Personne ne nait dans le mauvais corps : manifeste contre l’obsession « trans » (par José Errasti et Marino Pérez Álvarez)

Tra­duc­tion d’un article ini­tia­le­ment paru, en espa­gnol, le 1er février 2022 sur le site du quo­ti­dien his­pa­no­phone El Mun­do.


Face à l’es­sor des cas de dys­pho­rie de genre, l’un des livres les plus atten­dus de l’an­née vient d’être publié. Nadie nace en un cuer­po equi­vo­ca­do (« Per­sonne ne nait dans le mau­vais corps », Ed. Deus­to) dénonce com­ment les excès du « mili­tan­tisme trans » causent des dom­mages irré­ver­sibles à des mil­liers d’a­do­les­cents. Les deux auteurs de l’es­sai défendent leur thèse dans cet article.

Sur le site d’une cli­nique de chi­rur­gie esthé­tique de Madrid, on peut lire : « La trans­sexua­li­té est un trouble phy­sique, et non psy­cho­lo­gique, qui cor­res­pond à ce qu’une per­sonne de sexe mas­cu­lin naisse dans un corps fémi­nin et vice ver­sa […]. Jus­qu’à récem­ment, les per­sonnes qui en souffrent étaient condam­nées à vivre dans un corps qui ne leur cor­res­pon­dait pas ».

On pour­rait pen­ser qu’il s’a­git d’un fait objec­tif étayé par la méde­cine, mais nous sou­tien­drons ici que cette cita­tion est repré­sen­ta­tive d’un phé­no­mène idéo­lo­gique qui gagne du ter­rain dans de nom­breux pays, et qu’on appelle le gen­risme queer. Il s’agit d’une phi­lo­so­phie qui rejette la ratio­na­li­té, qui se base sur une bio­lo­gie pré-dar­wi­nienne et qui reven­dique une supé­rio­ri­té morale cen­sée l’exo­né­rer de tout débat avec celles et ceux qui s’y opposent.

Cepen­dant, les ori­gines de cette idéo­lo­gie sont autres : elle est le fruit de l’in­di­vi­dua­lisme et du sub­jec­ti­visme extrêmes (égo­cen­trisme) qu’encourage le néo­li­bé­ra­lisme. À l’a­vant-garde de ce mou­ve­ment se trouve un mili­tan­tisme né dans des cam­pus uni­ver­si­taires des États-Unis, qui s’est ensuite pro­pa­gé dans les médias et la poli­tique et qui pose de sérieux pro­blèmes. Par­mi ces pro­blèmes figurent notam­ment l’ef­fa­ce­ment des femmes en tant que sujet poli­tique du fémi­nisme ain­si qu’une inter­pré­ta­tion très contes­table des malaises qui peuvent sur­ve­nir autour du sexe et du genre durant l’en­fance et l’adolescence.

Le gen­risme queer se fonde sur un point de véri­té : de plus en plus de per­sonnes ne se sentent pas à l’aise avec leur sexe ou leur genre. Ou les deux. Cette gêne peut aller d’un léger incon­fort à une très forte répul­sion. Leur souf­france est réelle. Ces per­sonnes ne font pas sem­blant, et il ne s’a­git pas non plus d’une simple rumeur. Toute ten­ta­tive d’ai­der ces per­sonnes, qui méritent évi­dem­ment la même visi­bi­li­té, le même res­pect et les mêmes droits que tout le monde, est louable tant qu’elle se fonde sur des bases théo­riques et empi­riques. Seule­ment, à par­tir de cette situa­tion indis­cu­table, on tente de pré­sen­ter comme tout aus­si indis­cu­table une invrai­sem­blable expli­ca­tion méta­phy­sique, tota­le­ment idéo­lo­gique : ces per­sonnes pos­sè­de­raient une essence — « ce qu’elles sont vrai­ment », « leur iden­ti­té », « leur moi authen­tique » — qui ne cor­res­pon­drait pas au sexe qui leur aurait été « assi­gné à la nais­sance ». Tan­tôt, cette essence ren­voie à un déter­mi­nisme bio­lo­gique — « des cer­veaux roses et bleus » — et tan­tôt elle met l’ac­cent sur une libre auto­dé­ter­mi­na­tion qui rejette comme offen­sante tout ques­tion­ne­ment sur la cause d’une telle iden­ti­té. Dans une socié­té sen­ti­men­ta­li­sée, où le nar­cis­sisme de la flat­te­rie publi­ci­taire a tout enva­hi, toute expli­ca­tion évo­quant des indi­vi­dus auto-construits et des essences inté­rieures semble évidente.

