tion — ce renon­ce­ment aux mythes asso­ciés au pro­grès tech­no­lo­gique — est cru­ciale, ain­si que le rap­pellent le jour­na­liste éco­lo­giste Fabrice Nico­li­no dans un article récem­ment publié sur son site,

« Quel est le moteur à explo­sion de la crise cli­ma­tique ? La pro­duc­tion mas­sive d’objets inutiles qu’il faut rem­pla­cer au plus vite pour que tourne la machine. Ce qui inclut les télés plas­ma, les trot­ti­nettes élec­triques, les ordi­na­teurs der­nier cri, les bagnoles cli­ma­ti­sées avec appa­reillage élec­tro­nique de bord per­met­tant de se bran­ler sans ralen­tir, les vacances à la mon­tagne et à Bali, l’avion pour aller pis­ser au-des­sus de l’Atlantique, les casques pour se tuer l’oreille, la goû­teuse nour­ri­ture indus­trielle, etc.

[…] Nul n’envisage de remettre en cause un modèle si exal­tant, et voi­ci pour­quoi tous leurs dis­cours ne sont que daube commerciale. »

et l’auteur états-unien Der­rick Jen­sen,

« Il n’est pas ques­tion d’exterminer les iPads, les iPhones, les tech­no­lo­gies infor­ma­tiques, les toits rétrac­tables de stades, les insec­ti­cides, les OGMs, l’internet (que diable, la por­no­gra­phie sur Inter­net), les véhi­cules tout-ter­rains, les armes nucléaires, les drones pré­da­teurs, l’agriculture indus­trielle, l’électricité indus­trielle, la pro­duc­tion indus­trielle, les béné­fices de l’impérialisme (humains, états-uniens, ou autre).

Nous n’en par­lons pas. Jamais. Pas une seule fois. »

Beau­coup sau­te­ront au pla­fond en lisant cela — en criant à l’obscurantisme, en dénon­çant des vel­léi­tés auto­ri­taires, etc. — les mêmes qui ignorent volon­tiers toutes les formes de coer­ci­tion, d’exploitations humaines et non-humaines, de des­truc­tions envi­ron­ne­men­tales, his­to­riques et actuelles, qui furent et qui sont encore néces­saires à l’industrialisme. Rap­pe­lons donc que la popu­la­tion humaine crois­sait et pros­pé­rait déjà avant la « révo­lu­tion indus­trielle », tan­dis qu’après, la popu­la­tion humaine a com­men­cé à explo­ser de façon incon­trô­lée et incon­si­dé­rée, les popu­la­tions d’espèces non-humaines ont com­men­cé à décli­ner mas­si­ve­ment de manière incon­trô­lée et incon­si­dé­rée, l’environnement pla­né­taire a com­men­cé à être alté­ré, pol­lué, détruit, exploi­té et conta­mi­né de manière incon­trô­lée et inconsidérée.

Cepen­dant, que les choses aient pris une très mau­vaise tour­nure avec la « révo­lu­tion indus­trielle » n’implique pas que la situa­tion pré­in­dus­trielle était excel­lente. Nos pro­blèmes sont plus pro­fonds et plus anciens encore que cette soi-disant « révo­lu­tion » ; citons, à ce pro­pos, un extrait de ce qu’a récem­ment écrit Max Wil­bert (article com­plet ici) :

« Bien que les com­bus­tibles fos­siles ne soient brû­lés à grande échelle que depuis 200 ans, le défri­chage de terre est une carac­té­ris­tique propre aux civi­li­sa­tions — ces cultures fon­dées sur les villes et l’agriculture — depuis leur avè­ne­ment il y a 8000 ans.

