La culture de l’abus — Endgame Vol. 1 : Le problème de la civilisation (par Derrick Jensen)

Le texte qui suit est une tra­duc­tion d’un extrait du cha­pitre « Abuse » [abus ou mal­trai­tance, en fran­çais] du livre « End­game Volume 1 » (2009) écrit par Der­rick Jensen.


Nous allons les com­battre et leur impo­ser notre volon­té et nous les cap­tu­re­rons ou… les tue­rons jus­qu’à ce que nous ayons impo­sé la loi et l’ordre dans ce pays. Nous domi­nons la scène et nous conti­nue­rons d’im­po­ser notre volon­té à ce pays.

Paul Bre­mer, U.S. Admi­nis­tra­teur of occu­pied Iraq

Quelque chose de très déplai­sant est en train de se dérou­ler en Irak. Pas plus tard que cette semaine, le com­man­dant d’une com­pa­gnie de la pre­mière divi­sion d’in­fan­te­rie amé­ri­caine dans le Nord du pays a admis que, dans le but d’ob­te­nir des infor­ma­tions sur les gué­rillas qui tuent les troupes amé­ri­caines, il était néces­saire « d’ins­til­ler la peur » chez les vil­la­geois locaux. Un tra­duc­teur ira­kien tra­vaillant pour les Amé­ri­cains avait kid­nap­pé une grand-mère afin que ses filles et ses petites filles soient assez ter­ri­fiées pour pen­ser qu’elle avait été arrêtée.

Le com­man­dant d’un bataillon de la même zone l’ex­plique d’une manière encore plus simple : « Avec une bonne dose de peur et de vio­lence, et beau­coup d’argent pour des pro­jets, je pense que nous pou­vons convaincre ces gens que nous sommes là pour les aider. » Il s’exprimait depuis un vil­lage que ses hommes avaient encer­clé de fil bar­be­lé, avec un pan­neau annon­çant : « Cette bar­rière est ici pour votre sécu­ri­té. N’ap­pro­chez pas et n’es­sayez pas de tra­ver­ser, ou vous serez pris pour cible. »

Robert Fisk

L’autre jour, Dear Abby [nom de plume de l’auteure d’une rubrique de conseils dans un jour­nal amé­ri­cain, NdT] a lis­té les signes devant alar­mer de poten­tiels conjoints abu­sifs, en écri­vant (en majus­cule, rien de moins), « SI VOTRE PARTENAIRE MONTRE CES SIGNES, IL EST TEMPS DE DÉCAMPER ». J’ai sui­vi sa cita­tion jus­qu’au Pro­jet pour les Vic­times des Vio­lences Fami­liales, et ce que j’ai vu m’a intri­gué. Par­ti­cu­liè­re­ment la der­nière phrase de l’in­tro­duc­tion du Pro­jet : « Au début, l’a­bu­seur tente d’ex­pli­quer son atti­tude comme une preuve d’a­mour et d’im­pli­ca­tion, ce qui, de prime abord, peut être flat­teur pour la femme. Au fur et à mesure, son com­por­te­ment devient plus sévère, afin de domi­ner la femme. » Cela m’a rap­pe­lé ce qu’é­cri­vait Robert Jay Lif­ton dans son extra­or­di­naire ouvrage The Nazi Doc­tors [Les Méde­cins nazis], à pro­pos du fait qu’a­vant de com­mettre n’im­porte quelle atro­ci­té de masse, vous devez vous convaincre que ce que vous faites n’est pas dom­ma­geable mais au contraire béné­fique, à l’instar, par exemple, des Nazis, qui, dans leur esprit, ne com­met­taient pas de géno­cide ou de meurtres en masse mais puri­fiaient la « race Aryenne ».

On peut, bien sûr, consta­ter la même chose au quo­ti­dien, puisque nous, les civi­li­sés, ne rédui­sons pas les pauvres en escla­vage mais les civi­li­sons, et ne détrui­sons pas le monde natu­rel mais déve­lop­pons les res­sources natu­relles. Et voi­ci ce que j’ai pen­sé à un niveau plus per­son­nel : à quel point il est rare pour quelqu’un d’agir de telle ou telle manière parce qu’il ou elle est un‑e abruti‑e. Je sais qu’à chaque fois que j’ai fait du mal à des gens, j’a­vais au préa­lable entiè­re­ment ratio­na­li­sé mes actions, et que je croyais géné­ra­le­ment à mes ratio­na­li­sa­tions. C’est une des choses magni­fiques avec le déni : par défi­ni­tion, on ne sait pas que l’on est dedans. A dire vrai, mes trans­gres­sions ont fran­che­ment été plu­tôt mineures — quelques sen­ti­ments frois­sés çà et là — mais je me suis inter­ro­gé sur quelque chose ayant eu, depuis mon enfance, de bien plus lourdes consé­quences : est-ce que mon père croyait les men­songes qu’il nous disait sur sa propre vio­lence ? Croyait-il vrai­ment que s’il bat­tait mon frère, c’é­tait parce qu’il avait mal garé la voi­ture ? Ou, encore plus sérieu­se­ment, arri­vait-il à se convaincre lui-même lors­qu’il niait en bloc toute cette vio­lence le len­de­main ? De la même façon, ceux au pou­voir croient-ils leurs propres men­songes ? Au fond de leurs cœurs (en admet­tant qu’ils en aient encore un), les scien­ti­fiques de la Fon­da­tion Natio­nale des Sciences croient-ils vrai­ment qu’il n’y a aucune connexion entre des explo­sions soniques plus puis­santes qu’une explo­sion nucléaire et la mort des baleines aux alen­tours ? Les bios­ti­tués de l’A­ca­dé­mie Natio­nale des Sciences pensent-ils réel­le­ment qu’il n’y a aucune connexion entre le manque d’eau dans la rivière Kla­math et la mort des sau­mons ? Y a‑t-il quel­qu’un qui croit vrai­ment que la civi­li­sa­tion indus­trielle n’est pas en train de tuer la planète ?

Retour­nons à la liste. J’ai réduit de manière consé­quente (et dans cer­tains cas modi­fié) le com­men­taire du Pro­jet, et, bien que par­fois des femmes battent des hommes (ce qui est pro­bable dans cette culture — où nous sommes tous plus ou moins fous — des femmes com­mettent aus­si leur part d’a­bus émo­tion­nel), la vio­lence phy­sique est suf­fi­sam­ment le fait d’hommes contre des femmes pour que j’utilise le pro­nom mas­cu­lin pour dési­gner les abu­seurs. Néan­moins, si votre par­te­naire est une femme et qu’elle cor­res­pond à la des­crip­tion, il serait éga­le­ment sage pour vous de suivre le conseil en majus­cule de Dear Abby.

La liste com­mence avec la jalou­sie : bien que l’a­bu­seur dise que la jalou­sie est une preuve d’a­mour, c’est en réa­li­té une preuve d’in­sé­cu­ri­té et de pos­ses­sion. Il vous deman­de­ra à qui vous par­lez, vous accu­se­ra de flir­ter, sera jaloux du temps pas­sé avec votre famille, vos amis ou vos enfants. Il pour­ra vous appe­ler à tout moment ou vous rendre visite sans pré­ve­nir, vous empê­cher d’al­ler au tra­vail parce que « vous pour­riez ren­con­trer quel­qu’un », ou véri­fier le kilo­mé­trage de votre voiture.

Ceci nous amène au second signe, le besoin de contrôle : au début, l’a­bu­seur dira qu’il s’in­quiète de votre sécu­ri­té, de ce que vous uti­li­siez bien votre temps ou pre­niez les bonnes déci­sions. Il sera en colère si vous reve­nez « tard » des courses ou d’un ren­dez-vous, vous inter­ro­ge­ra en détail sur l’en­droit où vous étiez, et vou­dra savoir à qui vous avez par­lé. Enfin, il pour­ra vous empê­cher de prendre des déci­sions per­son­nelles concer­nant votre mai­son ou votre tenue ves­ti­men­taire ; il pour­ra gar­der votre argent ou même vous contraindre à deman­der la per­mis­sion de quit­ter la pièce ou la maison.

La troi­sième carac­té­ris­tique est l’en­ga­ge­ment rapide. Il y va fort — « je ne me suis jamais sen­ti tant aimé par qui que ce soit » — et insiste pour que vous vous enga­giez de manière exclu­sive presque immédiatement.

Cette pres­sion relève de la qua­trième carac­té­ris­tique : il a déses­pé­ré­ment besoin de quel­qu’un car il est très dépen­dant, et très vite il dépend de vous pour tous ses besoins, atten­dant de vous que vous soyez la femme, la mère, l’a­mante et l’a­mie par­faites. Dès lors, il pro­jette sa dépen­dance sur vous dans le but d’aug­men­ter son contrôle, décla­rant « Si tu m’aimes, je suis tout ce dont tu as besoin ; tu es tout ce dont j’ai besoin. » Vous êtes cen­sée prendre soin de tout pour lui, sur le plan émo­tion­nel et à la maison.

A cause de sa dépen­dance, il essaie­ra de vous iso­ler de toutes res­sources. Si vous avez des amis hommes, vous êtes une « salope ». Si vous avez des amies femmes, vous êtes une les­bienne. Si vous êtes proche de votre famille, vous êtes « tou­jours dans les jupes de votre mère ». Il accu­se­ra les gens qui vous sou­tiennent de « créer des pro­blèmes ». Il peut émettre le sou­hait de vivre à la cam­pagne sans le télé­phone, ne pas vous lais­ser uti­li­ser la voi­ture, et essayer de vous empê­cher de tra­vailler ou d’al­ler étudier.

La sixième carac­té­ris­tique est qu’il blâme les autres pour ses pro­blèmes. S’il ne réus­sit pas dans la vie, quel­qu’un doit se dévouer pour l’ai­der. S’il fait une erreur, vous l’a­vez sans doute aga­cé, ou l’avez empê­ché de se concen­trer. C’est de votre faute si sa vie n’est pas parfaite.

Et c’est de votre faute s’il n’est pas heu­reux. C’est de votre faute s’il est en colère, « Tu m’é­nerves quand tu ne fais pas ce que je dis ». S’il doit vous faire du mal, là aus­si, c’est de votre faute : après tout, vous l’a­vez ren­du fou de rage. Et vous ne vou­lez cer­tai­ne­ment pas cela.

Il s’é­nerve faci­le­ment. Il est hyper­sen­sible. Le moindre revers est une attaque personnelle.

Il est sou­vent cruel, ou tout au moins insen­sible à la dou­leur et à la souf­france d’a­ni­maux non-humains, et aus­si des enfants. Il peut les battre parce qu’ils sont inca­pables de faire ce qu’il veut : par exemple, il pour­ra fouet­ter un enfant de 2 ans pour avoir mouillé sa couche.

