La soumission aveugle, machinale, à l’autorité, c’est un problème majeur. Quand j’ai vu que les éditions Rue de l’échiquier sortaient en ce mois de janvier un livre sur le sujet, j’ai décidé de me le procurer. Et j’ai donc donc lu Contre les figures d’autorité, écrit par Samah Karaki, une neurobiologiste (« docteure en neurosciences ») apparemment appréciée de pas mal de médias (elle a produit un podcast pour France Culture, elle passe régulièrement sur Radio Nova, France Télévisions etc.), mais dont je n’avais jamais entendu parler avant.
Le fond du propos est franchement lénifiant. Karaki ne fait même pas d’effort de réflexivité, elle ne dit rien du fait que si elle a pu publier ce livre, si elle est écoutée et conviée ici et là, c’est entre autres parce qu’elle possède des diplômes universitaires et scientifiques (qui font autorité). Son argumentaire est excessivement abstrait. Il essentialise tout un tas de phénomènes, y compris historiques (« le » discours européen) pour fabriquer des oppositions faciles et une histoire simpliste. Il évoque vaguement des processus (capitalisme cognitif, capitalisme culturel, etc.) mais ne nomme pas les organismes et les institutions qui font autorité et ne discute pas de leur légitimité. Les institutions (scientifiques et autres) sont-elles un problème en elles-mêmes ? Et l’État ? L’école ? L’université ? Les grandes maisons d’édition ? On ne sait pas vraiment.
Le livre se borne grosso modo à noter que des « figures d’autorité » influencent grandement notre vision du monde, nos choix, nos goûts, etc., et à exposer les mécanismes biologiques qui nous prédisposent à cela. Mais il ne propose pas de discussion approfondie de la nature de ces figures d’autorité. Il n’en offre même pas un début de typologie. Il se contente de quelques exemples en mentionnant les auteurs, les acteurs, les réalisateurs ou encore les célébrités. Il n’y a pas non plus d’examen de la question de l’autorité en elle-même (des formes d’autorités sont-elles inévitables dans les sociétés humaines ? Certaines peuvent-elles être légitimes ?).
Et paradoxalement, les arguments avancés dans certaines sections de l’ouvrage reposent en partie sur des appels à l’autorité. Par exemple sur des citations parfois peu explicatives et plutôt assertives – voire de simples mentions – d’auteurs ou d’autrices connues, comme Walter Mignolo, Paul B. Preciado ou Shoshana Zuboff, censées faire autorité. Ou sur la science, invoquée tout au long de l’ouvrage comme un argument (une figure impersonnelle) d’autorité à travers le renvoi à de nombreuses études scientifiques que le commun des mortel∙les est en incapacité de déchiffrer. D’aucuns le dénoncent depuis déjà longtemps. La science est un outil d’autorité par excellence. Les profanes ne sont pas en mesure de comprendre le langage technique qu’emploient les spécialistes de ses différentes branches, toujours plus pointues, et ne comprennent pas non plus leurs méthodes (« c’est-à-dire qu’ils ne peuvent que croire et non assimiler »).
Dans une interview publiée sur le site du quotidien La Vie en novembre 2025, Karaki déplore l’autorité croissante accordée aux « influenceurs », au détriment des « experts traditionnels (scientifiques, universitaires, spécialistes) », lesquels seraient « associés à une élite technocratique perçue comme déconnectée de la réalité quotidienne des gens. En parallèle, nous observons une valorisation croissante de l’intime et de l’affectif comme sources d’explication du monde. Cette “révolution affective” fait que nous considérons désormais le ressenti personnel (“moi, je sens que…”) comme plus vrai que les faits établis par des experts. » L’autorité, c’était mieux avant, quand seuls les experts traditionnels en étaient investis. Karaki défend la technocratie – mais une technocratie de gauche, bien entendu, une technocratie progressiste.
