La photo de couver­ture de l’ar­ticle (ci-dessus) montre des travailleurs dans une usine d’as­sem­blage de cellules de panneaux solaires photo­vol­taïques, à Dezhou, province de Shan­dong, en Chine.


Dans son livre Des ruines du déve­lop­pe­ment, Wolf­gang Sachs met en relief les consé­quences sociales d’un appa­reil aussi anodin, en appa­rence, que le robot de cuisine :

« Il extrait les jus de fruits en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Quelle merveille ! …à première vue. Il suffit de jeter un coup d’œil sur la prise et le fil pour s’aper­ce­voir qu’on est en face du termi­nal domes­tique d’un système natio­nal et, en fait, mondial. L’élec­tri­cité arrive par un réseau de lignes alimenté par les centrales qui dépendent à leur tour de barrages, de plates-formes off-shore ou de derricks instal­lés dans de loin­tains déserts. L’en­semble de la chaîne ne garan­tit un appro­vi­sion­ne­ment adéquat et rapide que si chacun des maillons est enca­dré par des bataillons d’in­gé­nieurs, de gestion­naires et d’ex­perts finan­ciers, eux-mêmes reliés aux admi­nis­tra­tions et à des secteurs entiers de l’in­dus­trie (quand ce n’est pas à l’ar­mée). En mettant le mixer en marche, on n’uti­lise pas simple­ment un outil, on se branche sur tout un réseau de systèmes inter­dé­pen­dants. Le passage de tech­niques simples à l’équi­pe­ment moderne implique la réor­ga­ni­sa­tion de la société tout entière. »

Ce qu’il écrit à propos d’un robot élec­trique est vrai de tous les objets produits en masse par la société indus­trielle, et notam­ment des appa­reils haute­ment tech­no­lo­giques. La même chose peut être formu­lée à propos d’un panneau solaire photo­vol­taïque, d’une éolienne indus­trielle, d’une centrale à biomasse ou d’un barrage hydro­élec­trique (et, bien évidem­ment, d’une centrale nucléaire, d’une centrale au char­bon, ou d’une exploi­ta­tion pétro­lière ou gazière). Exemple, avec un panneau solaire photo­vol­taïque :

« Il produit de l’élec­tri­cité grâce à la lumière solaire. Quelle merveille ! …à première vue. Il suffit de suivre le câble qui le relie au réseau élec­trique pour s’aper­ce­voir qu’on est en face du termi­nal domes­tique d’un système natio­nal et, en fait, mondial. Sa fabri­ca­tion et son arri­vée sur le site de son utili­sa­tion requièrent un éven­tail inter­na­tio­nal d’opé­ra­tions complexes et polluantes. Depuis les extrac­tions de matières premières, comme les terres rares, en Chine, à leur trai­te­ment en usine, à l’as­sem­blage des compo­sants dans une autre usine, et jusqu’au trans­port mari­time par cargo qui l’ache­mi­nera en Europe. L’élec­tri­cité qu’il produit est trans­mise au travers d’un circuit élec­trique gigan­tesque, et stockée grâce à des systèmes de batte­ries. L’en­semble de la chaîne ne garan­tit un appro­vi­sion­ne­ment adéquat et rapide que si chacun des maillons est enca­dré par des bataillons d’in­gé­nieurs, de gestion­naires et d’ex­perts finan­ciers, eux-mêmes reliés aux admi­nis­tra­tions et à des secteurs entiers de l’in­dus­trie (quand ce n’est pas à l’ar­mée). En mettant le panneau solaire en marche, on n’uti­lise pas simple­ment un outil, on se branche sur tout un réseau de systèmes inter­dé­pen­dants. Le passage de tech­niques simples à l’équi­pe­ment moderne implique la réor­ga­ni­sa­tion de la société tout entière. »

