Un extrait du livre Right Wing Women: The Politics of Domesticated Females d’Andrea Dworkin, sortie en 1983 et paru en français sous le titre Les Femmes de droite aux éditions du remue-ménage.]
Dans les années soixante, Norman Mailer avait fait remarquer que le problème de la révolution sexuelle, c’était qu’elle était tombée entre de mauvaises mains. Il avait raison. Elle était entre les mains des hommes.
Le discours à la mode prétendait que baiser, c’était bien, tellement bien que plus on le faisait, mieux c’était. Le discours à la mode prétendait que chacun devait baiser qui il voulait : pour les femmes, cela signifiait qu’elles devaient avoir envie de se faire baiser — aussi souvent que possible. Pour les femmes, hélas, « aussi souvent que possible » n’est humainement possible qu’à condition de changer suffisamment souvent de partenaire. Les hommes envisagent la fréquence de la baise en fonction de leurs propres rythmes d’érection et d’éjaculation. Les femmes se faisaient baiser bien plus souvent que les hommes ne baisaient.
La philosophie de la révolution sexuelle est antérieure aux années soixante. Elle ressurgit régulièrement dans les idéologies et les mouvements de gauche — dans la plupart des pays, à de nombreuses époques différentes, sous diverses « tendances » de gauche. Les années soixante aux États-Unis, qui se manifestèrent avec des nuances différentes dans toute l’Europe occidentale, avaient un caractère particulièrement démocratique. Il n’était pas nécessaire de lire Wilhelm Reich, même si certains le faisaient. Les choses étaient simples. Tout un tas d’ignobles salopards qui détestaient faire l’amour faisaient la guerre. Une ribambelle de garçons qui aimaient les fleurs faisaient l’amour et refusaient de faire la guerre. Ces garçons étaient merveilleux et beaux. Ils voulaient la paix. Ils ne parlaient que d’amour, d’amour, d’amour, non pas d’amour romantique mais d’amour de l’Homme (traduit par les femmes : l’humanité). Ils se laissaient pousser les cheveux, se peignaient le visage, portaient des vêtements colorés et prenaient le risque d’être traités comme des filles. En refusant d’aller à la guerre, ils se montraient lâches, efféminés et faibles, comme des filles. Pas étonnant que les filles des années soixante aient considéré ces garçons comme leurs amis privilégiés, leurs alliés privilégiés, des amants, chacun d’entre eux.
Les filles étaient de véritables idéalistes. Elles détestaient la guerre du Vietnam, mais leur propre vie, contrairement à celle des garçons, n’était pas en jeu. Elles détestaient le sectarisme racial et sexuel dont étaient victimes les Noir∙es, en particulier les hommes noirs, visiblement les plus en danger. Les filles n’étaient pas toutes blanches, mais l’homme noir restait néanmoins la figure de l’empathie, celle qu’elles voulaient protéger des pogroms racistes. Le viol était considéré comme un stratagème raciste : non pas un fait réel en soi, utilisé dans un contexte raciste afin d’isoler et de détruire les hommes noirs de manière spécifique et stratégique, mais une invention, un produit de l’imagination raciste.
Les filles étaient idéalistes car, contrairement aux garçons, beaucoup d’entre elles avaient été violées ; en fait, leur vie était en jeu. Elles étaient idéalistes surtout parce qu’elles croyaient tellement à la paix et à la liberté qu’elles pensaient même que celles-ci leur étaient destinées à elles aussi. Elles savaient que leurs mères n’étaient pas libres — elles voyaient bien leurs vies étroites et confinées — et elles ne voulaient pas finir comme elles. Elles acceptaient la définition de la liberté sexuelle conçue par les garçons car celle-ci, plus que toute autre idée ou pratique, les rendait différentes de leurs mères. Tandis que leurs mères gardaient le sexe secret et privé, imprégné de peur et de honte, les filles proclamaient que le sexe était leur droit, leur plaisir, leur liberté. Elles dénonçaient la stupidité de leurs mères et s’alliaient, sur des bases sexuelles explicites, aux garçons aux cheveux longs qui voulaient la paix, la liberté et baiser tout ce qui bouge. Cette vision du monde permettait aux filles de s’extraire des foyers où leurs mères n’étaient que de mornes captives, des sortes d’automates. En même temps, elle transformait potentiellement le monde entier en le meilleur foyer possible. En d’autres termes, les filles ne quittaient pas leur foyer pour trouver l’aventure sexuelle dans une jungle sexuelle ; elles quittaient leur foyer pour trouver un foyer plus chaleureux, plus bienveillant, plus vaste, plus accueillant.
