Exceptionnel. On aurait pu penser que la bêtise militante avait touché le fond, mais non, elle creuse encore. Ces derniers jours, quelques mois après Le Mouton numérique, plusieurs médias supposément alternatifs/indépendants (Next.ink, Reporterre et Vert) ont publié, presque en même temps, des articles critiques du mouvement Anti-Tech Resistance visant, plus largement, à discréditer tous les groupes et toutes les personnes qui osent soutenir que les technologies modernes posent intrinsèquement problème.
Étant donné que leur contenu est à peu près le même et que celui de Vert s’en prend ostensiblement au site auquel je contribue (Le Partage), je me contenterai de commenter celui-ci.
Avant-hier, donc, le 7 octobre 2025, un scribouillard du nom de Julien Marsault a publié, sur le site du média « Vert » (vert.eco), un article intitulé « En guerre contre la technologie, le mouvement réactionnaire Anti-Tech Résistance brouille les pistes pour infiltrer le mouvement écolo ».
L’objet du texte, comme l’indique le titre, consiste à faire valoir qu’Anti-Tech Resistance (ATR) n’est pas un mouvement écologiste respectable mais un groupe de terroristes réactionnaires à combattre. Au passage, « Pièces et main d’œuvre (PMO), Floraisons ou Le Partage » sont rangés dans le même sac qu’ATR.
Il y aurait beaucoup à dire sur l’article, son auteur, le média qui le publie. Mais ayant déjà discuté du média Vert (ici), je me contenterais de souligner trois choses, les plus significatives selon moi :
I. La thèse principale d’ATR est à peine évoquée et jamais discutée.
Marsault écrit que pour ATR, « la technologie et l’ère industrielle sont la cause des maux de notre époque, de la crise climatique jusqu’aux inégalités de richesse. Et, selon ses adeptes, il est urgent d’arrêter la “mégamachine” furieuse et omnipotente qui dévaste le monde. […] Pour les anti-tech, annihiler la technologie est l’unique solution pour échapper à l’extinction de l’espèce humaine. »
Un résumé sommaire. Mais soit. Pour ATR, effectivement, et je partage cette perspective, la technologie constitue le facteur principal de la catastrophe sociale et écologique en cours. Par « technologie », il faut ici entendre les hautes technologies, ou les « technologies autoritaires », selon la catégorisation proposée par l’historien états-unien Lewis Mumford (cf. Technique autoritaire et technique démocratique, La Lenteur, 2021) ; c’est-à-dire les technologies dont la conception et la production exigent une importante division spécialisée du travail, et donc une société de masse, autoritaire, hiérarchiquement structurée. Ce qui englobe l’ensemble des technologies nées avec et à la suite de la révolution industrielle, mais pas seulement.
En très bref, ATR, à l’instar des anti-industriels, des « technocritiques » (conséquents) et des naturien∙nes, soutient que la technologie n’est pas « neutre » ; que toute technologie possède des implications sociales (en matière de spécialisation et de division du travail, par exemple, et donc de concentration du pouvoir, etc.) et matérielles (matières premières nécessaires pour leur production, effets de leur extraction, effets de leur utilisation) ; que certaines technologies exigent donc intrinsèquement, nécessairement, inéluctablement, un ordre social autoritaire, hiérarchique, en raison de leur caractéristiques constitutives : ces technologies sont appelées « technologies autoritaires » ; et ainsi que ces technologies « autoritaires » ne peuvent faire l’objet d’une réappropriation collective, ne peuvent être rendues compatibles avec des sociétés réellement démocratiques, et devraient donc être abandonnées ou combattues.
Pour un développement plus poussé de l’argumentaire, il est possible de se référer, par exemple, à ce texte ou à celui-ci.
L’article de Vert prétend démontrer qu’ATR défend une perspective réactionnaire mais n’examine pas du tout ces idées. Au lieu de cela, afin de discréditer ATR (et d’autres groupes ou collectifs comme PMO, Floraisons et Le Partage), Vert et Marsault emploient deux moyens : la calomnie et l’argument d’autorité.
II. La calomnie
L’article de Marsault prétend par exemple « que, comme d’autres structures en France – Pièces et main d’œuvre (PMO), Floraisons ou Le Partage –, ATR défend une vision sociétale réactionnaire et délibérément confuse », une « pensée hostile au droit à l’avortement, aux communautés LGBTQIA+, à la médecine moderne et aux “gauchistes” en tout genre, grandement inspirée des écrits du terroriste américain ». Pour soutenir cette enfilade de perles accusatoires, pas une seule citation, pas un lien, pas une référence. Du grand journalisme.