En effet, contrai­re­ment aux préten­tions absurdes mais popu­laires et (car) média­tiques selon lesquelles le panneau solaire photo­vol­taïque (ou l’éo­lienne indus­trielle de 200 mètres de haut) serait une tech­no­lo­gie auto­no­mi­sante, en réalité, celui qui en dépend est tribu­taire — à l’ins­tar de celui qui dépend de n’im­porte quelle tech­no­lo­gie moderne — d’un système indus­triel plané­taire en mesure de produire un tel appa­reil[1]. Impos­sible d’en fabriquer un simple­ment et loca­le­ment, de A à Z, à Concar­neau, en Bretagne, par exemple. Pour cela, il faudrait que vous trou­viez ou produi­siez, dans les envi­rons de Concar­neau, de l’ar­se­nic (semi-conduc­teur), de l’alu­mi­nium, du bore (semi-conduc­teur), du cadmium (utilisé dans certains types de cellules photo­vol­taïques), du cuivre (câblage et certains types de cellules photo­vol­taïques), du gallium, de l’in­dium (utilisé dans les cellules photo­vol­taïques), du mine­rai de fer (acier), du molyb­dène (utilisé dans les cellules photo­vol­taïques), du phos­phore, du sélé­nium, du sili­cium, de l’argent, du tellure et du titane, sans oublier les ouvriers chinois en mesure de fabriquer le panneau solaire, ainsi que les machines néces­saires à sa fabri­ca­tion, les maté­riaux néces­saires à la fabri­ca­tion de ces machines, les machines néces­saires à la fabri­ca­tion de ces machines néces­saires à la fabri­ca­tion du panneau solaire, etc. Pour les mêmes raisons, il est égale­ment impos­sible d’y fabriquer simple­ment et loca­le­ment l’on­du­leur et la batte­rie au lithium qui l’ac­com­pagnent. De la même manière, il est impos­sible d’y fabriquer un smart­phone ; comme pour tous les appa­reils high-tech, il vous faut pour cela une civi­li­sa­tion indus­trielle mondia­li­sée.

***

Toutes les tech­no­lo­gies de produc­tion indus­trielle d’éner­gie dite « verte » — panneaux solaires, éoliennes indus­trielles, centrales à biomasse, barrages, etc. —, comme toutes les tech­no­lo­gies modernes, requièrent ces « bataillons d’in­gé­nieurs, de gestion­naires et d’ex­perts finan­ciers, eux-mêmes reliés aux admi­nis­tra­tions et à des secteurs entiers de l’in­dus­trie (quand ce n’est pas à l’ar­mée) » dont parle Wolf­gang Sachs. Toutes reposent sur le même escla­vage sala­rial, la même servi­tude moderne qui carac­té­risent nos socié­tés indus­trielles. C’est-à-dire qu’elles requièrent et dépendent non seule­ment d’une orga­ni­sa­tion sociale éten­due, très hiérar­chi­sée, très complexe, de type étatique, mais aussi de nombreuses autres indus­tries (indus­trie du béton pour les barrages et les centrales à biomasse, indus­trie de produc­tion du sili­cium pour les panneaux solaires, de produc­tion d’acier pour les éoliennes, etc.), y compris de l’in­dus­trie des combus­tibles fossiles. Ainsi que le rappelle Max Wilbert dans l’en­tre­tien qu’il m’a accordé :

« Les renou­ve­lables sont, sans excep­tion, dépen­dantes des combus­tibles fossiles. Prenons l’exemple des éoliennes. Leurs pales sont faites de plas­tique à partir du pétrole. L’acier qui les compose est produit à l’aide de quan­ti­tés massives de coke, qui est une forme de char­bon. L’in­dus­trie de l’acier est une des indus­tries les plus toxiques au monde, et pour­tant elle est cruciale pour les éoliennes et beau­coup d’autres tech­no­lo­gies “vertes”. Les éoliennes sont lubri­fiées à l’aide de pétrole. Chaque éolienne néces­site des centaines de litres de lubri­fiant. D’ailleurs, Exxon Mobil possède une divi­sion spécia­li­sée dans les lubri­fiants pour éoliennes. Les éoliennes sont trans­por­tées grâce à des camions dépen­dants des combus­tibles fossiles, mises debout grâce à des grues qui carburent au diesel, encas­trées dans leurs fonda­tions en béton (un maté­riau dont la produc­tion est très éner­gi­vore), dont les fosses ont été exca­vées par des machines qui carburent elles aussi au diesel. Et ainsi de suite. »

Ainsi qu’on peut le lire dans un article récem­ment publié sur le site de l’heb­do­ma­daire cana­dien Busi­ness In Vancou­ver et repris sur mining.com, un site majeur consa­cré au secteur minier mondial :

« Étant donné les quan­ti­tés d’alu­mi­nium, de char­bon métal­lur­gique, de cuivre, de zinc et de terres rares néces­saires à chaque éolienne et chaque véhi­cule élec­trique — et étant donné la quan­tité de lithium et de cobalt néces­saires pour les batte­ries des véhi­cules élec­triques — une ques­tion se pose : la tran­si­tion vers une écono­mie à faible émis­sion de carbone nous mènera-t-elle au « pic des métaux » (au point maxi­male de notre produc­tion de métal) ?

