Le texte qui suit est tiré du livre de Lewis Mumford "Techniques et civilisation", et correspond à un sous-chapitre intitulé "Le sport et les dieux au stade".

Les mou­ve­ments roman­tiques furent une com­pen­sa­tion impor­tante de la machine parce qu’ils atti­raient l’attention sur les élé­ments essen­tiels de la vie qui avaient été exclus du cadre méca­nique du monde. Eux-mêmes ras­sem­blaient quelques maté­riaux pour une syn­thèse plus riche. Il y a tou­te­fois dans la civi­li­sa­tion moderne toute une série de fonc­tions com­pen­sa­trices qui, loin de rendre pos­sible une meilleure inté­gra­tion, ne servent qu’à sta­bi­li­ser l’état exis­tant — et qui, en fin de compte, font par­tie de l’embrigadement même quelles sont cen­sées com­battre. La plus impor­tante de ces ins­ti­tu­tions est sans doute le sport popu­laire. On peut défi­nir ce genre de sport comme une pièce de théâtre dans laquelle le spec­ta­teur importe plus que l’acteur, et qui perd une bonne par­tie de son sens lorsqu’on joue le jeu pour lui-même. Le sport popu­laire est avant tout un spec­tacle.

À la dif­fé­rence du jeu, le sport popu­laire implique géné­ra­le­ment le hasard et le risque mor­tel par­mi ses prin­ci­paux consti­tuants. Au lieu de se pré­sen­ter spon­ta­né­ment, comme dans l’ascension d’une mon­tagne, le hasard doit s’accorder aux règles du jeu et aug­men­ter au moment où le spec­tacle com­mence à ennuyer les spec­ta­teurs. Le jeu se ren­contre, sous une forme ou sous une autre, dans toutes les socié­tés humaines et chez un grand nombre d’espèces ani­males. Le sport au sens d’un spec­tacle de masse, avec la mort comme sti­mu­lant sous-jacent, appa­raît lorsqu’une popu­la­tion a été entraî­née, embri­ga­dée et dépri­mée à tel point qu’il lui faut par­ti­ci­per, au moins par per­sonnes inter­po­sées, à des démons­tra­tions de force, d’habileté ou d’héroïsme afin de main­te­nir son sens de la vie, ter­ni. Les jeux du cirque et, si les spec­tacles manquent encore de piment, les exploits sadiques et le sang sont carac­té­ris­tiques des civi­li­sa­tions déca­dentes : Rome sous les Césars, le Mexique au temps de Mon­te­zu­ma, l’Allemagne sous les nazis. Ces formes de viri­li­té et de bra­vade par sub­sti­tu­tion sont les signes les plus sûrs d’une impuis­sance col­lec­tive et de vœux mor­bides. On trouve par­tout aujourd’hui [en 1934] les symp­tômes dan­ge­reux de cette ultime déca­dence de la civi­li­sa­tion machi­niste sous l’aspect des sports popu­laires.

L’invention de nou­velles formes de sport et la conver­sion du jeu en sport sont les deux marques dis­tinc­tives du XXe siècle. Le base-ball est une illus­tra­tion de la pre­mière, la trans­for­ma­tion du ten­nis et du golf en tour­nois, un exemple de la seconde. À l’inverse du jeu, le sport existe dans notre civi­li­sa­tion méca­nique, même dans sa mani­fes­ta­tion la plus abs­traite : la foule qui n’assiste pas aux matchs de foot­ball se ras­semble dans la métro­pole autour des résul­tats spor­tifs. Si le spec­ta­teur ne peut voir l’aviateur ter­mi­ner un vol record autour du monde, il écoute à la radio le repor­tage de son arri­vée et entend les accla­ma­tions fré­né­tiques de la foule sur la piste. Si le héros tente d’échapper aux récep­tions et parades publiques, il est consi­dé­ré comme un tri­cheur. Par­fois, notam­ment dans les courses de che­vaux, les élé­ments peuvent se résu­mer aux noms et aux paris. La par­ti­ci­pa­tion ne va pas plus loin que le jour­nal et le pari mutuel, pour­vu que l’élément de hasard s’y trouve. Puisque le but prin­ci­pal de notre rou­tine méca­nique dans l’industrie est de réduire le domaine du hasard, c’est dans la glo­ri­fi­ca­tion du hasard et de l’inattendu par le sport que les élé­ments exclus par la machine reviennent à la vie, avec une charge accu­mu­lée d’émotion. Dans les formes récentes de sports popu­laires, comme les courses d’avions ou d’automobiles, le fris­son du spec­tacle est inten­si­fié par la pro­messe de mort ou de bles­sure mor­telle. Le cri d’horreur qui s’échappe de la foule quand la voi­ture se retourne ou que l’avion s’écrase au sol n’est pas un cri de sur­prise, mais d’attente satis­faite. N’est-ce pas, au fond, pour l’excitation de ce goût du sang que l’on orga­nise ces com­pé­ti­tions et qu’elles ont un public nom­breux ? Grâce au ciné­ma par­lant, ce spec­tacle et ce fris­son se répètent dans des mil­liers de salles du monde entier, comme un simple Inci­dent dans la pré­sen­ta­tion des nou­velles de la semaine. Ain­si, l’ac­cou­tu­mance au sang, à la mort et au sui­cide accom­pagne-t-elle l’expansion de la machine et, à force de répé­ti­tion, encou­rage la demande pour des démons­tra­tions de vio­lence plus mas­sives et déses­pé­rées.

