Demain le film : 10 ans après, la supercherie continue (par Nicolas Casaux)

Le film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent, césar 2016 du meilleur documentaire, ressort en salle en ce mois de décembre 2025, 10 ans après sa sortie initiale.

Pourquoi cette relance ? Eh bien parce que, comme l’explique Dion dans une interview récemment publiée sur le site de Bon Pote : « Ce que nous disions il y a dix ans est encore totalement valable […] C’est pour cette raison que nous ressortons le film. »

Pourtant, dans la même interview, Dion admet que la « transition énergétique » qu’il promouvait dans Demain n’est en fait pas vraiment écologique, que les énergies dites « vertes », « renouvelables » ou « propres » (photovoltaïque, éolien, etc.) ne le sont pas vraiment en réalité, et que s’il devait refaire le film aujourd’hui, il chercherait une façon « moins polluante de produire de l’énergie ». Mince alors. L’air de rien, au détour d’une phrase anodine, le gars reconnaît que les fondements énergétiques de la société idéale dont il faisait la promotion ne sont pas bons (ce qui implique que l’entièreté de ladite société est à revoir). Mis à part ça, le film n’a rien perdu de sa pertinence et il fallait absolument le ressortir.

Double contradiction. Dans une interview récemment parue sur le site de Reporterre à l’occasion de la nouvelle sortie en salle de Demain, Dion mentionne comme un signe de succès le fait qu’« aujourd’hui, en Uruguay, 99 % de l’électricité est renouvelable ». En effet, l’électricité en Uruguay repose sur un mix de 50% d’hydroélectrique, 38% d’éolien et d’un peu de biomasse. Chacune de ces industries implique son lot de dégradations de la biosphère (dans l’interview pour Bonpote, Dion évoque à raison « les dévastations que peuvent causer l’extraction, les barrages, etc. »). Les barrages, par exemple, fragmentent les habitats aquatiques, atrophient la biodiversité et émettent du méthane ; leur construction exige des tonnes de béton, de métaux, de l’électronique. Et comme toujours, autre angle mort majeur de la pensée de celles et ceux qui en font la promo, à quoi servent les machines à produire de l’énergie dite verte, propre ou renouvelable ? À alimenter d’autres machines également issues du système techno-industriel et de la destruction de la nature. Il n’y a rien de réellement écologique ici.

Mais on voudrait comprendre, Cyril, le développement des industries de production d’énergie dite « verte » ou « renouvelable », c’est bien ou c’est pas bien ? C’est écologique, soutenable, ou non ? Ça implique des « dévastations » ou non ? Malheureusement, chercher de la cohérence dans les discours de Dion, c’est un peu comme chercher de l’éthique dans le capitalisme.

Je propose une autre explication à la reparution du film Demain : il avait rapporté à l’époque, on espère qu’il rapportera encore.

En 10 ans, le chiffre d’affaires de l’entreprise Akuo Energy – qui a cofinancé Demain, aux côtés de France 2 Cinéma, France Télévisions, l’AFD (Agence Française du Développement), OCS (Orange Cinéma Series), Enercoop, Veja, Léa Nature et d’autres – a augmenté de près de 80%, passant d’environ 150 millions d’euros à près de 265 millions.

Fin 2024, Akuo disposait d’une capacité totale de 1,9 GW en exploitation ou en construction, et d’un portefeuille complet de projets de plus de 12 GW. Avec plus de 450 employés, le groupe, dont le siège est à Paris, développe des projets dans plus de 20 pays à travers le monde. Il est ainsi derrière la construction de dizaines (sinon de centaines) de centrales de production d’énergie servant à alimenter la civilisation techno-industrielle, du Portugal au Texas en passant par la Nouvelle-Calédonie, l’archipel des Tonga, la Réunion, la Pologne, etc.

Akuo Energy a même récemment (début 2025) été racheté par le fond de capital-investissement Ardian (ex-AXA Private Equity), qui gère plus de 180 milliards d’actifs.

Il y a quelques semaines, le nouveau directeur général d’Akuo, Bruno Bensasson, expliquait au journal Les Echos que « ces dernières années, Akuo construisait 150 à 200 MW par an. Nous avons pour objectif de passer à 300, puis 500, puis 600 MW par an. » Arrivé cet été, l’ancien patron d’EDF Renouvelables doit faire passer la société de 1,9 GW à 5 GW de capacités installées ou en construction en 2030, dans le solaire, l’éolien terrestre et les batteries. Cela revient à faire davantage, en cinq ans, que depuis la fondation d’Akuo il y a dix-huit ans.

