« Ce que je constate, ce sont les ravages actuels ; c’est la dispa­ri­tion effrayante des espèces vivantes, qu’elles soient végé­tales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l’es­pèce humaine vit sous une sorte de régime d’em­poi­son­ne­ment interne – si je puis dire – et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon exis­tence. Ce n’est pas un monde que j’aime. »

— Claude-Lévi Strauss

« Je hais mon époque de toutes mes forces. »

— Antoine de Saint-Exupéry

 

En n’ap­pe­lant pas un chat un chat, en mini­mi­sant, en rela­ti­vi­sant, en s’ac­com­mo­dant, en n’al­lant pas au fond des choses, en oubliant, collec­ti­ve­ment, nous nous habi­tuons graduel­le­ment et doci­le­ment à un véri­table enfer. Ce n’est pas une discus­sion facile, mais c’est une discus­sion vitale :

Lundi 27 novembre 2017, le Scien­ti­fic Ameri­can, un maga­zine de vulga­ri­sa­tion scien­ti­fique améri­cain à paru­tion mensuelle, publiait un article écrit par un méde­cin et psycho­logue pour enfants de l’école médi­cale d’Har­vard, Jack Turban, inti­tulé « Nice Brains Finish Last[1] » (Les cerveaux gentils finissent derniers) ; sous-titre : « une étude suggère que les cerveaux les plus “proso­ciaux” sont les plus expo­sés à la dépres­sion » (la proso­cia­lité désigne « l’en­semble des conduites inten­tion­nelles et volon­taires diri­gées dans le but d’ai­der ou d’ap­por­ter un béné­fice à autrui »).

L’ar­ticle commence par ce para­graphe :

« Nous aimons à croire qu’être gentil, respon­sable et juste procure une vie heureuse. Et si nous avions tort ? Et si les gens gentils étaient fina­le­ment les plus désa­van­ta­gés ? Une nouvelle étude publiée dans la revue scien­ti­fique Nature Human Beha­vior suggère que ceux qui, au plus profond de leur cerveau, se soucient de l’équité écono­mique, risquent davan­tage de souf­frir de dépres­sion. Ceux qui ne se soucient que d’eux-mêmes tendent à être plus heureux. »

Le reste du texte détaille l’étude en ques­tion. Vers la fin, Jack Turban se pose la ques­tion suivante : « n’y a-t-il aucun espoir pour les “proso­ciaux” ? » À laquelle il répond que non, pas vrai­ment, mais que, cela étant, les proso­ciaux pour­raient se faire aider, se soigner, en quelque sorte, afin d’ap­prendre à maîtri­ser leur proso­cia­bi­lité (« contrô­ler leurs émotions »), notam­ment par le biais d’une psycho­thé­ra­pie. Et plus préci­sé­ment d’une psycho­thé­ra­pie cogni­tivo-compor­te­men­tale, visant à leur permettre de « mieux contrô­ler leurs réac­tions face à l’iniquité ».

Si vous n’ap­pré­ciez pas l’injus­tice, vous avez un problème, soignez-vous ! Jack Turban n’en­vi­sage tout simple­ment pas que les indi­vi­dus « proso­ciaux » sont peut-être tout à fait sains d’es­prit, et que le problème se situe plutôt du côté de l’or­ga­ni­sa­tion poli­tico-écono­mique domi­nante, désor­mais mondia­li­sée, du côté du capi­ta­lisme d’État, de la civi­li­sa­tion indus­trielle, du côté de la société marchande et tech­no­lo­gique, du côté de la culture toxique dans laquelle nous baignons.

(À toutes fins utiles, rappe­lons que le pres­ti­gieux maga­zine Scien­ti­fic Ameri­can appar­tient à la coen­tre­prise très lucra­tive (chiffre d’af­faires de 1,5 milliard d’eu­ros) formée par l’as­so­cia­tion de deux poids lourds de la finance, le Holtz­brinck Publi­shing Group et le fonds d’in­ves­tis­se­ment BC Part­ners.)

Ce très mauvais article ne nous apprend fina­le­ment rien de nouveau, mais expose une réalité fonda­men­tale de la société indus­trielle et du capi­ta­lisme : les gens bien sont condam­nés à y souf­frir. La société indus­trielle capi­ta­liste est un système qui décou­rage et brise les atti­tudes altruistes, géné­reuses, et qui récom­pense les mauvais compor­te­ments, les compor­te­ments inhu­mains et anti­so­ciaux, ceux qui relèvent de la socio­pa­thie – un autre article publié[2] par le Scien­ti­fic Ameri­can en 2012 expo­sait le fait que la richesse est inver­se­ment propor­tion­nelle à l’em­pa­thie, une autre manière de dire que les riches sont des socio­pathes.

Seule­ment, ce constat, exposé par l’ar­ticle en ques­tion, ne devrait (évidem­ment) pas nous amener à tenter de « soigner » ceux qui présentent un carac­tère proso­cial – comme s’ils étaient malades ! À moins que l’on ne consi­dère – au contraire de Krish­na­murti – qu’il soit souhai­table d’être bien adapté à une société profon­dé­ment malade.

Port de Rotter­dam, 2011 (photo: Edward Burtynsky)

***

Dans un magni­fique essai[3] inti­tulé « Résis­tance et acti­visme : comprendre la dépres­sion grâce à l’éco­psy­cho­lo­gie », Will Falk, un avocat et mili­tant écolo­giste améri­cain, écrit :

« Je suis un acti­viste écolo­giste. Je souffre de dépres­sion. Être un acti­viste tout en souf­frant de dépres­sion me place direc­te­ment face à un dilemme sans issue : la destruc­tion du monde natu­rel engendre un stress qui exacerbe la dépres­sion. Mettre un terme à la destruc­tion du monde natu­rel soula­ge­rait le stress que je ressens, et, dès lors, apai­se­rait cette dépres­sion. Cepen­dant, agir pour mettre fin à la destruc­tion du monde natu­rel m’ex­pose à une grande quan­tité de stress, ce qui alimente à nouveau ma dépres­sion.

Soit les destruc­tions conti­nuent, je suis exposé au stress, et je reste dépres­sif, soit je rejoins ceux qui résistent contre la destruc­tion, je suis exposé au stress, et je reste dépres­sif.

Dépres­sif si je ne fais rien, dépres­sif si j’agis. Je choi­sis de lutter. »

Plus loin, il se demande :

« Tandis que nos habi­tats sont au bord de la destruc­tion, que l’hor­reur empoisse notre expé­rience quoti­dienne, que la protec­tion de la vie exige que l’on affronte ces horreurs, l’éli­mi­na­tion du stress est-elle possible ? Est-il honnête de s’adap­ter ? »

Puis apporte la réponse suivante :

« L’éco­psy­cho­lo­gie explique que l’éli­mi­na­tion du stress n’est pas possible en cette période écolo­gique. La psycho­lo­gie étant l’étude de l’es­prit, et l’éco­lo­gie l’étude des rela­tions natu­relles créant la vie, l’éco­psy­cho­lo­gie expose l’im­pos­si­bi­lité d’étu­dier l’es­prit en dehors de ces rela­tions natu­relles et nous encou­rage à exami­ner les types de rela­tions néces­saires à l’es­prit pour qu’il soit vrai­ment sain. En obser­vant la dépres­sion au travers du prisme de l’éco­psy­cho­lo­gie, on peut l’ex­pliquer comme le résul­tat de problèmes dans nos rela­tions avec le monde natu­rel. La dépres­sion ne peut être soignée tant que ces rela­tions ne sont pas répa­rées. »

Il rappelle ensuite que :

« Les humains civi­li­sés empoi­sonnent l’air et l’eau, modi­fient l’es­pace, assas­sinent les espèces, détruisent les cham­pi­gnons, les fleurs, et les arbres, conta­minent les cellules, font muter les bacté­ries, et condamnent les levures. Bref, ils menacent la capa­cité de la planète à accueillir la Vie. Les civi­li­sés détruisent non seule­ment ceux dont nous dépen­dons, avec qui nous avons besoin d’être en rela­tion, mais ils détruisent égale­ment la possi­bi­lité que ces rela­tions existent dans le futur. Chaque langue autoch­tone perdue, chaque espèce préci­pi­tée vers l’ex­tinc­tion, chaque hectare de forêt rasé est une rela­tion condam­née aujourd’­hui et à jamais.