Karaki travaille aussi en tant que conseillère en entreprise. Comme on le lit sur le site de l’agence StartnPlay :
« Ses expertises reposent sur :
- Développement des compétences socio-émotionnelles
- Acquisition et changements des habitudes et comportements
- Créativité et Résilience
- Diversité et inclusion
Ses interventions en entreprise reposent sur différentes thématiques telles que :
- La mentalité axée sur la croissance : rendre à l’apprentissage sa beauté et sa fragilité
- De la rive de la pensée à celle de l’action : pourquoi est-il si dur de changer ?
- Un cerveau très social : peut-on s’affilier sans se conformer ?
- Le leader du futur sous le viseur des neurosciences
- Les pièges de l’empathie : notre cerveau a t-il peur de la diversité ?
- Les périls de la testostérone : Le pouvoir corrompt-il le cerveau ?
- Menaces et motivations au travail
- Comment se propagent les idées ?
- L’éloge de la spontanéité : De confucius aux neurosciences modernes
- Reconnu sans être jugé : peut-on s’extraire du jugement d’autrui ?
- Effort et créativité : naît-on avec du talent ?
La conférencière Samah Karaki exerce des conférences en solo accompagnées d’échanges questions/réponses avec l’auditoire. Elle peut très bien proposer ses services en français, anglais et arabe. Ses interventions peuvent durer de 45 min à 90 min. »
Revenons-en à son dernier opuscule, Contre les figures d’autorité. Après en avoir dit du mal, je propose d’essayer de nuancer et de dire un mot en défense de l’autrice. Il se pourrait, en effet, que Karaki puisse en partie être excusée pour la médiocrité de l’ouvrage. Parce qu’il se pourrait qu’elle ne soit pas l’unique (ou même la principale ?) autrice du texte, que je soupçonne fortement d’avoir été écrit à l’aide d’une (ou par) IA. Je vous joins des scans de quelques pages (plus bas). Tout le long du bouquin, on repère des formules, des expressions, des structures de phrase et des tics de langage typiques des IA génératives. De ChatGPT, surtout, il me semble. Entre autres :
- Un emploi important de verbes comme « devenir » (« ceci devient cela »), « se transformer » (« X se transforme alors en Y »), « prolonger », « cristalliser », etc., caractéristiques de ce que ChatGPT appelle une « téléologie (ou causalité) molle », qui permettent de raconter une histoire très peu conflictuelle, sans avoir à point du doigt des agents, et donc d’effacer des conflits ou de naturaliser des évolutions historiques.
- Beaucoup de formules du type « Ce n’est pas [ou pas seulement] X, mais Y » qui donnent au propos un aspect très (trop ?) dialectique.
- Beaucoup d’énumérations ternaires (ou de plus de 3 termes).
- Une écriture monotone, très lisse, trop « parfaite » en un sens (pas le bon), au point de sonner très désincarnée.
(Il faut bien garder en tête, cependant, que si l’IA écrit de cette manière, c’est en partie à cause du matériel sur lequel on l’a entraînée. L’écriture insipide et désincarnée de l’IA reproduit le langage insipide et désincarné des universitaires ou des journalistes moyens. GIGO, comme disent les angloaméricains. Garbage in, garbage out.)
En passant une quinzaine de pages du livre dans GPTZero (un logiciel de détection de texte écrit par IA, qui n’est certes pas très fiable, mais j’étais curieux), ça m’a donné un score de 100 % (écrit par IA).
Tout ça ne prouve pas que le livre de Karaki est écrit par ou à l’aide d’une IA. Je pense cependant que si l’on passait tout le texte dans plusieurs logiciels de détection de schémas, de récurrences, etc., il apparaitrait que la probabilité pour qu’un humain ait rédigé ça est faible.
Je vous laisse vous faire votre propre avis, ne prenez surtout pas le mien pour argent comptant, ça serait subir les effets de la figure d’autorité !