Pour Akuo, donc, les choses vont de mieux en mieux. Le commerce est florissant.

Malheureusement pour la nature, cependant, l’essor industriel annoncé par l’entreprise repose sur une chaîne d’extraction et de transformation très lourde. Le photovoltaïque tire la demande mondiale de silicium métallurgique, d’aluminium, de cuivre, d’argent, parfois d’indium ou de tellurure, ainsi que du verre dont la fabrication est énergivore. L’éolien mobilise massivement l’acier, les terres rares pour certains aimants permanents (néodyme, dysprosium), les résines époxydes et de vastes volumes de béton pour les fondations, contribuant à l’artificialisation et à la fragmentation écologique des habitats. Les batteries – lithium-ion dans la quasi-totalité des projets – reposent sur le lithium, le cobalt, le nickel, le graphite, et une chimie qui implique une longue série de procédés toxiques. Dans l’ensemble, cette montée en puissance alimente l’extraction minière à ciel ouvert, les émissions industrielles liées à la métallurgie, la consommation d’eau dans des zones souvent arides, la multiplication de déchets complexes (panneaux, pales, batteries), l’extension de grandes infrastructures électriques et l’accroissement du transport mondial de matériaux. Bref, la croissance d’Akuo participe à une dégradation écologique globalisée.

Mais j’imagine qu’Akuo ne regrette pas d’avoir financé Dion.

De la même manière, entre 2015 et aujourd’hui, le chiffre d’affaires du groupe Léa Nature est passé de 150 millions d’euros à plus de 500 millions, celui du groupe Veja de 30 millions en 2018 à 280 millions en 2024, et celui d’Enercoop de 24 millions en 2015 à 230 millions aujourd’hui. Le business est donc très bon. Le problème, c’est que plus le chiffre d’affaires grimpe, plus la nature est exploitée et endommagée.

La hausse du CA de Veja, c’est une hausse des volumes de baskets produites, donc plus de plantations dédiées (coton, caoutchouc), plus de tanneries, d’usines d’assemblage, d’entrepôts, de transport maritime et routier, avec tout ce que ça suppose d’artificialisation, d’irrigation, de produits chimiques « acceptables » pour la filière, d’énergie consommée et de déchets générés. Pour Léa Nature, l’augmentation du CA signifie plus de matières premières agricoles standardisées (même bio), plus de transformations industrielles, d’emballages (verre, carton, plastique, encres), de lignes de production, de logistique pour approvisionner la grande distribution, bref une intensification de l’agro-industrie « verte » avec ses propres besoins en intrants, en machines, en bâtiments frigorifiques, en transport. Le développement d’Enercoop a à peu près les mêmes conséquences que celui d’Akuo. Dans tous les cas, la hausse du CA implique une extension et une intensification de l’appareil techno-industriel qui dévore la matière, l’espace et l’énergie.

*

Et donc, encore un effort Cyril. Si tu tiens vraiment à défendre un modèle de société énergétiquement soutenable, approfondis la question. Et si tu es vraiment honnête, tu finiras anti-industriel ou primitiviste, comme nous.

*

De manière générale, le documentaire de Dion promeut une société techno-industrielle rendue écologique et démocratique par un mélange de technologies vertes, d’énergies renouvelables, d’agriculture bio, de mesures de sobriété et de « participation citoyenne » (ou quelque chose du genre). Il s’agit d’un mirage.

