La justice est une femme avec une épée (par D.A. Clarke)

D.A. Clarke est une féministe radicale états-unienne de la deuxième vague, principalement connue pour son essai de 1991 intitulé « Justice Is A Woman With A Sword », traduit ci-après.


« La justice est une femme avec une épée » — en tant que slogan, l’idée est évocatrice. Après tout, l’épée est l’arme de la chevalerie et de l’honneur. Les criminels aristocrates avaient le privilège de mourir par l’épée plutôt que par la corde honteuse ; les gentlemen réglaient leurs différends et répondaient aux insultes à coups d’épée. Les femmes et les paysans, bien sûr, n’apprenaient pas le maniement de l’épée. Cette arme, comme les concepts d’honneur et de courage individuels qu’elle représentait, était réservée aux hommes — et uniquement à ceux de bonne naissance. Personne d’autre n’était censé ou autorisé à avoir un sentiment de fierté ou d’honneur personnel. Les offenses commises à l’encontre d’une femme étaient vengées par le champion de son choix.

Une femme armée d’une épée, c’est donc un symbole puissant. Elle n’est la propriété de personne. Elle punira de sa propre main tout crime crime commis à son encontre. Équipée de l’arme traditionnelle de l’honneur et de la vengeance, elle possède le sens de sa dignité et de sa valeur personnelles. Quiconque tenterait d’atteindre à sa dignité s’exposerait à de lourdes représailles. Nous sommes bien loin de la femme des fantasmes pornographiques masculins.

Dans le fantasme masculin, les femmes sont toujours impuissantes, incapables de se défendre contre la douleur et l’humiliation. Pire, elles aiment ça. Le genre de traitement qui inciterait tout homme moyen qui se respecte à recourir à une violence désespérée fait frissonner d’excitation ces femmes fantasmées, les fait haleter et gémir de désir : les abus et l’avilissement sont leurs besoins secrets. La « féminité » inventée par les pornographes est un masochisme profond, qui rend les femmes incapables de se défendre et de défendre les autres, à l’instar du romantisme chrétien qui assignait aux femmes un doux et lumineux penchant pour la patience et le rôle de martyre. Il n’y a qu’un pas entre les gifles distinguées — et donc inefficaces — des « femmes respectables » et la « reddition torride » dans les bras musclés de l’homme dominant.

Mais une femme avec une épée, ça, c’est une autre histoire.

La question épineuse de la non-violence hante le mouvement féministe depuis toujours. Nous méprisons les sévices que les hommes infligent aux femmes, l’arrogance et la destructivité désinvolte de la violence masculine qui se manifestent dans les violences domestiques, les bagarres de gangs et les guerres officielles. Les féministes se sont traditionnellement opposées à la brutalité policière, à la conscription, à la guerre, au viol, aux sports sanguinaires et à bien d’autres expressions de la fascination masculine pour la domination et la mort.

Pourtant, comme tous les peuples opprimés, les femmes sont divisées sur la question cruciale du recours tactique à la violence. Quand est-il approprié de recourir à la violence ? L’usage de la force est-il jamais justifiable ? Quand est-il temps de prendre les armes ? D’apprendre le jiu-jitsu ? De porter un couteau ? La violence est-elle simplement mauvaise, peu importe qui la commet ? Ou peut-il y avoir des circonstances atténuantes ?

La discussion est obscurcie par les conceptions traditionnelles de la féminité avec lesquelles les féministes se débattent. Les femmes sont-elles vraiment meilleures que les hommes ? Sommes-nous intrinsèquement plus gentilles, plus douces, moins agressives ? Le monde serait certainement meilleur si tout le monde manifestait les vertus que la tradition attribue aux « femmes respectables ». Mais la douceur et la gentillesse changeront-elles vraiment le cœur des individus méchants et violents ? La raison, la patience et le fait de montrer l’exemple permettront-ils aux hommes de comprendre leurs erreurs ? La non-violence « féminine » est-elle « naturellement » la meilleure et l’unique voie pour les féministes ?

