Fracas vs. ATR : retour sur une enquête miteuse (par Nicolas Casaux)

Pour la revue Fracas, deux journalistes formé∙es comme il se doit par les institutions, Lison Segue (diplômée de l’ESJ Lille, passée par Le Monde et Blast) et Grégoire Landoyer (diplômé du CFJ, d’HEC Paris et de Mines Paris PSL), ont réalisé un court reportage visant à exposer la vérité sur le mouvement Anti-Tech Resistance (ATR), mais aussi discuter plus généralement de « technocritique ». Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a à redire. Je les remercie de me donner l’occasion de discuter à nouveau de la gauche et de technologie, et d’évoquer la revue Fracas et son positionnement dans le milieu écolomilitant.

I. Réactionnaire mon cher Watson

D’emblée, Segue et Landoyer affirment qu’ATR est « réactionnaire ». Ils invoquent la définition du terme que donne le Larousse : « personne opposée au progrès, partisan d’un retour vers un état social ou politique antérieur. » Puis une définition proposée par l’historien états-unien Mark Lilla, selon lequel un réactionnaire est « une personne qui identifie un point de bascule où tout a dérapé, et qui oppose un avant idéalisé à un après décadent ».

ATR « coche les cases ». Ils identifient un point de bascule, la révolution industrielle, et idéaliseraient le passé préindustriel.

Seulement, tout de suite, un problème se pose. Une question permet de l’illustrer : est-il indigne que les descendant∙es de peuples exterminés par le colonialisme et l’impérialisme regrettent ce « point de bascule » ? L’idée selon laquelle il serait universellement mauvais d’identifier des points de bascule dans l’histoire et d’estimer qu’à leur suite, les choses ont mal tournées, est éminemment eurocentrée, et plus précisément sociocentrée. Elle est un pur produit des croyances des élites européennes, qui identifient le progrès à l’expansion du capitalisme industriel.

Si l’on considère que la vie était plus démocratique dans certaines sociétés autochtones, comme les Iroquois en Amérique du Nord, ou que l’avènement de certaines technologies rend la démocratie impossible et entrave la liberté humaine, il est compréhensible de vouloir renouer avec un état social antérieur.

(Quid des autres espèces vivantes ? Du point de vue des nombreuses espèces que la civilisation industrielle est en train d’exterminer – baleines bleues, orang-outan, pandas, etc. –, il est certainement possible de repérer des points de bascule, un avant pas forcément « idéal » mais simplement bon, et un après catastrophique.)

Par ailleurs, ce n’est pas parce que l’on identifie des caractéristiques socialement positives dans des sociétés du passé et que l’on estime qu’il serait souhaitable de les reproduire que l’on souhaite revenir à un état social et politique antérieur. Comme le formule Aurélien Berlan : « Puisqu’on ne peut pas faire tourner la roue de l’histoire en sens inverse, je dirais plus précisément qu’il s’agit de renouer avec des techniques et des formes de production délaissées pour recréer des formes de vie moins nocives[1]. »

En outre, ironiquement, selon la conception des journalistes de Fracas, toute la gauche serait réactionnaire. Toute la gauche identifie la révolution industrielle comme le « point de bascule » à partir duquel les émissions de CO2 ont explosé. Et toute la gauche aspire à revenir à des niveaux d’émissions de gaz à effet de serre inférieurs ou égaux à ceux de la période antérieure à la révolution industrielle.

Un peu d’histoire. L’expression « réactionnaire » serait apparu durant la révolution française comme un antonyme de « révolutionnaire ». Le terme désigne, au début du Directoire, en 1795, « les royalistes qui considèrent les institutions monarchiques supérieures à celles produites par la Révolution et contestent du même coup le régime républicain ». Après le Directoire, le mot s’est détaché de son ancrage strictement royaliste pour devenir un terme plus large, flexible, et souvent polémique. Il cesse de viser seulement ceux qui veulent restaurer la monarchie et se met à désigner tout courant politique qui cherche à revenir à un ordre antérieur jugé supérieur. Au XIXᵉ siècle, on l’emploie ainsi pour qualifier non seulement les royalistes, mais aussi les adversaires du suffrage universel, les partisans d’un l’ordre social prétendument « naturel » et qui s’opposent à l’égalité juridique, mais aussi toutes celles et ceux qui refusent les nouveautés économiques, culturelles ou scientifiques que produit le développement du capitalisme industriel.

« Réactionnaire » devient donc un anathème servant à dénigrer les mouvements qui contestent la marche « normale » du progrès du capitalisme industriel. Il vise aussi bien les monarchistes, les ultramontains, les conservateurs sociaux, que celles et ceux qui refusent l’industrialisme, l’expansion du système marchand ou de la domination étatique. Il glisse donc progressivement d’un sens politico-institutionnel (rétablir la monarchie) vers un sens plus vaste : le fait de s’opposer à ce que les forces dominantes présentent comme l’horizon indépassable de la modernité (du capitalisme).

Au XXᵉ siècle, son usage s’étend encore. Le terme devient une arme rhétorique pour disqualifier quiconque s’écarte de l’orthodoxie progressiste (qui constitue en fait l’orthodoxie des défenseurs des progrès du capitalisme, de l’ordre étatique et marchand). Y compris des critiques de gauche visant l’État, la technique ou l’économie. « Réactionnaire » finit alors par désigner moins une doctrine précise qu’une position perçue comme tournant le dos au mouvement supposé irrésistible du progrès — qu’il soit industriel, social ou culturel. Une étiquette élastique, donc, mais dont la fonction reste stable : assigner à l’archaïsme ceux qui refusent la direction prise par le pouvoir et par les institutions de leur époque.

C’est pour ça que le terme est effectivement confus. Parce qu’il sert aussi bien à désigner des royalistes ou des cathos traditionalistes que n’importe quel∙les opposant∙es à n’importe quels développements du techno-monde marchand.

Pour y voir plus clair, il faudrait donc préciser, et distinguer celles et ceux qui défendent ostensiblement des régressions sociales et de celles et ceux qui s’opposent à des développements technologiques qualifiés à tort de « progrès ». Car comme on devrait l’avoir saisi depuis déjà longtemps, le « progrès » technologique (ou progrès du capitalisme technologique) correspond bien souvent à des régressions sociales.

Pourtant, d’après l’équipe de Fracas, si ATR est « réactionnaire », c’est aussi parce que leur perspective n’est pas « seulement technocritique mais anti-technologie », qu’ils ont une « position absolutiste ».

II. De l’art de ne rien comprendre à la question technologique

Selon Segue et Landoyer, il est acceptable de critiquer la technologie, et de parler de technologies démocratiques et de technologies autoritaires. Mais soutenir que la plupart des technologies modernes appartiennent à cette dernière catégorie et sont donc à abandonner (si l’on souhaite concevoir des sociétés réellement démocratiques) serait semble-t-il erroné et réactionnaire. D’après la team Fracas, à l’exception de quelques technologies comme le nucléaire et les data centers, toutes les technologies modernes sont compatibles avec la démocratie (« réappropriables ».

Prétendre comprendre la pertinence de la distinction technologies démocratiques/technologies autoritaires qu’a proposée Mumford, mais affirmer ensuite que seuls le nucléaire et les data centers sont autoritaires, c’est en fait n’avoir rien compris du tout à la critique de la technologie et à la distinction de Mumford.

En outre, d’après l’équipe de Fracas, la quasi-totalité des technologies et des infrastructures industrielles modernes pourraient très bien être rendues écologiques. Landoyer, par exemple, reconnaît que « les chaînes d’approvisionnement actuelles [du système techno-industriel] sont destructrices », mais selon lui, c’est seulement à cause de « l’impératif de rentabilité » et du capitalisme. Ce qui revient à affirmer que ces « chaînes d’approvisionnement » sont « neutres ». Et donc d’une part qu’elles pourraient exister en dehors du capitalisme, et d’autre part qu’elles pourraient devenir respectueuses de la biosphère, soutenables, si elles étaient employées par une organisation sociale non-capitaliste.

Deux postulats extrêmement douteux, et même franchement absurdes.

En l’état des choses, celles et ceux qui défendent l’idée selon laquelle « les chaînes d’approvisionnement modernes » relèvent des technologies autoritaires et sont donc indissociables d’une organisation sociale anti-démocratique et destructrice de la nature ont de leur côté la réalité matérielle, le monde tel qu’il existe, et de solides arguments théoriques. En contraste, celles et ceux qui défendent l’idée selon laquelle « les chaînes d’approvisionnement modernes » sont compatibles avec la démocratie, l’égalité, la liberté et la préservation de la nature n’ont que leurs souhaits, leur foi, leur croyance.

J’y reviendrais.

Pour le moment, je me contenterais de noter que, partant du principe que presque toutes les technologies modernes sont compatibles avec la démocratie et susceptibles d’être rendues écologiques, Segue et Landoyer en viennent (logiquement) à penser que quiconque souhaite le démantèlement de l’ensemble du système industriel n’est qu’un affreux qui souhaite nuire à l’humanité, et donc aussi aux droits des minorités, à commencer par les femmes. Segue et Landoyer remarquent que dans le « monde idéal » d’ATR, « il n’y aurait plus de d’industrie pharmaceutique et donc par exemple plus de pilules contraceptives. Bref, la conséquence c’est que les femmes devraient vivre sans certains droits comme l’IVG, ou la pilule contraceptive. » Ainsi : « ATR défend une vision où de nombreuses minorités perdraient en liberté et en droits si elle venait à se concrétiser. »

Et en effet, si l’on postule que l’IVG et la contraception technomédicales sont des technologies compatibles avec la démocratie, la justice sociale et la préservation de la nature, il est logique de conclure que quiconque s’y oppose est un salaud de réac. Mais toute la question consiste donc à savoir si l’IVG high-tech et la pilule sont bien des technologies potentiellement compatibles avec la démocratie, la justice sociale et la préservation de la nature. Ce qui est loin d’être aussi évident que le supposent Segue et Landoyer.

