Irénée Régnauld fait bien son boulot (par Nicolas Casaux)

C’est l’histoire d’un mec – Irénée Régnauld – dont j’ai déjà parlé ici et . Mais jamais deux sans trois. Alors quelques rappels. Le mec en question a bossé pendant près de quatorze ans dans le numérique et le conseil. De 2011 à 2015, il est chef de produit chez Orange, puis consultant senior chez Cepheïd Consulting, un « cabinet conseil spécialisé dans les démarches d’innovation et de transformation numérique des modèles économiques des entreprises », de 2015 à 2017. Il rejoint ensuite Viatys, cabinet intégré au groupe Square Management, un groupe de conseil en stratégie, organisation et transformation, intervenant notamment auprès de grandes entreprises sur le numérique, l’innovation, la data et les nouveaux modèles d’affaires, où il reste jusqu’en avril 2025. Régnauld indique lui-même que ses « secteurs de prédilection » étaient la banque et la distribution, et qu’il a travaillé auprès de « grands comptes » sur des projets de transformation numérique, comme chef de projet et de produit, consultant en innovation et design thinking, formateur sur le digital et les business models, entre autres. En 2019, il pilote également chez Viatys un programme destiné à encourager les consultants à publier des tribunes et articles dans les médias partenaires.

Il poursuit aujourd’hui un doctorat à cheval entre l’EHESS et l’INSA Rennes. Le Centre d’étude des mouvements sociaux (CEMS), rattaché à l’EHESS, au CNRS et à l’Inserm, le présente comme doctorant. Et l’INSA Rennes le compte également parmi les doctorants de son Laboratoire Fabrique de pensée critique (LFPC). Sa recherche porte sur l’intelligence artificielle dite « éthique », plus précisément sur la manière dont elle est pensée et mise en œuvre dans le monde du conseil sous les contraintes du marché.

Régnauld participe en outre au projet SIRA (Social Sciences Investigations on Responsible AI, soit « Recherches en sciences sociales sur l’IA responsable »), créé en collaboration entre l’INRIA et le LFPC de l’INSA Rennes. Le projet SIRA vise à « accompagner la fabrique concrète de la responsabilité dans le domaine de l’intelligence artificielle », à « promouvoir la participation, la justice sociale et la gouvernance démocratique des systèmes d’IA », bref, à « tendre vers une IA responsable ».

L’INSA Rennes, qui finance donc une partie du projet, est une école publique d’ingénieurs qui entretient de nombreux partenariats avec des entreprises industrielles et technologiques comme Thales, Safran (deux marchands d’armes), Capgemini ou Mitsubishi, et avec l’État, via le Ministère de l’économie par exemple. L’INRIA est aussi un organisme public, financé majoritairement par l’État, et profondément inséré dans le complexe industriel et militaire du numérique français. Sa mission comprend explicitement le transfert technologique, la recherche partenariale et la co-construction de programmes avec les entreprises. Ses partenaires industriels comprennent des groupes comme Airbus, Thales, Safran, Dassault, Naval Group, EDF, TotalEnergies, Orange, Atos, Sopra Steria, Intel ou Microsoft Research. Dans le domaine militaire, le lien est en outre direct avec l’État. L’INRIA est lié au ministère des Armées, à l’Agence de l’innovation de défense et à la Direction générale de l’armement (DGA), avec des programmes portant sur la cyberdéfense, l’IA pour systèmes critiques ou encore la robotique. L’institut dispose désormais d’un département « Défense et Sécurité » et participe aussi à des projets du Fonds européen de défense aux côtés de groupes comme Dassault, Airbus, Safran, Naval Group et Sopra Steria.

C’est dire qu’Irénée Régnauld n’effectue pas ses recherches dans un environnement « neutre ». De manière générale, comme l’a souligné l’historien Jean-Baptiste Fressoz, également directeur de recherche au CNRS, dans une interview accordée au média Au Poste l’an dernier, « les universités sont censées opérer à la frontière technologique, les centres de recherche [CNRS y compris] sont censés opérer à la frontière technologique ». Il y a donc « un biais déjà structurel » en faveur de la technologie, lié notamment au « positionnement social » des universitaires et des scientifiques, et au « système de récompenses des chercheurs » : « c’est bien de travailler à la frontière technologique si vous voulez faire une belle carrière ». AUTREMENT DIT, l’université, les écoles d’ingés, les centres de recherche, n’encouragent pas du tout la formation et l’expression d’une pensée critique (honnête) vis-à-vis de la technologie. Il n’y a (évidemment) aucune carrière à bâtir sur l’opposition au développement technologique (ou sur l’opposition à l’État plus généralement).