Le radicalisme sexuel était défini en termes classiquement masculins : nombre de partenaires, fréquence des rapports, variétés de pratiques sexuelles (par exemple, le sexe en groupe), empressement à avoir des rapports. Tout cela était censé valoir pour les garçons comme pour les filles : deux, trois, ou autant de personnes aux cheveux longs que possible, en communion. L’atténuation de la polarité entre les sexes maintenait les filles sous le charme du mouvement, même après que la baise eut révélé que les garçons restaient, après tout, des hommes. Des rapports sexuels forcés avaient lieu — fréquemment ; malgré tout, le rêve perdurait. Le lesbianisme n’a jamais été accepté comme une pratique amoureuse à part entière, seulement comme un objet d’assouvissement du voyeurisme masculin et une occasion de baiser deux femmes mouillées ; malgré tout, le rêve perdurait. On jouait avec l’homosexualité masculine, on la tolérait vaguement, mais on la méprisait et la craignait largement, car les hommes hétérosexuels, même parés de fleurs, ne supportaient pas d’être baisés « comme des femmes » ; malgré tout, le rêve perdurait. Et le rêve des filles, au fond, était celui d’une empathie sexuelle et sociale qui annulerait les contraintes du genre, un rêve d’égalité sexuelle fondé sur ce qu’hommes et femmes ont en commun, et que les adultes tentent de tuer en vous par le biais de l’éducation. C’était le désir d’une communauté sexuelle ressemblant davantage à l’enfance — avant que les filles ne soient écrasées et mises à l’écart. C’était un rêve de transcendance sexuelle : transcender le monde homme-femme absolument dichotomisé des adultes qui faisaient la guerre et non l’amour. C’était — pour les filles — le rêve d’être moins féminines dans un monde moins masculin ; une érotisation de l’égalité entre frères et sœurs, et non de la domination masculine traditionnelle.
Le simple fait de le souhaiter ne suffisait pas. Agir comme s’il en allait ainsi ne suffisait pas. Le proposer dans une communauté après l’autre, à un homme après l’autre, ne suffisait pas. Faire du pain et manifester ensemble contre la guerre ne suffisait pas. Les filles des années soixante vivaient dans ce que les marxistes appellent une « contradiction » – même si, en l’occurrence, ils refusaient de le reconnaître. C’est précisément en essayant d’éroder les frontières entre les sexes par le biais d’une norme apparemment unique de pratique de la libération sexuelle qu’elles participaient de plus en plus à l’acte le plus réificateur du genre : la baise. Les hommes se faisaient plus virils ; la contre-culture était de plus en plus agressivement dominée par les hommes. Les filles sont devenues des femmes — elles se sont retrouvées possédées par un homme ou par un homme et ses copains (dans le jargon de la contre-culture, ses frères et les siens aussi) — échangées, violées en groupe, collectionnées, collectivisées, objectivées, transformées en objets de désir pornographique, et socialement reségréguées dans des rôles traditionnellement féminins. D’un point de vue empirique, la libération sexuelle a été pratiquée à grande échelle par les femmes dans les années soixante et elle n’a pas fonctionné : c’est-à-dire qu’elle n’a pas libéré les femmes. Son objectif — comme on l’a vu — consistait à permettre aux hommes de s’affranchir des contraintes bourgeoises en vue d’utiliser les femmes à leur guise. En cela, elle a réussi. Les femmes ont connu une intensification de l’expérience sexuelle commune du sexe féminin — exactement le contraire de ce que les filles idéalistes avaient imaginé. En côtoyant une grande variété d’hommes dans des circonstances très diverses, les femmes qui n’étaient pas des prostituées ont découvert la nature impersonnelle et déterminée par la classe sociale de leur fonction sexuelle. Elles ont découvert la totale insignifiance de leurs propres sensibilités individuelles, esthétiques, éthiques ou politiques (que ces sensibilités soient qualifiées par les hommes de féminines, bourgeoises ou puritaines) dans la sexualité telle que les hommes la pratiquaient. La norme était le sexe de type homme-baise-femme.