Les objec­tifs que les gouver­ne­ments établissent en termes d’éner­gies renou­ve­lables et de véhi­cules élec­triques néces­si­te­ront une augmen­ta­tion massive des extrac­tions minières, et la ques­tion se pose de savoir si suffi­sam­ment de mines pour­ront être construites à temps pour atteindre ces objec­tifs en temps voulu.

Une récente étude menée par Meta­bo­lic, Copper 8 et l’uni­ver­sité de Leiden pour le gouver­ne­ment néer­lan­dais estime que la produc­tion mondiale de certains métaux serait multi­pliée par 12 d’ici 2050 si tous les signa­taires de l’ac­cord de Paris respec­taient leurs enga­ge­ments de décar­bo­ni­sa­tion de l’éco­no­mie. […]

Une étude s’inquiète de la produc­tion d’argent, utilise dans les cellules des panneaux solaires photo­vol­taïques. Une autre de celle de lithium et de cobalt, qui sont néces­saires aux batte­ries lithium-ion des véhi­cules élec­triques. […]

Par ailleurs, les métaux comme l’acier et le cuivre peuvent — et vont être — recy­clés. Une augmen­ta­tion de 1400% de la produc­tion de véhi­cules élec­triques n’im­plique pas néces­sai­re­ment une augmen­ta­tion simi­laire de la demande en cuivre, puisqu’une partie pourra prove­nir du recy­clage.

Mais il ne fait aucun doute que le monde aura besoin de plus de cuivre, d’acier, de terres rares et de beau­coup d’autres métaux critiques au cours des deux prochaines décen­nies. Cette néces­saire augmen­ta­tion des extrac­tions minières aura des impacts sur les terres, les eaux, les forêts et les peuples autoch­tones.

Ainsi qu’un rapport du Parle­ment Euro­péen l’af­firme : « Une augmen­ta­tion majeure des extrac­tions de matières premières aura de graves consé­quences pour les commu­nau­tés locales et l’en­vi­ron­ne­ment, et génè­rera d’im­por­tantes émis­sions de gaz à effet de serre. »

En outre, la produc­tion éner­gé­tique des indus­tries des éner­gies dites « vertes » s’ajoute aux autres produc­tions indus­trielles d’éner­gie (nucléaire, char­bon, gaz, pétrole), loin de les supplan­ter, et alimente les mêmes socié­tés, la même société, le même mode de vie, les mêmes appa­reils, les mêmes usages, tous plus anti-écolo­giques les uns que les autres (panneaux solaires sur les toits d’usines, éoliennes pour alimen­ter en élec­tri­cité smart­phones, télé­vi­seurs, ordi­na­teurs, etc., dont les produc­tions sont autant de catas­trophes envi­ron­ne­men­tales et sociales).

La consom­ma­tion de combus­tibles fossiles a encore battu un record en 2017, et en 2018, et un nouveau record devrait être battu en 2019. La produc­tion éner­gé­tique faus­se­ment “verte” ne fait que s’ajou­ter au reste de la produc­tion éner­gé­tique qui conti­nue (lui aussi) à croître allè­gre­ment.
Autre illus­tra­tion du phéno­mène.

Ce que Philippe Bihouix écrit à propos de la crois­sance « verte » carac­té­rise tout aussi bien la soi-disant « tran­si­tion écolo­gique » promue par toutes et tous — poli­ti­ciens, ONG (Green­peace, WWF, etc.), écolo­gistes auto­ri­sés… — dans les médias de masse. Leur tran­si­tion écolo­gique

« se base, en tout cas dans son accep­tion actuelle, sur le tout-tech­no­lo­gique. Elle ne fera alors qu’ag­gra­ver les phéno­mènes que nous venons de décrire, qu’em­bal­ler le système, car ces inno­va­tions “vertes” sont en géné­ral basées sur des métaux moins répan­dus, aggravent la complexité des produits, font appel à des compo­sants high tech plus durs à recy­cler. Ainsi du dernier cri des éner­gies renou­ve­lables, des bâti­ments “intel­li­gents”, des voitures élec­triques, hybrides ou hydro­gè­ne… […]

Avec la [tran­si­tion écolo­gique], nous aime­rions appuyer timi­de­ment sur le frein tout en restant pied au plan­cher : […] Ce qui nous attend à court terme, c’est une accé­lé­ra­tion dévas­ta­trice et morti­fère, de la ponc­tion de ressources, de la consom­ma­tion élec­trique, de la produc­tion de déchets ingé­rables, avec le déploie­ment géné­ra­lisé des nano­tech­no­lo­gies, des big data, des objets connec­tés. Le saccage de la planète ne fait que commen­cer. »

Le déve­lop­pe­ment du bio et des éner­gies renou­ve­lables n’ar­rête malheu­reu­se­ment pas le déve­lop­pe­ment.

