TotalEnergies baillônne le Collège de France : et alors ?

La nouvelle suivante a récemment fait le tour des médias :

Beaucoup, dans les rangs de la gauche et des écologistes, s’en sont vivement offusqués. Comme si, tout d’un coup, le Collège de France, une institution si géniale et si chère à la gauche et aux écologistes, se faisaient corrompre par de vils intérêts.

En réalité, le Collège de France, c’est l’élite de l’institution universitaire française, un haut lieu de fabrication et de perpétuation des idées dominantes, où les plus pédants et ambitieux des mandarins du monde académique maximisent leur capital symbolique, engrangent des rentes de prestige et définissent le pensable.

Dans leur enquête parue au début des années 80 (Les Intellocrates : expédition en Haute Intelligentsia), Hervé Hamon et Patrick Rotman discutent évidemment du Collège de France. Ils notent :

« Oui, que peut-on désirer de plus quand on est libre de ses recherches, assuré d’un salaire décent (environ 12 000 F mensuels pour un directeur d’études au faîte de sa carrière) […] fréquemment invité à l’étranger, livré à soi-même cinq mois par an et à ses étudiants guère plus de sept, et tout cela jusqu’à la retraite ? On désire entrer au Collège de France.

Cette vénérable maison (fondée par François Ier pour soutenir Guillaume Budé contre la Sorbonne) n’est pas seulement une maison de repos. Certes, les cadences n’y sont pas infernales : un professeur au Collège dispense son enseignement à raison de 2 heures par semaine treize fois l’an, soit 26 heures au total (dans une université, l’assiduité normale est quadruple). Et le prix de ces riches heures est élevé : on atteint ici les revenus plafonds de la fonction publique, au-delà de 250 000 F par année.

Mais ce qui distingue le Collège de l’Université excède le train de vie et Le confort. Le Collège de France n’a été rattaché à l’Éducation nationale qu’en 1852. Son statut est plus comparable à celui d’une académie qu’à celui d’un établissement d’enseignement. Il faut, là aussi, battre campagne, rendre visite, obtenir des parrainages. Les chaires sont rares (52), les élections disputées, les scientifiques — lorsqu’ils font bloc — arbitrent les scrutins.

Les analogies avec l’École des hautes études sont frappantes. Voilà une institution périphérique, maîtresse de sa vie interne, pluridisciplinaire, qui ne prépare à aucun examen et bannit la simple vulgarisation, et où l’on pénètre par la vertu du suffrage aristocratique. L’articulation est en quelque sorte naturelle, d’autant que le cumul des fonctions est admis. Raymond Aron, Emmanuel Le Roy Ladurie (lequel — c’est tout un symbole — a hérité de la chaire d’histoire de la civilisation moderne occupée par Lucien Febvre de 1933 à 1949 puis par Fernand Braudel de 1950 à 1972), Claude Lévi-Strauss, Jean-Pierre Vernant se partagent ainsi entre le boulevard Raspail et la rue des Écoles. Mais, outre les avantages temporels mentionnés plus haut, le Collège confère à ses cardinaux un surcroît de prestige spirituel lié à l’unicité ou la quasi-unicité du poste : l’anthropologie, par exemple, compte deux chaires au Collège (celles de Claude Lévi-Strauss et de Jacques Ruffié) pour une vingtaine de directions d’études à l’École. Enfin, au sein de cette dernière, existe une longue filière de promotion interne tandis que le Collège de France recrute directement et exclusivement au plus haut niveau (sans condition, toutefois, de grades universitaires).

Il se crée donc, dans le cercle étroit de l’élite des élites, un cercle plus restreint encore qui, par ce fait même, devient source de concurrence, visée de stratégies complexes. Peu d’éligibles virtuels, à l’École, abordent la question avec humour et décontraction. Tel directeur d’études, qui détient à l’EHESS un bon poste d’observation et qui, lui, annonce qu’il n’est pas et ne sera pas “candidat”, s’amuse de cette agitation : “Le Collège de France sacre moins des grands érudits que des vedettes portées par une vague de snobisme ou introduites dans les réseaux ultra-chics de la haute intelligentsia. C’est le sommet, le temps s’arrête, mais il n’y a pas de véritable esprit de l’institution.” Cette voix est fort solitaire, surtout chez ceux qui ont l’étoffe d’un postulant.

Et ceux qui “y” sont, comment expliquent-ils leur démarche ? Emmanuel Le Roy Ladurie, qui n’est pas suspect de flemme, invoque précisément l’écran protecteur que constituent les murs du Collège : “On est hors du flux étudiant, abrité de la crise. La Sorbonne aujourd’hui, c’est la gare Saint-Lazare.” Autant de gagné pour de patients séjours sous les lampes vertes de la Bibliothèque nationale. L’argument est solide mais comporte un revers. Qui ne souhaite intégrer à son jury de thèse le nom d’une de ces étoiles qui font frissonner la France cultivée ? Le maître qui prend de la hauteur est poursuivi, harcelé, en proportion de la distance qu’il essaie de grignoter.