L’IVG technologique et la pilule reposent sur un enchevêtrement d’industries lourdes – chimie des stéroïdes, pétrochimie, extractions minières, production des principes actifs pharmaceutiques, de l’acier inox médical, plasturgie, verrerie industrielle, numérique, et j’en oublie beaucoup –, ainsi que sur tout un appareillage institutionnel (agences étatiques et supra-étatiques). Elles exigent donc une division et une spécialisation du travail massives et une très forte concentration du pouvoir en mesure de l’administrer. Sa complexité ne peut qu’échapper à une organisation sociale réellement démocratique.

En l’état des choses, rien ne permet de prouver que l’IVG high-tech et la pilule sont des technologies potentiellement compatibles avec la démocratie, la justice sociale et la préservation de la nature. Au contraire, une analyse un peu sérieuse de leurs tenants et aboutissants montre sans l’ombre d’un doute qu’elles appartiennent à la catégorie des technologies autoritaires, c’est-à-dire des technologies fondamentalement incompatibles avec la démocratie et la justice.

Si ces outils ont clairement servi l’autonomie des femmes au sein du monde industriel, ils demeurent profondément enchâssés dans des structures matérielles et politiques qui, elles, ne sont ni démocratiques, ni égalitaires, ni compatibles avec la soutenabilité écologique. Cela ne signifie pas que l’on devrait s’y opposer – en particulier – dans l’immédiat. Seulement qu’à terme, si l’on souhaite réellement défendre la liberté, l’égalité et la nature, concevoir des sociétés démocratiques, nous devrons apprendre à nous passer de ces technologies. Comme de la plupart des autres. Il en va de l’IVG high-tech et de la pilule comme de l’immense majorité des technologies contemporaines.

III. « Droit à l’avortement » et émancipation des femmes

Le discours sur les « droits des femmes » qu’emploient les journalistes de Fracas appelle quelques remarques.

a. Certains courants féministes radicaux, marxistes-autonomes ou anarchistes ont historiquement manifesté une forte méfiance à l’égard du langage des « droits » et de l’État. Dans l’Italie des années 1970, des collectifs comme le Collettivo di Trento, le Collettivo di Santa Croce ou Lotta Femminista soutenaient que « l’avortement n’est pas notre libération » : selon elles, la légalisation risquait d’enfermer la question reproductive dans un dispositif médico-juridique destiné avant tout à gérer la force de travail féminine. Elles considéraient le langage du « droit à l’avortement » comme un outil de contrôle social aux mains de l’État et des médecins, non comme un espace d’émancipation. Leur critique, radicale et matérialiste, voyait dans la légalisation un instrument à double tranchant : certes, elle ôtait aux femmes la menace pénale, mais elle faisait entrer leurs corps dans une nouvelle forme d’administration étatique. D’où l’importance, pour ces groupes, de promouvoir l’autosoin, les pratiques de soutien mutuel, parfois même des formes d’auto-avortement précoce, afin que les femmes acquièrent des techniques et des savoirs qui ne passent pas par l’institution médicale.

Aujourd’hui encore, des juristes et des militantes défendant la sortie complète de l’avortement du Code pénal affirment que le modèle du « droit » s’enferme dans la logique qu’il prétend contester. Il suppose en effet un État qui autorise, encadre, surveille, distributeur de permissions toujours révocables. Pour elles, tant que l’avortement demeure un acte pénalisé sauf exceptions, il reste vulnérable aux retournements politiques, aux gouvernements réactionnaires, et aux stratégies de contournement bureaucratique. La dépénalisation totale, au contraire, vise à rendre l’avortement ordinaire du point de vue juridique, à le traiter comme n’importe quel acte médical de santé sexuelle ou reproductive. Dans cette perspective, garantir l’autonomie réelle des femmes ne passe pas nécessairement par l’octroi d’un « droit » supplémentaire, mais par l’élimination des mécanismes pénaux permettant à l’État d’exercer un pouvoir sur leurs corps.

b. La contraception dans les sociétés du passé demeure un sujet méconnu. John M. Riddle, historien états-unien de la médecine et des savoirs pharmaceutiques, a développé dans ses principaux ouvrages, dont Contraception and Abortion from the Ancient World to the Renaissance (1992, « Contraception et avortement de l’Antiquité à la Renaissance ») et Eve’s Herbs (1997), une thèse considérée comme raisonnable dans sa version minimaliste, selon laquelle de nombreuses sociétés du passé (autochtones y compris) et médiévales connaissaient bel et bien des techniques de contrôle de la fécondité, souvent transmises au sein de réseaux féminins, et dont peu de traces ont été consignées dans les sources écrites. Ces pratiques incluaient l’usage de plantes capables de perturber la fertilité ou de provoquer des avortements très précoces (rue, armoise, silphium, menthe pouliot, carotte sauvage, etc.), dont la pharmacologie moderne confirme les effets potentiels. Riddle ne prétend pas qu’elles étaient sûres ou maîtrisées par toutes, mais qu’elles étaient utilisées à des degrés divers pour espacer les naissances dans des sociétés dépourvues de moyens de contraception modernes.

c. Postuler que l’accès à l’IVG high-tech et à la pilule contraceptive sont des conditions sine qua non des « droits des femmes », ou, pour employer des notions un peu moins floues, des conditions sine qua non de l’égalité entre les sexes ou de la possibilité de vies dignes pour les femmes, c’est affirmer que dans toutes les sociétés autochtones du monde et à toutes les époques, les femmes n’ont jamais eu de vies dignes, et n’ont jamais bénéficié d’un statut social égal à celui des hommes ou seulement acceptable. Il me semble qu’une telle perspective est pour le moins discutable. Dans différentes sociétés autochtones à travers le globe et à différentes époques, les femmes bénéficiaient d’un statut social supérieur à (meilleur que) celui qu’elles ont dans le capitalisme industriel contemporain, et jouissaient de vies plus riches, plus libres, plus épanouissantes[2]. Sans accès à l’IVG high-tech et à la pilule.

IV. Sa sainteté la Science

Les journalistes de Fracas estiment aussi qu’ATR va bien trop loin en souhaitant « abolir la recherche scientifique ». Segue affirme :

« La science est toujours la première institution attaquée lorsqu’il y a un régime fasciste ou autoritaire qui se met en place »

C’est faux. Mais pour le comprendre, il faut préciser un peu. Par « la science », ni ATR ni Segue et Landoyer ne désignent « la connaissance » en général. Dans le discours moderne, le vocable « la science » au singulier, qui émerge au XIXe siècle, comme le montre l’historien des sciences Guillaume Carnino dans L’Invention de la science – la nouvelle religion de l’âge industriel (Seuil, 2015), désigne un complexe d’institutions scientifiques, de pratiques et de disciplines qui se forme sous l’autorité conjointe de l’État et du capitalisme. Et qui ne sert et n’a jamais servi autre chose que le développement de l’État et du capitalisme. « La science » constitue depuis toujours un outil au service de la domination, des riches et des puissants. La science n’a jamais été un instrument démocratique au service du bien commun. Elle n’est pas dissociable des intérêts ayant présidé à son avènement et déterminant encore aujourd’hui ses fins et ses moyens.

Les pères fondateurs de la science moderne travaillaient à la solde de riches dirigeants. Galilée, par exemple, fut soutenu par les Médicis. Newton fut anobli par la Couronne britannique et dirigea la Monnaie de Londres. Boyle et Bacon fondaient explicitement la méthode scientifique dans le cadre d’un projet impérial de domination de la nature, dans une logique coloniale, marchande et extractiviste. Toute sa vie, Léonard de Vinci chercha à plaire à de puissants mécènes — les Sforza à Milan, les Médicis à Florence, François Ier en France, etc. — non pas seulement en peignant des Madones, mais surtout en proposant ses services d’ingénieur militaire, de concepteur de machines de guerre.

La science moderne n’a pas été créée par les volontés démocratiques des populations du monde, dans une volonté d’exprimer le vrai, de défendre le juste et de faire le bien. Elle est née au cœur des empires, dans des sociétés hautement hiérarchiques, au service d’intérêts marchands et de la course à la puissance. Depuis son avènement, ce sont des logiques de puissance, de rentabilité et de contrôle qui orientent les axes de recherche, les choix technologiques, les priorités épistémiques. Et aujourd’hui encore, sous ses dehors prétendument neutres, la science est financée par des budgets d’État fixés par une oligarchie, mais aussi par l’industrie militaire, pharmaceutique, numérique ou énergétique. On n’étudie pas n’importe quoi, de n’importe quelle manière, au nom d’un amour abstrait de la vérité.

Dans La Science, la paix, la liberté (1946), Aldous Huxley notait :

« Au cours des deux ou trois dernières générations, la science et la technologie ont doté les dirigeants politiques qui contrôlent les différents États nationaux d’instruments de coercition d’une efficacité sans précédent. Le char d’assaut, le lance-flammes et le bombardier, pour ne citer que ces instruments, ont rendu absurdes les anciennes techniques de révolte populaire. Par ailleurs, les récentes et stupéfiantes améliorations des moyens de transport et de communication ont considérablement renforcé les capacités de la police. »

Certes, la science a aussi produit les antibiotiques, les vaccins, certaines connaissances médicales précieuses. Mais ces acquis, souvent brandis comme justification globale de la science moderne, sont l’arbre qui cache la forêt de ses ravages. Parce que les bienfaits de la science sont indissociables des désastres écologiques et sociaux qu’elle produit, et d’une société de classes, et d’une vaste division spécialisée et hiérarchique du travail, où la quasi-totalité des individus sont privés de tout pouvoir sur le cours des choses, réduits au rôle de simples exécutants, de consommateurs passifs ou de cobayes involontaires d’innovations qu’ils n’ont ni souhaitées ni décidées.