SAMAH KARAKI FINALUne dernière chose. Le bouquin de Karaki comprend des citations. Je n’en ai vérifié qu’une seule, attribuée à Edward Saïd dans son livre L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident (Seuil, 2005). Celle-ci :
« L’Orient n’est pas seulement un espace géographique : c’est une invention de l’imaginaire européen. »
J’ai le livre de Saïd en numérique (pdf). L’édition exacte que l’autrice mentionne (Seuil, 2005). Mais je n’ai pas trouvé la citation dedans après plusieurs recherches par mot-clé. Aucun folio (aucune référence de page) n’est indiqué dans le livre de Karaki, donc ça n’aide pas à en avoir le cœur net. Mais quand même. (Si tu la trouves, fais voir !)
On sait que les IA inventent des citations. Et donc, ceci ajouté à cela, il y a, il me semble, de quoi douter. Un livre visant à contester les figures d’autorité (en partie) écrit par une des pires figures (impersonnelles) d’autorité du capitalisme technologique (l’IA), ça la foutrait mal.
P.-S. : J’espère me tromper. J’espère que son écriture est juste naturellement machinale (ou, plus fort encore, qu’il s’agit d’un canular et qu’on va bientôt nous dévoiler le pot aux roses). J’ai hésité avant de publier ça. Mais dès le départ, j’ai été frappé par une forte ressemblance avec le langage de ChatGPT, et l’impression ne m’a pas lâché de tout le livre. Drôle d’époque où on peine à distinguer les humains-machines de la machine.
P.-S. (2) : Une illustration supplémentaire. Prenons par exemple le chapitre intitulé « L’auteur oriente la perception » du livre de Kamaki. Dès le premier paragraphe (p. 28), on lit :
« Ces signaux de prestige orientent notre attention, modulent nos émotions et façonnent la qualité même de notre expérience esthétique. »
Tout au long du chapitre, cette idée sera martelée, encore et encore, souvent au moyen des mêmes mots.
Page suivante (p. 28) :
« Un simple nom prestigieux peut rendre plus saillants des aspects secondaires, transformer la texture d’un son, la lumière d’une image, ou au contraire dissimuler les faiblesses formelles. »
Même page, un peu plus bas :
« […] la simple présence du nom de l’artiste sur une œuvre conduisait à des évaluations esthétiques plus élevées […]. »
Page suivante (p. 29) :
« Là encore, la reconnaissance du “style” dépendait de l’attente générée par la signature. Une œuvre signée authentifie, mais surtout oriente, elle colore l’image d’un récit, projette une intention, crée un horizon d’interprétation. »
(Quelques pages après, p. 44, on lit que le fait de connaître la vie d’un auteur « colore émotionnellement notre lecture »).
Quelques lignes plus loin :
« […] le nom modifie la perception sensorielle. […] Les œuvres “signées” déclenchaient une activation plus forte du striatum ventral (récompense), de l’hippocampe (mémoire contextuelle), et du cortex préfrontal médian (attention soutenue). Le plaisir esthétique dépendait directement de l’attente suscitée par la signature. »
Page suivante (p. 30) :
« L’effet révèle que le prestige ou la reconnaissance institutionnelle modifie profondément le jugement esthétique […]. [Le] nom fonctionne comme un cadre interprétatif. Il oriente la réception […]. »
Quelques lignes plus bas :
« La “signature” [de l’œuvre] prépare sa perception […]. »
Juste en dessous :
« Le nom […] reconfigure l’interprétation. Il prépare la perception […] Le prestige du réalisateur […] oriente l’attention, fixe le ton émotionnel, pré-écrit l’expérience. »
Page d’après (p. 31) :
« Le cerveau […] prépare l’expérience sensorielle à ces cadres d’interprétation. »
Deux pages plus loin (p. 33) :
« […] un nom connu […] renforce l’activité du striatum ventral […] »
Page suivante (p. 34) :
« Le nom propre […] oriente l’attention »
Page suivante (p. 35) :
« Lorsque nous reconnaissons un nom […] notre cerveau réagit […] cette reconnaissance active non seulement les régions liées à la mémoire autobiographique, mais aussi les circuits frontaux et temporaux impliqués dans la motivation et la récompense. »
Quelques lignes plus loin :
« [Un grand nom] n’est pas seulement un repère culturel : c’est déjà un petit shoot de psychostimulant. »
Page suivante (p. 36) :
« Le nom d’un auteur agit de manière similaire : il crée une zone de tension affective où la promesse du plaisir est déjà une part du plaisir. Le nom agit comme un stimulus prédictif, une promesse sensorielle. Il prépare le cerveau à aimer […] »
Paragraphe en dessous :
« Dans ce sens, la signature par une figure connue n’est pas seulement un attribut symbolique : elle devient une structure de perception […] Le nom d’un auteur n’est pas seulement un élément d’information : c’est un catalyseur neuronal qui oriente notre attention, structure notre mémoire et module nos émotions. »
Paragraphe suivant, même page toujours :
« Un nom célèbre ne rassure pas seulement : il prédétermine la qualité perçue, la densité émotionnelle, la confiance esthétique. »
Page suivante (p. 37) :
« Chacun de ces noms condense une histoire de récompenses préalables, un conditionnement perceptif : on sait déjà que l’expérience sera significative, ou du moins qu’elle doit l’être. […] la signature oriente notre plaisir […] »
Et j’en oublie peut-être.