En fait, c’est pour la plupart un problème de standing. Quand Fernand Braudel a été élu en 1950, aucun séisme n’a salué la nouvelle. Puis il y a eu Jacques Berque en 1955, Claude Lévi-Strauss en 1959, François Jacob en 1965. Là où sont les dieux, là est Olympe. Ou, en termes moins surannés : ce qui est bon pour Roland Barthes est bon pour vous. Sur la lancée des années soixante, le courant s’est accéléré : tour à tour, Michel Foucault (1969), Raymond Aron et Georges Duby (1970), Jacques Ruffié (1972), Emmanuel Le Roy Ladurie (1973), Jean-Pierre Vernant (1975) ont été admis dans le sanctuaire. Ou plutôt, le Collège est devenu sanctuaire dès lors que les célébrités de l’intelligentsia universitaire, cherchant à y être élues, l’ont élu comme tel.

Quand on parvient à un pareil degré de concentration glorieuse, l’impératif mondain cède à l’enjeu cérébral. Pierre Bourdieu, par exemple, est tout le contraire d’un mondain — sa personne et son œuvre l’attestent. Mais il est entré au Collège de France parce qu’à ses yeux un capital intellectuel était en cause. “Personnellement, je m’en moque, déclare-t-il, mais socialement je ne puis m’en moquer. C’est un des seuls lieux qui soient prestigieux sans être académiques.” Le tourment de Pierre Bourdieu, c’était que son ennemi intime, Alain Touraine, était également sur les rangs. Or, la règle veut qu’il y ait un vainqueur et un vaincu, et que le vainqueur tue le vaincu. Bourdieu, adversaire déclaré des pompes et des afféteries du milieu, s’est néanmoins porté en avant (“On peut être prétendant au Collège sans se déshonorer, contrairement à l’Académie française”, plaide-t-il comme pour se justifier). Le tournoi s’est déroulé au début de 1981. Alain Touraine l’a rudement perdu par 10 voix contre 22 à son rival. À travers deux hommes, deux carrières, et pour une distinction totalement réduite à son cours symbolique, deux orientations de la sociologie se sont affrontées en champ clos. Le Collège de France sert aussi à cela.

En tout cas, ces péripéties réduisent à néant la fable qui court beaucoup les campus, selon laquelle les professeurs, privés depuis longtemps du rôle politique qu’ils remplissaient sous la IIIe République, sont en train de voir fondre leur aura intellectuelle. Tout indique, à l’inverse, que les penseurs du moment sont issus de l’Université. L’enquête menée par Bernard Pivot pour isoler “les quarante-deux premiers intellectuels français” est sans doute peu sûre dans le classement qu’elle établit (il ne s’agissait que d’un divertissement littéraire) mais éloquente dans l’échantillon qu’elle retient : les universitaires sont là, en tête et en peloton serré. Gilles Lapouge, commentant ce résultat, souligne la netteté du phénomène : “Si l’on voulait, en dépit de tout, débusquer un maître à penser dans nos années, ce maître ne serait pas un homme mais une institution, l’Université, et, dans cette Université, un temple : le Collège de France.” »

Le Collège de France est financé par TotalEnergies ? La belle affaire. Le Collège de France n’a jamais été un bastion de la subversion intellectuelle. Seulement un organe sophistiqué de légitimation du pouvoir, où l’on pense à l’intérieur des limites fixées par ceux qui, possédant les moyens de production en général, possèdent aussi ceux de la production intellectuelle, idéelle, comme l’avaient remarqué Marx il y a bien longtemps.

Nicolas Casaux

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2 comments
  1. Pour un demi million d’euros, je peux à jamais ne plus laisser de commentaires désobligeant contre leurs sales activités à ces bisounours… de toute façon, ils n’en ont rien à battre. Ils ont une adresse où envoyer nos iban ?
    Merde à la fin, m’sieur Pouyanné, moi aussi ch’uis ‘achement corruptible (et affamé) ! Pas besoin de se faire mousser chez les têtes d’ampoule ou de chialer dans les chambres tout le temps, de la proximité que diable !

  2. Bonsoir,
    Je trouve excessive votre charge sur le Collège France. Je ne suis ni un familier des lieux, ni des retransmissions. Mais, j’ai écouté cette année, à plusieurs reprises, chacune des leçons délivrées par Wadji Mouawad, invité par Patrick Boucheron, ainsi que les séminaires qui les ont suivies (Eric Phalippou, Sophie Calle, entre autres) avec le bonheur de suivre ces chemins ouverts.
    Ces moments là, en dépit des critiques, justifiées dans l’ensemble, que vous adressez,
    garantissent la pérennité du Collège de France.
    Bien à vous

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