C’est une erreur. Per­sonne ne nie la situa­tion, bien réelle. La ques­tion est de savoir com­ment nous en sommes arri­vés là. Le fouillis concep­tuel et le manque de rigueur qui entourent aujourd’hui cette ques­tion empêchent la for­mu­la­tion d’une réponse claire. Peut-être fau­drait-il com­men­cer par dénon­cer l’a­mal­game entre les concepts de sexe et de genre.

L’IDENTITE DE GENRE, JE VEUX DIRE, DE SEXE, JE VEUX DIRE, DE GENRE…

C’est à l’au­trice fémi­niste Gayle Rubin que l’on doit le déve­lop­pe­ment du concept de genre en tant qu’ou­til concep­tuel per­met­tant de mettre en évi­dence le carac­tère cultu­rel plu­tôt que natu­rel des construc­tions sociales qui per­pé­tuent les inéga­li­tés entre les hommes et les femmes. La fécon­da­tion mas­cu­line ou la ges­ta­tion, l’ac­cou­che­ment et l’al­lai­te­ment fémi­nins appar­tien­draient au domaine du sexe, tan­dis que la coquet­te­rie fémi­nine, le care fémi­nin ou le tra­vail mas­cu­lin en dehors du foyer appar­tien­draient au domaine du genre.

En ce sens, un apport désor­mais indis­pen­sable du fémi­nisme dis­tingue le sexe, réa­li­té phy­sio­lo­gique, du genre, réa­li­té poli­tique à la fois maté­rielle et sym­bo­lique, et qui se concré­tise à tra­vers des sté­réo­types sexuels. Le genre acquiert ain­si sa propre impor­tance au même niveau que le sexe, lui étant lié mais non subor­don­né. Depuis la fin du XXe siècle, on insiste sur la dis­tinc­tion entre le sexe et le genre afin de com­battre l’idée selon laquelle les sté­réo­types sexuels seraient naturels.

Le sexe est binaire. Mais le genre, désor­mais libé­ré de sa subor­di­na­tion au sexe, n’a plus à l’être. Per­sonne n’est com­plè­te­ment Bar­bie ou com­plè­te­ment Ken ; nous nous situons tous quelque part sur le spectre allant de Bar­bie à Ken. La théo­rie queer s’ap­puie sur l’en­thou­siasme sus­ci­té par le concept de genre mais, para­doxa­le­ment, cette théo­rie amorce un retour à une époque où le sexe et le genre étaient mélan­gés de manière confuse.

La nou­veau­té, c’est que, sous l’im­pul­sion de la consé­cra­tion gen­riste, c’est désor­mais le genre qui éclipse le sexe plu­tôt que l’in­verse. Le sexe est alors com­pris comme une réa­li­té subor­don­née aux sté­réo­types sexuels cultu­rels, façon­née selon leurs logiques. Le sexisme tra­di­tion­nel est inver­sé. Le genre est un conti­nuum. Le sexe, subor­don­né au genre, doit donc lui aus­si être un continuum.

Mais que signi­fie l’idée selon laquelle le sexe bio­lo­gique, la fécon­da­tion et la ges­ta­tion, serait un conti­nuum ? Cette idée d’un sexe non binaire repose sur une mau­vaise com­pré­hen­sion de l’in­ter­sexua­li­té. Dans un très petit nombre de cas, à l’instar des autres com­po­santes du corps humain, l’ap­pa­reil repro­duc­teur humain connaît des ano­ma­lies déve­lop­pe­men­tales, appe­lées « inter­sexua­tions ». Il s’a­git d’un terme qui prête à confu­sion, rap­pe­lant le terme tout aus­si confus d’« her­ma­phro­dite », parce que ces ano­ma­lies ne forment pas un conti­nuum et ne se situent pas « entre » les sexes mas­cu­lin et féminin.