Irénée Régnauld en constitue sans doute l’une des plus parfaites illustrations. Qu’il soit aujourd’hui rémunéré par l’EHESS, le CNRS, l’INSA, un autre organisme public, une entreprise privée ou quelque autre dispositif de financement de la recherche, peu importe. Régnauld a travaillé quatorze ans dans la transformation numérique privée. Il poursuit aujourd’hui sa carrière dans des institutions publiques qui comptent parmi les principaux organes de gestion et de développement du système technologique. Il a passé toute sa carrière professionnelle dans un milieu structurellement pro-technologique, et c’est aujourd’hui encore ce milieu qui rend matériellement possible son activité de chercheur.

Et donc, oh, quelle surprise, Irénée Régnauld affirme qu’il n’est ni souhaitable, ni nécessaire, ni possible de renoncer au système techno-industriel, et qu’il nous faut plutôt le « démocratiser », le « socialiser », le rendre juste, égalitaire et responsable, en priant chaque matin notre Père qui es dans la Machine, et en allumant des cierges les soirs de pleine lune autour des data centers les plus proches. Je caricature légèrement, mais les propositions qu’il avance ne sont pas beaucoup plus sérieuses.

Dans son nouveau livre paru chez les technocommunistes de La Fabrique, intitulé La Sommation technologique, les moyens avancés par Régnauld pour « démocratiser » ou « socialiser » la technologie relèvent de la vieille litanie habituelle : conventions citoyennes, délibération avec des experts, comités d’usagers dotés de droits de veto, « gouvernement par les besoins », nationalisation ou socialisation de secteurs numériques, etc. Autrement dit : il suffirait (yaka) de faire en sorte que « les travailleurs » parviennent « aux commandes » de l’État, et qu’ainsi un socialisme d’État reprenne en main l’appareil technique, lui assigne de bonnes finalités et substitue à la logique du capital celle des besoins démocratiquement définis. Un truc comme ça. Original, non ? C’est pas comme s’il s’agissait du fantasme de la gauche depuis deux siècles.

Cette liste de souhaits ou d’espérances infiniment naïves dissimule très mal l’abime de difficultés auquel elle se heurte. Qu’est-ce qu’un État « aux mains des travailleurs » lorsqu’il faut administrer, à l’échelle de dizaines de millions de personnes, des réseaux électriques, des hôpitaux, des télécommunications, des transports, des data centers et des industries lourdes ? Il faudra toujours des administrateurs, des ingénieurs, des experts et des chaînes de décision. Plus l’appareil technique est complexe, plus le pouvoir réel tend à se concentrer chez ceux qui possèdent le savoir spécialisé, l’information et les positions permettant de coordonner l’ensemble. De même, nationaliser ou « socialiser » un microprocesseur, une centrale ou un réseau ne supprime ni les mines, ni les usines, ni la division internationale du travail, ni les infrastructures énergétiques et logistiques, ni les hiérarchies qu’exigent leur conception, leur construction, leur maintenance et leur reproduction. Mille problèmes surgissent. Mille raisons pour lesquelles les vœux d’Irénée Régnauld sont, selon toute logique, condamnés à ne rester que ça. Un certain nombre de penseuses et de penseurs les exposent depuis des décennies. Malheureusement, Régnauld se spécialise dans l’occultation et la falsification de leurs idées.

Dans son dernier livre, Irénée Régnauld poursuit en effet son travail de diabolisation des courants anti-industriel et anti-tech – des critiques non-universitaires de la technologie –, et de travestissement éhonté de leur contenu. Sa méthode repose notamment sur ces trois procédés :

1. Falsifier les arguments réels de ses adversaires. Régnauld cite assez peu, et rarement longuement, les propos des anti-industriel∙les qui exposent le cœur de leur critique. Il préfère résumer lui-même leur position. Ce qui lui permet de raconter à peu près n’importe quoi. À l’en croire, les anti-industriel∙les considèrent « la nature » comme « un ordre antérieur et normatif, qu’il s’agirait de retrouver ou de défendre contre les technologies » (les mots sont les siens, pas ceux d’un∙e militant∙e anti-industriel∙le, encore une fois, il ne cite pas, il place des arguments dans la bouche de ses opposant∙es). En outre, toujours selon Régnauld, les anti-tech considèreraient « la “culture” comme une dérive » (d’où ça sort, et qu’est-ce qu’une telle idée signifie, mystère et boule de gomme). Dans la vision des anti-industriel∙les, toujours selon Régnauld, « une femme sert à enfanter ». Eh oui, l’anti-industrialisme est structurellement misogyne. Et « transphobe ». Et tout un tas de choses déplorables. C’est Régnauld qui le dit. Ça doit donc être vrai. Ce qui m’amène à un second moyen.