Dans le mouvement de libération sexuelle des années soixante, dans son idéologie comme dans sa pratique, ni la contrainte ni le statut subordonné des femmes n’étaient remis en cause. On partait du principe que — en l’absence de répression — tout le monde souhaitait avoir des rapports sexuels en permanence (les hommes, bien sûr, avaient d’autres choses importantes à faire ; les femmes n’avaient aucune raison légitime de ne pas vouloir se faire baiser) ; on supposait que chez les femmes, l’aversion pour les rapports sexuels, le fait de ne pas atteindre l’orgasme, le refus d’avoir des rapports à un moment donné ou avec un homme en particulier, le fait de vouloir moins de partenaires qu’il n’y en avait de disponibles, la fatigue ou la mauvaise humeur étaient autant de signes et de preuves de répression sexuelle. Baiser était synonyme de liberté. Lorsqu’un viol — un viol évident, manifeste, brutal — se produisait, il était ignoré, souvent pour des raisons politiques lorsque le violeur était noir et la femme blanche. Il est intéressant de noter que, dans un viol à connotation raciale, le viol était susceptible d’être reconnu comme tel, même s’il était finalement ignoré. Lorsqu’un homme blanc violait une femme blanche, il n’existait aucun terme descriptif particulier. Ce type d’évènement ne collait pas au discours politique de la génération en question. Par conséquent, il n’existait pas. Lorsqu’une femme noire était violée par un homme blanc, le degré de reconnaissance dépendait de l’état des alliances entre les hommes noirs et blancs sur le territoire concerné : partageaient-ils les femmes ou se disputaient-ils leur contrôle ? Une femme noire violée par un homme noir portait un fardeau particulier. Elle s’efforçait de ne pas nuire à sa race, particulièrement touchée par les accusations de viol, en attirant l’attention sur la brutalité commise à son encontre. Les coups et les rapports sexuels forcés étaient monnaie courante dans la contre-culture. Encore plus répandue était la contrainte sociale et économique exercée sur les femmes afin qu’elles aient des rapports sexuels avec des hommes. Pourtant, on ne voyait pas d’antagonisme entre la contrainte sexuelle et la liberté sexuelle : l’une n’excluait pas l’autre. Il existait une conviction implicite selon laquelle la contrainte n’aurait pas été nécessaire si les femmes n’avaient pas été réprimées sexuellement ; les femmes auraient envie de baiser et n’auraient pas besoin d’y être contraintes ; c’était donc la répression, et non la contrainte, qui faisait obstacle à la liberté.
L’idéologie de la libération sexuelle, dans sa version populaire comme dans celle issue de la gauche intellectuelle traditionnelle, ne critiquait, n’analysait ni ne rejetait les rapports sexuels forcés, pas plus qu’elle n’exigeait la fin de la subordination sexuelle et sociale des femmes aux hommes : aucune de ces deux réalités n’était officiellement reconnue. Au contraire, elle postulait que la liberté des femmes consistait à se faire baiser plus souvent par davantage d’hommes – une sorte de mobilité latérale au sein de la même sphère subalterne. Personne n’était tenu pour responsable des actes sexuels forcés, des viols, des coups infligés aux femmes, à moins que les femmes elles-mêmes ne soient mises en cause — généralement pour ne pas s’être immédiatement pliées à ce qu’on leur demandait. Il s’agissait pour l’essentiel de femmes qui voulaient se plier à ces exigences — qui voulaient atteindre la terre promise de la liberté sexuelle. Néanmoins, elles avaient des limites, des préférences, des goûts, des désirs d’intimité avec certains hommes et pas avec d’autres, des humeurs qui n’étaient pas nécessairement liées aux règles ou aux phases de la lune, des jours où elles préféraient travailler ou lire. Pour toutes ces répressions puritaines, ces écarts petits-bourgeois, ces minuscules manifestations d’une infime volonté qui ne se conformait pas à celle de leurs frères-amants, elles étaient punies : on recourait fréquemment à la force contre elles, ou bien elles étaient menacées, humiliées ou mises à la porte. On ne voyait aucune atteinte au « pouvoir des fleurs » (flower power), à la paix, à la liberté, au politiquement correct ou à la justice dans le recours à la coercition, sous quelque forme que ce soit, afin d’obtenir une soumission sexuelle.