Il peut confondre sexe et vio­lence. Cela peut être sous l’ap­pa­rence d’un jeu, en vou­lant réa­li­ser des fan­tasmes dans les­quelles vous êtes sans défense, ce qui sert le besoin vital de vous faire com­prendre que le viol l’ex­cite. Ou il pour­rait sim­ple­ment ne plus se don­ner la peine de faire semblant.

Le symp­tôme annon­cia­teur sui­vant est qu’il peut conce­voir et mettre en place des rôles sexuels rigides. Vous êtes cen­sée res­ter à la mai­son et le ser­vir. Vous devez lui obéir, en grande par­tie parce que les femmes sont infé­rieures, moins intel­li­gentes, inca­pables d’être com­plètes sans les hommes.

Il peut vous agres­ser ver­ba­le­ment, en disant des choses cruelles, bles­santes, dégra­dantes. Il peut mini­mi­ser vos réus­sites, et ten­ter de vous convaincre que vous ne pour­riez pas fonc­tion­ner sans lui. L’a­gres­sion peut arri­ver par sur­prise, ou lorsque vous êtes vul­né­rable : il peut, par exemple, vous réveiller dans le but de vous agresser.

Des chan­ge­ments d’hu­meur bru­taux doivent aus­si vous alar­mer. Il peut être gen­til un ins­tant et explo­ser de vio­lence l’ins­tant sui­vant, ce qui signi­fie bien sûr qu’en réa­li­té il n’é­tait pas vrai­ment gen­til initialement.

Vous devriez vous méfier s’il a des anté­cé­dents en matière de vio­lence. Il peut recon­naître qu’il a déjà frap­pé des femmes par le pas­sé, mais affir­me­ra qu’elles l’y avaient pous­sé. D’an­ciennes par­te­naires vous diront peut-être qu’il est violent. Il est cru­cial de bien noter que la vio­lence n’est pas contex­tuelle : s’il a frap­pé quel­qu’un d’autre, il peut très bien vous frap­per aus­si, même si vous vous appli­quez à vous appro­cher de la perfection.

Vous devriez être très pru­dente s’il vous menace ou se montre violent pour vous contrô­ler. « Je vais te faire fer­mer ta gueule », ou « je vais te tuer », ou « je vais te péter la nuque ». Un homme violent peut essayer de vous faire croire que tous les hommes menacent leurs par­te­naires, mais ce n’est pas vrai. Il peut éga­le­ment ten­ter de vous convaincre que vous êtes res­pon­sable de ses menaces : il ne vous mena­ce­rait pas si vous ne l’y pous­siez pas.

Il peut cas­ser ou vous jeter des objets. Il y a deux variantes à cette atti­tude : l’une est la des­truc­tion d’ob­jets aux­quels vous tenez dans le but de vous punir. L’autre est de vous jeter vio­lem­ment des objets pour vous faire peur.

La der­nière carac­té­ris­tique de la liste du Pro­jet est l’u­sage de la force sous toutes ses formes pen­dant une dis­pute : vous main­te­nir au sol, vous contraindre phy­si­que­ment afin que vous ne quit­tiez pas la pièce, vous pous­ser, vous for­cer à l’écouter.

J’ai trou­vé cette liste très inté­res­sante en elle-même, et très impor­tante, étant don­né la fré­quence à laquelle les femmes sont vic­times d’a­gres­sion (juste dans ce pays, une femme est bat­tue par son par­te­naire toutes les 10 secondes). Mais elle m’est appa­rue encore plus inté­res­sante car il a été ins­tan­ta­né­ment clair pour moi que ces signes alar­mants cor­res­pondent à notre culture dans son ensemble. Par­cou­rons à nou­veau cette liste.

La jalou­sie. Le Dieu de cette culture a tou­jours été jaloux. Régu­liè­re­ment, on lit dans la Bible « Moi, l’Éternel, ton Dieu, suis un Dieu jaloux, qui punis l’i­ni­qui­té des pères sur les enfants jus­qu’à la troi­sième et la qua­trième géné­ra­tion de ceux qui me haïssent », ou « Tu n’i­ras point après d’autres dieux, d’entre les dieux des peuples qui sont autour de toi ; car l’Éternel, ton Dieu, s’en­flam­me­rait contre toi, et il t’ex­ter­mi­ne­rait de des­sus la terre. » De nos jours, Dieu est tout aus­si jaloux, qu’on le nomme Science, Capi­ta­lisme ou Civi­li­sa­tion. La Science est aus­si mono­théiste que le chris­tia­nisme, voire même davan­tage, puisque la Science n’a même pas à expri­mer sa jalou­sie : son hégé­mo­nie a tel­le­ment été inté­grée que beau­coup pensent que la seule façon de com­prendre quoi que ce soit du monde qui nous entoure relève de la science : la Science est la Véri­té. Le capi­ta­lisme est tel­le­ment jaloux qu’il ne pou­vait pas même tolé­rer l’exis­tence de sa ver­sion sovié­tique (dans les deux cas, ce sont des éco­no­mies pla­ni­fiées, sub­ven­tion­nées par l’État, les prin­ci­pales dif­fé­rences étant : a) la fusion sous le sys­tème sovié­tique des bureau­cra­ties de l’État et des cor­po­ra­tions en une seule et même bureau­cra­tie géante, encore plus inef­fi­cace et non ren­table que le sys­tème « capi­ta­liste » de bureau­cra­ties sépa­rées fonc­tion­nel­le­ment mais tra­vaillant dans le but com­mun de la pro­duc­tion, et b) le polit­bu­ro sovié­tique était domi­né par dif­fé­rentes fac­tions du par­ti com­mu­niste avec plus de 90% des voix allant à ce par­ti, alors que le congrès amé­ri­cain est domi­né par dif­fé­rentes fac­tions du par­ti capi­ta­liste, avec plus de 90% des voix allant à ce par­ti). La civi­li­sa­tion est aus­si jalouse que la science et le capi­ta­lisme, en ce qu’elle nous empêche sys­té­ma­ti­que­ment de per­ce­voir le monde en termes non-uti­li­taires, c’est-à-dire autre­ment qu’en terme d’es­cla­vage ou en terme d’ad­dic­tion, et donc de le per­ce­voir en terme rela­tion­nel. Beau­coup de soi-disant libres pen­seurs aiment à com­men­ter le fait que des dizaines de mil­lions de per­sonnes furent tuées parce qu’elles refu­saient de véné­rer le dieu d’a­mour des chré­tiens — parce qu’au final, dieux est jaloux — mais ils ne font que rare­ment état des cen­taines de mil­lions de per­sonnes (indi­gènes et autres) qui ont été tuées parce qu’elles refu­saient de véné­rer le dieu pro­duc­ti­viste de la civi­li­sa­tion, un dieu tout aus­si jaloux que le dieu chré­tien, un dieu pro­fon­dé­ment dévoué à la conver­sion du vivant en inerte.

Le contrôle. Je réflé­chis depuis deux jours à ce que je vais écrire dans ce para­graphe. J’ai pen­sé que je pour­rais par­ler du sys­tème sco­laire publique, dont la fonc­tion pri­maire est d’a­néan­tir la volon­té des enfants — en les fai­sant s’as­seoir au même endroit pen­dant des heures, des jours, des semaines, des mois et fina­le­ment des années, rêvant d’une autre vie — en pré­pa­ra­tion des leurs vies d’es­claves sala­riés. Ensuite, j’ai pen­sé à la publi­ci­té, et plus lar­ge­ment à la télé­vi­sion, et à com­ment tout au long de nos vies nous sommes mani­pu­lés à dis­tance par des per­sonnes qui n’ont pas à cœur de ser­vir notre meilleur inté­rêt. J’ai pen­sé à cette cita­tion de l’é­co­no­miste Paul Baran, « Le vrai pro­blème est… de savoir si oui ou non devrait être tolé­ré un ordre éco­no­mique et social dans lequel l’in­di­vi­du, depuis le ber­ceau, est tel­le­ment for­ma­té, mode­lé et ajus­té dans le but de deve­nir une proie facile pour l’en­tre­prise capi­ta­liste avide de pro­fit et un rouage docile de la dégra­da­tion et de l’ex­ploi­ta­tion capi­ta­liste. » Mais j’ai ensuite pen­sé que je ferais peut-être mieux de par­ler des logi­ciels de recon­nais­sance faciale, et de l’im­plan­ta­tion de puces RFID d’a­bord dans les ani­maux de com­pa­gnie, puis dans les humains. J’ai pen­sé à ces mots du Rap­port du Conseil Scien­ti­fique Consul­ta­tif des Forces Aériennes amé­ri­caines de 1996 : « Nous pou­vons ima­gi­ner le déve­lop­pe­ment de sources d’éner­gie élec­tro­ma­gné­tiques dont l’ex­tra­nt peut être pul­sé, mode­lé, et concen­tré, qui peut s’as­so­cier au corps humain de façon à inhi­ber les mou­ve­ment mus­cu­laires volon­taires, à contrô­ler les émo­tions (et donc les actions), à pro­vo­quer le som­meil, à trans­mettre des sug­ges­tions, à inter­fé­rer avec les mémoires à court et long terme, et à pro­duire ou sup­pri­mer le sou­ve­nir d’une expé­rience vécue. Cela ouvri­ra la porte au déve­lop­pe­ment de nou­velles com­pé­tences qui pour­ront être uti­li­sées dans les conflits armés, dans des situa­tions de prise d’o­tages par des ter­ro­ristes, et à l’en­traî­ne­ment. » Bien sûr, il n’y a plus aucune rai­son de ne faire qu’i­ma­gi­ner ce genre d’armes : beau­coup sont déjà opé­ra­tion­nelles. J’ai pen­sé au Rap­port Joint Vision 2020 et à l’ob­jec­tif de « domi­na­tion totale ». J’ai pen­sé au soi-disant Home­land Secu­ri­ty Act de 2002, voté par le Sénat amé­ri­cain à 90 contre 9, ce qui, même dans la bouche du conser­va­teur William Safire, signi­fie que « chaque achat que vous ferez avec votre carte de cré­dit, chaque abon­ne­ment pas­sé pour une revue et chaque ordon­nance qui vous sera déli­vrée, chaque site inter­net visi­té et chaque e‑mail reçu ou envoyé, chaque diplôme dont vous serez gra­ti­fié, chaque dépôt ban­caire, chaque réser­va­tion de voyage et chaque évé­ne­ment auquel vous par­ti­ci­pe­rez — cha­cune de ces tran­sac­tions et com­mu­ni­ca­tions ira dans ce que le Dépar­te­ment de la Défense appelle une « grande base de don­née vir­tuelle et cen­tra­li­sée ». Ajou­tez à ce dos­sier infor­ma­tique de votre vie pri­vée de source com­mer­ciale l’en­semble des infor­ma­tions que le gou­ver­ne­ment détient sur vous — pas­se­port, per­mis de conduire et enre­gis­tre­ment de péages, archives judi­ciaire et mari­tale, plainte de voi­sins curieux au F.B.I., les archives papier de votre vie plus les nou­velles camé­ras de sur­veillances cachées — et vous obte­nez le rêve du Super­foui­neur : une Connais­sance Totale des Infor­ma­tions de chaque citoyen amé­ri­cain. » J’ai pen­sé à la science, dont le but ultime (et si proche) est la conver­sion du monde natu­rel sau­vage et impré­vi­sible en une chose ordon­née, pré­vi­sible et contrô­lable. En fait, il y a sim­ple­ment trop d’exemples du besoin de contrôle ins­crit dans les fon­de­ments de notre culture pour que je puisse faire un choix. Choi­sis­sez, vous.