La science a constitué un moyen crucial de l’avènement de la civilisation techno-industrielle, et est donc une cause majeure de la catastrophe sociale et écologique en cours. La science a produit les machines ayant permis et permettant toujours d’extraire le pétrole du sol, et tous les engins à moteur thermique, de la locomotive au porte-conteneurs, de la moissonneuse-batteuse au char de combat, comme le relevait Huxley. C’est à la science que nous devons l’essor des industries fossiles, du nucléaire, l’existence de la bombe atomique, les LBD, les missiles hypersoniques, les pesticides, les herbicides, les insecticides, les biocides, les caméras de vidéosurveillance, les GLI-F4, les jets privés, les supertankers, les yachts, les polluants éternels, les perturbateurs endocriniens, les pollutions aux métaux lourds et le plastique partout. La science a permis à des sociétés humaines hiérarchiques et inégalitaires, déjà axées sur la puissance, d’exploiter le monde plus vite, plus intensément, plus profondément. Sans la science, pas de réacteur nucléaire, pas de climatiseur, pas d’ordinateur, pas de smartphone, pas de réseau 5G. Pas d’Amazon, pas de Facebook, pas de Google. Pas de chaîne de production robotisée, pas de police algorithmique, pas de biométrie. La science n’a pas seulement permis l’avènement de l’enfer techno-industriel : elle l’a fabriqué.

Les régimes fascistes ou autoritaires ne s’en prennent jamais à la science, ils ne cherchent pas du tout à « abolir la recherche scientifique », au contraire, ils l’utilisent et la développent.

Dans son autobiographie initialement publiée en 1969, parue, en français, sous le titre Au cœur du troisième Reich, Albert Speer, architecte et homme d’État allemand, ministre du Troisième Reich et proche de Hitler, se souvient :

« Le succès de notre action est à porter au compte des milliers de techniciens qui s’étaient jusque-là signalés par la valeur de leurs travaux et à qui fut confiée la responsabilité entière de certaines branches de l’industrie d’armement. Cette responsabilité ranima leur enthousiasme endormi ; ma direction peu conformiste les incita à s’engager davantage. Au fond, j’exploitai cette attitude, fréquente chez les techniciens [ingénieurs], qui consiste à se consacrer à son travail sans se poser de questions. Le rôle du technicien étant apparemment dégagé de tout aspect moral, la technologie apparemment neutre, il n’y eut pendant longtemps de leur part aucune réflexion sur la valeur de leur propre activité. Cette attitude devait avoir des répercussions d’autant plus dangereuses que, dans cette guerre, la technologie prenait une importance de plus en plus grande : le technicien n’était plus en mesure d’apercevoir les conséquences de son activité anonyme[3]. »

Dans sa conclusion, Speer note :

« En tant que principal représentant d’une technocratie qui venait, sans s’embarrasser de scrupules, d’engager tous ses moyens contre l’humanité, j’essayai non seulement de reconnaître mais également de comprendre ce qui était arrivé. Dans mon discours final [à Nuremberg], je déclarai : “La dictature de Hitler fut la première dictature d’un État industriel de l’ère de la technologie moderne, une dictature qui, pour dominer son propre peuple, se servit à la perfection de tous les moyens technologiques. Grâce à des moyens technologiques, tels que la radio et les haut-parleurs, 80 millions d’hommes purent être asservis à la volonté d’un seul individu. Le téléphone, le télex et la radio permirent aux plus hautes instances de transmettre immédiatement leurs ordres aux échelons les plus bas où on les appliqua sans discuter, à cause de la haute autorité qui s’y attachait. De nombreux services et de nombreux commandos reçurent ainsi par voie directe leurs ordres funestes. Ces moyens permirent une surveillance très ramifiée des citoyens, en même temps que la très grande possibilité de garder secrets les agissements criminels. Pour le non-initié, cet appareil d’État peut apparaître comme le fouillis apparemment absurde des câbles d’un central téléphonique. Or, comme ce central téléphonique, une volonté pouvait à elle toute seule l’utiliser et le dominer. Les dictatures précédentes avaient besoin de collaborateurs de qualité, même dans les fonctions subalternes, d’hommes capables de penser et d’agir par eux-mêmes. À notre époque technologique, un système autoritaire peut s’en passer, les seuls moyens d’information lui permettent de mécaniser le travail des organes subalternes. La conséquence en est le type d’individu qui reçoit un ordre sans le discuter.”

Les événements criminels de ces années passées n’avaient pas été dus uniquement à la personnalité de Hitler. La démesure de ces crimes pouvait en même temps s’expliquer par le fait que Hitler avait su le premier se servir, pour les commettre, des moyens offerts par la technologie.

Évoquant alors le danger que pourrait représenter à l’avenir un pouvoir illimité disposant des immenses ressources de la technologie, un pouvoir qui se servirait de la technique mais serait aussi son esclave, cette guerre, poursuivis-je, s’était terminée sur l’emploi de fusées téléguidées, d’avions volant à la vitesse du son, de bombes atomiques, et sur la perspective d’une guerre chimique. Dans cinq ou six ans, on pourrait anéantir en quelques secondes, à l’aide d’un missile atomique servi par au plus dix hommes, le centre de New York et y tuer un million d’hommes, ou, au moyen d’une guerre chimique, déclencher des épidémies et détruire les récoltes. “Plus la technique se développe dans le monde, plus le danger devient grand… En tant qu’ancien ministre d’une industrie d’armement très développée, il est de mon devoir de lancer cet avertissement : une nouvelle grande guerre se terminera par l’anéantissement de la culture et de la civilisation humaines. Rien n’empêchera la science et la technique déchaînées d’accomplir leur œuvre de destruction de l’homme, celle-là même que les techniciens ont commencée de si terrible façon dans cette guerre-ci…”

“Le cauchemar de beaucoup d’hommes, continuai-je, cette peur de voir un jour la technologie dominer les peuples, a failli se réaliser dans le système autoritaire de Hitler. Tout État au monde est aujourd’hui menacé de passer sous le règne terrifiant de la technologie, mais, dans une dictature moderne, cela me semble inéluctable.”[4] »

Partout, les organisations sociales autoritaires, fascistes et autres, utilisent massivement la science. En témoignent les régimes de Trump aux États-Unis, de Poutine en Russie ou de Xi Jinping en Chine. Seulement, ils l’orientent d’une manière légèrement différente des régimes dits « démocratiques ».

Vladimir Poutine affirmait par exemple dans un discours tenu en février 2025, à Moscou, lors d’un forum dédié aux « technologies du futur[5] », qu’il voulait que la Russie soit « un leader dans des domaines clés du développement scientifique et technologique ». Aussi :

« Les entreprises russes sollicitent désormais de plus en plus souvent les conseils de nos scientifiques, qui leur apportent leur aide. […] J’ai déjà déclaré et fixé comme objectif d’augmenter le financement de la science jusqu’à 2 % du PIB. Cela doit être fait en collaboration avec les entreprises. Il est primordial d’orienter tous les investissements supplémentaires vers les domaines prometteurs et innovants du développement scientifique et technologique. […] Tous nos projets visant à forger les solutions d’avenir dans les domaines de la chimie et des sciences des matériaux reposent sur l’immense potentiel de nos écoles scientifiques et d’ingénieurs. Leurs traditions remontent à l’époque de l’Empire russe. J’ai évoqué plus tôt l’Union soviétique, mais ces fondements ont été posés au XIXe et au début du XXe siècle, puis ont continué à évoluer, comme je l’ai souligné, pendant l’ère soviétique. »

Xi Jinping exprime à peu près les mêmes idées vis-à-vis de la science et de la technologie.

Comme je l’ai soutenu plus haut, il existe de très bonnes raisons de vouloir « abolir la recherche scientifique ». Et les militants d’ATR sont loin d’être les seuls à défendre cet objectif. Dans un livre paru en 2009, intitulé Un futur sans avenir : pourquoi il ne faut pas sauver la recherche scientifique, le collectif Oblomoff plaidait la même chose. En 1972, Alexandre Grothendieck, scientifique de génie, « plus grand mathématicien du XXe siècle » selon certains, donnait une conférence au CERN intitulée « Allons-nous continuer la recherche scientifique ? » dans laquelle il défendait lui aussi la fin de la recherche scientifique. Essentiellement pour les mêmes raisons : parce que la science n’est pas – et ne peut devenir – un outil pour faire le bien, au service des populations, parce qu’elle est un instrument au service du pouvoir, de la domination et de l’exploitation sociales et de la destruction du monde.

Une dernière chose sur la science. Landoyer se croit malin en relevant qu’ATR critique la science, souhaite abolir la recherche, mais invoque aussi les productions scientifiques à l’appui de son discours. C’est idiot (il est encore plus sot d’affirmer que la science « fonde » leur discours : ils utilisent simplement certains de ses résultats, ce qui n’est pas du tout la même chose ; si la science « fondait » leur discours, ils n’appelleraient pas à son abolition, ni à tout le reste). Souligner que la science pose problème, qu’elle constitue un complexe sociotechnique autoritaire, etc., ne revient pas à affirmer (n’implique pas) que ses productions analytiques sont toutes fausses. Les deux idées ne s’impliquent pas mutuellement. En termes savants et un peu pédants, on parle de sophisme de non sequitur.

V. Lewis Mumford et d’autres sophismes

A l’appui de l’idée selon laquelle la technocritique d’ATR serait erronée, les journalistes de Fracas font appel à Lewis Mumford. Segue et Landoyer mentionnent des propos tenus par Mumford dans son livre Technique et civilisation, paru en 1936.

Quelques remarques.

a. Il s’agit d’un livre du « jeune Mumford », pourrait-on dire. Dans ses écrits ultérieurs, par exemple dans Le Mythe de la machine, sorti plus de 30 ans après, la perspective de Mumford n’est plus la même.

b. Ce n’est pas parce que Mumford affirme une chose qu’elle est vraie. Les journalistes de Fracas invoquent soudainement Mumford comme une pure figure d’autorité. Si Mumford affirme qu’il est inutile ou absurde de vouloir renoncer aux machines, alors c’est vrai ? Non pas. Lewis Mumford a tenu des propos assez tendancieux, sinon racistes, dans plusieurs de ses ouvrages (il dépeignait souvent les peuples qu’il qualifiait de primitifs comme des groupes pas encore pleinement humains sur le plan culturel ou spirituel). Cela signifie-t-il que le racisme, c’est bien ? Non plus.

c. Je ne pense pas que la technocritique d’ATR puisse être accusée de « trahir la pensée de Lewis Mumford », mais même si telle était le cas : et alors ? Leur objectif, et l’objectif des anti-industriel∙les en général, n’est pas d’être fidèles en tout à la pensée de Lewis Mumford. Mumford n’est pas Dieu, ses livres ne sont pas la Bible, et nous ne sommes pas croyant∙es. Nous ne cherchons pas à établir un dogme à partir de la pensée d’untel ou d’unetelle. Il est assez étrange, pour ne pas dire débile, de la part de Segue et Landoyer, de reprocher cela à ATR.