La civilisation industrielle la plus ultra-basse consommation que l’on puisse imaginer, dotée des plus ingénieux systèmes de rationnement, de limitation de la consommation, de recyclage, de services veillant à l’utilisation la plus rationnelle des ressources, uniquement alimentée par des technologies de production d’énergies dites vertes, propres ou renouvelables, continuerait d’être destructrice de l’environnement. Parce que les exigences minimales, incompressibles, de la société industrielle, le minimum vital permettant de faire tourner la machinerie générale, impliquent des dégradations cumulatives des milieux naturels. Le fonctionnement et la maintenance des mines, hauts-fourneaux, usines, réseaux routiers, ferroviaires, etc., tout ça requiert une extraction continue de matières premières. Il faut toujours du minerai de fer pour fabriquer ou réparer les machines, du cuivre pour les moteurs et les réseaux électriques, des terres rares pour les composants électroniques, du sable industriel pour les bétons et les verres techniques, des hydrocarbures pour les plastiques, les solvants, les lubrifiants et une partie de la chimie lourde. Ces matériaux ne sont pas substituables et ne se recyclent jamais à 100 %. Chaque cycle dissipe de la matière, exige de nouvelles extractions, une consommation significative d’énergie et génère poussières toxiques, boues, effluents acides ou métaux lourds. À cette extraction incompressible s’ajoutent des pollutions structurelles : hauts-fourneaux, cimenteries, raffineries et usines rejettent nécessairement CO₂, NOx, particules fines, scories, chaleur résiduelle. Les réseaux routiers et ferroviaires fragmentent les milieux. L’entretien des machines implique huiles usées, solvants, aciers à remplacer. Les data centers consomment eau, métaux et électricité. Selon toute logique, il n’existe pas de version écologique du système techno-industriel.

Autre problème. Il n’y a pas vraiment d’analyse du capitalisme dans Demain. Le discours sur l’économie reste très superficiel. Dion ne remet pas en question le principe de la propriété privée, héréditaire, le principe de l’argent, du salariat, de la valeur marchande. Il promeut une sorte de bon capitalisme de la PME, qu’il oppose au mauvais capitalisme des multinationales. Il fait aussi la promotion des « monnaies locales ». Le problème, c’est que les monnaies locales ne remettent en cause ni la forme marchande, ni la logique de la valeur, ni les rapports de production capitalistes. Elles ne font qu’aménager un sous-espace de l’économie où tout continue de passer par l’échange monétaire, le travail abstrait et la division sociale du travail. Indexées à l’euro, dépendantes des banques qui les adossent et fondées sur le même régime de séparation entre producteurs et consommateurs, elles offrent l’illusion d’un agir politique sans toucher aux structures fondamentales du capital, et renforcent la souveraineté des États ou des structures supra-étatiques qui encadrent l’ensemble. Le directeur de la banque WIR, en Suisse, qui émet sa propre monnaie, le reconnaît d’ailleurs dans le film : ces monnaies ne sont pas une alternative au capitalisme, mais des outils « complémentaires ».

De plus, ces dispositifs supposent et consolident l’infrastructure techno-industrielle qu’une critique écologiste cohérente chercherait précisément à rejeter : terminaux numériques, serveurs, smartphones, réseaux bancaires et logistiques, ainsi que les filières extractives qui les alimentent. En transformant les conflits politiques en gestes de consommation « éthique » et en recyclant les imaginaires de résistance pour dynamiser le commerce local, les monnaies locales déplacent l’énergie critique vers une « consomm’action » parfaitement compatible avec la perpétuation du capitalisme. Elles ne rapprochent pas d’une autonomie matérielle ou de formes de vie non marchandes, affranchies de la domination étatique.

Mais le film de Dion ne dit rien de l’État, de la domination et des inégalités qu’implique structurellement ce type d’organisation social. Il ne dit presque rien des intérêts de classe, de la course à la puissance qui interdit aux États de suivre la voie de la décroissance, et en général de toutes les forces auxquelles on fait face et qui rendent les quelques intentions louables de son film extrêmement naïves. Le documentaire de Dion surfe sur – et consolide – la mythologie libérale dominante. Il réduit le désastre social et écologique en cours à quelques problèmes solvables par des initiatives, des « innovations », des projets, la création d’« entreprises locales ». Un capitalisme plus doux, moral et local, incarné par des citoyens responsables et des entreprises vertes. Sans surprise, le film est célébré comme un « feel-good movie ». On imagine bien que les entreprises et les agences gouvernementales n’auraient sans doute pas accepté de financer un « feel-bad movie » insistant sur les responsabilités de classe, l’impossibilité de réformer le capitalisme et de verdir le système techno-industriel, et la nécessité de le démanteler, quitte à recourir au sabotage.