Historiquement, le sort réservé aux peuples et aux cultures qui évitent la violence est peu enviable. Ils ont tendance à perdre leur territoire, leurs biens, leur liberté et finalement leur vie dès que des voisins hostiles les confrontent avec de meilleures armes et de plus féroces ambitions. Il est difficile de survivre en demeurant pacifiste lorsque vos voisins sont des impérialistes lourdement armés. En général, vous finissez esclave ou mort∙e, ou vous apprenez à leur ressembler afin de les combattre. Le plus grand défi de la non-violence, c’est que pour tenir sa promesse, elle doit être capable de prévenir la violence. L’image d’un militant non violent renonçant avec droiture à l’usage de la force — tandis que sous ses yeux des voyous armés emportent leurs victimes qui se débattent comme elles peuvent — n’est guère reluisante.

Et puis se pose également le problème de l’efficacité. La non-violence est beaucoup plus impressionnante lorsqu’elle est pratiquée par celles ou ceux qui seraient facilement susceptibles recourir à la force s’ils le souhaitaient. Un homme grand et fort, dans la fleur de l’âge, qui choisit le calme et la douceur, fait forte impression. Une foule de plusieurs milliers de personnes qui choisissent de s’asseoir pacifiquement et silencieusement dans la rue, plutôt que de briser des vitres et de heurter les lignes de police, est un spectacle déconcertant. Ce type de non-violence peut avoir un impact politique profond. Mais lorsque ce sont les femmes qui prônent la non-violence, cela s’avère beaucoup moins efficace[1].

Pourquoi ? Parce que les femmes sont traditionnellement considérées comme incapables de violence, en particulier envers les hommes. Dans les années 40, les beautés du cinéma frappaient inutilement de leurs petits poings la poitrine des hommes forts avant de lâcher prise et de verser des larmes passionnées. Dans les années 70, l’acolyte féminine laissait inévitablement le cran de sûreté enclenché au moment de tirer sur le méchant. Les femmes sont généralement considérées comme aussi mauvaises en matière de combat physique qu’en mécanique, en mathématiques ou en pilotage de voiture de course. La seule violence traditionnellement associée aux femmes est la violence sournoise : la conspiration, la manipulation, la tromperie, le poison, le coup de poignard dans le dos.

Lorsque les femmes deviennent violentes, nous percevons cela comme choquant, horrible, bien pire que la violence masculine que nous considérons comme normale. Un mythe d’origine masculine prétend que si on leur donnait le pouvoir, les femmes seraient « encore pires » que les pires hommes. Ce qui justifie évidemment le fait de les maintenir fermement à leur place et de veiller à ce qu’aucune once de pouvoir ne tombe entre leurs petites mains malfaisantes. Beaucoup d’entre nous croient à ce mythe, dans une certaine mesure : je me souviens que ma mère (une femme forte et pleine de ressources) me répétait sans cesse le cliché selon lequel les gardiennes des camps du Troisième Reich étaient pires que les hommes.

Bien sûr, seules quelques femmes ont accédé au pouvoir dans l’Allemagne hitlérienne. Le métier de gardien∙ne de prison n’est en outre pas considéré comme très féminin. Les gardiennes de camp, qu’elles soient de haut ou de bas rang, étaient exceptionnelles et donc suspectes. Leurs actes sont documentés et incontestablement ignobles, mais j’ai du mal à voir en quoi ils seraient clairement pires que ceux de leurs collègues masculins. Je soupçonne que ce qui les rend pires aux yeux des historiens alliés, c’est qu’en plus de leurs crimes, ces femmes avaient quitté leur place de femmes.

Cette perception différente de la violence masculine et féminine, ce double standard, affecte les femmes au quotidien. Lorsqu’un homme fait des avances indésirables à une femme, par exemple dans un restaurant ou un théâtre, et qu’elle finit par lui dire sur un ton fort et énervé de la laisser tranquille, c’est elle qui est perçue comme impolie, hostile, agressive, odieuse. Son agressivité verbale et son intrusion insistante à lui sont acceptées et attendues, tandis que l’agacement ou la brusquerie dont elle fait preuve pour se débarrasser de lui sont remarquées et condamnées. Un de nos grands mythes stipule qu’une « vraie dame » peut et doit être capable de gérer toutes les difficultés, de désamorcer toute agression, sans jamais élever la voix ni perdre ses manières. La grossièreté ou la violence dont une femme pouvait faire montre en réaction à une agression masculine ont souvent été perçues comme la preuve que celle-ci n’était pas une dame et ne méritait donc aucun respect de la part de l’agresseur ni aucune sympathie de la part des autres.