La même idée est répétée, encore et encore, sur plusieurs pages, parfois avec les mêmes mots. Plus généralement, à travers tout l’ouvrage, des structures syntaxiques géométriques (A devient B, C [devient] D, et E, F ; plus A devient B, plus C devient D ; etc.) souvent sentencieuses se réitèrent immuablement, comme un automatisme. Les phrases qui ponctuent les paragraphes sont particulièrement et (trop) systématiquement emphatiques. Les thèses, a priori toujours vraies parce que très simples (basées sur une lecture réductrice du réel qui n’est jamais discutée), s’enchaînent comme sur un tapis roulant. On note aussi une absence presque totale d’expressions de doute ou d’incertitude. Enfin, lorsqu’on compare le style d’écriture de ce livre au précédent de la même autrice (Le talent est une fiction, éditions JC Lattès, 2023), on constate une différence très nette. Celui qu’elle a publié il y a trois ans paraît beaucoup plus humain (beaucoup moins de motifs systématiques, etc.). Tout ceci mit bout à bout, on a de quoi se poser des questions.
Nicolas Casaux
Très intéressant de commencer a rassembler des éléments pour identifier les textes écrits par IA. L’absence de doute est un signe. La sur-structration du texte aussi. Les signes de « géométrie » ou de symétrie dans l’écriture. Ou encore l’aspect un peu trop séduisant de la démonstration.
Il y a de quoi fortement s’inquiéter de devoir se poser la question. Cela nous met sur une trajectoire assez terrible, ou l’on doute de tout ce qu’on lit, y compris dans les entreprises (email, rapport), dans la recherche, dans la littérature.
C’est dans la continuité de la logique industrielle et commerciale du monde, déléguer à la machine jusqu’à l’expression du langage, et se rendre d’autant impuissant.
Il faut considérer les conséquences en termes d’avant / après, sur les êtres humains.
Après la télévision, abrutissement de masse.
Après l’informatique, aliénation profonde.
Après le GPS, perte d’autonomie.
Après la 5G, envahissement et harcèlement de l’intimité
Alors, après l’IA, perte de capacités cognitives ?
Rassurez-vous, sauf catastrophe majeure et non prévue, les implants quasi obligatoires regroupant toutes ces formidables avancées ne tarderont pas à arriver. Juste pour s’assurer que ces progrès soient durement inscrits dans notre glorieuse Histoire… et nos chaires. Question de sécurité, de santé et de praticité, la boussole que la plupart semble admettre pour soi et surtout pour ses pairs: le fameux «pour notre bien».
Avant liquidation totale pour inadaptation aux milieux environnementaux futurs. Référence facile d’un ancien fan de la série SG1 : « Le réseau » (S7E5). Il doit y en avoir bien d’autres.
Le problème c’est que ces signes peuvent en être ou ne pas en être (j’aurais du le préciser). Ils relèvent plutôt du « par défaut ». Mais on peut demander à une IA d’écrire en insérant des expressions de doute ici et là. On peut presque tout faire, lui demander d’écrire en évitant de répéter des structures trop évidentes, etc. Ce qui est frappant dans ce texte c’est que toutes les caractéristiques du « par défaut » sont là.