Ce défri­chage de terre a un impact sur le cli­mat mon­dial. Lorsqu’un éco­sys­tème fores­tier est rem­pla­cé par de l’agriculture, plus des 2/3 du car­bone qu’il sto­ckait sont relâ­chés, et le car­bone conte­nu dans les sols riches en matières orga­niques conti­nue­ra à s’échapper au fur et à mesure de l’érosion qui s’ensuivra. »

Ou ce suc­cinct résu­mé par Lierre Keith d’une trop ancienne his­toire de destruction :

« L’agriculture engendre un mode de vie que l’on appelle civi­li­sa­tion. La civi­li­sa­tion désigne les regrou­pe­ments humains sous forme de villes. Ce que cela signi­fie : un niveau de besoin qui excède ce que la terre peut offrir. La nour­ri­ture, l’eau, l’énergie doivent venir de quelque part. Peu importe les jolies et paci­fiques valeurs que les gens portent en leurs cœurs. La socié­té est dépen­dante de l’impérialisme et du géno­cide. Parce que per­sonne n’accepte d’abandonner sa terre, son eau, ses arbres. Et parce que la ville a uti­li­sé les siens jusqu’à épui­se­ment, elle doit s’en pro­cu­rer ailleurs. Voi­là les 10 000 der­nières années résu­mées en quelques lignes.

La fin de la civi­li­sa­tion est ins­crite dans son com­men­ce­ment. L’agriculture détruit le monde. Et il ne s’agit pas de l’agriculture lors de ses mau­vais jours. C’est sim­ple­ment ce qu’est l’agriculture. Vous abat­tez les forêts, vous labou­rez les prai­ries, vous drai­nez les zones humides. Et, plus spé­ci­fi­que­ment, vous détrui­sez le sol. Les civi­li­sa­tions durent entre 800 et peut-être 2000 ans — jusqu’à ce que le sol ne puisse plus suivre.

[…] La civi­li­sa­tion est fon­dée sur le pré­lè­ve­ment. Celui-ci s’appuie sur l’impérialisme, la prise de pou­voir sur le voi­si­nage et le pillage de ses terres, mais en fin de compte, même les colo­nies finissent par s’épuiser. Le com­bus­tible fos­sile a été un accé­lé­ra­teur, tout comme le capi­ta­lisme, mais le pro­blème sous-jacent est bien plus impor­tant que l’un ou l’autre. La civi­li­sa­tion requiert l’agriculture, et l’agriculture est une guerre que l’on mène contre le vivant. »

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Mettre fin à la des­truc­tion de la pla­nète par la civi­li­sa­tion indus­trielle (et mettre fin à cette orga­ni­sa­tion sociale pro­fon­dé­ment inéga­li­taire, démente et alié­nante) — que cette des­truc­tion revête la forme du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, de la pol­lu­tion de l’air, de la pol­lu­tion des sols, de la pol­lu­tion des eaux, de la défo­res­ta­tion, de l’anéantissement de l’habitat des autres espèces ani­males ou végé­tales, de leur sur­ex­ploi­ta­tion, du déclin de leurs popu­la­tions et de leurs extinc­tions, ou n’importe quelle autre — exige un chan­ge­ment radi­cal, d’une magni­tude colos­sale et d’une ampleur pla­né­taire, tel qu’il est dif­fi­cile pour qui­conque d’en prendre la mesure. Cela exige, entre autres, un (ré-)approfondissement de nos connais­sances de l’écologie de la pla­nète, de l’histoire (et de la pré­his­toire) de l’humanité (ou des huma­ni­tés), une meilleure com­pré­hen­sion du fonc­tion­ne­ment et des impli­ca­tions sociales et éco­lo­giques de la socié­té indus­trielle ; pour un tel appren­tis­sage, il est évi­dem­ment naïf de comp­ter sur une édu­ca­tion natio­nale (éta­tique), ou, plus géné­ra­le­ment, sur les organes offi­ciels de la culture qui pose pro­blème, puisque ceux-ci ont tout inté­rêt à tron­quer, fil­trer ou cen­su­rer l’information qu’ils dis­til­lent, par inté­rêt (ins­tinct de sur­vie). Nous ne fai­sons pas tant réfé­rence ici à une quel­conque théo­rie du com­plot qu’à des phé­no­mènes de l’ordre de l’inertie et de la dis­so­nance cog­ni­tive, ou au fait que l’histoire est écrite par les vain­queurs. Ce sujet méri­te­rait de biens plus amples déve­lop­pe­ments ; pour évi­ter une autre longue digres­sion, nous nous conten­te­rons de citer un extrait de l’excellent livre « L’Etat » (1949), écrit par Ber­nard Charbonneau :