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Ce qui nous amène à la distinc­tion entre tech­niques auto­ri­taires et tech­niques démo­cra­tiques que propo­sait Lewis Mumford. « Les tech­niques démo­cra­tiques sont les méthodes de produc­tion à petite échelle, repo­sant prin­ci­pa­le­ment sur les compé­tences humaines et l’éner­gie renou­ve­lable, faisant un usage limité des ressources natu­relles. Elles demeurent toujours sous la direc­tion active de l’ar­ti­san ou du paysan. […] la tech­nique auto­ri­taire […] n’est pas déli­mi­tée par les coutumes et les senti­ments humains, elle repose sur une contrainte physique impi­toyable, elle a créé des machines humaines complexes compo­sées de parties inter­dé­pen­dantes spécia­li­sées, stan­dar­di­sées. Malgré sa tendance conti­nuelle à la destruc­tion, la tech­nique tota­li­taire est bien accueillie parce qu’elle permet la première écono­mie d’abon­dance contrô­lée. La tech­nique a accepté un prin­cipe de base de la démo­cra­tie selon lequel chaque membre de la société doit avoir une part de ses biens, faisant dispa­raître tous les autres vestiges de la démo­cra­tie. »

Theo­dore Kaczynski formu­lait égale­ment, à sa manière, cette distinc­tion :

« Nous faisons une distinc­tion entre deux types de tech­no­lo­gies : la tech­no­lo­gie cloi­son­née et la tech­no­lo­gie systé­mique. La première, qui se déve­loppe au niveau de petites cellules circons­crites, jouit d’une grande auto­no­mie et ne néces­site pas d’aide exté­rieure. La seconde s’ap­puie sur une orga­ni­sa­tion sociale complexe, faite de réseaux inter­con­nec­tés. »

Malheu­reu­se­ment, la quasi-tota­lité des person­na­li­tés, asso­cia­tions, groupes, orga­ni­sa­tions et médias écolo­gistes grand public ne réalisent pas (ou occultent) toute la complexité de la situa­tion dans laquelle nous nous trou­vons, et parlent d’au­to­no­mie et de démo­cra­tie tout en faisant la promo­tion de tech­no­lo­gies qui ne relèvent ni de l’au­to­no­mie ni de la démo­cra­tie.

Les écolo­gistes qui militent en faveur des éner­gies dites « vertes » ou « renou­ve­lables » type panneaux solaires photo­vol­taïques, éoliennes indus­trielles, centrales à biomasse, barrages, etc., militent en faveur de la société indus­trielle plané­taire telle qu’elle existe actuel­le­ment (ou, du moins, en faveur d’une orga­ni­sa­tion sociale tout aussi anti­dé­mo­cra­tique). Les panneaux solaires photo­vol­taïques et les batte­ries au lithium sont indis­so­ciables de l’Em­pire mondia­lisé qui asser­vit les popu­la­tions et détruit le monde natu­rel, tout comme les appa­reils que ces tech­no­lo­gies vertes servent à alimen­ter en éner­gie (réfri­gé­ra­teurs, ordi­na­teurs, smart­phones, tablettes, télé­vi­seurs, etc.), et comme l’in­ter­net lui-même. Les hautes tech­no­lo­gies et, plus géné­ra­le­ment, le système indus­triel dont elles parti­cipent et dépendent, requièrent, selon toute logique, une société de masse, hiérar­chique, bien trop complexe, popu­leuse et éten­due pour être orga­ni­sée d’une manière véri­ta­ble­ment démo­cra­tique — c’est-à-dire selon les prin­cipes de la démo­cra­tie directe.

Seule­ment, la plupart des gens — et des écolo­gistes — rejettent l’idée de devoir renon­cer à des tech­no­lo­gies dont l’idéo­lo­gie du progrès leur a inculqué qu’elles étaient essen­tielles à la vie humaine, au bonheur — bien qu’elles existent tout au plus depuis quelques dizaines d’an­nées. L’idée d’une vie sans inter­net, sans pouvoir commu­niquer instan­ta­né­ment avec n’im­porte qui à l’autre bout du monde, sans méde­cine high-tech, sans télé­phones portables, sans GoPro pour envoyer des vidéos sur YouTube, sans voitures, sans ordi­na­teurs, etc., les effraie, leur paraît triste et morne, indé­si­rable — preuve de la réus­site du condi­tion­ne­ment progres­siste.