(Et n’est-il pas étrange, dans un documentaire censé contester l’ordre dominant, d’aller chercher des « solutions » du côté de ceux qu’il a tout particulièrement formés, qui sont diplômés de ses plus prestigieuses institutions, et qui y occupent des positions prestigieuses, comme Bernard Lietaer, un « économiste », qui a « étudié au MIT [Massachussetts Institute of Technology institut de recherche états-unien et une université parmi les plus prestigieuses au monde, spécialisée dans les domaines de la science et de la technologie] », et a aussi été « conseiller de grandes entreprises internationales et haut fonctionnaire à la banque centrale de Belgique où il a piloté pour l’Union européenne la partie technique du lancement de l’écu, l’ancêtre de l’euro ». De bien des manières – on pourrait l’illustrer de maintes façons –, Demain s’appuie sur – et renforce – les valeurs de l’ordre dominant.)

Le film de Dion souligne timidement que nous ne vivons pas en démocratie. A raison. On peut lui reconnaître ça. Mais les « solutions » qu’il promeut pour résoudre ce problème relèvent encore du fantasme. En partie parce qu’il n’aborde pas la question fondamentale de la taille et les implications de la technologie. Pour que le pouvoir soit réellement détenu par tous les membres d’une société, ils doivent pouvoir discuter ensemble, débattre, échanger, et décider ensemble des règles à mettre en place, des choses de la vie commune. Comme l’ont remarqué nombre de philosophes et de penseurs à travers l’histoire, cela ne peut fonctionner qu’au sein de sociétés très petites, et – et ça, ils sont bien moins nombreux à l’avoir souligné – reposant uniquement sur des technologies simples (basses technologies, low-tech). Car dès que la quantité d’habitant∙es dépasse un certain seuil, assez bas, il ne leur est plus possible de se rencontrer tous et toutes en personne et de discuter des affaires courantes. Ainsi que l’avait noté Rousseau : « On ne saurait assembler tout le peuple d’un pays comme celui d’une cité et quand l’autorité suprême est confiée à des députés le gouvernement change et devient aristocratique. » Dès que la population dépasse un certain seuil, l’organisation de la société exige un système de « représentation », l’existence de « représentants », et « à lʼinstant quʼun peuple se donne des représentans, il nʼest plus libre » (Rousseau encore).

Beaucoup s’imaginent qu’on pourrait faire démocratie à 8 milliards grâce à internet. L’idée revient très souvent. Les thuriféraires du web disaient la même chose dans les années 90, comme Al Gore, qui a investi des centaines millions dans le développement du réseau. En 1994, Gore affirmait que le développement d’internet allait permettre « d’établir une sorte de conversation globale dans laquelle chaque personne qui le veut pourra s’exprimer », de favoriser « le fonctionnement de la démocratie en accroissant la participation des citoyens à la prise de décision », et constituerait ainsi « un Nouvel Âge Athénien de la démocratie ». 30 ans plus tard, on peut facilement convenir que rien de tout ça n’est arrivé. Et donc non, on ne peut pas faire démocratie à 8 milliards grâce à internet. Déjà parce qu’une discussion à 8 milliards sur Zoom, ça risque d’être chiant. Ensuite parce que l’existence d’internet suppose précisément ce qui rend la démocratie impossible : une infrastructure hyper-centralisée, opaque, énergivore, qui exige une caste d’ingénieurs, de techniciens, d’administrateurs réseaux, de gestionnaires de données et de corporations capables d’assurer la maintenance quotidienne de cette machinerie mondiale, et un pouvoir central en mesure de piloter le tout. Au-delà d’un certain seuil de complexité, très bas, le développement technologique d’une société exige une division et une spécialisation du travail incompatibles avec une forme sociale démocratique.

Le passage sur l’école en Finlande illustre d’une autre manière l’absence d’esprit critique du film vis-à-vis du fonctionnement de la domination sociale. L’école – dans le sens du système scolaire moderne qui s’est développé au cours des derniers siècles – a été conçue pour fournir de la main d’œuvre au capitalisme et d’obéissants sujets à l’État. Le fait que l’école soit moins inégalitaire en Finlande et un peu mieux pensé à différents niveaux ne change pas la nature et la finalité de l’école. L’école est moins inégalitaire en Finlande, mais les Finlandais sont soumis comme tout le monde aux règles établies par l’État et le capitalisme. L’école était aussi relativement égalitaire et efficace en URSS ou en Chine maoïste. Mais là non plus, elle n’était pas synonyme d’égalité réelle ou d’émancipation humaine. L’école en Finlande, comme l’école ailleurs, sert à perpétuer des formes de domination et à reproduire la division et la spécialisation hiérarchique du travail dont l’État et le capitalisme ont besoin. L’école finlandaise produit elle aussi des cadres, des ingénieurs et des traders sans scrupules, insensibles aux implications sociales et écologiques externalisées du capitalisme high-tech. Que cela se produise d’une manière plus ludique, enrobée de pédagogie bienveillante, nous fait une belle jambe. Le film de Dion, fasciné par les performances éducatives du pays, présente une ingénierie sociale sophistiquée comme le nec plus ultra du progrès humain, alors qu’il ne s’agit que d’une version plus ergonomique de la même fabrique de compétences dociles nécessaire au capitalisme scandinave.