« Le pro­grès le plus impor­tant accom­pli par l’État au XIXe siècle, le plus lourd de consé­quences pour l’avenir, c’est sa main mise sur l’enseignement. Jusque-là, dans la socié­té occi­den­tale l’enseignement était lais­sé à l’initiative des indi­vi­dus ou des groupes. Le roi pro­té­geait ou sur­veillait, mais même quand il fon­dait le col­lège de France, il ne lui venait pas à l’idée d’instruire. Aujourd’hui, de cette indé­pen­dance de la fonc­tion ensei­gnante, à peu près rien ne reste en France, sauf quelques pri­vi­lèges désuets dans la dis­ci­pline inté­rieure des facul­tés, par exemple le droit pour les doyens de refu­ser l’entrée des bâti­ments uni­ver­si­taires à la police. »

Ce qui est sûr, c’est que les racines de la dégra­da­tion de l’environnement et des injus­tices sociales sont bien plus anciennes que beau­coup ne l’imaginent, et bien plus com­plexes ; que les mirages absurdes éri­gés en solu­tions et ven­dus par les élites de la civi­li­sa­tion domi­nante n’ont pour but que sa per­pé­tua­tion ; que le coût du soi-disant pro­grès tech­no­lo­gique, de l’industrialisme, dépasse lar­ge­ment ses béné­fices, et d’abord parce qu’il s’agit de concepts fon­da­men­ta­le­ment des­truc­teurs du monde natu­rel ; que le mythe des tech­no­lo­gies vertes-renou­ve­lables-ou-propres est aus­si absurde et irréel que la déma­té­ria­li­sa­tion de l’économie ; qu’aucune civi­li­sa­tion n’a jamais été ni viable éco­lo­gi­que­ment, ni juste socia­le­ment (que les socié­tés de masse connaissent iné­luc­ta­ble­ment toutes sortes de pro­blèmes éco­lo­giques et sociaux qui leurs sont inhérents).

Enfin, contrai­re­ment à son pré­dé­ces­seur (Une véri­té qui dérange), le docu­men­taire de Leo­nar­do DiCa­prio baisse d’un ton au niveau des pré­ten­tions opti­mistes, et tend même à insis­ter sur l’inéluctabilité de catas­trophes à venir (ce qui n’est pas néces­sai­re­ment faux, au contraire ; mais qui relève jus­te­ment de ce que le film sous-entend fina­le­ment la conti­nua­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, à quelques éco-réformes™ et détails durables© près) ; d’où la décla­ra­tion de John Ker­ry, dans le docu­men­taire, à pro­pos de l’accord de la COP 21 : « Cet accord pré­pa­re­ra le monde à l’impact des chan­ge­ments cli­ma­tiques qui se mani­festent déjà et de ceux que nous savons désor­mais inévi­tables », et celle d’Elon Musk, selon qui « nous nous diri­geons iné­luc­ta­ble­ment vers un cer­tain niveau de pro­blèmes ». De leurs parts, de telles vati­ci­na­tions n’ont rien d’étonnant, étant don­né qu’ils par­ti­cipent tous deux à ce que la civi­li­sa­tion indus­trielle conti­nue son expan­sion sans fin (et d’ailleurs, jusqu’à la pla­nète Mars, puisque c’est ce que sou­haite Elon Musk ; un pro­jet fan­tai­siste, tout sauf sou­hai­table, et quoi qu’il en soit abso­lu­ment pas prio­ri­taire, qui sera cer­tai­ne­ment par trop éner­gi­vore et consom­ma­teur en ressources).