Per­sonne ne nie­rait, par exemple, que l’être humain pos­sède 32 dents au motif que des per­sonnes sont atteintes d’a­gé­né­sie den­taire. Per­sonne ne pré­ten­drait que l’es­pèce humaine pos­sède en moyenne 31,8 dents. Seule­ment, ces très rares cas d’intersexuation — de l’ordre de 1 pour 5 000 nais­sances — consti­tuent l’ultime recours auquel s’ac­crochent ceux qui tiennent à nier le dimor­phisme sexuel et à pré­tendre que le sexe serait, à l’image du genre, un spectre.

Ain­si défendent-ils une bio­lo­gie pré-dar­wi­nienne, en occul­tant que le carac­tère binaire de l’ap­pa­reil repro­duc­teur est déter­mi­né par la fonc­tion évo­lu­tive de la phy­sio­lo­gie de la repro­duc­tion, et non par le décompte sta­tis­tique des organes géni­taux. Soit dit en pas­sant, Dar­win ne com­met­tait pas de crime de haine et ne fai­sait pas preuve de pho­bie en pro­po­sant la valeur adap­ta­tive comme cri­tère sépa­rant la norme de la variante (ou de l’anomalie) en biologie.

Ain­si, si, dans le sexisme tra­di­tion­nel, le genre n’est qu’un appen­dice du sexe, dans la pen­sée gen­riste queer le sexe n’est qu’un appen­dice du genre. Tan­dis que le sexisme tra­di­tion­nel pro­po­sait à un enfant de sexe mas­cu­lin adepte du ver­nis à ongles de confor­mer son sté­réo­type sexuel à son sexe, le gen­risme queer sug­gère au même enfant de confor­mer son sexe à son sté­réo­type sexuel. Du post­mo­der­nisme pur.

Le sexe devient un acci­dent bio­lo­gique subor­don­né au genre, une essence per­son­nelle à laquelle on par­vient par le che­min de l’i­den­ti­té. Tout rede­vient confus dans le cadre d’une rhé­to­rique obs­cure. Un exemple : le pro­jet de loi trans pré­sen­té par Uni­das Pode­mos défi­nit « l’identité de genre ou sexuelle » comme « l’ex­pé­rience interne et indi­vi­duelle du genre ». Comme vous l’avez pos­si­ble­ment remar­qué, au départ, le sexe est assi­mi­lé au genre, mais ensuite il dis­pa­raît, entiè­re­ment sup­plan­té par le genre. Autre exemple : le syn­tagme « per­sonnes trans » vise ini­tia­le­ment à inclure les per­sonnes trans­sexuelles et trans­genres, comme s’il n’y avait aucun inté­rêt à les dis­tin­guer, pour fina­le­ment se réfé­rer, dans la pra­tique, presque exclu­si­ve­ment aux per­sonnes transgenres.

EST-CE QU’UNE FILLE PEUT SE RÉJOUIR DE MARQUER UN BUT ? 

Jus­qu’i­ci, il a été ques­tion de ce qui est faux. A pré­sent com­mence la par­tie alar­mante. Sans ana­lyse cri­tique dénon­çant le rôle oppres­sif des sté­réo­types sexuels, le genre devient une mys­té­rieuse essence indi­vi­duelle et iden­ti­taire innée, mas­cu­line, fémi­nine ou entre les deux ; une expé­rience pri­vée dont tout le monde semble avoir oublié l’o­ri­gine sociale. De la lutte contre les sté­réo­types sexistes, nous sommes pas­sés à leur célé­bra­tion en tant que cri­tère de base de notre identité.

Tout ce qu’une per­sonne res­sent peut faire d’elle une femme ou un homme : il suf­fit que cette per­sonne éti­quette son expé­rience comme telle. Rien, aucune condi­tion, ni néces­saire ni suf­fi­sante, ne fait d’une per­sonne un homme ou une femme ou aucun des deux, hor­mis le fait de se décla­rer comme tel. En d’autres termes, contrai­re­ment à l’âge, à la taille ou au poids, le sexe — ou plu­tôt le genre, enfin, non, le sexe, quoi que, en fait, le genre… ah non, le sexe — ne peut être défi­ni. Une femme est une per­sonne qui se sent femme. Sou­te­nir que le terme défi­ni ne devrait pas figu­rer dans la défi­ni­tion est désor­mais consi­dé­ré comme un archaïsme aca­dé­mique. « Qu’est-ce qu’être un homme ou une femme ? » se deman­dait Irene Mon­te­ro en août 2020.