En vivant de manière honnête dans cette réalité, nous nous ouvrons à la dépres­sion. […]

Dans le monde civi­lisé, la douleur et le trau­ma­tisme sont le reflet d’in­nom­brables phéno­mènes. La destruc­tion est deve­nue si totale que la conscience ne trouve nulle part où s’apai­ser, nul lieu préservé des stig­mates de la violence. »

Et conclut :

« Accep­ter la nature immuable de la dépres­sion me soulage de la recherche d’un trai­te­ment. La recherche person­nelle d’un trai­te­ment est rapi­de­ment conver­tie par la dépres­sion en injonc­tion à aller mieux. Cette injonc­tion se trans­forme en senti­ment d’échec tandis que les symp­tômes de la dépres­sion s’in­ten­si­fient. Alors que le monde brûle, le stress à l’ori­gine de la dépres­sion est toujours présent. Je peux me proté­ger effi­ca­ce­ment de cette dépres­sion pendant un moment, mais, la violence est à ce point totale, le trau­ma­tisme telle­ment évident, qu’il y aura des moments où le stress surpas­sera mes défenses. Ce n’est pas un échec person­nel, et ce n’est pas de ma faute. Je me bats avec autant de force que possible, mais je ne gagne­rai pas toujours.

Le plus impor­tant, c’est que cette accep­ta­tion fait de moi un meilleur acti­viste. Je ne peux sépa­rer mon expé­rience des innom­brables humains et non-humains qui rendent cette expé­rience possible. Heureu­se­ment, l’éco­psy­cho­lo­gie m’offre un lexique pour parler des rela­tions créant mon expé­rience. Comprendre que ce stress omni­pré­sent, engen­dré par la destruc­tion systé­mique des rela­tions qui font de nous des humains, est à l’ori­gine de ma dépres­sion, me libère de la voix qui me dit que ma dépres­sion est de ma faute.[…]

Vous n’en­ten­drez peut-être pas la Vie pronon­cer les mots : “Arrê­tez la destruc­tion”. Mais les langages de la Vie sont aussi divers que les expé­riences physiques. La douleur de la dépres­sion est une expé­rience physique, il s’en­suit que la Vie parle au travers de la dépres­sion. Cette douleur me hantera le restant de mes jours. La vie conti­nue de parler. Elle nous dit : “Résis­tez !” »

***

En plus d’en­cou­ra­ger et de récom­pen­ser les compor­te­ments anti­so­ciaux entre ses propres membres (à travers le fonc­tion­ne­ment normal de ses insti­tu­tions, de l’éco­no­mie de marché, du capi­ta­lisme d’État), la civi­li­sa­tion indus­trielle anéan­tit les peuples indi­gènes qui subsistent encore (ainsi que l’ONU le formule, de manière imper­son­nelle et auto-décul­pa­bi­li­sante : « les cultures autoch­tones d’aujourd’­hui sont mena­cées d’ex­tinc­tion dans de nombreuses régions du monde ») et ravage tous les biomes de la planète. Au point qu’il est désor­mais couram­ment admis, même par les insti­tu­tions et les médias domi­nants, qu’elle génère une sixième extinc­tion de masse (un euphé­misme pour décrire le fait qu’elle massacre allè­gre­ment toutes les espèces vivantes, on devrait donc parler de première exter­mi­na­tion de masse).

Et pour­tant, il se trouve toujours, même au sein des sphères mili­tantes, ou des milieux qui se veulent rela­ti­ve­ment conscients de ce qui se passe, des indi­vi­dus pour machi­na­le­ment quali­fier de « trop néga­tif », « trop sombre », « trop noir », des discours ne faisant qu’é­non­cer des faits établis. Ceux qui ont le malheur de relier entre elles quelques-unes des atro­ci­tés en cours (parce qu’il est impor­tant d’ap­pe­ler un chat un chat, et comment quali­fier autre­ment un ethno­cide, un écocide, etc.) sont accu­sés de « voir tout en noir ».

***

L’hu­ma­nité indus­trielle a si peu de respect et d’amour pour ses propres enfants (ou telle­ment de mépris) qu’elle a mis en place un secteur publi­ci­taire parfois quali­fié de « marke­ting infan­tile » dési­gnant « les proces­sus utili­sés par les entre­prises pour condi­tion­ner les enfants à la consom­ma­tion » ; proces­sus qui visent à utili­ser les carac­té­ris­tiques psycho­lo­giques des enfants, dont leur naïveté, pour leur vendre les montagnes de merdes toxiques que produisent des indus­tries toutes plus anti­éco­lo­giques et anti­so­ciales les unes que les autres. L’hu­ma­nité indus­trielle a si peu de respect et d’amour pour ses propres enfants (ou telle­ment de mépris) que la nour­ri­ture – spiri­tuelle (éduca­tion) et maté­rielle (alimen­ta­tion) – qu’elle leur four­nit n’est qu’un ersatz toxique de ce qu’elle a été et de ce qu’elle pour­rait être.

Les serres d’Al­me­ria en Espagne (photo : Edward Burtynsky)

Les aver­tis­se­ments de scien­ti­fiques de plus en plus nombreux (cf. le récent appel de 15 000 scien­ti­fiques) se succèdent, les confé­rences clima­tiques aussi, tandis que l’ex­ploi­ta­tion des combus­tibles fossiles et les émis­sions de CO2 ne font qu’aug­men­ter[4] (il est prévu[5] qu’elles conti­nuent ainsi jusqu’en 2040) et avec elles le réchauf­fe­ment clima­tique et ses consé­quences dont on réalise qu’elles sont et seront à la fois plus graves et plus nombreuses qu’on ne l’ima­gi­nait. La société de consom­ma­tion indus­trielle en expan­sion perpé­tuelle cancé­rise une portion toujours plus vaste de la planète. L’hu­ma­nité indus­trielle noie le monde entier dans ses herbi­cides, insec­ti­cides et pesti­cides (le glypho­sate a été auto­risé par l’UE pour 5 ans de plus). Les déchets nucléaires s’ac­cu­mulent (parfois au fond des océans, dans des épaves coulées n’im­porte comment, aux risques et périls de toutes et de tous, par une mafia du déchet, aux côtés du « million et demi de tonnes d’armes chimiques non utili­sées qui gisent sur les fonds marins de la planète »)[6]. Et il n’y a pas que de produits en -cide que l’hu­ma­nité indus­trielle submerge la planète : parmi les millions de substances de synthèse qui sont déver­sées un peu partout, les pertur­ba­teurs endo­cri­niens, massi­ve­ment disper­sés, conta­minent d’ores et déjà la quasi-tota­lité des milieux natu­rels et attaquent la santé des êtres humains[7] (« baisse du QI, troubles du compor­te­ment et autisme ») comme celles de tous les êtres vivants.