Dans ce jardin des délices terrestres qu’était la contre-culture des années soixante, la grossesse venait s’immiscer, presque toujours de manière brutale ; et même à cette époque et dans ce contexte, elle constituait l’un des principaux obstacles à ce que les femmes couchent à la demande des hommes. Elle rendait les femmes ambivalentes, réticentes, inquiètes, agacées, préoccupées ; elle les poussait même à dire non. Dans les années soixante, la pilule contraceptive n’était pas facile à obtenir, et aucune autre méthode n’offrait de garantie. Les femmes célibataires avaient particulièrement du mal à se procurer des moyens de contraception, notamment le diaphragme. L’avortement était illégal et dangereux. La crainte d’une grossesse constituait une raison de dire non : pas seulement une excuse, mais une raison concrète difficile à faire oublier par la séduction ou la persuasion, même par l’argument le plus astucieux ou le plus brillant en faveur de la liberté sexuelle. Les femmes qui avaient déjà subi des avortements clandestins étaient particulièrement difficiles à convaincre. Quelle que soit leur opinion sur le sexe, quelle que soit la façon dont elles le vivaient, qu’elles l’aiment ou le tolèrent, elles savaient que pour elles, cela pouvait finir dans le sang et la douleur, et elles savaient que cela ne coûtait rien aux hommes, si ce n’est parfois un peu d’argent. La grossesse était une réalité concrète. On ne pouvait pas la balayer d’un revers de main. Afin de pallier l’angoisse intense provoquée par la possibilité d’une grossesse, une tactique consistait à tenir en haute estime les femmes « naturelles » — des femmes « naturelles » à tous égards, qui voulaient des rapports sexuels « bio » (sans contraception, quels que soient les enfants qui pouvaient en résulter) et des légumes bio. Une autre tactique consistait à mettre l’accent sur l’éducation communautaire des enfants, à la promettre. Les femmes n’étaient pas punies de manière conventionnelle pour avoir mis au monde des enfants — elles n’étaient pas qualifiées de « mauvaises » ni mises au ban —, mais elles étaient fréquemment abandonnées. Une femme et son enfant — pauvres et relativement marginalisés — errant au sein de la contre-culture altéraient l’hédonisme des communautés hippies : le duo mère-enfant incarnait une autre forme de réalité, qui n’était généralement pas la bienvenue. Des femmes seules, qui luttaient pour élever leurs enfants « librement », faisaient obstacle aux hommes qui assimilait la liberté à la baise — et pour les hommes, la baise se terminait lorsqu’elle se terminait. Ces femmes avec des enfants rendaient les autres femmes un peu plus sombres, un peu plus inquiètes, un peu plus prudentes. La grossesse, en tant que telle, était un anti-aphrodisiaque. La grossesse, en tant que fardeau, rendait plus difficile pour les « garçons-fleurs » de baiser les « filles-fleurs », qui ne voulaient pas avoir à s’arracher les entrailles elles-mêmes ni à payer quelqu’un d’autre pour le faire ; et qui ne voulaient pas non plus mourir.