Pour­tant, étant donné, d’une part, que la produc­tion de hautes tech­no­lo­gies implique néces­sai­re­ment des destruc­tions et pollu­tions envi­ron­ne­men­tales ainsi qu’une orga­ni­sa­tion sociale anti­dé­mo­cra­tique (« auto­ri­taire » pour reprendre la termi­no­lo­gie de Mumford) et, d’autre part, qu’un mode de vie basé sur des tech­no­lo­gies douces (ou « démo­cra­tiques ») est infi­ni­ment plus épanouis­sant, plus humain, plus dési­rable, un tel rejet est absurde. En effet, contrai­re­ment aux simplismes menson­gers que la culture domi­nante enseigne au sujet du passé, l’hu­ma­nité n’er­rait pas dans la tris­tesse, la peine, la peur et le malheur avant l’in­ven­tion d’in­ter­net. Ce qui ne revient pas à dire que l’on pour­rait consi­dé­rer le passé en bloc comme un para­dis perdu où tout le monde nageait dans le bonheur partout et de tout temps — évitons de tomber dans un autre simplisme absurde, à l’ins­tar du mythe du progrès, et qui se conten­te­rait d’ailleurs de l’in­ver­ser.

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Des orga­ni­sa­tions sociales toujours plus déme­su­rées, inhu­maines, anti­dé­mo­cra­tiques et inéga­li­taires, des destruc­tions tous azimuts, inexo­rables et crois­santes du monde natu­rel (destruc­tion des forêts, destruc­tion et/ou pollu­tion des sols, des océans, des mers, des cours d’eau, de l’at­mo­sphère, etc.), un malaise social de plus en plus prégnant (stress, angoisses, dépres­sions, violences, etc.), tels sont les coûts du mal nommé progrès, dont il n’existe mani­fes­te­ment pas de version durable ou écolo­gique.

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Ainsi que l’a écrit Alain Gras dans un article inti­tulé « L’illu­sion de la fata­lité tech­nique », publié dans la revue l’Éco­lo­giste n°5, 2001 :

« L’homme moderne n’est pas seule­ment un être dont la vie est façon­née par le travail et le désir investi dans la consom­ma­tion, il est aussi celui dont le confort dans la vie quoti­dienne dépend à un degré infi­ni­ment plus élevé qu’au­pa­ra­vant d’en­ti­tés invi­sibles et omni­pré­sentes : il est l’homme “bran­ché” que décrit l’ima­ge­rie popu­laire. Bran­ché par la prise du rasoir sur l’usine élec­trique, bran­ché par la pompe à essence sur le puits de pétrole du Koweït [et, j’ajou­te­rai : sur la défo­res­ta­tion et la mono­cul­ture de palmiers à huile en Indo­né­sie, bran­ché sur les viola­tions des droits humains, les massacres et les dévas­ta­tions envi­ron­ne­men­tales au Congo, où sont extraits, entre autres choses, le coltan et le cobalt des télé­phones et des ordi­na­teurs portables, bran­ché sur de multiples ravages sociaux et écolo­giques à travers le globe, par exemple en Chine et bien­tôt au Groen­land où sont extraites les terres rares néces­saires aux tech­no­lo­gies dites vertes, bran­ché sur d’autres nuisances sociales et écolo­giques au Chili d’où provient le lithium des batte­ries des appa­reils élec­triques], bran­ché sur le monde par CNN et le satel­lite dans l’es­pace, bran­ché par la ligne aérienne sur New York ou par la voie ferrée sur Lyon, sur Concorde ou le TGV, et débran­ché de ses semblables ! Cet homme, entouré d’objets tech­niques, ne voit la tech­nique que sous sa forme la plus naïve et la moins dange­reuse. Il admire la gran­deur de la taille et de la puis­sance, il ne s’aperçoit pas qu’il devient tota­le­ment dépen­dant. Il ne sait rien de la manière dont sont diri­gés les grands systèmes tech­niques qui se cachent sous la surface du réel quoti­dien. »