La rapi­di­té de l’engagement : je ne sais pas ce qui peut être plus rapide que le temps lais­sé à tant d’In­diens, tan­dis qu’ils étaient atta­chés à des pieux, un tas de bois autour des pieds, pour choi­sir entre la Chré­tien­té et la mort. Un indien deman­da, en guise de réponse : s’il se conver­tis­sait, irait-il au para­dis ? Et dans ce cas, y aurait-il d’autres Chré­tiens là-haut ? Quand on lui confir­ma que la réponse à ces deux ques­tions était oui, il décla­ra qu’il pré­fé­rait mou­rir brûlé.

Autre chose, à pro­pos de rapi­di­té. La civi­li­sa­tion est arri­vée sur le conti­nent amé­ri­cain il y a seule­ment quelques cen­taines d’an­nées. De nom­breux endroits, comme celui où je vis, n’ont été atteints par la civi­li­sa­tion que beau­coup plus récem­ment. Pour­tant, dans cet inter­valle de temps extrê­me­ment court, cette culture nous a enga­gé, l’en­vi­ron­ne­ment et nous, sur sa voie tech­no­lo­gique, déchi­que­tant le tis­su natu­rel de ce conti­nent, escla­va­geant, ter­ro­ri­sant, et/ou éra­di­quant ses habi­tants non-humains, et ne lais­sant à ses rési­dents humains que le choix de la civi­li­sa­tion ou de la mort. Autre­ment dit, avant l’ar­ri­vée de la civi­li­sa­tion, des humains vivaient sur ce conti­nent depuis 10 000 ans, pro­ba­ble­ment davan­tage, et pou­vaient boire en toute confiance l’eau des rivières et des tor­rents. En peu de temps, non seule­ment cette culture a ren­du toxiques les rivières et les nappes phréa­tiques, mais aus­si le lait mater­nel. C’est un enga­ge­ment extra­or­di­naire et extra­or­di­nai­re­ment rapide envers ce mode de vie (ou mode de non-vie) tech­no­lo­gi­sé. Voi­ci encore une autre façon de le dire : de nos jours, la déci­sion d’emprisonner ou de tuer une rivière en y construi­sant un bar­rage est géné­ra­le­ment prise en quelques années, le temps d’écrire un rap­port d’im­pact envi­ron­ne­men­tal et de réunir les fonds néces­saires. Le pro­ces­sus peut s’é­tendre sur une dizaine ou une ving­taine d’an­nées au plus. Mais une telle déci­sion, si elle doit vrai­ment être prise, ne devrait être mise en œuvre qu’a­près des géné­ra­tions d’ob­ser­va­tion : com­ment diable pou­vez-vous savoir ce qui est le mieux pour n’im­porte quel lieu sans inter­agir assez long­temps avec pour apprendre son rythme ?

[…] Si nous n’é­tions pas aus­si agres­sifs envers le ter­ri­toire, envers autrui, et envers nous-mêmes, nous nous arrê­te­rions un ins­tant, et nous ver­rions alors ce que la terre est prête à don­ner volon­tai­re­ment, ce qu’elle veut que nous ayons, ce qu’elle attend de nous, et ce dont elle a besoin. Il s’a­git là de prin­cipes élé­men­taires pour l’é­la­bo­ra­tion de rela­tions saines, et non abusives.

Mais nous le sommes, alors en un cli­gne­ment d’œil géo­lo­gique, nous avons entraî­né ce conti­nent (et le monde entier) dans une rela­tion abu­sive. La bonne nou­velle, c’est que la pla­nète semble avoir enta­mé un pro­ces­sus visant à mettre fin à cette relation.

La dépen­dance. L’un des avan­tages de ne pas avoir à impor­ter de res­sources est que l’on ne dépend ni des pro­prié­taires des res­sources ni de la vio­lence néces­saire à l’a­néan­tis­se­ment de ces pro­prié­taires et à l’accaparement ce qu’ils détiennent. L’un des avan­tages de ne pas avoir d’es­claves est que l’on ne dépend d’eux ni en matière de « confort et raf­fi­ne­ment » ni pour les néces­si­tés de base. Là où nous en sommes ren­dus, nous sommes deve­nus dépen­dants du pétrole, des bar­rages, de ce mode de vie d’ex­ploi­ta­tion (ou, une fois de plus, de « non-vie »). Sans tout cela, nombre d’entre nous mour­raient, et la qua­si-tota­li­té d’entre nous per­draient leurs identités.

Évi­dem­ment, tout le monde est dépen­dant. Une des grandes vani­tés de ce mode de vie est de pré­tendre que nous sommes indé­pen­dants du ter­ri­toire, et de nos corps : que des cours d’eau non-pol­lués (ou du lait mater­nel non-pol­lué), ou des forêts intactes sont un luxe. Nous pré­ten­dons pou­voir détruire le monde et y vivre. Pou­voir empoi­son­ner nos corps et vivre à l’in­té­rieur. C’est insen­sé. Les Tolo­was étaient dépen­dants des sau­mons, des airelles, des daims, des palourdes, et de tout ce qui les entou­rait. Mais ces élé­ments aus­si étaient dépen­dants des Tolo­was, et les uns des autres, comme c’est le cas dans n’im­porte quelle rela­tion durable.

J’ai pas­sé plu­sieurs jours à essayer de com­prendre les dif­fé­rences entre ces dif­fé­rentes formes de dépen­dance : d’un côté la dépen­dance para­si­taire entre le maître et l’esclave, entre le dro­gué et son addic­tion, et de l’autre la dépen­dance concrète sur laquelle toute vie est basée. Bien sûr, dans cer­tains cas, la dif­fé­rence est évi­dente : la dépen­dance n’est pas réci­proque. Le monde natu­rel ne tire rien du fait que l’on le réduise en escla­vage, ou du moins rien qui ne l’aide (le CO2 ne compte pas). Bien que les esclaves des biens maté­riels soient en géné­ral nour­ris, habillés et logés, les chances sont bonnes pour qu’ils puissent obte­nir cela sans lit­té­ra­le­ment perdre leurs vies en escla­vage. Mais dans d’autres cas les dif­fé­rences sont plus sub­tiles. Mes étu­diants à la pri­son gagnaient cer­tai­ne­ment quelque chose en se dro­guant, sinon ils ne l’au­raient pas fait volon­tai­re­ment. Les per­sonnes qui vivent des rela­tions abu­sives y gagnent cer­tai­ne­ment quelque chose — ou tout au moins ima­ginent qu’elles y gagnent quelque chose — sinon elles s’en iraient. Mais de quoi s’a­git-il ? Les milieux d’o­ri­gine de nombre de mes étu­diants ne sont pas exac­te­ment rem­plis d’a­mour mais plu­tôt du genre de vio­lence extrême qui ferait pas­ser mon père pour un cha­ton. Nom­breux sont ceux qui ont éga­le­ment été éle­vés dans des condi­tions d’op­pres­sion raciale ou de classe. Pour eux, ces drogues neu­tra­lisent peut-être, comme ils le disent, une réa­li­té oppres­sante. Mais cela va plus loin : je sais que beau­coup de peuples indi­gènes autour du globe usent de manière rituelle (et pour la plu­part très rare­ment) de pra­tiques ou de sub­stances psy­cho­tropes dans le but d’aug­men­ter leur clair­voyance. Quelle est la rela­tion, s’il elle existe, entre l’u­sage des drogues fait par mes étu­diants et celui des psy­cho­tropes chez les peuples indi­gènes ? Je ne sais pas. Et jus­qu’i­ci, comme dans toute rela­tion abu­sive, je le sais de ma propre expé­rience, ma mère était convain­cue (par mon père et par la socié­té) qu’elle n’a­vait pas d’autre option, que de quit­ter la per­sonne qui la bat­tait lui cau­se­rait trop de peine. Cela signi­fiait perdre ses enfants, et pro­ba­ble­ment sa vie. En échange de la souf­france phy­sique et émo­tion­nelle endu­rée, elle pou­vait vivre dans une belle mai­son. Mais il y a autre chose.

Tout au long de la semaine, deux mots me sont régu­liè­re­ment venus en tête : imi­ta­tion toxique.

J’ai tou­jours pen­sé que la civi­li­sa­tion était une culture de paro­dies. Le viol est une paro­die de sexe. Les guerres des civi­li­sés sont des paro­dies de com­bats indi­gènes, qui sont des formes de jeu exal­tantes et rela­ti­ve­ment non-létales, ce qui signi­fie que les guerres des civi­li­sés sont des paro­dies de jeu. Les rela­tions abu­sives sont des paro­dies d’a­mour. Les villes sont des paro­dies de com­mu­nau­tés, et être citoyen est une paro­die du fait d’être un membre d’une com­mu­nau­té qui fonc­tionne. La science — dont les bases sont la pré­dic­tion et le contrôle extrême — est une paro­die du plai­sir que l’on a à pré­dire et com­bler les besoins ou les dési­rs d’un ami ou d’un voi­sin (cela m’a sau­té aux yeux l’autre jour en voyant la joie de mes chiens quand ils ont devi­né, pen­dant la balade, si j’al­lais tour­ner à droite ou à gauche, et en sen­tant ma propre joie en devi­nant la même chose réci­pro­que­ment). L’u­sage récréa­tif d’é­tats alté­rés dans cette culture est une paro­die de leur usage tra­di­tion­nel. Cha­cune de ces paro­dies revêt l’ap­pa­rence mais fait fi de l’es­prit et de l’in­ten­tion de ce qui est parodié.

Mais récem­ment, un ami m’a convain­cu que cela n’é­tait pas tout à fait exact : la paro­die ne fait pas fi de l’in­ten­tion, mais la per­ver­tit et tente de la détruire. Le viol est une imi­ta­tion toxique du sexe. La guerre est une imi­ta­tion toxique du jeu. Le lien entre maître et esclave est une imi­ta­tion toxique du mariage. Pire, le mariage est une imi­ta­tion toxique du mariage, un réel par­te­na­riat dans lequel chaque par­tie aide les autres à être plei­ne­ment elles-mêmes.