Bref, un raisonnement absurde de plus afin de tenter de discréditer la critique de la technologie que porte ATR.

Au passage, on notera que selon leur conception, Mumford était lui aussi un affreux réac, étant donné que pour nous affranchir de la tyrannie des technologies autoritaires, il fallait selon lui que « nous revenions en arrière, à un point où l’homme pourra avoir le choix, intervenir, faire des projets à des fins entièrement différentes de celles du système[6] ». « Point de bascule », avant/après, il « coche les cases » camarades censeurs ! Vite, sortez donc une vidéo pour nous expliquer en quoi Lewis Mumford était un affreux réactionnaire transphobe !

Une étrange histoire de stylos

Segue et Landoyer enchaînent sur une accusation lunaire, arguant que chez ATR, on ne distingue pas « stylo bic » et « stylo plume », ce qui montre bien que bon, hein, pas très sérieux tout ça, et pas très fidèle à la pensée de Mumford ! Au même moment, à l’écran, on nous montre deux stylos modernes classiques :

Or les stylos modernes, à bille ou à plume, appartiennent au même écosystème technologique, celui du système techno-industriel, de la grande industrie mondialisée, qui transforme du pétrole et des minerais en objets miniaturisés grâce à une immense division du travail éclatée sur plusieurs continents. Leur existence repose sur les mêmes piliers. Pétrochimie pour les plastiques, métallurgie fine pour les pointes (carbure de tungstène, aciers spéciaux, iridium), colorants et solvants issus de chimies complexes, machines-outils de haute précision, chaînes d’assemblage automatisées, logistique internationale, et organisations étatiques pour orchestrer le tout. Sur le plan social, énergétique et politique, ils sont presque interchangeables.

Si l’on cherche une rupture, elle ne se trouve pas entre ces deux stylos, mais entre ces objets industriels et des outils low-tech : un crayon graphite/bois, un roseau taillé, du fusain. Là seulement, on sort de la dépendance aux chaînes extractives globales, au capitalisme industriel et à sa division spécialisée et hiérarchique du travail.

VI. Transphobie et autoritarisme

Segue et Landoyer exhument une autre preuve de l’aspect « réactionnaire » d’ATR : leur « transphobie ». Pour prouver la « transphobie » d’ATR, leur micro-reportage se contente de souligner qu’une personne au sein d’ATR a un jour publié un post critique du phénomène trans sur son compte Facebook. ATR est donc transphobe.

Le procédé est discutable, mais surtout, ce qu’on constate, c’est que les journalistes de Fracas prennent pour acquis – partent du principe – que le phénomène trans est bel et bon, parfaitement juste, et que toute critique ne peut qu’être fausse, erronée, mauvaise. L’affaire ne mérite aucune discussion. C’est ainsi, et c’est comme ça.

Or sans honte aucune, ce processus qui consiste à rejeter par principe la critique, c’est exactement ce que Segue et Landoyer vont reprocher à ATR, accusé d’autoritarisme en interne, de rejet de toute critique, de dogmatisme.

On fait pourtant difficilement plus autoritaire que la gauche queer/trans, qui refuse tout débat concernant différentes choses, et notamment tout ce qui a trait aux phénomènes trans et queer, qui ostracise à la pelle, mitraille des anathèmes psychologisants et excommunicateurs (transphobe, queerphobe, enbyphobe, putophobe, technophobe, entre autres phobies factices).

J’ai moi-même co-écrit, avec une amie, un livre intitulé Né(e)s dans la mauvaise société – Notes pour une critique féministe et socialiste du phénomène trans (Le Partage, 2023), et je viens d’en publier un autre sous le titre Ni genre ni maître : Cinquante ans d’opposition féministe au mouvement trans (La trêve éditions, 2025). Dans ces livres, nous montrons en quoi le phénomène trans, qui repose sur un ensemble de croyances incohérentes, sexistes, homophobes, misogynes, a des conséquences très dommageables, en particulier pour les enfants et les femmes.

En très bref. La doctrine trans n’est pas homogène, il en existe différentes variantes qui se contredisent. Dans sa version la plus courante, elle commence par affirmer que le corps et l’esprit font deux, que nous sommes nos esprits, et qu’il est possible de « naître dans le mauvais corps ». Elle soutient ensuite que les termes « fille », « femme », « garçon » et « homme » ne renvoient pas à la réalité sexuée des corps, mais à des « identités de genre », c’est-à-dire des sortes de personnalités. Personnalités qui correspondent en fait aux stéréotypes que la culture dominante associe aux femmes et aux hommes. Une femme, dans l’univers trans, c’est donc une personne dotée d’une « identité de genre » féminine, quel que soit son sexe. (Une imbécilité bien sexiste, qui constitue l’exact inverse de la seule définition non-sexiste du terme « femme » : une personne de sexe féminin, quelle que soit sa personnalité.)

Dans le même temps, et paradoxalement, la doctrine trans soutient que les « identités de genre » doivent aller de pair avec certains types de corps. En effet, lorsqu’il y a correspondance entre l’« identité de genre » et le sexe, la doctrine trans parle de « cisgenre ». Mais il peut aussi y avoir « incongruence » ou « inadéquation » entre le corps et l’esprit. On parle alors d’« incongruence » ou de « non-conformité » de genre, et de « transidentité ».

La doctrine trans affirme donc en même temps que qui l’on est ne relève pas du corps ET que qui l’on est relève du corps. Nous ne sommes pas nos corps, mais quand même si un peu. Dans la théologie trans, l’esprit est premier et le corps doit suivre (se conformer).

Elle suggère ainsi aux personnes dont l’esprit a supposément été embouteillé dans le mauvais corps (aux personnes qui présentent supposément une « incongruence de genre ») que pour aller mieux (et/ou pour devenir « vraiment elles-mêmes »), elles pourraient envisager d’altérer leur corps, d’inhiber leur puberté (pour les adolescent∙es, les jeunes), de prendre des hormones de synthèse, voire de subir quelques opérations chirurgicales afin d’essayer d’acquérir quelques aspects extérieurs de l’autre sexe (l’idéologie trans prétend qu’être une femme n’est qu’un ressenti, un type de personnalité (identité de genre), mais reconnaît dans le même temps qu’il s’agit d’un type de corps).

Par ce biais, ce qu’elle leur suggère, ce qu’elle leur offre, c’est de mettre leur corps « en conformité avec leur esprit » (pour reprendre les mots de Bruno-devenu-Béatrice Denaes, un militant trans de premier plan, ayant droit à pas mal d’espace médiatique, de BFMTV aux colonnes de Libé). Conformer des corps à des esprits. Le bel objectif qu’il est super progressiste !

Et ce qui devrait apparaître, par transparence, c’est que la doctrine trans est donc un concentré de sexisme et d’homophobie. Les personnes homosexuelles étant les plus susceptibles de ne pas correspondre aux normes de genre, ce sont elles qui sont aussi les plus susceptibles d’être mystifiées par l’idéologie trans, amenées à croire qu’elles présentent une « incongruence de genre », qu’elles sont en fait trans et qu’elles pourraient envisager de « transitionner ». La transidentité permet ainsi d’escamoter l’homosexualité en convertissant des garçons homosexuels en « femmes trans » hétérosexuelles et des femmes lesbiennes en « garçons trans » hétérosexuels (plusieurs statistiques indiquent qu’une grande partie des jeunes traité·es pour « incongruence » ou « dysphorie » de genre, voire une majorité, sont homosexuel·les).

Bien évidemment, nos livres et nos écrits sur le mouvement trans sont simplement boycottés par la gauche majoritaire, qui les considère sans doute comme des traités hérétiques. Aucun débat. Aucune discussion. Dégagez bande de sales phobiques. Mais eh, les méchants autoritaires, c’est les autres. C’est ATR. C’est les anti-tech. C’est les « primitivistes ».

VII. Des éléments de vérité

Dans le fouillis confus de leur enquête bâclée, fruit d’une réflexion manifestement superficielle, Segue et Landoyer soulignent tout de même des choses justes. D’abord, ATR présente effectivement un aspect sectaire. Au sein du mouvement, Théodore Kaczynski apparaît comme un véritable gourou. Les membres d’ATR ne cessent effectivement de le citer, en l’affublant parfois de surnoms affectueux comme « oncle Ted ». (Cela dit, la plupart des partis et des collectifs de gauche en général présentent également des caractéristiques sectaires, et il n’est pas certain qu’ATR fasse pire qu’eux à ce niveau-là.)

Ensuite, en rejetant toutes les autres luttes sociales, en dénigrant le féminisme, par exemple, ATR s’ouvre clairement, logiquement, à une critique anti-tech (ou anti-industrielle) réac, masculiniste, homophobe, raciste, ou autre. C’est indéniable. Et ça n’est pas une question secondaire. Une nouvelle fois, on peut évoquer Aurélien Berlan, qui défend par certains aspects une perspective similaire à celle d’ATR, mais qui, contrairement à eux, ne dédaigne pas l’importance du combat contre les formes de domination autres que technologiques :

« L’autonomie, à quelque niveau qu’on la pense, repose en fait sur le rejet des dépendances asymétriques, celles qui mettent “à la merci” des puissants. C’est le cas des dépendances impersonnelles qui nous ligotent aux grandes organisations industrielles, publiques ou privées, sur lesquelles nous n’avons aucune prise. Pour en desserrer l’étau, il s’agit donc de reconstruire des interdépendances personnelles, mais sur un tout autre modèle que celles qui définissaient le monde préindustriel. Autrement dit, il s’agit de refaire société en réinventant la subsistance en dehors des rapports traditionnels de domination personnelle. C’est ce pari que font toutes celles et ceux qui, aujourd’hui, cultivent leur autonomie en tentant de se réapproprier leurs conditions de vie au sein de structures collectives où l’on cherche à répartir équitablement les tâches en fonction des préférences, des capacités et des situations des unes et des autres, plutôt que des stéréotypes de genre[7]. »

Mais si ATR s’ouvre à une critique anti-tech de droite ou d’extrême droite, la droite et l’extrême droite s’y engouffrent-elles pour autant ?