Jusqu’à récemment, dans le domaine de la fiction, les femmes violentes étaient toujours mauvaises. La maîtrise des armes à feu, des armes blanches ou des arts martiaux faisait automatiquement d’un personnage féminin un personnage « masculin », ou une lesbienne, vouée à être stéréotypée comme matrone de prison, perverse, misandre, sadique, etc. À l’inverse, l’aptitude à utiliser de petits pistolets en argent, des bagues empoisonnées ou des poignards incrustés de pierres précieuses caractérisait une méchante « serpentine » dont la beauté froide et parfaite cachait un cœur perverti par la malice et glacé par l’égoïsme. Comme on pouvait s’y attendre, les héroïnes s’évanouissaient ou hurlaient dans les moments périlleux, et devaient attendre d’être sauvées dans l’avant-dernier chapitre. Dans les années 1920, les « femmes respectables » pouvaient livrer un combat courageux et donner des coups de pied dans les tibias des méchants, mais elles ne jetaient certainement pas des meubles, ne brisaient pas de cous, ne tranchaient pas de gorges et ne sortaient pas de canne-épée afin de poursuivre le méchant dans un entrepôt abandonné.

Des femmes plus coriaces ont fait leur apparition pendant les années de guerre, mais ce n’est que depuis une trentaine d’années que les femmes de la fiction se battent à coups de poings, de karaté et d’armes légères. Un nouveau genre, le fantasme de l’Amazone, a vu le jour, alors qu’auparavant, seuls un ou deux auteurs osaient placer une épée dans la main d’un personnage féminin. Les femmes guerrières sont devenues des protagonistes. Des livres et même des épopées leur sont consacrés. Certes, la plupart d’entre elles sont obligées par l’auteur (ou l’éditeur) de réapprendre à Aimer Un Homme à la fin de l’intrigue, mais au moins, elles commencent par venger leur propre viol et les torts causés à leur famille.

Dans le cinéma commercial (un média conservateur), les héroïnes et les anti-héroïnes combattantes sont désormais presque des protagonistes incontournables : Sigourney Weaver dans les films Aliens, Anne Parillaud dans La Femme Nikita, Deborra-Lee Furness dans Shame, Geena Davis et Susan Sarandon dans Thelma & Louise, Uma Thurman et Lucy Liu dans les films Kill Bill, Michelle Yeoh dans une série interminable de films d’arts martiaux/d’action, et bien sûr l’immensément populaire Xena, la guerrière, interprétée par Lucy Lawless. Même dans des films qui ne se prétendent pas politiques, des acolytes féminines combattantes apparaissent ici et là (Conan le destructeur, Golden Child : L’Enfant sacré du Tibet, Matrix, L’Arme fatale 3, Farscape), alors qu’elles étaient auparavant cantonnées à l’univers des comics Marvel.

Les Américain∙es commencent à accepter l’idée de la rage et de la vengeance féminines, ou du moins de la violence féminine sérieuse, dans la fiction. De la même manière, le public des années 20 et 30 a commencé à accepter la femme de carrière bien avant que les femmes ne fassent véritablement leur entrée dans les professions libérales. Cela signifie-t-il quelque chose ? La capacité à être violent∙e est-elle une condition préalable à l’égalité, comme le maintien d’une armée et d’un arsenal l’est pour la nation ? Ces femmes combattantes sont-elles un bon signe ?

Peut-être. Dans un monde parfait, non. Dans un monde parfait, nous ne fermerions pas nos portes à clé et personne ne saurait donner de coup de poing ou encaisser un coup. Dans notre monde, hélas, le prix de la pleine citoyenneté est peut-être la volonté et la capacité de se défendre soi-même et sa dignité quitte à recourir à l’usage de la force.