« Quand fina­le­ment l’officialisation de la crise éco­lo­gique (en par­ti­cu­lier sous l’appellation de « réchauf­fe­ment cli­ma­tique ») donne lieu à de pré­ten­dus « débats », ceux-ci res­tent étroi­te­ment cir­cons­crits par les repré­sen­ta­tions et les caté­go­ries pla­te­ment pro­gres­sistes que les moins insi­pides des dis­cours catas­tro­phistes annoncent pour­tant vou­loir remettre en cause. Per­sonne ne songe à consi­dé­rer le catas­tro­phisme pour ce qu’il est effec­ti­ve­ment, à le sai­sir dans ce qu’il dit à la fois de la réa­li­té pré­sente, de ses anté­cé­dents et des réa­li­tés aggra­vées qu’il sou­haite anti­ci­per. »

— Jaime Sem­prun & René Rie­sel, « Catas­tro­phisme, admi­nis­tra­tion du désastre et sou­mis­sion durable » (Édi­tions de l’Ency­clo­pé­die des Nui­sances, 2008)

La dis­cus­sion entre Suni­ta Narain (une éco­lo­giste indienne, pro­mo­trice du déve­lop­pe­ment durable) et Leo­nar­do DiCa­prio (37ème minute, envi­ron) est un des moments clés pour com­prendre tout ce qui ne va pas dans ce block­bus­ter docu­men­taire, et dans la façon dont la culture domi­nante, à tra­vers les médias domi­nants, dis­cute des pro­blèmes éco­lo­giques et sociaux de notre temps. Non seule­ment Suni­ta Narain explique-t-elle qu’il est juste et sou­hai­table que toute l’Inde s’industrialise, que tous les indiens aient accès à l’électricité indus­trielle (et donc à la consom­ma­tion indus­trielle, aux écrans plats, aux com­mandes sur Ama­zon, à inter­net, aux smart­phones, aux ordi­na­teurs por­tables, aux consoles de jeux vidéo, etc. — si vous pen­sez que ce n’est pas ce qu’engendre le rac­cor­de­ment et l’intégration de com­mu­nau­tés non-indus­tria­li­sées à la socié­té indus­trielle, voyez vous-mêmes, à tra­vers l’exemple des Toke­lau) ; et donc que le monde entier puisse s’intégrer à la socié­té indus­trielle, ce qui consti­tue une catas­trophe inima­gi­nable, puisque seule une dés­in­dus­tria­li­sa­tion, une sor­tie mas­sive et pla­né­taire de la socié­té indus­trielle, pour­rait faire ces­ser, à terme, les des­truc­tions éco­lo­giques et les inéga­li­tés sociales ; mais il y a pire, Leo­nar­do DiCa­prio y admet que « la ques­tion du mode de vie et de la consom­ma­tion doit être au centre des négo­cia­tions », que « c’est un argu­ment très dif­fi­cile à faire entendre aux Amé­ri­cains », qui devraient « chan­ger leur mode de vie », mais que, finit-il par affir­mer fata­le­ment, « ça n’ar­ri­ve­ra jamais » ; il conti­nue alors en expli­quant qu’il faut comp­ter sur les éner­gies renou­ve­lables pour résoudre tous nos pro­blèmes. Le prin­ci­pal pro­blème, avec ce rai­son­ne­ment, c’est qu’il n’a aucun sens. S’il en a un, c’est un mau­vais sens, un sens létal.