En outre, et c’était aussi attendu, le film de Dion ne questionne pas ce qui permet à la Finlande, tout petit pays nordique, avec des paramètres très différents de ceux qu’on a en France, d’avoir une école un peu moins mauvaise. L’économie finlandaise repose sur un socle d’industries lourdes (métallurgie, machines-outils, équipements industriels, raffinage pétrolier, chimie), et comprend aussi une industrie forestière très active (avec pour conséquence une importante et incessante déforestation). Sa principale source d’énergie est le nucléaire. Un modèle ! Un petit paradis de riches fondé sur la destruction globale de la planète et l’exploitation sociale mondialisée.

Pour varier, une seconde note positive. Demain le film plaide en faveur d’une autre manière de produire de la nourriture et de nous nourrir. On ne peut qu’approuver. La critique de l’agro-industrie et le plaidoyer en faveur de la permaculture et de manières plus locales et autonomes de produire de la nourriture, c’est très bien. L’agriculture urbaine aussi, dans une certaine mesure – tant que l’on reste conscient∙e du fait que les villes constituent des habitats écologiquement insoutenables et dont la complexité technique est incompatible avec une véritable démocratie.

Cela étant, dans l’ensemble, Demain est un tissu d’idées confuses, imprécises, parfois nuisibles, parfois simplement naïves, peu subversives, qui tendent à avaliser les valeurs et les idées dominantes, et qui passent à côté des principaux problèmes de notre temps.

Malheureusement, dans le milieu écolo, on continue à n’y voir que du feu. Chez Reporterre, par exemple, on ne trouve rien à redire aux principales idées véhiculées par le film, à sa perspective générale. On déplore seulement que ce soit « surtout des personnes blanches » qui s’expriment, et que les initiatives présentées soient « portées par des personnes issues de classes supérieures ». Si des Noires pauvres exprimaient les mêmes idées et étaient à l’origine des mêmes initiatives, le film serait irréprochable.

10 ans après, le mouvement écologiste semble avoir très peu sinon aucunement progressé dans sa compréhension des tenants et des aboutissants du désastre. L’imaginaire qui domine toujours est celui d’un illusoire verdissement de la civilisation industrielle notamment opéré au moyen d’un remplacement des énergies fossiles par les énergies dites vertes, propres ou renouvelables, et du développement de technologies vertes en général, avec une expansion de l’agriculture biologique et une décroissance de la consommation, le tout opéré, bien évidemment, par « les pouvoirs publics », par l’État, auquel Cyril Dion s’en remet toujours (« Sans ça, on n’y arrive pas. Sur les déchets par exemple, on ne peut pas se contenter d’attendre que tout le monde se mette au zéro déchet, et fasse ses courses avec des Tupperware. On y sera encore dans cent ans. Les pouvoirs publics doivent obliger les industriels à utiliser des bouteilles en verre consignées, ou interdire le suremballage. »)

Dans l’interview pour Reporterre susmentionnée, Dion décrit ses ambitions :

« Je rêve de créer une organisation transversale, qui aurait trois secteurs d’activité. Un premier qui consisterait à faire du lobbying d’intérêt général — ce que font déjà des ONG comme Bloom, Reclaim Finance et le Réseau Action Climat. Aujourd’hui, un parlementaire européen voit neuf lobbyistes d’intérêt privé pour un lobbyiste d’intérêt général !

En parallèle, un deuxième département de l’organisation ferait de la communication, pour construire des éléments de langage, envoyer des gens sur les plateaux télé, et éventuellement développer des médias.