C’est l’obstacle à la baise que représentait la grossesse qui a fait de l’avortement une question politique prioritaire pour les hommes des années 1960 — non seulement pour les jeunes hommes, mais aussi pour les hommes de gauche plus âgés qui profitaient des avantages sexuels de la contre-culture, et même pour les hommes plus traditionnels qui, de temps à autre, piochaient dans le vivier des filles hippies. La dépénalisation de l’avortement — tel était l’objectif politique — était considérée comme le coup de pouce final : elle rendrait les femmes absolument accessibles, absolument « libres ». Pour fonctionner, la révolution sexuelle exigeait que l’avortement soit accessible aux femmes sur simple demande. Sans quoi, les hommes ne pourraient pas baiser à volonté. C’était la possibilité de baiser qui était en jeu ! Et non seulement de baiser, mais de baiser comme un nombre de garçons et d’hommes l’avaient toujours voulu : avec plein de filles qui en avaient tout le temps envie, en dehors du mariage, librement, s’offrant sans réserve. La gauche, dominée par les hommes, a milité, s’est battue, a défendu, s’est même organisée et a même fourni des ressources politiques et économiques pour le droit à l’avortement des femmes. La gauche était véhémente sur cette question.
Puis, à la toute fin des années soixante, des femmes qui avaient été radicales au sens de la contre-culture — tant sur le plan politique que sexuel — sont devenues radicales dans un nouveau sens : elles sont devenues féministes. Ce n’étaient pas les femmes au foyer de Betty Friedan. Elles s’étaient battues dans la rue contre la guerre du Vietnam ; certaines d’entre elles étaient assez âgées pour avoir lutté dans le Sud pour les « droits civiques des Noir∙es », et toutes avaient atteint l’âge adulte dans le sillage de cette lutte ; et Dieu sait qu’elles s’étaient fait baiser. Comme l’écrivait Marge Piercy dans un article de 1969 dénonçant le lien entre sexe et politique dans la contre-culture :
« Faire naître une collaboratrice en la baisant n’est que la forme extrême de ce qui passe pour une pratique courante en de nombreux endroits. Un homme peut faire entrer une femme dans une organisation en couchant avec elle et l’en exclure en cessant de le faire. Un homme peut écarter une femme pour la simple raison qu’il s’est lassé d’elle, qu’il l’a mise enceinte ou qu’il en a une autre en vue : et cet écartement est accepté sans que cela ne fasse de vagues. Il existe des cas où une femme a été exclue d’un groupe pour la seule raison qu’un de ses dirigeants s’est révélé impuissant avec elle. Si un mâle influent entre dans une pièce remplie d’autres mâles influentes accompagné d’une femme, et qu’il ne la présente pas, il est en effet rare que quiconque prenne la peine de lui demander son nom ou de reconnaître sa présence. L’étiquette qui prévaut est celle du maître et du serviteur. »
Ou, comme l’écrivait Robin Morgan en 1970 : « Nous avons rencontré l’ennemi : c’est notre ami, et il est dangereux. » Évoquant les rapports sexuels forcés si répandus dans la contre-culture en utilisant le langage de la contre-culture, Morgan écrivait : « Cela fait mal de réaliser qu’à Woodstock ou à Altamont, une femme pouvait être qualifiée de coincée ou de rabat-joie si elle refusait de se faire violer. » Telles furent les prémices : reconnaître que ces « frères-amants » étaient des exploiteurs sexuels aussi cyniques que n’importe quel autre exploiteur — ils dominaient, rabaissaient et rejetaient les femmes, ils se servaient d’elles pour obtenir et consolider leur pouvoir, ils les utilisaient pour le sexe et pour des tâches subalternes, ils les épuisaient — ; reconnaître que ces « frères-amants » n’avaient rien à cirer du viol, qu’ils s’en prenaient à elles de toutes les manières possibles ; et reconnaître que tout le travail en faveur de la justice avait été accompli sur le dos des femmes sexuellement exploitées au sein même du mouvement. « Mais assurément », écrivait Robin Morgan en 1968, « même un homme réactionnaire sur cette question peut se rendre compte qu’il est vraiment ahurissant d’entendre un jeune “révolutionnaire” masculin — censé se consacrer à la construction d’un nouvel ordre social libre pour remplacer ce système vicieux sous lequel nous vivons — faire volte-face et ordonner distraitement à sa “nana” de se taire et de préparer le dîner ou de laver ses chaussettes — voilà qui en dit long. Nous sommes habitués à de telles attitudes de la part du plouc américain moyen, mais de la part de ce nouveau radical courageux ? »