J’aime cette expres­sion, imi­ta­tion toxique, mais cela ne m’a pas aidé à décou­vrir la rela­tion entre ces types de dépen­dance. J’ai deman­dé à ma mère.

Elle m’a don­né une réponse en en seul mot : « Iden­ti­té ».

« Vrai­ment », ai-je dit. Je n’a­vais aucune idée de ce dont elle me parlait.

« Les abu­seurs n’ont pas d’i­den­ti­té propre. »

J’al­lais lui deman­der ce qu’elle vou­lait dire, mais je me suis sou­dain sou­ve­nu d’une conver­sa­tion que j’a­vais eue il y a des années avec Cathe­rine Kel­ler, une phi­lo­sophe et théo­lo­gienne fémi­niste, auteure du livre From A Bro­ken Web [D’une toile bri­sée]. Nous avions par­lé de la vio­lence qui se com­mu­nique de géné­ra­tion en géné­ra­tion, et de l’im­pact de cette vio­lence — tant au niveau per­son­nel que social — sur qui nous sommes. Elle m’a par­lé du fait que toutes les cultures ne sont pas basées sur la domi­na­tion, puis a abor­dé l’é­mer­gence de cette culture et les effets de cette émergence :

« Dans un groupe où les guer­riers mâles sont mis en avant et dominent la tri­bu ou le vil­lage, tous ses membres déve­loppent un ego dif­fé­rent de celui des gens d’a­vant, un ego qui reflète les défenses que la socié­té elle-même confi­gure… Autre­ment dit, si des per­sonnes essaient de vous contrô­ler, il sera très dif­fi­cile pour vous — en par­tie à cause de la peur — de main­te­nir une ouver­ture vers eux ou vers autrui. Assez sou­vent, la dou­leur que vous avez subie, vous la trans­met­trez aux autres. Inexo­ra­ble­ment, on constate que la source de la dou­leur — la des­truc­tion et l’a­bus — jaillit d’une bles­sure anté­rieure. Nous voi­là livrés à nous-mêmes avec une fabrique d’e­go incroya­ble­ment défen­sifs qui ont émer­gé de ce para­digme de la domi­na­tion. Et parce que ceux qui incarnent cette per­son­na­li­té défen­sive dominent ces socié­tés, ce genre d’attitude défen­sive auto­des­truc­trice et des­truc­tive des com­mu­nau­tés et de l’é­co­lo­gie a ten­dance à pro­li­fé­rer comme un can­cer. »

Je lui ai deman­dé ce qu’elle enten­dait par atti­tude défensive.

Elle a répon­du, « Alan Watts a dit que l’une des pre­mières hal­lu­ci­na­tions de la culture occi­den­tale — et j’a­jou­te­rais du para­digme de la domi­na­tion — est la croyance en ce que vous êtes est un ego entou­ré de chair. Et comme la chair vous défend des dan­gers du monde phy­sique, l’ego vous défend des dan­gers du monde psy­chique. Cela abou­tit à ce que j’ap­pelle l’e­go sépa­ré. L’é­ty­mo­lo­gie du mot sépa­ré est très révé­la­trice. Il vient de la com­bi­nai­son du mot « soi » en latin, se, qui signi­fie « livré à lui-même », et parare, « se pré­pa­rer ». Pour cette culture, c’est la sépa­ra­tion qui pré­pare à l’au­to­no­mie. »

Cela m’a fait pen­ser à ma rela­tion avec ma mère. Je vis très près d’elle — à 600m de chez elle — et ce sera le cas pour le reste de sa vie. C’est en par­tie dû à des ennuis de san­té que nous avons cha­cun de notre côté — je souffre du syn­drome de Crohn, elle a des pro­blèmes de vue — en par­tie au fait qu’elle est ma famille, et en par­tie au fait que j’aime sa com­pa­gnie. Elle appré­cie aus­si pro­ba­ble­ment la mienne. Entre mes 20 et mes 30 ans pas­sés, j’ai essuyé pas mal de cri­tiques de cette situa­tion par cer­tains Blancs de ma connais­sance — jamais des amis — qui me disaient que je souf­frais de ce qu’ils appe­laient l’angoisse de sépa­ra­tion, et que si je vou­lais gran­dir et deve­nir plei­ne­ment moi-même, je devais démé­na­ger plus loin. Je n’ai jamais com­pris cela, parce que j’a­vais ma propre vie (et elle aus­si), parce que cette situa­tion — à l’é­poque nous vivions pro­ba­ble­ment à 8 km l’un de l’autre — nous conve­nait à tous deux très bien, tant sur le plan pra­tique qu’é­mo­tion­nel, et parce que je savais que pen­dant la majeure par­tie de l’exis­tence de l’hu­ma­ni­té — excep­tion faire du siècle der­nier — il était nor­mal que les vieux vivent près d’un ou plu­sieurs de leurs enfants. Le chan­ge­ment a été sou­dain. L’as­pect signi­fi­ca­tif du fait qu’au­cun de mes amis indi­gènes ou du tiers-monde ne consi­dèrent cette situa­tion autre­ment que nor­male m’a frap­pé. En fait, lorsque j’ai dit à mes connais­sances blanches que l’une des rai­sons pour les­quelles nous pou­vions vivre si proches est que je sais me mon­trer clair et dire non aux choses que je ne veux pas faire pour elle — par exemple, je n’aime pas aller à l’é­pi­ce­rie donc en géné­ral je ne l’emmène pas — ils hochaient de la tête et me féli­ci­taient d’a­voir ins­tau­ré de très bonnes limites. Lorsque j’ai dit la même chose à mes amis indi­gènes ou du tiers-monde, ils m’ont regar­dé, avec un air de peine et de dégoût, puis m’ont deman­dé, « Avec sa vue défaillante, com­ment fait-elle pour aller à l’épicerie ? »

Cathe­rine a ajouté,

« Il y a de nom­breuses failles dans la croyance selon laquelle la sépa­ra­tion pré­pare la voie pour l’au­to­no­mie ; l’une, et pas des moindres, est que cela ne cor­res­pond pas à la réa­li­té. Nous savons que sur le plan phy­sique nul n’est « livré à lui-même », puisque nous devons res­pi­rer, man­ger, et excré­ter, et que même à l’é­chelle molé­cu­laire, nos limites sont per­méables. C’est éga­le­ment vrai sur le plan psy­chique. La vie se nour­rit de la vie, a dit Whi­te­head, et si l’on se coupe de la nour­ri­ture psy­chique que l’on reçoit des autres, la tex­ture de nos vies devient fade et sans relief. Lorsque l’on vit dans un état de défense, on ne peut pas se nour­rir, ins­tant après ins­tant, de la richesse des innom­brables rela­tions au sein des­quelles nous existons.

Pour que le sys­tème de domi­na­tion se per­pé­tue lui-même, il doit y avoir des récom­penses claires pour ceux qui tra­vaillent à main­te­nir cet état de décon­nexion. Ces per­sonnes doivent être entraî­nées et ini­tiées à cet état, et récom­pen­sées par un sen­ti­ment de digni­té, voire de viri­li­té, si elles sont capables de main­te­nir un sen­ti­ment de contrôle de soi — par oppo­si­tion au fait de vivre sim­ple­ment l’ex­pé­rience — et un sen­ti­ment de contrôle de ceux qui les entourent, ce qui inclu­ra autant de per­sonnes que possible.

Lorsque votre socié­té est orga­ni­sée de façon à ce que ceux situés en haut de l’é­chelle béné­fi­cient du tra­vail de la majo­ri­té, cela vous incite for­te­ment à déve­lop­per le genre de per­son­na­li­té qui vous mène là-haut. Le seul type de per­son­na­li­té qui vous y mène­ra est celui qui vous per­met d’anes­thé­sier votre empa­thie. Pour main­te­nir le sys­tème de domi­na­tion, il est cru­cial que l’é­lite acquiert cette para­ly­sie de l’empathie, de manière ana­logue à ce que Robert Jay Lif­ton appelle « para­ly­sie psy­chique », afin que ses membres puissent contrô­ler et si néces­saire tor­tu­rer et tuer sans en souf­frir psy­cho­lo­gi­que­ment. Si ses membres ne sont pas capables de cette para­ly­sie, ou s’ils n’ont pas été suf­fi­sam­ment entraî­nés, le sys­tème de domi­na­tion s’ef­fon­dre­ra. »

C’est une des rai­sons, m’a-t-elle dit, pour les­quelles la civi­li­sa­tion coopte si sou­vent les mou­ve­ments d’op­po­si­tion. « La socié­té telle qu’on la connaît », a‑t-elle conti­nué, « peut très bien avoir besoin de l’éner­gie de ces mou­ve­ments alter­na­tifs. Elle a besoin de sucer notre sang pour s’en nour­rir, en par­tie parce qu’un sys­tème de domi­na­tion n’est jamais rassasié. »

« Com­ment ? »

« Une fois décon­nec­tés de nos liens vitaux — rela­tions de la trempe de ce que nous appe­lons Nature, où il n’existe pas de bar­rières entra­vant les rela­tions des choses les unes avec les autres — une fois sépa­rés de la toile du vivant, et tan­dis que nous pour­sui­vons les objec­tifs de la civi­li­sa­tion que nous connais­sons, la source de notre éner­gie doit pro­ve­nir d’ailleurs. Dans une cer­taine mesure, l’éner­gie peut venir du tra­vail des pauvres, et dans une cer­taine mesure, de l’ex­ploi­ta­tion des corps des ani­maux et des humains trai­tés comme des ani­maux. L’ex­ploi­ta­tion du corps des femmes four­nit beau­coup d’éner­gie. Mais le para­si­tisme de la culture domi­nante est sans fin, parce qu’une fois tran­ché le lien qui vous unis­sait aux flux intri­qués de la vie orga­nique, il vous faut d’une façon ou d’une autre, récu­pé­rer une vie, arti­fi­ciel­le­ment. »

Reve­nant à la conver­sa­tion que j’a­vais avec ma mère, je l’ai enten­due dire, « C’é­tait en par­tie le pro­blème de ton père. Il n’a­vait pas de solide iden­ti­té propre, ce qui était une rai­son de sa vio­lence. Parce qu’il n’é­tait pas sûr de sa propre iden­ti­té, pour exis­ter il fal­lait que ceux qui l’en­tou­raient le reflètent en per­ma­nence. Lorsque toi ou moi ou tes frères et sœurs ne cor­res­pon­dions pas à ses pro­jec­tions — lorsque nous mon­trions la moindre étin­celle de ce que nous étions réel­le­ment, et ain­si le for­cions à se confron­ter à autrui comme à quelqu’un dif­fé­rent de lui-même — il était ter­ri­fié, ou tout du moins il l’aurait été si seule­ment il s’était auto­ri­sé à res­sen­tir cela. Mais être ter­ri­fié lui fai­sait trop peur, alors il se met­tait en colère. »

Je l’ai regar­dée. Je n’avais jamais enten­du cette ana­lyse aupa­ra­vant. Elle était très bonne. J’ai aus­si pen­sé que si mon édi­teur avait été pré­sent, il se serait pro­ba­ble­ment arra­ché les che­veux face à sa ten­dance à ouvrir des paren­thèses, comme il le fait face à la mienne.

