Lettre à mon poisson rouge (par Frédéric Wolff)

Mon cher pois­son rouge,

Grâce à toi, je viens d’apprendre deux infor­ma­tions de la plus haute impor­tance pour la suite de ma vie et de la tienne aussi.

Long­temps, je t’ai regar­dé tour­ner en rond dans ton bocal où il m’a sem­blé aper­ce­voir d’étranges reflets entre le monde et toi, entre le monde et moi.

Je revois ce jour où tu es arri­vé ici, avec Pas­cal, le fis­ton, pas peu fier d’avoir empor­té le chal­lenge de l’équipe de tra­vail qu’il venait de rejoindre deux semaines plus tôt. Le tro­phée, c’était toi. Cette vic­toire s’ajoutait à celle d’avoir été embau­ché par une entre­prise pleine d’avenir.

Le soir où il a débar­qué avec toi et une tablette dans ses bras, je m’apprêtais à souf­fler en solo mes qua­rante-cinq prin­temps. Depuis plu­sieurs mois, mes jour­nées étaient inter­mi­nables à attendre une lettre au cour­rier du matin, une son­ne­rie de télé­phone. Pour occu­per mes heures dés­œu­vrées, j’ai navi­gué entre mon nou­vel écran et les eaux claires que tu habites. Cer­tains jours, confu­sé­ment, une impres­sion étrange s’emparait de moi : celle de vivre dans un bocal, moi aus­si, un bocal de la taille de la tablette où s’écoulaient mes heures.

Pas­cal était très pris par son tra­vail, mais heu­reu­se­ment, il y avait les écrans. De temps en temps, on s’envoyait des nou­velles : un mes­sage, des pho­tos pleines de sou­rires. Cha­cun se vou­lait ras­su­rant sur lui-même et ras­su­ré sur l’autre. Cha­cun avait envie d’y croire. On se construit des his­toires qui finissent par deve­nir des véri­tés, pen­dant un cer­tain temps au moins.

Et un jour, tout s’effondre. Ce jour-là, je m’en sou­viens, le télé­phone a son­né. La voix au bout du fil était celle de Mar­tine qui par­ta­geait ses jours avec Pascal.

– Je t’appelle parce que…

Elle n’a pas pu aller au bout de sa phrase. Tout de suite, j’ai su.

– J’arrive.

C’est tout ce que j’ai su dire.

On s’est retrou­vé dans un cou­loir d’hôpital. Elle m’a appris ce que je savais déjà : l’épuisement des jour­nées de plus en plus longues, la peur au ventre chaque matin, les objec­tifs impos­sibles à atteindre, le couple qui vacille, la soli­tude connec­tée avec le monde entier…

On l’avait décou­vert sans connais­sance dans les toi­lettes de l’entreprise, une boite de gélules vide sur le car­re­lage et, dans la poche de sa veste, un mot écrit à la main : « Je ne peux plus. J’abandonne. Par­don. Pascal. »

Pour­quoi je te raconte tout ça, cher pois­son rouge ? Pour essayer de com­prendre, peut-être, com­ment il est pos­sible de ne pas bas­cu­ler, dans ce monde où nous sommes, toi et moi.

Sou­vent, je me suis deman­dé par quel miracle tu pou­vais vivre sans com­pagne, sans com­pa­gnon à tes côtés, sans autre hori­zon qu’une paroi de verre où s’arrête ta vie.

Ce matin, je crois tenir une expli­ca­tion. Ta capa­ci­té de concen­tra­tion serait de neuf secondes. Neuf secondes pour pas­ser à autre chose et ne pas deve­nir fou à force de tour­ner en rond tout seul, toujours.

Une deuxième infor­ma­tion m’a per­mis d’y voir plus clair sur un autre mys­tère : com­ment nous, les humains, pou­vons tenir encore debout dans une époque aus­si peu digne d’humanité. Il y a bien des manières de se pro­té­ger, par­mi les­quelles le déni, le tra­vail, le jeu, l’absence à soi, la consom­ma­tion, la drogue, les écrans… Mais ces parades ne durent qu’un temps. Très vite, il faut de nou­velles défenses qui nous exposent un peu plus encore, sitôt pas­sée l’illusion d’un réconfort.