C’est la prise de conscience crue et terrible du rapport de maître à servante qui caractérisait les relations sexuelles — du fait que ce nouveau radical voulait être non seulement le maître chez lui, mais aussi le pacha dans son propre harem — qui s’est avérée explosive. Les femmes se sont insurgées en réalisant qu’elles avaient été utilisées sexuellement. Dépassant le programme masculin de la libération sexuelle, ces femmes ont discuté entre elles de sexe et de politique — ce qu’elles ne faisaient pas même lorsqu’elles partageaient le même lit avec le même homme. Elles ont découvert que leurs expériences avaient été étonnamment similaires, allant des rapports sexuels forcés à l’humiliation sexuelle, en passant par l’abandon et la manipulation cynique, à la fois en tant que servantes et objets sexuels. Et que les hommes étaient ancrés dans cette conception du sexe comme pouvoir : ils voulaient les femmes pour baiser, pas pour faire la révolution. Les hommes refusaient de changer, mais surtout, ils haïssaient les femmes qui refusaient désormais de se mettre à leur service selon les anciennes conditions — voilà ce qui était révélé au grand jour. Les femmes ont quitté les hommes — en masse. Elles ont formé un mouvement féministe autonome et militant, pour lutter contre la cruauté sexuelle qu’elles avaient subie et pour se battre en faveur de la justice sexuelle qui leur avait été refusée.
Andrea Dworkin
Traduction : Nicolas Casaux
Je ne la connaissais pas. Découverte à l’instant suite à l’étrange « Appel à communications » lancé par Daniel Cerezuelle et relayé dernièrement sur La Grande Mue, et dans lequel L’Académie du climat (énième arnaque parisianiste d’entre-soi à mes yeux) y est mentionnée.
J’ai franchement ricané en écoutant cette jolie tête de vainqueur… ^^
(Mais ça devient quand même un petit peu inquiétant ce vachement-grand-n’importe-quoi dans lequel même les modérés des technosolutionnistes « verts » s’acharnent à tenter de nous faire patauger…)
https://www.youtube.com/watch?v=UHbPRbiWiT8
OK… En fait, ça roule pour les protozoaires fachos de LFI…
#Pi-taing! (quelle arnaque et indéniable mauvais goût cancre affiché)
https://fr.wikipedia.org/wiki/Mathilde_Caillard
https://www.youtube.com/watch?v=36kNYI77dk0&list=RD36kNYI77dk0&start_radio=1
Hormis ça, Veruschka Von Lehndorff reste à mes yeux le summum du contrepied spontané à la « contre-culture » (en carton) de ces années-là. Tourner le dos à sa vie de nymphe et d’icône planétaire en pleine gloire pour s’adonner à la pratique du bodypainting en Afrique = femme exemplaire pour toutes et tous même encore cinquante ans plus tard.
Bien à vous, Nicolas.
« Quand à la régression et à l’infantilité, qui font le charme séraphique et triomphant des communautés hippies… » Jean Baudrillard
Il ne faut jamais oublier que les années 60 ont été le théâtre de luttes ouvrières extrêmement violentes en Occident (Amerique et Europe) pendant les guerres de décolonisation (Vietnam, Algérie etc). Le mouvement hippie concerne les classes moyennes (étudiants) pendant que les ouvriers américains noirs subissent l’apartheid dans les ghettos et que la police qui répriment les émeutes (Watts, Chicago) fait des dizaines de victimes. Ce ne sont pas les hippies qui fabriquent les armes des GI’s dans les usines. Ce n’est pas la contre culture estudiantine qui met fin à la guerre du Vietnam et à l’Apartheid mais les luttes ouvrières en Amerique. En mai 68 en France ce n’est pas le mouvement étudiant qui renverse le général de Gaulle mais la grève générale et les occupations d’usine. Donc on peut dire que ces périodes de luttes sociales en Amerique et en Europe ont été des luttes pour l’émancipation réelle de l’individu et de la société. Sans un blocage et une réappropriation des macros systèmes techniques (usines, ports, centres logistiques etc) les mouvements sociaux ne sont que des deux de paille.