Baotou, Chine, février 2011 : Cet immense lac (11km²) est rempli des rési­dus toxiques reje­tés par les diffé­rentes usines de trai­te­ment de terres rares qui l’en­tourent. 9 300 000 tonnes de terres rares et 95 000 tonnes de thorium radio­ac­tif, extrê­me­ment dange­reux pour les villa­geois qui vivent aux alen­tours. Ce lac toxique n’est qu’à 10 km du fleuve jaune. (Photo by Vero­nique de Vigue­rie/Repor­tage by Getty Images)

Les tech­no­lo­gies produc­trices d’éner­gie soi-disant « verte » ou « renou­ve­lable » et les tech­no­lo­gies dites « vertes » en géné­ral requièrent ces « grands systèmes tech­niques » dont l’hu­main moderne a été rendu dépen­dant et qui, selon toute logique, ne pour­ront jamais être rendus ni démo­cra­tiques ni écolo­giques.

***

Dans un numéro hors-série du Nouvel Obser­va­teur en date de juin-juillet 1972, portant sur l’éco­lo­gie, figu­rait ce tableau :

Société à tech­no­lo­gies dures Commu­nau­tés à tech­no­lo­gies douces
Grands apports d’éner­gie

Maté­riaux et éner­gie non recy­clés

Produc­tion indus­trielle

Prio­rité à la ville

Séparé de la nature

Limites tech­niques impo­sées par l’ar­gent…

Petits apports d’éner­gie

Maté­riaux recy­clés et éner­gies inépui­sables seule­ment

Produc­tion arti­sa­nale

Prio­rité au village

Inté­grée à la nature

Limites tech­niques impo­sées par la natu­re…

(Si l’ex­pres­sion « éner­gies inépui­sables » figure dans la colonne tech­no­lo­gies douces, c’est parce qu’il est évidem­ment possible d’uti­li­ser les éner­gies renou­ve­lables du soleil, du vent et de l’eau de manières démo­cra­tiques (ou « douces »). Ce qu’a fait l’hu­ma­nité pendant la quasi-tota­lité de son exis­tence. Par exemple, en ce qui concerne le solaire, en construi­sant une maison selon les prin­cipes de l’ar­chi­tec­ture biocli­ma­tique, en utili­sant les prin­cipes du solaire passif, en construi­sant soi-même un panneau solaire ther­mique (en ayant recours à de la récu­pé­ra­tion, en recy­clant divers objets) ou, en ce qui concerne l’éo­lien, au travers du prin­cipe du moulin à vent, etc.)

Il est assez navrant de consta­ter que près de 50 ans après, le discours écolo­giste domi­nant, celui que relaient désor­mais L’Obs et tous les autres médias grand public (et les Cyril Dion, YAB & Co., à quelques nuances près), n’est plus qu’un plai­doyer en faveur des fausses solu­tions techno-indus­trielles que sont les éner­gies dites « renou­ve­lables » indus­trielles, qui visent unique­ment à perpé­tuer le mode de vie haute­ment tech­no­lo­gique moderne, à prolon­ger l’ex­pan­sion et le fonc­tion­ne­ment morti­fère de l’Em­pire.

Ainsi que l’écri­vait déjà Jaime Semprun en juin 1990[2] :

« Les écolo­gistes sont sur le terrain de la lutte contre les nuisances ce qu’é­taient, sur celui des luttes ouvrières, les syndi­ca­listes : des inter­mé­diaires inté­res­sés à conser­ver les contra­dic­tions dont ils assurent la régu­la­tion, des négo­cia­teurs voués au marchan­dage (la révi­sion des normes et des taux de noci­vité remplaçant les pour­cen­tages des hausses de salaire), des défen­seurs du quan­ti­ta­tif au moment où le calcul écono­mique s’étend à de nouveaux domaines (l’air, l’eau, les embryons humains ou la socia­bi­lité de synthèse) ; bref, les nouveaux cour­tiers d’un assujet­tis­se­ment à l’éco­no­mie dont le prix doit main­te­nant inté­grer le cout d’un “envi­ron­ne­ment de qualité”. […]

Dire de la pratique des écolo­gistes qu’elle est réfor­miste serait encore lui faire trop d’hon­neur, car elle s’ins­crit direc­te­ment et déli­bé­ré­ment dans la logique de la domi­na­tion capi­ta­liste, qui étend sans cesse, par ses destruc­tions mêmes, le terrain de son exer­cice. Dans cette produc­tion cyclique des maux et de leurs remèdes aggra­vants, l’éco­lo­gisme n’aura été que l’ar­mée de réserve d’une époque de bureau­cra­ti­sa­tion, où la “ratio­na­lité” est toujours défi­nie loin des indi­vi­dus concer­nés et de toute connais­sance réaliste, avec les catas­trophes renou­ve­lées que cela implique. »

