High-tech, low-tech, anti-tech : le problème de la technologie (par Nicolas Casaux)

La tech­no­lo­gie n’est pas la solu­tion, mais un des prin­ci­paux pro­blèmes, un des prin­ci­paux moteurs de la catas­trophe en cours. Mais tâchons de dis­si­per quelques mal­en­ten­dus. En disant cela, nous n’affirmons pas qu’il nous fau­drait ces­ser de fabri­quer et d’utiliser n’importe quel genre d’outil (« objet fabri­qué »). Par­mi les défi­ni­tions que le Larousse donne pour « tech­no­lo­gie », on trouve :

« Ensemble des outils et des maté­riels uti­li­sés dans l’ar­ti­sa­nat et dans l’industrie. »

Cette défi­ni­tion reflète sans doute le sens le plus cou­rant de l’emploi du terme « tech­no­lo­gie » : la plu­part des gens consi­dèrent que n’importe quel outil, appa­reil ou usten­sile est une tech­no­lo­gie, le panier en osier comme la cen­trale nucléaire.

Cepen­dant, n’avoir qu’un seul terme pour dési­gner des choses aus­si dif­fé­rentes que le panier en osier et la cen­trale nucléaire peut se révé­ler pro­blé­ma­tique, tant les choses ain­si dési­gnées dif­fèrent dans leur nature. En vue de faire res­sor­tir ce qui les dis­tingue, cer­tains ont entre­pris de clas­ser, d’organiser, concep­tuel­le­ment, les dif­fé­rents types d’outils exis­tant, et pro­po­sé de dis­tin­guer « tech­nique » et « tech­no­lo­gie » — ou de dis­tin­guer des « tech­no­lo­gies douces » et des « tech­no­lo­gies dures », des « basses tech­no­lo­gies » et des « hautes tech­no­lo­gies » (low-tech et high-tech). Ces dif­fé­ren­cia­tions s’avèrent cru­ciales. Celles ou ceux qu’on dit par­fois « tech­no­phobes » (vieille méthode du pou­voir qui consiste, pour se débar­ras­ser d’une cri­tique, à l’assimiler à une irra­tio­na­li­té, une démence) ne s’opposent en réa­li­té jamais à la tech­nique, jamais à l’« ensemble des outils et des maté­riels uti­li­sés dans l’ar­ti­sa­nat et dans l’industrie ».

Différents types de technologies

Le socio­logue et his­to­rien Lewis Mum­ford dis­tin­guait des « tech­niques démo­cra­tiques » et des « tech­niques auto­ri­taires ». Par « tech­niques démo­cra­tiques » il dési­gnait les outils ou les tech­no­lo­gies (dans son sens très large, le plus cou­rant) qui reposent sur « une méthode de pro­duc­tion à petite échelle », qui favo­risent « l’autogouvernement col­lec­tif, la libre com­mu­ni­ca­tion entre égaux, la faci­li­té d’accès aux savoirs com­muns, la pro­tec­tion contre les contrôles exté­rieurs arbi­traires » et « l’autonomie per­son­nelle », qui confèrent « l’autorité au tout plu­tôt qu’à la par­tie ». Aus­si, la « tech­nique démo­cra­tique », repo­sant « prin­ci­pa­le­ment sur la com­pé­tence humaine et l’énergie ani­male mais tou­jours acti­ve­ment diri­gée par l’artisan ou l’agriculteur », exige « rela­ti­ve­ment peu », est « ingé­nieuse et durable » et « très faci­le­ment adap­table et récu­pé­rable ». His­to­ri­que­ment, ces tech­niques démo­cra­tiques remontent « aus­si loin que l’usage pri­mi­tif des outils » et ont ain­si « sous-ten­du et sou­te­nu fer­me­ment toutes les cultures his­to­riques jusqu’à notre époque ».

En contraste, les « tech­niques auto­ri­taires », plus récentes (qui appa­raissent « à peu près au qua­trième mil­lé­naire avant notre ère »), ne confèrent « l’autorité qu’à ceux qui se trouvent au som­met de la hié­rar­chie sociale », reposent sur le « contrôle poli­tique cen­tra­li­sé qui a don­né nais­sance au mode de vie que nous pou­vons à pré­sent iden­ti­fier à la civi­li­sa­tion, sans en faire l’éloge », « sur une contrainte phy­sique impi­toyable, sur le tra­vail for­cé et l’esclavage », sur « la créa­tion de machines humaines com­plexes com­po­sées de pièces inter­dé­pen­dantes, rem­pla­çables, stan­dar­di­sées et spé­cia­li­sées — l’armée des tra­vailleurs, les troupes, la bureau­cra­tie[1] ».

La réa­li­sa­tion d’un panier en osier relève donc de la pre­mière caté­go­rie (tech­nique démo­cra­tique). Elle ne néces­site pas de « contrôle poli­tique cen­tra­li­sé », ni de confé­rer l’autorité à des indi­vi­dus se trou­vant au som­met d’une hié­rar­chie sociale, etc. Le panier en osier peut être pro­duit à petite échelle, il favo­rise l’autonomie per­son­nelle, le savoir-faire néces­saire à sa fabri­ca­tion est très simple, très faci­le­ment trans­mis­sible, nul besoin d’un vaste sys­tème sco­laire et d’importantes spé­cia­li­sa­tions du savoir, nul besoin d’une divi­sion hié­rar­chique du tra­vail, etc. Et sur le plan maté­riel, l’obtention des maté­riaux néces­saires à sa fabri­ca­tion s’avère éga­le­ment très simple : il suf­fit de trou­ver un endroit où pousse un peu d’osier.