Enfin, une troisième entité organiserait la mobilisation — des marches, de la désobéissance civile, de l’action en justice — de façon à remporter une victoire politique précise, en lien avec ce qui est débattu au Parlement. Il faut que les trois pôles de cette organisation travaillent de concert. C’est ainsi qu’on a gagné la loi sur les PFAS [des polluants éternels]. »

Et effectivement, pour obtenir des victoires de ce type, des réformes internes du capitalisme industriel, ce qu’il envisage est approprié. Mais pas pour changer fondamentalement les choses, modifier les trajectoires et les dynamiques. Les ONG qu’il mentionne sont toutes en partie financées soit par de richissimes fondations privées liées à des multinationales ou des milliardaires, soit par des fonds étatiques. Leur existence repose largement sur le bon vouloir d’une partie des forces que l’on devrait combattre. Beaucoup l’ont déjà maintes fois souligné par le passé. La révolution ne sera pas subventionnée.

Mais – plus important encore – ces gens veulent-ils vraiment une révolution ?

Dion estime que le mouvement écologiste manque d’une stratégie. Au vu des objectifs naïfs, simplets, illusoires, nuisibles (développer de nouvelles industries toutes destructrices de la nature) et contradictoires que défendent les gens comme Dion, il me semble que c’est surtout un objectif clair et cohérent qui fait défaut au mouvement écologiste. Avant de savoir de quels moyens on a besoin, il faut avoir déterminé des fins. Savoir ce que l’on veut.

Le capitalisme est depuis longtemps passé maître dans l’art de détourner, de neutraliser et de récupérer à son profit tout ce qui est susceptible de lui nuire. Y compris la critique écologiste. Si l’on devait sélectionner quelques travaux pour l’illustrer, les films de Dion constitueraient un très bon choix.

On espère que le mouvement écologiste n’en sera pas toujours au même point dans 10 ans.

Nicolas Casaux

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  1. Cher Nicolas, nous avons des débats houleux à la maison sur ces sujets :), et l’argument qui m’est servi est grosso modo que vous n’allez pas jusqu’au bout de cette logique primitiviste et de ce qu’elle implique, et que Dion est du côté du moins pire. En gros : « mais tout arrêter implique que beaucoup de gens vont mourir ». Je crois que beaucoup de gens (et d’êtres vivants) meurent déjà, mais on ne voit pas l’hécatombe, on refuse de voir. Comment montrer que ma vie ne vaut pas plus que celle d’un birman qui travaille 18 heures par jour pour produire des vêtements, ou d’un jeune mineur de cobalt qui mourra tôt? Comment rendre limpide que notre illusion de démocratie nous permet de dire que nous ne voulons pas travailler dans des mines tant qu’ailleurs il existe des régimes autoritaires qui écrasent toutes les luttes? Personne n’a le désir de travailler dans des mines.

    1. En quoi n’irais-je pas au bout ma logique ? Et le moins pire, ça n’existe pas vraiment. Ceux qui optent pour le moindre mal tendent très vite à oublier qu’ils ont choisi le mal, comme l’avait remarqué Hannah Arendt. Ce que prône Dion, ce n’est pas un moindre mal. C’est un mal. Il encourage l’expansion de réseaux électriques, la construction de millions de nouvelles machines, et tout ce que ça implique. Et de quel droit peut-on encourager la production de choses dont nous n’aurons pas à extraire les matériaux, de choses que nous ne construirons pas nous-mêmes mais qui impliquent des exploitations sociales au quatre coins du globe ? Aussi, beaucoup de gens meurent déjà, mais ce sont des gens non-humains (la nature en général). Et on ne prône pas le fait de tout débrancher demain matin. A partir du moment où l’on comprend qu’il n’existe pas de version écologique (et démocratique) de la civilisation industrielle, il ne devrait plus y avoir de doute. La seule option consiste à entreprendre son démantèlement graduel. Pas à construire davantage de machines etc.