III. Un expert en contre-terrorisme comme autorité de référence
L’aspect le plus lunaire de l’article de Vert, c’est évidemment ça. C’est que Julien Marsault et ses collègues de Vert n’ont rien trouvé de mieux, pour dénigrer ATR et les opposant∙es au techno-monde, que d’invoquer les dires d’un spécialiste du « contre-terrorisme », Mauro Lubrano. Lubrano est maître de conférences en relations internationales et politique à l’Université de Bath depuis 2022, docteur en relations internationales de l’Université de St Andrews (CSTPV). Expert du terrorisme (en tout cas de ce que les puissances dominantes appellent terrorisme) et de la violence politique (idem), il collabore avec l’International Centre for Counter-Terrorism (ICCT, « Centre international pour le contre-terrorisme ») basé à La Haye, en Hollande, et s’intéresse depuis quelques années aux courants « anti-technologie » (qu’il assimile, donc, à du terrorisme). Il est l’auteur de Stop the Machines: The Rise of Anti-Technology Extremism (« Halte aux machines : La montée de l’extrémisme anti-technologique », non traduit, Polity, 2025).

Bref, Vert a demandé à un gardien de la forteresse d’évaluer la légitimité de celles et ceux qui veulent la démanteler. Pour le dire encore autrement, Vert a fait appel à un contre-révolutionnaire professionnel – stipendié par l’institution universitaire, qui collabore avec des agences gouvernementales des puissances dominantes afin de défendre l’ordre établi contre tout ce qui pourrait être susceptible de le déstabiliser, dont la vision du monde est celle des dirigeants étatiques des pseudo-démocraties contemporaines, des gouvernementeux d’ici et d’ailleurs, et qui pourrait donc aussi bien travailler avec le gouvernement de Donald Trump que celui d’Emmanuel Macron en vue d’assurer leur défense –, afin de démontrer qu’ATR n’est pas « révolutionnaire » mais « réactionnaire ».
Il fallait oser. Autant demander à un préfet de police si le Black Bloc ou les anarchistes sont un groupe digne et respectable.
Dans son livre sur l’« extrémisme anti-technologie », Lubrano approuve la perspective « du directeur du FBI Christopher Wray », qu’il cite favorablement. Et n’ayez pas d’inquiétude concernant la menace du mouvement anti-tech. Comme l’écrit Lubrano : « Un travail efficace des services de renseignement et des forces de l’ordre […] devrait suffire à le maintenir sous contrôle. »
Ce que le texte de Vert démontre en fait, c’est un positionnement. Le média Vert et son personnel appartiennent au camp de défense de l’ordre dominant, au camp qui scrute les menaces terroristes qui pèsent sur lui afin de mieux consolider son règne.
Le papier de Vert ne discute pas des thèses de l’anti-industrialisme, de la critique de la technologie ; il externalise son jugement à un expert du contre-terrorisme (ICCT) pour disqualifier a priori ATR et toutes celles et ceux qui s’opposent au système techno-industriel dans son ensemble.
Tandis que Gaëtan Gabriele, le « chief lol officer » (autrement dit le clown) de Vert, fait la promotion de la boisson commercialisée par l’entreprise Bonjour ou du forfait de téléphonie mobile proposé par Telecoop, Julien Marsault traite de terroristes celles et ceux qui, ayant sérieusement réfléchi aux implications de la technologie, rejettent la vieille chimère d’un système techno-industriel « réappropriable », rendu « vert », « propre » ou que je sais-je encore.
Vert incarne toute l’inanité et la fatuité militante actuelles. Des fanfarons qui prétendent contester le capitalisme, l’ordre dominant, mais qui défendent en fait l’essentiel du capitalisme et de ses valeurs et ne jurent que par des figures d’autorité issues de ses institutions (universitaires et scientifiques, notamment). Des idiots utiles du techno-monde et des principales formes de domination contemporaines (le capitalisme, l’État et la technologie).
Le véritable rôle – le rôle objectif – de Vert et des médias connexes consiste à s’assurer que le gros du mouvement écolo-militant ne s’intéresse pas aux analyses technocritiques ou anti-industrielles et demeure captif des mystifications éco- ou alter-technologistes, du mythe – notamment entretenu par les institutions universitaires et scientifiques du système – selon lequel une civilisation techno-industrielle verte et démocratique pourrait exister.
Nicolas Casaux
ANNEXE
Pour comprendre pourquoi Maura Lubrano s’en prend aux « extrémistes anti-technologie », comme il les appelle, il faut comprendre sa perspective générale. D’après son livre (Stop the Machines), nous pouvons résumer les choses comme suit :
- Lubrano part du principe selon lequel « nous ne pouvons et ne devons pas arrêter le progrès, mais nous pouvons et devons nous efforcer de réduire l’aliénation qui l’accompagne ». En effet : « Il n’est pas nécessaire de décrire à quel point la technologie a amélioré nos vies. Comme l’a souligné la brève discussion fournie dans le premier chapitre, nous faisons l’expérience des merveilles de la technologie et en bénéficions tous les jours. Je ne voudrais surtout pas que tout cela disparaisse. »
- Il estime donc que la technologie est dans l’ensemble une bonne chose et que son développement devrait continuer. Mais quid des différents problèmes qu’elle pose et qu’il reconnait ? Eh bien, Lubrano pense que la technologie est « réformable », qu’il n’est donc pas besoin d’y renoncer, de l’abandonner. Or :
- « [Les extrémistes anti-technologie cherchent] à éradiquer la technologie plutôt qu’à la réformer ».