La fabri­ca­tion d’une cuillère en plas­tique, en revanche, de même que la construc­tion d’une cen­trale nucléaire (d’un smart­phone, d’un télé­vi­seur, d’un pan­neau solaire pho­to­vol­taïque, d’un immeuble, d’une route, d’une voi­ture, d’un réfri­gé­ra­teur, etc.), relèvent de la seconde caté­go­rie. Elles reposent sur le contrôle poli­tique cen­tra­li­sé qui carac­té­rise la civi­li­sa­tion tech­no-indus­trielle, confèrent l’autorité à ceux qui la gou­vernent, requièrent ces « machines humaines com­plexes com­po­sées de pièces inter­dé­pen­dantes, rem­pla­çables, stan­dar­di­sées et spé­cia­li­sées » que sont « l’armée des tra­vailleurs, les troupes, la bureau­cra­tie », etc.

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Dans un livre publié aux édi­tions l’Échappée en 2011, inti­tu­lé Les Lud­dites en France, résis­tance à l’industrialisation et à l’informatisation, une dis­tinc­tion du même ordre est proposée :

« Il convient de ne pas confondre tech­niques (convi­viales) et tech­no­lo­gie (non durable). La tech­nique est un ensemble de pro­cé­dés et leur sédi­men­ta­tion ins­tru­men­tale dans les objets pro­duits par l’artisan. La tech­nique est consub­stan­tielle à l’Homo sapiens, elle appa­raît en même temps que nos ancêtres. La sta­ture debout libère la main et l’objet tech­nique vien­dra tout natu­rel­le­ment com­bler ce vide : le biface est une pro­thèse de l’être humain qui fait lit­té­ra­le­ment corps avec lui. La tech­nique sup­pose tou­jours une mobi­li­sa­tion conjointe du corps et de l’esprit. Dans un pre­mier temps, la tech­no­lo­gie n’était que dis­cours sur la tech­nique. Mais aux alen­tours de 1850, la tech­no­lo­gie devient un ensemble de pro­ces­sus dont la taille dépasse l’être humain et la com­mu­nau­té vil­la­geoise. Une voi­ture qui ver­rait le jour dans un monde sans infra­struc­tures rou­tières, sans extrac­tion ni raf­fi­nage du pétrole, sans méca­ni­ciens, etc., ne per­met­trait aucu­ne­ment de se dépla­cer. Ces pro­ces­sus sont ren­dus pos­sibles par l’alliance de la science et de la tech­nique. La science contem­po­raine n’est plus affaire d’individus, mais de popu­la­tions entières enrô­lées au ser­vice de la technologie.

La tech­no­lo­gie est donc l’exact inverse de la tech­nique. Là où la tech­nique pré­sup­pose une expé­rience humaine riche de sens, des rap­ports com­mu­nau­taires de taille res­treinte fon­dés sur un mode de vie ména­geant des espaces de soli­da­ri­té ain­si qu’une orien­ta­tion du tra­vail selon les besoins et les néces­si­tés du moment, la tech­no­lo­gie implique le triple dés­œu­vre­ment auquel les lud­dites se sont oppo­sés ; chô­mage ren­du iné­luc­table en rai­son du rem­pla­ce­ment du tra­vail vivant par le tra­vail mort (capi­tal tech­nique), perte de sens géné­ra­li­sé pro­duite par un tra­vail méca­nique indé­pen­dant de toute fina­li­té autre que finan­cière ou poli­tique, et fina­le­ment dis­pa­ri­tion des modes de vie impli­quant proxi­mi­té et com­mu­nau­té pour les rem­pla­cer par des orga­ni­sa­tions sociales fon­dées sur une stricte divi­sion hié­rar­chi­sée des tâches et des fonctions. »

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Dans les années 1970, le couple Clarke (Robin et Janine), impli­qué dans le mou­ve­ment pour les « tech­no­lo­gies douces » (ou « tech­no­lo­gies appro­priées »), pro­po­sa, dans un de ses ouvrages, le tableau sui­vant[2] :

(Ce tableau fut d’ailleurs repro­duit dans le Nou­vel Obser­va­teur de juin-juillet 1972, un numé­ro « spé­cial éco­lo­gie » inti­tu­lé « La der­nière chance de la Terre ».)

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Dans son mani­feste en date de 1995, paru en fran­çais aux édi­tions de l’Encyclopédie des Nui­sances sous le titre La Socié­té indus­trielle et son ave­nir, Theo­dore Kacyns­ki note :

« 208. Nous dis­tin­guons deux types de tech­no­lo­gies : la tech­no­lo­gie à petite échelle, mise en œuvre par des com­mu­nau­tés res­treintes, sans aide exté­rieure, et la tech­no­lo­gie qui implique l’exis­tence de struc­tures sociales orga­ni­sées sur une grande échelle. Il n’y a pas d’exemple signi­fi­ca­tif de régres­sion tech­no­lo­gique dans les com­mu­nau­tés res­treintes. En revanche, la tech­no­lo­gie de l’autre type régresse réel­le­ment lorsque la struc­ture dont elle dépend s’ef­fondre. Par exemple, lorsque l’Em­pire romain se désa­gré­gea, le pre­mier type de tech­no­lo­gie sur­vé­cut parce que n’im­porte quel arti­san intel­li­gent pou­vait construire une roue à eau, n’im­porte quel for­ge­ron pou­vait tra­vailler le fer selon les méthodes romaines, etc. Mais la tech­no­lo­gie dépen­dant de l’or­ga­ni­sa­tion de l’Em­pire régres­sa. Ses aque­ducs tom­bèrent en ruine et ne furent jamais recons­truits, ses tech­niques de construc­tion des routes furent per­dues, son sys­tème d’é­gouts fut oublié et d’ailleurs, jus­qu’à un pas­sé assez récent, celui des villes euro­péennes ne sur­pas­sa pas celui de la Rome antique.