Un article récem­ment publié sur le site du quoti­dien Les Echos expose une autre catas­trophe majeure de notre temps :

« Au cours des cent dernières années, un milliard d’hec­tares de terres fertiles, l’équi­valent de la surface des États-Unis, se sont litté­ra­le­ment vola­ti­li­sés. Et l’or­ga­ni­sa­tion des Nations unies pour l’ali­men­ta­tion et l’agri­cul­ture (FAO) s’inquiète de l’ave­nir des surfaces restantes. Dans un rapport de 650 pages, publié en décembre à l’oc­ca­sion de la clôture de l’An­née inter­na­tio­nale des sols, elle constate qu’un tiers des terres arables de la planète sont plus ou moins mena­cées de dispa­raître. »

Là encore, la séman­tique qu’ils utilisent dissi­mule jusqu’à l’exis­tence d’une respon­sa­bi­lité. « Un milliard d’hec­tares de terres fertiles […] se sont litté­ra­le­ment vola­ti­li­sés ». « Se sont litté­ra­le­ment vola­ti­li­sés » et non pas « ont été détruits ». La faute à personne, la faute à la terre qui choi­sit de se vola­ti­li­ser. Même chose juste après : « sont plus ou moins mena­cées de dispa­raître » et non pas « sont en train d’être détruites ». Car c’est bien la civi­li­sa­tion et son agri­cul­ture indus­trielle et sa béto­ni­sa­tion compul­sive et son arti­fi­cia­li­sa­tion effré­née qui sont à l’ori­gine de ce désastre.

Au cours des soixante dernières années, 90% des grands pois­sons[8], 70% des oiseaux marins[9] et, plus géné­ra­le­ment, 52% des animaux sauvages[10], ont été tués ; depuis moins de 40 ans, le nombre d’ani­maux marins, dans l’en­semble, a été divisé par deux[11]. Sachant que ces déclins en popu­la­tions animales et végé­tales ne datent pas d’hier et qu’une dimi­nu­tion par rapport à il y a 60 ou 70 ans masque en réalité des pertes bien pires encore (phéno­mène que l’on quali­fie parfois d’amné­sie écolo­gique[12]). D’après le rapport Planète vivante 2018 du WWF, « entre 1970 et 2014, l’ef­fec­tif des popu­la­tions de verté­brés sauvages a décliné de 60% ». On estime que d’ici 2048 les océans n’abri­te­ront plus aucun pois­son[14]. D’autres projec­tions estiment que d’ici 2050, il y aura plus de plas­tiques que de pois­sons dans les océans[15]. On estime égale­ment que d’ici à 2050, la quasi-tota­lité des oiseaux marins auront ingéré du plas­tique[16]. Enfin, ainsi qu’un article de Forbes nous le rapporte, « des scien­ti­fiques estiment qu’au cours des vingt prochaines années, 70 à 90% de tous les récifs coral­liens seront détruits en raison du réchauf­fe­ment des océans, de leur acidi­fi­ca­tion et de leur pollu­tion ».

L’hu­ma­nité indus­trielle produit actuel­le­ment envi­ron 50 millions de tonnes de déchets élec­tro­niques (ou e-déchets) par an[17], dont l’im­mense majo­rité (90%) ne sont pas recy­clés[18]. En raison de la course au « déve­lop­pe­ment » (élec­tri­fi­ca­tion, indus­tria­li­sa­tion, moder­ni­sa­tion, « progrès ») des conti­nents qui ne l’étaient pas encore entiè­re­ment (Afrique, Asie, Amérique du Sud, notam­ment), il est prévu que la produc­tion annuelle globale déjà fara­mi­neuse (50 millions de tonnes) de déchets élec­tro­niques (ou e-déchets) croisse de 500%, envi­ron[19], au cours des décen­nies à venir (en raison d’ex­plo­sions des ventes de télé­phones portables, d’or­di­na­teurs, de télé­vi­sions, de tablettes, etc.). Il est aussi prévu que la quan­tité totale des déchets solides produits par l’hu­ma­nité indus­trielle mondiale triple d’ici 2100, pour atteindre plus de 11 millions de tonnes, par jour.

L’hu­ma­nité indus­trielle épuise (et pollue) égale­ment les eaux douces du monde entier : ainsi qu’un rapport de la NASA le souli­gnait en 2015, 21 des 37 aqui­fères les plus impor­tants sont passés en-dessous du seuil de dura­bi­lité  —  ils perdent plus d’eau qu’ils n’en accu­mulent.

Un camp de concen­tra­tion moderne, aussi appelé usine, en Chine (photo : Edward Burtynsky)