L’éco­lo­gie se résume aujourd’­hui à l’im­plan­ta­tion, un peu partout, de centrales solaires, de parcs éoliens, de centrales à biomasse, d’éco-quar­tiers aux normes HQE (Haute Qualité Envi­ron­ne­men­tale), BBC (Bâti­ment Basse Consom­ma­tion) ou encore THPE (Très Haute Perfor­mance Envi­ron­ne­men­tale), aux voitures élec­triques, aux écono­mies d’éner­gie et à l’ef­fi­cience éner­gé­tique, etc., toutes choses qui n’en­travent aucu­ne­ment la destruc­tion du monde natu­rel, puisqu’elles y parti­cipent. C’est-à-dire que l’éco­lo­gie domi­nante est un mensonge qui consiste à quali­fier de vert, propre ou durable ce qui n’est ni vert, ni propre, ni durable. Au bout du compte, elle repose sur le mythe selon lequel la civi­li­sa­tion indus­trielle (le monde moderne, tech­no­lo­gique­ment parlant) pour­rait deve­nir écolo­gique (et démo­cra­tique même, pour les plus auda­cieux des écolo­gistes média­tiques), au travers de quelques ajus­te­ments tech­niques et de quelques réformes poli­tiques.

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Une des nombreuses raisons pour lesquelles société indus­trielle et démo­cra­tie sont anti­no­miques relève d’une chose très simple, comprise et souli­gnée par beau­coup depuis bien long­temps, dont Jean-Jacques Rous­seau, dans son Projet de consti­tu­tion pour la Corse, rédigé en 1765 :

« Un gouver­ne­ment pure­ment démo­cra­tique convient à une petite ville plutôt qu’à une nation. On ne saurait assem­bler tout le peuple d’un pays comme celui d’une cité et quand l’au­to­rité suprême est confiée à des dépu­tés le gouver­ne­ment change et devient aris­to­cra­tique. »

Ou Lewis Mumford, qui affir­mait en 1973 que « la démo­cra­tie est une inven­tion de petite société. Elle ne peut exis­ter qu’au sein de petites commu­nau­tés. Elle ne peut pas fonc­tion­ner dans une commu­nauté de 100 millions d’in­di­vi­dus. 100 millions d’in­di­vi­dus ne peuvent être gouver­nés selon des prin­cipes démo­cra­tiques. »

***

Aujourd’­hui, loin des analyses — presque deve­nues grand public, à l’époque — de certains écolo­gistes des années 70 selon lesquels le seul futur possible (et dési­rable) pour l’es­pèce humaine impliquait le déman­tè­le­ment de la tech­no­cra­tie plané­taire au profit de commu­nau­tés à taille humaine, démo­cra­tiques, affran­chies des tech­no­lo­gies auto­ri­taires (dont la high-tech) et basées sur des tech­no­lo­gies « douces » (ou basses tech­no­lo­gies), tous les médias, les gouver­ne­ments et les écolo­gistes grand public affirment que les solu­tions à tous nos problèmes sont à cher­cher du côté de ces mal nommées éner­gies « renou­ve­lables » et des tech­no­lo­gies dites « vertes » en géné­ral.

***

Et main­te­nant la partie la moins drôle. Une fois que l’on comprend que le discours écolo­giste domi­nant relève de la foutaise. Que rien de ce qu’il propose ne fera cesser ni la destruc­tion du monde natu­rel ni l’ex­ploi­ta­tion de l’hu­main par l’hu­main dans le cadre de socié­tés toujours plus inéga­li­taires. Que ce qui devrait se produire pour que le désastre socioé­co­lo­gique en cours prenne fin — à savoir le déman­tè­le­ment complet de la société indus­trielle, la disso­lu­tion des socié­tés de masse en une multi­tude de socié­tés à taille humaine, adap­tées à leurs terri­toires écolo­giques, fondées sur des tech­no­lo­gies douces — consti­tue le pire cauche­mar de tous les diri­geants poli­tiques et corpo­ra­tistes. Qu’ils ne le permet­tront jamais. Que la plupart des gens ne le souhaitent pas davan­tage. On réalise à quel point nous sommes mal embarqués.