Nous respectons les personnes qui « connaissent leurs limites », qui ne peuvent être poussées au-delà d’un certain point, tout comme nous nous méfions de celles qui ne font aucune concession et réagissent violemment à la moindre frustration. Nous respectons les personnes qui savent prendre soin d’elles-mêmes, qui nous informent clairement de leurs limites et semblent prêtes à les faire respecter. Les femmes se voient traditionnellement refuser ces qualités — en témoigne le « non signifie oui » de la mythologie masculine. Et l’une des raisons en est qu’on nous refuse le recours à la force. Par exemple, on conseille généralement aux petits garçons qui se font bousculer dans la cour de récréation de se défendre, de « ne pas se laisser faire », tandis que les petites filles sont davantage invitées à aller se plaindre auprès de la maîtresse.

Pour ne pas se faire malmener, il faut avant tout être disposée à résister et en être capable. À un moment, la résistance implique de se défendre par la force physique. Les femmes, qui sont tenues à l’écart des sports de contact, ne sont presque jamais formées à la lutte ou à la boxe comme le sont souvent les garçons. On leur apprend à flatter les hommes forts en se montrant faibles. Elles sont donc privées des compétences et de la préparation émotionnelle nécessaires pour se défendre.

Les hommes commettent les harcèlements et les insultes les plus odieux à l’encontre des femmes parce qu’ils peuvent s’en tirer à bon compte : ils savent qu’ils ne seront pas blessés pour avoir dit ou fait des choses qui, entre deux hommes, mèneraient rapidement à une bagarre ou à un coup de couteau. Maltraiter les femmes est sans aucun risque.

Il existe plusieurs moyens de prévenir les crimes. L’éducation et la raison, par exemple, ainsi que les efforts que l’on peut fournir en vue d’élever nos enfants afin qu’ils deviennent de bons adultes. Il y a aussi la préparation anticipatoire et la sensibilisation des innocents. Puis, il y a la résistance active et l’autodéfense lorsqu’un crime est tenté. Enfin, il y a la mise en place de punitions pour l’auteur d’un crime. Chaque fois qu’un homme abuse de sa fille et conserve sa place dans sa famille et sa communauté, chaque fois qu’un homme harcèle sexuellement une employée et conserve son emploi ou sa réputation professionnelle, chaque fois qu’un violeur ou un féminicide [dans le sens de tueur de femme, NdT] est condamné à une peine symbolique, on observe une terrible absence de représailles pour la commission d’un crime.

En tant que société, nous ne nous accordons pas sur le type de « punition », de châtiment ou de réparation à appliquer à un crime ou un délit. Nous sommes incapables de parvenir à un consensus concernant la question de savoir si les meurtriers devraient eux-mêmes être tués. La plupart d’entre nous s’accordent à dire que la pendaison est une peine trop sévère pour avoir volé une miche de pain ou un mouton, mais s’agit-il d’une peine trop sévère pour avoir tué une femme à coups de machette ? Certain∙es diront oui, d’autres non. D’autres encore pensent que nous devrions abandonner complètement les concepts de punition ou de réparation, qui auraient des implications autoritaires, et nous concentrer sur la rééducation et la réinsertion de nos frères égarés, afin de les rendre meilleurs.

Tandis que nous discutons de ces questions, des femmes sont régulièrement et systématiquement insultées, agressées, violées et assassinées. Et la plupart des hommes qui commettent ces actes ne font face à aucune punition, ou si peu. Moins les conséquences de leurs actes sont lourdes, plus il leur semble (et plus il semble à tout le monde) qu’il n’y a rien de véritablement répréhensible dans ce qu’ils ont commis.

Lorsqu’en tant que société nous rejetons solennellement et hypocritement la peine de mort, laissant les féminicides et les violeurs libres après des peines de prison symboliques et parfois quelque « thérapie », nous formulons un jugement de valeur cruel. Nous jugeons que la vie d’un homme — même celle d’un violeur ou d’un meurtrier — a plus de valeur que la vie et le bonheur de la prochaine femme ou du prochain enfant qu’il pourrait agresser.

En effet, lorsqu’un tueur ayant été libéré tue à nouveau, ceux qui l’ont libéré ont signé l’arrêt de mort de sa prochaine victime — qu’ils ne connaissaient pas et ne pouvaient identifier. La vie de cette personne était simplement le prix de leur pudeur et de leur réticence à signer l’arrêt de mort d’un homme qu’ils pouvaient nommer et dont ils connaissaient le visage.