209. Cette impres­sion d’un pro­grès conti­nu de la tech­no­lo­gie vient du fait qu’il s’a­gis­sait prin­ci­pa­le­ment, jus­qu’à un siècle ou deux avant la révo­lu­tion indus­trielle, d’une tech­no­lo­gie à petite échelle. Mais, pour l’es­sen­tiel, la tech­no­lo­gie éla­bo­rée depuis la révo­lu­tion indus­trielle est une tech­no­lo­gie qui implique l’exis­tence d’une orga­ni­sa­tion à grande échelle. Pre­nez l’exemple du réfri­gé­ra­teur. Il serait pra­ti­que­ment impos­sible à une poi­gnée d’ar­ti­sans locaux d’en construire un sans dis­po­ser de pièces usi­nées ou de l’ou­tillage de l’ère post­in­dus­trielle. Si par quelque miracle ils y par­ve­naient, cela ne leur ser­vi­rait à rien sans une pro­duc­tion régu­lière d’élec­tri­ci­té. Ils devraient donc construire un bar­rage sur une rivière ain­si qu’un géné­ra­teur, ce der­nier néces­si­tant beau­coup de fils de cuivre. Ima­gi­nez ces arti­sans en train de fabri­quer ces fils sans machines modernes. Et où trou­ve­raient-ils le gaz pour la réfri­gé­ra­tion ? Il leur serait beau­coup plus facile de construire une gla­cière, de conser­ver la nour­ri­ture dans la sau­mure ou en la séchant, comme cela se fai­sait avant l’in­ven­tion du réfrigérateur. »

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Dans son livre Des ruines du déve­lop­pe­ment (1996), afin d’exposer les carac­té­ris­tiques des tech­no­lo­gies modernes (ou des tech­no­lo­gies dures dans le voca­bu­laire des Clarke, ou des tech­niques auto­ri­taires dans le voca­bu­laire de Lewis Mum­ford), l’écrivain Wolf­gang Sachs prend pour exemple :

« un mixeur élec­trique. Il extrait les jus de fruits en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Quelle mer­veille ! …à pre­mière vue. Il suf­fit de jeter un coup d’œil sur la prise et le fil pour s’apercevoir qu’on est en face du ter­mi­nal domes­tique d’un sys­tème natio­nal et, en fait, mon­dial. L’électricité arrive par un réseau de lignes ali­men­té par les cen­trales qui dépendent à leur tour de bar­rages, de plates-formes off-shore ou de der­ricks ins­tal­lés dans de loin­tains déserts. L’ensemble de la chaîne ne garan­tit un appro­vi­sion­ne­ment adé­quat et rapide que si cha­cun des maillons est enca­dré par des bataillons d’ingénieurs, de ges­tion­naires et d’experts finan­ciers, eux-mêmes reliés aux admi­nis­tra­tions et à des sec­teurs entiers de l’industrie (quand ce n’est pas à l’armée). Le mixeur élec­trique, comme l’automobile, l’ordinateur ou le télé­vi­seur, dépend entiè­re­ment de l’existence de vastes sys­tèmes d’organisation et de pro­duc­tion sou­dés les uns aux autres. En met­tant le mixeur en marche, on n’utilise pas sim­ple­ment un outil, on se branche sur tout un réseau de sys­tèmes inter­dé­pen­dants. Le pas­sage de tech­niques simples à l’équipement moderne implique la réor­ga­ni­sa­tion de la socié­té tout entière. »

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Dans son excellent livre Défense et illus­tra­tion de la nov­langue fran­çaise, paru en 2005 aux édi­tions de l’En­cy­clo­pé­die des Nui­sances, Jaime Sem­prun décrit pareille­ment ce qu’il retourne de tel ou tel appa­reil du quo­ti­dien que l’on a sou­vent ten­dance à consi­dé­rer comme un « objet iso­lé, tel que son uti­li­té ponc­tuelle le fait pas­ser pour bénin et de peu de consé­quences ». Afin de mon­trer com­ment, « dès qu’on le consi­dère comme par­tie inté­grante d’un ensemble, tout change », il prend pour exemple la voiture :

« Et ain­si l’automobile, machine on ne peut plus tri­viale et presque archaïque, que cha­cun s’accorde à trou­ver bien utile et même indis­pen­sable à notre liber­té de dépla­ce­ment, devient tout autre chose si on la replace dans la socié­té des machines, dans l’organisation géné­rale dont elle est un simple élé­ment, un rouage. On voit alors tout un sys­tème com­plexe, un gigan­tesque orga­nisme com­po­sé de routes et d’autoroutes, de champs pétro­li­fères et d’oléoducs, de sta­tions-ser­vice et de motels, de voyages orga­ni­sés en cars et de grandes sur­faces avec leurs par­kings, d’échangeurs et de rocades, de chaînes de mon­tage et de bureaux de “recherche et déve­lop­pe­ment” ; mais aus­si de sur­veillance poli­cière, de signa­li­sa­tion, de codes, de régle­men­ta­tions, de normes, de soins chi­rur­gi­caux spé­cia­li­sés, de “lutte contre la pol­lu­tion”, de mon­tagnes de pneus usés, de bat­te­ries à recy­cler, de tôles à com­pres­ser. Et dans tout cela, tels des para­sites vivant en sym­biose avec l’organisme hôte, d’affectueux aphi­diens cha­touilleurs de machines, des hommes s’affairant pour les soi­gner, les entre­te­nir, les ali­men­ter, et les ser­vant encore quand ils croient cir­cu­ler à leur propre ini­tia­tive, puisqu’il faut qu’elles soient ain­si usées et détruites au rythme pres­crit pour que ne s’interrompe pas un ins­tant leur repro­duc­tion, le fonc­tion­ne­ment du sys­tème géné­ral des machines. »