Un grand merci Nicolas pour cet article encore une fois fort intéressant.
Heureusement que l’on a déjà de solides bibliothèques bien garnies car les étagères du futur me semblent bien peu désirables.
Je suis personnellement effaré de l’engouement pour cet outil. Les gens sont-ils si aliénés qu’ils ne voient pas ce qu’ils vont perdre ?
Car oui @Factory, ce qui attend l’humanité c’est une crise de la débilité. Ca va pas être beau à voir tous ces humains devenus abrutis. Après 300 000 ans d’évolution cognitive, on finit par succomber à la fainéantise (comme pour le reste).
Et c’est effrayant de constater que très très peu de monde refuse l’IA. Même ceux qui sont contre, ils l’utilisent quand même : pour voir…, pour ne pas mourir bête (sic), pour connaître l’ennemi disent-ils sans conviction… Par fainéantise oui.
Bouh.
Malheureusement, certaines personnes sont de plus en plus obligées d’utiliser l’IA au boulot, où c’est quand même moins facile de la refuser (son refus est presque synonyme de perdre son poste), et c’est d’autant plus perfide que ça s’immisce partout en toute « normalité » dans les processus de domination et d’exploitation, remettre ça sur la seule fainéantise me semble un peu réducteur
Fainéantise en ce qui concerne la facilité d’usage.
Domestication par le Capital en ce qui concerne l’obligation.
Ce n’est pas un jugement de valeur lorsque j’écris ça.
Juste un fait.
Si l’on voulait vraiment on pourrait ne pas utiliser l’IA.
On perd son poste certes mais on peut… On devrait.
Pour l’IA à la maison ok, mais pour l’IA au boulot je suis pas sûr de bien comprendre. Y a des gens qui peuvent se permettre ou qui ont la possibilité de quitter leur poste et c’est tant mieux, mais je pense pas que ça marche forcément pour tout le monde et que ce soit juste une question de choix individuel, lorsque beaucoup de gens deviennent dépendants de cette merde pour gagner leur pain.
Débat sans issue qui peut aller très loin.
Je maintiens que si on veut refuser, on le peut. Reste à savoir jusqu’où on est capable d’aller dans son refus. Quelle est sa propre capacité de renoncement.
C’est la même problématique pour tous les types de dominations auxquelles on est exposés. La réponse est propre à chacun, et en arrangement avec sa conscience.
La neurobiologie étudie le cerveau et la façon dont le système nerveux est organisé et régulé. Les sujets d’étude dans ce domaine comprennent la structure et le contrôle des récepteurs neuronaux, le développement des cellules souches, la modélisation informatique et la régénération du cerveau. De manière encore plus simplifiée, c’est l’étude du fonctionnement des cellules et des tissus nerveux.
Mais l’étude du cerveau humain, geyser de pensées rationnelles et irrationnelles et qui détermine les comportements individuels et collectifs, n’explique rien. L’inconscient reste un gigantesque continent largement enfoui au plus profond de la psyché humaine et qui restera à jamais inexploré, en tout cas de manière définitive. Et heureusement parce que sinon la liberté n’existerait pas. Même la psychanalyse reste sujette à caution avec différentes écoles et interprétations de ce magma (Castoriadis). En gros, c’est pas parce que les neurobiologistes font des progrès qu’ils comprennent mieux pourquoi les humains pensent et agissent comme ils le font. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ont tort, ou que leurs travaux ne sont pas dignes d’intérêt. Cela veut dire, de manière beaucoup plus générale et pour tous les scientifiques quel que soit leurs domaines de recherche, qu’ils se trouvent devant des miroirs qui ne font que leur renvoyer les reflets de leurs propres limites. Depuis les découvertes réalisées au début du 20ème siècle, il n’y a eu que des applications technologiques dans le domaine des sciences fondamentales. Aucune autre avancée décisive. Il n’y a que des hypothèses. L’Univers reste un mystère absolu. Nous ne sommes pas omniscients. Finalement, l’IA n’est que la mise en forme d’un outil technologique qui compile les connaissances humaines. Un outil qui n’est pas neutre. Un outil qui appartient à des centres de pouvoir et des puissances économiques. Un outil limité pour des humains limités. Il n’est pas très surprenant, qu’une neurobiologiste qui passe son temps devant des écrans dans son laboratoire y ait recours. Écrire un livre, cela demande beaucoup de temps de travail de lecture et d’écriture dont elle ne dispose visiblement pas.