Mais que per­sonne ne s’y trompe : cette absence de signi­fi­ca­tion ouvre la voie au retour du sexisme le plus rétro­grade. « Dès le plus jeune âge, nous avons remar­qué que notre fils était trans, car il vou­lait se dégui­ser en fée », expliquent cer­tains parents. Les conte­nus trans dif­fu­sés dans les médias et sur les réseaux sociaux véhi­culent beau­coup de cli­chés sur ce que sont la fémi­ni­té et la mas­cu­li­ni­té. « Je ne suis pas une femme à cause de mes organes géni­taux, mais parce que je pense et me com­porte comme une femme », a twee­té Moni­ca Oltra. Mais bien enten­du, elle n’a pas expli­qué com­ment une femme pense et se comporte.

L’as­so­cia­tion de familles d’en­fants trans Chry­sal­lis pro­pose du maté­riel péda­go­gique selon lequel une fille « assi­gnée femme à la nais­sance » qui n’a pas peur de perdre ses boucles d’o­reilles, qui saute de joie lors­qu’elle marque un but ou qui se des­sine une mous­tache n’est sans doute pas une fille (ou une femme). Le mou­ve­ment sup­po­sé le plus pro­gres­siste, le plus trans­gres­sif, celui qui vient libé­rer les groupes les plus oppri­més et invi­si­bi­li­sés par­ti­cipe en réa­li­té à la pro­mo­tion des sté­réo­types les plus rances.

Dans la plu­part des Com­mu­nau­tés auto­nomes d’Espagne, des pro­to­coles à carac­tère obli­ga­toire ont été approu­vés pour les centres édu­ca­tifs qui consi­dèrent la théo­rie queer de l’i­den­ti­té de genre comme une véri­té évi­dente : « Lorsque le tuteur ou la tutrice d’un groupe, ou n’im­porte quel membre de l’é­quipe péda­go­gique, observe de manière répé­tée chez un ou une élève la pré­sence d’un com­por­te­ment qui pour­rait indi­quer une iden­ti­té sexuelle qui ne coïn­cide pas avec le sexe qui lui a été assi­gné à la nais­sance en fonc­tion de ses organes géni­taux, ou un com­por­te­ment de genre qui ne coïn­cide pas avec ce qui est socia­le­ment atten­du en fonc­tion de son sexe, il ou elle pro­cé­de­ra de la manière sui­vante. » S’ensuit une liste des réunions que l’é­quipe du centre orga­ni­se­ra avec la per­sonne concer­née et sa famille, afin d’é­va­luer le début de son éven­tuelle tran­si­tion. Bien enten­du, aucun exemple n’est don­né de ces com­por­te­ments sup­po­sé­ment non conformes. La Sec­ción Feme­ni­na[1] est de retour.

Les pro­blèmes de dys­pho­rie de genre connaissent une aug­men­ta­tion spec­ta­cu­laire, de l’ordre de plu­sieurs mil­liers de points de pour­cen­tage, dans les pays occi­den­taux. Sur­tout à l’a­do­les­cence et sur­tout chez les filles. Les cli­niques de chan­ge­ment de sexe se mul­ti­plient, et le tran­sac­ti­visme queer vise à sécu­ri­ser l’imposition juri­dique d’un trai­te­ment stan­dard, qui, à la demande de l’adolescent(e), peut impli­quer le recours aux blo­queurs de puber­té — puber­ty is optio­nal ! [NdT : « la puber­té est option­nelle !»], aux hor­mones de l’autre sexe (hor­mo­no­thé­ra­pie) et éven­tuel­le­ment une opé­ra­tion chi­rur­gi­cale. Sur les réseaux sociaux, beau­coup de filles exhibent fiè­re­ment les cica­trices de leur double mas­tec­to­mie comme la solu­tion aux pro­blèmes de leur adolescence.

Il est bien éta­bli que le malaise lié aux chan­ge­ments cor­po­rels sexuels s’at­té­nue dans l’immense majo­ri­té des cas à condi­tion qu’on laisse l’adolescent(e) pour­suivre son déve­lop­pe­ment et apprendre à sur­mon­ter les tem­pêtes qui accom­pagnent ces années. En revanche, une fois embar­qué dans le train de la tran­si­tion médi­cale, il n’est pas facile d’en des­cendre sans payer un prix éle­vé sur le plan per­son­nel et sani­taire. Au nom de chi­mères iden­ti­taires, on cherche à auto­ri­ser le recours à un trai­te­ment hor­mo­nal et chi­rur­gi­cal à des âges où il n’est pas per­mis de se faire tatouer. Big Phar­ma veille sur les droits des trans.