Si l’État n’intervient pas et n’applique pas de sanctions sévères en cas d’abus et de meurtre de femmes, est-ce aux femmes de le faire ? Lorsque la dignité, l’honneur et la constitution physique d’une femme sont attaqués ou détruits, comment obtenir justice ? Comment empêcher que cela ne se reproduise ?

Si le tribunal et la loi sont la propriété des hommes (si un Clarence Thomas, par exemple, peut être nommé à la Cour suprême malgré les preuves des insultes et du harcèlement dont il fait régulièrement montre à l’égard de femmes), les femmes doivent-elles faire justice elles-mêmes ? Pouvons-nous justifier les vendettas personnelles des survivantes de la violence masculine ? Quid de l’action violente à des fins politiques (plutôt que personnelles) ?

L’affaire est épineuse. Le justicier est très à la mode dans notre culture individualiste : dans tout un tas de films et de romans bon marché, des protagonistes en colère (presque tous des hommes) poursuivent et abattent des méchants dans toutes sortes de croisades solitaires, afin de se venger et de faire valoir la justice qu’un système corrompu et inefficace échoue à garantir. L’histoire d’amour de l’Amérique avec la violence tape-à-l’œil et la fanfaronnade du mâle alpha est tellement éculée et affligeante que l’on hésite à suggérer le « vigilantisme[2] » — le fait de faire justice soi-même — comme une tactique féministe.

Pourtant—mais—d’un autre côté—cependant, il arrive qu’une démonstration de rage violente accomplisse ce que des années de prières, de pétitions et de protestations ne peuvent réaliser : faire en sorte qu’on vous prenne au sérieux. (Cela dit, cela peut aussi vous valoir d’être qualifiée de folle et internée.) Les terroristes palestiniens ont peut-être fait plus de mal que de bien à la cause de leur peuple, ou peut-être ont-ils été un élément essentiel de leur lutte de libération. Tout dépend à qui l’on pose la question.

En discutant des tactiques politiques violentes comme le terrorisme et la vengeance, nous devons nous rappeler que leur usage concret par les hommes est inextricablement lié à des traditions d’amusement et de compétition masculines. Trop souvent, la cause politique du moment n’est qu’une excuse pour qu’une bande de garçons turbulents s’amuse avec des explosifs et des armes automatiques — une forme de sport sanguinaire parmi d’autres. Il y a souvent plus de violence, et plus de violence aléatoire, qu’il n’en faut, simplement parce que les terroristes s’amusent beaucoup à effrayer et à tuer des gens.

Les femmes succomberaient-elles à cette tentation ?

Une autre idée reçue prétend que la violence féminine ne ferait qu’aggraver la violence masculine. J’ai entendu, de la part de personnes d’âges et d’horizons politiques très divers, l’argument suivant : « si les femmes apprennent le judo, les hommes commenceront à utiliser des armes à feu ». Cet argument occulte le fait qu’un grand nombre d’hommes possèdent et utilisent déjà des armes à feu, des couteaux et d’autres armes portatives. Il s’agit néanmoins d’un argument courant dans toutes les luttes de libération : et si le fait de résister contre l’occupant/oppresseur ne faisait qu’accroître sa brutalité, la répression et la souffrance ?

Nous retrouvons un conflit tristement familier : certaines femmes détesteront et craindront les féministes et les partisanes de l’autodéfense, craignant que la colère masculine, attisée par ces femmes insolentes, ne se déverse sur toutes les femmes, y compris les « innocentes ». Aucun mouvement de libération n’a jamais échappé à ce débat amer.

Allons-nous faire empirer la situation en résistant ? Les féministes qui ont manifesté publiquement et véhémentement au début du siècle ont été accusées, à l’époque, de faire empirer le sort des femmes par leur comportement violent et provocateur. Aujourd’hui, nous honorons ces femmes, instigatrices de changements ayant permis aux femmes de — partiellement — sortir de leur servitude. Lorsqu’une femme réagit énergiquement et bruyamment face à une agression sexuelle, l’agresseur tend plus souvent à prendre la fuite et les blessures de la victime tendent à être moindres qu’en cas de recours à des tactiques « féminines » comme les larmes, les supplications ou la coopération.