Elle a conti­nué, « Son manque d’une iden­ti­té sûre explique éga­le­ment pour­quoi il était aus­si rigide. Si tu n’es pas à l’aise avec qui tu es, tu dois for­cer les autres à te confron­ter seule­ment selon tes propres termes. Quoi que ce soit d’autre est encore une fois trop effrayant. Si tu es à l’aise avec qui tu es, alors ce n’est pas un pro­blème de lais­ser les autres être eux-mêmes autour de toi : tu as confiance dans le fait que qui qu’ils soient ou quoi qu’ils fassent, tu seras capable de réagir de manière appro­priée. Tu peux t’adapter et répondre dif­fé­rem­ment à dif­fé­rentes per­sonnes, en fonc­tion de ce qu’ils te demandent. Il ne pou­vait pas faire cela. »

La même chose se pro­duit à une échelle plus vaste, bien sûr. Éteints de l’intérieur, nous disons du monde qu’il est lui-même inerte, puis nous nous entou­rons des corps de ceux que nous avons tués. Nous construi­sons des pay­sages urbains où l’on ne voit pas d’êtres libres et sau­vages. Nous voyons du béton, de l’acier, de l’asphalte. En ville, même les arbres sont en cage. Tout nous ren­voie notre propre confi­ne­ment. Tout reflète notre propre mort intérieure.

« Autre chose », a ajou­té ma mère. « Ce manque d’une iden­ti­té propre est l’une des rai­sons pour les­quelles tant d’abuseurs tuent leur par­te­naire quand ce par­te­naire essaie de par­tir. Ils ne perdent pas seule­ment leur par­te­naire (et pun­ching­ball) mais éga­le­ment leur iden­ti­té. »

C’est aus­si une des rai­sons pour les­quelles cette culture doit tuer tous les peuples non-civi­li­sés, tant humains que non-humains : afin d’exclure toute pos­si­bi­li­té que l’on s’en échappe.

Ce qui nous amène à la caté­go­rie sui­vante : les abu­seurs isolent leurs vic­times des autres res­sources. J’é­cris ces lignes assis dans une chaise manu­fac­tu­rée, en fixant un écran d’or­di­na­teur manu­fac­tu­ré, en écou­tant le ron­ron­ne­ment d’un ven­ti­la­teur d’or­di­na­teur manu­fac­tu­ré. A ma gauche se trouvent des éta­gères manu­fac­tu­rées rem­plies de livres manu­fac­tu­rés, écrits par des êtres humains. Des êtres humains civi­li­sés et let­trés qui écrivent en anglais (les langues, et les langues indi­gènes en grand nombre, sont éra­di­quées aus­si vite que toutes autres formes de diver­si­té, ce qui a un effet désas­treux : la langue par­lée influence ce que l’on peut dire, cela influence ce que l’on peut pen­ser, ce qui influence ce que l’on peut per­ce­voir, ce qui influence ce que l’on expé­ri­mente, ce qui influence notre com­por­te­ment, ce qui influence qui tu es, ce qui influence ce que l’on dit, et ain­si de suite). A ma droite, une fenêtre cadre l’obs­cu­ri­té de l’ex­té­rieur et me ren­voie le reflet de mes che­veux ébou­rif­fés entou­rant le flou de mon visage. Je qui vêtu de vête­ments fabri­qués à la chaîne, et de pan­toufles fabri­quées à la chaîne. Néan­moins, j’ai un chat sur les genoux. Tous les signaux sen­so­riels à l’ex­cep­tion du chat tirent leurs ori­gines d’hu­mains civi­li­sés, et même le chat est domestiqué.

Stop. Réflé­chis­sons. Toutes les sen­sa­tions que je per­çois ne viennent que d’une seule source : la civi­li­sa­tion. Lorsque vous aurez ter­mi­né ce para­graphe, posez le livre un moment, et obser­vez autour de vous. Que voyez-vous, qu’en­ten­dez-vous, que sen­tez-vous, que res­sen­tez-vous, que goû­tez-vous qui ne tire pas son ori­gine ou ne soit trans­mis par des humains civi­li­sés ? Le chant des gre­nouilles sur un CD de Sons de la Nature ne compte pas.

Tout cela est très étrange. Encore plus étrange — et extra­or­di­nai­re­ment révé­la­teur du niveau auquel nous avons non seule­ment accep­té mais réi­fié cette iso­la­tion impo­sée arti­fi­ciel­le­ment, trans­for­mé notre névrose en un bien per­çu — est la façon dont nous avons créé un fétiche, et la reli­gion (et la science, tant qu’on y est, autant que le busi­ness) de ten­ter de nous défi­nir comme sépa­ré de — dif­fé­rent de, iso­lé de, en oppo­si­tion à — la nature. Les abu­seurs isolent sim­ple­ment leur vic­time des autres res­sources. Bien plus que cela, la civi­li­sa­tion nous isole tous — idéo­lo­gi­que­ment et phy­si­que­ment — de la source de toute vie.

Nous ne croyons pas que les arbres aient quoi que ce soit à nous dire (même pas qu’ils puissent par­ler), ni les étoiles, ni les coyotes, ni même nos rêves. On nous a convain­cu — et c’est la prin­ci­pale dif­fé­rence entre les phi­lo­so­phies occi­den­tale et indi­gène — de ce que le monde est muet à l’ex­cep­tion des humains civilisés.

Une des mesures les plus com­munes et néces­saires prises par un abu­seur dans le but de contrô­ler une vic­time est de mono­po­li­ser la per­cep­tion de cette vic­time. C’est une des rai­sons pour les­quelles les abu­seurs coupent leurs vic­times de leurs familles et de leurs amis : pour qu’au fil du temps, les vic­times n’aient plus d’autre réfé­rence que celle de leurs abu­seurs pour juger de la vision du monde et du com­por­te­ment des abu­seurs. Un com­por­te­ment abu­sif — com­por­te­ment qui autre­ment sem­ble­rait extrê­me­ment étrange (à quel point est-il fou de vio­ler son propre enfant ? A quel point l’est-ce de rendre toxique l’air que l’on res­pire ?) — se voit ain­si nor­ma­li­sé dans l’es­prit de la vic­time (et, plus triste encore, dans son cœur). Aucune influence exté­rieure ne doit venir rompre le charme. Il ne peut y avoir qu’une façon de per­ce­voir et d’être au monde, et c’est celle de l’a­bu­seur. Si l’a­bu­seur réus­sit à fil­trer toutes les infor­ma­tions qui atteignent la vic­time, la vic­time ne sera plus capable de concep­tua­li­ser qu’il y a d’autres façons de faire. A par­tir de là, l’a­bu­seur aura plus ou moins acquis le contrôle total.

C’est, bien évi­dem­ment, le point que nous avons atteint en tant que culture. La civi­li­sa­tion est par­ve­nue à com­plè­te­ment acca­pa­rer, d’une façon sans pré­cé­dent et qua­si par­faite, notre per­cep­tion, au moins pour ceux d’entre nous qui vivent dans le monde indus­tria­li­sé. Heu­reu­se­ment, il existe tou­jours des gens — prin­ci­pa­le­ment les pauvres, les habi­tants des nations non-indus­tria­li­sées, et les indi­gènes — qui gardent des connec­tions pri­mor­diales avec le monde phy­sique. Et heu­reu­se­ment, le monde phy­sique existe tou­jours, cha­cun d’entre nous peut encore, dans le pire des cas, tou­cher les arbres que l’on trouve encore dans les cages d’a­cier et de béton. Nous pou­vons voir des plantes qui trans­percent le trot­toir, qui cassent la bar­rière de ciment qui les empêche de per­ce­voir les rayons du soleil. J’ai­me­rais que nous puis­sions tirer des ensei­gne­ments de ces plantes et trans­per­cer ces bar­rières concrètes et perceptuelles.

La sixième carac­té­ris­tique des abu­seurs est qu’ils blâment les autres pour leurs pro­blèmes. Pour faire le lien avec le niveau cultu­rel, il serait facile de sim­ple­ment lis­ter les façons dont notre culture le fait, et s’ar­rê­ter là. Les médias capi­ta­listes blâment les chouettes tache­tées et les humains qui les aiment pour les pertes d’emplois dans l’in­dus­trie du bois, et pour­tant (sur­prise, sur­prise) ignorent le plus grand nombre d’emplois per­dus dans le même sec­teur dû à l’au­to­ma­ti­sa­tion et aux expor­ta­tions de grumes (et à la nature insa­tiable de cette indus­trie). Les poli­ti­ciens et autres pro­pa­gan­distes de l’in­dus­trie du bois blâment les forêts natu­relles et les envi­ron­ne­men­ta­listes pour les incen­dies, et ignorent pour­tant le fait que l’ex­ploi­ta­tion fores­tière soit une cause signi­fi­ca­tive d’in­cen­dies, et de plus, que les feux brûlent à une tem­pé­ra­ture plus éle­vée et de manière plus des­truc­trice dans une aire de coupe et dans une exploi­ta­tion fores­tière que dans les forêts natu­relles. Ils ignorent en outre le rôle régé­né­ra­teur que joue le feu dans les forêts. Nous qui nous sou­cions de la pla­nète serions bien sages de ne pas igno­rer cette leçon au sujet du pou­voir destructeur/régénérateur du feu, mais de l’ap­prendre, et de l’ap­pli­quer lorsqu’approprié aux bar­rières per­cep­tuelles et phy­siques qui acca­parent notre per­cep­tion et tuent la planète.

Encore des reproches : le réac­tion­naire blâme les pauvres mexi­cains quand la plan­ta­tion de son employeur ferme et est délo­ca­li­sée au Mexique. Le pro­prié­taire blâme les condi­tions du mar­ché ou les syn­di­cats pour ne lui lais­ser d’autre choix que de délo­ca­li­ser la plan­ta­tion. Retour­nez dans le pas­sé et vous trou­ve­rez les gou­ver­nants d’Is­raël, s’ex­pri­mant à tra­vers leur Dieu, blâ­mant les Cana­néens de ce que les Israé­lites n’aient pas vou­lu suivre les règles de Dieu (clin d’œil). Avan­cez un peu et vous trou­ve­rez les croi­sés blâ­mant les femmes pour le manque de vic­toires sur le champ de bataille (le sexe, spé­cia­le­ment pra­ti­qué avec un infi­dèle, déplaît évi­dem­ment à « Dieu »). Ensuite, vous trou­ve­rez les colons blâ­mant les Indiens pour ne pas avoir cédé leur terre sans com­battre (comme John Wayne a plus tard décla­ré : « Je ne pense pas que nous ayons com­mis quoi que ce soit de mal en leur pre­nant leur magni­fique pays. Un grand nombre de gens avait besoin de ces nou­velles terres, et les indiens ten­taient égoïs­te­ment de la gar­der pour eux »). Hit­ler et les Nazis blâ­maient les com­mu­nistes et les Juifs pour tout, des guerres mon­diales aux pro­thèses den­taires défec­tueuses. Les Amé­ri­cains approu­vèrent, du moins en ce qui concerne les com­mu­nistes. Main­te­nant, ce sont les ter­ro­ristes qui nous empêchent de rejoindre la Terre Pro­mise de la Paix et de la Pros­pé­ri­té Éter­nelles™ (qui vous est pro­po­sée par Exxon­Mo­bile). Il y a tou­jours quel­qu’un (d’autre) à blâmer.