Bonjour. Je vous invite à ce sujet à lire Cédric Mulet-Marquis » a propos de l’intelligence artificielle » »
Becker,
Merci pour cette article que j’ai pu lire sur Pièce et main d’œuvre (PMO pour les intimes). De plus en plus de scientifiques sortent de leurs laboratoires pour dénoncer la barbarie d’une science aveugle dont l’Intelligence Artificielle semble être l’ultime prolongement de la destruction de la vie. Je vous envoie un lien vers une analyse très simple à comprendre et très belle du philosophe Michel Henry qui date de 1989 : https://www.palim-psao.fr/article-10642826.html
Bonjour,
La parution de textes écrits par des machines prétendument « intelligentes » date du dernier tiers du siècle dernier. Cela a contribué à la mise en chômage partiel de ceux que l’on appelait auparavant des « nègres » et aujourd’hui, dans notre siècle de correction et de nettoyage linguistique, des « archivistes ». Leurs métiers, en partie fantômes et d’une « loyauté transactionnelle » relative, ont été profondément améliorés et multipliés grâce à l’emploi de nouvelles machines-outils permettant une standardisation définitive de la production intellectuelle qui avait déjà atteint un stade certain de conformité et de perfection industrielle dès le dix-neuvième siècle. On produit désormais des textes avec la même précision et célérité que l’on produit des pneus ou que l’on crache du bitume, puisqu’il semble que la répétition et l’imitation soient parmi les principaux traits qui doivent définir et régir l’appauvrissement de tout grâce auquel l’invasif « possible » du mercantile croit géométriquement pour imposer ses simulacres. Il est là le charme de la loi de la valeur qui applique avec autorité et partout des critères que l’on croyait réservés à la production de la vaisselle, des avions et peut-être même des agglomérations avec, en sus, la promesse de refaire l’homme à l’image du décor dans lequel il est tenu de vivre. On peut y voir en termes de production intellectuelle, d’une certaine manière, un évident progrès sur le vieil esclavage littéraire et les vieilles nécessités auxquelles se confronte « la main à la plume » quand elle fabrique, au kilomètre, ce qui, après vous être tombé sur la tête avec toutes sortes de tromperies et de facéties étudiées, vous tombe des mains – les exemples sont si nombreux quand on vient à ne plus pouvoir en citer un seul , d’Attali à Zemmour en passant par la photocopieuse, de crainte de créer des privilégiés, une forme d’aristocratie de l’information dans ce nouveau Gilded age de la machine. C’est, bien sûr, un gain de temps en matière de productivité, comme le soutient Fred à propos de ceux qui sont dans l’exigence permanente d’assister leurs machines dans leurs recherches frénétiques, afin d’affiner la méga-machine ; et de rectifier ou de neutraliser le jugement de leurs contemporains sur ses œuvres et le but dans lequel elles sont élaborées. Bref, qui aurait pu croire, encore récemment, que les machines pouvaient faire pire que le naufrage depuis longtemps annoncé ? Crever les bouées de sauvetage ? Créer des voies d’eau supplémentaires ? Inventer de nouvelles directions pour gérer l’épave ? Installer des groupes de discussion pour parler de flottabilité ? Contester les certitudes afin de les réduire à la taille d’hypothèses incertaines ? Doit-on apprendre à nager ?