VIII. Écofascisme : Fracas et l’extrême droite, même combat ?

Les journalistes de Fracas soutiennent que rien n’empêcherait un fasciste de reprendre les arguments d’ATR. Il y a donc du faux et du vrai là-dedans. Du vrai parce qu’en rejetant toutes les luttes contre toutes les autres formes de domination, d’injustice ou d’inégalité, ATR est effectivement susceptible de recruter des individus qui les défendent, ou de produire un discours qu’ils peuvent récupérer. Mais j’ai aussi rappelé, auparavant, que les régimes fascistes et autoritaires en général n’étaient aucunement hostiles à la technologie, bien au contraire.

Des fascistes pourraient s’approprier la critique d’ATR. Soit. Mais les fascistes s’approprient effectivement l’infrastructure techno-industrielle que la gauche défend. Quel est le plus grave ? Tenir un discours non autoritaire mais susceptible d’être récupéré par des autoritaristes, ou défendre des infrastructures intrinsèquement autoritaires ?

Dans leur vidéo contre ATR, les journalistes de Fracas mentionnent une précédente vidéo qu’ils avaient réalisée sur Julien Rochedy, qualifié – à raison – d’écofasciste. Mais Julien Rochedy est-il plus proche d’ATR que de Fracas ?

Rochedy estime qu’il est « impossible et contre-productif » de vouloir revenir à un degré de développement technologique antérieur. Il existe selon lui « des sociétés ayant de très hauts niveaux de développement technique qui continuent pourtant de communier avec ces vérités des Anciens ». Rochedy pense qu’il est « possible d’avoir la technologie sans le nihilisme qu’entraîne, encore une fois, toute pensée moderne, je veux dire toute pensée de gauche[8] ». Il ne s’oppose pas du tout à la technologie. Ailleurs, il écrit encore : « Il faudra nous battre avec les armes de la science, de la technologie et de l’intelligence[9] […] ». Son rêve ? « Un ethno-état identitaire et monarchiste aux valeurs archaïques (classiques) et proche de la nature mais à la pointe de la technologie[10] ».

Le reste de l’extrême droite est également acquis à la technologie. On peut donc souligner d’autres parallèles.

Donald Trump promet un « nouvel industrialisme américain ». Le programme de LFI propose « la réindustrialisation du pays ». Macron « a fait de la réindustrialisation de la France un axe majeur de ses deux quinquennats ». Le programme de LFI affirme que « la révolution numérique est une chance immense pour l’humanité ». Mélenchon affirme que l’IA est un formidable progrès qui va nous « libérer du temps ». Le programme de Glucksmann propose d’« investir davantage dans la qualité des infrastructures de recherche » et donc dans la « deeptech » et les « technologies de rupture comme […] l’intelligence artificielle ». Le programme du Nouveau Front Populaire (NFP) propose d’« engager un plan de reconstruction industrielle […] dans les domaines stratégiques (semi-conducteurs, médicaments, technologies de pointe, voitures électriques, panneaux solaires, etc.) ». Le NFP propose aussi de « réglementer les intelligences artificielles (IA) » afin que leur développement soit « au service du progrès humain ». Trump soutient « le développement de l’IA dans le respect de la liberté d’expression et de l’épanouissement humain ». Les Écologistes de Marine Tondelier prônent « un Digital Green and Social Deal qui place les technologies numériques au service de la réalisation d’une vie décente pour tous·tes ». Jordan Bardella affirme que « l’intelligence artificielle est incontestablement un grand facteur de progrès […] pour l’humanité » et qu’il faudra « l’accompagner, la canaliser pour en tirer le meilleur bénéfice pour le plus grand nombre ». Jordan Bardella nous met en garde contre « l’écueil […] du refus catégorique [de la technologie], du néoluddisme qui viserait à briser voire à interrompre le progrès technologique ». Mélenchon dénonce pareillement celles et ceux qui prônent une sorte de « retour à la bougie ». Macron se moque du « modèle Amish ». Yannick Jadot encourage « l’innovation technologique » et pense que « le futur de l’industrie se construira forcément autour des technologies vertes, non carbonées ». Éric Zemmour est « convaincu que la technologie et l’innovation feront partie de l’éventail des solutions pour réduire notre empreinte carbone ».

Au bout du compte, il existe une convergence objective entre la quasi-totalité de la gauche et la quasi-totalité de la droite (extrême comprise) autour de la conservation de l’essentiel du système techno-industriel. Lequel détermine l’existence humaine de manière fondamentale.

Qui est plus proche de l’extrême droite ?

IX. Sur le primitivisme

En passant, dans leur vidéo, Segue et Landoyer s’en prennent aussi au « primitivisme », présenté comme un mouvement selon lequel « l’agriculture » serait responsable de tous les problèmes du monde, souhaitant la fin de la civilisation, et prônant « un retour au passé » d’il y a « 20 000 ans ».

Ce n’est pas entièrement faux. Mais c’est évidemment simpliste et réducteur.

Je ne me définirais pas nécessairement comme primitiviste aujourd’hui, mais ce courant de pensée dans son ensemble m’est très sympathique. Il me semble que le primitivisme souligne à raison que l’avènement de la civilisation, c’est-à-dire d’organisations sociales de masse, urbaines, hiérarchiques, (presque toujours) basées sur l’agriculture céréalière, a constitué une étape singulière dans l’histoire qui nous a mené∙es au désastre social et écologique contemporain[11]. De nombreuses manières, la civilisation industrielle contemporaine est l’héritière des premières formes de civilisation nées il y a environ six ou sept milliers d’années (et pas 20 000 ans, comme l’affirment les journalistes de Fracas).

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Selon Lewis Mumford, d’ailleurs, la civilisation correspond au « groupe d’institutions qui commencèrent à prendre forme sous la royauté. Ses princi­paux caractères, constants dans des proportions variables à travers l’histoire, sont la centralisation du pouvoir politique, la fragmen­tation de la société en classes, la division du travail pendant la vie entière, la mécanisation de la production, l’accroissement de la puissance militaire, l’exploitation économique des faibles ainsi que l’universelle introduction de l’esclavage et du travail forcé pour des buts tant industriels que militaires[12]. »

Ainsi :

« […] la civilisation a entraîné l’assimilation de la vie humaine à la propriété et au pouvoir : en fait, la propriété et le pouvoir ont pris le pas sur la vie. Le travail a cessé d’être une tâche accomplie en commun ; il s’est dégradé pour devenir une marchandise achetée et vendue sur le marché : même les “services” sexuels ont pu être acquis. Cette subordination systématique de la vie à ses agents mécaniques et juridiques est aussi vieille que la civilisation et hante encore toute société existante : au fond, les bienfaits de la civilisation ont été pour une large part acquis et préservés — et là est la contradiction suprême — par l’usage de la contrainte et l’embrigadement métho­diques, soutenus par un déchaînement de violence[13]. »

En ce sens, ajoute encore Mumford, « la civilisation n’est qu’un long affront à la dignité humaine[14] » :

« Esclavage, travail obligatoire, embrigadement social, exploitation économique et guerre organisée : tel est l’aspect le plus sinistre des “progrès de la civilisation”. Sous des formes renouvelées, cet aspect de négation de la vie et de répression est encore bien pré­sent aujourd’hui[15] [en 1956, mais cela vaut aussi, manifestement, pour 2025]. »

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Si certains primitivistes idéalisent clairement la vie dans les sociétés autochtones (non civilisées au sens susmentionné du terme), d’autres se contentent d’arguer que la vie pouvait simplement y être bonne, sans être paradisiaque, et soulignent surtout les traits qui permettaient à nombre de sociétés de chasse-cueillette de demeurer écologiquement soutenables et socialement égalitaires.

En raillant nonchalamment le primitivisme comme s’il s’agissait simplement d’un microcosme délirant, les journalistes de Fracas prouvent l’ampleur de leur intériorisation des idées dominantes. L’idée d’en finir avec la civilisation paraîtrait certainement aussi folle à Elon Musk qu’à Trump, Macron, Poutine ou… aux journalistes de Fracas et à leur public, manifestement.

X. Technologies démocratiques et technologies autoritaires

L’idée de la « neutralité » de la technologie, extrêmement répandue, de l’extrême droite à l’extrême gauche, est une des idées les plus fausses et les plus dommageables qui soient. Surtout pour la gauche (pour le camp qui prétend lutter contre les hiérarchies humaines). Cette idée empêche presque à elle seule la formation d’un mouvement déterminé à s’attaquer à une des principales causes du désastre social et écologique en cours : la technologie.

Parce que non, la technologie n’est pas « neutre », et parce qu’échouer à le comprendre et faire reposer ses ambitions, ses espoirs d’émancipation ou sa lutte pour un autre monde sur la « réappropriation » ou le bon usage (l’usage communiste/socialiste/anarchiste/écologiste) de la technologie, c’est se condamner à l’échec.

L’idée selon laquelle la technologie serait « neutre », c’est l’idée qu’elle ne serait « qu’un outil », qu’il ne tiendrait qu’à nous de bien ou mal utiliser : avec une fourchette, on peut manger ou blesser quelqu’un. Avec un couteau, peler une orange ou égorger son voisin. Avec un marteau, enfoncer — au choix — un clou ou un œil. Etc. Et certes, les outils, les instruments techniques, peuvent être utilisés de différentes manières : c’est-à-dire qu’ils présentent une certaine polyvalence en matière d’usage.