- Il s’ensuit que ces cons d’extrémistes anti-technologie sont des nuisances à éradiquer : ils ne comprennent pas que l’on peut et que l’on devrait s’efforcer de « réformer » la technologie plutôt que de l’abandonner ou de la combattre.
Le cœur du problème et du désaccord est ici : le système techno-industriel est-il « réformable » ? Autrement dit, est-il possible de corriger les problèmes (écologiques et sociaux) qu’il pose tout en perpétuant son fonctionnement ? Les anti-tech, anti-industriels, etc., défendent la négative, avec forces arguments à l’appui. Les médias comme Vert et Reporterre tentent de les discréditer sans jamais discuter de ces arguments, soit du fond du problème. Comment qualifier un tel comportement ?
Rien ne permet de postuler a priori une « réformabilité » du système techno-industriel. S’ils faisaient preuve d’une attitude décente et intelligente, celles et ceux qui l’estiment réformable devraient au minimum examiner sérieusement les arguments contraires et proposer des arguments solides en faveur de sa réformabilité.
Invoquer un article de foi (« les technologies modernes peuvent être réappropriées ou rendues démocratiques / autogérées parce que je crois qu’elles peuvent l’être ou parce que je le souhaite »), ce n’est pas répondre à la question, mais l’esquiver.
Enfin, escamoter la question en recourant à la calomnie ou à quelque argument d’autorité contre celles et ceux qui la posent est aussi honteux que stupide.
Le premier qui dit la vérité
Il doit être exécuté
Merci pour ces mises au point!!
Si j’étais sur les réseaux «sociaux», je partagerais…
C’est surtout que faire perdurer un système intrinsèquement inégalitaire et produisant de la terreur à tous les étage pour un maintien de l’ordre de plus en plus coûteux, c’est son fond de commerce. « Vert » s’est simplement sabordé, mais que pouvait-on espérer de plus quand le fruit défendu est (brun) pourri de l’intérieur ?
https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lohest/blog/021119/sortir-du-capitalisme-joli-slogan-mais-fait-comment
Ce n’est pas à nous de sortir du capitalisme, c’est au capitalisme de sortir de chez nous. Lui qui a été invité il y a plus de 250 ans au sein de l’humanité.
Comment faire ? Bah, c’est pas trop compliqué, faut rien lui demander, rien lui céder, ne plus l’inviter et lui montrer la porte de sortie très poliment.
En cas d’énervement de sa part on s’improvise « service d’ordre » temporaire (on a déjà le matos, mais nos amis en col blanc et nos camarades en bleu sont encore trop timide avec lui) et ça passera crème. Et s’il menace, on ne lui dit même pas «phoque !».
Exactement. Faire sa vie « en dehors » et ne pas participer à sa reproduction au quotidien.
C’est malheureusement la seule option possible.
Voir Jacques Camatte « Inversion ou Extinction ». Paix à son âme.
On dirait du La Boétie.
Un article similaire mais un peu plus élaboré :
https://www.laquadrature.net/2025/07/24/pourquoi-la-technocritique-danti-tech-resistance-nest-pas-la-notre/
Oui, c’est l’article du Mouton Numérique, je le mentionne dans mon texte, au tout début, et je le commente ici : https://www.partage-le.com/2025/07/04/irenee-regnauld-vs-atr-ou-quand-la-bourgeoisie-culturelle-tente-de-recuperer-la-technocritique-par-nicolas-casaux/
Est-ce que Anti-tech Resistance est l’avatar français de Deep Green Resistance ? Sinon pourquoi ont-ils des noms si proches, pour des positions théoriques qui elles, sont identiques (ou je me trompe ?) ?
Non pas exactement. ATR, pour faire trop schématique sans doute, c’est DGR sans le féminisme radical et le souci des autres luttes.
Merci pour cet article.
Notamment l’annexe sur ce bon Mauro Lubrano, que je ne connaissais pas.
Mais tous ces gens n’ont donc aucune connaissance des travaux théoriques des groupes de réflexion issus de la mouvance communiste ? La revue Invariance notamment http://www.revueinvariance.net/liste.html ?
Ca fait des dizaines d’années qu’il est théoriquement montré (Marx déjà l’avait montré) que l’on ne peut pas réformer le capitalisme (donc le système techno-industriel).
C’est théoriquement impossible. Comme réformer la gravitation par exemple. Ou l’écoulement du temps.
Je suis toujours effaré de ce manque de culture qui nous mène à notre perte, en nous accusant d’être des empêcheurs de tourner en rond.
Un lien ardu mais passionnant vers un article de la critique de la valeur-dissociation :
https://www.palim-psao.fr/article-pourquoi-le-capitalisme-ne-peut-etre-eco-compatible-69182097.html
Max L’Hameunasse arrive aux mêmes conclusions que François Terrasson par d’autres chemins.