Il y a quelques jours, lors de l’émission qu’elle tient sur la chaîne YouTube du média Blast (média indépendant, alternatif, autonome, révolutionnaire, turlututu chapeau pointu), Paloma Moritz a reçu les deux auteurs d’un livre sorti en 2022 aux États-Unis, et publié en français l’an passé sous le titre Tout pour tout le monde : Une histoire orale de la Commune de New York 2052-2072 (éditions Argyll, 2024).

Le livre est donc co-écrit par deux personnes : M.E. O’Brien et Eman Abdelhadi. Mais contrairement à ce qu’affirme Paloma Moritz, il ne s’agit pas de « deux autrices ». Il s’agit d’un auteur et d’une autrice. Un homme et une femme. Enfin, un homme-qui-se-dit-femme et une femme. O’Brien est en effet un homme qui se dit « femme trans ».
Titulaire d’un doctorat de sociologie obtenu à l’université de New York, O’Brien travaille comme psychothérapeute à New York et est apparemment en formation pour devenir psychanalyste. Voici comment il se présente dans un podcast :
« Je suis une femme, je pense que c’est mon identification principale, et évidemment trans. Je suis une femme trans. Ma présentation de genre se situe en quelque sorte sur le spectre butch version douce. Je m’inspire de l’histoire du butch et de la fem’, et c’est ainsi que je m’identifie en termes de genre. »
Eman Abdelhadi, elle, est une (vraie) femme, professeure de sociologie à l’université de Chicago.
Par un heureux hasard, dans leur livre – Tout pour tout le monde –, la première personne fictive interviewée se trouve être un homme-qui-se-dit-femme (« femme trans ») appelé Miss Kelley, également « travailleuse du sexe ». À travers Kelley, les deux fabulistes formulent une apologie de la prostitution. O’Brien et Abdelhadi font partie du camp qui considère que la prostitution n’est pas une ignoble forme d’exploitation sexuelle, mais un travail relativement comme les autres, un « travail du sexe ». A travers Kelley, la prostitution est présentée comme une vocation visant à « prendre soin des gens », à s’assurer que tout le monde ait accès à « du sexe ».
Dans le merveilleux futur écologique et égalitaire que le roman promeut, la prostitution existe toujours (pourquoi chercher à abolir un travail aussi formidable ?!). Cependant, elle n’est plus qualifiée de « travail du sexe » mais de « travail tactile ». Et l’argent ayant été aboli,
« des tas de filles ont arrêté de baiser et n’ont jamais regardé en arrière, ou elles se sont retirées, ou sont devenues ingénieures agricoles, et c’est très bien comme ça. Mais beaucoup sont restées au travail. Moi aussi, j’aimais plutôt bien être une tactile, c’était comme une échappatoire au stress des débats sur la distrib’ alimentaire. Au début, on considérait ça comme de la kinésithérapie pour les personnes handicapées. Par exemple, si on connaissait quelqu’un qui ne trouvait personne pour baiser à cause de l’aspect de son corps, une fille se portait volontaire pour travailler avec. […] Beaucoup de filles se sont formées à la thérapie, à aider les gens à parler grâce au sexe. »
Je récapitule. La prostitution, c’est une noble vocation visant à « prendre soin des gens », c’est un « travail tactile », c’est « de la kinésithérapie pour les personnes handicapées ». O’Brien et Abdelhadi célèbrent même « l’expérience et les compétences qui [vont] avec le tapin ». La prostitution, c’est une formation, un cursus social. Dans la glorieuse utopie qu’entrevoient O’Brien et Abdelhadi, « le travail du sexe – je veux dire, le travail tactile – est devenu une sorte de thérapie holistique, qui intègre tous ces différents genres de soins ». Si, avec ça, les hommes n’adhèrent pas au projet…
Sur Blast, l’émission que tient Paloma Moritz est une rubrique écologie. Alors quid de l’écologie ? Eh bien, sur ce sujet, les idées du livre d’O’Brien et Abdelhadi sont encore plus catastrophiques. L’avenir éco-démocratique qu’imaginent les deux fabulistes repose entièrement sur une infrastructure technologique massive et opaque, héritée du capitalisme industriel mais miraculeusement affranchie de ses exigences en matière de division spécialisée et hiérarchique du travail. Il s’agit d’un monde sans argent, sans salariat, sans État (en théorie, évidemment), mais avec des ascenseurs spatiaux, des colonies lunaires et martiennes, des implants d’augmentation (des sortes de smartphones implantés dans le cerveau), et une coordination planétaire par forums numériques et assemblées libres connectées. L’intelligence artificielle et d’autres techniques connexes sont utilisées pour collecter et analyser des données afin de soutenir un système mondial de production et de distribution.