Et cette absur­di­té n’est contes­tée que par le fémi­nisme radi­cal, qui com­prend par­fai­te­ment que le gen­risme consti­tue un che­val de Troie voué à saper la lutte pour l’a­bo­li­tion du genre, la lutte contre la dis­cri­mi­na­tion des femmes. Ce sont les fémi­nistes radi­cales qui, chaque jour, doivent s’exposer et ris­quer leur peau pour défendre une ratio­na­li­té élé­men­taire, cepen­dant que trop de gens res­tent sur la touche. Outre des absur­di­tés telles que la par­ti­ci­pa­tion d’hommes (bio­lo­giques, mais ce serait pléo­nas­tique, NdE) à des sports fémi­nins ou l’ad­mis­sion d’agresseurs sexuels (indi­vi­dus de sexe mas­cu­lin) dans des pri­sons pour femmes, le gen­risme queer — der­rière son dégui­se­ment pop — implique la dis­si­mu­la­tion du noyau maté­riel sur lequel repose la dis­cri­mi­na­tion à l’é­gard des femmes. En effet, celle-ci ne relève pas d’une iden­ti­té de genre décla­ra­tive, mais du constat du sexe d’une per­sonne. De nom­breuses fémi­nistes subissent des licen­cie­ments ou des attaques dans leurs centres d’en­sei­gne­ment, de san­té ou de recherche, des cam­pagnes de dif­fa­ma­tion et des pour­suites judi­ciaires pour la rai­son qu’elles refusent de se plier à ce mirage néolibéral.

PERSONNE NE NAIT DANS LE MAUVAIS CORPS

Curieu­se­ment, des posi­tions poli­tiques aus­si éloi­gnées que celles repré­sen­tées par Uni­das Pode­mos et Ciu­da­da­nos[2] coïn­cident dans les pro­jets de loi trans pré­sen­tés par les deux for­ma­tions. Une par­tie de la gauche — plu­tôt que de s’in­té­res­ser aux condi­tions objec­tives et aux contra­dic­tions du capi­ta­lisme — se tourne vers la défense des iden­ti­tés res­sen­ties mino­ri­taires, fas­ci­née par leurs pré­ten­tions trans­gres­sives et avant-gar­distes, et s’ac­corde par­fai­te­ment avec un néo­li­bé­ra­lisme pas­sé maître dans la pro­duc­tion de sub­jec­ti­vi­tés, de dési­rs et d’identités.

L’exemple par­fait de cette alliance entre une rhé­to­rique révo­lu­tion­naire et la recherche de pro­fits finan­ciers est la solu­tion phar­ma­co-chi­rur­gi­cale au pro­blème de l’i­den­ti­té de genre. Au milieu, sans que les uns et les autres s’en sou­cient, se trouvent les per­sonnes trans, aspi­rant à être trai­tées avec res­pect, non selon des motifs fallacieux.

Et c’est pré­ci­sé­ment parce que nous res­pec­tons conscien­cieu­se­ment les per­sonnes qui souffrent de ces pro­blèmes que nous devons essayer de les aider en pen­sant à long terme, en uti­li­sant tout ce que nous savons de la psy­cho­lo­gie de l’ap­pren­tis­sage et de la dyna­mique des sen­ti­ments, et en reje­tant les slo­gans et les mots d’ordre qui semblent droits sor­tis d’une mau­vaise publi­ci­té. Per­sonne ne nie les expé­riences de ces indi­vi­dus, nous réfu­tons seule­ment leurs expli­ca­tions idéologiques.

Les per­sonnes trans ne devraient pas ser­vir de chair à canon pour des conflits poli­tiques déma­go­giques ou de clients pour des sec­teurs capi­ta­listes flo­ris­sant. Elles ne sont pas non plus des orne­ments exo­tiques à exhi­ber afin de pré­tendre que l’on est ouvert d’es­prit, d’étaler une mora­li­té sup­po­sé­ment supé­rieure. Pré­tendre que c’est la haine qui anime ceux qui refusent l’ex­pli­ca­tion méta­phy­sique queer est pas­sa­ble­ment gro­tesque. Mais, dans l’incapacité de réfu­ter leurs argu­ments, cela per­met, à peu de frais, d’évincer du débat les dis­si­dents de l’orthodoxie queer.