Mais cette polyvalence en matière d’usage, en quoi serait-elle « neutre » ? Sur quel plan ? Le fait de disposer d’une technologie aux possibilités diverses possède évidemment un effet sur nous. On ne se comporte pas de la même manière, on n’envisage pas les choses de la même façon selon que l’on sait avoir accès à un couteau (une fourchette, un marteau, une perceuse, une voiture, etc.) ou non. Au travers des potentialités qu’elle recèle, chaque technologie altère notre rapport aux autres et au monde. Quelle neutralité ?

Et surtout (peut-être plus important encore) : d’où sortent les hypothétiques fourchettes, couteaux, marteaux (ou satellites, ou réseau internet) régulièrement pris en exemple par ceux qui se retrouvent, plus ou moins machinalement, à défendre la thèse de la neutralité de la technique ? Ils tombent du ciel ? Ils poussent dans les arbres ? Ils flottent tous quelque part dans l’espace-temps à attendre qu’on les utilise d’une bonne ou d’une mauvaise manière ? Non, il faut les produire. Or la fabrication de n’importe quel outil, de n’importe quelle technologie, de la plus simple (un panier en osier) à la plus complexe (l’IA, les centrales nucléaires, les biotechnologies) possède des implications sociales (élaboration et transmission de savoir-faire) et matérielles (obtention de matières premières, transformation si besoin, etc.). Ce qui n’a rien de « neutre ».

Certaines technologies exigent une organisation sociale massive et autoritaire pour être conçues et produites.

Lewis Mumford – le gourou de Fracas, semble-t-il – distinguait effectivement deux types de technologies : les « techniques démocratiques » et les « techniques autoritaires ». Par « techniques démocratiques », il désignait les outils ou les technologies qui reposent sur « une méthode de production à petite échelle », qui favorisent « l’autogouvernement collectif, la libre communication entre égaux, la facilité d’accès aux savoirs communs, la protection contre les contrôles extérieurs arbitraires » et « l’autonomie personnelle », et qui confèrent « l’autorité au tout plutôt qu’à la partie ». La « technique démocratique », reposant « principalement sur la compétence humaine et l’énergie animale mais toujours activement dirigée par l’artisan ou l’agriculteur » exige « relativement peu », est « ingénieuse et durable » et « très facilement adaptable et récupérable ». Historiquement, ces techniques démocratiques remontent « aussi loin que l’usage primitif des outils » et ont ainsi « sous-tendu et soutenu fermement toutes les cultures historiques jusqu’à notre époque[16] ».

Sur le plan social, la conception et la production d’un panier en osier n’exigent pas grand-chose : un savoir-faire très simple, de conception relativement aisée, susceptible d’être maîtrisé par tout le monde et facilement transmissible entre individus. Sur le plan matériel, le panier en osier exige seulement que l’on dispose d’osier, une plante assez courante. Il s’agit donc d’une technologie démocratique.

En contraste, remarque Mumford, les « techniques autoritaires », plus récentes, dont le développement remonte « à peu près au quatrième millénaire avant notre ère », ne confèrent « l’autorité qu’à ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie sociale ». Ces techniques reposent en effet sur le « contrôle politique centralisé qui a donné naissance au mode de vie que nous pouvons à présent identifier à la civilisation, sans en faire l’éloge », et également « sur une contrainte physique impitoyable, sur le travail forcé et l’esclavage », sur « la création de machines humaines complexes composées de pièces interdépendantes, remplaçables, standardisées et spécialisées — l’armée des travailleurs, les troupes, la bureaucratie ».

(En d’autres termes, Mumford arguait que la civilisation constituait le socle des technologies autoritaires. Dans un texte ultérieur, écrit vers la fin de sa carrière littéraire, Mumford considère la civilisation elle-même comme « la première vraie machine et l’archétype de toutes les machines ultérieures[17] ».)

Le panneau solaire photovoltaïque — de même que la cuillère en plastique, le smartphone, le téléviseur, la centrale nucléaire, la voiture ou encore le réfrigérateur — appartient à la catégorie des technologies autoritaires. Et pas simplement à cause du capitalisme, comme le soutiennent les journalistes de Fracas et une foultitude de militants agressifs sur internet, dont la plupart seraient d’ailleurs incapables de définir le capitalisme d’une manière cohérente. Le capitalisme n’a pas inventé les technologies autoritaires, comme il n’a pas inventé l’autoritarisme.

Un brillant commentaire trouvé sous la vidéo de Fracas contre ATR, et « aimé » par le compte de Fracas.

Le capitalisme n’a pas non plus inventé la division et la spécialisation du travail, et les hiérarchies qu’elles produisent dès lors qu’elles dépassent un seuil rudimentaire. La conception de panneaux solaires photovoltaïques exige une organisation sociale en mesure de générer une vaste division spécialisée du travail, de produire des ingénieurs hautement qualifiés, des ouvriers, des mineurs, des logisticiens, des informaticiens, des techniciens de maintenance, etc. (c’est notamment à ça que sert l’école, le système scolaire). Autrement dit, un immense appareillage social où chacun se retrouve assigné à un rôle fragmentaire par un pouvoir centralisé, rendant impossible l’autonomie collective et individuelle.

Sur le plan matériel, la production de panneaux solaires photovoltaïques suppose l’extraction et le raffinage de minerais (y compris de minerais rares), une consommation massive d’énergie, l’existence de chaînes industrielles planétaires et la perpétuation d’un système économique mondialisé qui ravage des territoires entiers pour alimenter exploitations minières, usines de traitements de minerais, etc. Chaque panneau solaire photovoltaïque mobilise, pour exister, une infrastructure gigantesque, qui ne peut être conçue et maintenue que par une société hautement centralisée, technocratique.

Indépendamment des usages (supposément bons ou mauvais) que l’on peut en faire, le panneau solaire photovoltaïque, comme toute technologie, possède des exigences en matière de conception et de production.

(Le cas des objets comme le couteau est spécial dans la mesure où il en existe des versions très simples, correspondant à des technologies démocratiques, dont les implications sociales et matérielles sont minimes, et des versions complexes, relevant des hautes technologies, des technologies autoritaires, dont les implications sociales et matérielles sont innumérables. En effet, un couteau ne possède pas les mêmes implications sociales et matérielles selon qu’il s’agit d’un couteau (préhistorique) en silex ou en obsidienne ou d’un couteau acheté chez Ikea en acier inoxydable (comprenant du chrome, du molybdène et du vanadium) avec manche en polypropylène : les procédés de fabrication, les matériaux nécessaires, les savoir-faire impliqués ne sont pas du tout les mêmes.)

Encore une fois, certains types de technologies sont compatibles avec des formes d’organisation sociale égalitaires, non hiérarchiques, véritablement démocratiques, tandis que d’autres (les hautes technologies, par exemple) sont inconcevables sans un système social autoritaire et hiérarchique.

Simone Weil remarquait que la principale force qui nous dépossède toutes et tous aujourd’hui, qui nous contraint et nous exploite, « réside dans les fondements mêmes de notre vie sociale, et ne peut être anéantie par aucune transformation politique et juridique. Cette force, c’est d’abord et essentiellement le régime même de la production moderne, à savoir la grande industrie[18]. » Ou la technologie moderne, les technologies autoritaires. Elle ajoutait :

« L’oppression étatique repose sur l’existence d’appareils de gouvernement permanents et distincts de la population, à savoir les appareils bureaucratique, militaire et policier ; mais ces appareils permanents sont l’effet inévitable de la distinction radicale qui existe en fait entre les fonctions de direction et les fonctions d’exécution. Sur ce point encore, le mouvement ouvrier reproduit intégralement les vices de la société bourgeoise. Sur tous les plans, on se heurte au même obstacle. Toute notre civilisation est fondée sur la spécialisation, laquelle implique l’asservissement de ceux qui exécutent à ceux qui coordonnent ; et sur une telle base, on ne peut qu’organiser et perfectionner l’oppression, mais non pas l’alléger. »

(Tolstoï l’avait relevé lui aussi, il y a plus d’un siècle : « quantité d’objets très divers, très compliqués, très perfectionnés, dont la production assure aux industriels des bénéfices considérables, et à nous-mêmes une infinité de commodités et de jouissances, s’obtiennent aujourd’hui grâce aux procédés mécaniques et à la division du travail ». Division qui a pour condition première « la contrainte », qui assigne aux êtres humains « des besognes abrutissantes » et tue « les aspirations de l’âme ». C’est la raison pour laquelle, dans une société égalitaire, réellement démocratique, libre, les êtres humains ne pousseront pas la division du travail « au-delà de certaines limites très étroites, que notre société a depuis longtemps franchies ». Ainsi, après l’émancipation des travailleuses et des travailleurs, « on verra diminuer ou même disparaître la production de tous ces objets, qui ne se peuvent obtenir en abondance, comme maintenant, que par une violente contrainte exercée sur la classe ouvrière[19] » (que par une importante stratification sociale et les violences que cela implique). Autrement dit, on verrait disparaître les « technologies autoritaires ».)

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Malheureusement, les avertissements de Tolstoï, de Weil et de bien d’autres n’y ont rien fait. Depuis plus d’un siècle et demi, à gauche, le technosolutionnisme constitue un dogme semble-t-il indépassable. Le programme, les ambitions et les espoirs de la quasi-totalité de la gauche reposent toujours, depuis les théorisations de Marx et Engels, sur l’idée selon laquelle l’essentiel des technologies contemporaines, du système industriel, est « réappropriable », compatible avec la démocratie, la justice et la préservation de la nature.