Nous pour­rions conti­nuer encore et encore, en évoquant pêle-mêle le réseau d’ex­ploi­ta­tion sexuelle et d’es­cla­vage sala­rial qui sévit actuel­le­ment dans l’agri­cul­ture sici­lienne, au sein duquel des milliers de femmes sont violées et battues[20] ; les viols et violences à l’en­contre des mineurs et des femmes, épidé­miques dans de nombreux pays, y compris en France  (« 19.700 mineurs victimes de violences sexuelles en France en 2016, dont 78% de filles ») ; l’in­ter­net qui « déborde d’images d’agres­sions sexuelles d’en­fants » (pour reprendre le titre d’une récente enquête, édifiante, du New York Times) ; le réseau d’es­cla­vage moderne qui exploite près de 40 000 femmes en Italie conti­nen­tale, des Italiennes et des migrantes, dans des exploi­ta­tions viti­coles[21] ; les épidé­mies de suicides et la pollu­tion massive qui frappent actuel­le­ment la région de Banga­lore (quali­fiée de capi­tale mondiale du suicide) en Inde, où le « déve­lop­pe­ment » détruit les liens fami­liaux et le monde natu­rel[22] ; l’ex­ploi­ta­tion de Burki­na­bés de tous âges dans les camps d’or­paillage du Burkina Faso[23], où ils vivent et meurent dans des condi­tions drama­tiques, entre mala­ria et mala­dies liées à l’uti­li­sa­tion du mercure, au béné­fice des riches et puis­santes multi­na­tio­nales des pays dits « déve­lop­pés » ; le sort des Pakis­ta­nais qui se retrouvent à trier les déchets élec­tro­niques cancé­ri­gènes des citoyens du « monde libre » [sic] en échange d’un salaire de misère (et de quelques mala­dies)[24] ; l’ex­ploi­ta­tion de Nica­ra­guayens sous-payés (la main d’œuvre la moins chère d’Amé­rique centrale) dans des maqui­la­do­ras, où ils confec­tionnent toutes sortes de vête­ments pour des entre­prises souvent nord-améri­caines, coréennes ou taïwa­naises[25] ; les épidé­mies de mala­dies liées à la malbouffe indus­trielle, qui ravagent les popu­la­tions du monde entier, dont les commu­nau­tés du Mexique[26], deuxième pays au monde en termes de taux d’obé­sité et de surpoids, après les USA, parti­cu­liè­re­ment touché par les mala­dies liées au gras et au sucre, où 7 adultes sur 10 sont en surpoids ou obèses, ainsi qu’1 enfant sur 3 – d’après l’Or­ga­ni­sa­tion Mondiale de la Santé (OMS), les Mexi­cains sont les premiers consom­ma­teurs de soda (163 litres par personne et par an), et la popu­la­tion la plus touchée par la morta­lité liée au diabète de toute l’Amé­rique latine ; l’ex­ploi­ta­tion d’en­fants et d’adultes au Malawi dans des plan­ta­tions de tabac[27] (où ils contractent la « mala­die du tabac vert » par intoxi­ca­tion à la nico­tine) destiné à l’ex­por­ta­tion, au béné­fice des groupes indus­triels comme British Ameri­can Tobacco (Lucky Strike, Pal Mal, Gauloi­ses…) ou Philip Morris Inter­na­tio­nal (Malboro, L&M, Philip Morris…) ; la trans­for­ma­tion de l’Al­ba­nie en poubelle géante[28] (où l’on importe des déchets d’un peu partout pour les trai­ter, ce qui consti­tue un secteur très impor­tant de l’éco­no­mie du pays, des milliers de gens vivent de ça, et vivent dans des décharges, ou plutôt meurent de ça, et meurent dans des décharges) ; dans la même veine, la trans­for­ma­tion de la ville de Guiyu en Chine, en poubelle géante de déchets élec­tro­niques[29] (en prove­nance du monde entier), où des centaines de milliers de Chinois, enfants et adultes, travaillent à les trier, et donc en contact direct avec des centaines de milliers de tonnes de produits haute­ment toxiques (les toxi­co­logues s’in­té­ressent aux records mondiaux de toxi­cité de Guiyu en termes de taux de cancer, de pollu­tions des sols, de l’eau, etc.) ; la trans­for­ma­tion de la zone d’Ag­bog­blo­shie, au Ghana, égale­ment en poubelle géante de déchets élec­tro­niques[30] (en prove­nance du monde entier, de France, des USA, du Royaume-Uni, etc.), où des milliers de Ghanéens, enfants (dès 5 ans) et adultes, travaillent, en échange d’un misé­rable salaire, à trier les centaines de milliers de tonnes de produits haute­ment toxiques qui vont ruiner leur santé et conta­mi­ner les sols, l’air et les cours d’eau et les êtres vivants de la région ; la trans­for­ma­tion de bien d’autres endroits, toujours dans des pays pauvres (Inde, Égypte, Bangla­desh, Philip­pines, Malai­sie, etc.) en poubelles géantes de déchets[31] (élec­tro­niques, plas­tiques, etc.) ; l’en­fouis­se­ment de déchets élec­tro­niques en France, dans diffé­rents endroits discrè­te­ment réser­vés à cet effet ; les pollu­tions envi­ron­ne­men­tales en Mongo­lie[32] (liées au « déve­lop­pe­ment » du pays et notam­ment à son indus­trie minière), où des villes parmi les plus polluées au monde suffoquent dans ce que certains décrivent comme « un enfer » ; les destruc­tions des récifs coral­liens, des fonds marins et des forêts des îles de Bangka et Beli­tung en Indo­né­sie, où des mineurs d’étain légaux et illé­gaux risquent et perdent leur vie à obte­nir ce compo­sant crucial des appa­reils élec­tro­niques, embourbé dans une vase radio­ac­tive[33] ; la destruc­tion en cours de la grande barrière de corail, en Austra­lie, à cause du réchauf­fe­ment clima­tique[34] ; la conta­mi­na­tion des sols et des cours d’eau de plusieurs régions tuni­siennes, où du cadmium et de l’ura­nium sont reje­tés, entre autres, par le raffi­nage du phos­phate qui y est extrait, avant d’être envoyé en Europe comme engrais agri­cole (raffi­nage qui surcon­somme l’eau de nappes phréa­tiques et qui génère une épidé­mie de mala­dies plus ou moins graves sur place)[35] ; les défo­res­ta­tions massives en Afrique, en Amazo­nie, en Indo­né­sie, et un peu partout sur le globe, qui permettent l’ex­pan­sion de mono­cul­tures de palmiers à huile, d’hé­véa, d’eu­ca­lyp­tus et d’autres arbres (parfois géné­tique­ment modi­fiés) au profit de diffé­rentes indus­tries ; l’ex­pan­sion des plan­ta­tions de soja et des surfaces desti­nées à l’éle­vage indus­triel, toujours au détri­ment des forêts et des biotopes natu­rels ; l’épui­se­ment de nombreuses « ressources » non-renou­ve­lables, dont diffé­rents métaux et mine­rais (épui­se­ment que le déploie­ment actuel des infra­struc­tures et des tech­no­lo­gies indus­trielles liées à la produc­tion d’éner­gies soi-disant vertes ne fait et ne va faire qu’ac­cé­lé­rer[36]) ; les épidé­mies de mala­dies dites de civi­li­sa­tion (diabètes, asthme, aller­gies, mala­dies cardio-vascu­laires, cancer, obésité, schi­zo­phré­nie, troubles mentaux en tous genres, angoisses, stress, dépres­sion et désor­mais, même, la soli­tude : « 66% des moins de 35 ans déclarent se sentir seuls, soit deux personnes sur trois »), qui témoignent d’un mal-être géné­ra­lisé et engendrent une consom­ma­tion record de psycho­tropes, ainsi qu’un récent article de France Inter le rapporte : « Inten­si­fi­ca­tion des condi­tions de travail, isole­ment et hyper-dispo­ni­bi­lité, 20 millions d’ac­tifs en France (sur 29 millions) consomment des médi­ca­ments psycho­tropes légaux ou illé­gaux » ; et ainsi de suite, ad nauseam.

L’is­sue haute­ment prévi­sible de tout ceci est évidente : la civi­li­sa­tion indus­trielle, dont pas un seul aspect n’est soute­nable, qui n’est plus qu’une insup­por­table fuite en avant incon­trô­lable et incon­trô­lée, en épui­sant, polluant et détrui­sant ainsi l’in­té­gra­lité de la biosphère, finira, selon toute proba­bi­lité, par s’au­to­dé­truire elle-même. Et le plus tôt, le mieux. Car seul son effon­dre­ment, son auto­des­truc­tion (ou sa destruc­tion), mettra un terme à la destruc­tion du monde natu­rel, à l’ex­ter­mi­na­tion des espèces vivantes, à l’anéan­tis­se­ment des condi­tions biosphé­riques ayant permis aux nombreuses espèces compo­sant actuel­le­ment la toile du vivant (dont l’es­pèce humaine) de pros­pé­rer. Espèces et espaces qui pour­ront ensuite, enfin, commen­cer à récu­pé­rer.

Une usine où l’on “traite” des poulets, en Chine (photo : Edward Burtynsky)

« Je te remer­cie de dire que l’ave­nir a besoin de moi ; mais, tel que je me le repré­sente, il n’a pas plus besoin de moi que moi de lui. Si seule­ment j’avais la machine à parcou­rir le temps, ce n’est pas vers l’ave­nir que je la tour­ne­rais, c’est vers le passé. Et je ne m’ar­rê­te­rais même pas aux Grecs ; j’irais au moins jusqu’à l’époque égéo-crétoise. Mais cette seule pensée me fait l’ef­fet que fait un mirage à un homme perdu dans le désert. Cela me fait soif. Il vaut mieux ne pas y penser, puisqu’on est enfermé dans cette minus­cule planète et qu’elle ne rede­vien­dra grande, féconde et variée, comme elle le fut autre­fois, que long­temps après nous — si jamais elle le rede­vient. »

— Simone Weil, lettre de février 1940 à son frère André

La destruc­tion de la civi­li­sa­tion indus­trielle, qui est une torture pour la plupart, sinon pour la tota­lité de ses propres membres, ainsi que pour toutes les espèces vivantes et pour le monde natu­rel en géné­ral, devrait être consi­dé­rée comme une chose haute­ment souhai­table. Ainsi que le formule Olivier Rey dans son livre Une ques­tion de taille, « la pers­pec­tive de reve­nir à des modes de vie plus sobres, compa­rables à ceux qu’a connus l’hu­ma­nité depuis ses origines et jusqu’à une date très récente, n’a rien d’ef­frayant. » À suppo­ser, bien sûr, « que la nature puisse en partie récu­pé­rer des ravages » que lui inflige la civi­li­sa­tion indus­trielle. C’est-à-dire, pour reprendre la formu­la­tion d’un autre mathé­ma­ti­cien, moins acadé­mique (Theo­dore Kaczynski), à suppo­ser que l’ef­fon­dre­ment advienne au plus tôt, afin que « le déve­lop­pe­ment du système-monde tech­no­lo­gique » ne se pour­suive pas « sans entrave jusqu’à sa conclu­sion logique », qui est, « selon toute proba­bi­lité », que « de la Terre il ne restera qu’un caillou désolé  —  une planète sans vie, à l’ex­cep­tion, peut-être, d’or­ga­nismes parmi les plus simples  —  certaines bacté­ries, algues, etc. —  capables de survivre dans ces condi­tions extrêmes. »

Et plutôt que de l’en­cou­ra­ger, de l’ac­cep­ter ou de l’ob­ser­ver passi­ve­ment, chacun de nous peut, à sa manière et à son échelle, à sa mesure, parti­ci­per à l’en­trave du « déve­lop­pe­ment du système-monde tech­no­lo­gique », voire à sa perte.