En tant que psy­cho­logues, nous ne confon­dons pas res­pect et appro­ba­tion (irré­flé­chie, NdE). Nous recon­nais­sons l’existence d’une souf­france, mais nous pro­po­sons éga­le­ment de nou­velles façons d’a­gir qui aident les indi­vi­dus à sor­tir de l’or­nière dans laquelle ils sont peut-être coin­cés. Un psy­cho­logue cli­ni­cien n’é­tu­die pas pen­dant six ans juste pour hocher la tête. Dans de nom­breux cas, le véri­table manque de res­pect consiste à rati­fier la rhé­to­rique sub­jec­ti­viste que les sujets ont enten­due sur les réseaux sociaux et à les trans­for­mer en patients pour le reste de leur vie.

Il est pos­sible de célé­brer la diver­si­té sans nier les fon­de­ments de la bio­lo­gie, sans détruire le sens de termes lin­guis­tiques fonc­tion­nels et néces­saires, sans négli­ger les prin­cipes juri­diques élé­men­taires et sans pro­mou­voir les inté­rêts du mar­ché en ce qui a trait au corps des enfants et des ado­les­cents [il faut même com­prendre que l’idéologie trans, ou gen­riste, ne mène pas à l’acception et à la célé­bra­tion de la dif­fé­rence mais en consti­tue une néga­tion ; en niant la réa­li­té du sexe, sa signi­fi­ca­tion, sa maté­ria­li­té, etc., en pré­ten­dant que tout est hybride, que nous sommes tous poten­tiel­le­ment n’importe quoi, tout ce que nous vou­lons, que tout existe sur un spectre le long duquel on peut se dépla­cer à volon­té, l’idéologie trans, ou gen­riste, sup­prime la dif­fé­rence réelle, signi­fi­ca­tive, et la rem­place par un simu­lacre de dif­fé­rence, voire une absence décla­rée de dif­fé­rence — comme le font ces idéo­logues trans qui pré­tendent qu’au bout du compte, nous serions « tous trans » ; plus d’hommes, de femmes, de filles et de gar­çons, seule­ment des per­sonnes trans, des hybrides (NdE)]. La visi­bi­li­té et l’ac­cep­ta­tion de toutes les per­sonnes n’exigent pas de défendre l’i­dée absurde selon laquelle il arri­ve­rait de naître dans le mau­vais corps, d’exalter la sub­jec­ti­vi­té et l’irrationalité. Le che­min vers l’é­ga­li­té cherche à construire des com­muns sur la base de caté­go­ries véri­fiables propres à la ratio­na­li­té qui nous unit tous.

José Erras­ti et Mari­no Pérez Álva­rez, de la facul­té de psy­cho­lo­gie de l’u­ni­ver­si­té d’O­vie­do, sont les auteurs de Nadie nace en un cuer­po equi­vo­ca­do (Per­sonne ne naît dans le mau­vais corps) (Edi­to­rial Deus­to, février 2022).

Tra­duc­tion : El Bichofue

Édi­tion : Nico­las Casaux


  1. NdT : La Sec­tion Fémi­nine, créée en 1934, était la branche fémi­nine du par­ti de la Pha­lange espa­gnole, qui serait, après la guerre, le par­ti unique de l’Espagne fran­quiste. « La Sec­ción Feme­ni­na défen­dait un modèle de femmes subor­don­nées à leur mari et vouées à don­ner des enfants à la patrie. Elles devaient éga­le­ment res­ter à l’é­cart de la vie poli­tique afin de se consa­crer à leur foyer. »
  2. NdT : Par­tis espa­gnols. Uni­das Pode­mos (« Unies, nous Pou­vons ») et Ciu­da­da­nos (« Citoyens »). Le pre­mier est une coa­li­tion de dif­fé­rents mou­ve­ments et par­tis de la gauche et du « pro­gres­sisme », crée en 2016 et renom­mé au fémi­nin en 2019 ; le deuxième est un par­ti poli­tique de centre droit, sem­blable aux par­tis macro­nistes en France.
Print Friendly, PDF & Email
Total
22
Shares
3 comments
  1. bon­jour, je scrute régu­liè­re­ment les textes de votre site et vous remer­cie de votre tra­vail. Comme ce thème ou phé­no­mène de socié­té de « trans » y est déve­lop­pé de manière consé­quente, et pour cause ; puisque cela gran­di dans toutes les socié­tés indus­tria­li­sées, je vou­lais savoir si dans les textes déve­lop­pés ici, il y est trai­té le fait « clas­sique » du « phé­no­mène trans » comme consé­quence de la pol­lu­tion indus­trielle ; les per­tur­ba­teurs endo­cri­niens ou hor­mo­naux, et cela fait long­temps que ça dure ; nucléaire (thy­roïde et muta­tion), pes­ti­cides . pilules contra­cep­tives PCB etc.
    En res­tant devant l’OMS durant 10ans et sui­vant quelques pro­cès des fau­cheurs, des scien­ti­fiques le mon­traient bien.