Il est désormais fréquent que des ouvrages lamentables présentés souvent, sinon toujours, comme d’éminentes et inventives critiques du capitalisme, ou de quelques-uns de ses aspects gênants pour sa croissance, soient écrits par des équipes de plusieurs personnes munies de ces logiciels de « recopillages » informés*. Ils sont pour la plupart primitifs, dans leurs versions populaires actuelles, si l’on observe la qualité de ce qui est trop rapidement vomi en bout de chaîne avec l’aide de ces artifices numériques qui nous paraissent mystérieux et complexes dans leurs collectes et codages, comme un moteur a pu l’être aux premiers temps de la mécanisation du monde quand ses initiateurs vantaient sa prophylaxie et son esthétique. Afin de faire oublier le triste aspect de tristes plagiats, qui plombe ces marchandises des derniers temps et devrait pondérer cruellement l’appréciation de ces escroqueries en bandes organisées, il est presque obligatoire de leur prêter un ensemble impératif de vertus imaginaires et de se lancer dans des exercices d’admiration obligatoires. Ainsi que vous le prouvez, Nicolas, avec ce « maquedo » prédigéré, en analysant les marqueurs stylistiques de cette stérilisation – ce n’est pas du Flaubert, ni du Giono, et encore moins du Claude Bernard – nous en sommes déjà à la presque fin d’un processus de rationalisation de la culture, de la mise en pièces de l’esprit et de l’emballage de ses résidus réifiés par la conspiration de l’oubli, cette signature du « collectivisme cybernétique ». Conspiration au grand jour qui a frappé la culture à tous ses étages depuis l’apprentissage des enfants jusqu’à la capacité qu’un adulte a de reconnaître ce qu’il consomme vite. J’ai même rencontré un universitaire extatique, un solipse, qui m’a affirmé qu’il ne servait à rien de savoir écrire, lui-même ne lit plus de livres depuis que la machine lui en délivre presque gratis les « condensés » utiles.
Il semble, à chaque fois, que nous sommes face à des résumés maladroits de résumés de résumés, à des sortes de « digests » caricaturaux, insolents et rusés, des embrouilles venant compléter l’ensemble des technomorphoses proposées aux esclaves pour le grand saut anthropologique qui leur permettra de réaliser leur esclavage – l’autogestion heureuse du progrès après sa réappropriation fracassante. Nietzche avait écrit que le vingtième siècle serait un siècle de lecteurs, il faut croire qu’il s’était trompé, puisque même cet art, qui n’est plus et ne veut plus être appris, a été joyeusement et universellement perdu, passé de mode et à la broyeuse. Cela en suivant des méthodes rigoureuses sous la conduite d’opérateurs ayant accepté leur simplification**. Les progrès de l’Ignorance Assistée ont permis ce miracle si attendu par la presque totalité des « progresseurs » et « projecteurs » comme le complément obligé de l’automation, de ce qu’elle annonçait sans fards : la synchronisation algorithmique de la vie et de l’existence. Bientôt, il n’y aura plus que des machines pour lire d’autres machines***. Le reste, s’il reste quelque chose, ne pourra plus être lu. Et d’ailleurs quel « demeuré » ou « inapte à plus » trouvera de l’intérêt à le lire ? A s’exposer ainsi, par son vice, à la réprobation des inquisiteurs quand il s’éloignera du « babylecte » affirmatif et de ses simulations, de la miniaturisation du savoir, des séductions des boulons, des steaks de dinde, des diodes et du yaourt.
Il a été dit de cette société, où ce qui est proche est ce qui se passe sur les écrans, qu’elle réalise d’une manière totale, la destruction de la connaissance – ce vieux projet totalitaire ; on peut presque définir la circulation de l’information comme une série de bibliothèques qui brûlent en permanence.
On a pu remarquer que pour trouver, aujourd’hui, un livre qui vaut la peine d’être lu, il faut dans chaque librairie franchir le fameux « mur de merde » constitué par des myriades d’ouvrages dont les justifications sont principalement économiques et idéologiques. On soupçonne que si tous ne sont pas écrits par des machines, il ne fait aucun doute que la plupart sont rédigés par de prétendus auteurs qui écrivent comme des machines. Il faut que les consortiums éditoriaux assurent leur existence et légitiment de différentes manières les moyens de production du désastre ; afin que la négation du monde auquel ils participent reste sans négation. C’est d’ailleurs le principal critère de l’ouvrage que vous analysez. Il n’a pas été écrit pour montrer mais pour dissimuler ; ce qui est devenu pharaonique sur internet.