Le sport pré­sente trois élé­ments prin­ci­paux : le spec­tacle, la com­pé­ti­tion et les per­son­na­li­tés des gla­dia­teurs. Le spec­tacle intro­duit lui-même l’élément esthé­tique qui fait si sou­vent défaut dans l’environnement indus­triel paléo­tech­nique. La course ou le jeu s’accomplissent au milieu de spec­ta­teurs ras­sem­blés en masse. Les mou­ve­ments de cette foule, ses cris, ses chants, ses encou­ra­ge­ments sont l’accompagnement constant du spec­tacle. Elle joue le rôle du chœur antique dans le nou­veau drame de la machine, annon­çant ce qui va se pro­duire et sou­li­gnant les moments-clés du com­bat. Par sa place dans le chœur, le spec­ta­teur trouve un délas­se­ment par­ti­cu­lier. Géné­ra­le­ment pri­vé de tout contact phy­sique étroit par son tra­vail imper­son­nel, il est désor­mais pris dans un groupe pri­mi­tif indif­fé­ren­cié. Ses muscles se contractent ou se détendent au cours du jeu, sa res­pi­ra­tion s’accélère ou se ralen­tit, ses hur­le­ments aug­mentent l’excitation du moment et son sens per­son­nel du drame. Dans les moments de fré­né­sie, il tape dans le dos de son voi­sin, ou l’embrasse. Le spec­ta­teur a l’impression de contri­buer par sa pré­sence à la vic­toire de ses favo­ris et, sou­vent, davan­tage par hos­ti­li­té envers l’ennemi que par encou­ra­ge­ment de ses amis, il exerce effec­ti­ve­ment une action sur la com­pé­ti­tion. Il se libère du rôle pas­sif qu’il a joué : prendre des ordres et les exé­cu­ter auto­ma­ti­que­ment, deve­nir un pion. Dans le stade, le spec­ta­teur a l’illusion d’être com­plè­te­ment mobi­li­sé. D’ailleurs, le spec­tacle en soi est l’une des plus riches satis­fac­tions du sens esthé­tique que la civi­li­sa­tion machi­niste puisse offrir à ceux qui ne connaissent pas d’autre forme de culture. Le spec­ta­teur connaît le style de ses favo­ris, de la même façon que le peintre connaît la fac­ture et la palette de son maître, et il réagit aus­si bien au bon score du joueur qu’au spec­tacle esthé­tique. Cet aspect a été déve­lop­pé dans la cor­ri­da, mais il appar­tient évi­dem­ment à toutes les formes de sport. Reste cepen­dant un conflit entre le désir d’une per­for­mance humaine et celui d’un dénoue­ment bru­tal : bles­sure ou mort d’un ou de plu­sieurs anta­go­nistes.

Dans la com­pé­ti­tion, deux élé­ments entrent en conflit : le hasard et le record. Le hasard est ce qui sti­mule l’excitation du spec­ta­teur et aug­mente son goût du risque : les courses de chiens ou de che­vaux sont aus­si effi­caces dans ce domaine que les jeux qui impliquent une impor­tante per­for­mance humaine. Mais les habi­tudes du régime de la machine sont aus­si dif­fi­ciles à com­battre dans le sport que dans le com­por­te­ment sexuel. De là vient l’un des élé­ments les plus signi­fi­ca­tifs du sport moderne : le fait que l’intérêt abs­trait pour les records spor­tifs est deve­nu l’une de ses prin­ci­pales pré­oc­cu­pa­tions. Dimi­nuer d’un cin­quième de seconde le temps d’une course, tra­ver­ser la Manche vingt minutes plus vite qu’un autre nageur, res­ter en l’air une heure de plus que son rival, tout cela entre dans la com­pé­ti­tion, et fait d’une lutte un com­bat dans lequel le véri­table adver­saire n’est autre que le record pré­cé­dent. Le temps rem­place le rival visible. Quel­que­fois, dans les mara­thons de danse par exemple, le record devient une prouesse absurde : le plus stu­pide et le plus hor­rible des spec­tacles inhu­mains. Avec la pro­fes­sion­na­li­sa­tion des pra­tiques spor­tives, l’élément hasard est encore réduit. Le sport, qui à l’origine était un drame, devient un spec­tacle. À ce stade de spé­cia­li­sa­tion, toute l’épreuve est arran­gée de façon à faci­li­ter la vic­toire du favo­ri. Les autres concur­rents sont pour ain­si dire jetés aux lions. Au lieu du fair-play, la règle devient celle du suc­cès à tout prix.