***

De nombreux auteurs plus ou moins célèbres, à travers la planète entière, avaient parfai­te­ment réalisé l’in­sou­te­na­bi­lité fonda­men­tale de la civi­li­sa­tion indus­trielle, l’iné­luc­ta­bi­lité de son effon­dre­ment, et nous en aver­tis­saient, comme Aldous Huxley, en 1928, dans un essai inti­tulé “Progress: How the Achie­ve­ments of Civi­li­za­tion Will Even­tually Bankrupt the Entire World” (en français : « Le progrès : comment les accom­plis­se­ments de la civi­li­sa­tion vont ruiner le monde entier ») :

« La colos­sale expan­sion maté­rielle de ces dernières années a pour destin, selon toute proba­bi­lité, d’être un phéno­mène tempo­raire et tran­si­toire. Nous sommes riches parce que nous vivons sur notre capi­tal. Le char­bon, le pétrole, les phos­phates que nous utili­sons de façon si inten­sive ne seront jamais rempla­cés. Lorsque les réserves seront épui­sées, les hommes devront faire sans… Cela sera ressenti comme une catas­trophe sans pareille. »

Ou Simone Weil, en 1934, dans son livre Réflexions sur les causes de la liberté et de l’op­pres­sion sociale :

« Quand le chaos et la destruc­tion auront atteint la limite à partir de laquelle le fonc­tion­ne­ment même de l’or­ga­ni­sa­tion écono­mique et sociale sera devenu maté­riel­le­ment impos­sible, notre civi­li­sa­tion périra ; et l’hu­ma­nité, reve­nue à un niveau de vie plus ou moins primi­tif et à une vie sociale disper­sée en des collec­ti­vi­tés beau­coup plus petites, repar­tira sur une voie nouvelle qu’il nous est abso­lu­ment impos­sible de prévoir. »

Ou Pierre Four­nier, en 1969 :

« Pendant qu’on nous amuse avec des guerres et des révo­lu­tions qui s’en­gendrent les unes les autres en répé­tant toujours la même chose, l’homme est en train, à force d’ex­ploi­ta­tion tech­no­lo­gique incon­trô­lée, de rendre la terre inha­bi­table, non seule­ment pour lui  mais pour toutes les formes de vie supé­rieures. Le para­dis concen­tra­tion­naire qui s’esquisse et que nous promettent ces cons de tech­no­crates ne verra jamais le jour parce que leur igno­rance et leur mépris des contin­gences biolo­giques le tueront dans l’œuf. La seule vraie ques­tion qui se pose n’est pas de savoir s’il sera suppor­table une fois né mais si, oui ou non, son avor­te­ment provoquera notre mort. »

Ou Bernard Char­bon­neau, en 1969 égale­ment, dans son livre Le jardin de Baby­lone :

« Si nous n’en­vi­sa­geons pas les effets de la civi­li­sa­tion indus­trielle et urbaine, il faut consi­dé­rer comme probable la fin de la nature, avec pour quelques temps une survie confor­table dans l’or­dure : solide, liquide ou sonique. »

Et depuis le rapport du Club de Rome en 1972, les aver­tis­se­ments se sont multi­pliés : ce sont désor­mais des univer­si­tés, des univer­si­taires, des insti­tu­tions inter­na­tio­nales et des experts en tous genres qui nous aver­tissent (de Joseph Tain­ter à Ugo Bardi en passant par Pablo Servigne et Raphael Stevens, la Banque mondiale, la NASA et plusieurs collec­tifs univer­si­taires).

***

Il se pour­rait cepen­dant — mais c’est extrê­me­ment impro­bable — que la civi­li­sa­tion indus­trielle ne s’ef­fondre pas, ne s’au­to­dé­truise pas, du moins pas sur le court terme, pas au cours des prochaines décen­nies, voire du prochain siècle, voire au-delà. Contrai­re­ment à ce que beau­coup espèrent, cela serait tout sauf une bonne chose. Cela signi­fie­rait, selon toute logique, que les humains, physique­ment et psychique­ment muti­lés, conti­nue­raient d’être réduits à l’état de rouages impuis­sants de la civi­li­sa­tion techno-indus­trielle mondia­li­sée, de la cyber­so­ciété plané­taire, inhu­maine (anti­so­ciale), auto­ri­taire (mais qui pour­rait bien leur faire croire, au moyen de diverses tech­niques, propa­gande, condi­tion­ne­ment, drogues, qu’ils sont libres et heureux) ; cyber­so­ciété dont le fonc­tion­ne­ment impliquera égale­ment le contrôle, la domi­na­tion, l’as­ser­vis­se­ment de la planète entière et de tous ses habi­tants non-humains (du moins, de ceux qui n’au­ront pas été élimi­nés). Bien­ve­nue dans le Pandé­mo­nium plané­taire ultime.

***

Si la situa­tion conti­nue inexo­ra­ble­ment d’em­pi­rer, c’est aussi, d’une certaine manière, à cause de l’es­poir. De l’es­poir et des espé­rances illu­soires. L’état des choses a beau se dégra­der de jour en jour, le fonc­tion­ne­ment de la gigan­tesque machine sociale que consti­tue la civi­li­sa­tion indus­trielle a beau avoir depuis long­temps dépassé le moment où il était encore possible de la réfor­mer, de la contrô­ler, ils sont nombreux, à gauche comme à droite, à propo­ser des plans dont ils prétendent qu’ils pour­raient résoudre simul­ta­né­ment tous les problèmes de notre temps. Et ils sont encore plus nombreux à se nour­rir de telles rassu­rances creuses (ouf, heureu­se­ment, il est encore possible de sauver la situa­tion, de conser­ver l’es­sen­tiel du progrès tech­nique, du Progrès, de la civi­li­sa­tion indus­trielle, et de la rendre démo­cra­tique, et égali­taire, et soute­nable, il suffi­rait de suivre le plan de Naomi Klein, d’ap­pliquer les préco­ni­sa­tions d’Isa­belle Delan­noy, de Bill McKib­ben, de Cyril Dion, de Rob Hopkins, de Jean-Luc Mélen­chon, de Paul Hawken, de Bernard Stie­gler, d’Alexan­dria Ocasio-Cortez, etc.).

