Julien Wosnitza, l’écologie et la Macronie (par Nicolas Casaux)

Julien Wos­nit­za (« diplô­mé en finance et ancien ban­quier en alter­nance », « entre­pre­neur éco­lo­gique », auteur d’un assez mau­vais livre inti­tu­lé Pour­quoi tout va s’ef­fon­drer ?, mélange d’ef­fon­dro­lo­gie et de pro­mo­tion d’un alter­ca­pi­ta­lisme tech­no­lo­gique durable, mili­tant éco­lo­giste, etc.) n’aime pas qu’on s’en prenne à ses amis, à ses col­lègues. Ma der­nière note sur Dion ne lui a donc, évi­dem­ment, pas plu. Le motif qu’il a alors trou­vé pour me déni­grer, c’est qu’il n’est pas sym­pa de cri­ti­quer les gens « qui tentent de se bou­ger comme ils peuvent avec les contraintes actuelles ». Com­pre­nez : Dion fait quelque chose. Faire quelque chose, c’est déjà ça. C’est déjà bien. Cri­ti­quer ceux qui font quelque chose, c’est nul. À ce titre, il ne faut pas non plus cri­ti­quer Macron, Biden ou Xi Jin­ping. Ils font ce qu’ils « peuvent » dans le cadre des « contraintes actuelles ». Lumi­neuse logique (qui per­met, confor­ta­ble­ment, de pas­ser sous silence les men­songes, les contra­dic­tions, l’op­por­tu­nisme, les exac­tions, etc., de n’im­porte qui, d’oc­cul­ter n’im­porte quoi).

Mais pas­sons, l’absurdité de sa remarque est suf­fi­sam­ment évi­dente. Non, l’amusant, c’est que Julien Wos­nit­za, effon­dro­logue fan des Jeux Olym­piques, qui avait vou­lu démar­cher Coca-Cola afin d’obtenir des sous pour dépol­luer les océans, qui pré­di­sait l’effondrement immi­nent de la civi­li­sa­tion au début de la crise du covid, qui espé­rait que Macron lui confie­rait le minis­tère de l’é­co­lo­gie, a été rache­té par l’empire du macro­niste Jean-Marc Bor­rel­lo, et cha­leu­reu­se­ment féli­ci­té pour ça.

Expli­ca­tion. Wos­nit­za était endet­té, s’était fait arna­quer en ten­tant de faire répa­rer le voi­lier qui sert de base à son pro­jet, à son asso­cia­tion, Wings of the Ocean [Les ailes de l’océan], laquelle vise à pro­mou­voir la dépol­lu­tion, à « sen­si­bi­li­ser » les gens « sur les consé­quences des déchets », pro­mou­voir le « zéro déchet », a pour mar­raine Marion Cotillard (entre autres), et compte par­mi ses membres d’hon­neurs un cer­tain Maxime de Ros­to­lan. Bref, un beau pro­jet d’é­co­lo­gie citoyen­niste (net­toyer la merde du capi­ta­lisme tout en pro­mou­vant son (impos­sible) ver­dis­se­ment, et faire pas­ser tout ça pour une sorte de solution).

Fort heu­reu­se­ment, Wos­nit­za fait par­tie du petit cercle d’écologistes qui occupent — aux­quels on four­nit — une par­tie de la scène média­tique consa­crée au sujet en France. Or, dans cette cote­rie figure aus­si ledit Maxime de Ros­to­lan (alias le « révo­lu­tion­naire du légume », ain­si que l’a sur­nom­mé Le Point), qui connait du monde en haut lieu, traîne où il faut, a su se faire bien voir d’une par­tie des riches et des puis­sants, pos­sède les contacts adé­quats dans la Macro­nie, et l’a alors mis en rela­tion avec le « groupe SOS » de Jean-Marc Borrello.