En 1970 le sommet des syndicats américains est du côté du gouvernement et c’est de la base que des grèves générales de grandes ampleur éclatent. Les ouvriers sont contre l’effort de guerre (baisse des salaires, cadences infernales etc). Pas dans toutes les branches, il y a des pro (bâtiment) et des anti guerre (Poste, transports, hôpitaux, automobile) mais les anti sont majoritaires.
On ne peut pas se « re-approprier » les macros systèmes techniques. Les grèves générales ne font que contraindrent les propriétaires des moyens de production à céder aux revendications des travailleurs. Mais la machine à détruire le monde continue de tourner de plus belle.
Merci, Fred. Eclaircissement bienvenu…
Ne maîtrisant pas du tout le sujet du point de vue historien ou érudit, je me contenterai donc d’espérer que certains aînés calés tels que M. Jean-Paul Floure, et peut-être quelques autres de son calibre, passent par là pour voir ce qu’ils en disent éventuellement… (J’ai faim d’apprendre.)
Par mon amour immodéré pour le Jazz et son histoire depuis mon adolescence, je vous rejoins d’emblée sur le fait indéniable que les étudiants et les hippies (cette parodie de « culture », cette pacotille honteuse, ce conformisme niais, ce rassemblement de clampins berné, de corniauds, de caves) n’ont aucun impact majeur, décisif sur ces évènements…
P.S. digressif : Oui, c’est bon ! Je sais très bien ce qu’Adorno pensait du Jazz – à raison du pur point de vue de la critique anti-industrielle – car j’ai lu son « Caractère fétiche dans la musique », mais je m’en fiche présentement puis nous écoutons, consommons tous de la stéréophonie. Que les lapidaires passent donc leur chemin, et à qui la main pour un prochain tour d’ appoint ? (Puisque Fred reste quand même de prime abord catégorique – c’est pas une critique non plus, j’aimerais juste des avis supplémentaires puisque le sujet m’intéresse : c’est tout. Davantage de précisions serait-il possible, s’il vous plaît ?)
« Nous avons rencontré l’ennemi : c’est notre ami, et il est dangereux. » Évoquant les rapports sexuels forcés si répandus dans la contre-culture en utilisant le langage de la contre-culture, Morgan écrivait : « Cela fait mal de réaliser qu’à Woodstock ou à Altamont, une femme pouvait être qualifiée de coincée ou de rabat-joie si elle refusait de se faire violer. »
Pfff… P****** de hippies décérébrés. (Ouais, j’les ai jamais aimés ! Déjà, quand j’étais gosse dans les 80’s : leurs restes loqueteux et héroïnés qui traînaient dans mon quartier m’effrayaient…)
https://www.youtube.com/watch?v=ORRuuSioOh0&list=RDORRuuSioOh0&start_radio=1
Le lendemain matin, réveillé depuis seulement vingt minutes, mon premier café pour émerger même pas encore fini d’être avalé, je repense direct à tout ça…
En tant que jazzeux, je connais assez bien le point de vue des noirs (attention ! je n’évoque pas du tout là le cliché idiot de la couleur de peau : Gil Evans, Bill Evans, Stan Getz, Shelly Manne, Helen Merrill, Anita O’Day, Antonio Carlos Jobim, Lalo Schifrin, Joe Farrell, John McLaughlin, Chick Corea, etcétéra des centaines de fois : le Jazz est une culture regorgeant de noirs ayant la peau blanche – il s’agit en fait d’un feeling, d’un état d’esprit habité et pas qu’on « habite », ça ce sont les faux campant la représentation stérile, l’esbroufe revendicatrice, les marchands de camelote conformiste) sur la « contre-culture » de cette époque ayant notamment contribué à décimer en un temps record leur propre apport esthétique et philosophique à la société toute entière : dès les mid-60’s, ne serait-ce que par l’appauvrissement radical du langage musical proposé par le Rock&Roll (ensuite travesti en « Pop » au fur et à mesure des décennies suivantes), la plupart d’entre eux étaient déjà méfiants voire hostiles, très critiques au sujet de la démonstration contre-culturelle creuse.