Il s’agit là d’un aveu ter­rible, qui nous dit tout. Le mode de vie hau­te­ment consu­mé­riste des amé­ri­cains (et, plus géné­ra­le­ment, des membres de la socié­té indus­trielle, en France, en Bel­gique, en Chine, en Tur­quie ou au Chi­li, par­fois dans des moindres mesures) ne chan­ge­ra pas. C’est hors de ques­tion, impen­sable, inima­gi­nable. A par­tir de là, les catas­trophes deviennent iné­luc­tables, jusqu’à la catas­trophe finale, la des­truc­tion de la majeure par­tie de la vie qu’héberge encore la pla­nète. Les soi-disant renou­ve­lables, comme nous l’expliquions plus haut, n’y feront rien. Au contraire, elles ajou­te­ront à la pro­duc­tion éner­gé­tique mon­diale et per­met­tront la conti­nua­tion de l’expansion tech­no-indus­trielle. Les 1,2 mil­liards d’humains qui vivent encore en dehors de la socié­té indus­trielle, sans l’électricité — cette béné­dic­tion, ce saint Graal moderne, qui garan­tit, n’est-ce pas, une féli­ci­té et un conten­te­ment suprêmes — ajou­te­ront leurs consom­ma­tions aux nôtres, pour eux aus­si obte­nir le pri­vi­lège de s’aliéner dans les méandres d’un sys­tème tech­no­lo­gique dont la crois­sance iner­tielle, peu importe la manière dont on la pré­sente, qu’elle repose sur les com­bus­tibles fos­siles ou sur leurs déri­vés, les soi-disant renou­ve­lables, ne sera jamais entra­vée par ceux qui le contrôlent et en bénéficient.

T2

En guise de conclu­sion, repre­nons une par­tie de l’introduction du livre « Deep Green Resis­tance » :

« Com­ment stoppe-t-on un réchauf­fe­ment cli­ma­tique glo­bal cau­sé en grande par­tie par la com­bus­tion de pétrole et de gaz ? La réponse est une évi­dence, que n’importe quel enfant de 7 ans, nor­ma­le­ment consti­tué, devrait être en mesure de vous don­ner. Mais si vous deman­dez à n’importe quelle per­sonne de 35 ans, nor­ma­le­ment consti­tuée, tra­vaillant par exemple dans le déve­lop­pe­ment durable pour une grande mul­ti­na­tio­nale, vous rece­vrez pro­ba­ble­ment une réponse plus à même d’aider la mul­ti­na­tio­nale que le monde réel.

Quand la plu­part des membres de cette culture se demandent, « com­ment arrê­ter le réchauf­fe­ment cli­ma­tique ? », ils ne demandent pas vrai­ment ce qu’ils pré­tendent deman­der. Ils demandent en réa­li­té, « com­ment arrê­ter le réchauf­fe­ment cli­ma­tique sans arrê­ter de consom­mer du pétrole et du gaz, sans arrê­ter le déve­lop­pe­ment indus­triel, sans arrê­ter ce sys­tème omni­ci­daire ? ». La réponse est simple : c’est impossible. »

La civi­li­sa­tion indus­trielle est indu­bi­ta­ble­ment insou­te­nable, son exis­tence est des­truc­trice, si bien qu’elle fini­ra imman­qua­ble­ment par s’autodétruire. Nous sou­hai­tons que la décom­po­si­tion inévi­table de la civi­li­sa­tion indus­trielle advienne au plus tôt — pour qu’enfin la pla­nète puisse com­men­cer à recou­vrer la san­té —, et, si pos­sible, qu’elle ne soit pas patiem­ment ou fata­le­ment atten­due (moins elle sera subie, moins ses membres en souf­fri­ront). Il est déjà bien tard, cepen­dant, s’il reste une issue de secours, il s’agit de la dés­in­dus­tria­li­sa­tion, d’une véri­table décrois­sance, du déman­tè­le­ment des indus­tries et des infra­struc­tures de nos socié­tés tech­no­lo­giques, et cer­tai­ne­ment pas du mal-nom­mé « déve­lop­pe­ment durable » et de ses illu­sions vertes.

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L’art, le divertissement et la destruction du monde (par Stephanie McMillan, Derrick Jensen et Lewis Mumford)

[...] On nous enseigne qu'il est impoli de juger, d'être moraliste, qu'affirmer un point de vue viole l'esprit pur, transcendantal et neutre de l'art. Des putains de conneries de merde, conçues pour nous affaiblir et nous dépolitiser. Ces temps-ci, la neutralité n'existe pas — ne pas prendre position signifie soutenir et assister les exploiteurs et les meurtriers. Ne soyons ni les outils ni les bouffons du système. Les artistes ne sont ni des poltrons ni des mauviettes — nous sommes des résistants. Nous prenons position. Nous ripostons. [...]