Dans le lumineux futur que les fabulistes nous font miroiter, la vieille croyance séculaire dans une réappropriation démocratique des moyens de production est devenue – par quel biais, précisément, nous n’en saurons presque rien – réalité. L’infrastructure high-tech a enfin été « communisée ». Les humains augmentés du futur se sont débrouillés « pour améliorer la technologie et la faire avancer, et, en bout de course, pour communiser l’espace ». Ils ont en effet découvert « que l’exploration spatiale pouvait être bien moins consommatrice en ressources, et plus accessible ». Et ont alors décidé de construire un « ascenseur spatial » à Quito.
Autrement dit, ce roman met en scène le fantasme – le mythe – technologiste de base. L’idée selon laquelle la technologie serait « neutre » ; l’idée selon laquelle tout dépendrait de comment on s’en sert et de qui s’en sert ; l’idée selon laquelle notre salut réside dans la technologie.
Bien évidemment, ce roman d’une bêtise navrante n’examine pas une seconde en détail les implications sociales et matérielles de la technologie. Il ignore soigneusement toute l’analyse technocritique (des anarchistes naturiens à PMO, en passant par Simone Weil, Jacques Ellul, etc.).
Paloma Moritz présente le livre d’O’Brien et Abdelhadi de manière élogieuse, comme une sorte de source d’inspiration pour penser des alternatives au capitalisme. On se pince pour y croire. Comment peut-on faire la promotion de ce tissu d’inepties technologistes et transhumanistes ? Surtout après avoir reçu (entre autres) Célia Izoard afin de promouvoir son essai La Ruée minière au XXIe siècle : Enquête sur les métaux à l’ère de la transition (Le Seuil, 2024).
Paloma Moritz semble avoir autant de cohérence politique et intellectuelle qu’un chewing-gum.
Mais Paloma Moritz vient de la haute. Son père, Christophe Moritz, est le fondateur et directeur de la marque Hypsom, spécialisée dans la conception et la vente de literie haut de gamme, fabriquée en France. Sa mère, Anne-Colombe de la Taille, est la fille d’Emmanuel de la Taille-Lolainville, décédé en 2021, qui était un célèbre journaliste et producteur de télévision (passé par l’ORTF, l’AFP, TF1, etc.), membre d’une famille subsistante de la noblesse française. Paloma Moritz est apparemment très admirative de son grand-père maternel. Elle le décrit comme « un de ces êtres parés d’un habit de lumière, brillant et toujours à l’écoute », et explique : « Il m’a soutenu sans relâche dans ma carrière de journaliste, son regard m’a donné des ailes pour prendre confiance. »
Ceci explique-t-il cela ? Sans doute en partie. Quand on vient de la haute, qu’on passe par Sciences Po Paris, etc., on n’est pas orienté∙e vers une critique radicale du monde tel qu’il est. Paloma Moritz accorde des interviews au Monde, au Nouvel Obs, participe à toutes sortes de festivals typiques du greenwashing (en 2024, Paloma Moritz était la marraine des Francofolies de la Rochelle, aux côtés de Cyril Dion).
Une dernière chose, assez étrange. Depuis la fin de l’année 2020, Paloma Moritz dirige la SAS PALOMA, une société de conseil créée en 2018 par Patrice Allain-Dupré (qui a abandonné la présidence de la compagnie au profit de Moritz).
Patrice Allain-Dupré, diplômé de Sciences Po Paris, est le propriétaire de l’île privée de Saint-Riom, en Bretagne, une île que le média breton Splann décrit comme « promise à un mouvement catholique soupçonné de dérives sectaires et soutenu par Vincent Bolloré. L’histoire révélée par Enquêtes d’actu et La Presse d’Armor se déroule dans l’anse de Paimpol sur la commune de Ploubazlanec (22). » Celles et ceux que cela intéresse peuvent consulter l’article d’investigation publié en octobre 2024 sur le site d’Enquêtes d’actu.
Patrice Allain-Dupré est aussi le fondateur d’ESL & Network, une compagnie de conseil qui se présente comme « l’un des leaders français et européens de l’intelligence économique, de l’accompagnement stratégique et des affaires publiques » et qui possède des bureaux à Bruxelles, Dubaï et Rabat.
Quelle relation lie Patrice Allain-Dupré et Paloma Moritz ? Je n’en sais rien, mais l’affaire est intrigante. Pour une journaliste écologiste qui professe un ancrage à gauche, être liée de la sorte à un tel individu, c’est assez original.
Nicolas Casaux