XI. Généalogie d’un fantasme

« On a dit un mot par rapport au télégraphe, qui me paraît infiniment juste, et qui en fait sentir toute l’importance ; c’est que le fond de cette invention peut suffire pour rendre possible l’établissement de la démocratie chez un grand peuple. Beaucoup d’hommes respectables, parmi lesquels il faut compter Jean-Jacques Rousseau, ont pensé que l’établissement de la démocratie était impossible chez les grands peuples. Comment un tel peuple peut-il délibérer ? Chez les anciens, tous les citoyens étaient rassemblés sur une place ; ils se communiquaient leur volonté […]. L’invention du télégraphe est une nouvelle donnée que Rousseau n’a pas pu faire entrer dans ses calculs […]. Il peut servir à parler à de grandes distances aussi couramment et aussi distinctement que dans une salle : il pourrait seul répondre aux objections contre la possibilité des grandes Républiques démocratiques[20] […]. »

Le mathématicien et économiste français Alexandre-Théophile Vandermonde affirme ça en 1795. Comme le remarque le sociologue Armand Mattelart (Histoire de l’utopie planétaire, La Découverte, 2009), il s’agit d’une des premières traces historiques d’un discours situant dans le développement technologique, et plus précisément dans le développement des technologies de communication, l’espoir de parvenir à faire des populeuses sociétés modernes de véritables démocraties. Certes, la croyance au « progrès » existait déjà depuis quelques temps. Francis Bacon avait déjà soutenu que le développement des sciences et des techniques aurait raison « des innombrables misères des hommes ». Mais la formule de Vandermonde lie précisément technologie (de communication) et démocratie.

L’ingénieur saint-simonien Michel Chevalier, professeur titulaire de la chaire de l’économie politique au Collège de France et conseiller de Napoléon III, soutint, lui, dans un rapport technique publié en 1836 sous le titre Lettres sur l’Amérique du Nord, que le chemin de fer allait faire advenir la démocratie :

« Améliorer les communications, c’est travailler à la liberté réelle, positive, pratique ; c’est faire participer tous les membres de la famille humaine à la faculté de parcourir et d’exploiter le globe qui lui a été donné en patrimoine ; c’est étendre les franchises du plus grand nombre autant et aussi bien qu’il est possible de le faire par des lois d’élection. Je dirai plus, c’est faire de l’égalité et de la démocratie. Des moyens de transport perfectionnés ont pour effet de réduire les distances non seulement d’un point à un autre, mais encore d’une classe à une autre classe[21]. »

Au cours des siècles, de nombreuses technologies seront pareillement investies d’espérances en un futur meilleur, plus juste.

Tout le socialisme classique repose depuis plusieurs siècles sur l’idée selon laquelle le développement techno-industriel va faire advenir une société égalitaire. Le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels publié en 1848 en contient une des premières formulations :

« Le progrès industriel, dont la bourgeoisie est l’agent passif et inconscient, remplace l’isolement des ouvriers par leur union révolutionnaire au moyen de l’association. Le développement de la grande industrie sape sous les pieds de la bourgeoisie le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d’appropriation. La bourgeoisie produit avant tout ses propres fossoyeurs. Sa chute et le triomphe du prolétariat sont également inévitables. »

Même les anarchistes voyaient dans la machine un moyen de faire advenir l’abondance et l’égalité pour tous. Kropotkine par exemple : « l’industrie pourra procurer à tous, en fait de vêtements, ce qu’ils désireront — le nécessaire et le luxe, — pour peu que la production soit organisée de façon à satisfaire des besoins réels, plutôt qu’à payer de gros dividendes à des actionnaires[22] ».

Jean Jaurès saluait « dans la machine la grande libératrice qui permettra d’alléger un jour l’humanité du fardeau du travail servile qui pèse sur elle », et célébrait le « développement prodigieux du machinisme, qui en lui-même est un bien[23] ». En marxiste assez traditionnel, il pensait qu’une « évolution révolutionnaire » allait nous conduire au communisme. Que le développement du machinisme, de l’industrialisme, de la technologie, était une étape nécessaire en direction de l’inévitable avènement d’une société égalitaire, socialiste, démocratique, bref, merveilleuse.

Cette idée, on la retrouve dans quasiment tous les discours de gauche. Par exemple, de l’autre côté de l’Atlantique, chez le socialiste états-unien Eugene V. Debs, qui affirme en 1912 :

« Les lois de l’évolution ont décrété la chute du système capitaliste. […] Les trusts transforment l’industrie et la prochaine étape sera la transformation des trusts par le peuple. Le socialisme est inévitable. Le capitalisme s’effondre et le nouvel ordre qui en découle est clairement la communauté socialiste. L’évolution actuelle ne peut que culminer dans la démocratie industrielle et sociale[24]. »

En 1915, l’écrivain Jack London célèbre la vidéo et le cinéma qui permettent, selon lui, de combattre les inégalités :

« Les images animées abattent les barrières de la pauvreté et de l’environnement qui barraient les routes menant à l’éducation, et distribuent le savoir dans un langage que tout le monde peut comprendre. Le travailleur au pauvre vocabulaire est l’égal du savant […] L’éducation universelle, c’est le message […] Le temps et la distance ont été annihilés par la magie du film pour rapprocher les peuples du monde. […] Regardez, frappé d’horreur, les scènes de guerre, et vous devenez un avocat de la paix… Par ce moyen magique, les extrêmes de la société se rapprochent d’un pas dans l’inévitable rééquilibrage de la condition humaine[25]. »

Dans un livre paru en 1967 intitulé Le Règne de la télévision, l’auteur français Jean-Guy Moreau exprime une croyance relativement commune à l’époque, en tout cas dans certains milieux sociaux, selon laquelle « la TV peut et doit être l’instrument de la démocratie ». Grâce à la télévision, « une certaine forme de démocratie directe peut ainsi renaître[26] ».

Au fil des décennies, « on nous a tour à tour présenté l’usine, la voiture, le téléphone, la radio, la télévision, l’aérospatial, et bien entendu l’armement nucléaire comme des puissances de démocratisation et d’émancipation[27] ». Au moment où le sociologue états-unien Langdon Winner écrit ça, en 1986, le réseau internet, qui n’en est alors qu’à ses balbutiements, n’a pas encore beaucoup fait parler de lui.

En 1994, deux siècles après la mise en service de la première ligne télégraphique, le vice-président des États-Unis, Al Gore (qui deviendrait quelques décennies plus tard l’idole de Greta Thunberg), expose aux délégués de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT), réunis à Buenos Aires, son projet d’autoroutes de l’information en ces termes :

« Assurer un service universel de communication instantanée pour la grande famille humaine […] La Global Information Infrastructure [GII, infrastructure mondiale de l’information] permettra d’établir une sorte de conversation globale dans laquelle chaque personne qui le veut pourra s’exprimer […] Ce ne sera pas seulement une métaphore de la démocratie en marche ; dans les faits, elle encouragera le fonctionnement de la démocratie en accroissant la participation des citoyens à la prise de décision et elle favorisera la capacité des nations à coopérer entre elles […] J’y vois un Nouvel Âge Athénien de la démocratie qui se forgera dans les forums que la nouvelle infrastructure mondiale de l’information créera[28]. »

Plus de 30 ans après, on peut toutes et tous constater qu’il racontait n’importe quoi.

Le fossé qui sépare toutes les promesses associées aux développements technologiques et la (désastreuse) réalité de leur déploiement n’a jamais eu raison de « l’imaginaire messianique de la communication », et, au-delà, du mythe du salut par la technologie. Les échecs de toutes les prophéties successives (de Marx à Al Gore) n’ont pas entamé la foi.

La plupart des gens de gauche ne croient plus exactement que de nouveaux ou futurs développements technologiques feront descendre l’esprit saint de la démocratie et de l’égalité sur Terre ; mais ils continuent de penser que l’essentiel du monde des machines, du système industriel, technologique, est une donnée à conserver, et que c’est à l’intérieur ou sur la base de cette infrastructure techno-industrielle que la démocratie et l’égalité doivent et peuvent être réalisées (même les soi-disant « écologistes », « décroissants » et autres « écosocialistes » comme Cyril Dion ou Jason Hickel affirment que l’écosocialisme ou l’avènement d’une société postcapitaliste prendra place dans le cadre d’une société « technologiquement avancée[29] »).

L’idée est TOUJOURS, grosso modo, que l’industrie et la technologie sont compatibles avec le socialisme (ou le communisme, ou l’anarchisme), la démocratie, l’égalité, et même la préservation de la nature. La religion industrialiste ou technologiste ayant envoûté la majeure partie de la gauche il y a déjà bien plus d’un siècle perdure inexorablement – les quelques critiques que certain∙es, comme Weil, Orwell ou Huxley, lui ont opposées, n’ont quasiment eu aucun effet. (Dans cet attachement à la technologie et à l’industrie, la gauche rejoint d’ailleurs la droite, et même l’extrême droite. Il s’agit d’une perspective partagée par l’immense majorité des civilisé∙es.)

Ce qu’on fait valoir, nous (nous partisan∙es d’une décroissance radicale, anarcho-primitivistes, néo-luddites, anarchistes naturien∙nes, etc.), c’est, avec Simone Weil, que : « La force que possède la bourgeoisie pour exploiter et opprimer les ouvriers réside dans les fondements mêmes de notre vie sociale, et ne peut être anéantie par aucune transformation politique et juridique. Cette force, c’est d’abord et essentiellement le régime même de la production moderne, à savoir la grande industrie[30]. » Autrement dit, c’est qu’il existe de solides raisons qui font que l’industrie et la technologie ne sont pas et ne seront jamais compatibles avec le socialisme, le communisme, l’anarchisme, la démocratie, l’égalité, et pas non plus avec le respect de la biosphère. On soutient au contraire que le développement techno-industriel approfondit la dépossession qu’impliquent structurellement l’État et le capitalisme, et nous plonge dans une terrible impuissance. L’impuissance qu’on est beaucoup à ressentir n’est pas le fruit de la présence des mauvaises personnes aux postes de direction, ou de mauvaises dispositions juridiques ou économiques, ou d’une mauvaise « planification », mais des caractéristiques générales de la société dans laquelle on se retrouve, bon gré, mal gré, contraint∙es de vivre : de sa démesure ; de son caractère de masse (rassemblant des millions de personnes), qui appelle par nécessité des mécanismes de délégation obligatoire du pouvoir (c’est-à-dire de dépossession) et donc une structure gouvernants/gouverné∙es (l’État) ; du système techno-industriel (qui requiert et repose sur le caractère de masse de la société, une vaste division et spécialisation hiérarchique du travail, l’État) ; du système marchand.