Si le fait d’agresser une femme était plus risqué, il y aurait peut-être moins d’agressions. Si les femmes se défendaient violemment, elles montreraient à leurs agresseurs potentiels qu’elles sont prêtes à assurer sérieusement leurs imites, et à riposter à la mesure de l’attaque. Si davantage de femmes tuaient les maris et les petits amis qui les maltraitent ou qui maltraitent leurs enfants, il y aurait peut-être moins de maltraitance. Un grand nombre de femmes refusant d’être poussées à bout pourrait éroder, même lentement, le mythe de la femme masochiste qui menace nos vies à toutes. La résistance violente face à une agression présente des avantages sur tous les plans.

Des représailles sont toujours possibles, que les femmes « se tiennent sages » ou non. La force et la méchanceté de l’antiféminisme, ainsi que son attrait, ont beaucoup plus à voir avec le climat économique et politique qui prévaut qu’avec ce que les femmes font réellement. Une population soumise peut se montrer aussi polie, conciliante et assimilée que possible — et pourtant se réveiller un beau matin pour découvrir des lois discriminatoires, la confiscation de ses biens, etc.

Pour ces raisons, l’argument selon lequel la violence féminine ne ferait qu’infliger des dommages à des femmes ou ferait empirer la situation me semble inepte. D’ailleurs, la violence féminine infligeant des dommages aux femmes est déjà parfaitement acceptable. Les femmes se sont toujours vu confier la sale besogne consistant à discipliner leurs filles pour qu’elles adoptent leur place de femmes, que ce soit en ligotant les pieds des petites filles ou en les blâmant et en les battant pour avoir été violées. Aujourd’hui, une « communauté féministe » qui prétend trouver toute violence détestable trouve le sadomasochisme lesbien sexy et chic. Les images de femmes blessant d’autres femmes sont largement acceptées, même quand les images d’hommes blessant des femmes sont critiquées.

Les images de personnes blessées me révulsent, point final. Mais je vois une valeur potentielle dans la fiction et dans le cinéma ayant pour thème des femmes qui se vengent violemment des violeurs et des fémicides. De telles œuvres affirmeraient l’honneur personnel de la femme. Et puis, très franchement, il y a l’intérêt du choc. Ceux qui rejettent l’idée de femmes justicières pourchassant des hommes devraient se demander ce qu’ils font contre ce monde saturé d’images d’hommes pourchassant, dominant et blessant des femmes. Si la violence est terriblement répréhensible lorsqu’elle est commise par des femmes, elle l’est tout autant lorsqu’elle est commise par des hommes.

Regardons les choses en face : nous vivons encore dans un monde et un siècle où une femme qui se promène (grave erreur) dans le mauvais quartier de la ville (oh là là) après la tombée de la nuit (oh oh) seule (surtout pas ça) sera blâmée par tout le monde si un homme la viole.

Il est intéressant — et amèrement amusant — et peut-être même libérateur — d’envisager un monde légèrement différent. Un homme entre en boitant dans la salle d’urgence avec une oreille à moitié arrachée et de multiples ecchymoses. Tandis qu’il raconte son histoire en haletant, le médecin secoue la tête : « Vous me dites que vous avez attrapé ses seins et essayé de la faire monter dans votre voiture ? Eh bien, comment dire, ahem, abruti, à quoi vous attendiez-vous ? » Cet homme n’obtiendrait aucune sympathie, pas la moindre, de la part de qui que ce soit.

Si les femmes devenaient plus violentes, le monde serait-il plus violent ? Peut-être, mais il ne s’agit pas d’une simple addition. Nous devrions soustraire toute violence que les femmes pourraient ainsi prévenir. Nous devrions donc soustraire un grand nombre de viols et d’humiliations quotidiennes subis par des femmes qui, aujourd’hui, ne peuvent ou ne veulent pas se défendre. Nous devrions peut-être soustraire six ou sept meurtres commis par un tueur du Zodiaque de l’ère moderne, si sa première victime ne l’avait pas tué. Imaginez que l’une des femmes présentes dans l’amphithéâtre de Montréal ait été armée et suffisamment habile pour abattre Marc Lépine avant qu’il ne fauche quatorze de ses camarades de classe…

Nous ne suggérons pas que les femmes introduisent la violence dans le jardin d’Eden. La guerre a déjà commencé. Les femmes et les enfants sont en train de la perdre.