2. Déplacer la discussion de la vérité vers la respectabilité politique. Par exemple, juste après avoir introduit PMO (Pièces et Main d’œuvre), et plutôt que d’exposer la teneur de leur critique de la technologie, Régnauld choisit d’embrayer immédiatement sur le fait que le groupe « s’est trouvé, il y a plus d’une décennie, au cœur d’une controverse […] embarrassante sur son positionnement politique, relative notamment aux questions de genre et de transidentité ». Régnauld documente beaucoup plus tout ce qui est susceptible de rendre ses adversaires infréquentables que leurs arguments réels concernant la technologie. Ce faisant, il recourt souvent au sophisme du discrédit par association. Il invoque notamment le phénomène trans à de multiples reprises, alors même qu’il n’y connaît rien, simplement afin de dénigrer untel ou unetelle. Avec une amie, Audrey Aard, j’ai coécrit un livre sur le sujet (Né(e)s dans la mauvaise société – Notes pour une critique féministe et socialiste du phénomène trans, Le Partage, 2023), mais on peut gager qu’il ne le lira jamais et ne commentera jamais les thèses que l’on y défend. Prendre ce sujet au sérieux ne l’intéresse pas. Il ne s’en sert qu’opportunément.

3. Confondre vérité d’un diagnostic et efficacité politique. Régnauld reconnaît ici et là les mérites de PMO ou la justesse de certaines idées de Jacques Ellul. Mais comme il n’examine pas vraiment le cœur de leurs idées sur la technologie, il n’est pas en mesure de nier leur véracité. Ce qu’il fait, à la place, c’est affirmer que ces idées débouchent sur des « impasses stratégiques », qu’elles n’offrent pas de « perspective stratégique opératoire », « ni cap ni méthode crédible », et d’autres formules du même genre. C’est un peu comme rejeter un diagnostic de cancer inopérable au motif qu’on le trouve inacceptable. Le fait qu’une situation soit terrible, qu’on ne sache pas la résoudre ou qu’aucun traitement satisfaisant n’existe ne la rend pas fausse. Régnauld confond trois questions distinctes : le diagnostic est-il vrai ? l’alternative est-elle souhaitable ? est-elle aujourd’hui réalisable ? Et il exige des anti-tech une réponse extrêmement détaillée aux trois, tandis que sa propre société technologique « démocratisée » repose, elle, sur une montagne de conditionnels. « Car la réaction de l’individu moderne n’est pas de rechercher la vérité, il lui faut d’abord une issue ; en fonction de laquelle doit s’établir le système. Et je m’aperçois que ma réflexion m’a conduit là où je suis : au fond d’un abîme d’impossibilités. Alors m’imputant la situation désespérante qui tient à un monde totalitaire, il me reprochera de détruire systématiquement l’espoir. ‘Votre critique est peut-être juste, dira-t-il, mais quelle solution apportez-vous ? — Sous- entendu, s’il n’y a pas d’issue à la situation qu’elle dénonce, votre critique doit être fausse. » (Bernard Charbonneau, L’État, 1949).

Notons aussi que pour pouvoir soutenir ce qu’il soutient, Régnauld prétend que la technologie est neutre, tout en affirmant qu’elle ne l’est pas. Il reconnaît : « c’est vrai, les technologies ne sont pas neutres ». Mais quelques pages plus loin, afin d’arguer en faveur de la « socialisation » de l’IA (car selon lui, une autre IA est bien entendu possible, féministe, décoloniale, etc.), il affirme aussi qu’un « même héritage technique [autrement dit, une même technologie] peut servir des projets politiques opposés ». Il soutient donc lui aussi que la technologie est neutre, et que tout dépend de qui la dirige et comment (pour être un peu plus précis, on pourrait dire qu’il admet que la technologie n’est pas historiquement neutre, mais qu’il défend néanmoins sa neutralité technique, ce qui recoupe largement le cliché : lorsque monsieur tout le monde affirme que la technologie est neutre, c’est à peu près ça qu’il entend lui aussi). Il ne s’agit malheureusement pas de la seule contradiction du livre. Régnauld se spécialise dans le tout et son contraire. Au moins, comme ça, chacun∙e s’y retrouve un peu.