Pour ma part, j’estime que tout ce que cette « contre-culture » a contribué pour la société n’est que de la merde !
Banalisation de l’usage des drogues, industrialisation de la pornographie (il a bon dos le « patriarcat-de-papy-&-papa »), éclatement de la structure familiale, réduction de l’éducation sur tous les plans à peau de chagrin, sectarisme idéologique, nombrilisme narcissique et infantile, versatilité capitaliste (beaucoup ne crachaient pas sur le blé, la suite l’a amplement démontré), mais, surtout, le pire de tout : ils accélèrent la dévitalisation esthétique (pour aboutir ensuite à ce qu’on étiquette pour tout et rien aujourd’hui du simulacre marchand de « Pop-Culture ») et la sursocialisation générale (cette aliénation écrasante, ce cul-de-sac toujours bavard et jamais rien de plus élévateur pour l’esprit et les idées), l’ampleur de la fixation technicienne et du standard de la médiocrité comme unique idéal commun ; l’ampleur de l’artificialité de l’organique (cf. The Catalog, puis l’informatique, la micro-informatique, etc), bref, de l’exploitation sans vergogne de tout le Biotope pour nous faire tous basculer de force dans le Technotope toujours en cours d’architecture au moment où j’improvise instinctivement – je le précise – cet avis personnel.
OK. Pas la peine que je m’excite seul dans le vent de bon matin…
Que celui muni d’une veilleuse de Diogène m’apporte éventuellement ses lumières érudites supplémentaires, s’il vous plaît.
Merci d’avance.
Pierriton
A Woodstock il y avait quand meme quelques artistes inspirées (Hendrix, Joplin etc.). Mais vous avez raison l’hédonisme consumériste bat son plein et les jeunes refusent la mobilisation. Ils veulent profiter de la société de consommation de masse.
Et ma toute préférée de son répertoire reste celle-ci, publiée sur le premier LP, Are You Experienced ? (1967)
Entre autres, quand l’excellent Mitch Mitchell prétendait être traumatisé par Elvin Jones, il ne déconnait pas. Suffit juste d’écouter…
Là, on n’est pas chez des gros niais-à-bouffer-du-foin mais chez un homme réellement habité par le Blues.
https://www.youtube.com/watch?v=KcbE9bHvj2g&list=RDKcbE9bHvj2g&start_radio=1
Jimi Hendrix ne faisait pas que du Rock mais de la musique !
(Je possède sa discographie officielle depuis l’adolescence – et je ne parle pas des fonds de tiroirs « inédits » et autres chutes discutables éhontément exploitées par sa famille peu scrupuleuse, Universal puis ensuite Sony, mais bel et bien de le trilogie studio et des deux lives d’anthologie que sont Woodstock et le Band of Gypsis du nouvel an ’70 -, me le bouffe depuis trente ans aussi passionnément qu’au premier jour où je m’étais acheté Electric Ladyland par hasard pour 89frs, et pris une méga claque esthétique dans la binette. On parle là d’un gars qui dîne à la table de Miles Davis, du Trane, de Monk, Bird, John Lee Hooker, Muddy Waters, etc. Jimi n’était pas un hippie ! – malgré toute la weed et l’acid qu’il a pu s’envoyer dans le cornet durant sa vie météorique… C’était un génie musical, en particulier de la production stéréophonique : ses mixes étaient ultra novateurs, on ne le dit jamais assez, même The Beatles lui avaient piqué des plans de mixage, etc.)
https://www.youtube.com/watch?v=LUSNxUomPjI&list=RDLUSNxUomPjI&start_radio=1