Et les femmes sont déjà violentes. Les femmes évacuent les colères et les frustrations qui s’accumulent en elles en raison des avanies que leur inflige leur place de femmes, ainsi que les souvenir de leurs propres humiliations et défaites, les unes sur les autres, sur leur propre corps et/ou sur leurs enfants. Préférons-nous que les victimes d’inceste se mutilent, se suicident, maltraitent leurs propres enfants — ou qu’elles fassent quelque chose d’horrible à leur père ? Le fait de faire quelque chose d’horrible à papa ne guérira peut-être pas une âme blessée, mais cela semble plus approprié que de s’infliger des choses horribles à soi-même ou de faire du mal à d’autres personnes n’ayant rien à voir dans l’affaire.

Un dernier grand mythe : « La violence ne résout jamais rien ».

Dans un sens philosophique large, ces mots peuvent sembler vrais. La violence est comme l’argent : elle ne peut pas vous rendre heureux, sauver votre âme, faire de vous une meilleure personne, mais elle peut certainement résoudre des problèmes. Lorsque les vainqueurs exterminent les vaincus, les conflits historiques sont définitivement résolus.

Beaucoup de criminels de haut rang ont vécu jusqu’à un âge avancé, dans le confort et le respect, uniquement parce que quelques témoins gênants n’étaient plus en vie pour témoigner. Beaucoup de maris insatisfaits se sont débarrassés d’une femme indésirable. Plus de femmes que nous ne le pensons se sont probablement débarrassées de maris violents.

La violence résout indéniablement certains problèmes. Un violeur mort ne commettra plus de viols : il a été résolu. La violence est une solution séduisante parce qu’elle semble facile et rapide ; la violence est une marchandise glamour à notre époque ; la violence est un outil, une addiction, un péché, un recours désespéré, un passe-temps, selon à qui l’on pose la question.

Je n’ai pas de réponses faciles. Je ne vois qu’un enchevêtrement de questions difficiles. La violence pourrait bien être un outil et une tactique appropriées pour les féministes. Nous devons sérieusement nous poser la question. Si nous la refusons, il ne faut pas que cela soit parce qu’elle heurte notre conception romantique d’une féminité moralement supérieure, mais pour une meilleure raison, plus réfléchie. Si nous l’acceptons, nous devrons trouver comment éviter qu’elle nous corrompe.

D.A. Clarke


Traduction : Nicolas Casaux

  1. L’autrice et militante indienne Arundhati Roy remarque à très juste titre que « la résistance pacifique est un théâtre politique » qui « requiert une audience compatissante ». Autrement dit, la non-violence peut fonctionner si vous disposez des moyens de mettre en scène une résistance pacifique susceptible de toucher une audience, et si cette audience susceptible d’être touchée par votre mise en scène dispose du pouvoir de changer les lois, de changer la société. En gros, ce que cela signifie, c’est que la non-violence fonctionne lorsque ce que vous demandez ne contrarie pas vraiment les objectifs et les intérêts des puissants. Dans le cas du féminisme, de la lutte contre la domination masculine, la non-violence semble donc vraiment dérisoire. NdT
  2. Vigilantism en anglais. Le terme anglais « vigilante » désigne un justicier ou une justicière, une personne qui fait justice elle-même. NdT
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  1. C’est en partie à endiguer la violence humaine que sont censées servir les institutions. Malheureusement, elles ont souvent été faites par les hommes pour les hommes. Je pense que nous les femmes aurions intérêt à créer les nôtres pour nous protéger, et nous l’avons fait avec les centres d’aide aux femmes battues et les refuges, mais force est de constater que les hommes nous rendent ces initiatives très difficiles (derniers obstacles en date: les femmes trans à l’assaut de ces refuges); mais les groupes féministes sont infiltrés par des hommes (à condition qu’ils se déclarent non cis!).
    Mais rendre coup pour coup me semble illusoire … tant que les institutions sont ce qu’elles sont.
    Annie Gouilleux

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