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Nous pour­rions conti­nuer à don­ner des exemples, mais l’idée devrait être claire. Il s’agit d’une part de com­prendre qu’aucune tech­no­lo­gie (au sens usuel du terme), aucun outil, aucun appa­reil, aucun usten­sile n’est « neutre » — contrai­re­ment à ce que pré­tendent ceux qui semblent n’avoir jamais réflé­chi un seul ins­tant à ce que cela pou­vait bien signi­fier[3] —, étant don­né que tous pos­sèdent des impli­ca­tions sociales et maté­rielles spé­ci­fiques (à la fois en amont, pour être conçus et fabri­qués, et en aval, dans les effets qu’ils induisent).

Et il s’agit, d’autre part, de dis­tin­guer les ins­tru­ments tech­niques com­pa­tibles avec la démo­cra­tie et le res­pect de la nature de ceux qui ne le sont pas. Lorsque nous (lud­dites, néo­lud­dites, natu­riens, éco­lo­gistes, pri­mi­ti­vistes, etc.) nous décla­rons hos­tiles envers « la tech­no­lo­gie », nous n’employons pas le terme dans le sens pro­po­sé dans le Larousse. Parce que le sens contem­po­rain du mot « tech­no­lo­gie » est d’invention rela­ti­ve­ment récente, il nous semble oppor­tun de l’utiliser pour dési­gner les hautes tech­no­lo­gies, toute la high-tech, les tech­no­lo­gies modernes, les « tech­niques auto­ri­taires » de Lewis Mum­ford (on pour­rait aus­si par­ler de « tech­no­lo­gies de civi­li­sa­tion », de même qu’on parle de « mala­dies de civi­li­sa­tion »), les « tech­no­lo­gies dures » des Clarke : toutes les tech­no­lo­gies intrin­sè­que­ment incom­pa­tibles avec la démo­cra­tie et le res­pect de la nature en rai­son de ce qu’elles impliquent sur le plan social et sur le plan matériel.

Non-neutralité de la technologie

Mais reve­nons un ins­tant sur l’idée cou­rante selon laquelle la tech­no­lo­gie (en pre­nant le terme dans son accep­tion cou­rante englo­bant tous les outils exis­tants, selon la défi­ni­tion du Larousse citée en intro­duc­tion) serait « neutre », selon laquelle toute tech­no­lo­gie ne serait « qu’un outil », qu’il ne tien­drait qu’à nous de bien ou mal uti­li­ser. Avec une four­chette, on peut man­ger ou bles­ser quelqu’un. Avec un cou­teau, peler une orange ou égor­ger son voi­sin. Avec un mar­teau, enfon­cer — au choix — un clou ou un œil. Etc. Certes. Les outils, les ins­tru­ments tech­niques, les tech­no­lo­gies, peuvent être uti­li­sés de dif­fé­rentes manières : c’est-à-dire qu’ils pré­sentent une cer­taine poly­va­lence en matière d’usage.

Mais cette poly­va­lence en matière d’usage, en quoi serait-elle « neutre » ? Sur quel plan ? Le fait de dis­po­ser d’une tech­no­lo­gie aux pos­si­bi­li­tés diverses pos­sède cer­tai­ne­ment un effet sur nous. On ne se com­porte pas de la même manière, on n’envisage pas les choses de la même façon selon que l’on sait avoir accès à un cou­teau (une four­chette, un mar­teau, une voi­ture, etc.) ou non. Au tra­vers des poten­tia­li­tés qu’elle recèle, chaque tech­no­lo­gie altère notre rap­port aux autres et au monde. Quelle neutralité ?

Et sur­tout (peut-être plus signi­fi­ca­tif encore) : d’où sortent les hypo­thé­tiques four­chettes, cou­teaux, mar­teaux (ou voi­tures, satel­lites, ou réseau inter­net) régu­liè­re­ment pris en exemple par ceux qui se retrouvent, plus ou moins machi­na­le­ment, à défendre la thèse de la « neu­tra­li­té » de la tech­no­lo­gie ? Ils tombent du ciel ? Ils poussent dans les arbres ? Ils flottent tous quelque part dans l’espace-temps ? Non, il faut les pro­duire. C’est encore pour­quoi l’argument de la « neu­tra­li­té » ne tient pas. La fabri­ca­tion de n’importe quel outil, de n’importe quelle tech­no­lo­gie, de la plus simple (un panier en osier) à la plus com­plexe (une cen­trale nucléaire) pos­sède des impli­ca­tions sociales et maté­rielles. Ce qui n’a rien de « neutre ». Et ce sont ces impli­ca­tions sociales et maté­rielles qui déter­minent si l’on a affaire à une tech­no­lo­gie démo­cra­tique ou à une tech­no­lo­gie autoritaire.