Certains trouvent alors du récon­fort auprès des collap­so­logues qui leur assurent que l’ef­fon­dre­ment est pour bien­tôt, que tout cela[3] va finir. Et qui promeuvent prin­ci­pa­le­ment une sorte de survi­va­lisme — parfois teinté de mysti­cisme.

Face aux innom­brables injus­tices que la civi­li­sa­tion indus­trielle implique, à l’en­contre des humains comme du monde natu­rel et de toutes les espèces vivantes, et étant donné ce qui est en jeu, nous consi­dé­rons plutôt qu’il nous faut faire notre possible pour édifier une culture de résis­tance, afin de parti­ci­per au combat pour la mettre hors d’état de nuire.

Nico­las Casaux


  1. Voir : https://partage-le.com/2016/06/le-desastre-ecolo­gique-renou­ve­lable-des-toke­lau/
  2. http://www.piece­set­main­doeuvre.com/spip.php?arti­cle37
  3. https://partage-le.com/2017/12/8414/

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Comments to: Confu­sion renou­ve­lable et tran­si­tion imagi­naire (par Nico­las Casaux)
  • 3 février 2019

    La lecture d’Ishmael de Daniel Quinn, la postface de Nicolas Casaux m’a conduite vers votre site. Très sensible aux arguments développés dans le livre, il y a 20 ans, et à vos articles, je me sens plutôt déprimée…! Je suis un peu âgée (67 ans) pour m’investir dans un mode de vie alternatif, je peux jouer au colibri à mon niveau, ce que je fais déjà et finalement je communique avec vous par le système en question, par internet. Et pourtant, il est bon que ces idées circulent, même chez les vieux !

    Reply
  • 19 février 2019

    Oui on sait, ou plutôt on sait-sans-faire, on met tout cela dans un coin et, comme ‘il faut bien vivre’, et comme l’offre mercantile ne propose RIEN de ce genre, on vit avec.
    On vit avec cette évidence, nous dévastons la planète, la seule, l’unique, en collusion active avec nos dieux, les ultra-riches, qui décident de ce qui est rentable et de ce qui ne l’est pas et nous enferment par mille tours de salauds : cirque médiatique, jeux addictifs, travailler plus pour gagner plus (si si c’est vrai, l’horizon du bonheur !), devenir milliardaire (‘il’ nous a ressorti son boniment de clown triste), voiture électrique verte (qui produit des déchets tueurs sur cent-mille ans),

    Si je/nous sommes réduits à devoir survivre en travaillant jusqu’à l’épuisement sans pouvoir lever le nez, quel portion de cerveau disponible nous reste-t-il pour construire/faire/vivre autre-chose ?

    On en revient toujours à la solution locale, maitrisable par tous. (re)Constituer une société d’humains qui s’isole (du point de vue mercantile) du monde capitaliste afin de vivre en accord avec la nature, ses possibilités, le bon sens du vivant qui se reproduit sans dévaster son environnement (unique).

    on pense alors aux très rares expériences de qqs communes … qqs familles vraiment quasi autonomes.
    Vraies révolutions.

    Reply
  • 8 avril 2019

    J’approuve en grande partie ce texte. on sait tout ça, on le vit vraiment avec ma famille : on a vécu à trois en yourte sans électricité pendant plus d’un an, juste avec un poele pour chauffer l’eau pour se laver, cuisiner…etc

    J’approuve mais je reste positif (sans collapsologues;) et je déplore le manque de mention du nucléaire dans ce texte:

    – ça évolue quand même dans la bonne direction (on rale toujours en France ;). Aprés, je comprends aussi qu’il faille des articles chocs

    – déjà, si on arrive à limiter LE NUCLEAIRE, ça serait pas mal. les panneaux photovoltaiques créent des déchets mais moins gravent que le nucléaire.

    – beaucoups de jeunes sont conscients et certains déjà actifs. Certains vieux aussi bien sûr. (on a 50 ans et ma mère est trés active).

    – je ne suis pas naîf non plus mais pas assez égocentrique non plus pour pleurer sur le sort de l’humanité. Un peu triste pour l’écosystème que l’on entrainerait avec nous si on réagit trop tard.

    – maintenant, dans notre yourte, on s’est modernisé, on utilise de “mauvaises énergies”: du gaz et de petits panneaux photovoltaiques.
    J’espère qu’on n’est pas visé par cet article parce qu’on va quand même pédaler pour faire tourner la machine à laver le linge!

    -J’espère aussi que l’auteur du texte fait sa part

    -Faites aussi la votre!! svp

    Reply
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