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Petit apar­té. De Ros­to­lan est un des meilleurs repré­sen­tants de ce cénacle d’écologistes plus ou moins proches du pou­voir, amis des entre­prises et des gou­ver­nants, pro­mou­vant un impos­sible et indé­si­rable ver­dis­se­ment de la socié­té indus­trielle capi­ta­liste. Il siège par exemple comme conseiller au « comi­té de tran­si­tion ali­men­taire du groupe Car­re­four ». Il était à l’initiative du fes­ti­val L’An Zéro, qui devait être spon­so­ri­sé par toutes sortes de mul­ti­na­tio­nales et d’entreprises (quelques mots-clés figu­rant sur la pla­quette de pro­mo­tion du fes­ti­val : « villes rési­lientes et cir­cu­laires, maté­riaux inno­vants et archi­tec­ture bas car­bone, réno­va­tion et effi­ca­ci­té éner­gé­tiques, […] voi­ture et bus élec­trique, hybrides, au gaz natu­rel, à hydro­gène, […] éner­gies renou­ve­lables, […] déve­lop­per le bien-être au tra­vail, […] éco-concep­tion, éco­lo­gie indus­trielle et ter­ri­to­riale, […] Numé­rique : le digi­tal au ser­vice des Tran­si­tions, start-up à impact posi­tif, […] ali­gne­ment cœur-corps-esprit de chaque être humain pour un bas­cu­le­ment col­lec­tif favo­rable, […] des temps de silence et de médi­ta­tion, pro­pices à la recon­nexion avec soi-même, […] des confé­rences sur la spi­ri­tua­li­té… »). Etc[1]. Aux côtés de Pablo Ser­vigne, Gaël Giraud, Valé­rie Cabanes et d’autres, il a récem­ment ren­du visite à son altesse papale. De farouches révolutionnaires.

Au pas­sage, on note­ra que les membres de ce cénacle pro­meuvent des théo­ries qui se contre­disent les unes les autres, et sont par­fois intrin­sè­que­ment contra­dic­toires. Ser­vigne pré­dit un effon­dre­ment à venir, garan­ti, pour envi­ron 2030, mais par­fois affirme que cet effon­dre­ment n’est pas sûr, que nous pour­rions l’éviter et par­ve­nir à consti­tuer une civi­li­sa­tion indus­trielle éco­lo­gique (et démo­cra­tique, enfin, par­fois, ce point n’est pas tou­jours pré­sent dans leurs dis­cus­sions). De Ros­to­lan, lui, pro­meut le ver­dis­se­ment du capi­ta­lisme indus­triel. Dion aus­si (tout en se disant anti­ca­pi­ta­liste). Wos­nit­za défend à la fois l’idée d’un effon­dre­ment iné­luc­table de la civi­li­sa­tion et la pos­si­bi­li­té de son ver­dis­se­ment. En somme, un beau tis­su de confu­sions et de contra­dic­tions — du grand n’importe quoi.

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Mais reve­nons-en à Wos­nit­za et son fameux trois mâts. Ain­si qu’il l’explique lui-même dans une publi­ca­tion : « Le groupe SOS gère une petite cen­taine d’associations dans envi­ron 600 éta­blis­se­ments à tra­vers la France. Ils gèrent des hôpi­taux, des Ephad, des chan­tiers de réin­ser­tion pro­fes­sion­nelle, une bras­se­rie Bio, les Bri­gades Nature, des pro­grammes d’aide ali­men­taire, etc… Bref, un groupe asso­cia­tif dans l’humain, le social et la tran­si­tion éco­lo­gique. Mais sur­tout avec une vraie puis­sance finan­cière puisque le groupe réa­lise un chiffre d’affaires de 1,2 mil­liards d’euros et emploie plus de 21.500 salariés ! »

Dis comme ça, pour peu qu’on ne soit pas trop au fait de ce qu’est le capi­ta­lisme, on adhè­re­rait presque.

Le groupe SOS de Bor­rel­lo s’est donc pro­po­sé de rache­ter l’association de Wos­nit­za et son voi­lier. Et Wos­nit­za a joyeu­se­ment accep­té ! S’en est publi­que­ment van­té, etc.

Un groupe qui pèse plus d’un mil­liard d’euros, cela devrait mettre la puce à l’oreille.