Il y aurait bien plus à dire sur la dernière déjection d’Irénée Régnauld, mais à quoi bon ? Ces gens-là ne veulent pas débattre et réfléchir honnêtement. Ça ne les intéresse pas. Ils sont très heureux de combattre les épouvantails grotesques qu’ils se confectionnent et de continuer à mentir, mystifier, entretenir des mythes et des espoirs éculés. Après eux le déluge.

Et surtout, le problème fondamental n’est pas tant qu’Irénée Régnauld rabâche des inepties et mente comme un politicien. C’est qu’on se retrouve à devoir commenter ses salades parce qu’une grande partie des milieux militants, des milieux qui prétendent s’opposer à l’ordre établi – au capitalisme, à la domination moderne, à l’exploitation sociale –, prennent encore pour maîtres à penser des membres de la classe des intellectuels officiels.

La fonction principale de ces types consiste à produire du consentement au sein des populations. (Ne luttez pas contre l’IA ou contre le système technologique, c’est inutile/réactionnaire/impossible. Il faut les acceptez. Vous pouvez cependant tenter de les rendre plus démocratiques.) Autrement dit, ils agissent comme des agents de l’acceptabilité sociale. Leur rôle n’est pas de défendre frontalement les technologies. Il est plus subtil (plus insidieux). Il consiste à rendre le refus radical de la technologie impensable, excessif ou archaïque. Sans ce travail de médiation et de neutralisation de la critique, le rejet pur et simple du système technologique risquerait de gagner du terrain.

Je suis actuellement en train de lire un excellent ouvrage intitulé Le Socialisme des intellectuels (cela faisait longtemps qu’il était sur ma liste parce que régulièrement mentionné par PMO). Il s’agit d’une collection d’essais du révolutionnaire russe Jan Waclav Makhaïski (1866-1926), brillamment introduits par leur traducteur, Alexandre Skirda. Makhaïski a consacré une grande partie de sa vie à tenter d’alerter les classes populaires contre la nuisance que représentent les intellectuels officiels. Il soulignait que ces derniers ne constituent pas une couche extérieure et désintéressée de la société qu’ils prétendent critiquer : leurs revenus, leurs carrières, leur autorité et leur statut dépendent d’institutions qui composent l’ordre dominant. L’université est un de ces appareils, lié à l’État, à l’administration, à la production scientifique et au développement industriel. Encore une fois, Régnauld en offre un cas assez parlant. Après quatorze années dans la transformation numérique, il poursuit aujourd’hui sa carrière au sein de l’appareil universitaire et technoscientifique dont il souhaite conserver et « démocratiser » les productions.

L’émancipation implique en premier lieu de s’émanciper de la domination intellectuelle de ces charlatans.

Nicolas Casaux


P.-S. : le dernier livre d’Irénée Régnauld, La Sommation technologique, contient un certain nombre de faussetés. Voici celles que j’ai relevées :

1. La revue de l’Encyclopédie des Nuisances débute en 1984, pas en 1982, et les éditions de l’Encyclopédie des Nuisances n’ont jamais publié aucun livre de Bernanos.

2. Le « Plug, baby, plug » de Macron ne date pas du salon Vivatech de 2024 mais a été prononcé le 10 février 2025 lors du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle à Paris.

3. La campagne de colis piégés de Kaczynski finit en 1995 pas 1994.

4. Le sommet Choose France de 2023 était en mai, pas en juillet.

5. Kasparov n’a pas perdu mais gagné contre Deep Blue en 1996.

6. Charlie Kirk a été assassiné le 10 septembre 2025, pas en août.

7. Le Luddite Club de Brooklyn existait déjà en 2022, il n’a pas été créé en 2024.

8. Dans les années 1970, la Silicon Valley Toxics Coalition n’existait pas, elle a été créée en 1982.

9. Aux éditions Libre, Révolution anti-tech de Kaczynski est sorti en 2021, pas en 2016.

10. Alexis Adjami et Romuald Fadeau ne sont pas les fondateurs des Editions LIBRE.

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