Theo­dore Kaczynski discute de ce phéno­mène dans son dernier livre, Anti-Tech Revo­lu­tion, Why and How (« Révo­lu­tion anti-tech­no­lo­gique, pourquoi et comment ») :

« Aujourd’­hui encore, des personnes dont on aurait espéré mieux conti­nuent d’igno­rer le fait que le déve­lop­pe­ment des socié­tés [complexes] ne peut jamais être contrôlé ration­nel­le­ment. Ainsi voyons-nous souvent des tech­no­philes décla­rer des choses aussi absurdes que : “L’hu­ma­nité est en charge de son propre destin” ; “[nous allons] prendre en charge notre évolu­tion” ; ou “les gens [vont] parve­nir à contrô­ler les proces­sus évolu­tion­naires”. Les tech­no­philes veulent “guider la recherche afin que la tech­no­lo­gie améliore la société”, ils ont créé une “univer­sité de la Singu­la­rité” et un “insti­tut de la Singu­la­rité”, censés “déter­mi­ner les avan­cées et aider la société à gérer les rami­fi­ca­tions” du progrès tech­no­lo­gique, et “garan­tir […] que l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle […] demeure amicale” envers les humains.

Bien évidem­ment, les tech­no­philes ne parvien­dront pas à “déter­mi­ner les avan­cées” du progrès tech­nique, ni à s’as­su­rer qu’elles “améliorent la société” et soient amicales envers les humains. Sur le long terme, les avan­cées tech­no­lo­giques seront “déter­mi­nées” par les luttes de pouvoir intes­tines entre les diffé­rents groupes qui déve­lop­pe­ront et utili­se­ront la tech­no­lo­gie à seule fin d’ob­te­nir plus de pouvoir. […]

Il est peu probable que la majo­rité des tech­no­philes croient plei­ne­ment en ces âneries de “déter­mi­ner les avan­cées” de la tech­no­lo­gie pour “amélio­rer la société”. En pratique, l’uni­ver­sité de la Singu­la­rité sert surtout à promou­voir les inté­rêts de ceux qui inves­tissent dans la tech­no­lo­gie, tandis que les fantasmes concer­nant “l’amé­lio­ra­tion de la société” servent à désa­mor­cer la résis­tance du public vis-à-vis des inno­va­tions tech­no­lo­giques extrêmes. Une telle propa­gande n’est effi­cace que parce que le profane est assez naïf pour croire en toutes ces fantai­sies.

Quelles que soient les raisons derrière l’am­bi­tion des tech­no­philes souhai­tant “amélio­rer la société”, certains d’entre eux semblent propo­ser des choses véri­ta­ble­ment sincères. Pour des exemples récents, il faut lire les livres de Jérémy Rifkin (2011) et de Bill Ivey (2012). D’autres exemples semblent plus élabo­rés que les propo­si­tions de Rifkin et Ivey mais sont tout aussi impos­sibles à mettre en pratique. Dans un livre publié en 2011, Nico­las Ashford et Ralph P. Hall “offrent une approche unifiée et trans­dis­ci­pli­naire de la manière dont on pour­rait parve­nir à un mode de déve­lop­pe­ment durable dans les nations indus­tria­li­sées. […] Les auteurs promeuvent la concep­tion de solu­tions multi­fonc­tion­nelles au défi de la soute­na­bi­lité, inté­grant l’éco­no­mie, l’em­ploi, la tech­no­lo­gie, l’en­vi­ron­ne­ment, le déve­lop­pe­ment indus­triel, les règles juri­diques natio­nales et inter­na­tio­nales, le commerce, la finance, et la santé et la sécu­rité publique et des travailleurs.” Ashford et Hall ne proposent pas cela comme une abstrac­tion type Répu­blique de Platon ou Utopie de Thomas Moore ; ils croient véri­ta­ble­ment propo­ser un programme pratique.

Pour prendre un autre exemple, Naomi Klein (2011) propose une “plani­fi­ca­tion” massive, élabo­rée, mondiale, censée permettre de jugu­ler le réchauf­fe­ment clima­tique, régler nombre des autres problèmes envi­ron­ne­men­taux, nous appor­ter une “véri­table démo­cra­tie”, “domp­ter le monde de l’en­tre­prise”, résoudre le problème du chômage, mini­mi­ser le gaspillage des pays riches tout en aidant les pays pauvres à conti­nuer leur crois­sance écono­mique, nour­rir “l’in­ter­dé­pen­dance plutôt que l’hy­per-indi­vi­dua­lisme, la réci­pro­cité plutôt que la domi­nance et la coopé­ra­tion plutôt que la hiérar­chie”, “tisser toutes ces luttes dans un récit cohé­rent concer­nant la manière de proté­ger la vie sur terre” et, dans l’en­semble, promou­voir un agenda “progres­siste” afin de créer “un monde sain et juste”.

L’on est tenté de se deman­der si tout cela ne consti­tue pas une sorte de blague sophis­tiquée ; mais non, à l’ins­tar d’Ash­ford, de Hall, Klein est très sérieuse. Comment peuvent-ils croire un instant que les scéna­rios qu’ils imaginent pour­ront se concré­ti­ser dans le monde réel ? Sont-ils tota­le­ment dénués de tout sens pratique concer­nant les affaires humaines ? Peut-être. Mais une expli­ca­tion plus réaliste nous est offerte par Naomi Klein elle-même : “Il est toujours plus confor­table de nier la réalité que de voir votre vision du monde s’ef­fon­drer […]”. La vision du monde de la plupart des membres de la classe moyenne supé­rieure, qui comprend la plupart des intel­lec­tuels, est profon­dé­ment dépen­dante de l’exis­tence d’une société complexe et éten­due, minu­tieu­se­ment orga­ni­sée, cultu­rel­le­ment “avan­cée”, carac­té­ri­sée par un haut degré d’ordre social. Pour de tels indi­vi­dus, il serait extrê­me­ment diffi­cile, psycho­lo­gique­ment, de recon­naître que la seule chose pouvant nous permettre d’évi­ter le désastre qui se profile serait un effon­dre­ment total de la société orga­ni­sée, une plon­gée dans le chaos. Ainsi se raccrochent-ils à n’im­porte quel programme, aussi fantai­siste soit-il, qui leur promet de préser­ver la société dont dépendent leurs vies et leur vision du monde ; et l’on suspecte qu’à leurs yeux, leur vision du monde soit plus impor­tante que leurs propres vies. »

***

Ainsi que l’écrit Olivier Rey, à la fin de son livre Une ques­tion de taille :

« On repousse les propos alar­mistes en accu­sant leurs auteurs de jouer les Cassandre. Mais la malé­dic­tion qui touchait Cassandre n’était pas de voir tout en noir, elle était de prévoir juste sans être jamais être crue – moyen­nant quoi les Troyens firent entrer le cheval de bois dans leur cité. S’il faut se garder de céder à la “jouis­sance apoca­lyp­tique”, ne pas se complaire à énumé­rer les maux qui nous frappent ni goûter un plai­sir pervers à annon­cer le pire, la meilleure façon d’ho­no­rer le réel n’est pas de le peindre en rose mais de le voir tel qu’il est. »

Les neuros­ciences quali­fient d’ailleurs de « biais d’op­ti­misme » cette tendance à « sures­ti­mer la proba­bi­lité d’un événe­ment posi­tif dans un avenir proche et à sous-esti­mer le néga­tif » (Sciences et Avenir), qui conduit souvent à une évalua­tion irréa­liste, illu­soi­re­ment posi­tive du futur. Ainsi que le formule la neuro­logue Tali Sharot : « La croyance que le futur sera mieux que le passé et le présent est quali­fiée de biais d’op­ti­misme. Elle touche tout le monde, peu importe la couleur de peau, la reli­gion et le statut socioé­co­no­mique. » Bien qu’u­tile dans certains contextes, ce biais d’op­ti­misme pose problème dans beau­coup d’autres. En effet, les promesses d’un avenir meilleur, à travers l’his­toire, ont été et sont toujours utili­sées par les reli­gions du Salut, et égale­ment désor­mais par les classes diri­geantes d’une manière sécu­lière (mythe du progrès, narra­tif holly­woo­dien où le bien finit toujours par l’em­por­ter), afin de contrô­ler les popu­la­tions : à partir du moment où l’on est persuadé que le bien va triom­pher, que l’on se dirige néces­sai­re­ment vers du mieux, en atten­dant que cela arrive, on est à même de tolé­rer tout et n’im­porte quoi ; et plus notre situa­tion empire, plus on se raccroche à cette croyance qui, para­doxa­le­ment, nous permet ainsi de suppor­ter l’em­pi­re­ment de l’in­sup­por­table.