En réa­li­té, Jean-Marc Bor­rel­lo, ex-gérant du Palace, une célèbre boite de nuit pari­sienne, « ancien chef de cabi­net sous Fabius, condam­né en 1999 à six mois de pri­son avec sur­sis pour “avoir faci­li­té l’usage illi­cite de stu­pé­fiants en lais­sant se dérou­ler et pros­pé­rer dans les éta­blis­se­ments dont ils avaient la res­pon­sa­bi­li­té […] un tra­fic de stu­pé­fiants consti­tué par une revente et une consom­ma­tion visibles et notoires d’ecstasy” », « pilier de la macro­nie » (Libé­ra­tion), délé­gué géné­ral adjoint de la Répu­blique en marche (LREM), ex-pro­fes­seur d’Emmanuel Macron à Sciences Po, « accu­sé de har­cè­le­ment et d’agressions sexuelles dans son entre­prise » (Libé­ra­tion), impli­qué dans une sinistre affaire de pédo­phi­lie, a tout de l’escroc et du mafieux. Et son « groupe SOS » ne semble pas valoir beau­coup mieux.

Dans un récent article inti­tu­lé « SOS ! L’esprit du capi­ta­lisme infiltre l’associatif », l’Union syn­di­cale Soli­daires dénonce « l’irruption d’une ges­tion mana­gé­riale néo­li­bé­rale dans des sec­teurs d’activité qui en étaient, jusqu’à récem­ment, rela­ti­ve­ment, pré­ser­vés ». Dans un récent livre inti­tu­lé Souf­france en milieu enga­gé, la jour­na­liste Pas­cale-Domi­nique Rus­so dénonce les condi­tions de tra­vail chez Emmaüs, France Terre d’asile, la Macif ou encore… au sein du groupe SOS. Dans leur livre Le Pré­sident des ultra-riches, Michel Pin­çon et Monique Pin­çon-Char­lot sou­ligne com­ment l’important « patri­moine immo­bi­lier » du groupe SOS « pro­vient d’abondantes sub­ven­tions et exemp­tions fis­cales des asso­cia­tions » qui l’intègrent. « Les asso­cia­tions rete­nues pour inté­grer le groupe doivent en effet appor­ter leur patri­moine immo­bi­lier dans la cor­beille de mariage. Le patri­moine de SOS se diver­si­fie avec des hôpi­taux et des biens de luxe comme le Pavillon Ély­sée, un lieu de récep­tion très hup­pé au bas des Champs-Ély­sées. La richesse de cette entre­prise dite sociale et soli­daire pro­vient éga­le­ment de la réduc­tion du coût du tra­vail avec le recours au sta­tut d’autoentrepreneur ou une ges­tion déshu­ma­ni­sée de la main‑d’œuvre avec pour seuls contacts les cour­riels et une pla­te­forme numérique. »

Dans un article publié fin 2018 sur le site des tech­no­fu­rieux d’Usbek & Rica, un des col­la­bo­ra­teurs régu­liers du maga­zine, Vincent Edin, reve­nait sur un papier publié dans le jour­nal Le Monde à pro­pos du groupe SOS :

« Et puis, il y a l’éléphant dans la pièce comme disent les anglo-saxons : le groupe SOS. Cette figure de proue de l’ESS ne donne pas le la en matière de ver­tu pour employer une litote. L’enquête parue cette semaine dans Le Monde est acca­blante. Tré­sor de guerre de 500 mil­lions d’euros ser­vant prin­ci­pa­le­ment à ache­ter des cadres méri­tants (Guy Seb­bah, Nico­las Frois­sard et quelques autres) avec des appar­te­ments pari­siens à la moi­tié du prix du mar­ché… Absence de contrôle démo­cra­tique, pres­sion d’un mana­ge­ment insul­tant, har­ce­lant, ten­ta­tive d’intimidation et de cen­sure des par­te­naires, étran­gle­ment des pres­ta­taires par des direc­teurs des achats char­gés de faire du cost killing ; toutes ces méthodes de mal­frats, dignes des moins éthiques des groupes du CAC 40, sont celles du groupe SOS. Sans comp­ter les élans libi­di­neux mal contrô­lés du fon­da­teur, Jean-Marc Borel­lo, le “Tapie du social” aurait-il en plus de cela quelques res­sem­blances avec DSK ? Au concours de ver­tu, l’ESS n’est pas assu­ré du podium, loin s’en faut. »