Fina­le­ment, en plus du spec­tacle et de la com­pé­ti­tion, et dis­tin­guant plus for­te­ment encore le sport du jeu, appa­raît sur la scène, tel un nou­veau type de héros popu­laire, le joueur ou spor­tif pro­fes­sion­nel. II est aus­si poin­tu dans sa pro­fes­sion qu’un sol­dat ou un chan­teur d’opéra : il repré­sente la viri­li­té, le cou­rage, la maî­trise — tout cet art d’exercer et de com­man­der son corps qui a une part minime dans le nou­veau régime machi­niste. Si ce héros est une femme, elle doit avoir les qua­li­tés d’une Ama­zo­nienne. Le héros spor­tif repré­sente les ver­tus mas­cu­lines, le com­plexe de Mars, tout comme l’actrice de ciné­ma ou la beau­té des concours de maillots de bain repré­sentent Vénus. Il fait preuve de cette adresse par­faite à laquelle l’amateur aspire en vain. Au lieu d’être consi­dé­ré comme un être ser­vile et indigne, à cause de la per­fec­tion même de ses efforts phy­siques, comme les Athé­niens du temps de Socrate consi­dé­raient les ath­lètes et dan­seurs pro­fes­sion­nels, le nou­veau héros repré­sente le sum­mum des efforts de l’amateur, non du plai­sir, mais de l’efficience. Le héros est magni­fi­que­ment payé pour ses efforts, récom­pen­sé par les louanges et la publi­ci­té, et il res­taure ain­si le lien du sport avec cette exis­tence mer­can­tile à laquelle il est sup­po­sé appor­ter un sou­la­ge­ment — il le res­taure et, par là même le sanc­ti­fie. Les quelques héros qui résistent à cette vul­ga­ri­sa­tion — comme Charles Lind­bergh — perdent la faveur popu­laire, ou du moins celle des jour­na­listes, car ils ne jouent que la par­tie la moins impor­tante du jeu. Le héros spor­tif, pour avoir vrai­ment du suc­cès, pour satis­faire la masse, doit être à mi-che­min entre l’entremetteur et le pros­ti­tué.

Le sport, dans cette socié­té machi­niste, n’est plus un simple exer­cice dont la seule récom­pense serait le plai­sir du jeu : c’est une affaire d’argent. Des mil­lions sont inves­tis dans les stades, l’équipement et les joueurs, et la pré­ser­va­tion du sport est aus­si impor­tante que le main­tien de tout autre méca­nisme lucra­tif. La tech­nique du sport popu­laire conta­mine les autres acti­vi­tés : les expé­di­tions scien­ti­fiques, les explo­ra­tions géo­gra­phiques sont conduites comme une course ou une lutte — et pour la même rai­son. Affaire com­mer­ciale, loi­sir ou spec­tacle popu­laire, le sport est tou­jours un moyen : même lorsqu’il est réduit à des exer­cices ath­lé­tiques ou mili­taires exé­cu­tés en grande pompe dans un stade, le but est tou­jours de ras­sem­bler une foule record de par­ti­ci­pants et de spec­ta­teurs et de jus­ti­fier ain­si du suc­cès ou de l’importance du mou­ve­ment qui est repré­sen­té. Ain­si le sport, qui à l’origine fut vrai­sem­bla­ble­ment une réac­tion spon­ta­née contre la machine, est deve­nu l’un des devoirs de masse à l’âge de la machine. Il fait par­tie de l’enrégimentement géné­ral de la vie — pour les pro­fits pri­vés ou les exploits natio­na­listes —, son exci­ta­tion ne lui pro­cu­rant qu’un sou­la­ge­ment tem­po­raire et super­fi­ciel. Le sport a fini par être l’une des réac­tions les moins effi­caces contre la machine. Il n’y a qu’une seule autre réac­tion dont le résul­tat final est moins effi­cace : elle est à la fois la plus ambi­tieuse et la plus dévas­ta­trice. La guerre.

Lewis Mum­ford

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