  2. « C’est sur ce ter­rain du mépris de soi, véri­table ter­rain maré­ca­geux, que poussent toutes les mau­vaises herbes, toutes les plantes véné­neuses, tout cela petit, caché, per­fide, dou­ceâtre. Ici grouille la ver­mine de la ran­cœur et la ran­cune, la cachot­te­rie et l’inavouable. Ici se tisse constam­ment le filet de la conspi­ra­tion la plus maligne – conspi­ra­tion des souf­frants contre les êtres réus­sis et vain­queurs. Ici la vue du vain­queur ins­pire la haine. Et quel art du men­songe pour ne pas avouer cette haine comme telle. » (Généa­lo­gie de la morale, 1887)

    « Consi­dé­rons enfin quelle naï­ve­té il y a à dire : « L’homme devrait être fait de telle manière ! » La réa­li­té nous montre une mer­veilleuse richesse de types, une exu­bé­rance dans la varié­té et dans la pro­fu­sion des formes : et n’importe quel pitoyable mora­liste des car­re­fours vien­drait nous dire : « Non ! l’homme devrait être fait autre­ment » ?… Il sait même com­ment il devrait être, ce pauvre diable de cagot, il fait son propre por­trait sur les murs et il dit : « Ecce Homo ! »… Même lorsque le mora­liste ne s’adresse qu’à l’individu pour lui dire : « C’est ain­si que tu dois être ! » il ne cesse pas de se rendre ridi­cule. L’individu, quelle que soit la façon de le consi­dé­rer, fait par­tie de la fata­li­té, il est une loi de plus, une néces­si­té de plus pour tout ce qui est à venir. Lui dire : « Change ta nature ! » ce serait sou­hai­ter la trans­for­ma­tion de tout, même une trans­for­ma­tion en arrière… Et vrai­ment, il y a eu des mora­listes consé­quents qui vou­laient que les hommes fussent autres, c’est-à-dire ver­tueux, ils vou­laient les hommes à leur image, à l’image des cagots ; c’est pour cela qu’ils ont nié le monde. Point de petite folie ! Point de façon modeste d’immodestie… La morale, pour peu qu’elle condamne est, par soi-même, et non pas par égard pour la vie, une erreur spé­ci­fique qu’il ne faut pas prendre en pitié, une idio­syn­cra­sie de dégé­né­rés qui a fait immen­sé­ment de mal !… Nous autres immo­ra­listes, au contraire, nous avons lar­ge­ment ouvert notre cœur à toute espèce de com­pré­hen­sion, d’intelligibilité et d’approbation. Nous ne nions pas faci­le­ment, nous met­tons notre hon­neur à être affir­ma­teurs. » (Cré­pus­cule des idoles, 1888)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles connexes
Lire

L’appel des éco-charlatans et la promotion du capitalisme « vert » (à propos des Colibris)

Le 31 janvier 2017, le journal Le Monde, le principal quotidien français, appartenant au trio capitaliste Bergé-Niel-Pigasse, relayait "l’appel du monde de demain". Un appel rédigé par les principales éco-célébrités françaises, à la mode dans les cercles bourgeois de la capitale, car politiquement correctes et ne menaçant pas le moins du monde l’ordre établi (Nicolas Hulot, Pierre Rabhi, Cyril Dion, Tryo, Zaz, Marion Cotillard, Matthieu Chedid, Alain Souchon, etc.). Examinons-le. [...]