On pour­rait conti­nuer (voir l’article publié en 2018 sur le site d’Alter­na­tives Éco­no­miques, inti­tu­lé « Groupe SOS : les médias com­mencent à regar­der der­rière la belle vitrine » et le texte de Clé­ment Gérome publié en 2015 dans la revue Mou­ve­ments, inti­tu­lé « Les entre­pre­neurs sociaux à l’as­saut du monde asso­cia­tif », dans lequel il conclut : « N’y a‑t-il pas ici une contra­dic­tion inso­luble qui laisse à pen­ser que les entre­pre­neurs sociaux sont les “idiots utiles” des grandes entre­prises capi­ta­listes sou­cieuses de redo­rer leur image ? »). Les méthodes et la nature du groupe com­mencent à être connues et exposées.

Comme on pou­vait s’y attendre — il faut être par­ti­cu­liè­re­ment naïf pour pen­ser qu’un gigan­tesque groupe pesant plus d’un mil­liard d’euros et inves­tis­sant dans tout peut être une mer­veilleuse entre­prise, un modèle de ver­tu sociale et d’écologie ; il faut être par­ti­cu­liè­re­ment igno­rant de ce qu’est le capi­ta­lisme pour pen­ser qu’une entre­prise ou un groupe, asso­cia­tif ou non, pour­rait consti­tuer un idéal de pro­bi­té sociale et éco­lo­gique —, c’est conster­nant. Le capi­ta­lisme reste évi­dem­ment le capitalisme.

Alors, moi aus­si je vou­drais le féli­ci­ter. Bra­vo Julien ! Tu brasses des sous, tu montes des pro­jets, tu sti­mules un sec­teur du capi­ta­lisme indus­triel, celui de la dépol­lu­tion — il y a de l’argent à y faire, des choses à y « déve­lop­per », assu­ré­ment, c’est un sec­teur qui ne peut qu’avoir le vent en poupe ! Tu fri­cotes avec des gens géniaux. Tes amis et toi, vous êtes l’avant-garde du nou­veau monde éco­lo­gique et humain à venir, du « capi­ta­lisme d’intérêt géné­ral » que pro­meut ton patron, le macro­niste Jean-Marc Bor­rel­lo (et ça fait rêver). Si vous ne vous bou­giez pas, si vous ne fai­siez pas tout ce que vous faites, comme vous pou­vez, en tout cas, « avec les contraintes actuelles », on se demande bien com­ment la pla­nète ferait pour s’en sortir.

Heu­reu­se­ment, vous êtes là. Alléluia.

(Je suis effec­ti­ve­ment une sorte de para­site, mon cher Julien, ou, plu­tôt, un empê­cheur de tour­ner en rond, dans la mesure où je m’ef­force d’ex­po­ser les men­songes des gens en ton genre, d’ex­po­ser la déma­go­gie, la bêtise, la mal­hon­nê­te­té de tes copains éco­los, et la tienne, la nui­sance que vous repré­sen­tez, en réa­li­té, pour le mou­ve­ment éco­lo­giste, le vrai, celui qui est né avec des gens comme Ber­nard Char­bon­neau et Jacques Ellul en France, et que vous désho­no­rez continuellement).

Nico­las Casaux


  1. Au sujet de Ros­to­lan, voir aus­si : https://josephinekalache.wordpress.com/2018/01/03/maxime-de-rostolan-lentrepreneur-vert/ et https://lundi.am/Permaculture-et-Microferme-maraichere-une-alternative-agricole-entre-mythe-et

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2 comments
  1. Mer­ci cher Nico­las pour tes écrits tou­jours pré­cis, détaillés et sans conces­sions. On a bien besoin de per­sonnes comme toi, loin des ven­deurs d’illusions qui ne pensent, au fond, qu’à ce qui fait tour­ner ce monde affreux : l’argent.

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