Le panier en osier, pour reprendre les exemples déjà évo­qués, appar­tient clai­re­ment à la pre­mière caté­go­rie, tan­dis que la cuillère en plas­tique et la cen­trale nucléaire appar­tiennent à la seconde. Le cas des objets comme le cou­teau est spé­cial dans la mesure où il en existe des ver­sions très simples, cor­res­pon­dant à des basses tech­no­lo­gies (ou tech­no­lo­gies douces), dont les impli­ca­tions sociales et maté­rielles sont minimes, et des ver­sions com­plexes, issues de la sphère des hautes tech­no­lo­gies, dont les impli­ca­tions sociales et maté­rielles sont innu­mé­rables. En effet, un cou­teau ne pos­sède pas les mêmes impli­ca­tions sociales et maté­rielles selon qu’il s’agit d’un cou­teau (pré­his­to­rique) en silex ou en obsi­dienne ou d’un cou­teau ache­té chez Ikea en acier inoxy­dable (com­pre­nant du chrome, du molyb­dène et du vana­dium) avec manche en poly­pro­py­lène : les pro­cé­dés de fabri­ca­tion, les maté­riaux néces­saires, les savoir-faire impli­qués ne sont pas du tout les mêmes.

C’est ain­si que cer­tains types de tech­no­lo­gies sont com­pa­tibles avec des formes d’organisation sociale éga­li­taires, non hié­rar­chiques, véri­ta­ble­ment démo­cra­tiques, tan­dis que d’autres (les hautes tech­no­lo­gies, les tech­no­lo­gies com­plexes, les tech­no­lo­gies de civi­li­sa­tion) semblent dif­fi­ci­le­ment conce­vables sans un vaste sys­tème social auto­ri­taire com­po­sé de hiérarchies.

Mais dans tous les cas, aucune tech­no­lo­gie n’est « neutre ». Ne pas le réa­li­ser, c’est pas­ser à côté d’un élé­ment essen­tiel, struc­tu­rant, de la réa­li­té humaine.

Technologie et politique

Exa­mi­nons les choses autre­ment. Il devrait être évident qu’à dif­fé­rentes formes d’organisation poli­tique cor­res­pondent dif­fé­rents types de déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique pos­sibles — c’est tout l’objet de la dis­tinc­tion de Lewis Mum­ford entre « tech­niques démo­cra­tiques » et « tech­niques auto­ri­taires ». Dans une vaste oli­gar­chie comme l’URSS d’avant la chute du mur de Ber­lin ou les États-Unis contem­po­rains (ou n’importe quel État-nation moderne de taille moyenne ou grande), il est pos­sible pour les diri­geants — moyen­nant, dans cer­tains cas, des arran­ge­ments inter­na­tio­naux, afin d’obtenir des matières pre­mières absentes sur un ter­ri­toire éta­tique don­né — d’organiser tout un sys­tème indus­triel (une indus­trie minière, dif­fé­rentes indus­tries manu­fac­tu­rières, etc.) et donc de pro­duire des tech­no­lo­gies d’un cer­tain type, des tech­no­lo­gies avan­cées, des hautes tech­no­lo­gies. Impos­sible de faire de même pour une petite socié­té tri­bale auto­gou­ver­née vivant dans les mon­tagnes de la Colom­bie actuelle ou dans le désert du Kala­ha­ri en Afrique.

De même que les tech­no­lo­gies, les régimes poli­tiques pos­sèdent leurs exi­gences sociales et maté­rielles. Jean-Jacques Rous­seau notait, dans son Pro­jet de consti­tu­tion pour la Corse, rédi­gé en 1765 : « Un gou­ver­ne­ment pure­ment démo­cra­tique convient à une petite ville plu­tôt qu’à une nation. On ne sau­rait assem­bler tout le peuple d’un pays comme celui d’une cité et quand l’autorité suprême est confiée à des dépu­tés le gou­ver­ne­ment change et devient aris­to­cra­tique. » Dans Le Contrat social, il remar­quait pareille­ment que la pre­mière condi­tion per­met­tant l’établissement d’un gou­ver­ne­ment démo­cra­tique était « un État très petit, où le peuple soit facile à ras­sem­bler, et où chaque citoyen puisse aisé­ment connaître tous les autres ».

Dans son livre Le Mythe de la machine (1964), Lewis Mum­ford consta­tait la même chose :

« La démo­cra­tie, au sens où j’emploie ici le terme, est néces­sai­re­ment plus active au sein de com­mu­nau­tés et de groupes réduits, dont les membres se ren­contrent face-à-face, inter­agissent libre­ment en tant qu’égaux, et sont connus les uns des autres en tant que per­sonnes : à tous égards, il s’agit du contraire exact des formes ano­nymes, déper­son­na­li­sées, en majeure par­tie invi­sibles de l’association de masse, de la com­mu­ni­ca­tion de masse, de l’organisation de masse. Mais aus­si­tôt que de grands nombres sont impli­qués, la démo­cra­tie doit ou suc­com­ber au contrôle exté­rieur et à la direc­tion cen­tra­li­sée, ou s’embarquer dans la tâche dif­fi­cile de délé­guer l’autorité à une orga­ni­sa­tion coopérative. »