Quelque chose d’in­té­res­sant se pro­duit lorsque vous com­bi­nez la pro­pen­sion de l’a­bu­seur à faire des reproches avec la mono­po­li­sa­tion de la per­cep­tion de la vic­time : la vic­time en arrive à concé­der à l’a­bu­seur que tous les pro­blèmes sont de la faute de la vic­time. La femme tente inlas­sa­ble­ment de de concoc­ter le menu par­fait, et si elle est bat­tue c’est parce qu’elle n’est pas assez bonne cui­si­nière, ce qui signi­fie qu’elle n’est pas une assez bonne com­pagne, ce qui signi­fie qu’elle n’est pas une assez bonne per­sonne. Bien sûr, c’est en fait parce que son mari est violent, abu­sif, fou. La fillette essaie de laver par­fai­te­ment la vais­selle, et la vio­lence s’a­bat sur elle parce qu’elle est trop négli­gente. L’a­do­les­cent essaie de garer la voi­ture au bon endroit — ou plu­tôt de ne pas la garer au mau­vais endroit, qui change sans cesse — pour ne pas être frap­pé. Dans une ten­ta­tive de main­te­nir le contrôle dans une situa­tion qui est sérieu­se­ment hors de contrôle et qui ne peut que l’être tant que les vic­times res­tent à l’in­té­rieur de la bulle per­cep­tuelle créée pour elles par leur abu­seur, les vic­times conspirent avec leurs abu­seurs pour concen­trer l’at­ten­tion sur les modi­fi­ca­tions de leur propre atti­tude dans des ten­ta­tives futiles d’a­pai­ser leur abu­seur, ou au moins de retar­der ou d’at­té­nuer la vio­lence inévi­table, ou au strict mini­mum de dépla­cer cette vio­lence sur une autre vic­time. Pire encore qu’une simple tac­tique, cela devient une manière d’être (ou plu­tôt de ne pas être) au monde, si bien que la vic­time en arrive à savoir que la faute est sienne. Au lieu d’ar­rê­ter les abus par tous les moyens néces­saires, ils s’associent à l’a­bu­seur en se fai­sant vio­lence à eux-mêmes.

Ils oublient que faire por­ter « le blâme » ain­si est une imi­ta­tion toxique de la tâche néces­saire d’at­tri­buer la res­pon­sa­bi­li­té appro­priée et rigou­reuse pour la vio­lence qui leur est faite, et faire quelque chose à ce propos.

Ces mêmes sché­mas sont repro­duits à une échelle sociale plus large, au moins par­mi ceux qui ont été suf­fi­sam­ment accul­tu­rés. Ce n’est pro­ba­ble­ment pas le cas par­mi les pre­mières vic­times de notre culture, évi­dem­ment : ceux qui res­tent libres, hors de la bulle per­cep­tuelle de la civi­li­sa­tion. Je suis assez cer­tain que les sau­mons, les espa­dons, et les requins mar­teaux ne sont pas para­ly­sés par des spasmes de culpa­bi­li­té vis-à-vis de la situa­tion déses­pé­rée dans laquelle ils se trouvent — Que pour­rais-je faire pour cal­mer ces per­sonnes ? Si seule­ment j’é­tais un meilleur pois­son, ils ne me haï­raient pas — mais au contraire savent très bien qui les décime. On peut dire la même chose des indi­gènes. Il est dif­fi­cile d’être plus clair que Sit­ting Bull, for­cé de par­ler lors de la célé­bra­tion d’a­chè­ve­ment d’une voie de che­min de fer scin­dant ce qui avait été le ter­ri­toire de son peuple : « Je vous hais. Je vous hais. Je hais tous les hommes blancs. Vous êtes des voleurs et des men­teurs. Vous avez pris nos terres et fait de nous des parias, dès lors, je vous hais. » Il est impor­tant de noter que l’in­ter­prète blanc ne tra­dui­sit pas ces mots, mais au lieu de cela, lut le « dis­cours ami­cal et cour­tois qu’il avait pré­pa­ré ».

Et le pro­blème est bien là.

Ceux d’entre nous dont la vision a été défi­nie par la civi­li­sa­tion, dont les per­son­na­li­tés ont été for­mées et défor­mées dans ce creu­set par­ti­cu­lier de la vio­lence, échouent par­fois, à l’ins­tar des vic­times de mau­vais trai­te­ments durant l’en­fance, à attri­buer la res­pon­sa­bi­li­té pour la vio­lence dont nous sommes vic­times ou témoins, au lieu de cela, ils trans­forment les impul­sions natu­relles d’attribution de la res­pon­sa­bi­li­té — « Vous avez pris nos terres et fait de nous des parias, dès lors, je vous hais » — en dis­cours ami­cal et cour­tois : cer­tains envi­ron­ne­men­ta­listes pro­posent même des for­ma­tions de « com­mu­ni­ca­tion non-vio­lente » pour que les acti­vistes soient sûrs de ne pas dire « Allez vous faire foutre » à la police leur infli­geant, dans le jar­gon poli­cier, une « tech­nique d’im­mo­bi­li­sa­tion par la force », c’est à dire les tor­tu­rant. Les enfants abu­sés — et je sais cela d’ex­pé­rience — sont géné­ra­le­ment inca­pables d’af­fron­ter le fait qu’ils n’ont pra­ti­que­ment aucun pou­voir pour arrê­ter la vio­lence qui leur est infli­gée, à eux et à ceux qu’ils aiment. En consé­quence — et cela cor­res­pond bien, ou plu­tôt hor­ri­ble­ment, avec le fait que les abu­seurs blâment les autres pour leurs propres pro­blèmes aus­si bien qu’ils mono­po­lisent les per­cep­tions de leurs vic­times — les vic­times inté­rio­risent sou­vent trop de res­pon­sa­bi­li­té, ce qui dans ce cas signi­fie toute res­pon­sa­bi­li­té, pour la vio­lence qu’ils subissent ou dont ils sont témoins. Je dois avoir fait quelque chose de mal, sinon mon père ne me frap­pe­rait pas. Je dois être une salope ou une ten­ta­trice, et je dois vou­loir qu’il me fasse subir ceci — je le sais parce qu’il me le dit — ou bien il ne vien­drait pas me visi­ter la nuit. Cela per­met à ces enfants de pré­tendre qu’ils ont au moins le pou­voir d’ar­rê­ter ou de ralen­tir la vio­lence qui leur est infli­gée, peu importe que tous les indices montrent que ce pou­voir est illu­soire. Cette illu­sion peut en fait être essen­tielle à la sur­vie émo­tion­nelle. Bien sûr, lors­qu’ils ne sont plus des enfants, l’illu­sion devient absurde et nuisible.

De la même manière, nombre d’entre nous qui essaient d’ar­rê­ter la des­truc­ti­vi­té de cette culture — et je le sais non seule­ment de ma propre expé­rience mais aus­si pour avoir tra­vaillé avec et par­lé à des cen­taines voire des mil­liers d’autres acti­vistes — sont régu­liè­re­ment frap­pés par la qua­si com­plète inef­fi­ca­ci­té de notre tra­vail à tous les niveaux excep­té le plus sym­bo­lique. A bien des égards, notre tra­vail spé­cia­le­ment en tant qu’ac­ti­vistes pour l’en­vi­ron­ne­ment est un échec lamen­table. Pas plus tard qu’au­jourd’­hui, j’ai dis­cu­té avec une amie qui a pas­sé les dix der­niers mois assise dans un vieux séquoia dans le com­té d’Hum­boldt, au Sud d’i­ci, dans une ten­ta­tive d’empêcher que l’arbre et la forêt dont il fait par­tie soient cou­pés. Paci­fic Lum­ber défo­reste ce bas­sin ver­sant, comme il défo­reste une grande par­tie de l’é­tat, et fini­ra tôt ou tard par atteindre l’arbre dans lequel elle vit désor­mais. Les coupes opé­rées pré­cé­dem­ment par cette cor­po­ra­tion ont engen­dré de telles inon­da­tions que les mai­sons des locaux ont été détruites. Cer­tains ont construit sur pilo­tis. Des réserves d’eau qui étaient autre­fois cris­tal­lines res­semblent main­te­nant à du cho­co­lat au lait gar­ni de bouts de bois, assai­son­nés d’her­bi­cides et de car­bu­rant die­sel. Il y a des années, en réponse à l’in­di­gna­tion des citoyens, l’Of­fice Régio­nal de la Qua­li­té de l’Eau de la Côte Nord de l’État — dési­gné par le gou­ver­neur, qui est pro­fon­dé­ment inféo­dé aux grandes cor­po­ra­tions de l’in­dus­trie du bois — a for­mé une com­mis­sion scien­ti­fique pour étu­dier le pro­blème, ce qui est presque tou­jours un bon moyen de retar­der les mesures concrètes tout en per­met­tant aux pre­mières des­truc­tions de conti­nuer. Mais la com­mis­sion a sur­pris l’Of­fice en décla­rant una­ni­me­ment que les coupes doivent être réduites dras­ti­que­ment et immé­dia­te­ment, non seule­ment pour pro­té­ger les habi­tants humains, mais parce qu’elles mettent sévè­re­ment en dan­ger le sau­mon coho et bien d’autres espèces. La déci­sion de l’Of­fice ? Vous l’a­vez devi­né : igno­rer les citoyens qu’il pré­tend ser­vir, igno­rer l’é­quipe scien­ti­fique qu’il a réuni, tout igno­rer en dehors des « besoins » de cette cor­po­ra­tion extrê­me­ment des­truc­trice. Voi­là la démo­cra­tie en action. C’est la sépa­ra­tion de la réa­li­té et de la poli­tique (ou plu­tôt, il n’y a rien à sépa­rer puis­qu’elles l’ont tou­jours été). C’est le démem­bre­ment de la pla­nète. C’est une rou­tine indé­cente, à cou­per le souffle.

Nos efforts les plus cou­ra­geux et les plus sin­cères ne sont jamais suf­fi­sants face à la tâche d’ar­rê­ter ceux qui détruisent.