Selon toute probabilité, rechercher l’émancipation, la liberté, l’égalité, la fin de notre impuissance, de notre dépossession, tout en souhaitant conserver l’industrie et la technologie, est totalement vain. Une chimère. Comme l’avait noté Simone Weil, les « moyens de production » que les socialistes, marxistes ou communistes espèrent « se réapproprier » ou « socialiser » (quoi que cela puisse signifier), dans lesquels ils espèrent trouver l’émancipation, la justice et l’égalité, ne sont en réalité « que des machines à écraser l’humanité ; quelles que puissent être les intentions de ceux qui les prennent en main, ces machines écrasent et écraseront aussi longtemps qu’elles existeront[31] ».

Pour avoir une chance d’établir des sociétés justes et égalitaires, respectant la liberté humaine, nous devons nous émanciper du règne machinal, de l’empire techno-industriel, nous devons viser son démantèlement. Démarchandiser, désindustrialiser, désurbaniser et démassifier les sociétés humaines. Faire machine arrière pour renouer avec des formes de vie artisanales, des sociétés à échelle humaine, tout en prenant garde de ne pas retomber dans les travers qui peuvent très bien rendre de telles sociétés inégalitaires (comme la domination masculine, l’accaparement du pouvoir par un petit nombre, etc.).

Voilà l’horizon, l’objectif très général qu’on défend, qu’on devrait s’efforcer de défendre.

Se contenter de rejeter toute cette (techno)critique en bloc sans aucun contre-argument sérieux, simplement parce qu’une sorte de foi dans la religion techno-industrielle vous pousse à croire qu’un jour viendra où les machines seront au service de la démocratie, de l’égalité et des roses trémières, et auront cessé de polluer et d’aller de pair avec diverses dégradations de la nature parce qu’elles seront utilisées par des gens gentils, c’est n’être qu’un fanatique de plus, du genre de ceux qui mènent le monde à sa perte.

Nicolas Casaux


  1. In Theodore Roszak, Du satori à la Silicon Valley, éditions Libre, 2022. 
  2. Voir les travaux de la paléontologue française Claudine Cohen, de la préhistorienne Marylène Patou-Mathis, de la philosophe allemande Heide Göttner-Abendroth ou encore de l’anthropologue espagnole Anna Boyé (matriarcados.com). Voir aussi la littérature ethnographique sur les sociétés de chasse-cueillette, parmi lesquelles un certain nombre présentaient une relative égalité entre les sexes (des Hadzas en Afrique aux Cuivas d’Amérique du Sud en passant par les Batek de Malaisie), et qui octroyaient en général bien plus de liberté à leurs membres.
  3. Albert Speer, Au cœur du troisième Reich, Fayard, 2011.
  4. Ibid.
  5. http://en.kremlin.ru/events/president/news/76304
  6. « Technique autoritaire et technique démocratique », discours prononcé à New York, le 21 janvier 1963.
  7. « Aurélien Berlan : “déserter le monde industriel, renouer avec l’autonomie” », Socialter, , Hors-Série : bascules n°2 : pour un tournant radical, 23 septembre 2022.
  8. « [Entretien] Julien Rochedy : “Je veux que les vérités du passé nous reviennent” », ValeursActuelles.com, 21 juillet 2022.
  9. https://x.com/JRochedy/status/963542454598291456
  10. https://x.com/JRochedy/status/1582695399852191745
  11. Celles et ceux qui voudraient en savoir plus sur le sujet sont invité∙es à consulter l’excellent article de l’historienne états-unienne Cynthia Stokes Brown intitulé « Qu’est-ce qu’une civilisation ? ». Ou mon livre Le mythe du progrès – une contre-histoire de l’humanité (Libre, 2025).
  12. Lewis Mumford, The Myth of the Machine: Technics and Human Develop­ment, Harcourt, Brace & World, 1967. Paru en français sous le titre Le Mythe de la machine : technique et développement humain, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2019.
  13. Lewis Mumford, Les Transformations de l’homme, Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, 2008 [1956].
  14. Ibid.
  15. Ibid.
  16. Lewis Mumford, Technique autoritaire et technique démocratique, La Lenteur, 2021 [1964].
  17. Lewis Mumford, « L’héritage de l’homme », 1972, traduction par Annie Gouilleux.
  18. Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, 1934.
  19. Léon Tolstoï, L’Esclavage moderne, Éditions L’échappée, 2012 [1900].
  20. Alexandre-Théophile Vandermonde, « Quatrième leçon d’économie politique, 23 ventôse/13 mars1 [1795] », In L’École normale de l’an iii, Nordman D. (dir.), Dunod, 1994. Cité par Armand Mattelart, Histoire de l’utopie planétaire, La Découverte, 2009.
  21. Lettres sur l’Amérique du Nord, 1836.
  22. Pierre Kropotkine, Champs, Usines et Ateliers, Stock, 1910.
  23. Jean Jaurès, « La République et le socialisme : réponse à la déclaration du cabinet Charles Dupuy », intervention lors de la séance du 21 novembre 1893 à l’Assemblée Nationale
  24. Eugene V. Debs, « “This Is Our Year” — But Two Parties And But One Issue », discours prononcé le 16 juin 1912 à Chicago.
  25. Jack London, « The Message of Motion Pictures », dans Paramount Magazine, février 1915.
  26. Jean-Guy Moreau, Le Règne de la télévision, Seuil, 1967.
  27. Langdon Winner, La Baleine et le Réacteur — À la recherche de limites au temps de la haute-technologie,Éditions LIBRE, 2022 [1986].
  28. Al Gore, Remarks prepared for delivery by Vice President Al Gore to the Inter­national Telecommunications Union Development Conference in Buenos Aires, Argentina on March 21, 1994, Washington D. C., Department of State, USIA, mars 1994.
  29. Jason Hickel et Dylan Sullivan, « How much growth is required to achieve good lives for all? Insights from needs-based analysis », World Development Perspectives, volume 35, septembre 2024.
  30. Simone Weil, Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, [1934] 1955.
  31. Ibid.
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  1. Je connais assez intimement l’oeuvre de Mumford, je pôssède et ai lu à peu près tout ce qu’il a publié et j’ai retyraduit Le Mythe de la machine à l’EdN. Cela a malgré tout pu m’échapper, mais je ne vois pas où il a écrit des choses racistes, si c’est à cause de l’emploi du mot negro en anglais, par exemple, j’ai fait mes études en France et c’est le mot qu’employait tout le monde y compris les auteurs noirs. C’est nigger qui était une injure raciste.

    1. Il parle à plusieurs reprises des peuples « primitifs » comme de peuples en quelque sorte infantiles, enfants, ce qui évoque le schéma classique de l’idéologie de civilisation.

  2. L’IVG avec une personne formée à la méthode Karman, et le (petit) matériel nécessaire, n’est pas une technique autoritaire. Dommage qu’on n’en entende plus parler et qu’elle ne soit plus enseignée. Dommage mais peut-être pas surprenant.

    1. Oui, j’ai vu un documentaire sur public sénat qui en parlait, cette méthode était utilisée clandestinement avant la légalisation de l’avortement en France en 1975, et de rnombreuses femmes ont été arrêtées et condamnées à des peines de prison.

  3. Je commente à chaud, juste après avoir visionné le reportage en question :
    Je vois deux jeunes journalistes, fraîchement sortis de leur écoles républicaines, avec les codes et les usages de la société dans laquelle ils évoluent. Ils semblent penser sincèrement que leur « investigation » va faire émerger une vérité crue sur ATR. Ils essayent de faire montre de neutralité et tentent de toujours amener des arguments et contre-arguments. Mais ils échouent lamentablement car ils font partie de ce monde aliéné par la mystification capitaliste. Ils ne peuvent donc pas comprendre en profondeur les concepts complexes qu’ils abordent – notamment celui de Science et celui de Nature -. La jeune femme ne se rend pas compte du caractère vertigineux de ce qu’elle dit dans cette simple phrase qui se voulait pourtant tentative de critique « La science serait mauvaise par essence, parce qu’elle éloignerait l’Homme de la Nature »… Elle ignore même vraisemblablement la complexité de cette phrase :
    – quelle est donc l’essence de la science ?
    – qu’est qui est bon ? mauvais ?
    – a-t-elle le bagage philosophique nécessaire pour s’atteler aux notions de Nature et Culture ?
    – s’est-elle posé la question de la discontinuité entre l’homme d’avec la nature ? Quelles en sont les implications pour l’espèce ? Quand est-ce arrivé ? Pourquoi ?
    – a-t-elle suffisamment travaillé le rapport étroit entre le capital et la science ? Le glissement sémantique vers l’innovation ?
    – …

    Bref ce reportage est vide. A part tenter de faire de la retape pour les sujets hype : féminisme, écologie, validisme, anti-tech, progrès, réactionnaire, fascisme etc. et même encore une fois tout le monde dans le même panier.
    Et toujours en trame de fond ce néant du prêt-à-penser qui voudrait que tout mouvement devrait proposer une solution toute faite, un tuto, un manuel pour le « Comment on fait après ? »

    Rien n’est dit, rien n’est résolu.

  4. Je n’ai rien à dire sur cette vidéo sans intérêt à laquelle vous réagissez longuement et j’admire votre patience minutieuse, votre sens aigu de la pédagogie, et l’inventaire que vous faites des contradictions dans lesquelles s’emmêlent les deux pseudos journalistes d’investigation de FRACAS (sans parler du sociologue qui après 13 mois d’immersion au sein d’ATR n’a quasiment rien à nous apprendre). Mais j’en profite pour poster ici un article d’Anselm Jappe à propos d’un ouvrage d’Aurelien Berland qui n’a pas manqué de faire réagir l’auteur allemand de la Wertkritik en mobilisant son attention, car il me semble, qu’il soulève dans ce compte rendu des questions fondamentales qui touchent au coeur de ce que pourrait être une véritable émancipation humaine. Je tiens à préciser que je n’ai pas lu Aurelien Berland, mais que je fréquente les œuvres d’Anselm Jappe. Je serais curieux de connaître votre réaction dans une perspective de débat d’idées et d’échanges de points de vue.
    https://www.palim-psao.fr/2022/04/a-propos-de-terre-et-liberte-d-aurelien-berlan-par-anselm-jappe-recension.html

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