Bien d’autres pen­seurs, à tra­vers l’his­toire, ont sou­li­gné com­bien la ques­tion de la taille, de la gran­deur d’une socié­té, était déter­mi­nante sur le plan poli­tique (cette idée se retrouve dans des écrits majeurs au moins depuis Aris­tote et ses Poli­tiques). Il devrait s’a­gir d’une évi­dence (qu’il n’en soit pas ain­si témoigne sim­ple­ment de la confu­sion mas­sive dans laquelle nous plonge notre endoc­tri­ne­ment civi­li­sé). L’exemple de la démo­cra­tie athé­nienne l’illustre bien. Bien que son carac­tère démo­cra­tique puisse être lar­ge­ment dis­cu­té en rai­son de l’exclusion des femmes et de la pré­sence d’esclaves, si l’on parle de démo­cra­tie, c’est parce que les citoyens se ras­sem­blaient dans l’agora pour éla­bo­rer direc­te­ment les règles qu’ils se don­naient. Ain­si que — par­mi tant d’autres — l’ab­bé Sieyès le fit remar­quer (en 1798, à l’Assemblée consti­tuante), gou­ver­ne­ment repré­sen­ta­tif et démo­cra­tie sont deux choses dif­fé­rentes (voire oppo­sées), et « la France n’est point, ne peut pas être une démo­cra­tie », puisqu’il « est évident que 5 à 6 mil­lions de citoyens actifs, répar­tis sur vingt-cinq mille lieues car­rées, ne peuvent point s’as­sem­bler, il est cer­tain qu’ils ne peuvent aspi­rer qu’à une légis­la­ture par repré­sen­ta­tion. Donc les citoyens qui se nomment des repré­sen­tants renoncent et doivent renon­cer à faire eux-mêmes immé­dia­te­ment la loi : donc ils n’ont pas de volon­té par­ti­cu­lière à impo­ser. […] S’ils dic­taient des volon­tés, ce ne serait plus cet État repré­sen­ta­tif ; ce serait un État démo­cra­tique[4]. »

(C’est ain­si que la démo­cra­tie s’avère moins effi­cace, sur dif­fé­rents plans, que la dic­ta­ture. La démo­cra­tie est plus exi­geante : il s’agit que cha­cun par­ti­cipe, contri­bue, réflé­chisse, consacre du temps à son éla­bo­ra­tion per­ma­nente. En dic­ta­ture, ou dans des orga­ni­sa­tions oli­gar­chiques, comme dans les États-nations contem­po­rains, les masses se contentent essen­tiel­le­ment d’obéir, de suivre des ordres, des voies toutes tra­cées, de se plier à des direc­tives, de subir des sché­mas orga­ni­sa­tion­nels conçus par le petit nombre. Obéir, c’est plus simple. La hié­rar­chie a son effi­ca­ci­té. L’au­to­ri­ta­risme per­met la socié­té de masse. C’est d’ailleurs une des rai­sons pour les­quelles nous sommes embar­qués dans une course folle dans laquelle toutes les enti­tés en com­pé­ti­tion ne peuvent envi­sa­ger de renon­cer à cette effi­ca­ci­té sous peine de se voir dévo­rer par les autres.)

Bref, la démo­cra­tie (réelle) ayant ses condi­tions, celles et ceux qui tiennent à la défendre — à éta­blir de véri­tables démo­cra­ties — devraient com­prendre que ces condi­tions s’avèrent, à leur tour, déter­mi­nantes sur le plan tech­no­lo­gique. (C’est sans doute ce qui a ame­né Orwell à conclure que : « L’anarchisme sup­pose, selon toute vrai­sem­blance, un faible niveau de vie. Il n’implique pas néces­sai­re­ment la famine et l’inconfort, mais il est incom­pa­tible avec l’existence vouée à l’air condi­tion­né, aux chromes et à l’accumulation de gad­gets que l’on consi­dère aujourd’hui comme dési­rable et civi­li­sée. La suite d’opérations qu’implique, par exemple, la fabri­ca­tion d’un avion est si com­plexe qu’elle sup­pose néces­sai­re­ment une socié­té pla­ni­fiée et cen­tra­li­sée, avec tout l’appareil répres­sif qui l’accompagne. »)

Là encore, on constate donc que la tech­no­lo­gie est le pro­blème. L’existence des tech­no­lo­gies com­plexes, des tech­no­lo­gies modernes, des tech­no­lo­gies de civi­li­sa­tion, explique l’inexistence de la démo­cra­tie (ou inversement).

*

Pour qui n’adhère pas à la « reli­gion indus­trielle » moderne, pour qui n’est pas impré­gné par ses fan­tasmes de puis­sance et de contrôle, tout ceci ne devrait pas être mal per­çu. Il s’agit somme toute d’une très bonne chose. Cela signi­fie que nous pour­rions, dans un même mou­ve­ment, nous débar­ras­ser des tech­no­lo­gies lour­de­ment des­truc­trices qui ravagent le monde et faire émer­ger de véri­tables démo­cra­ties. L’un est une condi­tion de l’autre.

Les fossoyeurs de la low-tech : le Low-tech Lab, le Low-tech Magazine, Explore, Bihouix, l’Ademe, EDF, etc.

Dans les années 1970, en France comme aux États-Unis, des groupes de mili­tants, éco­lo­gistes et autres, com­pre­naient que la tech­no­lo­gie était au cœur de presque toutes les prin­ci­pales pro­blé­ma­tiques sociétales.