  2. « Chez Reporterre, par exemple, on ne trouve rien à redire aux principales idées véhiculées par le film, à sa perspective générale. On déplore seulement que ce soit « surtout des personnes blanches » qui s’expriment, et que les initiatives présentées soient « portées par des personnes issues de classes supérieures ». Si des Noires pauvres exprimaient les mêmes idées et étaient à l’origine des mêmes initiatives, le film serait irréprochable. »
    J’ai eu mal aux côtes en lisant ça, tellement j’ai rigolé ! Cela dit, sérieusement, c’est toujours une classe de mâles blancs producteurs de marchandises qui a orienté le capital historiquement en détruisant la vie sur terre depuis les débuts de la révolution industrielle dans le prolongement de son accumulation primitive coloniale et esclavagiste, donc peu de risques de voir des africaines défendre les impasses et les illusions de ce système sinistre, Cyrille Dion aurait pu aller en Chine, il paraît que chez eux, les énergies renouvelables occupent une part importante dans la destruction de leurs écosystèmes, mais ce faisant, l’exemple d’une dictature totalitaire n’aurait pas joué en la faveur du succès de son film !

    1. Certes, en ce qui concerne les mâles blancs, mais aujourd’hui, des Noires prêtes à faire la promotion du capitalisme vert (ou non), il y en a plein. L’idéologie capitaliste a désormais des millions ou milliards d’allié-es sur tous les continents. Les renouvelables tiennent une part croissante dans la dégradation des milieux africains aussi. L’africapitalisme se porte bien.

  3. Merci pour votre réponse. Est ce que le capitalisme est une idéologie ? Vaste question… Ce que je peux en dire, c’est que c’est un horizon qui s’échappe au fur et a mesure qu’on s’en rapproche et qui laisse derrière lui un champs de ruines dans cette marche forcée. Pour l’Afrique, il n’y a pas à ma connaissance de détenteurs africains de grandes sociétés transnationales. Je peux vous parlez de l’Ethiopie par exemple, car je suis tombé par hasard sur une information qui a éveillé ma curiosité, ils s’agit de la fin des travaux d’un grand barrage sur le Nil censé fournir de l’électricité à la population, un projet pharaonique depuis près d’une décennie. C’est l’Etat Ethiopien qui est à la manoeuvre, non pas sans le concours de quelques multinationales étrangères alléchées par de juteuses opérations rentables, mais c’est bien lui qui au final demeure le seul et unique propriétaire de l’ouvrage. Et bien il s’avère après la mise en service, qu’une grande partie de l’électricité consommée sert à alimenter des casernes de l’intelligence artificielle dans lesquelles des armées de sous prolétaires sont payés une misère au nombre de clic pour formater cette technologie en appuyant sur des images générées en nombre infini pour qu’elle fasse la différence entre un chien et une tondeuse à gazon. L’Etat éthiopien a déclaré qu’il allait y mettre un terme… Des millions de gens voire des milliards sur cette planète n’aspirent qu’a pouvoir nourrir et soigner leurs enfants. Mais on peut dire rétrospectivement qu’il y a 200 ans, la fusion de la science moderne et du capitalisme ont anéanti définitivement toutes les chances d’un véritable progrès humain universel. Le point de rupture de ce système monstrueux est de plus en plus proche de nous contrairement à la chimère qu’il poursuit inlassablement dans le brouillard et nous allons nous faire très mal en heurtant l’obstacle.

  4. Je vous remercie de cet article réfléchi et fort instructif. Au passage, je me permets de vous signaler une petite coquille que je crois avoir repérée :
    « Bref, la croissance d’Akuo participe à une dégradation écologique globalisé. »
    GlobaliséE, sans doute ?

  5. Merci Nicolas. Il avait aussi sorti un Demain bis avec une journaliste pour corriger le premier qui avait des défauts(…)
    Tu parles de démocratie, de son impossibilité avec des grands nombres etc. Si on s’en tient à la définition (de, par pour le peuple) est-ce qu’on peut imaginer un pouvoir pour le peuple, possiblement avec des représentants, qui seraient contrôlés par le peuple de qui permettrait de rester dans la définition et de prétendre à la démocratie ? Représentation sans pouvoir de décision propre, mandat impératif et révocatoire et tout autre outil issu d’une réflexion commune ? Si la réponse est définitivement non que reste-t-il ?

    1. Je ne suis pas oracle ! Je pense que quelques mécanismes représentatifs peuvent demeurer compatible avec la démocratie dans une certaine mesure. La fédération ou confédération, pourquoi pas, bien entendu. Mais dans une certaine mesure seulement, bien plus faible que ce que beaucoup (trop) fantasment. Cela peut fonctionner pour fédérer de petites sociétés à échelle humaine, très rudimentaires sur le plan technologique. Pas pour organiser une civilisation techno-industrielle.

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