Il y a de cela des années, j’ai écrit : « Chaque matin, en me réveillant, je me demande si je ferais mieux d’é­crire ou de faire sau­ter un bar­rage. » J’ai écrit cela parce que peu importe com­bien tra­vaillent les acti­vistes, peu importe com­bien je tra­vaille, peu importe com­bien les scien­ti­fiques étu­dient, rien de tout cela ne semble aider. Les poli­ti­ciens et les hommes d’af­faire mentent, retardent, et conti­nuent sim­ple­ment leur com­por­te­ment des­truc­teur, épau­lés par la toute-puis­sance de l’État. Et les sau­mons meurent. Je l’ai dit et je le répète, il s’a­git d’une rela­tion confor­table pour cha­cun d’entre nous mais pas pour les sau­mons. Chaque matin, je prends la déci­sion d’é­crire, et chaque matin je pense de plus en plus que je prends une putain de mau­vaise déci­sion. Les sau­mons sont dans un état bien pire que la pre­mière fois que j’ai écrit ces lignes.

J’en ai honte.

Nous obser­vons leur extinction.

J’en ai aus­si honte.

Pour dis­si­mu­ler notre impuis­sance face à cette des­truc­tion, beau­coup d’entre nous tombent dans le même sché­ma que ces enfants vic­times d’a­bus, et plus ou moins pour la même rai­son. Nous inté­rio­ri­sons trop de res­pon­sa­bi­li­té. Cela nous per­met, à nous acti­vistes, de pré­tendre que nous avons au moins un peu de pou­voir pour arrê­ter ou ralen­tir la vio­lence qui nous est infli­gée, à nous et à ceux que nous aimons, qu’im­porte, une fois de plus, que tous les indices nous montrent que ce pou­voir est illu­soire. Et ne me faites pas un ser­mon sur le fait que si nous ne fai­sions pas ce tra­vail, la des­truc­tion aurait lieu de manière en plus rapide : bien sûr c’est le cas, et bien sûr, nous devons conti­nuer à mener ces com­bats d’ar­rière-garde — je ne lais­se­rais jamais entendre le contraire — mais réa­li­sez-vous à quel point il est pathé­tique que toutes nos « vic­toires » soient éphé­mères et défen­sives, et toutes nos défaites per­ma­nentes et offen­sives ? Je ne peux pas par­ler à votre place, mais je veux davan­tage que sim­ple­ment empê­cher la des­truc­tion de tel ou tel endroit sau­vage pen­dant un an ou deux : je veux prendre l’of­fen­sive, repous­ser ceux qui détruisent, reprendre ce qui est sau­vage et libre et natu­rel, le lais­ser se régé­né­rer seul : je veux arrê­ter en che­min les des­truc­teurs, et je veux les rendre inaptes à cau­ser des dégâts sup­plé­men­taires. Dési­rer ne serait-ce qu’un peu moins, c’est cau­tion­ner la des­truc­tion défi­ni­tive de la planète.

Si je devais mou­rir demain, la défo­res­ta­tion conti­nue­rait sans relâche. En fait, comme je l’ai mon­tré dans un autre livre, ce n’est pas la demande qui guide l’in­dus­trie du bois : la sur­ca­pa­ci­té d’u­sines de bois et de pâte à papier extrê­me­ment coû­teuses (autant, évi­dem­ment, que la pul­sion de mort de cette culture) déter­mine en grande par­tie com­bien d’arbre sont abat­tus. De la même façon, si je mou­rais, la culture de la voi­ture ne frei­ne­rait pas d’un iota.

Oui, il est vital de faire des choix de vie qui atté­nuent les dom­mages engen­drés par le fait d’être membre de la civi­li­sa­tion indus­trielle, mais s’at­tri­buer la res­pon­sa­bi­li­té pre­mière, et se concen­trer prin­ci­pa­le­ment sur le fait de s’a­mé­lio­rer per­son­nel­le­ment, est une esquive immense, une abro­ga­tion de la res­pon­sa­bi­li­té. Avec le monde entier en jeu, c’est à la fois com­plai­sant, pha­ri­saïque et vani­teux. C’est aus­si une atti­tude qua­si­ment uni­ver­selle. Et cela sert les inté­rêts de ceux au pou­voir en détour­nant d’eux l’attention.

Je fais ça tout le temps. Je dis : nous sommes en train de tuer la pla­nète. Eh bien non, pas moi, mais mer­ci de me consi­dé­rer si puis­sant. Parce que je prends des douches chaudes, je suis res­pon­sable de l’é­pui­se­ment des aqui­fères. Eh bien non. Plus de 90% de l’eau uti­li­sée par les humains l’est pour l’agriculture et l’in­dus­trie. Les 10% res­tants sont divi­sés entre les muni­ci­pa­li­tés (il faut bien gar­der verts les greens de golf) et les véri­tables êtres humains de chair et d’os. Nous défo­res­tons 900 km² par jour, une aire com­pa­rable à celle de la ville de New York. Eh bien non, pas moi. Bien sûr, j’u­ti­lise du bois et du papier, mais je ne suis pas à l’o­ri­gine du système.

Voi­ci la vraie his­toire : si je veux arrê­ter la défo­res­ta­tion, je dois déman­te­ler le sys­tème qui en est responsable.

Pas plus tard qu’­hier, je me suis sur­pris à endos­ser une res­pon­sa­bi­li­té insen­sée. Je ter­mi­nais un livre avec George Draf­fan concer­nant les causes de la défo­res­ta­tion mon­diale. Pen­dant cent cin­quante pages, nous avons clai­re­ment et indé­nia­ble­ment mis en lumière le fait que cette culture a défo­res­té cha­cun des endroits où elle s’est pro­pa­gée à une vitesse tou­jours crois­sante pen­dant envi­ron 6000 ans, et que cette défo­res­ta­tion en cours était l’entreprise d’un sys­tème mas­si­ve­ment cor­rom­pu par l’enchevêtrement des gou­ver­ne­ments, et des cor­po­ra­tions sou­te­nues, comme tou­jours, par une abon­dance de sol­dats et de poli­ciers armés. (Mais vous le saviez déjà, n’est-ce pas ?) Cepen­dant, au bout du compte, je me retrouve implo­rant mes lec­teurs de conduire les défo­res­teurs hors de nos propres cœurs et esprits. J’ai écrit, « Nous n’ar­rê­te­rons pas de détruire les forêts tant que nous ne nous serons pas débar­ras­sés de l’ur­gence de détruire et de consom­mer qui se cache dans nos cœurs, nos esprits et nos corps. » Je m’ar­rête là. C’est une bonne pre­mière étape — j’in­siste sur pre­mière — parce que nous ne pour­rons cer­tai­ne­ment pas arrê­ter la des­truc­tion si nous ne l’appelons pas des­truc­tion, si nous l’appelons « pro­grès » ou « déve­lop­pe­ment de res­sources natu­relles », ou si nous la qua­li­fions « d’i­né­vi­table ». Mais, quel rap­port avec le fait d’expulser l’ensemble des défo­res­teurs hors des forêts ? C’est le point cen­tral. Faire ne serait-ce qu’un peu moins est bien pire qu’une perte de temps pour tous : cela ouvri­rait la voie pour davan­tage de destruction.

J’ai récem­ment vu une excel­lente expli­ca­tion des dan­gers de s’i­den­ti­fier à ceux qui tuent la pla­nète. C’é­tait dans un « Groupe de dis­cus­sion sur Der­rick Jen­sen » sur Inter­net. […]  Une femme avait com­men­té en écri­vant que « Nous allons par­tir en guerre en Irak ». Un homme a rele­vé son usage du mot nous, sans com­prendre qu’elle était iro­nique. Sa méprise n’af­fecte en rien l’im­por­tance de son com­men­taire : « Je me rends compte que beau­coup de gens (moi y com­pris quand je n’y prends pas garde) en viennent à uti­li­ser le terme « nous » lors­qu’ils parlent des actions du gou­ver­ne­ment états-unien. Je rejoins Der­rick Jen­sen lors­qu’il affirme que le gou­ver­ne­ment (je dirais même tous les gou­ver­ne­ments) est un gou­ver­ne­ment d’oc­cu­pa­tion, tout comme cette culture est une culture d’oc­cu­pa­tion. Bien que je sois contraint de par­ti­ci­per au sys­tème (en payant des taxes, en tra­vaillant, en dépen­sant de l’argent dans l’é­co­no­mie) je ne me consi­dère pas pour autant comme un déci­sion­naire. Mes choix sont de faux choix, et ma voix n’est pas repré­sen­tée par le gou­ver­ne­ment. Un ami por­tait l’autre jour un insigne per­ti­nent, « Les USA hors de l’A­mé­rique du Nord ». Ceux au pou­voir veulent que nous nous assi­mi­lions à eux, que nous deve­nions une par­tie du « nous » pour que nous deve­nions indis­so­ciables d’eux. De cette façon, ils ne pour­ront être contes­tés, mis en cause, ou ren­ver­sés sans que nous nous atta­quions nous-mêmes. C’est le but ultime du natio­na­lisme, uni­fier une nation entière dans le consen­te­ment avec leurs diri­geants, afin qu’au­cune action, quel que soit son degré d’obs­cé­ni­té, ne soit ques­tion­née. C’est peut-être la rai­son pour laquelle lorsque je sou­ligne les fautes du gou­ver­ne­ment, du capi­ta­lisme, du com­plexe tech­no-indus­triel, ou de la culture dans son ensemble, beau­coup de gens se montrent extrê­me­ment défen­sifs, comme si j’a­vais insul­té leur mère. Plus nous per­met­trons à ceux au pou­voir de nous convaincre que nous sommes res­pon­sables de leurs actions, plus nous serons inca­pables de sépa­rer ce que nous fai­sons de ce que nous sommes for­cés de faire ou de ce que les diri­geants font en notre nom. Plus c’est le cas, plus ils gagnent en pou­voir et plus toute forme de contes­ta­tion devient dif­fi­cile. »

* * *

Le télé­phone sonne. Je décroche. C’est une de mes amies. Elle me demande : « Com­bien de temps encore penses-tu que nous allons res­ter en Afghanistan ? »

Elle ne peut pas le voir, mais je regarde autour de moi, puis je regarde les séquoïas, dehors. Je réponds, « Nous sommes en Afgha­nis­tan ? Je pen­sais que nous étions au nord de la Cali­for­nie. »

Silence dans le télé­phone. Un sou­pir, puis elle dit fina­le­ment, « Com­bien de temps penses-tu que nos troupes vont res­ter en Afghanistan ? »

Je réponds « J’ai des troupes ? Vrai­ment ? Est-ce qu’elles feront tout ce que je leur ordonne ? Si je leur demande de détruire les bar­rages sur la rivière Colum­bia, est-ce qu’elles le feront ? »

Encore un silence, jus­qu’à ce qu’elle dise, « Voi­là pour­quoi je ne t’ap­pelle que de temps en temps. On se recon­tacte. »

* * *

[…]

Voi­ci, une fois de plus, la véri­table his­toire. La culpa­bi­li­té que nous nous infli­geons nous-mêmes, en rai­son de ce que nous par­ti­ci­pons au sys­tème mor­ti­fère appe­lé civi­li­sa­tion, masque (et est une imi­ta­tion toxique de) notre péché fon­da­men­tal. Bien sûr, j’u­ti­lise du papier toi­lette. Et alors ? Cela ne me rend pas aus­si cou­pable que le PDG de Weye­rHau­ser, et pen­ser que c’est le cas, c’est faire un énorme cadeau à ceux qui nous dirigent en détour­nant vers nous l’at­ten­tion qui devrait être concen­trée sur eux.