(Quelques décen­nies aupa­ra­vant, fin XIXème, début XXème, les anar­chistes natu­riens remar­quaient déjà que l’industrie, le machi­nisme, le déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique, étaient incom­pa­tibles avec la liber­té humaine, arguant qu’une « huma­ni­té libre » refu­se­rait de se prê­ter aux « tra­vaux de mines, de fon­de­rie de métaux, de creu­se­ment de car­rières […] de ter­ras­se­ment, de pavage, de balayage et d’éclairage par tous les temps ; de curage d’égout ou de vidange ». Émile Gra­velle pro­cla­mait : « À ceux qui par­le­ront de révo­lu­tion tout en décla­rant vou­loir conser­ver l’Artificiel super­flu [l’industrie, le sys­tème des machines, la tech­no­lo­gie], nous dirons ceci : Vous êtes conser­va­teurs d’éléments de ser­vi­tude, vous serez donc tou­jours esclaves ; vous pen­sez vous empa­rer de la pro­duc­tion maté­rielle pour vous l’approprier, eh bien cette pro­duc­tion maté­rielle qui fait la force de vos oppres­seurs est bien garan­tie contre vos convoi­tises ; tant qu’elle exis­te­ra, vos révoltes seront répri­mées et vos ruées seront autant de sacri­fices inutiles. »)

Mais reve­nons-en aux années 1970. Theo­dore Ros­zak notait que la contre-culture de ces années-là était divi­sée sur la ques­tion de la tech­no­lo­gie, avec, très sché­ma­ti­que­ment, d’un côté des « réver­sion­naires » et de l’autre des « tech­no­philes » (et sou­vent un mélange des deux). Pour les réver­sion­naires, l’industrialisation consti­tuait « l’état extrême d’une mala­die cultu­relle devant être soi­gnée avant qu’elle ne nous tue tous[5] ». Ain­si atten­daient-ils « avec impa­tience le jour où les usines et les machines lourdes seront lais­sées à l’abandon, et où nous pour­rons reve­nir au monde du vil­lage, de la ferme, du camp de chasse, de la tri­bu. Cela nous ramè­ne­rait à une vie proche de la terre et des élé­ments, faite de plai­sirs simples et com­mu­nau­taires, en mesure d’offrir un véri­table épa­nouis­se­ment[6]. » Les tech­no­philes, eux, esti­maient que la solu­tion à tous nos pro­blèmes se trou­vait dans la conti­nua­tion de l’industrialisation, qu’il fal­lait s’efforcer de contrô­ler au mieux (quoi que cela puisse vou­loir dire), dans la conti­nua­tion du déve­lop­pe­ment technologique.

Et donc, dans tout ça, dif­fé­rentes cri­tiques de la tech­no­lo­gie émer­gèrent, qui don­nèrent nais­sance à dif­fé­rents cou­rants en faveur de « tech­no­lo­gies appro­priées », de « tech­no­lo­gies inter­mé­diaires » de « tech­no­lo­gies douces », de tech­no­lo­gies « convi­viales » (Ivan Illich), de tech­no­lo­gies « libé­ra­trices » (Mur­ray Book­chin), etc. C’est aus­si à ce moment-là que l’expression low-tech com­men­ça à être utilisée.

Les plus lucides de ces cri­tiques, aus­si les plus radi­caux — c’est la même chose — com­pre­naient le pro­blème que posaient les hautes tech­no­lo­gies, l’industrie, le machi­nisme (les « tech­niques auto­ri­taires » dans le voca­bu­laire de Lewis Mum­ford). Ils com­pre­naient éga­le­ment — ça va avec — en quoi le capi­ta­lisme et l’État sont deux nui­sances fon­da­men­tales, impli­quant une exploi­ta­tion géné­ra­li­sée de l’humain par l’humain et une dépos­ses­sion poli­tique totale. Tout cela les ame­nait à sou­hai­ter une dés­in­dus­tria­li­sa­tion ou détech­no­lo­gi­sa­tion inté­grale des socié­tés humaines, à la manière des réver­sion­naires sus­men­tion­nés, à vou­loir renouer avec des tech­niques, des tech­no­lo­gies ou des outils pré-indus­triels, res­pec­tueux du vivant et com­pa­tibles avec la démo­cra­tie (un régime poli­tique de petites socié­tés, de socié­tés à taille humaine). Les moins lucides, qui ne voyaient rien de fon­da­men­ta­le­ment pro­blé­ma­tique dans l’État, dans le capi­ta­lisme et l’industrie, s’imaginaient sim­ple­ment qu’une bonne civi­li­sa­tion indus­trielle était pos­sible, et que quelques réformes rela­ti­ve­ment super­fi­cielles du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique règle­raient les pro­blèmes qu’il posait par ailleurs.

Le capi­ta­lisme, depuis long­temps pas­sé maître dans l’art de récu­pé­rer à son pro­fit les cri­tiques qu’on lui adresse, se débrouilla évi­dem­ment pour récu­pé­rer, coop­ter et neu­tra­li­ser la plu­part de ces cri­tiques. Plu­sieurs orga­nismes de recherche sur le sujet des tech­no­lo­gies pré­ten­du­ment alter­na­tives ou inter­mé­diaires ou autres furent créés grâce à des fonds éta­tiques ou des finan­ce­ments d’entreprises (comme le NCAT, le Natio­nal Cen­ter for Appro­priate Tech­no­lo­gy (« Centre natio­nal pour des tech­no­lo­gies appro­priées »), fon­dé en 1976 aux USA). C’est tout natu­rel­le­ment que l’argent (public ou pri­vé), au tra­vers d’organismes éta­tiques ou d’entreprises, se mit à encou­ra­ger les cri­tiques les plus super­fi­cielles de l’industrie et de la tech­no­lo­gie, à favo­ri­ser les cri­tiques les plus com­pa­tibles avec le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme indus­triel exis­tant. Et par-là même à favo­ri­ser la dis­pa­ri­tion des autres.

Et puis, le sujet — la pro­blé­ma­tique tech­no­lo­gique — est rela­ti­ve­ment tom­bé dans l’oubli. Jusqu’à récem­ment (il y a un peu plus d’une décen­nie, environ).