Nous en arri­vons à cette seconde infor­ma­tion que j’évoquais plus haut : Notre atten­tion à nous, les humains, ne dépas­se­rait pas huit secondes. Soit une seconde de moins que toi, mon pois­son rouge, et quatre de moins qu’il y a quinze ans. Cet exploit, nous le devons aux écrans, à leur capa­ci­té à nous dis­traire, à nous pous­ser à être là sans y être, à faire une chose sans y pen­ser, à griller notre cer­velle, notre méla­to­nine répa­ra­trice. Bref, à faire de nous des absents. Et, imman­qua­ble­ment, à force de s’absenter de soi et du monde où nous sommes, on finit par s’absenter de la vie, un jour ou l’autre. Le remède – pro­vi­soire – devient le poison.

Ain­si donc, cher pois­son rouge, sans le vou­loir expres­sé­ment, nous avons pris modèle sur toi. L’écran est deve­nu notre bocal, notre hori­zon de plus en plus, notre machine à ne plus lire vrai­ment les livres impor­tants, à ne plus lire en nous, à sup­por­ter l’insupportable. Com­ment ne plus pen­ser ? L’écran apporte une réponse inédite. Au-delà de cette limite – huit secondes –, notre ticket n’est plus valable, nous nous met­tons en dan­ger de prendre la mesure de ce qu’est deve­nu notre exis­tence, l’insignifiance et pire que ça, le désastre auquel nous par­ti­ci­pons. Vite, vite, un écran de fumée, pas­ser à des choses plus légères, pen­ser à sou­rire pour nos pro­chains sel­fies, mettre à jour notre mur Face­book, twit­ter, liker, nous connec­ter par­tout, tou­jours, à grands ren­forts d’énergies cli­ma­ti­cides, de métaux rares, échap­per d’urgence au temps de rêve­rie, d’ennui, de pré­sence à nos pro­fon­deurs, à nos sem­blables de chair et de vive voix… Faire mille et une choses à la fois pour oublier le grand vide et notre grand écart au-des­sus du grand vide. Se dire que, mal­gré tout, la toile qui nous étouffe a du bon et qu’il ne tient qu’à nous d’en faire un outil d’émancipation, comme si nous maî­tri­sions quoi que ce soit dans la méga-machine qui domine. Ne plus voir ce qu’il y a de sor­dide dans la mar­chan­di­sa­tion, la « ser­vi­ci­sa­tion » – pour ne pas dire la sévi­ci­sa­tion – de chaque moment de l’existence.

Huit secondes pour ne pas deve­nir fou, dans nos bocaux à quatre roues, à micro-ondes, à écrans plats, à emplois inutiles et nui­sibles, à per­fu­sions chi­miques. Huit secondes aujourd’hui et com­bien demain ? Sept, six, cinq… Le compte à rebours de notre décer­ve­lage a com­men­cé. Et j’ai bien peur que notre mémoire, notre dis­cer­ne­ment, nos capa­ci­tés cog­ni­tives, notre âme, connaissent une évo­lu­tion sem­blable. Heu­reu­se­ment, plus nous sommes abru­tis, plus les objets qui nous entourent deviennent intel­li­gents ; ils se sou­viennent pour nous, décident et pensent à notre place. Bien­ve­nue par­mi les mira­dors et les garde-chiourmes élec­tro­niques. Sou­riez, vous êtes irra­dié, empoi­son­né, loca­li­sé, fli­qué, géré, pilo­té à dis­tance. Mais réjouis­sez-vous, tout cela est pro­gres­siste et inno­vant. Et on ne peut pas être contre le pro­grès et l’innovation, n’est-ce pas ?

Alors quoi ? Alors la vie n’est pas dans un bocal de verre ou de plas­ma. Tout à l’heure, je vais rejoindre Pas­cal, de retour du grand vide. Nous allons mar­cher sous les arbres. Je t’emporterai avec moi et je te dépo­se­rai dans une mare où nagent d’autres pois­sons de ta famille.

J’ai débran­ché les écrans entre moi et la vie. J’essaie d’être là où je suis, dans chaque chose, chaque pen­sée qui m’habite. Je réap­prends, un peu comme on réap­prend à mar­cher après une longue période immo­bile. Je reviens vers la vie. C’est ce que je te sou­haite aussi.

Fré­dé­ric Wolff


Source : http://fabrice-nicolino.com/index.php/?p=2063

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3 comments
  1. On.
    S’en.
    Fout.
    De com­bien est la mémoire d’un pois­son, ou celle d’un humain, ou de si la boite de gélules était vide ou presque vide.
    Ce qui importe, c’est que Pas­cal est là, avec autant de noms qu’il y a de per­sonnes dans notre socié­té d’a­lié­na­tion par la technologie.

  2. Huit seconde, les écrans : un som­met de diver­tis­se­ment Pascalien !
    Vite se diver­tir, détour­ner son atten­tion, pour ne pas pen­ser à l’important…

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