De quoi, alors, sommes-nous cou­pables ? Eh bien, de bien pire que d’être employé comme rédac­teur tech­nique ou comme aide-ser­veur. Bien pire que mon tra­vail d’é­cri­vain dont les livres sont issus de la chair des arbres. Bien pire que l’u­sage de papier toi­lette, que conduire des voi­tures, que le fait de vivre dans des mai­sons en contre­pla­qué de bou­leau col­lé au for­mal­dé­hyde. Pour tout cela, nous pou­vons être par­don­nés, car nous n’a­vons pas créé ce sys­tème et parce que nos pos­si­bi­li­tés de choix ont sys­té­ma­ti­que­ment été éli­mi­nées (ceux au pou­voir ont vidé les rivières de leurs sau­mons et c’est nous qui devrions nous sen­tir cou­pables d’a­che­ter notre nour­ri­ture dans un super­mar­ché ? A quel point est-ce stu­pide ?). Mais nous ne pou­vons être — ni ne serons — par­don­nés de ne pas avoir anéan­ti le sys­tème ayant engen­dré ces pro­blèmes, de ne pas avoir chas­sé des forêts les défo­res­teurs, de ne pas avoir chas­sé les pol­lueurs de la terre, de l’eau, de l’air, de ne pas avoir chas­sé les mar­chands du temple qui est notre seule mai­son. Nous sommes cou­pables car nous per­met­tons à ceux au pou­voir de conti­nuer à détruire la pla­nète. Je sais bien que nous sommes plus ou moins constam­ment inci­tés à n’u­ti­li­ser que de la rhé­to­rique inclu­sive, mais quand réa­li­se­rons-nous qu’une guerre contre le monde natu­rel, contre nous tous, a déjà été décla­rée, par ceux qui détiennent le pou­voir ? Nous devons les arrê­ter par tous les moyens néces­saires. Parce que nous ne le fai­sons pas, nous sommes infi­ni­ment plus cou­pables que ce que la plu­part d’entre nous — moi y com­pris, évi­dem­ment —  ne serons jamais en mesure de concevoir.

* * *

Que les choses soient claires. Je ne suis pas cou­pable de la défo­res­ta­tion sous pré­texte que j’u­ti­lise du papier toi­lette. Je suis res­pon­sable de la défo­res­ta­tion parce que j’u­ti­lise du papier toi­lette et que je n’ho­nore ma part du mar­ché proie-pré­da­teur. Si je consomme la chair d’un autre être, je suis res­pon­sable de la péren­ni­té de sa com­mu­nau­té. Si j’u­ti­lise du papier toi­lette, ou n’im­porte quel autre pro­duit déri­vé du bois, il est de mon devoir d’u­ti­li­ser tous les moyens néces­saires pour assu­rer le main­tien de la bonne san­té des com­mu­nau­tés de la forêt natu­relle. Il est de mon devoir d’u­ti­li­ser tous les moyens néces­saires pour mettre fin à l’ex­ploi­ta­tion fores­tière industrielle.

* * *

La carac­té­ris­tique sui­vante des abu­seurs est qu’ils s’é­nervent faci­le­ment. Ils sont hyper­sen­sibles, et le moindre revers est per­çu comme une attaque per­son­nelle. La rai­son à cela est en grande par­tie liée à la qua­trième pré­misse de ce livre, la vio­lence dans cette culture ne cir­cule que dans un sens. C’est vrai non seule­ment de la vio­lence, mais de toutes les formes de contrôle et d’i­ni­tia­tive. Ceux d’en haut sont auto­ri­sés à avoir accès au contrôle et à l’i­ni­tia­tive. Ceux d’en bas n’y ont accès que dans la mesure où le contrôle et l’i­ni­tia­tive font d’eux des man­da­taires plus effi­caces de ceux d’en-haut.

Tout écart de com­por­te­ment doit être géré rapi­de­ment, par­fai­te­ment et com­plè­te­ment, afin que la hié­rar­chie demeure trans­pa­rente, tran­quille­ment inavouée, à l’a­bri de toute pos­si­bi­li­té de chan­ge­ment que ce soit à l’initiative de la vic­time ou de l’auteur.

[…] La moindre dis­si­dence réelle — non confi­née en des endroits, moments et moyens amé­na­gés ou approu­vés par ceux au pou­voir — est per­çue par ceux au pou­voir comme une attaque envers la légi­ti­mi­té de leur règlement.

Pro­ba­ble­ment parce que c’est le cas.

C’est une chose mer­veilleuse de se rele­ver, de se tenir à nou­veau (ou pour la pre­mière fois) debout, de dire « Allez vous faire foutre » — en dépit des cours de com­mu­ni­ca­tion non-vio­lente — ou de dire « Vous n’a­vez pas le droit » ou « Non » à ceux au pou­voir, de choi­sir où quand et com­ment vous vous expri­me­rez, où quand et com­ment vous défen­drez ce et ceux que vous aimez contre ceux qui les exploitent et les détruisent.

Vous devriez essayer à l’oc­ca­sion. C’est vrai­ment amusant.

* * *

La carac­té­ris­tique sui­vante est que les abu­seurs sont au mini­mum insen­sibles à la dou­leur des enfants et des non-humains. Pour élar­gir ce pro­pos au niveau cultu­rel, il suf­fit, me semble-t-il, d’un mot : vivi­sec­tion. Bon, d’ac­cord, un autre : zoos. Deux de plus : éle­vage indus­triel. Aller, encore quelques-uns : nous sommes en train de tuer la pla­nète. Cor­rec­tion : ils sont en train de tuer la pla­nète, et clai­re­ment, ils n’en­tendent pas les hur­le­ments de douleur.

Et vous, les entendez-vous ?

* * *

Les abu­seurs confondent sou­vent sexe et vio­lence. Les taux de viol — tel­le­ment com­muns qu’ils sont qua­si-nor­ma­li­sés dans cette culture — exposent clai­re­ment la confu­sion entre sexe et vio­lence sur le plan social. Beau­coup de films le montrent éga­le­ment. Beau­coup de rela­tions. On peut aus­si pro­non­cer ces mots magiques : chi­rur­gie d’im­plan­ta­tion mam­maire. Pas plus tard qu’­hier, j’ai enten­du par­ler d’une nou­velle ten­dance en chi­rur­gie esthé­tique : refa­çon­ner la vulve pour la rendre plus plai­sante visuel­le­ment, quoi que cela puisse bien vou­loir dire (quid du fait que si l’on aime une femme, on trou­ve­ra sa vulve magni­fique, sim­ple­ment parce que c’est la sienne ?).

En réa­li­té, la confu­sion cultu­relle entre le sexe et la vio­lence peut être réduite en un mot : bai­ser / niquer. Il est extra­or­di­naire de consta­ter que dans cette culture, un seul et même mot signi­fie à la fois faire l’a­mour et infli­ger de la vio­lence.

* * *

Les abu­seurs mettent sou­vent en place des rôles sexuels rigides. Il est presque inutile de sou­li­gner que cette réa­li­té s’applique à un niveau cultu­rel plus large, et qu’elle va bien au-delà des valeurs mas­cu­lines sté­réo­ty­pées qui dominent la culture. Cela dépasse éga­le­ment l’homophobie qui se base sur la peur de tout ce qui pour­rait trou­bler ces rôles sexuels rigides.

Ces der­niers temps, j’ai beau­coup son­gé à l’obsession d’apparence scien­ti­fique qui consiste à vou­loir arti­fi­ciel­le­ment créer ou modi­fier la vie, ain­si qu’à l’obsession de recherche d’une vie extra-ter­restre. Il m’a tou­jours sem­blé pro­fon­dé­ment absurde et immo­ral que des mil­lions de dol­lars soient dépen­sés pour décou­vrir de la vie sur d’autres pla­nètes, tan­dis que des mil­liards sont dépen­sés afin d’éradiquer la vie sur celle-ci. Si les scien­ti­fiques décou­vraient de mignonnes petites créa­tures poi­lues aux oreilles pen­dantes et au museau fré­tillant, les prix Nobel ne tar­de­raient pas à pleu­voir (pour les scien­ti­fiques, pas pour les Mar­tiens aux oreilles pen­dantes). Mais lorsque des scien­ti­fiques étu­diant l’environnement de notre pla­nète Terre observent de telles des créa­tures dans le monde réel, ils attrapent leurs fla­cons de laque à che­veux et leur en pul­vé­risent dans les yeux pour effec­tuer un test de Draize (ces scien­ti­fiques qui, bien évi­dem­ment, se met­traient à exploi­ter les lapins mar­tiens en moins de temps qu’il n’en faut pour pro­non­cer Hun­ting­ton Life Sciences).

De la même façon, notre (com­pre­nez leur) obses­sion pour recréer le « miracle de la vie » en labo­ra­toire durant que nous (com­pre­nez ils) détrui­sons jour après jour la plé­ni­tude — nous réa­li­sons que ce n’est pas une infi­ni­té — des miracles qui nous entourent, n’a aucun sens.

Je com­prends mieux aujourd’hui. Ces rôles sexuels rigides se com­binent à une dépré­cia­tion du fémi­nin, à une jalou­sie névro­tique envers le fait de don­ner la vie, le tout cou­ron­né de frus­tra­tion et de dépit ; en résu­mé, les femmes font des bébés et les hommes non. Si les femmes sont prin­ci­pa­le­ment ou exclu­si­ve­ment iden­ti­fiées — de manière rigide — par leur rôle de créa­trices de vie, et si les femmes sont per­çues comme infé­rieures (ce qui signi­fie que quoi que les femmes fassent, les hommes feront mieux), alors les hommes, pour ne pas se sen­tir eux-mêmes infé­rieurs aux femmes qu’ils dédaignent, doivent trou­ver le moyen de détruire le monde natu­rel, qu’ils méprisent, mais éga­le­ment le moyen de créer eux-mêmes quelque chose qui se rap­proche de la vie.

Der­rick Jensen


Tra­duc­tion : Jes­si­ca Aubin

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