En effet, à la faveur de l’empirement constant du désastre éco­lo­gique et social et de ses mani­fes­ta­tions tou­jours plus indé­niables, ces der­nières années, l’idée de low-tech s’est gra­duel­le­ment (re)taillé une place dans le débat public. Notam­ment grâce à des per­son­na­li­tés comme Phi­lippe Bihouix, Agnès Sinaï de l’institut Momen­tum ou encore Coren­tin de Cha­tel­per­ron du Low-tech Lab, mais aus­si grâce à des orga­nismes comme l’Ademe, l’OECD, le « fonds de dota­tion » Explore et même grâce à des entre­prises comme EDF. Mais, comme on devrait s’en dou­ter au vu de qui la pro­meut, ce retour de l’idée de low-tech cor­res­pond aus­si à sa ruine la plus totale. Tous ces orga­nismes, tous ces indi­vi­dus, pro­meuvent un concept de low-tech qui n’a pas grand-chose de bas­se­ment tech­no­lo­gique, pas grand-chose de low-tech, et qui en outre s’inscrit dans la conti­nua­tion du capi­ta­lisme tech­no­lo­gique exis­tant (tous insistent pour ne pas oppo­ser high-tech et low-tech, comme ces experts invi­tés dans un épi­sode du pod­cast « Enga­gés » consa­cré au sujet — pod­cast dif­fu­sé par Usbek & Rica et finan­cé par EDF ! — qui pré­tendent pro­mou­voir une sorte de « sobrié­té tech­no­lo­gique » d’un côté (mais une sobrié­té n’ayant pas grand-chose de réel­le­ment sobre), et de l’autre défendent la conti­nua­tion du déve­lop­pe­ment tech­no­lo­gique aéro­spa­tial). Fabri­quer sa « tiny house » — ou quoi que ce soit d’autre — avec des outils et des maté­riaux tous issus du sys­tème indus­triel, ça n’a rien de low-tech, bri­co­ler un ordi­na­teur à par­tir de pièces récu­pé­rées ici et là non plus. C’est pour­tant ce genre de choses que le Low-tech Lab — finan­cé par la mul­ti­na­tio­nale Schnei­der Elec­tric — asso­cie à la low-tech. La low-tech que pro­meuvent tous ces imbé­ciles est tota­le­ment dépen­dante de la high-tech (voire relève direc­te­ment de la high-tech).

Le genre de choses qu’on peut lire sur la low-tech dans les médias de masse

*

Dans les années 70, Robin et Janine Clarke, qui défen­daient le concept de « tech­no­lo­gies douces » (ou « tech­no­lo­gies éco­lo­giques », tableau ci-des­sus) et de « com­mu­nau­tés bio­tech­niques », déplo­raient le fait que nombre de groupes éta­blis pour explo­rer d’autres modes de vie se conten­taient de pro­mou­voir des alter­na­tives tech­no­lo­giques basées sur une sorte de « para­si­tisme de la socié­té indus­trielle[7] ». Bon nombre des zéla­teurs contem­po­rains de la low-tech font la même chose. Et beau­coup d’autres font pire (leur low-tech est direc­te­ment high-tech, quand elle ne désigne pas pure­ment n’importe quoi).

*

Cepen­dant, force est de recon­naître que grâce à eux, la low-tech (qui n’en est pas) a un bel ave­nir devant elle. Elle va pou­voir tran­quille­ment accom­pa­gner et même par­ti­ci­per à l’empirement du désastre, à la catas­trophe que consti­tue le capi­ta­lisme indus­triel — la civilisation.

*

La seule pers­pec­tive low-tech digne de ce nom devrait impli­quer un rejet total des hautes tech­no­lo­gies, de la high-tech, des « tech­niques auto­ri­taires » dont par­lait Lewis Mum­ford. C’é­tait ce que défen­daient les anar­chistes natu­riens de la fin du XIXème siècle. Aucun com­pro­mis n’est pos­sible (si vous vou­lez conti­nuer de vivre dans une socié­té indus­trielle, pro­dui­sant des (ou juste quelques) hautes tech­no­lo­gies, vous aurez l’autoritarisme, les hié­rar­chies et la dépos­ses­sion qui vont avec, vous aurez le désastre social et éco­lo­gique). C’est une telle pers­pec­tive low-tech que nous, natu­riens, pri­mi­ti­vistes, éco­lo­gistes ou décrois­sants (radi­caux), etc., défen­dons tou­jours aujourd’hui.

Nico­las Casaux


  1. https://www.partage-le.com/2015/05/31/techniques-autoritaires-et-democratiques-lewis-mumford/, ce texte a d’ailleurs tout récem­ment été publié sous forme de livre par les édi­tions La Len­teur.
  2. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/0016328772900407
  3. Voir le post-scrip­tum de ce texte : https://www.partage-le.com/2021/11/04/dirty-biology-ou-lart-de-rendre-cool-le-desastre-technologique-par-nicolas-casaux/ & : https://www.partage-le.com/2021/08/23/les-exigences-des-choses-plutot-que-les-intentions-des-hommes-par-nicolas-casaux/
  4. Dis­cours à l’As­sem­blée natio­nale consti­tuante le 7 sep­tembre 1789.
  5. Theo­dore Ros­zak, Du sato­ri à la Sili­von Val­ley, Edi­tions Libre, 2022.
  6. Ibi­dem.
  7. « The bio­tech­nic research com­mu­ni­ty », Futures, Volume 4, Issue 2, June 1972, Pages 168–173 : https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/0016328772900407

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