Le jour­na­liste états-unien Chris Hedges le formule ainsi :

« La croyance naïve selon laquelle l’his­toire est linéaire et le progrès tech­nique toujours accom­pa­gné d’un progrès moral, est une forme d’aveu­gle­ment collec­tif. Cette croyance compro­met notre capa­cité d’ac­tion radi­cale et nous berce d’une illu­sion de sécu­rité. Ceux qui s’ac­crochent au mythe du progrès humain, qui pensent que le monde se dirige inévi­ta­ble­ment vers un état mora­le­ment et maté­riel­le­ment supé­rieur, sont les captifs du pouvoir. […]

L’as­pi­ra­tion au posi­ti­visme, omni­pré­sente dans notre culture capi­ta­liste, ignore la nature humaine et son histoire. Cepen­dant, tenter de s’y oppo­ser, énon­cer l’évi­dence, à savoir que les choses empirent et empi­re­ront peut-être bien plus encore prochai­ne­ment, c’est se voir exclure du cercle de la pensée magique qui carac­té­rise la culture états-unienne et la grande majo­rité de la culture occi­den­tale. La gauche est tout aussi infec­tée par cette manie d’es­pé­rer que la droite. Cette manie obscur­cit la réalité au moment même où le capi­ta­lisme mondial se désin­tègre et avec lui l’en­semble des écosys­tèmes, nous condam­nant poten­tiel­le­ment tous. »

Un autre phéno­mène psycho­lo­gique influence poten­tiel­le­ment notre accep­ta­tion collec­tive de l’em­pi­re­ment global de la situa­tion : l’amné­sie écolo­gique ou amné­sie envi­ron­ne­men­tale (liée au concept anglo-améri­cain de shif­ting base­line), qui consiste en une habi­tua­tion progres­sive (inter­gé­né­ra­tion­nelle ou intra­gé­né­ra­tion­nelle) à un paysage écolo­gique de plus en plus dégradé du simple fait que l’on n’en a pas connu d’autre ou que l’on oublie graduel­le­ment son état passé. En paral­lèle, on pour­rait évoquer un phéno­mène d’amné­sie sociale qui corres­pon­drait à une habi­tua­tion progres­sive à un milieu social (une société) de plus en plus dégradé (qui serait donc de moins en moins social et de plus en plus anti­so­cial), du simple fait que l’on en a pas connu d’autre ou que l’on oublie graduel­le­ment son état passé, et que l’on s’ac­cli­mate à sa dété­rio­ra­tion.

De la même manière que les indi­vi­dus « proso­ciaux » ne sont pas des malades mentaux à soigner mais des personnes saines d’es­prit prises au piège dans une culture humaine profon­dé­ment cinglée, les indi­vi­dus que l’on quali­fie parfois de « catas­tro­phistes » ne sont pas des déran­gés qui verraient « tout en noir ». Le monde entier gagne­rait à ce que les euphé­mistes invé­té­rés et autres opti­mistes par déni le recon­naissent, et à ce qu’ils utilisent leur éner­gie pour lutter contre les désastres socio-écolo­giques en cours qui rendent la vie insup­por­table tout en la détrui­sant, plutôt que contre ceux qui les exposent et contre le senti­ment de malaise que cela suscite chez eux.

Il n’y a qu’en saisis­sant plei­ne­ment l’am­pleur et la profon­deur du désastre qu’est la civi­li­sa­tion indus­trielle que l’on peut avoir une chance d’y remé­dier.

Nico­las Casaux

Correc­tion : Lola Bear­zatto


  1. https://www.scien­ti­fi­ca­me­ri­can.com/article/nice-brains-finish-last/
  2. https://www.scien­ti­fi­ca­me­ri­can.com/article/how-wealth-reduces-compas­sion/
  3. https://partage-le.com/2017/07/resis­tance-et-acti­visme-comprendre-la-depres­sion-grace-a-leco­psy­cho­lo­gie-par-will-falk/
  4. http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/apres-un-plateau-de-trois-ans-les-emis­sions-mondiales-de-co2-repartent-a-la-hausse_5214002_3244.html
  5. http://www.nove­thic.fr/empreinte-terre/climat/isr-rse/des-emis­sions-de-co2-en-hausse-jusqu-en-2040-selon-l-aie-145045.html
  6. https://partage-le.com/2017/11/8230/
  7. https://www.arte.tv/fr/videos/069096–000-A/demain-tous-cretins/
  8. http://www.libe­ra­tion.fr/sciences/2003/05/15/90-des-gros-pois­sons-ont-disparu_433629
  9. http://www.sudouest.fr/2015/07/16/envi­ron­ne­ment-70-des-oiseaux-marins-ont-disparu-en-seule­ment-60-ans-2025145–6095.php
  10. http://temps­reel.nouve­lobs.com/planete/20140930.OBS0670/info­gra­phie-52-des-animaux-sauvages-ont-disparu-en-40-ans.html
  11. http://www.lexpress.fr/actua­lite/societe/envi­ron­ne­ment/le-nombre-d-animaux-marins-divise-par-deux-en-40-ans_1716214.html
  12. http://bios­phere.ouva­ton.org/annee-2012/1814–2012-la-grande-amne­sie-ecolo­gique-de-philippe-j-dubois-
  13. https://www.wwf.fr/vous-infor­mer/actua­lites/rapport-planete-vivante-2016-deux-tiers-des-popu­la­tions-de-vertebres-pour­raient-dispa­raitre-dici
  14. http://www.scien­ce­se­ta­ve­nir.fr/nature-envi­ron­ne­ment/20061102.OBS7880/des-oceans-a-sec-en-2048.html
  15. http://www.lefi­garo.fr/sciences/2016/01/25/01008–20160125ARTFIG00358-en-2050-les-oceans-comp­te­ront-plus-de-plas­tique-que-de-pois­son.php
  16. http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/09/01/d-ici-a-2050-la-quasi-tota­lite-des-oiseaux-marins-auront-ingere-du-plas­tique_4741906_3244.html
  17. https://www.theguar­dian.com/sustai­nable-busi­ness/50m-tonnes-ewaste-desi­gners-manu­fac­tu­rers-recy­clers-elec­tro­nic-junk
  18. https://www.theguar­dian.com/envi­ron­ment/2015/may/12/up-to-90-of-worlds-elec­tro­nic-waste-is-ille­gally-dumped-says-un
  19. https://www.theguar­dian.com/envi­ron­ment/2010/feb/22/elec­tro­nic-waste
  20. https://www.theguar­dian.com/global-deve­lop­ment/2017/mar/12/slavery-sicily-farming-raped-beaten-exploi­ted-roma­nian-women?CMP=Share_iOSApp_Other
  21. https://www.nytimes.com/2017/04/11/world/europe/a-womans-death-sorting-grapes-exposes-italys-slavery.html?_r=0
  22. https://www.youtube.com/watch?v=F3vlJ­fePPec
  23. https://www.youtube.com/watch?v=POY0Z6­wiBIQ
  24. https://www.youtube.com/watch?v=Pq6GMEqKrpY
  25. https://www.youtube.com/watch?v=0_NBRxDRD4o
  26. https://www.youtube.com/watch?v=WxPF­degA6T8
  27. https://www.youtube.com/watch?v=0VqW8hHZZ_M
  28. https://www.youtube.com/watch?v=asxWOMuRHH4
  29. http://www.scien­ce­presse.qc.ca/actua­lite/2008/08/20/guiyu-cham­pion-mondial-toxi­cite
  30. https://www.youtube.com/watch?v=MYzf6idj­mik
  31. https://partage-le.com/2016/05/quels-sont-les-couts-humains-et-envi­ron­ne­men­taux-des-nouvelles-tech­no­lo­gies-par-richard-maxwell-toby-miller/
  32. https://www.youtube.com/watch?v=J3PQlGCKh6A
  33. https://www.youtube.com/watch?v=g6-WYb3Bidc
  34. https://www.scien­ce­se­ta­ve­nir.fr/nature-envi­ron­ne­ment/austra­lie-la-grande-barriere-de-corail-plus-que-jamais-mena­cee_108484
  35. https://www.youtube.com/watch?v=P9OGRMzQA4A
  36. https://partage-le.com/2017/07/letrange-logique-derriere-la-quete-dener­gies-renou­ve­lables-par-nico­las-casaux/
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Comments to: Voyons-nous « les choses en noir » ou sont-ils inca­pables de regar­der l’hor­reur en face ? (par Nico­las Casaux)
  • 2 décembre 2017