Jean-Paul Floure
*Sans oublier des groupes de machines et de logiciels à la recherche d’individus munis des meilleurs brevets et recommandations…
** On apprend ainsi que des professeurs, spécialisés en éducation textuelle, empruntent leur cours à la machine, tandis que leurs élèves y recourent pour rédiger leurs devoirs qui sont corrigés grâce à la machine. A l’université et dans les instituts de formation, la rédaction automatique de mémoires a pris le pas, tant et si bien que les lumières de l’époque paraissent plutôt basses quoique sanctionnées par d’admirables diplômes. L’alphabet est devenu barbare.
*** C’est d’ailleurs, assez ironiquement, l’un des principaux apports de la « textométrie » et autres trucs du même tonneau, que de participer à l’élaboration de machines à lire comme de prétendus supports de la « critique » du faux alors qu’elles participent de son assassinat réglé. Son malheur est d’être assujettie à un ensemble limité de critères quantitatifs facilement contournables afin d’établir des cartes d’identités stylistiques. La répugnante « textique » pinaillante de Jean Ricardou parait plus prometteuse en matière de production et de contrôle des énoncés programmables. Là où le système a rendu les hommes incapables de lire Georges Sand ou Villiers de I’Isle-Adam, il jure de continuer Proust et Apollinaire en beaucoup mieux et même de peindre comme Pollock ou Annie Ernaux. La production de textes machiniques de qualité médiocre aurait-elle pour but de poursuivre le développement de la détection et de la surveillance ? C’est-à-dire que là où « ils » pourraient faire beaucoup mieux dans la tromperie et le désastre, « ils » font moins bien car ils ne perdent jamais de vue le but qui est d’imposer à tous, l’ensemble des outils de la destruction cognitive. Il faut assister ceux qui ne savent plus lire par eux-mêmes.
Jean Paul,
« . Bref, qui aurait pu croire, encore récemment, que les machines pouvaient faire pire que le naufrage depuis longtemps annoncé ? Crever les bouées de sauvetage ? Créer des voies d’eau supplémentaires ? Inventer de nouvelles directions pour gérer l’épave ? Installer des groupes de discussion pour parler de flottabilité ? Contester les certitudes afin de les réduire à la taille d’hypothèses incertaines ? Doit-on apprendre à nager ? »
Ce passage m’a bien fait rire ! J’en encore mal aux zygomatiques !
«Bref, qui aurait pu croire, encore récemment, que les machines pouvaient faire pire que le naufrage depuis longtemps annoncé ?»
Il m’était pris de cette fantaisie de penser, j’ose l’affirmer, qu’à force de voir déjà tout ce qui était en *AO (* ‘assisté par ordinateur’) que le processus était enclenché depuis bien bien longtemps. Et puis adulte, en découvrant d’autres plaisirs, celui du monde du travail et celui de la vie en couple, que finalement, l’intelligence comme l’orgasme, peuvent être parfaitement simulés.
Et cette déferlante de ces algorithmes hyper sophistiqué et communiquant sur des machines non moins puissantes et nombreuses il y a un peu plus de 4 ans (pas encore surmédiatisés) m’ont dit que ça y est: aucun retour arrière ne sera possible, notre « destin », ou cette sorte de déterminisme propre à la rationalisation de nos vies voulu plus ou moins par chaque sujet de cette vaste communauté, est scellé. Ayant pris conscience (oui, il m’en reste encore un peu) où l’intelligence humaine nous menait déjà, je me suis interrogé à quelle vitesse l’intelligence artificielle nous y mènera à coup sûr. Et un jour je suis tombé par exemple sur ça: https://sciencepost.fr/ia-creation-nouvelles-armes-chimiques/
Finalement, ce sera… « ASAP ».
God save the techs. No limit, no future.