    Merci

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  • 2 décembre 2017

    Excellent article, bien vu.

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  • 5 décembre 2017

    Tout est juste ici…

    Le plus tôt sera le mieux, mais il faudra que le dragon remue la queue… car tant que la planète ne remuera pas la queue pour nous envoyer dans les cordes, toute catastrophe mineure ne sera qu’opportunités pour les dévoreurs de vie.

    Car un des aspects psychologique majeur de la course au désastre est bien celui de la conservation des acquis par ceux qui sont insérés dans une pyramide quelconque.

    Merci pour cet article.

    Reply
  • 5 décembre 2017

    Merci pour cet article.
    Malheureusement, la plupart des “optimistes” passeront leur chemin et continueront à faire comme si rien ne se passait. :-/

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  • […] Voyons-nous « les choses en noir » ou sont-ils incapables de regarder l’horreur en face ? […]

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  • […] Voyons-nous « les choses en noir » ou sont-ils incapables de regarder l’horreur en face ? […]

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  • […] Oui c’est sans doute pire. Depuis 17 ans, depuis que je suis tombé malade, je vis dans la précarité. J’ai appris à faire beaucoup sans et en fait même si ce n’est ni volontaire ni agréable, même si je ne suis pas parti en vacance depuis 16 ans, même si je ne participe à aucune de vos réjouissances ritualisées, Noël, Jour de l’an, vacance d’été, Pâques, que sais-je, je suis contant de connaitre ça, moi je suis prêt à ce qui va suivre. Ca n’a pas toujours été le cas. Quand je me suis retrouvé à la rue la première fois j’étais terrorisé à l’idée de sombrer, et pourtant j’ai survécu et aujourd’hui je n’y suis plus. J’ai découvert que j’avais infiniment plus de ressources que je ne le croyais, voir que tous ceux qui au cours de ma vie ont voulu me faire mon éducation. En fait en ce moment je me sens comme quelqu’un qui aurait vu deux fois la Seconde Guerre Mondiale, assisté deux fois au procès de Nuremberg et qui à la veille de la vivre une troisième entendrait des gens dire « plus jamais ça ».  L’autre jour, fait rarissime j’ai voulu regarder la télé, n’importe quoi comme fond sonore pendant que je cuisinais. Je me retrouvais devant une émission de consommation, infomerciale déguisé en reportage sur les « fous de Noël » où un animateur expliquait que c’était de plus en plus tendance de dépenser des fortunes pour décorer cette pitoyable fête. Et de nous faire part de deux aliénés, l’une visiblement nantis qui se proposait de s’offrir un conifère de deux mètres le temps de cette farce, car après tout les arbres sont des objets jetables, et un autre, simple employé, qui chaque année dépense des montagnes d’argent pour illuminer sa baraque d’un festival son et lumière, comme aux Etats-Unis où ce gâchis formidable d’énergie et d’argent est également une tradition. Comme toutes ces émissions celle-ci n’avait qu’un but, mettre dans la tête des gens  l’achat indispensable de décoration pas moins indispensable à un événement sacré (chaque année de terribles disputes pour savoir si crèche ou pas en raison de la loi de 1905) tout en mettant en lumière des comportements déviants à seul fin que le consommateur puisse se dire « ah non moi je ne suis pas comme ça, je n’achèterais que cinq guirlandes au lieu de dix ». Mais ce que j’ai retenu c’est que pas une seule seconde quelqu’un se scandalise qu’on coupe des arbres dans le seul but de les voir crever dans son salon sous des tonnes de saloperies à base d’énergie fossile. Et que comme chaque année mon quartier va se retrouver avec des arbres morts sur le trottoir. Parce que c’est censé être la fête des enfants, qu’il faut enchanter nos petits, les faire rêver comme il sied au temps de l’enfance. Après tout c’est pas tous les jours qu’un enfant occidental peut manger à sa faim, traverser une rue sans être bombardé, avoir de l’eau potable ou chier dans cette même eau. C’est pas tous les jours qu’ils peuvent s’acheter 50 jeux vidéo ou poupée Star War ou passer 8h devant un écran. Il est normal donc que Noël leur soit consacré, important de respecter des traditions idiotes au sujet de superstitions pas moins absurdes car après tout c’est le moment sacré que toute la société de consommation attend, l’orgie généralisée et autorisée, mieux, institutionnalisée. Au fait est-ce que quelqu’un s’est amusé à calculer le bilan carbone d’un Noël moyen en occident ?  Allez, puisque c’est la saison je vais vous faire un cadeau, je vous prévient c’est très long, très déprimant et si vous n’êtes pas convaincu par la catastrophe en cours vous ne le lirez simplement pas, mais ça me semble plus utile de lire ça que la dernière recette tendance pour la dinde « écoresponsable », bonne lecture : https://partage-le.com/2017/12/8414/ […]

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  • […] en noir » ou sont-ils incapables de regarder l’horreur en face ? : https://partage-le.com/2017/12/8414/ […]

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  • […] Les enfants transgenres (documentaire) & quelques remarques sur le transhumanisme (par Nicolas Casaux) – Le Partage dans Voyons-nous « les choses en noir » ou sont-ils incapables de regarder l’… […]

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  • […] LePartage dans Voyons-nous « les choses en noir » ou sont-ils incapables de regarder l’… […]

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  • 28 janvier 2018
  • 30 janvier 2018

    Quand on sait,je viens de le verifier que des adultes se croyant informés refusent de lire des documents et ecrits comme ici au nom de leurs certitudes qui ne souffrent aucune information contraire au nom de la sécurité mentale que leur permet leur ignorence volontaire.

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  • 14 janvier 2019

    Article magistral, un chef d’œuvre. Qui donne envie de hurler et pleurer, mais c’est peut-être nécessaire. Merci Nicolas Casaux !

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    • 14 juin 2019

      Le passage avec les propos de Will Talk m’a soulagé…je me sens moins seule et folle.
      Merci pour cet article très complet…

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  • 22 janvier 2019

    great lucidity, enlightning, thank you !

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